Front matter (continued 5)
Reading edition
— Non, monsieur, après vous avoir passé mon épée au travers du corps.
Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancèrent des flammes.
— Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou!
— Oui, reprit La Mole, à ce clou…
— Vous n'êtes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit Coconnas.
— Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens! répondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de Coconnas, qu'on peut impunément assassiner les gens sous le loyal et honorable prétexte qu'on est cent contre un; nenni! Un jour vient où l'homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est venu aujourd'hui. J'aurais bien envie de casser votre vilaine tête d'un coup de pistolet; mais, bah! j'ajusterais mal, car j'ai la main encore tremblante des blessures que vous m'avez faites en traître.
— Ma vilaine tête! hurla Coconnas en sautant de son cheval. À terre! sus! sus! monsieur le comte, dégainons. Et il mit l'épée à la main.
Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tête, murmura la duchesse de Nevers à l'oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves laid?
— Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcée de dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut! regardons.
En effet, La Mole était descendu de son cheval avec autant de mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidité; il avait détaché son manteau cerise, l'avait posé à terre, avait tiré son épée et était tombé en garde.
— Aïe! fit-il en allongeant le bras.
— Ouf! murmura Coconnas en déployant le sien, car tous deux, on se le rappelle, étaient blessés à l'épaule et souffraient d'un mouvement trop vif.
Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses n'avaient pu se contraindre tout à fait en voyant les deux champions se frotter l'omoplate en grimaçant. Cet éclat de rire parvint jusqu'aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu'ils eussent des témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs dames.
La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentués.
— Ah çà; mais, ils y vont tout de bon et s'égorgeront si nous n'y mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Holà! messieurs! holà! cria Marguerite.
— Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas à l'oeuvre, espérait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon marché de La Mole qu'il avait eu des deux neveux et du fils de Mercandon.
— Oh! ils sont vraiment très beaux ainsi, dit Marguerite; regarde, on dirait qu'ils soufflent du feu.
En effet, le combat, commencé par des railleries et des provocations, était devenu silencieux depuis que les deux champions avaient croisé le fer. Tous deux se défiaient de leurs forces, et l'un et autre, à chaque mouvement trop vif, était forcé de réprimer un frisson de douleur arraché par les anciennes blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits pas fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un maître en fait d'armes, rompait aussi pas à pas, mais enfin rompait. Tous deux arrivèrent ainsi jusqu'au bord du fossé, de l'autre côté duquel se trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa retraite eût été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame, Coconnas s'arrêta, et, sur un dégagement un peu large de La Mole, fournit avec la rapidité de l'éclair un coup droit, et à l'instant même le pourpoint de satin blanc de La Mole s'imbiba d'une tache rouge qui alla s'élargissant.
— Courage! cria la duchesse de Nevers.
— Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.
La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces regards qui pénètrent plus profondément dans le coeur que la pointe d'une épée, et sur un cercle trompé se fendit à fond.
Cette fois les deux femmes jetèrent deux cris qui n'en firent qu'un. La pointe de la rapière de La Mole avait apparu sanglante derrière le dos de Coconnas.
Cependant ni l'un ni l'autre ne tomba: tous deux restèrent debout, se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son côté qu'au moindre mouvement qu'il ferait l'équilibre allait lui manquer. Enfin le Piémontais, plus dangereusement blessé que son adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang, se laissa tomber sur La Mole, l'étreignant d'un bras, tandis que de l'autre il cherchait à dégainer son poignard. De son côté, La Mole réunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le pommeau de son épée au milieu du front de Coconnas, qui, étourdi du coup, tomba; mais en tombant il entraîna son adversaire dans sa chute, si bien que tous deux roulèrent dans le fossé.
Aussitôt Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout mourants qu'ils étaient ils cherchaient encore à s'achever, se précipitèrent, aidées du capitaine des gardes. Mais avant qu'elles fussent arrivées à eux, les mains se détendirent, les yeux se refermèrent, et chacun des combattants, laissant échapper le fer qu'il tenait, se raidit dans une convulsion suprême.
Un large flot de sang écumait autour d'eux.
— Oh! brave, brave La Mole! s'écria Marguerite, incapable de renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille fois pardon de t'avoir soupçonné!
Et ses yeux se remplirent de larmes.
— Hélas! hélas! murmura la duchesse, valeureux Annibal… Dites, dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrépides lions?
Et elle éclata en sanglots.
— Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant à étancher le sang qui coulait à flots… Holà! vous qui venez, venez plus vite!
En effet, un homme, assis sur le devant d'une espèce de tombereau peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette vieille chanson que lui avait sans doute rappelée le miracle du cimetière des Innocents:
Bel aubespin fleurissant, Verdissant, __ Le long de ce beau rivage, Tu es vêtu, jusqu'au bas, Des longs bras D'une lambrusche sauvage. __ Le chantre rossignolet, Nouvelet, __ Courtisant sa bien-aimée, Pour ses amours alléger, Vient loger Tous les ans sous la ramée. __ Or, vis, gentil aubespin, Vis sans fin; __ Vis, sans que jamais tonnerre Ou la cognée, ou les vents, Ou le temps Te puissent ruer par…
_— _Holà hé! répéta le capitaine, venez donc quand on vous appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de secours?
L'homme au chariot, dont l'extérieur repoussant et le visage rude formaient un contraste étrange avec la douce et bucolique chanson que nous venons de citer, arrêta alors son cheval, descendit, et se baissant sur les deux corps:
— Voilà de belles plaies, dit-il; mais j'en fais encore de meilleures.
— Qui donc êtes-vous? demanda Marguerite ressentant malgré elle une certaine terreur qu'elle n'avait pas la force de vaincre.
— Madame, répondit cet homme en s'inclinant jusqu'à terre, je suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris, et je venais accrocher à ce gibet des compagnons pour M. l'amiral.
— Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, répondit Marguerite; jetez là vos cadavres, étendez dans votre chariot les housses de nos chevaux, et ramenez doucement derrière nous ces deux gentilshommes au Louvre.
XVII Le confrère de maître Ambroise Paré
Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas et La Mole reprit la route de Paris, suivant dans l'ombre le groupe qui lui servait de guide. Il s'arrêta au Louvre; le conducteur reçut un riche salaire. On fit transporter les blessés chez M. le duc d'Alençon, et l'on envoya chercher maître Ambroise Paré.
Lorsqu'il arriva, ni l'un ni l'autre n'avaient encore repris connaissance.
La Mole était le moins maltraité des deux: le coup d'épée l'avait frappé au-dessous de l'aisselle droite, mais n'avait offensé aucun organe essentiel; quant à Coconnas, il avait le poumon traversé, et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la flamme d'une bougie.
Maître Ambroise Paré ne répondait pas de Coconnas.
Madame de Nevers était désespérée; c'était elle qui, confiante dans la force, dans l'adresse et le courage du Piémontais, avait empêché Marguerite de s'opposer au combat. Elle eût bien fait porter Coconnas à l'hôtel de Guise pour lui renouveler dans cette seconde occasion les soins de la première; mais d'un moment à l'autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange l'installation d'un intrus dans le domicile conjugal.
Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter les deux jeunes gens chez son frère, où l'un d'eux, d'ailleurs, était déjà installé, en disant que c'étaient deux gentilshommes qui s'étaient laissés choir de cheval pendant la promenade; mais la vérité fut divulguée par l'admiration du capitaine témoin du combat, et l'on sut bientôt à la cour que deux nouveaux raffinés venaient de naître au grand jour de la renommée.
Soignés par le même chirurgien qui partageait ses soins entre eux, les deux blessés parcoururent les différentes phases de convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravité de leurs blessures. La Mole, le moins grièvement atteint des deux, reprit le premier connaissance. Quant à Coconnas, une fièvre terrible s'était emparée de lui, et son retour à la vie fut signalé par tous les signes du plus affreux délire.
Quoique enfermé dans la même chambre que Coconnas, La Mole, en reprenant connaissance, n'avait pas vu son compagnon, ou n'avait par aucun signe indiqué qu'il le vît. Coconnas tout au contraire, en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une expression qui eût pu prouver que le sang que le Piémontais venait de perdre n'avait en rien diminué les passions de ce tempérament de feu.
