I HISTOIRE & DESCRIPTION (continued 2)
Reading edition
PL. VI, n° 53.

Guillaume reçoit des renseignements sur les agissements de Harold.

Un éclaireur envoyé en reconnaissance, ou un de ces Normands d'Angleterre, qui font les vœux les plus ardents pour le succès de Guillaume, lui annonce que Harold arrive en toute hâte avec son armée. Le duc l'écoute avec la plus vive attention. On sent, à son attitude, l'importance du renseignement, et avec quel soin il en fait préciser les détails. D'après Freeman 83, ce personnage serait le Connétable du palais d'Édouard, Robert, fils de Wymarc, que nous avons déjà rencontré au chevet du roi mourant, ou son envoyé. Ce Normand, ami d'Édouard, qui conserva ses biens, et peut-être ses dignités sous le règne de Harold, fut un modèle de loyalisme et de fidélité à Guillaume, son souverain d'origine, comme au souverain de son pays d'adoption. Il aurait voulu éviter l'effusion du sang, et serait là pour avertir Guillaume du succès remporté par Harold sur les Norvégiens, lui annoncer la prochaine arrivée de l'armée victorieuse, l'engager à regagner la Normandie, et à éviter ainsi un désastre certain tandis qu'il en était encore temps.
Si cette hypothèse était exacte, l'inscription de la Tapisserie serait autre, et indiquerait le refus de Guillaume. Telle que nous la lisons, elle ne peut faire allusion qu'à des renseignements stratégiques.
PL. VI, n° 54.

Ici une maison est incendiée.

Pour garantir la sécurité de son camp, le duc de Normandie fit détruire tout ce qui pouvait entraver les mouvements de son armée, servir de refuge à l'ennemi, et faciliter une surprise. Ainsi il prescrivit de mettre le feu à cette maison d'où sort une femme avec son enfant. La guerre a de ces nécessités cruelles! Sans doute, un critique 84 a cru pouvoir admettre que l'incendie avait été allumé par les soldats de Harold, pour empêcher les Normands de se servir de cette maison, et de profiter des provisions qu'elle renfermait, ou pour punir un compatriote soupçonné de trahison. Mais l'inscription ne confirme nullement ces hypothèses. Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que Gyrth, frère de Harold, lui avait conseillé de ravager complètement la contrée, pour priver l'armée normande de toute ressource, et la mettre dans l'impossibilité de se procurer les vivres nécessaires à sa subsistance, mais que, par amour pour son peuple, Harold refusa de suivre cet avis? Néanmoins la dévastation fut si complète que longtemps après, lors de la rédaction du Domesday Book (1080-1086), la contrée était toujours inculte.
PL. VI, nos 55 et 56.

L'armée sort de Hastings, pour aller combattre le roi Harold.

Nous sommes au 14 octobre 1066. L'heure de la bataille a sonné. Guillaume revêtu de sa broigne, de ses chausses, de son heaume, armé de l'épée et de la lance, se prépare à monter le cheval, présent du roi d'Espagne, Alphonse, que lui amène son écuyer, Gautier Giffard, seigneur de Longueville.
Il traverse un petit bois et va se mettre à la tête de ses chevaliers; derrière lui, on en remarque deux qui portent des bannières: la première semi-circulaire représente un oiseau; c'est l'étendard traditionnel et national des hommes du Nord, que les Normands ont conservé depuis leur établissement en France; l'autre est le gonfanon envoyé par le Pape. On le reconnaît à la croix qui y est peinte.
D'après Wace, cet étendard fut confié à Toustain le Blanc, fils de Rollon, seigneur du Bec, au pays de Caux. La Tapisserie, au contraire, nous le montre porté par un autre chevalier que, d'après les restes de l'inscription, en partie effacée d'ailleurs, on croit être Eustache de Boulogne. Pas besoin de dire que nous préférons le témoignage contemporain de la Tapisserie à celui du poète, qui n'écrivait qu'un siècle environ après les événements. D'ailleurs, Toustain le Blanc a bien été chargé d'un étendard, mais c'est de l'étendard national, de celui où était l'oiseau, nous dit Ordéric Vital. Turstinus filius Rollonis vexillum Normanorum portrait 85.
A la tête de l'armée, voici Guillaume. Il tient à la main le bâton de commandement 86. On ne peut songer à une massue, qui n'est pas une arme normande. Vient ensuite un autre cavalier absolument semblable, que certains ont pris pour un de ses frères, Odon ou Robert. Mais, ne vaut-il pas mieux voir là deux représentations de Guillaume: l'une le montre commandant ses troupes, l'autre interrogeant un de ses officiers? L'erreur est venue de la longueur de l'inscription, qui ne pouvait tenir dans l'espace qui lui appartenait normalement.
Il y a lieu de remarquer les deux parties de cette scène. Dans la première, qui se termine aux mots AD PRELIVM de l'inscription, les chevaux sont frais, impatients, pleins d'ardeur, les cavaliers sont obligés de les calmer avec le frein. Après, la situation change; on va à l'ennemi, on rend la main aux chevaux qui s'avancent à pleine allure, pour rejoindre Guillaume, et bientôt après, on les sentira excités par l'éperon. Ce n'est pas sans surprise qu'on constate des nuances aussi délicates dans un dessin de cette époque.
On a voulu voir dans les scènes de la bordure du haut, une allusion aux violences commises par les hommes de guerre: leur examen suffit à réfuter cette hypothèse.
PL. VI, n° 57.

