Front matter (continued 2)
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— Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il recevait les voyageurs.
— Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main à son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc de Guise et j'accours. À quoi puis-je vous être bon, mes gentilshommes?
— Ah! ah! ce mot magique, à ce qu'il paraît, car d'insolent te voilà devenu obséquieux. Mordi! maître, maître… comment t'appelles-tu?
— Maître La Hurière, répondit l'hôte s'inclinant.
— Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te rendre si poli?
— Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La Hurière. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand Henri est notre idole, à nous autres Parisiens.
— Quel Henri? demanda La Mole.
— Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste.
— Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite à ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri de Condé, qui a bien aussi son mérite.
— Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l'hôte.
— Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n'en pas médire devant moi.
L'hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à Coconnas:
— Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour…?
— Pour quoi? demanda Coconnas.
— Pour la fête, répondit l'hôte avec un singulier sourire.
— Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en regorge, de fêtes, à ce que j'ai entendu dire; du moins on ne parle que de bals, de festins, de carrousels. Ne s'amuse-t-on pas beaucoup à Paris, hein?
— Mais modérément, monsieur, jusqu'à présent du moins, répondit l'hôte; mais on va s'amuser, je l'espère.
— Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.
— Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit brusquement La Hurière; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont peut-être de la religion?
— Moi, de la religion! s'écria Coconnas; allons donc! je suis catholique comme notre saint-père le pape.
La Hurière se retourna vers La Mole comme pour l'interroger; mais ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point à propos d'y répondre autrement que par une autre question.
— Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre, maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-vous M. l'amiral? J'ai entendu dire que M. l'amiral jouissait de quelque faveur à la cour; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir où il loge.
— Il logeait rue de Béthisy, monsieur, ici à droite, répondit l'hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s'empêcher de devenir extérieure.
— Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc déménagé?
— Oui, de ce monde peut-être.
— Qu'est-ce à dire? s'écrièrent ensemble les deux gentilshommes, l'amiral déménagé de ce monde!
— Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l'hôte avec un malin sourire, vous êtes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?
— Quoi cela?
— Qu'avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain- l'Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l'amiral a reçu un coup d'arquebuse.
— Et il est tué? s'écria La Mole.
— Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux doigts; mais on espère que les balles étaient empoisonnées.
— Comment, misérable! s'écria La Mole, on espère! …
— Je veux dire qu'on croit, reprit l'hôte; ne nous fâchons pas pour un mot: la langue m'a fourché.
Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira la langue à Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste d'un coup d'oeil d'intelligence.
— En vérité! dit Coconnas rayonnant.
— En vérité! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse.
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, messieurs, répondit l'hôte.
— En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un moment. Y trouverai-je le roi Henri?
— C'est possible, puisqu'il y loge.
— Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le duc de Guise?
— C'est probable, car je viens de le voir passer il n'y a qu'un instant, avec deux cents gentilshommes.
— Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.
— Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
— Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maître La Hurière.
— Ah! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi de Navarre.
— Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
— Et moi, dit l'hôte, après avoir suivi des yeux les deux gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais fourbir ma salade, émécher mon arquebuse et affiler ma pertuisane. On ne sait pas ce qui peut arriver.
V Du Louvre en particulier et de la vertu en général
Les deux gentilshommes, renseignés par la première personne qu'ils rencontrèrent, prirent la rue d'Averon, la rue Saint-Germain- l'Auxerrois, et se trouvèrent bientôt devant le Louvre, dont les tours commençaient à se confondre dans les premières ombres du soir.
— Qu'avez-vous donc? demanda Coconnas à La Mole, qui, arrêté à la vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts- levis, ces fenêtres étroites et ces clochetons aigus qui se présentaient tout à coup à ses yeux.
— Ma foi, je n'en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi ce palais me paraît sombre, et, dirai-je? terrible!
— Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m'arrive, mais je suis d'une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de voyage. Mais, bah! on a l'air cavalier. Puis, mes ordres me recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque j'aurai ponctuellement obéi.
Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin agités chacun des sentiments qu'ils avaient exprimés.
Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient doublés. Nos deux voyageurs furent donc d'abord assez embarrassés. Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était une espèce de talisman près des Parisiens, s'approcha d'une sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si, grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre.
Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire; cependant, il demanda à Coconnas s'il n'avait point le mot d'ordre.
Coconnas fut forcé d'avouer qu'il ne l'avait point.
— Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. À ce moment, un homme qui causait avec l'officier du poste, et qui, tout en causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre, interrompit son entretien, et, venant à lui:
— Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise? dit-il.
— Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant.
— Imbossible! le dugue il être chez le roi.
— Cependant j'ai une lettre d'avis pour me rendre à Paris.
— Ah! fous afre eine lettre d'afis?
— Oui, et j'arrive de fort loin.
— Ah! fous arrife de fort loin?
— J'arrive du Piémont.
— Pien! pien! C'est autre chose. Et fous fous abbelez…?
— Le comte Annibal de Coconnas.
— Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.
— Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se parlant à lui-même; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me conduire chez le roi de Navarre.
— Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en étendant la main vers Coconnas qui hésitait.
— Mordi! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je ne sais si je dois… Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, moi, monsieur.
— Je suis Pesme. J'abbartiens à M. le dugue de Gouise.
— Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom là.
— C'est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La prononciation vous trompe, voilà tout. Donnez votre lettre à monsieur, allez, j'en réponds.
— Ah! monsieur de Besme, s'écria Coconnas, je le crois bien si je vous connais! … comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on veut être fidèle.
— Pien, pien, dit de Besme, il n'y afre pas besoin d'exguses.
— Ma foi, monsieur, dit La Mole en s'approchant à son tour, puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?
— Comment fous abbelez-vous?
— Le comte Lerac de La Mole.
— Le gonte Lerag de La Mole.
— Oui.
— Che ne gonnais pas.
— Il est tout simple que je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas, j'arrive ce soir de bien loin.
— Et t'où arrifez-vous?
— De Provence.
— Avec eine lettre?
— Oui, avec une lettre.
— Pourmonsir de Gouise?
— Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.
— Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, répondit Besme avec un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.
Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans le Louvre en faisant signe à Coconnas de le suivre.
La Mole demeura seul.
Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle à celle qui avait donné passage à Besme et à Coconnas, sortit une troupe de cavaliers d'une centaine d'hommes.