Coconnas pensa qu'il rêvait, et que dans son rêve il retrouvait l'ennemi que deux fois il croyait avoir tué; seulement le rêve se prolongeait outre mesure. Après avoir vu La Mole couché comme lui, pansé comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur ce lit, où lui-même était cloué encore par la fièvre, la faiblesse et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout seul.
Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces différentes périodes de la convalescence de son compagnon d'un regard tantôt atone, tantôt furieux, mais toujours menaçant.
Tout cela offrait, à l'esprit brûlant du Piémontais un mélange effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La Mole était mort, bien mort, et même plutôt deux fois qu'une, et cependant il reconnaissait l'ombre de ce La Mole couchée dans un lit pareil au sien; puis il vit, comme nous l'avons dit, l'ombre se lever, puis l'ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au fond des enfers, vint droit à lui et s'arrêta à son chevet, debout et le regardant; il y avait même dans ses traits un sentiment de douceur et de compassion que Coconnas prit pour l'expression d'une dérision infernale.
Alors s'alluma, dans cet esprit, plus malade peut-être que le corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n'eut plus qu'une préoccupation, celle de se procurer une arme quelconque, et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été déposés sur une chaise, puis emportés; car, tout souillés de sang qu'ils étaient, on avait jugé à propos de les éloigner du blessé, mais on avait laissé sur la même chaise son poignard dont on ne supposait pas qu'avant longtemps il eût l'envie de se servir. Coconnas vit le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment où La Mole dormait, il essaya d'étendre la main jusqu'à lui; trois fois la force lui manqua, et il s'évanouit. Enfin la quatrième nuit, il atteignit l'arme, la saisit du bout de ses doigts crispés, et, en poussant un gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous son oreiller.
Le lendemain, il vit quelque chose d'inouï jusque-là: l'ombre de La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces, tandis que lui, sans cesse occupé de la vision terrible, usait les siennes dans l'éternelle trame du complot qui devait l'en débarrasser; l'ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte, fit, d'un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis enfin, après avoir ajusté son manteau, ceint son épée, coiffé sa tête d'un feutre à larges bords, ouvrit la porte et sortit.
Coconnas respira; il se crut débarrassé de son fantôme. Pendant deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme et plus rafraîchi qu'il n'avait jamais encore été depuis le moment du duel; un jour d'absence de La Mole eût rendu la connaissance à Coconnas, huit jours l'eussent guéri peut-être; malheureusement La Mole rentra au bout de deux heures.
Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable coup de poignard, et, quoique La Mole ne rentrât point seul, Coconnas n'eut pas un regard pour son compagnon.
Son compagnon méritait cependant bien qu'on le regardât.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, court, trapu, vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu'aux sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps, couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu paraissait peu s'occuper de mode. Il avait une espèce de justaucorps de cuir tout maculé de taches brunes, de chausses sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant au-dessus de la cheville, un bonnet de la même couleur que ses chausses, et la taille serrée par une large ceinture à laquelle pendait un couteau caché dans sa gaine.
Cet étrange personnage, dont la présence semblait une anomalie dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui l'enveloppait, et s'approcha brutalement du lit de Coconnas, dont les yeux, comme par une fascination singulière, demeuraient constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance. Il regarda le malade, et secouant la tête:
— Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.
— Je ne pouvais pas sortir plus tôt, dit La Mole.
— Eh! pardieu! il fallait m'envoyer chercher.
— Par qui?
— Ah! c'est vrai! J'oubliais où nous sommes. Je l'avais dit à ces dames; mais elles n'ont point voulu m'écouter. Si l'on avait suivi mes ordonnances, au lieu de s'en rapporter à celles de cet âne bâté que l'on nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps en état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un autre coup d'épée si c'était votre bon plaisir; enfin on verra. Entend-il raison, votre ami?
— Pas trop.
— Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue à La Mole en faisant une si affreuse grimace, que l'examinateur secoua une seconde fois la tête.
— Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n'y a pas de temps à perdre. Ce soir même je vous enverrai une potion toute préparée qu'on lui fera prendre en trois fois, d'heure en heure: une fois à minuit, une fois à une heure, une fois à deux heures.
— Bien.
— Mais qui la lui fera prendre, cette potion?
— Moi.
— Vous-même?
— Oui.
— Vous m'en donnez votre parole?
— Foi de gentilhomme!
— Et si quelque médecin voulait en soustraire la moindre partie pour la décomposer et voir de quels ingrédients elle est formée…
— Je la renverserais jusqu'à la dernière goutte.
— Foi de gentilhomme aussi?
— Je vous le jure.
— Par qui vous enverrai-je cette potion?
— Par qui vous voudrez.
— Mais mon envoyé…
— Eh bien?
— Comment pénétrera-t-il jusqu'à vous?
— C'est prévu. Il dira qu'il vient de la part de M. René le parfumeur.
— Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?
— Justement. Il a ses entrées au Louvre à toute heure du jour et de la nuit. L'homme sourit.
— En effet, dit-il, c'est bien le moins que lui doive la reine mère. C'est dit, on viendra de la part de maître René le parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez souvent, sans être patenté, exercé ma profession.
— Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?
— Comptez-y.
— Quant au paiement…
— Oh! nous réglerons cela avec le gentilhomme lui-même quand il sera sur pied.
— Et soyez tranquille, je crois qu'il sera en état de vous récompenser généreusement.
— Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier sourire, comme ce n'est pas l'habitude des gens qui ont affaire à moi d'être reconnaissants, cela ne m'étonnerait point qu'une fois sur ses pieds il oubliât ou plutôt ne se souciât point de se souvenir de moi.
— Bon! bon! dit La Mole en souriant à son tour; en ce cas je serai là pour lui en rafraîchir la mémoire.
— Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.
— Au revoir.
— Vous dites?
— Au revoir. L'homme sourit.
— Moi, reprit-il, j'ai l'habitude de dire toujours adieu. Adieu donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre potion. Vous entendez, elle doit être prise à minuit… en trois doses… d'heure en heure.
Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.
Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n'y avait rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots étaient arrivés jusqu'à lui. De tout cet entretien, il n'avait retenu que le mot: Minuit.
Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui continua, lui, de demeurer dans la chambre, rêvant et se promenant.
Le docteur inconnu tint parole, et à l'heure dite envoya la potion, que La Mole mit sur un petit réchaud d'argent. Puis, cette précaution prise, il se coucha.
Cette action de La Mole donna un peu de repos à Coconnas; il essaya de fermer les yeux à son tour, mais son assoupissement fiévreux n'était qu'une suite de sa veille délirante. Le même fantôme qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; à travers ses paupières arides, il continuait de voir La Mole toujours menaçant, puis une voix répétait à son oreille: Minuit! minuit! minuit!
Tout à coup le timbre vibrant de l'horloge s'éveilla dans la nuit et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammés; le souffle ardent de sa poitrine dévorait ses lèvres arides; une soif inextinguible consumait son gosier embrasé; la petite lampe de nuit brûlait comme d'habitude, et à sa terne lueur faisait danser mille fantômes aux regards vacillants de Coconnas.
Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit; puis, après avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait l'épervier devant l'oiseau qu'il fascine, s'avancer jusqu'à lui en lui montrant le poing. Coconnas étendit la main vers son poignard, le saisit par le manche, et s'apprêta à éventrer son ennemi.
La Mole approchait toujours.
Coconnas murmurait:
— Ah! c'est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu continues d'approcher tout doucement, pas à pas; viens, viens, que je te massacre!
Et en effet, joignant le geste à cette sourde menace, au moment où La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses draps l'éclair d'une lame; mais l'effort que le Piémontais fit en se soulevant brisa ses forces: le bras étendu vers La Mole s'arrêta à moitié chemin, le poignard échappa à sa main débile, et le moribond retomba sur son oreiller.
— Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tête et en approchant une tasse de ses lèvres, buvez cela, mon pauvre camarade, car vous brûlez.
C'était en effet une tasse que La Mole présentait à Coconnas, et que celui-ci avait prise pour ce poing menaçant dont s'était effarouché le cerveau vide du blessé.
Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante humectant ses lèvres et rafraîchissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou plutôt son instinct: il sentit se répandre en lui un bien-être comme jamais il n'en avait éprouvé; il ouvrit un oeil intelligent sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de cet oeil contracté naguère par une fureur sombre, une petite larme imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.
— Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin, si j'en réchappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.
— Et vous en réchapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner, et ne plus faire de vilains rêves.
Une heure après, La Mole, constitué en garde-malade et obéissant ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une tasse, et porta cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le Piémontais, au lieu de l'attendre le poignard à la main, le reçut les bras ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la première fois s'endormit avec tranquillité.
La troisième tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine du malade commença de laisser passer un souffle régulier, quoique haletant encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce moiteur s'épandit à la surface de la peau brûlante; et lorsque le lendemain maître Ambroise Paré vint visiter le blessé, il sourit avec satisfaction en disant:
— À partir de ce moment je réponds de M. de Coconnas, et ce ne sera pas une des moins belles cures que j'aurai faites.
Il résulta de cette scène moitié dramatique, moitié burlesque, mais qui ne manquait pas au fond d'une certaine poésie attendrissante, eu égard aux moeurs farouches de Coconnas, que l'amitié des deux gentilshommes, commencée à l'auberge de la Belle-Étoile, et violemment interrompue par les événements de la nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dès lors avec une nouvelle vigueur, et dépassa bientôt celles d'Oreste et de Pylade de cinq coups d'épée et d'un coup de pistolet répartis sur leurs deux corps.
Quoi qu'il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et légères, se trouvèrent enfin en voie de guérison.
La Mole, fidèle à sa mission de garde-malade, ne voulut point quitter la chambre que Coconnas ne fût entièrement guéri. Il le souleva dans son lit tant que sa faiblesse l'y enchaîna, l'aida à marcher quand il commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui, secondés par la vigueur du Piémontais, amenèrent une convalescence plus rapide qu'on n'avait le droit de l'espérer.
Cependant une seule et même pensée tourmentait les deux jeunes gens: chacun dans le délire de sa fièvre avait bien cru voir s'approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni madame de Nevers n'étaient certainement entrées dans la chambre. Au reste, cela se comprenait: l'une, femme du roi de Navarre, l'autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux yeux de tous une marque si publique d'intérêt à deux simples gentilshommes? Non. C'était bien certainement la réponse que devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui tenait peut-être à un oubli total, n'en était pas moins douloureuse.
Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au combat était venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander des nouvelles des deux blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n'avait point osé parler à l'une de Marguerite, et Coconnas n'avait point osé parler à l'autre de madame de Nevers.
XVIII Les revenants
Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardèrent chacun de son côté le secret enfermé dans sa poitrine. Enfin, dans un jour d'expansion, la pensée qui les préoccupait seule déborda de leurs lèvres, et tous deux corroborèrent leur amitié par cette dernière preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitié, c'est-à-dire par une confiance entière.
Ils étaient éperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre d'une reine.
Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les séparait de l'objet de leurs désirs. Et cependant l'espérance est un sentiment si profondément enraciné au coeur de l'homme, que, malgré la folie de leur espérance, ils espéraient.
Tous deux, au reste, à mesure qu'ils revenaient à eux, soignaient fort leur visage. Chaque homme, même le plus indifférent aux avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, après lesquels il s'éloigne presque toujours de son confident, fort satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'étaient point de ceux à qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La Mole, mince, pâle et élégant, avait la beauté de la distinction; Coconnas, vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la beauté de la force. Il y avait même plus: pour ce dernier, la maladie avait été un avantage. Il avait maigri, il avait pâli; enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donné tant de tracas par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu, annonçant probablement, comme le phénomène postdiluvien, une longue suite de jours purs et de nuits sereines.
Au reste les soins les plus délicats continuaient d'entourer les deux blessés; le jour où chacun d'eux avait pu se lever, il avait trouvé une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son lit; le jour où il avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait sur lui.
Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez lequel logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement n'était pas monté une seule fois chez eux pour les voir, mais encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles.
Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que ce protecteur inconnu était la femme qu'il aimait.
Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une impatience sans égale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guéri que Coconnas, aurait pu opérer la sienne depuis longtemps; mais une espèce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il était convenu que leur première sortie serait consacrée à trois visites.
La première, au docteur inconnu dont le breuvage velouté avait opéré sur la poitrine enflammée de Coconnas une si notable amélioration.
La seconde, à l'hôtel de défunt maître La Hurière, où chacun d'eux avait laissé valise et cheval.
La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à son titre de parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmétiques et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des oracles.
Enfin, après deux mois passés de convalescence et de réclusion, ce jour tant attendu arriva.
Nous avons dit de réclusion, c'est le mot qui convient, car plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hâter ce jour; mais une sentinelle placée à la porte leur avait constamment barré le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que sur un exeat de maître Ambroise Paré.
Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux malades étaient, sinon complètement guéris, du moins en voie de complète guérison, avait donné cet exeat, et vers les deux heures de l'après-midi, par une de ces belles journées d'automne, comme Paris en offre parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà fait provision de résignation pour l'hiver, les deux amis, appuyés au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre.
La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un fauteuil le fameux manteau cerise qu'il avait plié avec tant de soin avant le combat, s'était constitué le guide de Coconnas, et Coconnas se laissait guider sans résistance et même sans réflexion. Il savait que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion, non patentée, l'avait guéri en une seule nuit, quand toutes les drogues de maître Ambroise Paré le tuaient lentement. Il avait fait deux parts de l'argent renfermé dans sa bourse, c'est-à-dire de deux cents nobles à la rose, et il en avait destiné cent à récompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence: Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en était pas moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'apprêtait-il à récompenser généreusement son sauveur.
La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honoré, la rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la place des Halles. Près de l'ancienne fontaine et à l'endroit que l'on désigne aujourd'hui par le nom de Carreau des Halles, s'élevait une construction octogone en maçonnerie surmontée d'une vaste lanterne de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au sommet duquel grinçait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit ouvertures que traversait, comme cette pièce héraldique qu'on appelle la fasce traverse le champ du blason, une espèce de roue en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans des échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du condamné ou des condamnés que l'on exposait à l'une ou l'autre, ou à plusieurs de ces huit ouvertures.
Cette construction étrange, qui n'avait son analogue dans aucune des constructions environnantes, s'appelait le pilori.
Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et boiteuse, au toit taché de mousse comme la peau d'un lépreux, avait, pareille à un champignon, poussé au pied de cette espèce de tour.
Cette maison était celle du bourreau.
Un homme était exposé et tirait la langue aux passants; c'était un des voleurs qui avaient exercé autour du gibet de Montfaucon, et qui avait par hasard été arrêté dans l'exercice de ses fonctions.
Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il se mêla à la foule des amateurs qui répondaient aux grimaces du patient par des vociférations et des huées.
Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort; seulement, il eût voulu qu'au lieu des huées et des vociférations, ce fussent des pierres que l'on jetât au condamné assez insolent pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient l'honneur de le visiter.
Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arrêta en lui disant à demi-voix:
— Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici.
— Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.
— Tu vas le voir, répondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient depuis le lendemain de cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu éventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l'appui de laquelle se tenait un homme accoudé.
— Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son bonnet sang-de-boeuf et en découvrant sa tête aux cheveux noirs et épais descendant jusqu'à ses sourcils, soyez les bienvenus.
— Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant à rappeler ses souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tête-là pendant un des moments de sa fièvre.
— Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporté au Louvre cette boisson rafraîchissante qui t'a fait tant de bien.
— Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami… Et il lui tendit la main. Mais l'homme, au lieu de correspondre à cette avance par un geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'éloigna des deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps.
— Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez vous ne me le feriez pas.
— Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous seriez le diable je me tiens pour votre obligé, car sans vous je serais mort à cette heure.
— Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit l'homme au bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le diable que de me voir.
— Qui êtes-vous donc? demanda Coconnas.
— Monsieur, répondit l'homme, je suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris! …
— Ah! … fit Coconnas en retirant sa main.
— Vous voyez bien! dit maître Caboche.
— Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte! Étendez-la…
— En vérité?
— Toute grande.
— Voici!
— Plus grande… encore… bien! … Et Coconnas prit dans sa poche la poignée d'or préparée pour son médecin anonyme et la déposa dans la main du bourreau.