Le duc Guillaume demande à Vital s'il a vu l'armée de Harold.

Les deux armées ne sont séparées que par une courte distance. Guillaume qui veut connaître la situation de l'ennemi, ses forces, les dispositions qu'il a prises, a envoyé en reconnaissance des éclaireurs qui ne tardent pas à recueillir d'importants renseignements. Vital, qui les commande, accourt au galop pour rendre compte de ses découvertes, tandis que sa troupe, dissimulée derrière les arbres d'une éminence, continue de surveiller les mouvements de l'ennemi. Le geste de Vital est des plus significatifs.
Voilà encore un personnage important, évidemment très connu de son temps, mais dont les chroniques ne nous ont même pas conservé le nom.
Vital est le nom d'un témoin d'un acte constatant que l'évêque Odon acheta, en 1098, un terrain pour agrandir son palais épiscopal de Bayeux: il devait donc être connu dans cette ville, comme Turold et Wadart, que nous avons déjà rencontrés. De plus, dans le Domesday Book, nous retrouvons un Vital, parmi les vassaux de l'évêque Odon. C'est encore un Vital qui a fondé la célèbre abbaye de Savigny, en Normandie.
PL. VI, n° 58.

Un éclaireur renseigne le roi Harold sur l'armée du duc Guillaume.

Comme Guillaume, Harold veut se renseigner sur les forces et la situation de son adversaire. Un de ses éclaireurs observe le camp normand du haut d'une colline, puis accourt rendre compte de ce qu'il a vu et constaté. Harold avait aussi envoyé des espions qui, nous atteste le chroniqueur, déclarèrent n'avoir rencontré dans le camp de Guillaume qu'une foule de moines rasés récitant des prières; mais, Harold qui avait vécu en Normandie, dissipa leur erreur et leur déclara que ces prétendus moines étaient de vrais chevaliers qui se conduiraient vaillamment dans le combat.
L'armée anglaise n'a pas de cavalerie, même pour faire les reconnaissances, qui sont confiées à des fantassins. Si Harold est à cheval ici, c'est qu'il n'a pas d'autre moyen de se rendre promptement d'un point à un autre, de s'assurer que toutes les dispositions sont bien prises, et que ses ordres sont exécutés; nous le retrouverons dans la bataille, combattant à pied avec ses chevaliers, car les deux armées sont complètement différentes: celle des Normands comprend surtout des cavaliers et des archers; et sa force vient de sa mobilité même, de sa souplesse, de la facilité avec laquelle elle peut effectuer une manœuvre et exécuter une attaque. Elle brille surtout dans l'offensive. L'armée anglaise, au contraire, sait surtout se défendre: sa force vient de cette phalange de fantassins qui, se serrant les uns contre les autres, forment, avec leurs boucliers, une muraille quasi infranchissable.
PL. VII, n° 59.

Le duc Guillaume exhorte ses soldats à lutter avec courage et prudence contre l'armée anglaise.