— Ah! ah! dit la sentinelle à son camarade, c'est de Mouy et ses huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de l'assassin de l'amiral; et comme c'est déjà lui qui a tué le père de Mouy, le fils fera d'une pierre deux coups.
— Pardon, fit La Mole s'adressant au soldat, mais n'avez-vous pas dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy?
— Oui-da, mon gentilhomme.
— Et que ceux qui l'accompagnaient étaient…
— Étaient des parpaillots… Je l'ai dit.
— Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris employé par la sentinelle. Voilà tout ce que je voulais savoir.
Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers:
— Monsieur, dit-il en l'abordant, j'apprends que vous êtes monsieur de Mouy.
— Oui, monsieur, répondit l'officier avec politesse.
— Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m'enhardit à m'adresser à vous, monsieur, pour vous demander un service.
— Lequel, monsieur?… Mais, d'abord, à qui ai-je l'honneur de parler?
— Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluèrent.
— Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy.
— Monsieur, j'arrive d'Aix, porteur d'une lettre de M. d'Auriac, gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées… Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer au Louvre?
— Rien de plus facile que d'entrer au Louvre, monsieur, répliqua de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop occupé à cette heure pour vous recevoir. Mais n'importe, si vous voulez me suivre, je vous conduirai jusqu'à son appartement. Le reste vous regarde.
— Mille fois merci!
— Venez, monsieur, dit de Mouy.
de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son laquais, s'achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la porte de l'appartement du roi:
— Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole, il se retira. La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui. L'antichambre était vide, une des portes intérieures était ouverte.
Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.
Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond silence régnait dans cette partie du Louvre.
— Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévère? On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.
Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la première fois.
— Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je finisse par rencontrer quelqu'un. Et il s'engagea dans le couloir, qui allait toujours s'assombrissant.
Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il était entré s'ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et éclairant une femme d'une taille imposante, d'un maintien majestueux, et surtout d'une admirable beauté.
La lumière porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La femme s'arrêta, de son côté, comme La Mole s'était arrêté du sien.
— Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d'une voix qui bruit à ses oreilles comme une musique délicieuse.
— Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l'obligeance de me conduire jusqu'ici, et je cherchais le roi de Navarre.
— Sa Majesté n'est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez son beau frère. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire à la reine…
— Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu'un daignait me conduire devant elle.
— Vous y êtes, monsieur.
— Comment! s'écria La Mole.
— Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d'effroi que la reine sourit.
— Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m'attend chez la reine mère.
— Oh! madame, si vous êtes si instamment attendue, permettez-moi de m'éloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce moment. Je suis incapable de rassembler deux idées; votre vue m'a ébloui. Je ne pense plus, j'admire.
Marguerite s'avança pleine de grâce et de beauté vers ce jeune homme qui, sans le savoir, venait d'agir en courtisan raffiné.
— Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J'attendrai et l'on m'attendra.
— Oh! pardonnez-moi, madame, si je n'ai point salué d'abord Votre Majesté avec tout le respect qu'elle a le droit d'attendre d'un de ses plus humbles serviteurs, mais…
— Mais, continua Marguerite, vous m'aviez prise pour une de mes femmes.
— Non, madame, mais pour l'ombre de la belle Diane de Poitiers. On m'a dit qu'elle revenait au Louvre.
— Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m'inquiète plus de vous, et vous ferez fortune à la cour. Vous aviez une lettre pour le roi, dites-vous? C'était fort inutile. Mais, n'importe, où est- elle? Je la lui remettrai… Seulement, hâtez-vous, je vous prie.
En un clin d'oeil La Mole écarta les aiguillettes de son pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée dans une enveloppe de soie.
Marguerite prit la lettre et regarda l'écriture.
— N'êtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
— Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fût connu de Votre Majesté?
— Je l'ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frère le duc d'Alençon. Je sais que vous êtes attendu.
Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et qui était encore tiède de la chaleur de sa poitrine. La Mole suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.
— Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au- dessous, et attendez jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un de la part du roi de Navarre ou du duc d'Alençon. Un de mes pages va vous conduire.
À ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea contre la muraille. Mais le passage était si étroit, et le vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie effleura l'habit du jeune homme, tandis qu'un parfum pénétrant s'épandait là où elle avait passé.
La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu'il allait tomber, chercha un appui contre le mur.
Marguerite disparut comme une vision.
— Venez-vous, monsieur? dit le page chargé de conduire La Mole dans la galerie inférieure.
— Oh! oui, oui, s'écria La Mole enivré, car comme le jeune homme lui indiquait le chemin par lequel venait de s'éloigner Marguerite, il espérait, en se hâtant, la revoir encore.
En effet en arrivant au haut de l'escalier, il l'aperçut à l'étage inférieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fût arrivé jusqu'à elle, Marguerite ayant relevé la tête, il put la voir encore une fois.
— Oh! dit-il, en suivant le page, ce n'est pas une mortelle, c'est une déesse; et, comme dit Virgilius Maro:
Et vera incessu patuit dea.
_— _Eh bien? demanda le jeune page.
— Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.
Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit une première porte, puis une seconde et s'arrêtant sur le seuil:
— Voici l'endroit où vous devez attendre, lui dit-il.
La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derrière lui.
La galerie était vide, à l'exception d'un gentilhomme qui se promenait, et qui, de son côté, paraissait attendre.
Déjà le soir commençait à faire tomber de larges ombres du haut des voûtes, et, quoique les deux hommes fussent à peine à vingt pas l'un de l'autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La Mole s'approcha.
— Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu'à quelques pas du second gentilhomme, c'est M. le comte de Coconnas que je retrouve ici.
Au bruit de ses pas, le Piémontais s'était déjà retourné, et le regardait avec le même étonnement qu'il en était regardé.
— Mordi! s'écria-t-il, c'est M. de La Mole, ou le diable m'emporte! Ouf! que fais-je donc là! je jure chez le roi; mais bah! il paraît que le roi jure bien autrement encore que moi, et jusque dans les églises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?…
— Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?
— Oui. C'est un charmant Allemand que ce M. de Besme… Et vous, qui vous a servi de guide?
— M. de Mouy… Je vous disais bien que les huguenots n'étaient pas trop mal en cour non plus… Et avez-vous rencontré M. de Guise?