— J'aurais mieux aimé votre main seule, dit maître Caboche en secouant la tête, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui touchent la mienne, tout au contraire, j'en chôme fort. N'importe! Dieu vous bénisse, mon gentilhomme.
— Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosité le bourreau, c'est vous qui donnez la gêne, qui rouez, qui écartelez, qui coupez les têtes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise d'avoir fait votre connaissance.
— Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout moi-même; car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui font la grosse besogne et qui expédient les manants. Seulement, quand par hasard j'ai affaire à des gentilshommes, comme vous et votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me fais un honneur de m'acquitter moi-même de tous les détails de l'exécution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-à-dire la question jusqu'au décollement.
Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses veines, comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la cause, éprouva la même sensation.
Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait honte, et voulant prendre congé de maître Caboche par une dernière plaisanterie:
— Eh bien, maître! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce sera mon tour de monter à la potence d'Enguerrand de Marigny ou sur l'échafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me toucherez.
— Je vous le promets.
— Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte votre promesse.
Et il étendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha timidement de la sienne, quoiqu'il fût visible qu'il eût grande envie de la toucher franchement.
À ce simple attouchement, Coconnas pâlit légèrement, mais le même sourire demeura sur ses lèvres; tandis que La Mole, mal à l'aise, et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher d'eux, le tirait par son manteau.
Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de mettre fin à cette scène dans laquelle, par la pente naturelle de son caractère, il s'était trouvé enfoncé plus qu'il n'eût voulu, fit un signe de tête et s'éloigna.
— Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivés à la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur la place des Halles?
— J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort aise d'avoir fait connaissance avec maître Caboche. Il est bon d'avoir des amis partout.
— Même à l'enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole en riant.
— Oh! pour le pauvre maître La Hurière, dit Coconnas, celui-là est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai entendu le coup de la balle qui a résonné comme s'il eût frappé sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laissé étendu dans le ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche. En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans l'autre monde.
Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la rue de l'Arbre-Sec et s'acheminèrent vers l'enseigne de la Belle- Étoile, qui continuait de grincer à la même place, offrant toujours au voyageur son âtre gastronomique et son appétissante légende.
Coconnas et La Mole s'attendaient à trouver la maison désespérée, la veuve en deuil, et les marmitons un crêpe au bras; mais, à leur grand étonnement, ils trouvèrent la maison en pleine activité, madame La Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux que jamais.
— Oh! l'infidèle! dit La Mole, elle se sera remariée! Puis s'adressant à la nouvelle Artémise:
— Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la connaissance de ce pauvre M. La Hurière. Nous avons laissé ici deux chevaux et deux valises que nous venons réclamer.
— Messieurs, répondit la maîtresse de la maison après avoir essayé de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de vous reconnaître, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon mari… Grégoire, faites venir votre maître.
Grégoire passa de la première cuisine, qui était le pandémonium général, dans la seconde, qui était le laboratoire où se confectionnaient les plats que maître La Hurière, de son vivant, jugeait dignes d'être préparés par ses savantes mains.
— Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait être si triste! Pauvre La Hurière, va!
— Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand coeur.
La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu'un homme apparut tenant à la main une casserole au fond de laquelle il faisait roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois.
La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise. À ce cri l'homme releva la tête, et, répondant par un cri pareil, laissa échapper sa casserole, ne conservant à la main que sa cuiller de bois.
— In nomine Patris, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il eût fait d'un goupillon, et Filii, et Spiritus sancti…
_— _Maître La Hurière! s'écrièrent les jeunes gens.
— Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurière.
— Vous n'êtes donc pas mort? fit Coconnas.
— Mais vous êtes donc vivants? demanda l'hôte.
— Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas quoi. Je vous ai laissé couché dans le ruisseau, perdant le sang par le nez, par la bouche et même par les yeux.
— Tout cela est vrai comme l'Évangile, monsieur de Coconnas. Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'était celui de la balle frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est aplatie; mais le coup n'en a pas été moins rude, et la preuve, ajouta La Hurière en levant son bonnet et montrant sa tête pelée comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas resté un cheveu.
Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant cette figure grotesque.
— Ah! ah! vous riez! dit La Hurière un peu rassuré, vous ne venez donc pas avec de mauvaises intentions?
— Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri de vos goûts belliqueux?
— Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant…
— Eh bien? maintenant…
— Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que celui de ma cuisine.
— Bravo! dit Coconnas, voilà qui est prudent. Maintenant, ajouta le Piémontais, nous avons laissé dans vos écuries deux chevaux, et dans vos chambres deux valises.
— Ah diable! fit l'hôte se grattant l'oreille.
— Eh bien?
— Deux chevaux, vous dites?
— Oui, dans l'écurie.
— Et deux valises?
— Oui, dans la chambre.
— C'est que, voyez-vous… vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas?
— Certainement.
— Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés, je pouvais bien me tromper de mon côté.
— En nous croyant morts aussi? vous étiez parfaitement libre.
— Ah! voilà! … c'est que, comme vous mouriez intestat…, continua maître La Hurière.
— Après?
— J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant…
— Qu'avez-vous cru, voyons?
— J'ai cru que je pouvais hériter de vous.
— Ah! ah! firent les deux jeunes gens.
— Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez vivants, messieurs.
— De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.
— Hélas! dit La Hurière.
— Et nos valises? continua La Mole.
— Oh! les valises! non…, s'écria La Hurière, mais seulement ce qu'il y avait dedans.
— Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me semble, un hardi coquin… Si nous l'étripions?
Cette menace parut faire un grand effet sur maître La Hurière, qui hasarda ces paroles:
— Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble.
— Écoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus à me plaindre de toi.
— Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer.
— Oui, d'une balle qui m'est passée à deux pouces au-dessus de la tête.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr.
— Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La Hurière en ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre serviteur pour vous démentir.
— Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te réclame rien.
— Comment, mon gentilhomme! …
— Si ce n'est…
— Aïe! aïe! … fit La Hurière.
— Si ce n'est un dîner pour moi et mes amis toutes les fois que je me trouverai dans ton quartier.
— Comment donc! s'écria La Hurière ravi, à vos ordres, mon gentilhomme, à vos ordres!
— Ainsi, c'est chose convenue?
— De grand coeur… Et vous, monsieur de Coconnas, continua l'hôte, souscrivez-vous au marché?
— Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition.
— Laquelle?
— C'est que vous rendrez à M. de La Mole les cinquante écus que je lui dois et que je vous ai confiés.
— À moi, monsieur! Et quand cela?
— Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma valise. La Hurière fit un signe d'intelligence.
— Ah! je comprends! dit-il.
Et il s'avança vers une armoire, en tira, l'un après l'autre, cinquante écus qu'il apporta à La Mole.
— Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une omelette. Les cinquante écus seront pour M. Grégoire.
— Oh! s'écria La Hurière, en vérité, mes gentilshommes, vous êtes des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi à la vie et à la mort.
— En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandée, et n'y épargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la pendule:
— Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois heures à attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs. D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque à moitié chemin du pont Saint-Michel.
Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et dans la petite pièce du fond la même place qu'ils occupaient pendant cette fameuse soirée du 24 août 1572, pendant laquelle Coconnas avait proposé à La Mole de jouer l'un contre l'autre la première maîtresse qu'ils auraient.
Avouons, à l'honneur de la moralité des deux jeunes gens, que ni l'un ni l'autre n'eut l'idée de faire à son compagnon ce soir-là pareille proposition.
XIX Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère
À l'époque où se passe l'histoire que nous racontons à nos lecteurs, il n'existait, pour passer d'une partie de la ville à l'autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois; encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à la Cité. C'étaient le pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont et le pont Saint-Michel.
Aux autres endroits où la circulation était nécessaire, des bacs étaient établis, et tant bien que mal remplaçaient les ponts.
Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme l'est encore aujourd'hui le Ponte-Vecchio à Florence.
Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous occuperons particulièrement, pour le moment, du pont Saint-Michel.
Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en 1373: malgré son apparente solidité, un débordement de la Seine le renversa en partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait été reconstruit en bois; mais pendant la nuit du 16 décembre 1547 il avait été emporté de nouveau; vers 1550, c'est-à-dire vingt-deux ans avant l'époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en bois, et, quoiqu'on eût déjà eu besoin de le réparer, il passait pour assez solide.
Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face au petit îlot sur lequel avaient été brûlés les Templiers, et où pose aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une maison à panneaux de bois sur laquelle un large toit s'abaissait comme la paupière d'un oeil immense. À la seule fenêtre qui s'ouvrît au premier étage, au-dessus d'une fenêtre et d'une porte de rez-de-chaussée hermétiquement fermée, transparaissait une lueur rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la façade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures dorées. Une espèce de frise, qui séparait le rez-de-chaussée du premier étage, représentait une foule de diables dans des attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large ruban, peint en bleu comme la façade, s'étendait entre la frise et la fenêtre du premier, avec cette inscription:
René, Florentin, parfumeur de Sa Majesté la reine mère.
La porte de cette boutique, comme nous l'avons dit, était bien verrouillée; mais, mieux que par ses verrous, elle était défendue des attaques nocturnes par la réputation si effrayante de son locataire que les passants qui traversaient le pont à cet endroit le traversaient presque toujours en décrivant une courbe qui les rejetait vers l'autre rang de maisons, comme s'ils eussent redouté que l'odeur des parfums ne suât jusqu'à eux par la muraille.
Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant sans doute d'être compromis par le voisinage, avaient, depuis l'installation de maître René sur le pont Saint-Michel, déguerpi l'un et l'autre de leur logis, de sorte que les deux maisons attenantes à la maison de René étaient demeurées désertes et fermées. Cependant, malgré cette solitude et cet abandon, des passants attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents fermés de ces maisons vides, certains rayons de lumière, et assuraient avoir entendu certains bruits pareils à des plaintes, qui prouvaient que des êtres quelconques fréquentaient ces deux maisons; seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce monde ou à l'autre.
Il en résultait que les locataires des deux maisons attenantes aux deux maisons désertes se demandaient de temps en temps s'il ne serait pas prudent à eux de faire à leur tour comme leurs voisins avaient fait.
C'était sans doute à ce privilège de terreur qui lui était publiquement acquis que maître René avait dû de conserver seul du feu après l'heure consacrée. Ni ronde ni guet n'eût osé d'ailleurs inquiéter un homme doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de compatriote et de parfumeur.
Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par le philosophisme du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la magie ni aux magiciens, nous l'inviterons à entrer avec nous dans cette habitation qui, à cette époque de superstitieuse croyance, répandait autour d'elle un si profond effroi.
La boutique du rez-de-chaussée est sombre et déserte à partir de huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se rouvrir qu'assez avant quelquefois dans la journée du lendemain; c'est là que se fait la vente quotidienne des parfums, des onguents et des cosmétiques de tout genre que débite l'habile chimiste. Deux apprentis l'aident dans cette vente de détail, mais ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique soit fermée. Le matin, ils se promènent devant la porte jusqu'à ce que la boutique soit ouverte.
Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme nous l'avons dit, sombre et déserte.
Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe dans la muraille même, et il est latéral: l'autre est extérieur et est visible du quai qu'on appelle aujourd'hui le quai des Augustins, et de la berge qu'on appelle aujourd'hui le quai des Orfèvres.
Tous deux conduisent à la chambre du premier.
Cette chambre est de la même grandeur que celle du rez-de- chaussée, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la sépare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment s'ouvre la porte donnant sur l'escalier extérieur. Sur la face latérale du second s'ouvre la porte de l'escalier secret; seulement cette porte est invisible, car elle est cachée par une haute armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer, et qu'elle poussait en s'ouvrant. Catherine seule connaît avec René le secret de cette porte, c'est par là qu'elle monte et qu'elle descend; c'est l'oreille ou l'oeil posé contre cette armoire dans laquelle des trous sont ménagés, qu'elle écoute et qu'elle voit ce qui se passe dans la chambre.
Deux autres portes parfaitement ostensibles s'offrent encore sur les côtés latéraux de ce second compartiment. L'une s'ouvre sur une petite chambre éclairée par le toit et qui n'a pour tout meuble qu'un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des creusets: c'est le laboratoire de l'alchimiste. L'autre s'ouvre sur une cellule plus bizarre que le reste de l'appartement, car elle n'est point éclairée du tout, car elle n'a ni tapis ni meubles, mais seulement une sorte d'autel de pierre.
Le parquet est une dalle inclinée du centre aux extrémités, et aux extrémités court au pied du mur une espèce de rigole aboutissant à un entonnoir par l'orifice duquel on voit couler l'eau sombre de la Seine. À des clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe en est fine comme celle d'une aiguille, le fil en est tranchant comme celui d'un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les autres, au contraire, sont d'un gris mat ou d'un bleu sombre.
Dans un coin, deux poules noires se débattent, attachées l'une à l'autre par la patte, c'est le sanctuaire de l'augure.
Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux deux compartiments.
C'est là qu'est introduit le vulgaire des consultants; c'est là que les ibis égyptiens, les momies aux bandelettes dorées, le crocodile bâillant au plafond, les têtes de mort aux yeux vides et aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vénérablement rongés par les rats, offrent à l'oeil du visiteur le pêle-mêle d'où résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée de suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des fioles, des boîtes particulières, des amphores à l'aspect sinistre; tout cela est éclairé par deux petites lampes d'argent exactement pareilles, qui semblent enlevées à quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de l'église Dei Servi de Florence, et qui, brûlant une huile parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte sombre où chacune est suspendue par trois chaînettes noircies.
René, seul et les bras croisés, se promène à grands pas dans le second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tête. Après une méditation longue et douloureuse, il s'arrête devant un sablier.
— Ah! ah! dit-il, j'ai oublié de le retourner, et voilà que depuis longtemps peut-être tout le sable est passé.
Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine d'un grand nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre- Dame:
— Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme d'habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc temps pour tout.
En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. René appliqua son oreille à l'orifice d'un long tuyau dont l'autre extrémité allait s'ouvrir sur la rue, sous la forme d'une tête de Guivre.
— Non, dit-il, ce n'est ni elle, ni elles. Ce sont des pas d'hommes; ils s'arrêtent devant ma porte; ils viennent ici. En même temps trois coups secs retentirent. René descendit rapidement; cependant il se contenta d'appuyer son oreille contre la porte sans ouvrir encore. Les mêmes trois coups secs se renouvelèrent.
— Qui va là? demanda maître René.
— Est-il bien nécessaire de dire nos noms? demanda une voix.
— C'est indispensable, répondit René.
— En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la même voix qui avait déjà parlé.
— Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour la première fois, se faisait entendre.
— Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous. Et en même temps René, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux jeunes gens la porte qu'il se contenta de fermer à la clef; puis, les conduisant par l'escalier extérieur, il les introduisit dans le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la croix sous son manteau; il était pâle, et sa main tremblait sans qu'il pût réprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose l'une après l'autre, et trouvant au milieu de son examen la porte de la cellule, il voulut l'ouvrir.
— Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix grave et en posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font l'honneur d'entrer ici n'ont la jouissance que de cette partie de la chambre.
— Ah! c'est différent, reprit Coconnas; et, d'ailleurs, je sens que j'ai besoin de m'asseoir. Et il se laissa aller sur une chaise.
Il se fit un instant de profond silence: maître René attendait que l'un ou l'autre des deux jeunes gens s'expliquât. Pendant ce temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore mal guéri.
— Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile homme, dites-moi donc si je demeurerai estropié de ma blessure, c'est-à-dire si j'aurai toujours cette courte respiration qui m'empêche de monter à cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.
René approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et écouta attentivement le jeu des poumons.
— Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez.
— En vérité?
— Je vous l'affirme.
— Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.
— Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le comte?
— Si fait, dit Coconnas; je désire savoir si je suis véritablement amoureux.
— Vous l'êtes, dit René.
— Comment le savez-vous?
— Parce que vous le demandez.
— Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?
— De celle qui dit maintenant à tout propos le juron que vous venez de dire.
— En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René, vous êtes un habile homme. À ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura embarrassé.
— Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!
— Parlez, dit le Florentin.
— Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la voix se rassura peu à peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car je sais que je le suis et ne m'en cache point; mais dites-moi si je serai aimé, car en vérité tout ce qui m'était d'abord un sujet d'espoir tourne maintenant contre moi.
— Vous n'avez peut-être pas fait tout ce qu'il faut faire pour cela.