Avant la bataille, Guillaume exhorte ses soldats. Un historien 87, à l'exemple de Tacite et des autres écrivains de l'antiquité, nous donne son discours, comme s'il avait été sténographié par un des auditeurs: l'inscription de la Tapisserie, évidemment plus exacte dans son laconisme, se borne à dire qu'il demande à ses chevaliers de combattre viriliter et sapienter, avec courage et prudence.
Le mot sapienter ne fait-il pas allusion à cette retraite momentanée, que commandera Guillaume, pour amener les Anglais à sortir de leurs formidables retranchements, et qui, suivie d'une nouvelle attaque, assurera le triomphe définitif?
Quand la Tapisserie nous montre Guillaume parlant, le bâton de commandement à la main, tous ses soldats courent déjà à l'ennemi; le dernier se retourne pour ne rien perdre de ses paroles.
La représentation de l'armée est intéressante; elle nous fait voir, à côté des chevaliers, les archers qui contribuèrent si sérieusement au gain de la bataille. En général, ils ne portent pas la broigne, mais un bliaud rentré dans les braies, et dans la bordure, beaucoup sont nu-tête. Quelques-uns — les officiers probablement — portent un bonnet pointu qui protège la tête 88.
En face est l'armée anglaise, composée de fantassins. Ce fut certainement une surprise pour nos chevaliers qui tenaient à honneur de combattre à cheval; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître la valeur de ces redoutables adversaires.
Au commencement de la bataille, la Tapisserie nous montre une arme singulière, lancée par les Anglais et que nous étudierons avec les autres armes. On ne sait comment l'abbé de la Rue a pu la prendre pour l'épée de ce Taillefer qui, d'après le poème de Wace, parada devant l'armée, après avoir chanté les exploits de Roland pour exciter les courages.
Dès lors, tout parle de lutte; la bordure ne représente que des animaux féroces. Voici la lice, qui réclame vainement sa loge à sa compagne, défendue par ses jeunes chiens; des carnassiers emportent des volailles: puis, voilà les victimes du combat, les morts, les blessés, que l'artiste n'a pu, faute de place, représenter dans la bande principale.
PL. VII, n° 60.

Ici tombèrent Lewine et Gyrth, frères du roi Harold.

L'artiste a tenu à représenter la mort des frères de Harold, pour rendre un très juste hommage à la valeur de deux héros, que leur parenté signalait spécialement à l'attention; et aussi, pour montrer la gravité du parjure, dont le châtiment frappait, non seulement le vrai coupable, mais encore sa famille innocente.
Gyrth, d'ailleurs, méritait ici une mention particulière; car tenant compte du serment que Harold avait prêté, il avait tenté de l'écarter du champ de bataille.
Guy, évêque d'Amiens, dans son poème sur la bataille de Hastings 89, raconte que Gyrth mourut, frappé par Guillaume dont il avait tué le cheval.
« Nam velox juvenem sequiter veluti leo frendens, Membratim perimens, hæc sibi verba dedit: Accipe promeritam nostri de parte coronam, Si periit sonipes, hanc tibi reddo pedes 90. »
Mais si le fait était exact, le dessinateur de la Tapisserie, si bien renseigné sur les exploits du vainqueur, et toujours disposé à les mettre en évidence, n'aurait pas manqué de le dire dans l'inscription.
Les deux frères luttent avec l'ardeur du désespoir pour la défense de leur patrie: l'un avec la terrible hache danoise, l'autre avec la lance. Ce dernier se protège avec un bouclier rond à la boucle saillante. Ils succombent tous deux, et leur courage malheureux a été célébré par les poètes.
PL. VII, n° 61.

Ici tombèrent beaucoup d'Anglais et de Français frappés ensemble au cours du combat.