— Non, pas encore… Et vous, avez-vous obtenu votre audience du roi de Navarre?
— Non; mais cela ne peut tarder. On m'a conduit ici, et l'on m'a dit d'attendre.
— Vous verrez qu'il s'agit de quelque grand souper, et que nous serons côte à côte au festin. Quel singulier hasard, en vérité! Depuis deux heures le sort nous marie… Mais qu'avez-vous? vous semblez préoccupé…
— Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il demeurait toujours comme ébloui par la vision qui lui était apparue; non, mais le lieu où nous nous trouvons fait naître dans mon esprit une foule de réflexions.
— Philosophiques, n'est-ce pas? c'est comme moi. Quand vous êtes entré, justement, toutes les recommandations de mon précepteur me revenaient à l'esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous Plutarque?
— Comment donc! dit La Mole en souriant, c'est un de mes auteurs favoris.
— Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me paraît pas s'être abusé quand il compare les dons de la nature à des fleurs brillantes, mais éphémères, tandis qu'il regarde la vertu comme une plante balsamique d'un impérissable parfum et d'une efficacité souveraine pour la guérison des blessures.
— Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La Mole en regardant fixement son interlocuteur.
— Non pas; mais mon précepteur le savait, et il m'a fort recommandé, lorsque je serais à la cour, de discourir sur la vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirassé sur ce sujet, je vous en avertis. À propos, avez-vous faim?
— Non.
— Il me semblait cependant que vous teniez à la volaille embrochée de la Belle-Étoile; moi, je meurs d'inanition.
— Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion d'utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre admiration pour Plutarque, car ce grand écrivain dit quelque part: Il est bon d'exercer l'âme à la douleur et l'estomac à la faim. Prepon esti tên men psuchên odunê, ton de gastéra semô askeïn.
_— _Ah ça! vous le savez donc, le grec? s'écria Coconnas stupéfait.
— Ma foi, oui! répondit La Mole; mon précepteur me l'a appris, à moi.
— Mordi! comte, votre fortune est assurée en ce cas; vous ferez des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la reine Marguerite.
— Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore parler gascon avec le roi de Navarre.
En ce moment, l'issue de la galerie qui aboutissait chez le roi s'ouvrit; un pas retentit, on vit dans l'obscurité une ombre s'approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps était celui de M. de Besme.
Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaître le sien, et fit signe à Coconnas de le suivre.
Coconnas salua de la main La Mole.
De Besme conduisit Coconnas à l'extrémité de la galerie, ouvrit une porte, et se trouva avec lui sur la première marche d'un escalier.
Arrivé là, il s'arrêta, et regardant tout autour de lui, puis en haut, puis en bas:
— Monsir de Gogonnas, dit-il, où temeurez-fous?
— À l'auberge de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec.
— Pon, pon! être à teux pas t'izi… Rentez-fous fite à fotre hodel, et ste nuit… Il regarda de nouveau autour de lui.
— Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.
— Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche à fotre jabeau. Li mot di basse, il sera Gouise. Chut! pouche glose.
— Mais à quelle heure dois-je venir?
— Gand fous ententrez le doguesin.
— Comment, le doguesin? demanda Coconnas.
— Foui, le doguesin: pum! pum! …
— Ah! le tocsin?
— Oui, c'être cela que che tisais.
— C'est bien! on y sera, dit Coconnas.
Et saluant de Besme, il s'éloigna en se demandant tout bas:
— Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi sonnera-t-on le tocsin? N'importe! je persiste dans mon opinion: c'est un charmant Tédesco que M. de Besme. Si j'attendais le comte de La Mole?… Ah! ma foi, non; il est probable qu'il soupera avec le roi de Navarre.
Et Coconnas se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec, où l'attirait comme un aimant l'enseigne de la Belle-Étoile.
Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux appartements du roi de Navarre s'ouvrit, et un page s'avança vers M. de La Mole.
— C'est bien vous qui êtes le comte de La Mole? dit-il.
— C'est moi-même.
— Où demeurez-vous?
— Rue de l'Arbre-Sec, à la Belle-Étoile.
— Bon! c'est à la porte du Louvre. Écoutez… Sa Majesté vous fait dire qu'elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-être cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain matin vous n'aviez pas reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.
— Mais si la sentinelle me refuse la porte?
— Ah! c'est juste… Le mot de passe est Navarre; dites ce mot, et toutes les portes s'ouvriront devant vous.
— Merci.
— Attendez, mon gentilhomme; j'ai ordre de vous reconduire jusqu'au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.
— À propos, et Coconnas? se dit La Mole à lui-même quand il se trouva hors du palais. Oh! il sera resté à souper avec le duc de Guise.
Mais en rentrant chez maître La Hurière, la première figure qu'aperçut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attablé devant une gigantesque omelette au lard.
— Oh! oh! s'écria Coconnas en riant aux éclats, il paraît que vous n'avez pas plus dîné chez le roi de Navarre que je n'ai soupé chez M. de Guise.
— Ma foi, non.
— Et la faim vous est-elle venue?
— Je crois que oui.
— Malgré Plutarque?
— Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un autre endroit: «Qu'il faut que celui qui a partage avec celui qui n'a pas.» Voulez-vous, pour l'amour de Plutarque, partager votre omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?
— Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c'est bon quand on est au Louvre, qu'on craint d'être écouté et qu'on a l'estomac vide. Mettez-vous là, et soupons.
— Allons, je vois que décidément le sort nous a faits inséparables. Couchez-vous ici?
— Je n'en sais rien.
— Ni moi non plus.
— En tout cas je sais bien où je passerai la nuit, moi.
— Où cela?
— Où vous la passerez vous-même, c'est immanquable.
Et tous deux se mirent à rire, en faisant de leur mieux honneur à l'omelette de maître La Hurière.
VI La dette payée
Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La Mole n'avait pas été reçu par le roi de Navarre, pourquoi M. de Coconnas n'avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et du chevreuil, soupaient à l'hôtel de la Belle-Étoile avec une omelette au lard, il faut qu'il ait la complaisance de rentrer avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue à l'entrée de la grande galerie.
Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de Guise, qu'elle n'avait pas revu depuis la nuit de ses noces, était dans le cabinet du roi. À cet escalier que descendait Marguerite, il y avait une issue. À ce cabinet où était M. de Guise, il y avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient toutes deux à un corridor, lequel corridor conduisait lui-même aux appartements de la reine mère Catherine de Médicis.