— Qu'y a-t-il à faire, monsieur, qu'à prouver par son respect et son dévouement à la dame de ses pensées qu'elle est véritablement et profondément aimée?
— Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont parfois bien insignifiantes.
— Alors, il faut désespérer?
— Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans la nature humaine des antipathies qu'on peut vaincre, des sympathies qu'on peut forcer. Le fer n'est pas l'aimant; mais en l'aimantant, à son tour il attire le fer.
— Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je répugne à toutes ces conjurations.
— Ah! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait pas venir.
— Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l'enfant à présent? Monsieur René, pouvez-vous me faire voir le diable?
— Non, monsieur le comte.
— J'en suis fâché, j'avais deux mots à lui dire, et cela eût peut-être encouragé La Mole.
— Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question. On m'a parlé de figures en cire modelées à la ressemblance de l'objet aimé. Est-ce un moyen?
— Infaillible.
— Et rien, dans cette expérience, ne peut porter atteinte à la vie ni à la santé de la personne qu'on aime?
— Rien.
— Essayons donc.
— Veux-tu que je commence? dit Coconnas.
— Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j'irai jusqu'au bout.
— Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.
— Oh! s'écria La Mole, j'en meurs, maître René. Au même instant on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître René entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer.
— Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la personne que vous aimez.
La Mole s'agenouilla comme s'il eût parlé à une divinité, et René, passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par l'escalier extérieur: un instant après des pas légers effleuraient le plancher de la boutique.
La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René; le Florentin tenait à la main une petite figurine de cire d'un travail assez médiocre; elle portait une couronne et un manteau.
— Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse? demanda le parfumeur.
— Oui, dût-il m'en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme, répondit La Mole.
— C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts quelques gouttes d'eau dans une aiguière et en les secouant sur la tête de la figurine en prononçant quelques mots latins.
La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilège s'accomplissait.
— Que faites-vous? demanda-t-il.
— Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.
— Mais dans quel but?
— Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour l'empêcher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas l'arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit.
— Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.
— Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette au coeur. Chose étrange! à l'orifice de la blessure apparut une gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.
La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et sécha la gouttelette de sang.
— Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour percera et brûlera le coeur de la femme que vous aimez.
Coconnas, en sa qualité d'esprit fort, riait dans sa moustache et raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux.
— Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de la statuette en disant: «Marguerite, je t'aime; viens, Marguerite!»
La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la seconde chambre, et des pas légers s'approchèrent. Coconnas, curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s'il tentait de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard l'épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l'ouverture, poussa un cri d'étonnement auquel deux cris de femmes répondirent.
— Qu'y a-t-il? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine de cire, que René lui reprit des mains.
— Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame Marguerite sont là.
— Eh bien, incrédules! dit René avec un sourire austère, doutez- vous encore de la force de la sympathie?
La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas avait eu un moment d'éblouissement en reconnaissant madame de Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maître René avaient évoqué le fantôme de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient entrés, eut bientôt trouvé l'explication de ce prodige dans le monde vulgaire et matériel.
Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des questions philosophiques et de chasser l'esprit malin à l'aide de ce goupillon qu'on appelle l'incrédulité, Coconnas, voyant par l'ouverture du rideau fermé l'ébahissement de madame de Nevers et le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment était décisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que l'on n'ose dire pour soi-même, au lieu d'aller à madame de Nevers, il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le grand Artaxerce, il s'écria d'une voix à laquelle le sifflement de sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de puissance:
— Madame, à l'instant même, sur la demande de mon ami le comte de la Mole, maître René évoquait votre ombre; or, à mon grand étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d'un corps qui m'est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de votre compagne de passer de l'autre côté du rideau?
Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de l'autre côté.
— La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène, comme Cicéron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant et son plus fidèle serviteur.
— Mais…, balbutia La Mole.
— Fait ce que je te dis; et vous, maître René, veillez à ce que personne ne nous dérange.
René fit ce que lui demandait Coconnas.
— Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d'esprit. Je vous écoute; voyons, qu'avez-vous à me dire?
— J'ai à vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit mot, j'ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d'user de la faculté qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous étiez vous-même, je demanderais à maître René de m'abîmer dans quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la fille du roi Henri II, à la soeur du roi Charles IX, et à l'épouse du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez votre corps, madame, d'aimer un peu l'âme de ce pauvre La Mole, âme en peine s'il en fut jamais; âme persécutée d'abord par l'amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de fer dans le ventre; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille fois plus dévorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitié de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire. C'est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon épée au travers du corps de René, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les ombres il force la vôtre, qu'il a déjà évoquée si à propos, de faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me faites l'effet de l'être.
À cette péroraison de Coconnas, qui s'était campé devant la reine en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à Coconnas.
Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant La Mole.
— Ombre de mon ami, s'écria-t-il, venez ici à l'instant même. La Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.
— C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête; maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la blanche et vaporeuse main que voici.
Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement appuyées l'une sur l'autre, sans que la main essayât de se dégager de la douce étreinte.
Marguerite n'avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de toute la fièvre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que Coconnas n'eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des autres.
La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'éclair menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire.
Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et, mettant un genou en terre:
— Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes! dit-il, je parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de son enveloppe grossière de réparer les absences d'un corps tout absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez, n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute chair: Omnis caro fenum. Bien que ce gentilhomme m'adresse du matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet, bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence près d'une ombre n'ose parler à une femme. C'est pour cela qu'il s'est adressé à l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de parler à votre beau corps, de vous dire qu'il dépose à vos pieds son coeur et son âme; qu'il demande à vos yeux divins de le regarder en pitié; à vos doigts roses et brûlants de l'appeler d'un signe; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prié d'une chose, c'est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame véritable, les épées n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer, dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps; car il ne saurait vivre si vous ne l'autorisez à vivre exclusivement pour vous.
Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique.
Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu'elle avait écouté tout le temps qu'il venait de parler, et se portèrent sur Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme était en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu'elle en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de perles enchâssées dans du corail:
— Est-ce vrai?
— Mordi! s'écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des feux du même fluide, c'est vrai! … Oh! oui, madame, c'est vrai, vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!
— Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.
Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut près de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé amoureux.
En ce moment René apparut à la porte du fond.
— Silence! … s'écria-t-il avec un accent qui éteignit toute cette flamme; silence!
Et l'on entendit dans l'épaisseur de la muraille le frôlement du fer grinçant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur ses gonds.
— Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n'a le droit d'entrer ici quand nous y sommes!
— Pas même la reine mère? murmura René à son oreille.
Marguerite s'élança aussitôt par l'escalier extérieur, attirant La Mole après elle; Henriette et Coconnas, à demi enlacés, s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on a vus se becqueter sur une branche en fleur.
XX Les poules noires
Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous les pas des fugitifs.
Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin son oeil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné devant elle:
— Qui était là? demanda-t-elle.
— Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai assuré qu'ils s'aimaient.
— Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules; n'y a-t- il plus personne ici?
— Personne que Votre Majesté et moi.
— Avez-vous fait ce que je vous ai dit?
— À propos des poules noires?
— Oui.
— Elles sont prêtes, madame.
— Ah! si vous étiez juif! murmura Catherine.
— Moi, juif, madame, pourquoi?
— Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu'ont écrits les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un d'eux, et j'ai vu que ce n'était ni dans le coeur ni dans le foie, comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages: c'était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la destinée.
— Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de mes amis.
— Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui ouvrent toute une voie prophétique; seulement les savants chaldéens recommandent…
— Recommandent… quoi? demanda René, voyant que la reine hésitait à continuer.
— Recommandent que l'expérience se fasse sur des cerveaux humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la volonté du consultant.
— Hélas! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c'est impossible!
— Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela à la Saint-Barthélemy… hein, René! Quelle riche récolte! Le premier condamné… j'y songerai. En attendant, demeurons dans le cercle du possible… La chambre des sacrifices est-elle préparée?
— Oui, madame.
— Passons-y.
René alluma une bougie faite d'éléments étranges et dont l'odeur, tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse, révélait l'introduction de plusieurs matières: puis éclairant Catherine, il passa le premier dans la cellule.
Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que René allait chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil d'or inquiet.
— Comment procéderons-nous?
— Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre. Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec ceux précédemment obtenus.
— Par où commencerons-nous?
— Par l'expérience du foie.