Nous sommes en présence d'un des incidents les plus dramatiques de la bataille, l'attaque du camp anglais. Harold, en général avisé, l'a établi au sommet d'un promontoire escarpé, et, pour le protéger contre toute attaque de cavalerie, il l'a entouré d'un fossé profond, muni d'un parapet sur lequel il a placé des arbres abattus. Il ne semble pas, quoi qu'en ait dit Wace, qu'il y ait eu une véritable palissade. Impossible de trouver une position plus favorable, et pour la défendre, Harold a cette excellente infanterie saxonne, vraiment sans rivale, et qui, avec ses boucliers serrés les uns contre les autres, opposait un véritable mur aux attaques des Normands 91.
La Tapisserie ne nous fait pas soupçonner les difficultés de la situation. Ces petites palissades très basses, surmontant la crête d'un fossé, même la colline avec ses rampes abruptes, n'en donnent point l'idée exacte. L'art du dessin, encore dans l'enfance, ne permettait pas alors une meilleure représentation.
En cet endroit, la lutte fut particulièrement rude. En vain les Normands, archers, fantassins, cavaliers multiplièrent à l'envi leurs efforts, et firent des prodiges de valeur; ils furent repoussés et obligés de se replier. Beaucoup tombèrent dans le profond ravin de Malfosse, où périrent tant d'hommes et de chevaux, que le sol en fut nivelé, nous dit Guillaume de Malmesbury 92. La Tapisserie ne laisse entrevoir qu'une partie de la vérité; l'inscription nous parle bien d'un combat violent, mais ne dit rien de cet échec momentané qui fut l'occasion des deux incidents que nous allons trouver.
Le mot Franci de l'inscription a fait croire à Bolton Corney, l'auteur des Researches and conjectures, que la Tapisserie n'avait été faite qu'après 1203, date de la réunion de la Normandie à la France. Mais, dès le XIe siècle, le mot de « Franci » s'appliquait très bien à l'armée de Guillaume, qui contenait des Bretons, des Poitevins, des Bourguignons, des Flamands, etc., etc.; c'est-à-dire des combattants venus de toutes les régions de l'ancienne Gaule 93.
Dans le Domesday Book, commencé sous le règne de Guillaume le Conquérant, en 1085, quelques années seulement après la date probable de la remise de la Tapisserie à la cathédrale de Bayeux (1077), les qualifications Franci homines, Francigenae sont à chaque instant opposées à celle d'Angli, séparant ainsi les conquérants de la population anglaise 94.
PL. VII, n° 62.

L'évêque Odon, un bâton à la main, réconforte les soldats.

Ne parvenant pas à triompher de la résistance des Anglais, et à forcer leur camp, Guillaume ordonna la retraite, comptant bien reprendre l'offensive; mais ce mouvement menaçait de se changer en déroute. Le bruit de sa mort commençait à courir.
Pour conjurer ce danger, il fallait l'intervention immédiate d'hommes énergiques et résolus. La Tapisserie nous signale d'abord Odon, évêque de Bayeux, qui, ralliant les fuyards, et les ramenant au combat, exerça une sérieuse influence sur le résultat de la journée, et mérita bien d'être mentionné ici.
L'évêque de Bayeux porte cette même broigne de cuir, qui nous l'a fait reconnaître Pl. II, n° 18. Pour le combat, il a revêtu le heaume, mais on ne lui voit aucune arme offensive, ni la lance, ni l'épée; il n'a à la main que son bâton de commandement qui le signale à tous et lui permet de rallier ses hommes.
Il est bon de remarquer que c'est ici qu'apparaît dans la bordure, une longue suite d'archers: n'en peut-on pas conclure, que c'est à partir de ce moment qu'ils exercèrent leur action décisive sur le résultat de la bataille, en tirant très haut, sur l'ordre de Guillaume, afin que leurs flèches en retombant, frappassent les Anglais au visage? Nous allons voir que l'une d'elles atteignit Harold à l'œil.
Le mot pueros de l'inscription attire l'attention. Dans le latin du moyen âge, il désigne souvent un soldat, comme l'atteste Ducange. Ici on peut y voir, dans un sens plus restreint, la maisnie de l'évêque, c'est-à-dire le corps d'armée composé surtout de ses vassaux et de ceux qui reconnaissaient son autorité directe.
PL. VIII, nos 63 et 64.

Voici le duc Guillaume. Eustache de Boulogne.