Catherine de Médicis était seule, assise près d'une table, le coude appuyé sur un livre d'heures entr'ouvert, et la tête posée sur sa main encore remarquablement belle, grâce au cosmétique que lui fournissait le Florentin René, qui réunissait la double charge de parfumeur et d'empoisonneur de la reine mère.
La veuve de Henri II était vêtue de ce deuil qu'elle n'avait point quitté depuis la mort de son mari. C'était à cette époque une femme de cinquante-deux à cinquante-trois ans à peu près, qui conservait, grâce à son embonpoint plein de fraîcheur, les traits de sa première beauté. Son appartement, comme son costume, était celui d'une veuve. Tout y était d'un caractère sombre: étoffes, murailles, meubles. Seulement, au-dessus d'une espèce de dais couvrant un fauteuil royal, où pour le moment dormait couchée la petite levrette favorite de la reine mère, laquelle lui avait été donnée par son gendre Henri de Navarre et avait reçu le nom mythologique de Phébé, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel entouré de cette devise grecque que le roi François Ier lui avait donnée: Phôs pherei ê de kai aïthzên, et qui peut se traduire par ce vers français:
Il porte la lumière et la sérénité.
Tout à coup, et au moment où la reine mère paraissait plongée au plus profond d'une pensée qui faisait éclore sur ses lèvres peintes avec du carmin un sourire lent et plein d'hésitation, un homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage pâle en disant:
— Tout va mal. Catherine leva la tête et reconnut le duc de Guise.
— Comment, tout va mal! répondit-elle. Que voulez-vous dire, Henri?
— Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffé de ses huguenots maudits, et que, si nous attendons son congé pour exécuter la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et peut-être toujours.
— Qu'est-il donc arrivé? demanda Catherine en conservant ce visage calme qui lui était habituel, et auquel elle savait cependant si bien, selon l'occasion, donner les expressions les plus opposées.
— Il y a que tout à l'heure, pour la vingtième fois, j'ai entamé avec Sa Majesté cette question de savoir si l'on continuerait de supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de leur amiral, messieurs de la religion.
— Et que vous a répondu mon fils? demanda Catherine.
— Il m'a répondu: «Monsieur le duc, vous devez être soupçonné du peuple comme auteur de l'assassinat commis sur mon second père monsieur l'amiral; défendez-vous comme il vous plaira. Quant à moi, je me défendrai bien moi-même si l'on m'insulte…» Et sur ce il m'a tourné le dos pour aller donner à souper à ses chiens.
— Et vous n'avez point tenté de le retenir?
— Si fait. Mais il m'a répondu avec cette voix que vous lui connaissez et en me regardant de ce regard qui n'est qu'à lui: «Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des hommes pour que je les fasse attendre…» Sur quoi je suis venu vous prévenir.
— Et vous avez bien fait, dit la reine mère.
— Mais que résoudre?
— Tenter un dernier effort.
— Et qui l'essaiera?
— Moi. Le roi est-il seul?
— Non! Il est avec M. de Tavannes.
— Attendez-moi ici. Ou plutôt suivez-moi de loin. Catherine se leva aussitôt et prit le chemin de la chambre où se tenaient, sur des tapis de Turquie et des coussins de velours, les lévriers favoris du roi. Sur des perchoirs scellés dans la muraille étaient deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grièche avec laquelle Charles IX s'amusait à voler les petits oiseaux dans le jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu'on commençait à bâtir. Pendant le chemin la reine mère s'était arrangé un visage pâle et plein d'angoisse, sur lequel roulait une dernière ou plutôt une première larme.
Elle s'approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait à ses chiens des fragments de gâteaux coupés en portions pareilles.
— Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien joué qu'il fit tressaillir le roi.
— Qu'avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement.
— J'ai, mon fils, répondit Catherine, que je vous demande la permission de me retirer dans un de vos châteaux, peu m'importe lequel, pourvu qu'il soit bien éloigné de Paris.
— Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa mère son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si pénétrant.
— Parce que chaque jour je reçois de nouveaux outrages de ceux de la religion, parce qu'aujourd'hui je vous ai entendu menacer par les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus assister à de pareils spectacles.
— Mais enfin, ma mère, dit Charles IX avec une expression pleine de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infâme meurtrier leur avait déjà assassiné le brave M. de Mouy, à ces pauvres gens. Mort de ma vie, ma mère! il faut pourtant une justice dans un royaume.
— Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront à leur manière: sur M. de Guise aujourd'hui, sur moi demain, sur vous plus tard.
— Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un premier accent de doute, vous croyez?
— Eh! mon fils, reprit Catherine, s'abandonnant tout entière à la violence de ses pensées, ne savez-vous pas qu'il ne s'agit plus de la mort de M. François de Guise ou de celle de M. l'amiral, de la religion protestante ou de la religion catholique, mais tout simplement de la substitution du fils d'Antoine de Bourbon au fils de Henri II?
— Allons, allons, ma mère, voici que vous retombez encore dans vos exagérations habituelles! dit le roi.
— Quel est donc votre avis, mon fils?
— D'attendre, ma mère! d'attendre. Toute la sagesse humaine est dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit surtout est celui qui sait attendre.
— Attendez donc; mais moi je n'attendrai pas. Et sur ce, Catherine fit une révérence, et, se rapprochant de la porte, s'apprêta à reprendre le chemin de son appartement. Charles IX l'arrêta.
— Enfin, que faut-il donc faire, ma mère! dit-il, car je suis juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fût content de moi.
Catherine se rapprocha.
— Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui caressait la pie-grièche du roi, et dites au roi ce qu'à votre avis il faut faire.
— Votre Majesté me permet-elle? demanda le comte.
— Dis, Tavannes! dis.
— Que fait Votre Majesté à la chasse quand le sanglier revient sur elle?
— Mordieu! monsieur, je l'attends de pied ferme, dit Charles IX, et je lui perce la gorge avec mon épieu.
— Uniquement pour l'empêcher de vous nuire, ajouta Catherine.
— Et pour m'amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le courage poussé jusqu'à la férocité; mais je ne m'amuserais pas à tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi bien que les catholiques.
— Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu dans la gorge: ils découdront votre trône.
