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La reine Margot - Tome I

Front matter (continued 6)

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— Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgré sa puissance sur lui-même, il ne put tout à fait dissimuler, moi! aucune! Nous étions en froid, c'est vrai; mais, depuis le soir de la Saint- Barthélemy, nous nous sommes raccommodés.

— Faites entrer! dit madame de Sauve à Dariole. Un instant après, René parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame de Sauve était toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa place sur le lit de repos. Charlotte était dans la lumière et Henri dans l'ombre.

— Madame, dit René avec une respectueuse familiarité, je viens vous faire mes excuses.

— Et de quoi donc, René? demanda madame de Sauve avec cette condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de fournisseurs qui les entoure et qui tend à les rendre plus jolies.

— De ce que depuis si longtemps j'avais promis de travailler pour ces jolies lèvres, et de ce que…

— De ce que vous n'avez tenu votre promesse qu'aujourd'hui, n'est-ce pas? dit Charlotte.

— Qu'aujourd'hui! répéta René.

— Oui, c'est aujourd'hui seulement, et même ce soir, que j'ai reçu cette boîte que vous m'avez envoyée.

— Ah! en effet, dit René en regardant avec une expression étrange la petite boîte d'opiat qui se trouvait sur la table de madame de Sauve, et qui était de tout point pareille à celles qu'il avait dans son magasin.

— J'avais deviné! murmura-t-il; et vous vous en êtes servie?

— Non, pas encore, et j'allais l'essayer quand vous êtes entré.

La figure de René prit une expression rêveuse qui n'échappa point à Henri, auquel, d'ailleurs, bien peu de choses échappaient.

— Eh bien, René! qu'avez-vous donc? demanda le roi.

— Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j'attends humblement que Votre Majesté m'adresse la parole avant de prendre congé de madame la baronne.

— Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?

René regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour sonder de l'oeil et de l'oreille les portes et les tapisseries, puis s'arrêtant de nouveau et se plaçant de manière à embrasser du même regard madame de Sauve et Henri:

— Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grâce à cet instinct admirable qui, pareil à un sixième sens, le guida pendant toute la première partie de sa vie au milieu des dangers qui l'entouraient, qu'il se passait en ce moment quelque chose d'étrange et qui ressemblait à une lutte dans l'esprit du parfumeur, se tourna vers lui, et tout en restant dans l'ombre, tandis que le visage du Florentin se trouvait dans la lumière:

— Vous à cette heure ici, René? lui dit-il.

— Aurais-je le malheur de gêner Votre Majesté? répondit le parfumeur en faisant un pas en arrière.

— Non pas. Seulement je désire savoir une chose.

— Laquelle, Sire?

— Pensiez-vous me trouver ici?

— J'en étais sûr.

— Vous me cherchiez donc?

— Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.

— Vous avez quelque chose à me dire? insista Henri.

— Peut-être, Sire! répondit René. Charlotte rougit, car elle tremblait que cette révélation, que semblait vouloir faire le parfumeur, ne fût relative à sa conduite passée envers Henri; elle fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n'eût rien entendu, et interrompant la conversation:

— Ah! en vérité, René, s'écria-t-elle en ouvrant la boîte d'opiat, vous êtes un homme charmant; cette pâte est d'une couleur merveilleuse, et, puisque vous voilà, je vais, pour vous faire honneur, expérimenter devant vous votre nouvelle production.

Et elle prit la boîte d'une main, tandis que de l'autre elle effleurait du bout du doigt la pâte rosée qui devait passer du doigt à ses lèvres.

René tressaillit.

La baronne approcha en souriant l'opiat de sa bouche.

René pâlit.

Henri, toujours dans l'ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne perdait ni un mouvement de l'un ni un frisson de l'autre.

La main de Charlotte n'avait plus que quelques lignes à parcourir pour toucher ses lèvres, lorsque René lui saisit le bras, au moment où Henri se levait pour en faire autant.

Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.

— Un moment, madame, dit René avec un sourire contraint; mais il ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations particulières.

— Et qui me les donnera, ces recommandations?

— Moi.

— Quand cela?

— Aussitôt que je vais avoir terminé ce que j'ai à dire à Sa Majesté le roi de Navarre.

Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien à cette espèce de langue mystérieuse qui se parlait auprès d'elle, et elle resta tenant le pot d'opiat d'une main, et regardant l'extrémité de son doigt rougie par la pâte carminée.

Henri se leva, et mû par une pensée qui, comme toutes celles du jeune roi, avait deux côtés, l'un qui paraissait superficiel et l'autre qui était profond, il alla prendre la main de Charlotte, et fit, toute rougie qu'elle était, un mouvement pour la porter à ses lèvres.

— Un instant, dit vivement René, un instant! Veuillez, madame, laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j'avais oublié de vous envoyer en même temps que l'opiat, et que j'ai eu l'honneur de vous apporter moi-même.

Et tirant de son enveloppe d'argent une tablette de savon de couleur verdâtre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de l'eau, et, un genou en terre, présenta le tout à madame de Sauve.

— Mais, en vérité, maître René, je ne vous reconnais plus, dit Henri; vous êtes d'une galanterie à laisser loin de vous tous les muguets de la cour.

— Oh! quel délicieux arôme! s'écria Charlotte en frottant ses belles mains avec de la mousse nacrée qui se dégageait de la tablette embaumée.

René accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu'au bout; il présenta une serviette de fine toile de Frise à madame de Sauve, qui essuya ses mains.

— Et maintenant, dit le Florentin à Henri, faites à votre plaisir, Monseigneur.

Charlotte présenta sa main à Henri, qui la baisa, et tandis que Charlotte se tournait à demi sur son siège pour écouter ce que René allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus convaincu que jamais qu'il se passait dans l'esprit du parfumeur quelque chose d'extraordinaire.

— Eh bien? demanda Charlotte.

Le Florentin parut rassembler toute sa résolution et se tourna vers Henri.

XXII Sire, vous serez roi

— Sire, dit René à Henri, je viens vous parler d'une chose dont je m'occupe depuis longtemps.

— De parfums? dit Henri en souriant.

— Eh bien, oui, Sire… de parfums! répondit René avec un singulier signe d'acquiescement.

— Parlez, je vous écoute, c'est un sujet qui de tout temps m'a fort intéressé.

René regarda Henri pour essayer de lire, malgré ses paroles, dans cette impénétrable pensée; mais voyant que c'était chose parfaitement inutile, il continua:

— Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s'occupe beaucoup d'astrologie.

— Oui, interrompit Henri, je sais que c'est une passion florentine.

— Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tiré les horoscopes des principaux gentilshommes de l'Europe.

— Ah! ah! fit Henri.

— Et comme la maison de Bourbon est en tête des plus hautes, descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquième fils de saint Louis, Votre Majesté doit penser que le sien n'a pas été oublié.

Henri écouta plus attentivement encore.

— Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre avec un sourire qu'il essaya de rendre indifférent.

— Oh! reprit René en secouant la tête, votre horoscope n'est pas de ceux qu'on oublie.

— En vérité! dit Henri avec un geste ironique.

— Oui, Sire, Votre Majesté, selon les termes de cet horoscope, est appelée aux plus brillantes destinées.

L'oeil du jeune prince lança un éclair involontaire qui s'éteignit presque aussitôt dans un nuage d'indifférence.

— Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui dit flatteur dit menteur. N'y en a-t-il pas qui m'ont prédit que je commanderais des armées, moi?

Et il éclata de rire. Mais un observateur moins occupé de lui-même que ne l'était René eût vu et reconnu l'effort de ce rire.

— Sire, dit froidement René, l'horoscope annonce mieux que cela.

— Annonce-t-il qu'à la tête d'une de ces armées je gagnerai des batailles?

— Mieux que cela, Sire.

— Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquérant.

— Sire, vous serez roi.

— Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en réprimant un violent battement de coeur, ne le suis-je point déjà?

— Sire, mon ami sait ce qu'il promet; non seulement vous serez roi, mais vous régnerez.

— Alors, dit Henri avec son même ton railleur, votre ami a besoin de dix écus d'or, n'est-ce pas, René? car une pareille prophétie est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, René, comme je ne suis pas riche, j'en donnerai à votre ami cinq tout de suite, et cinq autres quand la prophétie sera réalisée.

— Sire, dit madame de Sauve, n'oubliez pas que vous êtes déjà engagé avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.

— Madame, dit Henri, ce moment venu, j'espère que l'on me traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la moitié de ce que j'ai promis.

— Sire, reprit René, je continue.

— Oh! ce n'est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis empereur, je donne le double.

— Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu'il renouvela à Paris, et qui donna toujours le même résultat, et il me confia un secret.

— Un secret qui intéresse Sa Majesté? demanda vivement Charlotte.

— Je le crois, dit le Florentin.

«Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien René; il paraît que la chose est difficile à dire.»

— Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s'agit-il?

— Il s'agit, dit le Florentin en pesant une à une toutes ses paroles, il s'agit de tous ces bruits d'empoisonnement qui ont couru depuis quelque temps à la cour.

Un léger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul indice de son attention croissante à ce détour subit que faisait la conversation.

— Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces empoisonnements?

— Oui, Sire.

— Comment me confiez-vous un secret qui n'est pas le vôtre, René, surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus naturel qu'il put prendre.

— Cet ami a un conseil à demander à Votre Majesté.

— À moi?

— Qu'y a-t-il d'étonnant à cela, Sire? Rappelez-vous le vieux soldat d'Actium, qui, ayant un procès, demandait un conseil à Auguste.

— Auguste était avocat, René, et je ne le suis pas.

— Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majesté appartenait encore au parti calviniste, dont vous étiez le premier chef, et M. de Condé le second.

— Après? dit Henri.

— Cet ami espérait que vous useriez de votre influence toute puissante sur M. le prince de Condé pour le prier de ne pas lui être hostile.

— Expliquez-moi cela, René, si vous voulez que je le comprenne, dit Henri sans manifester la moindre altération dans ses traits ni dans sa voix.

— Sire, Votre Majesté comprendra au premier mot; cet ami sait toutes les particularités de la tentative d'empoisonnement essayé sur monseigneur le prince de Condé.