Un échec, même partiel, atteint toujours le moral des troupes. Les pessimistes en profitent pour semer de fausses nouvelles, qui engendrent les paniques. Ainsi se répandit le bruit de la mort de Guillaume. Pour le démentir et ramener ses hommes au combat, le duc enlève son casque et montre son visage découvert, en criant, nous dit la chronique: « Regardez et constatez que je suis vivant et avec l'aide de Dieu, j'aurai la victoire 95. Quelle est donc cette folie qui vous pousse à fuir? Me, inquit, circumspicite, vivo et vincam auxiliante Deo. Quæ vos dementia fugam suaclet? »
Près de lui, un chevalier le désigne aux fuyards, comme pour attester la vérité de ses paroles et la nécessité de continuer la lutte. Il porte le gonfanon orné de la croix. Son nom, en partie effacé, se lisait dans la bordure. Les lettres qui restent E... TIVS font penser, avec raison, à Eustache, comte de Boulogne. Nous avons vu, en effet (Pl. VI, n° 56), que c'est à lui que fut confié l'étendard béni par le pape 96.
Il faut constater qu'ici Guillaume ne porte pas d'armes offensives; ce qu'il tient à la main, c'est le bâton de commandement que nous lui avons vu (Pl. VI, n° 59) quand il exhortait ses soldats à bien se battre, bâton semblable à celui que nous venons de voir entre les mains de l'évêque Odon. Pourtant, quand Guillaume (Pl. VI, n° 55) monta à cheval avant le combat, il avait sa lance et son épée; d'autre part, tous les chroniqueurs célèbrent à l'envi ses hauts faits. Guillaume de Poitiers et surtout Guy d'Amiens nous le montrent frappant ses ennemis de sa redoutable épée.
Comment se fait-il qu'il soit représenté ici avec ce bâton, qui n'est pas une arme véritable? C'est qu'il a momentanément cessé de se battre; il est à une certaine distance de l'armée anglaise, au milieu de ses Normands; il veut se faire reconnaître, les rallier, les ramener au combat. Le bâton est l'insigne du chef; c'est, comme nous dirions aujourd'hui, une sorte de fanion qui le distingue. Son épée, sa lance, semblables à celles des autres combattants, n'attireraient pas l'attention; mais son bâton est un véritable signe de ralliement. En ôtant son heaume et découvrant son visage, Guillaume montre qu'il est vivant et qu'on doit le suivre.
En 1864, on a trouvé en Suède dans les ruines de l'ancienne Konungahella, à Kostellgarden, entre Gottenburg et Kongilf, un bâton analogue; n'en peut-on pas conclure que Guillaume, en le portant, se conformait à une tradition Scandinave, importée en Normandie 97.
PL. VIII, n° 65.

Ici les Français combattent et les soldats de Harold succombent.

Ramenés au combat, les Normands reprennent la lutte avec une nouvelle ardeur. Les Anglais, qui, pour les poursuivre, avaient abandonné leurs redoutables retranchements et rompu leur ordre de bataille, surpris par ce retour offensif, ne peuvent conserver leur avantage. Leur camp est envahi et le combat terrible, surtout là où était arboré le dragon, étendard des Anglais 98. Auprès de lui, pour assurer sa défense, s'étaient groupés les meilleurs soldats. De leur côté les chevaliers normands redoublaient d'efforts pour le conquérir, pendant que leurs archers ne cessaient de faire pleuvoir des flèches sur leurs ennemis.
N'est-ce pas le roi d'Angleterre que nous voyons arracher une flèche qui lui a crevé un œil? De toute cette scène, Wace nous donne ce récit bien vivant:
« Normanz archiers ki ars teneient, « As Engleiz mult espez traeient, « Maiz de lor escuz se covreient, « Ke en char ferir nes' poeient; « Ne por viser ne por bien traire, « Ne lor poeient nul mal faire « Cunseil pristrent ke halt traireient; « Quant li saetes descendreient « De sor lor testes dreit charreient, « Et as viaires les ferreient. « Cel cunseil ont li archier fait « Sor li Engleis unt en halt trait; « Quant li saetes reveneient, « De sor les testes lor chaeient, « Chies è viaires lor perçoent « Et à plusors les oilz crévoent « Ne n'osoent les oilz ovrir, « Ne lor viaires descovrir. « Saetes plus espessement « Voloent ke pluie par vent; « Mult espès voloent saetes « Ke Engleiz clamoent vibetes. « Issi avint k' une saete, « Ki de verz li ciel est chaete, « Fèri Héraut de sus l'oil dreit. « Ke l'un des oilz li a toleit; « E Heraut l'a par air traite, « Getée a les mains, si l'a fraite « Por li chief ki li a dolu « S'est apuié sor son escu 99. »
« Rom. de Rou, v. 13276. »
Dans la bordure du bas, on remarque quatre meubles très spéciaux, sortes de carquois de grande dimension, véritables magasins de flèches, que, selon toute vraisemblance, on amenait dans la bataille, là où le besoin s'en faisait particulièrement sentir, afin de permettre aux archers de renouveler leurs provisions, qui s'épuisaient forcément très vite. Ce détail archéologique ne semble pas avoir été remarqué malgré sa réelle importance.
PL. VIII, n° 66.