— Bah! vous croyez, madame, dit le roi d'un air qui indiquait qu'il n'ajoutait pas grande foi aux prédictions de sa mère.
— Mais n'avez-vous pas vu aujourd'hui M. de Mouy et les siens?
— Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m'a-t-il demandé qui ne soit pas juste? Il m'a demandé la mort du meurtrier de son père et de l'assassin de l'amiral! Est-ce que nous n'avons pas puni M. de Montgommery de la mort de mon père et de votre époux, quoique cette mort fût un simple accident?
— C'est bien, Sire, dit Catherine piquée, n'en parlons plus. Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui lui donna la force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que Dieu abandonne sans doute à cause de mes péchés, je crains et je cède.
Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites était entré, de demeurer à sa place pour tenter encore un dernier effort.
Charles IX suivit des yeux sa mère, mais sans la rappeler cette fois; puis il se mit à caresser ses chiens en sifflant un air de chasse.
Tout à coup il s'interrompit.
— Ma mère est bien un esprit royal, dit-il; en vérité elle ne doute de rien. Allez donc, d'un propos délibéré, tuer quelques douzaines de huguenots, parce qu'ils sont venus demander justice! N'est-ce pas leur droit après tout?
— Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.
— Ah! vous êtes là, monsieur! dit le roi faisant semblant de l'apercevoir pour la première fois; oui, quelques douzaines; le beau déchet! Ah! si quelqu'un venait me dire: Sire, vous serez débarrassé de tous vos ennemis à la fois, et demain il n'en restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors, je ne dis pas!
— Et bien, Sire.
— Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la au perchoir. Ce n'est pas une raison, parce qu'elle porte le nom de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la caresse.
Tavannes remit la pie sur son bâton, et s'amusa à rouler et à dérouler les oreilles d'un lévrier.
— Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l'on disait à Votre Majesté: Sire, Votre Majesté sera délivrée demain de tous ses ennemis.
— Et par l'intercession de quel saint ferait-on ce miracle?
— Sire, nous sommes aujourd'hui le 24 août, ce serait donc par l'intercession de saint Barthélemy.
— Un beau saint, dit le roi, qui s'est laissé écorcher tout vif!
— Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir gardé rancune à ses bourreaux.
— Et c'est vous, mon cousin, dit le roi, c'est vous qui avec votre jolie petite épée à poignée d'or, tuerez d'ici à demain dix mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous êtes plaisant, monsieur de Guise!
Et le roi éclata de rire, mais d'un rire si faux, que l'écho de la chambre le répéta d'un ton lugubre.
— Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant malgré lui au bruit de ce rire qui n'avait rien d'humain. Un signe, et tout est prêt. J'ai les Suisses, j'ai onze cents gentilshommes, j'ai les chevau-légers, j'ai les bourgeois: de son côté, Votre Majesté a ses gardes, ses amis, sa noblesse catholique… Nous sommes vingt contre un.
— Eh bien, puisque vous êtes si fort, mon cousin, pourquoi diable venez-vous me rebattre les oreilles de cela?… Faites sans moi, faites! …
Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portière se souleva et Catherine reparut.
— Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cédera.
Et la portière retomba sur Catherine sans que Charles IX la vît ou du moins fit semblant de la voir.
— Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en agissant comme je le désire, je serai agréable à Votre Majesté.
— En vérité, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la gorge; mais je résisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi?
— Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez demain.
— Ah çà! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de Navarre, le prince de Condé… dans mon Louvre! … Ah! Puis il ajouta d'une voix à peine intelligible:
— Dehors, je ne dis pas.
— Sire, s'écria le duc, ils sortent ce soir pour faire débauche avec le duc d'Alençon, votre frère.
— Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien jouée, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens, Actéon, viens.
Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter davantage, et rentra chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi incertains qu'auparavant.
Cependant une scène d'un autre genre se passait chez Catherine, qui, après avoir donné au duc de Guise le conseil de tenir bon, était rentrée dans son appartement, où elle avait trouvé réunies les personnes qui, d'ordinaire, assistaient à son coucher.
À son retour Catherine avait la figure aussi riante qu'elle était décomposée à son départ. Peu à peu elle congédia de son air le plus agréable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientôt près d'elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre près de la fenêtre ouverte, regardait le ciel, absorbée dans ses pensées.
Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine mère ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre pensée refoula au fond de sa poitrine les mots prêts à s'échapper de ses lèvres.
Sur ces entrefaites, la portière se souleva et Henri de Navarre parut.
La petite levrette, qui dormait sur le trône, bondit et courut à lui.
— Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que vous soupez au Louvre?
— Non, madame, répondit Henri, nous battons la ville ce soir avec MM. d'Alençon et de Condé. Je croyais presque les trouver occupés à vous faire la cour.
Catherine sourit.
— Allez, messieurs, dit-elle, allez… Les hommes sont bien heureux de pouvoir courir ainsi… N'est-ce pas, ma fille?
— C'est vrai, répondit Marguerite, c'est une si belle et si douce chose que la liberté.
— Cela veut-il dire que j'enchaîne la vôtre, madame? dit Henri en s'inclinant devant sa femme.
— Non, monsieur; aussi ce n'est pas moi que je plains, mais la condition des femmes en général.
— Vous allez peut-être voir M. l'amiral, mon fils? dit Catherine.
— Oui, peut-être.
— Allez-y; ce sera d'un bon exemple, et demain vous me donnerez de ses nouvelles.
— J'irai donc, madame, puisque vous approuvez cette démarche.
— Moi, dit Catherine, je n'approuve rien… Mais qui va là?… Renvoyez, renvoyez.
Henri fit un pas vers la porte pour exécuter l'ordre de Catherine; mais au même instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve montra sa tête blonde.
— Madame, dit-elle, c'est René le parfumeur, que Votre Majesté a fait demander. Catherine lança un regard aussi prompt que l'éclair sur Henri de Navarre.
Le jeune prince rougit légèrement, puis presque aussitôt pâlit d'une manière effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom de l'assassin de sa mère. Il sentit que son visage trahissait son émotion, et alla s'appuyer sur la barre de la fenêtre.