— C'est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l'animal renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau.
La poule jeta trois cris, et expira après s'être assez longtemps débattue.
— Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort. Puis elle ouvrit le corps.
— Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à gauche, triple mort suivie d'une déchéance. Sais-tu, René, que c'est effrayant?
— Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime coïncideront avec ceux de la première.
René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par- dessus la tête de René, et s'en alla dans son vol éteindre la bougie magique que tenait à la main Catherine.
— Vous le voyez, René, dit la reine. C'est ainsi que s'éteindra notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! … murmura-t-elle tristement.
René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s'était fourré la tête dans l'entonnoir.
— Cette fois, dit Catherine, j'éviterai les cris, car je lui trancherai la tête d'un seul coup.
Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la convulsion suprême, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit pour ne plus se rouvrir.
— Vois-tu! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris, trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois. Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu'à trois. Voyons maintenant les signes de la tête.
Alors Catherine abattit la crête pâlie de l'animal, ouvrit avec précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme d'une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la division de la pulpe cérébrale.
— Toujours, s'écria-t-elle en frappant dans ses deux mains, toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais. Viens et regarde.
René s'approcha.
— Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui désignant un signe.
— Un H, répondit René.
— Combien de fois répété? René compta.
— Quatre, dit-il.
— Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-à-dire Henri IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans ma postérité.
C'était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains sanglantes.
— Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera!
— Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde.
Cependant, bientôt cette expression sombre s'effaça des traits de Catherine à la lumière d'une pensée qui semblait éclore au fond de son cerveau.
— René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n'y a-t-il pas une terrible histoire d'un médecin de Pérouse qui, du même coup, à l'aide d'une pommade, a empoisonné sa fille et l'amant de sa fille?
— Oui, madame.
— Cet amant, c'était? continua Catherine toujours pensive.
— C'était le roi Ladislas, madame.
— Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails sur cette histoire?
— Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René.
— Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le prêterez.
Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte derrière lui.
— Votre Majesté me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux sacrifices? demanda le Florentin.
— Non, René, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue. Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de quelque condamné, et le jour de l'exécution tu en traiteras avec le bourreau.
René s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta sur une chaise, en prit un et le donna à la reine.
Catherine l'ouvrit.
— Qu'est-ce que cela? dit-elle. «De la manière d'élever et de nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils soient braves, vaillants et toujours prêts au vol.»
— Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traité de vénerie fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani. Il était placé à côté de l'autre, relié de la même façon. Je me suis trompé. C'est d'ailleurs un livre très précieux; il n'en existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient à la bibliothèque de Venise, l'autre qui avait été acheté par votre aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que voici.
— Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté; mais n'en ayant pas besoin, je vous le rends.
Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l'autre, tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait reçu.
Cette fois René ne s'était point trompé, c'était bien le livre qu'elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le lui rendit tout ouvert.
Catherine alla s'asseoir à une table, René posa près d'elle la bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut quelques lignes à demi-voix.
— Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je voulais savoir.
Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui devait y mûrir.
René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine, qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres ou lui adressât de nouvelles questions.
Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la bouche et en gardant le silence. Puis s'arrêtant tout à coup devant René en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui d'un oiseau de proie:
— Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.
— Pour qui? demanda René en tressaillant.
— Pour la Sauve.
— Moi, madame, dit René; jamais!
— Jamais?
— Sur mon âme, je vous le jure.
— Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui qui n'est pas renommé par sa constance.
— Qui lui, madame?
— Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils, celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le fils de Jeanne d'Albret.
Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre.
— Il y va donc toujours? demanda René.
— Toujours, dit Catherine.
— J'avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout entier à sa femme.
— Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare contre moi; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses frères, peut-être espère-t-elle être reine de France.
— Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant l'écho du doute terrible de Catherine.
— Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par l'escalier secret, puisqu'elle était sûre d'être seule.
René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se trouvèrent dans la boutique du parfumeur.
— Tu m'avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et pour mes lèvres, René, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que j'ai la peau fort sensible au froid.
— Je m'en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai demain.
— Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures. Pendant la journée je fais mes dévotions.
— Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.
— Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d'un ton indifférent Catherine; et de quelle pâte se sert-elle?
— Pour ses mains?
— Oui, pour ses mains d'abord.
— De pâte à l'héliotrope.
— Et pour ses lèvres?
— Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre Majesté en même temps qu'à elle.
Catherine resta un instant pensive.
— Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant toujours à sa secrète pensée, et il n'y a rien d'étonnant à cette passion du Béarnais.
— Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois du moins. Catherine sourit et haussa les épaules.
— Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais dévouée à un autre qu'à son amant! Tu lui as fait quelque philtre, René.
— Je vous jure que non, madame.
— C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus fraîches et plus roses encore.
René s'approcha d'un rayon et montra à Catherine six petites boîtes d'argent de la même forme, c'est-à-dire rondes, rangées les unes à côté des autres.
— Voilà le seul philtre qu'elle m'ait demandé, dit René; il est vrai, comme le dit Votre Majesté, que je l'ai composé exprès pour elle, car elle a les lèvres si fines et si tendres que le soleil et le vent les gercent également.
Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une pâte du carmin le plus séduisant.
— René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes mains; j'en emporterai avec moi.
René s'éloigna avec la bougie et s'en alla chercher dans un compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant il ne se retourna pas si vite, qu'il ne crût voir que Catherine, par un brusque mouvement, venait de prendre une boîte et de la cacher sous sa mante. Il était trop familiarisé avec ces soustractions de la reine mère pour avoir la maladresse de paraître s'en apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée dans un sac de papier fleurdelisé:
— Voici, madame, dit-il.
— Merci, René! reprit Catherine. Puis, après un moment de silence: Ne porte cet opiat à madame de Sauve que dans huit ou dix jours, je veux être la première à en faire l'essai.
Et elle s'apprêta à sortir.
— Votre Majesté veut-elle que je la reconduise? dit René.
— Jusqu'au bout du pont seulement, répondit Catherine; mes gentilshommes m'attendent là avec ma litière.
Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de la Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une litière sans armoiries attendaient Catherine.
En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de compter ses boîtes d'opiat. Il en manquait une.
XXI L'appartement de Madame de Sauve
Catherine ne s'était pas trompée dans ses soupçons. Henri avait repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de Sauve. D'abord, il avait exécuté cette excursion avec le plus grand secret, puis, peu à peu, il s'était relâché de sa défiance, avait négligé les précautions, de sorte que Catherine n'avait pas eu de peine à s'assurer que la reine de Navarre continuait d'être de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.
Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de l'appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par Dariole au roi de Navarre s'est hermétiquement refermée sur lui, de sorte que cet appartement, théâtre des mystérieuses amours du Béarnais, nous est complètement inconnu.
Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent à leurs commensaux dans les palais qu'ils habitent, afin de les avoir à leur portée, était plus petit et moins commode que n'eût certainement été un logement situé par la ville. Il était, comme on le sait déjà, placé au second, à peu près au-dessus de celui de Henri, et la porte s'en ouvrait sur un corridor dont l'extrémité était éclairée par une fenêtre ogivale à petits carreaux enchâssés de plomb, laquelle, même dans les plus beaux jours de l'année, ne laissait pénétrer qu'une lumière douteuse. Pendant l'hiver, dès trois heures de l'après-midi, on était obligé d'y allumer une lampe, qui, ne contenant, été comme hiver, que la même quantité d'huile, s'éteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait ainsi, depuis que les jours d'hiver étaient arrivés, une plus grande sécurité aux deux amants.
Une petite antichambre tapissée de damas de soie à larges fleurs jaunes, une chambre de réception tendue de velours bleu, une chambre à coucher, dont le lit à colonnes torses et à rideau de satin cerise enchâssait une ruelle ornée d'un miroir garni d'argent et de deux tableaux tirés des amours de Vénus et d'Adonis; tel était le logement, aujourd'hui l'on dirait le nid, de la charmante fille d'atours de la reine Catherine de Médicis.
En cherchant bien on eût encore, en face d'une toilette garnie de tous ses accessoires, trouvé, dans un coin sombre de cette chambre, une petite porte ouvrant sur une espèce d'oratoire, où, exhaussé sur deux gradins, s'élevait un prie-Dieu. Dans cet oratoire étaient pendues à la muraille, et comme pour servir de correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parlé, trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalté. Entre ces peintures étaient suspendues, à des clous dorés, des armes de femme; car, à cette époque de mystérieuses intrigues, les femmes portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s'en servaient aussi habilement qu'eux.