Le roi Harold est tué.

Malgré la douleur que lui causait sa blessure, Harold continua la lutte avec l'énergie du désespoir, cherchant encore à vaincre, ou au moins à retarder la défaite, lorsqu'un chevalier lui donna le coup mortel. Il a donc succombé en vaillant chevalier, défendant sa patrie aussi longtemps que ses forces épuisées lui ont permis de tenir une arme, méritant l'estime de ses adversaires et tous les honneurs que les vainqueurs doivent au courage malheureux. Pourtant un homme s'acharna sur son cadavre, lui coupa la jambe et la rejeta au loin. L'histoire ajoute que Guillaume, indigné, chassa de son armée, comme félon, l'auteur de cette lâcheté 100.
Dans la bordure, nous voyons les horreurs de la guerre, les pillards rapaces qui, pour s'enrichir aux dépens des nobles victimes du combat, les dépouillent de leurs armes et de tout ce qu'elles peuvent avoir de précieux.
PL. VIII, n° 67.

Les Anglais sont en fuite.

En amenant par une fuite simulée les Anglais à rompre leur ordre de bataille, et à sortir de leurs retranchements où ils étaient inexpugnables, Guillaume avait décidé du sort de la bataille. Les Normands pénétrèrent alors dans le camp, où la lutte continua âpre et sanglante, jusqu'au moment de la mort de Harold, qui fut vite connue de tous. Alors les Anglais épuisés, désormais sans chef, s'enfuirent dans toutes les directions. Les gestes, les attitudes des vainqueurs nous disent l'ardeur de la poursuite que purent seules arrêter l'obscurité de la nuit et les difficultés d'un pays inconnu et boisé.
La Tapisserie nous montre avec quelle tranquillité les combattants se retirent à l'abri d'un bois, signalé par ce groupe d'arbres. Ils s'en vont sans hâte, remportant leurs masses de pierre analogues à celle que nous avons signalée au commencement de la bataille (Pl. VII, n° 59). A peine se retournent-ils pour constater que toute poursuite a cessé.
Autour d'eux, sont les servants de l'armée; affolés, ils se sont emparés des chevaux et, non encore tranquillisés par la distance, ils ne cessent de les exciter et d'activer leur marche.
Dans ces fuyards, on n'aperçoit aucun de ces chevaliers revêtus de la broigne, que nous avons vus se comporter si vaillamment. Auraient-ils été exterminés jusqu'au dernier, ou plutôt le dessinateur de la Tapisserie n'a-t-il pas tenu à rendre cet indirect hommage à leur courage et à leur héroïsme?
Si maintenant nous jetons le regard sur les Normands vainqueurs, quelle différence d'aspect entre cette troupe débandée et la belle armée, si bien ordonnée, que nous avons vue avant le combat! Un seul des cinq chevaliers a conservé sa lance, les quatre autres l'ont perdue ou brisée dans le combat; trois n'ont plus de heaume. Les chevaux sont épuisés, et les cavaliers font de vains efforts pour les exciter. Un archer, entraîné par l'ardeur du combat a enfourché un cheval sans maître, et s'efforce de parachever la victoire par la poursuite acharnée des vaincus.
§ 2. — BORDURES
Les tableaux de la vie de Harold et de Guillaume, que nous venons d'étudier, se déroulent entre deux bandes de broderies, qui les bordent en haut et en bas. A notre gauche une garniture analogue, formée de fleurons et d'entrelacs, complète un véritable encadrement. Aussitôt après, nous avons la scène désignée par l'inscription Edward rex (Pl. I, n° 1) où le roi d'Angleterre donne des instructions à deux de ses sujets. Cet encadrement nous montre que nous sommes au commencement de l'histoire qui va être représentée. Il devrait évidemment y en avoir un semblable à la fin. N'en trouvant pas, nous devons en conclure que nous n'avons pas la totalité des tableaux rêvés par l'artiste qui a fait le dessin: soit que le travail n'ait jamais été terminé, soit que la fin ait été détruite et c'est, nous semble-t-il, l'hypothèse la plus probable.