La petite levrette poussa un gémissement. Au même instant deux personnes entraient, l'une annoncée et l'autre qui n'avait pas besoin de l'être. La première était René, le parfumeur, qui s'approcha de Catherine avec toutes les obséquieuses civilités des serviteurs florentins; il tenait une boîte, qu'il ouvrit, et dont on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons.
La seconde était madame de Lorraine, soeur aînée de Marguerite. Elle entra par une petite porte dérobée qui donnait dans le cabinet du roi et, toute pâle et toute tremblante, espérant n'être point aperçue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le contenu de la boîte apportée par René, elle alla s'asseoir à côté de Marguerite, près de laquelle le roi de Navarre se tenait debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche à se remettre d'un éblouissement.
En ce moment Catherine se retourna.
— Ma fille, dit-elle à Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la ville.
Marguerite se leva, et Henri se retourna à moitié. Madame de Lorraine saisit la main de Marguerite.
— Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilité, au nom de M. de Guise, qui vous sauve comme vous l'avez sauvé, ne sortez pas d'ici, n'allez pas chez vous!
— Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se retournant.
— Rien, ma mère.
— Vous avez parlé tout bas à Marguerite.
— Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.
— Et où est-elle, cette belle duchesse?
— Près de son beau-frère M. de Guise.
Catherine regarda les deux femmes de son oeil soupçonneux, et fronçant le sourcil:
— Venez çà, Claude! dit la reine mère. Claude obéit. Catherine lui saisit la main.
— Que lui avez-vous dit? indiscrète que vous êtes! murmura-t-elle en serrant le poignet de sa fille à la faire crier.
— Madame, dit à sa femme Henri, qui, sans entendre, n'avait rien perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite; madame, me ferez-vous l'honneur de me donner votre main à baiser?
Marguerite lui tendit une main tremblante.
— Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour rapprocher ses lèvres de cette main.
— De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus!
Ce ne fut qu'un éclair; mais à la lueur de cet éclair, si rapide qu'elle fût, Henri devina tout un complot.
— Ce n'est pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre qu'un gentilhomme provençal a apportée.
— M. de La Mole?
— Oui.
— Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son pourpoint.
Et passant devant sa femme éperdue, il alla appuyer sa main sur l'épaule du Florentin.
— Eh bien, maître René, dit-il, comment vont les affaires commerciales?
— Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, répondit l'empoisonneur avec son perfide sourire.
— Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le fournisseur de toutes les têtes couronnées de France et de l'étranger.
— Excepté de celle du roi de Navarre, répondit effrontément le Florentin.
— Ventre-saint-gris! maître René, dit Henri, vous avez raison; et cependant ma pauvre mère, qui achetait aussi chez vous, vous a recommandé à moi en mourant, maître René. Venez me voir demain ou après-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures parfumeries.
— Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on dit…
— Que j'ai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit cela, ma mère? est-ce Margot?
— Non, mon fils, dit Catherine, c'est madame de Sauve. En ce moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgré les efforts qu'elle faisait, ne pouvait se contenir, éclata en sanglots. Henri ne se retourna même pas.
— Ma soeur, s'écria Marguerite en s'élançant vers Claude, qu'avez-vous?
— Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes, rien: elle a cette fièvre nerveuse que Mazille lui recommande de traiter avec des aromates.
Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la première fois le bras de sa fille aînée; puis, se retournant vers la cadette:
— Çà, Margot, dit-elle, n'avez-vous pas entendu que, déjà, je vous ai invitée à vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas, je vous l'ordonne.
— Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et pâle, je souhaite une bonne nuit à Votre Majesté.
— Et j'espère que votre souhait sera exaucé. Bonsoir, bonsoir.
Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement à rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas même de son côté.
Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura les yeux fixés sur la duchesse de Lorraine, qui de son côté, sans parler, regardait sa mère les mains jointes.
Henri tournait le dos, mais voyait la scène dans une glace, tout en ayant l'air de friser sa moustache avec une pommade que venait de lui donner René.
— Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours?
— Ah! oui! c'est vrai! s'écria le roi de Navarre. Ah! par ma foi! j'oubliais que le duc d'Alençon et le prince de Condé m'attendent: ce sont ces admirables parfums qui m'enivrent et, je crois, me font perdre la mémoire. Au revoir, madame.
— Au revoir! Demain, vous m'apprendrez des nouvelles de l'amiral, n'est ce pas?
— Je n'aurai garde d'y manquer. Eh bien, Phébé! qu'y a-t-il?
— Phébé! dit la reine mère avec impatience.
— Rappelez-la, madame, dit le Béarnais, car elle ne veut pas me laisser sortir.
La reine mère se leva, prit la petite chienne par son collier et la retint, tandis que Henri s'éloignait le visage aussi calme et aussi riant que s'il n'eût pas senti au fond de son coeur qu'il courait danger de mort.
Derrière lui, la petite chienne lâchée par Catherine de Médicis s'élança pour le rejoindre; mais la porte était refermée, et elle ne put que glisser son museau allongé sous la tapisserie en poussant un hurlement lugubre et prolongé.
— Maintenant, Charlotte, dit Catherine à madame de Sauve, va chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et reviens avec eux pour tenir compagnie à la duchesse de Lorraine qui a ses vapeurs.
VII La nuit du 24 août 1572
Lorsque La Mole et Coconnas eurent achevé leur maigre souper, car les volailles de l'hôtellerie de la Belle-Étoile ne flambaient que sur l'enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses quatre pieds, étendit les jambes, appuya son coude sur la table, et dégustant un dernier verre de vin:
— Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la Mole? demanda-t-il.
— Ma foi! j'en aurais grande envie, monsieur, car il est possible qu'on vienne me réveiller dans la nuit.
— Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, qu'au lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de jouer. Cela fait qu'on nous trouverait tout préparés.
— J'accepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour jouer je possède bien peu d'argent; à peine si j'ai cent écus d'or dans ma valise; et encore, c'est tout mon trésor. Maintenant, c'est à moi de faire fortune avec cela.
— Cent écus d'or! s'écria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi! mais moi, monsieur, je n'en ai que six.
— Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche une bourse qui m'a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait même dire quelque peu boursouflée.
— Ah! ceci, dit Coconnas, c'est pour éteindre une ancienne dette que je suis obligé de payer à un vieil ami de mon père que je soupçonne d'être comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a là cent nobles à la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche; mais ces cent nobles à la rose appartiennent à maître Mercandon; quant à mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l'ai dit, à six écus.