— On a essayé d'empoisonner le prince de Condé? demanda Henri avec un étonnement parfaitement joué; ah! vraiment, et quand cela?

René regarda fixement le roi, et répondit ces seuls mots:

— Il y a huit jours, Majesté.

— Quelque ennemi? demanda le roi.

— Oui, répondit René, un ennemi que Votre Majesté connaît, et qui connaît Votre Majesté.

— En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela; mais j'ignore les détails que votre ami veut me révéler, dites- vous.

— Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Condé; mais, par bonheur, son médecin se trouva chez lui quand on l'apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en essayer l'odeur et la vertu. Deux jours après, une enflure gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive qui lui dévora la face, furent le prix de son dévouement ou le résultat de son imprudence.

— Malheureusement, répondit Henri, étant déjà à moitié catholique, j'ai perdu toute influence sur M. de Condé; votre ami aurait donc tort de s'adresser à moi.

— Ce n'était pas seulement près du prince de Condé que Votre Majesté pouvait, par son influence, être utile à mon ami, mais encore près du prince de Porcian, frère de celui qui a été empoisonné.

— Ah çà! dit Charlotte, savez-vous, René, que vos histoires sentent le trembleur? Vous sollicitez mal à propos. Il est tard, votre conversation est mortuaire. En vérité, vos parfums valent mieux.

Et Charlotte étendit de nouveau la main sur la boîte d'opiat.

— Madame, dit René, avant de l'essayer comme vous allez le faire, écoutez ce que les méchants en peuvent tirer de cruels effets.

— Décidément, René, dit la baronne, vous êtes funèbre ce soir.

Henri fronça le sourcil, mais il comprit que René voulait en venir à un but qu'il n'entrevoyait pas encore, et il résolut de pousser jusqu'au bout cette conversation, qui éveillait en lui de si douloureux souvenirs.

— Et, reprit-il, vous connaissez aussi les détails de l'empoisonnement du prince de Porcian?

— Oui, dit-il. On savait qu'il laissait brûler chaque nuit une lampe près de son lit; on empoisonna l'huile, et il fut asphyxié par l'odeur.

Henri crispa l'un sur l'autre ses doigts humides de sueur.

— Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait non seulement les détails de cet empoisonnement, mais il en connaît l'auteur?

— Oui, et c'est pour cela qu'il eût voulu savoir de vous si vous auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui faire pardonner au meurtrier la mort de son frère.

— Malheureusement, répondit Henri, étant encore à moitié huguenot, je n'ai aucune influence sur M. le prince de Porcian: votre ami aurait donc tort de s'adresser à moi.

— Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Condé et de M. de Porcian?

— Comment connaîtrais-je leurs dispositions, René? Dieu, que je sache, ne m'a point donné le privilège de lire dans les coeurs.

— Votre Majesté peut s'interroger elle-même, dit le Florentin avec calme. N'y a-t-il pas dans la vie de Votre Majesté quelque événement si sombre qu'il puisse servir d'épreuve à la clémence, si douloureux qu'il soit une pierre de touche pour la générosité?

Ces mots furent prononcés avec un accent qui fit frissonner Charlotte elle-même: c'était une allusion tellement directe, tellement sensible, que la jeune femme se détourna pour cacher sa rougeur et pour éviter de rencontrer le regard de Henri.

Henri fit un suprême effort sur lui-même; désarma son front, qui, pendant les paroles du Florentin, s'était chargé de menaces, et changeant la noble douleur filiale qui lui étreignait le coeur en vague méditation:

— Dans ma vie, dit-il, un événement sombre… non, René, non, je ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l'insouciance mêlées aux nécessités plus ou moins cruelles qu'imposent à tous les besoins de la nature et les épreuves de Dieu.

René se contraignit à son tour en promenant son attention de Henri à Charlotte, comme pour exciter l'un et retenir l'autre; car Charlotte, en effet, se remettant à sa toilette pour cacher la gêne que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau d'étendre la main vers la boîte d'opiat.

— Mais enfin, Sire, si vous étiez le frère du prince de Porcian, ou le fils du prince de Condé, et qu'on eût empoisonné votre frère ou assassiné votre père…

Charlotte poussa un léger cri et approcha de nouveau l'opiat de ses lèvres. René vit le mouvement; mais, cette fois, il ne l'arrêta ni de la parole ni du geste, seulement il s'écria:

— Au nom du Ciel! répondez, Sire: Sire, si vous étiez à leur place, que feriez-vous?

Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front où perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute sa hauteur, il répondit, au milieu du silence qui suspendait jusqu'à la respiration de René et de Charlotte:

— Si j'étais à leur place et que je fusse sûr d'être roi, c'est- à-dire de représenter Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je pardonnerais.

— Madame, s'écria René en arrachant l'opiat des mains de madame de Sauve, madame, rendez-moi cette boîte; mon garçon, je le vois, s'est trompé en vous l'apportant: demain je vous en enverrai une autre.

XXIII Un nouveau converti

Le lendemain, il devait y avoir chasse à courre dans la forêt de Saint-Germain.

Henri avait ordonné qu'on lui tînt prêt, pour huit heures du matin, c'est-à-dire tout sellé et tout bridé, un petit cheval du Béarn, qu'il comptait donner à madame de Sauve, mais qu'auparavant il désirait essayer. À huit heures moins un quart, le cheval était appareillé. À huit heures sonnant, Henri descendait.

Le cheval, fier et ardent, malgré sa petite taille, dressait les crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un léger verglas couvrait la terre.

Henri s'apprêta à traverser la cour pour gagner le côté des écuries où l'attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu'en passant devant un soldat suisse, en sentinelle à la porte, ce soldat lui présenta les armes en disant:

— Dieu garde Sa Majesté le roi de Navarre! À ce souhait, et surtout à l'accent de la voix qui venait de l'émettre, le Béarnais tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arrière.

— de Mouy! murmura-t-il.

— Oui, Sire, de Mouy.

— Que venez-vous faire ici?

— Je vous cherche.

— Que me voulez-vous?

— Il faut que je parle à Votre Majesté.

— Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas que tu risques ta tête?

— Je le sais.

— Eh bien?

— Eh bien, me voilà. Henri pâlit légèrement, car ce danger que courait l'ardent jeune homme, il comprit qu'il le partageait. Il regarda donc avec inquiétude autour de lui, et se recula une seconde fois, non moins vivement que la première. Il venait d'apercevoir le duc d'Alençon à une fenêtre. Changeant aussitôt d'allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, placé, comme nous l'avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l'air de l'examiner:

— de Mouy, lui dit-il, ce n'est pas certainement sans un motif bien puissant que vous êtes venu ainsi vous jeter dans la gueule du loup?

— Non, Sire. Aussi voilà huit jours que je vous guette. Hier seulement, j'ai appris que Votre Majesté devait essayer ce cheval ce matin et j'ai pris poste à la porte du Louvre.

— Mais comment sous ce costume?

— Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.

— Voici votre mousquet, remettez-vous à votre faction. On nous examine. En repassant, je tâcherai de vous dire un mot; mais si je ne vous parle point, ne m'arrêtez point. Adieu.

de Mouy reprit sa marche mesurée, et Henri s'avança vers le cheval.

— Qu'est-ce que ce joli petit animal? demanda le duc d'Alençon de sa fenêtre.

— Un cheval que je devais essayer ce matin, répondit Henri.

— Mais ce n'est point un cheval d'homme, cela.

— Aussi était-il destiné à une belle dame.

— Prenez garde, Henri, vous allez être indiscret, car nous allons voir cette belle dame à la chasse; et si je ne sais pas de qui vous êtes le chevalier, je saurai au moins de qui vous êtes l'écuyer.

— Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, étant fort indisposée ce matin.

Et il se mit en selle.

— Ah bah! dit d'Alençon en riant, pauvre madame de Sauve!

— François! François! c'est vous qui êtes indiscret.

— Et qu'a-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc d'Alençon.

— Mais, continua Henri en lançant son cheval au petit galop et en lui faisant décrire un cercle de manège, mais je ne sais trop: une grande lourdeur de tête, à ce que m'a dit Dariole, une espèce d'engourdissement par tout le corps, une faiblesse générale enfin.

— Et cela vous empêchera-t-il d'être des nôtres? demanda le duc.

— Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de la chasse à courre, et que rien n'aurait cette influence de m'en faire manquer une.

— Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc après s'être retourné et avoir causé un instant avec une personne qui était demeurée invisible aux yeux de Henri, attendu qu'elle causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa Majesté qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.

— Bah! dit Henri de l'air le plus désappointé du monde. Pourquoi cela?

— Des lettres fort importantes de M. de Nevers, à ce qu'il paraît. Il y a conseil entre le roi, la reine mère et mon frère le duc d'Anjou.

— Ah! ah! fit en lui-même Henri, serait-il arrivé des nouvelles de Pologne? Puis tout haut:

— En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frère! Puis arrêtant le cheval en face de de Mouy:

— Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta faction. Aide le palefrenier à dessangler ce cheval, mets la selle sur ta tête et porte-la chez l'orfèvre de la sellerie; il y a une broderie à y faire qu'il n'avait pas eu le temps d'achever pour aujourd'hui. Tu reviendras me rendre réponse chez moi.

de Mouy se hâta d'obéir, car le duc d'Alençon avait disparu de sa fenêtre, et il est évident qu'il avait conçu quelque soupçon.

En effet, à peine avait-il tourné le guichet que le duc d'Alençon parut. Un véritable Suisse était à la place de de Mouy.

D'Alençon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire; puis se retournant du côté de Henri:

— Ce n'est point avec cet homme que vous causiez tout à l'heure, n'est-ce pas, mon frère?

— L'autre est un garçon qui est de ma maison et que j'ai fait entrer dans les Suisses: je lui ai donné une commission et il est allé l'exécuter.

— Ah! fit le duc, comme si cette réponse lui suffisait. Et Marguerite, comment va-t-elle?

— Je vais le lui demander, mon frère.

— Ne l'avez-vous donc point vue depuis hier?