Ce soir-là, qui était le lendemain du jour où s'étaient passées chez maître René les scènes que nous avons racontées, madame de Sauve, assise dans sa chambre à coucher sur un lit de repos, racontait à Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme preuve de ces craintes et de cet amour le dévouement qu'elle avait montré dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint- Barthélemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passée chez sa femme.
Henri, de son côté, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de Sauve était charmante ce soir-là dans son simple peignoir de batiste, et Henri était très reconnaissant.
Au milieu de tout cela, comme Henri était réellement amoureux, il était rêveur. De son côté madame de Sauve, qui avait fini par adopter de tout son coeur cet amour commandé par Catherine, regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux étaient d'accord avec ses paroles.
— Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant cette nuit passée dans le cabinet de Sa Majesté la reine de Navarre, avec M. de La Mole à vos pieds, n'avez-vous pas regretté que ce digne gentilhomme se trouvât entre vous et la chambre à coucher de la reine?
— Oui, en vérité, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument passer par cette chambre pour aller à celle où je me trouve si bien, et où je suis si heureux en ce moment.
Madame de Sauve sourit.
— Et vous n'y êtes pas rentré depuis?
— Que les fois que je vous ai dites.
— Vous n'y rentrerez jamais sans me le dire?
— Jamais.
— En jureriez-vous?
— Oui, certainement, si j'étais encore huguenot, mais…
— Mais quoi?
— Mais la religion catholique, dont j'apprends les dogmes en ce moment, m'a appris qu'on ne doit jamais jurer.
— Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tête.
— Mais à votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous interrogeais, répondriez-vous à mes questions?
— Sans doute, répondit la jeune femme. Moi je n'ai rien à vous cacher.
— Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois comment il se fait qu'après cette résistance désespérée qui a précédé mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui suis un gauche Béarnais, un provincial ridicule, un prince trop pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa couronne?
— Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l'énigme que cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays! Henri, ne demandez jamais à une femme pourquoi elle vous aime; contentez-vous de lui demander: M'aimez-vous?
— M'aimez-vous, Charlotte? demanda Henri.
— Je vous aime, répondit madame de Sauve avec un charmant sourire et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.
Henri retint cette main.
— Mais, reprit-il poursuivant sa pensée, si je l'avais deviné ce mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans, du moins relativement à vous, Charlotte?
Madame de Sauve rougit.
— Vous m'aimez, continua Henri; par conséquent je n'ai pas autre chose à vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque chose. Adam, au milieu du paradis, ne s'est pas trouvé complètement heureux, et il a mordu à cette misérable pomme qui nous a donné à tous ce besoin de curiosité qui fait que chacun passe sa vie à la recherche d'un inconnu quelconque. Dites-moi, ma mie, pour m'aider à trouver le mien, n'est-ce point la reine Catherine qui vous a dit d'abord de m'aimer?
— Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la reine mère.
— Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance à laquelle madame de Sauve fut trompée elle-même, c'était bon autrefois de me défier d'elle, cette bonne mère, quand nous étions mal ensemble; mais maintenant que je suis le mari de sa fille…
— Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de jalousie.
— Parlez bas à votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que voulait-on? que je me fisse catholique, à ce qu'il paraît. Eh bien, la grâce m'a touché; et, par l'intercession de saint Barthélemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille comme de bons frères, comme de bons chrétiens.
— Et la reine Marguerite?
— La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui nous unit tous.
— Mais vous m'avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en récompense de ce que j'avais été dévouée pour elle, avait été généreuse pour moi. Si vous m'avez dit vrai, si cette générosité, pour laquelle je lui ai voué une si grande reconnaissance, est réelle, elle n'est qu'un lien de convention facile à briser. Vous ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n'en avez imposé à personne avec cette prétendue intimité.
— Je m'y repose cependant, et c'est depuis trois mois l'oreiller sur lequel je dors.
— Alors, Henri, s'écria madame de Sauve, c'est que vous m'avez trompée, c'est que véritablement madame Marguerite est votre femme.
Henri sourit.
— Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voilà de ces sourires qui m'exaspèrent, et qui font que, tout roi que vous êtes, il me prend parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.
— Alors, dit Henri, j'arrive donc à en imposer sur cette prétendue intimité, puisqu'il y a des moments où, tout roi que je suis, vous voulez m'arracher les yeux, parce que vous croyez qu'elle existe!
— Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-même ne sait pas ce que vous pensez.
— Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d'abord de m'aimer, que votre coeur vous l'a dit ensuite, et que, quand ces deux voix vous parlent, vous n'entendez que celle de votre coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon âme, et même c'est pour cela que lorsque j'aurais des secrets, je ne vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien entendu… car l'amitié de la reine est changeante, c'est celle d'une belle mère.
Ce n'était point là le compte de Charlotte; il lui semblait que ce voile qui s'épaississait entre elle et son amant toutes les fois qu'elle voulait sonder les abîmes de ce coeur sans fond, prenait la consistance d'un mur et les séparait l'un de l'autre. Elle sentit donc les larmes envahir ses yeux à cette réponse, et comme en ce moment dix heures sonnèrent:
— Sire, dit Charlotte, voici l'heure de me reposer; mon service m'appelle de très bon matin demain chez la reine mère.
— Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.
— Henri, je suis triste. Étant triste, vous me trouveriez maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m'aimeriez plus. Vous voyez bien qu'il vaut mieux que vous vous retiriez.
— Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l'exigez, Charlotte; seulement, ventre-saint-gris! vous m'accorderez bien la faveur d'assister à votre toilette!
— Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre en y assistant?
— Charlotte, répliqua Henri sérieux, il avait été convenu entre nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce soir, ce me semble, nous n'avons parlé que d'elle.
Madame de Sauve soupira, et elle alla s'asseoir devant sa toilette. Henri prit une chaise, la traîna jusqu'à celle qui servait de siège à sa maîtresse, et mettant un genou dessus en s'appuyant au dossier:
— Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de poudre, que de fioles, que de cassolettes!
— Cela paraît beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant c'est trop peu, puisque je n'ai pas encore, avec tout cela, trouvé le moyen de régner seule sur le coeur de Votre Majesté.
— Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu'est- ce que ce petit pinceau si fin, si délicat? Ne serait-ce pas pour peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?
— Oui, Sire, répondit madame de Sauve en souriant, et vous avez deviné du premier coup.
— Et ce joli petit râteau d'ivoire?
— C'est pour tracer la ligne des cheveux.
— Et cette charmante petite boîte d'argent au couvercle ciselé?
— Oh! cela, c'est un envoi de René, Sire, c'est le fameux opiat qu'il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces lèvres que Votre Majesté a la bonté de trouver quelquefois assez douces.
Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante femme dont le front s'éclaircissait à mesure qu'on la remettait sur le terrain de la coquetterie, appuya ses lèvres sur celles que la baronne regardait avec attention dans son miroir.
Charlotte porta la main à la boîte qui venait d'être l'objet de l'explication ci-dessus, sans doute pour montrer à Henri de quelle façon s'employait la pâte vermeille, lorsqu'un coup sec frappé à la porte de l'antichambre fit tressaillir les deux amants.
— On frappe, madame, dit Dariole en passant la tête par l'ouverture de la portière.
— Va t'informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.
Henri et Charlotte se regardèrent avec inquiétude, et Henri songeait à se retirer dans l'oratoire où déjà plus d'une fois il avait trouvé un refuge, lorsque Dariole reparut.
— Madame, dit-elle, c'est maître René le parfumeur.
À ce nom, Henri fronça le sourcil et se pinça involontairement les lèvres.
— Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.
— Non pas! dit Henri; maître René ne fait rien sans avoir auparavant songé à ce qu'il fait; s'il vient chez vous, c'est qu'il a des raisons d'y venir.
— Voulez-vous vous cacher alors?
— Je m'en garderai bien, dit Henri, car maître René sait tout, et maître René sait que je suis ici.
— Mais Votre Majesté n'a-t-elle pas quelque raison pour que sa présence lui soit douloureuse?