Frappé des analogies qui existent entre cette Tapisserie, et celle que décrit l'abbé de Bourgueil, Baudri 101, dans son poème adressé à Adèle, fille du Conquérant, l'abbé Laffetay imagine qu'elle devait avoir les mêmes scènes finales, et qu'ainsi nous avons perdu les tableaux représentant Guillaume remerciant ses troupes, et recevant la soumission de la ville voisine. Cette supposition est assurément séduisante; mais elle ne s'appuie sur aucun fait sérieux et reste une pure hypothèse.
Dans leur ensemble, ces deux bordures sont un accessoire, un ornement de l'œuvre principale. On y voit des sujets très divers, et souvent des animaux affrontés qui rappellent certaines sculptures de chapiteaux de cette époque. Toutefois lorsque le dessinateur l'a jugé utile, le sujet principal se continue dans la bordure. Nous y trouvons ainsi les mâts des navires, le sommet de certains édifices, la comète, des inscriptions. La bordure contient alors un véritable prolongement de la scène représentée pendant la bataille; on y remarque en bas, la longue série des braves tombés au champ d'honneur, et aussi les archers qui, intervenant au moment opportun, ont décidé du sort de la journée et assuré la victoire (Pl. VIII, n° 63). Tous les boucliers anglais sont criblés de leurs flèches. Plus loin nous voyons encore les victimes du combat, et les rapines de ces hommes qui accourent sur les champs de bataille pour piller et s'enrichir des dépouilles des morts et des mourants. Avant de relater ces divers épisodes du combat, la bordure nous montre des animaux féroces, hyènes, renards emportant des volailles; un loup menaçant une chèvre, la lice réclamant en vain la loge qu'avait imprudemment prêtée sa compagne (Pl. VI et VII, n° 59); un chien forçant un lièvre; un faucon poursuivant une proie: scènes de violences encadrant les derniers préparatifs et les commencements de la bataille. Il y a donc un rapport entre les sujets de la Tapisserie et ceux de la bordure. Il apparaît encore lorsque Harold reçoit un homme du peuple qui apporte de graves nouvelles (Pl. IV, n° 36). Les petits bateaux du bas doivent rappeler le sujet de la conversation et annoncer qu'une flotte menace l'Angleterre. Peut-on pousser plus loin les rapprochements? Deux fois on rencontre dans la bordure des poissons, représentés comme ceux qui forment le signe du zodiaque (Pl. III, n° 21 et IV, n° 37), et on en a conclu que l'expédition du Mont Saint-Michel avait eu lieu en février ou mars; et qu'à la même époque, l'année suivante, Guillaume avait reçu l'avis du couronnement de Harold. Les scènes de labourage et de semailles semblent aussi nous dire que c'est au cours de l'automne que Guillaume négocia avec Guy de Ponthieu pour obtenir la liberté de Harold 102; cela semble très admissible. Avec cette interprétation, la Tapisserie préciserait des détails que ne donnent pas les historiens. Mais on ne saurait aller plus loin et trouver d'autres rapports entre les sujets principaux et les bordures. Cette longue série d'animaux affrontés ne semble avoir été dessinée que pour l'ornement de la tenture, et le dessin, toujours un peu stylisé; les couleurs bizarres 103 rendent très difficile la détermination des caractères, et l'identification à peu près impossible. Certains animaux sont absolument imaginaires, comme les centaures, les dragons, les quadrupèdes ailés. Généralement les quadrupèdes alternent avec les oiseaux.
Dans la première catégorie, on peut, semble-t-il, reconnaître des lions, des moutons, des chiens, des béliers, des chameaux, des cerfs, des sangliers, des renards, des loups, des lièvres, des ânes, des boucs. Dans la seconde, des canards, des oies, des aigles, des coqs, des cygnes, des dindons, des pélicans, des pigeons, des éperviers, des grues, des dragons ailés, des merlettes. On rencontre de-ci, de-là, trois obscena qu'on a invoqués comme preuve que la Tapisserie ne pouvait émaner d'Odon, ou de Mathilde. comme si toutes les époques avaient, à cet égard, la même délicatesse! Les sculptures du haut moyen âge, les enluminures des manuscrits, n'en fournissent-elles pas bien d'autres exemples analogues, dont personne alors ne se scandalisait?