— Non, je me suis présenté chez elle cette nuit vers onze heures, mais Gillonne m'a dit qu'elle était fatiguée et qu'elle dormait.

— Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est sortie.

— Oui, dit Henri, c'est possible; elle devait aller au couvent de l'Annonciade. Il n'y avait pas moyen de pousser la conversation plus loin, Henri paraissant décidé seulement à répondre.

Les deux beaux-frères se quittèrent donc, le duc d'Alençon pour aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer chez lui.

Henri y était à peine depuis cinq minutes lorsqu'il entendit frapper.

— Qui est là? demanda-t-il.

— Sire, répondit une voix que Henri reconnut pour celle de de Mouy, c'est la réponse de l'orfèvre de la sellerie.

Henri, visiblement ému, fit entrer le jeune homme, et referma la porte derrière lui.

— C'est vous, de Mouy! dit-il. J'espérais que vous réfléchiriez.

— Sire, répondit de Mouy, il y a trois mois que je réfléchis, c'est assez; maintenant il est temps d'agir. Henri fit un mouvement d'inquiétude.

— Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hâte, car les moments sont précieux. Votre Majesté peut nous rendre, par un seul mot, tout ce que les événements de l'année ont fait perdre à la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.

— J'écoute, mon brave de Mouy, répondit Henri voyant qu'il lui était impossible d'éluder l'explication.

— Est-il vrai que Votre Majesté ait abjuré la religion protestante?

— C'est vrai, dit Henri.

— Oui, mais est-ce des lèvres? est-ce du coeur?

— On est toujours reconnaissant à Dieu quand il nous sauve la vie, répondit Henri tournant la question, comme il avait l'habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m'a visiblement épargné dans ce cruel danger.

— Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.

— Laquelle?

— C'est que votre abjuration n'est point une affaire de conviction, mais de calcul. Vous avez abjuré pour que le roi vous laissât vivre, et non parce que Dieu vous avait conservé la vie.

— Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, répondit Henri, je n'en suis pas moins catholique.

— Oui, mais le resterez-vous toujours? à la première occasion de reprendre votre liberté d'existence et de conscience, ne la reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se présente: La Rochelle est insurgée, le Roussillon et le Béarn n'attendent qu'un mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie à la guerre. Dites-moi seulement que vous êtes un catholique forcé et je vous réponds de l'avenir.

— On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de Mouy. Ce que j'ai fait, je l'ai fait librement.

— Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppressé de cette résistance à laquelle il ne s'attendait pas, vous ne songez donc pas qu'en agissant ainsi vous nous abandonnez… vous nous trahissez?

Henri resta impassible.

— Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car plusieurs d'entre nous sont venus, au péril de leur vie, pour sauver votre honneur et votre liberté. Nous avons tout préparé pour vous donner un trône, Sire, entendez-vous bien? Non seulement la liberté, mais la puissance: un trône à votre choix, car dans deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.

— de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgré lui, à cette proposition, avait jeté un éclair, de Mouy, je suis sauf, je suis catholique, je suis l'époux de Marguerite, je suis frère du roi Charles, je suis gendre de ma bonne mère Catherine. de Mouy, en prenant ces diverses positions, j'en ai calculé les chances, mais aussi les obligations.

— Mais, Sire, reprit de Mouy, à quoi faut-il croire? On me dit que votre mariage n'est pas consommé, on me dit que vous êtes libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine…

— Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Béarnais. Oui, l'on vous a trompé impudemment, mon ami. Cette chère Marguerite est bien ma femme; Catherine est bien ma mère; le roi Charles IX enfin est bien le seigneur et le maître de ma vie et de mon coeur.

de Mouy frissonna, un sourire presque méprisant passa sur ses lèvres.

— Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec découragement et en essayant de sonder du regard cette âme pleine de ténèbres, voilà la réponse que je rapporterai à mes frères. Je leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur à ceux qui nous ont égorgés, je leur dirai qu'il est devenu le flatteur de la reine mère et l'ami de Maurevel…

— Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il faut que j'aille m'informer près de lui des raisons qui nous ont fait remettre une chose aussi importante qu'une partie de chasse. Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi et prenez la messe.

Et Henri reconduisit ou plutôt repoussa jusqu'à l'antichambre le jeune homme, dont la stupéfaction commençait à faire place à la fureur.

À peine eut-il refermé la porte que, ne pouvant résister à l'envie de se venger sur quelque chose à défaut de quelqu'un, de Mouy broya son chapeau entre ses mains, le jeta à terre, et le foulant aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador:

— Par la mort! s'écria-t-il, voilà un misérable prince, et j'ai bien envie de me faire tuer ici pour le souiller à jamais de mon sang.

— Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par l'ouverture d'une porte entrebâillée; chut! car un autre que moi pourrait vous entendre.

de Mouy se retourna vivement et aperçut le duc d'Alençon enveloppé d'un manteau et avançant sa tête pâle dans le corridor pour s'assurer si de Mouy et lui étaient bien seuls.

— M. le duc d'Alençon! s'écria de Mouy, je suis perdu.

— Au contraire, murmura le prince, peut-être même avez-vous trouvé ce que vous cherchez, et la preuve, c'est que je ne veux pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein. Croyez-moi, votre sang peut être mieux employé qu'à rougir le seuil du roi de Navarre.

Et à ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu'il tenait entrebâillée.

— Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer en toute liberté. Venez, monsieur.

— Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupéfait.

Et il entra dans la chambre, dont le duc d'Alençon referma la porte derrière lui non moins vivement que n'avait fait le roi de Navarre.

de Mouy était entré furieux, exaspéré, maudissant; mais peu à peu le regard froid et fixe du jeune duc François fit sur le capitaine huguenot l'effet de cette glace enchantée qui dissipe l'ivresse.

— Monseigneur, dit-il, si j'ai bien compris, Votre Altesse veut me parler?

— Oui, monsieur de Mouy, répondit François. Malgré votre déguisement, j'avais cru vous reconnaître, et quand vous avez présenté les armes à mon frère Henri, je vous ai reconnu tout à fait. Eh bien, de Mouy, vous n'êtes donc pas content du roi de Navarre?

— Monseigneur!

— Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en doutiez, peut-être suis-je de vos amis.

— Vous, Monseigneur?

— Oui, moi. Parlez donc.

— Je ne sais que dire à Votre Altesse, Monseigneur. Les choses dont j'avais à entretenir le roi de Navarre touchent à des intérêts que Votre Altesse ne saurait comprendre. D'ailleurs, ajouta de Mouy d'un air qu'il tâcha de rendre indifférent, il s'agissait de bagatelles.

— De bagatelles? fit le duc.

— Oui, Monseigneur.

— De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer votre vie en revenant au Louvre, où, vous le savez, votre tête vaut son pesant d'or. Car on n'ignore point que vous êtes, avec le roi de Navarre et le prince de Condé, un des principaux chefs des huguenots.

— Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit le faire le frère du roi Charles et le fils de la reine Catherine.

— Pourquoi voulez-vous que j'agisse ainsi, quand je vous ai dit que j'étais de vos amis? Dites-moi donc la vérité.

— Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure…

— Ne jurez pas, monsieur; la religion reformée défend de faire des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronça le sourcil.

— Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua de se taire.

— Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre. Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non proposé à mon beau-frère Henri, là, tout à l'heure (le duc étendit la main dans la direction de la chambre du Béarnais), votre secours et celui des vôtres pour le réinstaller dans sa royauté de Navarre?

de Mouy regarda le duc d'un air effaré.

— Propositions qu'il a refusées avec terreur! de Mouy demeura stupéfait.

— Avez-vous alors invoqué votre ancienne amitié, le souvenir de la religion commune? Avez-vous même alors leurré le roi de Navarre d'un espoir bien brillant, si brillant qu'il en a été ébloui, de l'espoir d'atteindre à la couronne de France? Hein? dites, suis-je bien informé? Est-ce là ce que vous êtes venu proposer au Béarnais?

— Monseigneur! s'écria de Mouy, c'est si bien cela que je me demande en ce moment même si je ne dois pas dire à Votre Altesse Royale qu'elle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l'extinction de ce terrible secret!

— Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d'Alençon sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement à cette terrible menace; le secret s'éteindra mieux entre nous si nous vivons tous deux que si l'un de nous meurt. Écoutez-moi et cessez de tourmenter ainsi la poignée de votre épée. Pour la troisième fois, je vous dis que vous êtes avec un ami; répondez donc comme à un ami. Voyons, le roi de Navarre n'a-t-il pas refusé tout ce que vous lui avez offert?

— Oui, Monseigneur, et je l'avoue, puisque cet aveu ne peut compromettre que moi.

— N'avez-vous pas crié en sortant de sa chambre et en foulant aux pieds votre chapeau, qu'il était un prince lâche et indigne de demeurer votre chef?

— C'est vrai, Monseigneur, j'ai dit cela.

— Ah! c'est vrai! Vous l'avouez, enfin?

— Oui.

— Et c'est toujours votre avis?

— Plus que jamais, Monseigneur!

— Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisième fils de Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour commander à vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole?

— Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots?

— Pourquoi pas? C'est l'époque des conversions, vous le savez. Henri s'est bien fait catholique, je puis bien me faire protestant, moi.

— Oui, sans doute, Monseigneur; mais j'attends que vous m'expliquiez…

— Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la politique de tout le monde.

» Mon frère Charles tue les huguenots pour régner plus largement. Mon frère d'Anjou les laisse tuer parce qu'il doit succéder à mon frère Charles, et que, comme vous le savez, mon frère Charles est souvent malade. Mais moi… et c'est tout différent, moi qui ne régnerai jamais, en France du moins, attendu que j'ai deux aînés devant moi; moi que la haine de ma mère et de mes frères, plus encore que la loi de la nature, éloigne du trône; moi qui ne dois prétendre à aucune affection de famille, à aucune gloire, à aucun royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes aînés; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher à me tailler avec mon épée un royaume dans cette France qu'ils couvrent de sang.

» Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez.» Je veux être roi de Navarre, non par la naissance, mais par l'élection. Et remarquez bien que vous n'avez aucune objection à faire à cela, car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frère refuse vos offres, et, s'ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement que ce royaume de Navarre n'est qu'une fiction. Avec Henri de Béarn, vous n'avez rien; avec moi, vous avez une épée et un nom. François d'Alençon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy?

— Je dis qu'elle m'éblouit, Monseigneur.

— de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles à vaincre. Ne vous montrez donc pas dès l'abord si exigeant et si difficile envers un fils de roi et un frère de roi qui vient à vous.

— Monseigneur, la chose serait déjà faite si j'étais seul à soutenir mes idées; mais nous avons un conseil, et si brillante que soit l'offre, peut-être même à cause de cela, les chefs du parti n'y adhéreront-ils pas sans condition.

— Ceci est autre chose, et la réponse est d'un coeur honnête et d'un esprit prudent. À la façon dont je viens d'agir, de Mouy, vous avez dû reconnaître ma probité. Traitez-moi donc de votre côté en homme qu'on estime et non en prince qu'on flatte. de Mouy, ai-je des chances?

— Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le roi de Navarre a refusé l'offre que j'étais venu lui faire. Mais, je vous le répète, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est chose indispensable.

— Faites donc, monsieur, répondit d'Alençon. Seulement, à quand la réponse?

de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une résolution:

— Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j'ai besoin que cette main d'un fils de France touche la mienne pour être sûr que je ne serai point trahi.

Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit la sienne et la serra.

— Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous n'y êtes pour rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans cette trahison, vous seriez déshonoré.

— Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand vous me rapporterez la réponse de vos chefs?

— Parce que, Monseigneur, en me demandant à quand la réponse, vous me demandez en même temps où sont les chefs, et que, si je vous dis: À ce soir, vous saurez que les chefs sont à Paris et s'y cachent.

Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de Mouy attachait son oeil perçant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.

— Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes, monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous une entière confiance. Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous allons être liés par une communauté d'intérêts qui vous délivrera de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de Mouy?

— Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir. Mais où cela, s'il vous plaît?

— Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il?

— Cette chambre est habitée? dit de Mouy en montrant du regard les deux lits qui s'y trouvaient en face l'un de l'autre.

— Par deux de mes gentilshommes, oui.

— Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de revenir au Louvre.

— Pourquoi cela?

— Parce que, si vous m'avez reconnu, d'autres peuvent avoir d'aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaître à leur tour. Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m'accordez ce que je vais vous demander.

— Quoi?

— Un sauf-conduit.

— de Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose qu'à la condition qu'à tous les yeux nous sommes complètement étrangers l'un à l'autre. La moindre relation de ma part avec vous, prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie. Vous êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du moment où je me serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous en ce moment. Libre dans ma sphère d'action, fort si je suis inconnu, tant que je reste moi-même impénétrable je vous garantis tous; ne l'oubliez pas. Faites donc un nouvel appel à votre courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole de mon frère. Venez ce soir au Louvre.

— Mais comment voulez-vous que j'y vienne? Je ne puis risquer ce costume dans les appartements. Il était pour les vestibules et les cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me connaît ici et qu'il ne me déguise aucunement.

— Aussi, je cherche, attendez… Je crois que… oui, le voici.

En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et ses yeux s'étaient arrêtés sur la garde-robe d'apparat de La Mole, pour le moment étendue sur le lit, c'est-à-dire sur ce magnifique manteau cerise brodé d'or dont nous avons déjà parlé, sur son toquet orné d'une plume blanche, entouré d'un cordon de marguerites d'or et d'argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin gris perle et or.

— Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc; ils appartiennent à M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu'il le porte. Je vais vous donner l'adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui payant le double de ce qu'il vaut, vous en aurez un pareil ce soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n'est-ce pas?

Le duc d'Alençon achevait à peine la recommandation, que l'on entendit un pas qui s'approchait dans le corridor et qu'une clef tourna dans la serrure.

— Eh! qui va là? s'écria le duc en s'élançant vers la porte et en poussant le verrou.

— Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la question singulière. Qui va là vous-même? Voilà qui est plaisant! quand je veux rentrer chez moi, on me demande qui va là!

— Est-ce vous, monsieur de la Mole?

— Eh! sans doute que c'est moi. Mais vous, qui êtes-vous? Pendant que La Mole exprimait son étonnement de trouver sa chambre habitée et essayait de découvrir quel en était le nouveau commensal, le duc d'Alençon se retournait vivement, une main sur le verrou, l'autre sur la serrure.

— Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il à de Mouy.

— Non, Monseigneur.

— Et lui, vous connaît-il?

— Je ne le crois pas.

— Alors, tout va bien; d'ailleurs, faites semblant de regarder par la fenêtre. de Mouy obéit sans répondre, car La Mole commençait à s'impatienter et frappait à tour de bras.

Le duc d'Alençon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant qu'il avait le dos tourné, il ouvrit.

— Monseigneur le duc! s'écria La Mole en reculant de surprise, oh! pardon, pardon, Monseigneur!

— Ce n'est rien, monsieur. J'ai eu besoin de votre chambre pour recevoir quelqu'un.

— Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le lit; car j'ai perdu l'un et l'autre cette nuit sur le quai de la Grève, où j'ai été attaqué de nuit par des voleurs.

— En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal accommodé; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce qu'il paraît!

Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans l'antichambre, ne s'inquiétant aucunement de ce que le duc faisait dans sa chambre; car c'était assez l'usage au Louvre que les logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils étaient attachés, des hôtelleries qu'ils employaient à toutes sortes de réceptions.

de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait; mais lorsqu'il eut changé de costume, lui-même les tira d'embarras, car, s'approchant de la porte:

— Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n'a pas rencontré sur son chemin le comte de Coconnas?

— Non, monsieur le comte! et cependant il était de service ce matin.

— Alors on me l'aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui- même tout en s'éloignant.

Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s'affaiblissant; puis ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui:

— Regardez-le s'éloigner, dit-il, et tâchez d'imiter cette tournure inimitable.

— Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne suis pas un damoiseau, mais un soldat.

— En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si elle ne l'est pas, nous en trouverons une autre.

— Oui, Monseigneur.

— Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.

— À ce soir, avant minuit.

— Ah! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant, c'est l'allure particulière de M. de La Mole.

XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percée

La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à fureter dans Paris pour découvrir le pauvre Coconnas.

Son premier soin fut de se rendre à la rue de l'Arbre-Sec et d'entrer chez maître La Hurière, car La Mole se rappelait avoir souvent cité au Piémontais certaine devise latine qui tendait à prouver que l'Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première nécessité, et il avait l'espoir que Coconnas, pour suivre l'aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile, après une nuit qui devait avoir été pour son ami non moins occupée qu'elle ne l'avait été pour lui.

La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le souvenir de l'obligation prise et un déjeuner offert d'assez bonne grâce que notre gentilhomme accepta avec grand appétit, malgré son inquiétude.

L'estomac tranquillisé à défaut de l'esprit, La Mole se remit en course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme noyée. En arrivant sur le quai de Grève, il reconnut l'endroit où, ainsi qu'il l'avait dit à M. d'Alençon, il avait, pendant sa course nocturne, été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce qui n'était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que celui où Boileau se réveillait au bruit d'une balle perçant son volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau était resté sur le champ de bataille. Le sentiment de possession est inné chez l'homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les autres; il ne s'arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou plutôt le seul fragment qui en eût survécu, et le considérait d'un air piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s'approchant de lui, et que des voix brutales lui ordonnèrent de se ranger. La Mole releva la tête et aperçut une litière précédée de deux pages et accompagnée d'un écuyer.

La Mole crut reconnaître la litière et se rangea vivement.

Le jeune gentilhomme ne s'était pas trompé.

— Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait de la litière, tandis qu'une main blanche et douce comme le satin écartait les rideaux.

— Oui, madame, moi-même, répondit La Mole en s'inclinant.

— Monsieur de la Mole une plume à la main…, continua la dame à la litière; êtes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et retrouvez-vous des traces perdues?

— Oui, madame, répondit La Mole, je suis amoureux, et très fort; mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve, quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa santé.

— Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portée, ce me semble; cela vient probablement de ce que j'ai passé la nuit en retraite.

— Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d'une façon étrange.

— Eh bien, oui! qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

— Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans quel couvent?

— Certainement, monsieur, je n'en fais pas mystère: au couvent des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air effarouché?

— Madame, moi aussi j'ai passé la nuit en retraite et dans les environs du même couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a disparu, et en le cherchant j'ai retrouvé cette plume.

— Qui vient de lui? Mais en vérité nous m'effrayez sur son compte, la place est mauvaise.

— Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de moi; je l'ai perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant des mains de quatre bandits qui me voulaient à toute force assassiner, à ce que je crois du moins.

Marguerite réprima un vif mouvement d'effroi.

— Oh! contez-moi cela! dit-elle.

— Rien de plus simple, madame. Il était donc, comme j'avais l'honneur de dire à Votre Majesté, cinq heures du matin à peu près…

— Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous étiez déjà sorti?

— Votre Majesté m'excusera, dit La Mole, je n'étais pas encore rentré.

— Ah! monsieur de la Mole! rentrer à cinq heures du matin! dit Marguerite avec un sourire qui pour tous était malicieux et que La Mole eut la fatuité de trouver adorable, rentrer si tard! vous aviez mérité cette punition.

— Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s'inclinant avec respect, et j'eusse été éventré que je m'estimerais encore plus heureux cent fois que je ne mérite de l'être. Mais enfin je rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majesté voudra, de cette bien heureuse maison où j'avais passé la nuit en retraite, lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la Mortellerie et m'ont poursuivi avec des coupe-choux démesurément longs. C'est grotesque, n'est-ce pas, madame? mais enfin c'est comme cela; il m'a fallu fuir, car j'avais oublié mon épée.

— Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d'admirable naïveté, et vous retournez chercher votre épée.

La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son esprit.

— Madame, j'y retournerais effectivement et même très volontiers, attendu que mon épée est une excellente lame, mais je ne sais pas où est cette maison.

— Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas où est la maison où vous avez passé la nuit?

— Non, madame, et que Satan m'extermine si je m'en doute!

— Oh! voilà qui est singulier! c'est donc tout un roman que votre histoire?

— Un véritable roman, vous l'avez dit, madame.

— Contez-la-moi.

— C'est un peu long.

— Qu'importe! j'ai le temps.

— Et fort incroyable surtout.

— Allez toujours: je suis on ne peut plus crédule.

— Votre Majesté l'ordonne?

— Mais oui, s'il le faut.

— J'obéis. Hier soir, après avoir quitté deux adorables femmes avec lesquelles nous avions passé la soirée sur le pont Saint- Michel, nous soupions chez maître La Hurière.

— D'abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu'est-ce que maître La Hurière?

— Maître La Hurière, madame, dit La Mole en regardant une seconde fois Marguerite avec cet air de doute qu'on avait déjà pu remarquer une première fois chez lui, maître La Hurière est le maître de l'hôtellerie de la Belle Étoile, située rue de l'Arbre- Sec.

— Bien, je vois cela d'ici… Vous soupiez donc chez maître La Hurière, avec votre ami Coconnas sans doute?

— Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et nous remit à chacun un billet.

— Pareil? demanda Marguerite.

— Exactement pareil. Cette ligne seulement:

«Vous êtes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.»

— Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.

— Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient trois fois la même chose; c'est-à-dire un triple bonheur.

— Et quels étaient ces trois mots?

— Éros-Cupido-Amor.

_— _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu'ils promettaient?

— Oh! plus, madame, cent fois plus! s'écria La Mole avec enthousiasme.

— Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue Saint Antoine, en face la rue de Jouy.

— Deux duègnes avec chacune un mouchoir à la main. Il s'agissait de nous laisser bander les yeux. Votre Majesté devine que nous n'y fîmes point de difficulté. Nous tendîmes bravement le cou. Mon guide me fit tourner à gauche, le guide de mon ami le fit tourner à droite, et nous nous séparâmes.

— Et alors? continua Marguerite, qui paraissait décidée à pousser l'investigation jusqu'au bout.

— Je ne sais, reprit La Mole, où son guide conduisit mon ami. En enfer, peut-être. Mais quant à moi, ce que je sais, c'est que le mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.

— Et d'où vous fit sans doute chasser votre trop grande curiosité?

— Justement, madame, et vous avez le don de la divination. J'attendais le jour avec impatience pour voir où j'étais, quand, à quatre heures et demie, la même duègne est rentrée, m'a bandé de nouveau les yeux, m'a fait promettre de ne point chercher à soulever mon bandeau, m'a conduit dehors, m'a accompagné cent pas, m'a fait encore jurer de n'ôter mon bandeau que lorsque j'aurais compté jusqu'à cinquante. J'ai compté jusqu'à cinquante, et je me suis trouvé rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.

— Et alors…?

— Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n'ai point fait attention aux quatre misérables des mains desquels j'ai eu tant de mal à me tirer. Or, madame, continua La Mole, en retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de joie, et je l'ai ramassé en me promettant à moi-même de le garder comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon bonheur, une chose me tourmente, c'est ce que peut être devenu mon compagnon.

— Il n'est pas rentré au Louvre?

— Hélas! non, madame! Je l'ai cherché partout où il pouvait être, à la Belle-Étoile, au jeu de paume, et en quantité d'autres lieux honorables; mais d'Annibal point et de Coconnas pas davantage…

En disant ces paroles et les accompagnant d'un geste lamentable, La Mole ouvrit les bras et écarta son manteau, sous lequel on vit bâiller à divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant d'élégants crevés, la doublure par les accrocs.

— Mais vous avez été criblé? dit Marguerite.

— Criblé, c'est le mot! dit La Mole, qui n'était pas fâché de se faire un mérite du danger qu'il avait couru. Voyez, madame! voyez!

— Comment n'avez-vous pas changé de pourpoint au Louvre, puisque vous y êtes retourné? demanda la reine.

— Ah! dit La Mole, c'est qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre.

— Comment, quelqu'un dans votre chambre? dit Marguerite dont les yeux exprimèrent le plus vif étonnement; et qui donc était dans votre chambre?

— Son Altesse…

— Chut! interrompit Marguerite.

Le jeune homme obéit.

— _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle à La Mole.

— Duo pueri et unus eques.

_— Optime, barbari! _dit-elle. Dic, Moles, quem inveneris in cubiculo tuo?

— Franciscum ducem.

— Agentem?

— Nescio quid.

— Quocum?

— Cum ignoto.

— C'est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n'avez pu retrouver Coconnas? continua-t-elle sans songer évidemment à ce qu'elle disait.

— Aussi, madame, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre Majesté, j'en meurs véritablement d'inquiétude.

— Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi j'ai l'idée qu'il se retrouvera tout seul! N'importe, allez toujours.

Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle Marguerite n'avait confié aucun secret, n'avait fait aucun aveu à La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une autre signification.

Le cortège se remit en marche; et La Mole, dans le but de poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu'à la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.

En face la rue de Jouy, il s'arrêta.

C'était là que, la veille, les deux duègnes leur avaient bandé les yeux, à lui et à Coconnas. Il avait tourné à gauche, puis il avait compté vingt pas; il recommença le manège et se trouva en face d'une maison ou plutôt d'un mur derrière lequel s'élevait une maison; au milieu de ce mur était une porte à auvent garnie de clous larges et de meurtrières.

La maison était située rue Cloche-Percée, petite rue étroite qui commence à la rue Saint-Antoine et aboutit à la rue du Roi-de- Sicile.

— Par la sambleu! dit La Mole, c'est bien là… j'en jurerais… En étendant la main, comme je sortais, j'ai senti les clous de la porte, puis j'ai descendu deux degrés. Cet homme qui courait en criant: À l'aide! et qu'on a tué rue du Roi-de-Sicile, passait au moment où je mettais le pied sur le premier. Voyons.

La Mole alla à la porte et frappa. La porte s'ouvrit, et une espèce de concierge à moustaches vint ouvrir.

— Was ist das? demanda le concierge.

— Ah! ah! fit La Mole, il me paraît que nous sommes Suisse. Mon ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je voudrais avoir mon épée, que j'ai laissée dans cette maison où j'ai passé la nuit.

— Ich verstehe nicht, répéta le concierge.

— Mon épée…, reprit La Mole.

— Ich verstehe nicht, répéta le concierge.

— … que j'ai laissée… Mon épée, que j'ai laissée…

— Ich verstehe nicht…

— … dans cette maison, où j'ai passé la nuit.

— _Gehe zum Teufel… _Et il lui referma la porte au nez.

— Mordieu! dit La Mole, si j'avais cette épée que je réclame, je la passerais bien volontiers à travers le corps de ce drôle-là. Mais je ne l'ai point, et ce sera pour un autre jour.

Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu'à la rue du Roi-de- Sicile, prit à droite, fit cinquante pas à peu près, prit à droite encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallèle à la rue Cloche-Percée, et en tout point semblable. Il y eut plus: à peine eut-il fait trente pas, qu'il retrouva la petite porte à clous larges, à auvent et à meurtrières, les deux degrés et le mur. On eût dit que la rue Cloche-Percée s'était retournée pour le voir passer.

La Mole réfléchit alors qu'il avait bien pu prendre sa droite pour sa gauche, et il alla frapper à cette porte pour y faire la même réclamation qu'il avait faite à l'autre. Mais cette fois il eut beau frapper, on n'ouvrit même pas.

La Mole fit et refit deux ou trois fois le même tour qu'il venait de faire, ce qui l'amena à cette idée, toute naturelle, que la maison avait deux entrées, l'une sur la rue ClochePercée et l'autre sur la rue Tizon.

Mais ce raisonnement, si logique qu'il fût, ne lui rendait pas son épée, et ne lui apprenait pas où était son ami.

Il eut un instant l'idée d'acheter une autre épée et d'éventrer le misérable portier qui s'obstinait à ne parler qu'allemand; mais il pensa que si ce portier était à Marguerite et que si Marguerite l'avait choisi ainsi, c'est qu'elle avait ses raisons pour cela, et qu'il lui serait peut-être désagréable d'en être privée.

Or, La Mole, pour rien au monde, n'eût voulu faire une chose désagréable à Marguerite.

De peur de céder à la tentation, il reprit donc vers les deux heures de l'après midi le chemin du Louvre.

Comme son appartement n'était point occupé cette fois, il put rentrer chez lui. La chose était assez urgente relativement au pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, était considérablement détérioré.

Il s'avança donc incontinent vers son lit pour substituer le beau pourpoint gris perle à celui-là. Mais, à son grand étonnement, la première chose qu'il aperçut près du pourpoint gris perle fut cette fameuse épée qu'il avait laissée rue Cloche-Percée.

La Mole la prit, la tourna et la retourna: c'était bien elle.

— Ah! ah! fit-il, est-ce qu'il y aurait quelque magie là-dessous? Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait retrouver comme mon épée!

Deux ou trois heures après que La Mole avait cessé sa ronde circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue Tizon s'ouvrit. Il était cinq heures du soir à peu près, et par conséquent nuit fermée.

Une femme enveloppée dans un long manteau garni de fourrures, accompagnée d'une suivante, sortit par cette porte que lui tenait ouverte une duègne d'une quarantaine d'années, se glissa rapidement jusqu'à la rue du Roi-de-Sicile, frappa à une petite porte de la rue d'Argenson qui s'ouvrit devant elle, sortit par la grande porte du même hôtel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla gagner une petite poterne de l'hôtel de Guise, l'ouvrit avec une clef qu'elle avait dans sa poche, et disparut.

Une demi-heure après, un jeune homme, les yeux bandés, sortait par la même porte de la même petite maison, guidé par une femme qui le conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la Mortellerie. Là, elle l'invita à compter jusqu'à cinquante et à ôter son bandeau.

Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au chiffre convenu ôta le mouchoir qui lui couvrait les yeux.

— Mordi! s'écria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais où je suis, je veux être pendu! Six heures! s'écria-t-il en entendant sonner l'horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole, que peut-il être devenu? Courons au Louvre, peut-être là en saura- t-on des nouvelles.

Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu'il n'en eût fallu à un cheval ordinaire; il bouscula et démolit sur son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se promenaient paisiblement autour des boutiques de la place Baudoyer, et entra dans le palais.

Là il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l'avait pas vu sortir. La sentinelle n'était là que depuis une heure et demie et n'avait rien vu.

Il monta tout courant à la chambre et en ouvrit la porte précipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint de La Mole tout lacéré, ce qui redoubla encore ses inquiétudes.

Alors il songea à La Hurière et courut chez le digne hôtelier de la Belle-Étoile. La Hurière avait vu La Mole; La Mole avait déjeuné chez La Hurière. Coconnas fut donc entièrement rassuré, et, comme il avait grand faim, il demanda à souper à son tour.

Coconnas était dans les deux dispositions nécessaires pour bien souper: il avait l'esprit rassuré et l'estomac vide; il soupa donc si bien que son repas le conduisit jusqu'à huit heures. Alors, réconforté par deux bouteilles d'un petit vin d'Anjou qu'il aimait fort et qu'il venait de sabler avec une sensualité qui se trahissait par des clignements d'yeux et des clappements de langue réitérés, il se remit à la recherche de La Mole, accompagnant cette nouvelle exploration à travers la foule de coups de pied et de coups de poing proportionnés à l'accroissement d'amitié que lui avait inspiré le bien-être qui suit toujours un bon repas.

Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes les rues avoisinant le quai de la Grève, le port au charbon, la rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percée, où il pensait que son ami pouvait être revenu. Enfin, il comprit qu'il y avait un endroit par lequel il fallait qu'il passât, c'était le guichet du Louvre, et il résolut de l'aller attendre sous ce guichet jusqu'à sa rentrée.

Il n'était plus qu'à cent pas du Louvre, et remettait sur ses jambes une femme dont il avait déjà renversé le mari, place Saint- Germain-l'Auxerrois, lorsqu'à l'horizon il aperçut devant lui à la clarté douteuse d'un grand fanal dressé près du pont-levis du Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son ami qui, déjà pareil à une ombre, disparaissait sous le guichet en rendant le salut à la sentinelle.

Le fameux manteau cerise avait fait tant d'effet de par le monde qu'il n'y avait pas à s'y tromper.

— Eh mordi! s'écria Coconnas; c'est bien lui, cette fois, et le voilà qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j'ai pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu'il ne m'ait pas entendu? Mais par bonheur j'ai aussi bonnes jambes que bonne voix, et je vais le rejoindre.

Dans cette espérance, Coconnas s'élança de toute la vigueur de ses jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence qu'il eût faite, au moment où il mettait le pied dans la cour, le manteau rouge, qui paraissait fort pressé aussi, disparaissait sous le vestibule.

— Ohé! La Mole! s'écria Coconnas en reprenant sa course, attends- moi donc, c'est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc à courir ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard?

En effet, le manteau rouge, comme s'il eût eu des ailes, escaladait le second étage plutôt qu'il ne le montait.

— Ah! tu ne veux pas m'entendre! cria Coconnas. Ah! tu m'en veux! ah! tu es fâché! Eh bien, au diable, mordi! quant à moi, je n'en puis plus.

C'était au bas de l'escalier que Coconnas lançait cette apostrophe au fugitif, qu'il renonçait à suivre des jambes, mais qu'il continuait à suivre de l'oeil à travers la vis de l'escalier et qui était arrivé à la hauteur de l'appartement de Marguerite. Tout à coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que poursuivait Coconnas par le bras.

— Oh! oh! fit Coconnas, cela m'a tout l'air d'être la reine Marguerite. Il était attendu. Alors, c'est autre chose, je comprends qu'il ne m'ait pas répondu.

Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l'ouverture de l'escalier. Alors, après quelques paroles à voix basse, il vit le manteau cerise suivre la reine chez elle.

— Bon! bon! dit Coconnas, c'est cela. Je ne me trompais point. Il y a des moments où la présence de notre meilleur ami nous est importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-là.

Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s'assit sur un banc de velours qui garnissait le palier même, en se disant:

— Soit, au lieu de le rejoindre, j'attendrai… oui; mais, ajouta-t-il, j'y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte que je pourrais bien attendre longtemps… Il fait froid, mordi! Allons, allons! j'attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra toujours bien qu'il y rentre, quand le diable y serait.

Il achevait à peine ces paroles et commençait à mettre à exécution la résolution qui en était le résultat, lorsqu'un pas allègre et léger retentit au-dessus de sa tête, accompagné d'une petite chanson si familière à son ami que Coconnas tendit aussitôt le cou vers le côté d'où venait le bruit du pas et de la chanson. C'était La Mole qui descendait de l'étage supérieur, celui où était située sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit à sauter quatre à quatre les escaliers qui le séparaient encore de lui, et, cette opération terminée, se jeta dans ses bras.

— Oh! mordi, c'est toi! dit Coconnas. Et par où diable es-tu donc sorti?

— Eh! par la rue Cloche-Percée, pardieu!

— Non. Je ne dis pas de la maison là-bas…

— Et d'où?

— De chez la reine.

— De chez la reine?

— De chez la reine de Navarre.

— Je n'y suis pas entré.

— Allons donc!

— Mon cher Annibal, dit La Mole, tu déraisonnes. Je sors de ma chambre, où je t'attends depuis deux heures.

— Tu sors de ta chambre?

— Oui.

— Ce n'est pas toi que j'ai poursuivi sur la place du Louvre?

— Quand cela?

— À l'instant même.

— Non.

— Ce n'est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix minutes?

— Non.

— Ce n'est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu étais poursuivi par une légion de diables?

— Non.

— Mordi! s'écria Coconnas, le vin de la Belle-Étoile n'est point assez méchant pour m'avoir tourné à ce point la tête. Je te dis que je viens d'apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche sous le guichet du Louvre, que j'ai poursuivi l'un et l'autre jusqu'au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau, tout, jusqu'à ton bras qui fait le balancier, était attendu ici par une dame que je soupçonne fort d'être la reine de Navarre, laquelle a entraîné le tout par cette porte qui, si je ne me trompe, est bien celle de la belle Marguerite.

— Mordieu! dit La Mole en pâlissant, y aurait-il déjà trahison?

— À la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais ne me dis plus que je me trompe.

La Mole hésita un instant, serrant sa tête entre ses mains et retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie l'emporta, et il s'élança vers la porte, à laquelle il commença à heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez peu convenable, eu égard à la majesté du lieu où l'on se trouvait.

— Nous allons nous faire arrêter, dit Coconnas; mais n'importe, c'est bien drôle. Dis donc, La Mole, est-ce qu'il y aurait des revenants au Louvre?

— Je n'en sais rien, dit le jeune homme, aussi pâle que la plume qui ombrageait son front; mais j'ai toujours désiré en voir, et comme l'occasion s'en présente, je ferai de mon mieux pour me trouver face à face avec celui-là.

— Je ne m'y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu moins fort si tu ne veux pas l'effaroucher.

La Mole, si exaspéré qu'il fût, comprit la justesse de l'observation et continua de frapper, mais plus doucement.

XXV Le manteau cerise

Coconnas ne s'était point trompé. La dame qui avait arrêté le cavalier au manteau cerise était bien la reine de Navarre; quant au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a déjà deviné, je présume, qu'il n'était autre que le brave de Mouy.

En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit qu'il y avait quelque méprise: mais il n'osa rien dire, dans la crainte qu'un cri de Marguerite ne le trahît. Il préféra donc se laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois arrivé là, à dire à sa belle conductrice:

— Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serré doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurité, elle avait pris pour La Mole, et, se penchant à son oreille, elle lui avait dit en latin:

Sola sum; introito, carissime.

de Mouy, sans répondre, se laissa guider; mais à peine la porte se fut-elle refermée derrière lui et se trouva-t-il dans l'antichambre, mieux éclairée que l'escalier, que Marguerite reconnut que ce n'était point La Mole.

Ce petit cri qu'avait redouté le prudent huguenot échappa en ce moment à Marguerite; heureusement il n'était plus à craindre.

— Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d'un pas.

— Moi-même, madame, et je supplie Votre Majesté de me laisser libre de continuer mon chemin sans rien dire à personne de ma présence au Louvre.

— Oh! monsieur de Mouy, répéta Marguerite, je m'étais trompée!

— Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majesté m'aura pris pour le roi de Navarre: c'est la même taille, la même plume blanche, et beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m'ont dit la même tournure.

Marguerite regarda fixement de Mouy.

— Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle.

— Je l'ai su autrefois, répondit le jeune homme; mais je l'ai oublié. Marguerite sourit.

— Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez être sûr de ma discrétion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour vous guider sûrement vers elle.

— Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous trompez, et qu'au contraire vous ignorez complètement…

— Comment! s'écria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de Navarre?

— Hélas! madame, dit de Mouy, j'ai le regret de vous prier d'avoir surtout à cacher ma présence au Louvre à Sa Majesté le roi votre époux.

— Écoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai tenu jusqu'ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot, pour un des plus fidèles partisans du roi mon mari; me suis-je donc trompée?

— Non, madame, car ce matin encore j'étais tout ce que vous dites.

— Et pour quelle cause avez-vous changé depuis ce matin?

— Madame, dit de Mouy en s'inclinant, veuillez me dispenser de répondre, et faites-moi la grâce d'agréer mes hommages.

Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit quelques pas vers la porte par laquelle il était entré. Marguerite l'arrêta.

— Cependant, monsieur, dit-elle, si j'osais vous demander un mot d'explication; ma parole est bonne, ce me semble?

— Madame, répondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce dernier devoir soit bien réel pour que je n'aie point encore répondu à Votre Majesté.

— Cependant, monsieur…

— Votre Majesté peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger que je trahisse mes nouveaux amis.

— Mais les anciens, monsieur, n'ont-ils pas aussi quelques droits sur vous?