En différents endroits, le dessinateur des bordures nous donne des illustrations des fables d'Esope. C'est d'abord, le renard et le corbeau (Pl. I, n° 4, III, n° 27) et puis le loup et l'agneau (Pl. I, n° 5 et III, n° 4); la lice et sa compagne (Pl. I, n° 4, IV, n° 59); le loup et la grue; le renard, le singe et les animaux (Pl. I, n° 5); le lièvre et le passereau (Pl. I, n° 6) 104; puis on reconnaît un loup, un chevreau, une chèvre illustrant, sans conteste, la fable d'Esope, quoique le chevreau ne soit pas dans un enclos (Pl. I, n° 6). Vient ensuite une scène de chasse: deux rabatteurs avec des chiens poursuivant un loup, ou un renard (Pl. I, n° 8). Après, voici une autre fable, la brebis, la chèvre, la génisse en société avec le lion; ensemble, ils poursuivent le cerf (Pl. I, n° 8) que le lion va s'approprier au tableau suivant. Que trouvons-nous ensuite? Les travaux des champs, le labourage, les semailles, le hersage, la chasse à la fronde et un groupe d'oiseaux, qui nous portent à penser que ces tableaux représentent la fable de l'hirondelle et des petits oiseaux (Pl. II, n° 10) 105.
Voici maintenant un bateleur avec son ours (Pl. II, n° 11), et une autre scène de chasse à courre (Pl. II, n° 12).
Après, recommencent des séries d'animaux, interrompues, çà et là, par une fable. Ainsi, quand Harold rentre dans sa patrie, après son long séjour en Normandie, nous retrouvons le loup et la grue, le renard et le corbeau (Pl. III, n° 27) qui semblent des allusions à sa situation. Sans doute, il est parvenu à se soustraire à la puissance du redoutable duc de Normandie, mais c'est au prix d'un serment, qui l'oblige à renoncer à ses espérances au trône d'Angleterre.
Au moment de la bataille, nous retrouvons une nouvelle fable, l'âne et le loup, répétée en haut et en bas (Pl. VI, n° 56). Et ces deux chevaux liés (Pl. VII, n° 59)? Ne sont-ils pas l'illustration d'une autre fable analogue que nous n'avons pu identifier?
L'abbé de la Rue supposant que les fables d'Esope n'avaient été connues en Occident qu'au XIIe siècle, en conclut que la Tapisserie n'est pas antérieure à cette époque. C'est une erreur. Pour la démontrer on invoque, en général, la traduction que le roi d'Angleterre, Alfred, en aurait faite au Xe siècle; puis les manuscrits, qui nous sont parvenus de cette époque, notamment celui de Leyde, qui remonte au premier tiers du XIe siècle 106.
Freeman, l'éminent historien, sans s'y arrêter autrement, retourne l'objection, et répond, que la Tapisserie est un document si authentique, qu'il prouve, à lui seul, que les fables étaient connues au XIe siècle 107. Ne doit-on pas donner à l'observation un autre caractère? Si les fables d'Esope étaient au XIe siècle un sujet d'érudition, si elles n'étaient connues que des savants, jamais le dessinateur de la Tapisserie n'eût songé à les représenter. Tout démontre, en effet, qu'il ne cherche qu'à donner une exposition claire de son sujet. Il n'est pas, comme les artistes de la Renaissance, tenté de faire étalage d'érudition. Des fables, connues seulement des savants, ne pouvaient trouver place dans son travail, tandis qu'il accueillait avec empressement des apologues populaires qui, souvent, pouvaient se rattacher au sujet principal.
La tradition avait rendu ces récits populaires. Les Romains les avaient reçus des Grecs, puis les avaient transmis aux Gaulois. Ces derniers, à leur tour, les avaient redits aux Francs et aux Normands. Peu à peu, ils étaient entrés dans le folklore du temps. N'avons-nous pas tous appris des contes, des récits merveilleux, et des fables avant de les lire dans les livres?