— Ceux qui sont restés fidèles, oui; ceux qui non seulement nous ont abandonnés, mais encore se sont abandonnés eux-mêmes, non.

Marguerite, pensive et inquiète, allait sans doute répondre par une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s'élança dans l'appartement.

— Le roi de Navarre! cria-t-elle.

— Par où vient-il?

— Par le corridor secret.

— Faites sortir monsieur par l'autre porte.

— Impossible, madame. Entendez-vous?

— On frappe?

— Oui, à la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir monsieur.

— Et qui frappe?

— Je ne sais.

— Allez voir, et me le revenez dire.

— Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer à Votre Majesté que si le roi de Navarre me voit à cette heure et sous ce costume au Louvre je suis perdu?

Marguerite saisit de Mouy, et l'entraînant vers le fameux cabinet:

— Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y êtes aussi bien caché et surtout aussi garanti que dans votre maison même, car vous y êtes sur la foi de ma parole.

de Mouy s'y élança précipitamment, et à peine la porte était-elle refermée derrière lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite n'avait aucun trouble à cacher; elle n'était que sombre, et l'amour était à cent lieues de sa pensée. Quant à Henri, il entra avec cette minutieuse défiance qui, dans les moments les moins dangereux, lui faisait remarquer jusqu'aux plus petits détails; à plus forte raison Henri était-il profondément observateur dans les circonstances où il se trouvait.

Aussi vit-il à l'instant même le nuage qui obscurcissait le front de Marguerite.

— Vous étiez occupée, madame? dit-il.

— Moi, mais, oui, Sire, je rêvais.

— Et vous avez raison, madame; la rêverie vous sied. Moi aussi, je rêvais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la solitude, je suis descendu exprès pour vous faire part de mes rêves.

Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un fauteuil, elle s'assit elle-même sur une chaise d'ébène sculptée, fine et forte comme de l'acier.

Il se fit entre les deux époux un instant de silence; puis, rompant ce silence le premier:

— Je me suis rappelé, madame, dit Henri, que mes rêves sur l'avenir avaient cela de commun avec les vôtres, que, séparés comme époux, nous désirions cependant l'un et l'autre unir notre fortune.

— C'est vrai, Sire.

— Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je pourrai faire d'élévation commune, vous m'avez dit que je trouverais en vous, non seulement une fidèle, mais encore une active alliée.

— Oui, Sire, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'en vous mettant le plus vite possible à l'oeuvre, vous me donniez bientôt l'occasion de m'y mettre aussi.

— Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame, et je crois que vous n'avez pas douté un instant que je perdisse de vue le plan dont j'ai résolu l'exécution, le jour même où, grâce à votre courageuse intervention, j'ai été à peu près sûr d'avoir la vie sauve.

— Monsieur, je crois qu'en vous l'insouciance n'est qu'un masque et j'ai foi non seulement dans les prédictions des astrologues, mais encore dans votre génie.

— Que diriez-vous donc, madame, si quelqu'un venait se jeter à la traverse de nos plans et nous menaçait de nous réduire, vous et moi, à un état médiocre?

— Je dirais que je suis prête à lutter avec vous, soit dans l'ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu'un, quel qu'il fût.

— Madame, continua Henri, il vous est possible d'entrer à toute heure, n'est-ce pas, chez M. d'Alençon, votre frère? vous avez sa confiance et il vous porte une vive amitié. Oserais-je vous prier de vous informer si dans ce moment même il n'est pas en conférence secrète avec quelqu'un?

Marguerite tressaillit.

— Avec qui, monsieur? demanda-t-elle.

— Avec de Mouy.

— Pourquoi cela? demanda Marguerite en réprimant son émotion.

— Parce que s'il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets, tous les miens du moins.

— Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant à la fois un signe des yeux et des lèvres, et en désignant du doigt le cabinet.

— Oh! oh! dit Henri; encore quelqu'un? En vérité, ce cabinet est si souvent habité qu'il rend votre chambre inhabitable.

Marguerite sourit.

— Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri.

— Non, Sire, c'est M. de Mouy.

— Lui? s'écria Henri avec une surprise mêlée de joie; il n'est donc pas chez le duc d'Alençon, alors? oh! faites-le venir, que je lui parle…

Marguerite courut au cabinet, l'ouvrit, et prenant de Mouy par la main l'amena sans préambule devant le roi de Navarre.

— Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche plus triste qu'amer, vous me trahissez malgré votre promesse, c'est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant…

— Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m'écouterez auparavant. Madame, continua Henri en s'adressant à la reine, veillez, je vous prie, à ce que personne ne nous écoute.

Henri achevait à peine ces mots, que Gillonne arriva tout effarée et dit à l'oreille de Marguerite quelques mots qui la firent bondir de son siège. Pendant qu'elle courait vers l'antichambre avec Gillonne, Henri, sans s'inquiéter de la cause qui l'appelait hors de l'appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries et sondait du doigt les murailles. Quant à M. de Mouy, effarouché de tous ces préambules, il s'assurait préalablement que son épée ne tenait pas au fourreau.

Marguerite, en sortant de sa chambre à coucher, s'était élancée dans l'antichambre et s'était trouvée en face de La Mole, lequel, malgré toutes les prières de Gillonne, voulait à toute force entrer chez Marguerite.

Coconnas se tenait derrière lui, prêt à le pousser en avant ou à soutenir la retraite.

— Ah! c'est vous, monsieur de la Mole, s'écria la reine; mais qu'avez-vous donc, et pourquoi êtes-vous aussi pâle et tremblant?

— Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappé à la porte de telle sorte que, malgré les ordres de Votre Majesté, j'ai été forcée de lui ouvrir.

— Oh! oh! qu'est-ce donc que cela? dit sévèrement la reine; est- ce vrai ce qu'on me dit là, monsieur de la Mole?

— Madame, c'est que je voulais prévenir Votre Majesté qu'un étranger, un inconnu, un voleur peut-être, s'était introduit chez elle avec mon manteau et mon chapeau.

— Vous êtes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre manteau sur vos épaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je vois aussi votre chapeau sur votre tête lorsque vous parlez à une reine.

— Oh! pardon, madame, pardon! s'écria La Mole en se découvrant vivement, ce n'est cependant pas, Dieu m'en est témoin, le respect qui me manque.

— Non, c'est la foi, n'est-ce pas? dit la reine.

— Que voulez-vous! s'écria La Mole; quand un homme est chez Votre Majesté, quand il s'y introduit en prenant mon costume, et peut- être mon nom, qui sait?…

— Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre amoureux; un homme! … Vous êtes modeste, monsieur de la Mole. Approchez votre tête de l'ouverture de la tapisserie, et vous verrez deux hommes.

Et Marguerite entrouvrit en effet la portière de velours brodé d'or, et La Mole reconnut Henri causant avec l'homme au manteau rouge; Coconnas, curieux comme s'il se fût agi de lui-même, regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurèrent stupéfaits.

— Maintenant que vous voilà rassuré, à ce que j'espère du moins, dit Marguerite, placez-vous à la porte de mon appartement, et, sur votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S'il approche quelqu'un du palier même, avertissez.

La Mole, faible et obéissant comme un enfant, sortit en regardant Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouvèrent dehors sans être bien revenus de leur ébahissement.

— de Mouy! s'écria Coconnas.

— Henri! murmura La Mole.

— de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras en balancier.

— Ah çà, mais… reprit La Mole, du moment qu'il ne s'agit pas d'amour il s'agit certainement de complot.

— Ah! mordi! nous voilà dans la politique, dit Coconnas en grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela madame de Nevers.

Marguerite revint s'asseoir près des deux interlocuteurs; sa disparition n'avait duré qu'une minute, et elle avait bien utilisé son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux gentilshommes en faction à l'entrée principale, lui donnaient toute sécurité.

— Madame, dit Henri, croyez-vous qu'il soit possible, par un moyen quelconque, de nous écouter et de nous entendre?

— Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassée, et un double lambris me répond de son assourdissement.

— Je m'en rapporte à vous, répondit Henri en souriant. Puis se retournant vers de Mouy:

— Voyons, dit le roi à voix basse et comme si, malgré l'assurance de Marguerite, ses craintes ne s'étaient pas entièrement dissipées, que venez-vous faire ici?

— Ici? dit de Mouy.

— Oui, ici, dans cette chambre, répéta Henri.

— Il n'y venait rien faire, dit Marguerite; c'est moi qui l'y ai attiré.

— Vous saviez donc?…

— J'ai deviné tout.

— Vous voyez bien, de Mouy, qu'on peut deviner.

— Monsieur de Mouy, continua Marguerite, était ce matin avec le duc François dans la chambre de deux de ses gentilshommes.

— Vous voyez bien, de Mouy, répéta Henri, qu'on sait tout.

— C'est vrai, dit de Mouy.

— J'en étais sûr, dit Henri, que M. d'Alençon s'était emparé de vous.

— C'est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refusé si obstinément ce que je venais vous offrir?

— Vous avez refusé! s'écria Marguerite. Ce refus que je pressentais était donc réel?

— Madame, dit Henri secouant la tête, et toi, mon brave de Mouy, en vérité vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un homme entre chez moi, me parle de trône, de révolte, de bouleversement, à moi, à moi Henri, prince toléré pourvu que je porte le front humble, huguenot épargné à la condition que je jouerai le catholique, et j'irais accepter quand ces propositions me sont faites dans une chambre non matelassée et sans double lambris! Ventre-saint-gris! vous êtes des enfants ou des fous!

— Mais, Sire, Votre Majesté ne pouvait-elle me laisser quelque espérance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un signe?

— Que vous a dit mon beau-frère, de Mouy? demanda Henri.

— Oh! Sire, ceci n'est point mon secret.

— Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d'avoir affaire à un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous demande pas quelles sont les propositions qu'il vous a faites, je vous demande seulement s'il écoutait, s'il a entendu.

— Il écoutait, Sire, et il a entendu.

— Il écoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-même, de Mouy. Pauvre conspirateur que vous êtes! si j'avais dit un mot, vous étiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins, qu'il était là, et, sinon lui, quelque autre, le duc d'Anjou, Charles IX, la reine mère; vous ne connaissez pas les murs du Louvre, de Mouy; c'est pour eux qu'a été fait le proverbe que les murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-là j'eusse parlé! Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d'honneur au bon sens du roi de Navarre, et je m'étonne que, ne le mettant pas plus haut dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.

— Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en refusant cette couronne, me faire un signe? Je n'aurais pas cru tout désespéré, tout perdu.

— Eh ventre-saint-gris! s'écria Henri, s'il écoutait, ne pouvait- il pas aussi bien voir, et n'est-on pas perdu par un signe comme par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant autour de lui, à cette heure, si près de vous que mes paroles ne franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore d'être entendu quand je dis: de Mouy, répète-moi tes propositions.

— Mais, Sire, s'écria de Mouy au désespoir, maintenant je suis engagé avec M. d'Alençon.

Marguerite frappa l'une contre l'autre et avec dépit ses deux belles mains.

— Alors, il est donc trop tard? dit-elle.

— Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu'en cela même la protection de Dieu est visible. Reste engagé, de Mouy, car ce duc François c'est notre salut à tous. Crois-tu donc que le roi de Navarre garantirait vos têtes? Au contraire, malheureux! Je vous fais tuer tous jusqu'au dernier, et cela sur le moindre soupçon. Mais un fils de France, c'est autre chose; aie des preuves, de Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras engagé de coeur, et une parole t'aura suffi.

— Oh! Sire! c'est le désespoir de votre abandon, croyez-le bien, qui m'a jeté dans les bras du duc; c'est aussi la crainte d'être trahi, car il tenait notre secret.

— Tiens donc le sien à ton tour, de Mouy, cela dépend de toi. Que désire-t-il? Être roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir, travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi, dirige le bouclier pour qu'il pare tous les coups qu'on nous portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons à deux; quand il faudra combattre et régner, je régnerai seul.

— Défiez-vous du duc, dit Marguerite, c'est un esprit sombre et pénétrant, sans haine comme sans amitié, toujours prêt à traiter ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.

— Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?

— Oui, Sire.

— Où cela?

— Dans la chambre de ses deux gentilshommes.

— À quelle heure?

— Jusqu'à minuit.

— Pas encore onze heures, dit Henri; il n'y a point de temps perdu, allez, de Mouy.

— Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.

— Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu'il savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines occasions, avec M. de Mouy ces choses-là ne se demandent même point.

— Vous avez raison, Sire, répondit le jeune homme; mais moi j'ai besoin de la vôtre, car il faut que je dise aux chefs que je l'ai reçue. Vous n'êtes point catholique, n'est-ce pas?

Henri haussa les épaules.

— Vous ne renoncez pas à la royauté de Navarre?

— Je ne renonce à aucune royauté, de Mouy; seulement, je me réserve de choisir la meilleure, c'est-à-dire celle qui sera le plus à ma convenance et à la vôtre.

— Et si, en attendant, Votre Majesté était arrêtée, Votre Majesté promet-elle de ne rien révéler, au cas même où l'on violerait par la torture la majesté royale?

— de Mouy, je le jure sur Dieu.

— Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?

— Vous aurez, dès demain, une clef de ma chambre; vous y entrerez, de Mouy, autant de fois qu'il sera nécessaire aux heures que vous voudrez. Ce sera au duc d'Alençon de répondre de votre présence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier, je vous servirai de guide. Pendant ce temps-là la reine fera entrer ici le manteau rouge, pareil au vôtre, qui était tout à l'heure dans l'antichambre. Il ne faut pas qu'on fasse une différence entre les deux et qu'on sache que vous êtes double, n'est-ce pas, de Mouy? n'est-ce pas madame?

Henri prononça ces derniers mots en riant et en regardant Marguerite.

— Oui, dit-elle sans s'émouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est au duc mon frère.

— Eh bien, tâchez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un sérieux parfait. N'épargnez ni l'or ni les promesses. Je mets tous mes trésors à sa disposition.

— Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui n'appartiennent qu'aux femmes de Boccace, puisque tel est votre désir, je ferai de mon mieux pour le seconder.

— Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et enferrez-le.

XXVI Margarita

Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas un peu inquiet.

C'est que La Mole avait eu le temps de réfléchir et que Coconnas l'y avait merveilleusement aidé.

— Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demandé La Mole à Coconnas.

— Je pense, avait répondu le Piémontais, qu'il y a dans tout cela quelque intrigue de cour.

— Et, le cas échéant, es-tu disposé à jouer un rôle dans cette intrigue?

— Mon cher, répondit Coconnas, écoute bien ce que je te vais dire et tâche d'en faire ton profit. Dans toutes ces menées princières, dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout nous ne devons passer que comme des ombres: où le roi de Navarre laissera un morceau de sa plume et le duc d'Alençon un pan de son manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la tête en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.

C'était un sage conseil. Aussi fut-il écouté par La Mole avec la tristesse d'un homme qui sent que, placé entre la raison et la folie, c'est la folie qu'il va suivre.

— Je n'ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l'aime; et, malheureusement ou heureusement, je l'aime de toute mon âme. C'est de la folie, me diras-tu, je l'admets, je suis fou. Mais toi qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises et de mon infortune. Va-t'en retrouver notre maître et ne te compromets pas.

Coconnas réfléchit un instant, puis relevant la tête:

— Mon cher, répondit-il, tout ce que tu dis là est parfaitement juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et je pense, en cette qualité, que la vie vaut mieux qu'un baiser de femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de ton côté, pauvre Médor, tâche de faire les tiennes.

Et sur ce, Coconnas tendit la main à La Mole, et partit après avoir échangé avec son compagnon un dernier regard et un dernier sourire.

Il y avait dix minutes à peu près qu'il avait quitté son poste lorsque la porte s'ouvrit et que Marguerite, paraissant avec précaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une seule parole, l'attira du corridor au plus profond de son appartement, fermant elle-même les portes avec un soin qui indiquait l'importance de la conférence qui allait avoir lieu.

Arrivée dans la chambre, elle s'arrêta, s'assit sur sa chaise d'ébène, et attirant La Mole à elle en enfermant ses deux mains dans les siennes:

— Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons sérieusement, mon grand ami.

— Sérieusement, madame? dit La Mole.

— Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y avoir des choses sérieuses dans l'amour, et surtout dans l'amour d'une reine.

— Causons… alors de ces choses sérieuses, mais à la condition que Votre Majesté ne se fâchera pas des choses folles que je vais lui dire.

— Je ne me fâcherai que d'une chose, La Mole, c'est si vous m'appelez madame ou Majesté. Pour vous, très cher, je suis seulement Marguerite.

— Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune homme en dévorant la reine de son regard.

— Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous êtes jaloux, mon beau gentilhomme?

— Oh! à en perdre la raison.

— Encore! …

— À en devenir fou, Marguerite.

— Et jaloux de qui? voyons.

— De tout le monde.

— Mais enfin?

— Du roi d'abord.

— Je croyais qu'après ce que vous aviez vu et entendu, vous pouviez être tranquille de ce côté-là.

— De ce M. de Mouy que j'ai vu ce matin pour la première fois, et que je trouve ce soir si avant dans votre intimité.

— De M. de Mouy?

— Oui.

— Et qui vous donne ces soupçons sur M. de Mouy?

— Écoutez… je l'ai reconnu à sa taille, à la couleur de ses cheveux, à un sentiment naturel de haine; c'est lui qui ce matin était chez M. d'Alençon.

— Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?

— M. d'Alençon est votre frère; on dit que vous l'aimez beaucoup; vous lui aurez conté une vague pensée de votre coeur; et lui, selon l'habitude de la cour, il aura favorisé votre désir en introduisant près de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je été assez heureux pour que le roi se trouvât là en même temps que lui? c'est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame, soyez franche avec moi; à défaut d'un autre sentiment, un amour comme le mien a bien le droit d'exiger la franchise en retour. Voyez, je me prosterne à vos pieds. Si ce que vous avez éprouvé pour moi n'est que le caprice d'un moment, je vous rends votre foi, votre promesse, votre amour, je rends à M. d'Alençon ses bonnes grâces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire tuer au siège de La Rochelle, si toutefois l'amour ne m'a pas tué avant que je puisse arriver jusque-là.

Marguerite écouta en souriant ces paroles pleines de charme, et suivit des yeux cette action pleine de grâces; puis, penchant sa belle tête rêveuse sur sa main brûlante:

— Vous m'aimez? dit-elle.

— Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout; mais vous, vous… vous ne m'aimez pas.

— Pauvre fou! murmura-t-elle.

— Eh! oui, madame, s'écria La Mole toujours à ses pieds, je vous ai dit que je l'étais.

— La première affaire de votre vie est donc votre amour, cher La Mole!

— C'est la seule, madame, c'est l'unique.

— Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu'un accessoire de cet amour. Vous m'aimez, vous voulez demeurer près de moi?

— Ma seule prière à Dieu est qu'il ne m'éloigne jamais de vous.

— Eh bien, vous ne me quitterez pas; j'ai besoin de vous, La Mole.

— Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?

— Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entièrement dévoué?

— Eh! ne le suis-je point déjà, madame, et tout entier?

— Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!

— Oh! j'ai tort, je suis ingrat, ou plutôt, comme je vous l'ai dit et comme vous l'avez répété, je suis un fou. Mais pourquoi M. de Mouy était-il chez vous ce soir? pourquoi l'ai-je vu ce matin chez M. le duc d'Alençon? pourquoi ce manteau cerise, cette plume blanche, cette affectation d'imiter ma tournure?… Ah! madame, ce n'est pas vous que je soupçonne, c'est votre frère.

— Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc François pousse la complaisance jusqu'à introduire un soupirant chez sa soeur! Insensé qui se dit jaloux et qui n'a pas deviné! Savez-vous, La Mole, que le duc d'Alençon demain vous tuerait de sa propre épée s'il savait que vous êtes là, ce soir, à mes genoux, et qu'au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis: Restez là comme vous êtes, La Mole; car je vous aime, mon beau gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le répète, il vous tuerait!

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