— Comment jouer, alors?
— Et c'est précisément à cause de cela que je voulais jouer. D'ailleurs, il m'était venu une idée.
— Laquelle?
— Nous venons tous deux à Paris dans un même but?
— Oui.
— Nous avons chacun un protecteur puissant?
— Oui.
— Vous comptez sur le vôtre comme je compte sur le mien?
— Oui.
— Eh bien, il m'était venu dans la pensée de jouer d'abord notre argent, puis la première faveur qui nous arrivera, soit de la cour, soit de notre maîtresse…
— En effet, c'est fort ingénieux! dit La Mole en souriant; mais j'avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout entière sur un coup de cartes ou de dés, car de la première faveur qui nous arrivera à vous et à moi découlera probablement notre vie tout entière.
— Eh bien, laissons donc là la première faveur de la cour, et jouons la première faveur de notre maîtresse.
— Je n'y vois qu'un inconvénient, dit La Mole.
— Lequel?
— C'est que je n'ai point de maîtresse, moi.
— Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder à en avoir une! Dieu merci! on n'est point taillé de façon à manquer de femmes.
— Aussi, comme vous dites, n'en manquerez-vous point, monsieur de Coconnas; mais, comme je n'ai point la même confiance dans mon étoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre mon enjeu contre le vôtre. Jouons donc jusqu'à concurrence de vos six écus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous êtes gentilhomme, et votre parole vaut de l'or.
— À la bonne heure! s'écria Coconnas, et voilà qui est parler; vous avez raison, monsieur, la parole d'un gentilhomme vaut de l'or, surtout quand ce gentilhomme a du crédit à la cour. Aussi, croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la première faveur que je devrais recevoir.
— Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne pourrais pas la gagner; car, étant au roi de Navarre, je ne puis rien tenir de M. le duc de Guise.
— Ah! parpaillot! murmura l'hôte tout en fourbissant son vieux casque, je t'avais donc bien flairé. Et il s'interrompit pour faire le signe de la croix.
— Ah çà, décidément, reprit Coconnas en battant les cartes que venait de lui apporter le garçon, vous en êtes donc?…
— De quoi?
— De la religion.
— Moi?
— Oui, vous.
— Eh bien! mettez que j'en sois! dit La Mole en souriant. Avez- vous quelque chose contre nous?
— Oh! Dieu merci, non; cela m'est bien égal. Je hais profondément la huguenoterie, mais je ne déteste pas les huguenots, et puis c'est la mode.
— Oui, répliqua La Mole en riant, témoin l'arquebusade de M. l'amiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades?
— Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu m'importe quoi.
— Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les rangeant dans sa main.
— Oui, jouez et jouez de confiance; car, dussé-je perdre cent écus d'or comme les vôtres, j'aurai demain matin de quoi les payer.
— La fortune vous viendra donc en dormant?
— Non, c'est moi qui irai la trouver.
— Où cela, dites-moi? j'irai avec vous!
— Au Louvre.
— Vous y retournez cette nuit?
— Oui, cette nuit j'ai une audience particulière du grand duc de Guise.
Depuis que Coconnas avait parlé d'aller chercher fortune au Louvre, La Hurière s'était interrompu de fourbir sa salade et s'était venu placer derrière la chaise de La Mole, de manière que Coconnas seul le pût voir, et de là il lui faisait des signes que le Piémontais, tout à son jeu et à sa conversation, ne remarquait pas.
— Eh bien, voilà qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez raison de dire que nous étions nés sous une même étoile. Moi aussi j'ai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce n'est pas avec le duc de Guise, moi, c'est avec le roi de Navarre.
— Avez-vous un mot d'ordre, vous?
— Oui.
— Un signe de ralliement?
— Non.
— Eh bien, j'en ai un, moi. Mon mot d'ordre est… À ces paroles du Piémontais, La Hurière fit un geste si expressif, juste au moment où l'indiscret gentilhomme relevait la tête, que Coconnas s'arrêta pétrifié bien plus de ce geste encore que du coup par lequel il venait de perdre trois écus. En voyant l'étonnement qui se peignait sur le visage de son partner, La Mole se retourna; mais il ne vit pas autre chose que son hôte derrière lui, les bras croisés et coiffé de la salade qu'il lui avait vu fourbir l'instant auparavant.
— Qu'avez-vous donc? dit La Mole à Coconnas. Coconnas regardait l'hôte et son compagnon sans répondre, car il ne comprenait rien aux gestes redoublés de maître La Hurière. La Hurière vit qu'il devait venir à son secours:
— C'est que, dit-il rapidement, j'aime beaucoup le jeu, moi, et comme je m'étais approché pour voir le coup sur lequel vous venez de gagner, monsieur m'aura vu coiffé en guerre, et cela l'aura surpris de la part d'un pauvre bourgeois.
— Bonne figure, en effet! s'écria La Mole en éclatant de rire.
— Eh, monsieur! répliqua La Hurière avec une bonhomie admirablement jouée et un mouvement d'épaule plein du sentiment de son infériorité, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et nous n'avons pas la tournure raffinée. C'est bon pour les braves gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dorés et les fines rapières, et pourvu que nous montions exactement notre garde…
— Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes à son tour, vous montez votre garde?
— Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent d'une compagnie de milice bourgeoise.
Et cela dit, tandis que La Mole était occupé à donner les cartes, La Hurière se retira en posant un doigt sur ses lèvres pour recommander la discrétion à Coconnas, plus interdit que jamais.
Cette précaution fut cause sans doute qu'il perdit le second coup presque aussi rapidement qu'il venait de perdre le premier.
— Eh bien, dit La Mole, voilà qui fait juste vos six écus! Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future?
— Volontiers, dit Coconnas, volontiers.
— Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise?
Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux de La Hurière qui répétaient le même avertissement.
— Oui, dit-il; mais il n'est pas encore l'heure. D'ailleurs, parlons un peu de vous, monsieur de la Mole.
— Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voilà encore en train de vous gagner six écus.
— Mordi! c'est la vérité… On me l'avait toujours dit, que les huguenots avaient du bonheur au jeu. J'ai envie de me faire huguenot, le diable m'emporte!
Les yeux de La Hurière étincelèrent comme deux charbons; mais Coconnas, tout à son jeu, ne les aperçut pas.
— Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la façon dont la vocation vous est venue soit singulière, vous serez le bien reçu parmi nous.
Coconnas se gratta l'oreille.
— Si j'étais sûr que votre bonheur vient de là, dit-il, je vous réponds bien… car, enfin, je ne tiens pas énormément à la messe, moi, et dès que le roi n'y tient pas non plus…
— Et puis… c'est une si belle religion, dit La Mole, si simple, si pure!
— Et puis… elle est à la mode, dit Coconnas, et puis… elle porte bonheur au jeu, car, le diable m'emporte! il n'y a d'as que pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas… il faut que ce soit la religion…
— Vous me devez six écus de plus, dit tranquillement La Mole.
— Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne suis pas content de M. de Guise…
— Eh bien?
— Eh bien, demain je vous demande de me présenter au roi de Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Mélanchthon et que tous les réformistes de la terre.
— Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hôte.
— Oh! c'est vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la cuisine. Mais non, il ne nous écoute pas; il est trop occupé en ce moment.
— Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait l'apercevoir.
— Il cause avec… Le diable m'emporte! c'est lui!
— Qui, lui?
— Cette espèce d'oiseau de nuit avec lequel il causait déjà quand nous sommes arrivés, l'homme au pourpoint jaune et au manteau amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, maître La Hurière! est-ce que vous faites de la politique, par hasard?
Mais cette fois la réponse de maître La Hurière fut un geste si énergique et si impérieux, que, malgré son amour pour le carton peint, Coconnas se leva et alla à lui.
— Qu'avez-vous donc? demanda La Mole.
— Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Hurière saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner. Grégoire! du vin à ces messieurs!
Puis à l'oreille:
— Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congédiez votre compagnon.
La Hurière était si pâle, l'homme jaune si lugubre, que Coconnas ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole:
— Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de m'excuser. Voilà cinquante écus que je perds en un tour de main. Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m'embarrasser.
— Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, à votre aise. D'ailleurs, je ne suis point fâché de me jeter un instant sur mon lit. Maître La Hurière! …
— Monsieur le comte?
— Si l'on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous me réveilleriez. Je serai tout habillé, et par conséquent vite prêt.
— C'est comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son Altesse un seul instant, je vais me préparer le signe. Maître La Hurière, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc.
— Grégoire! cria La Hurière, du papier blanc pour écrire une lettre, des ciseaux pour en tailler l'enveloppe!
— Ah çà, décidément, se dit à lui-même le Piémontais, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire.
— Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hôte, faites-moi l'amitié de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne chance, notre ami!
Et La Mole disparut dans l'escalier tournant, suivi de La Hurière. Alors l'homme mystérieux saisit à son tour le bras de Coconnas, et, l'attirant à lui, il lui dit avec volubilité:
— Monsieur, vous avez failli révéler cent fois un secret duquel dépend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche fût fermée à temps. Un mot de plus, et j'allais vous abattre d'un coup d'arquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, écoutez.
— Mais qui êtes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement? demanda Coconnas.
— Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel?
— Le meurtrier de l'amiral?
— Et du capitaine de Mouy.
— Oui, sans doute.
— Eh bien, le sire de Maurevel, c'est moi.
— Oh! oh! fit Coconnas.
— Écoutez-moi donc.
— Mordi! Je crois bien que je vous écoute.
— Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt à sa bouche. Coconnas demeura l'oreille tendue.
On entendit en ce moment l'hôte refermer la porte d'une chambre, puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir précipitamment du côté des deux interlocuteurs.
Il offrit alors un siège à Coconnas, un siège à Maurevel, et en prenant un troisième pour lui:
— Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez parler.
Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l'Auxerrois. Maurevel compta l'un après l'autre chaque battement de marteau qui retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier se fut éteint dans l'espace:
— Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout hérissé à l'aspect des précautions que prenaient les deux hommes, monsieur, êtes-vous bon catholique?
— Mais je le crois, répondit Coconnas.
— Monsieur, continua Maurevel, êtes-vous dévoué au roi?
— De coeur et d'âme. Je crois même que vous m'offensez, monsieur, en m'adressant une pareille question.
— Nous n'aurons pas de querelle là-dessus; seulement, vous allez nous suivre.
— Où cela?
— Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre fortune et peut-être de votre vie.
— Je vous préviens, monsieur, qu'à minuit j'ai affaire au Louvre.
— C'est justement là que nous allons.
— M. de Guise m'y attend.
— Nous aussi.
— Mais j'ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu mortifié de partager l'honneur de son audience avec le sire de Maurevel et maître La Hurière.
— Nous aussi.
— Mais j'ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de dessous son pourpoint une poignée de croix en étoffe blanche, en donna une à La Hurière, une à Coconnas, et en prit une pour lui. La Hurière attacha la sienne à son casque, Maurevel en fit autant de la sienne à son chapeau.
— Oh çà! dit Coconnas stupéfait, le rendez-vous, le mot d'ordre, le signe de ralliement, c'est donc pour tout le monde?
— Oui, monsieur; c'est-à-dire pour tous les bons catholiques.
— Il y a fête au Louvre alors, banquet royal, n'est-ce pas? s'écria Coconnas, et l'on en veut exclure ces chiens de huguenots?… Bon! bien! à merveille! Il y a assez longtemps qu'ils y paradent.
— Oui, il y a fête au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal, et les huguenots y seront conviés… Il y a plus, ils seront les héros de la fête, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien être des nôtres, nous allons commencer par aller inviter leur principal champion, leur Gédéon, comme ils disent.
— M. l'amiral? s'écria Coconnas.
— Oui, le vieux Gaspard, que j'ai manqué comme un imbécile, quoique j'aie tiré sur lui avec l'arquebuse même du roi.
— Et voilà pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade, j'affilais mon épée et je repassais mes couteaux, dit d'une voix stridente maître La Hurière travesti en guerre.
À ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pâle, car il commençait à comprendre.
— Quoi, vraiment! s'écria-t-il, cette fête, ce banquet… c'est… on va…
— Vous avez été bien long à deviner, monsieur, dit Maurevel, et l'on voit bien que vous n'êtes pas fatigué comme nous des insolences de ces hérétiques.
— Et vous prenez sur vous, dit-il, d'aller chez l'amiral, et de…? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenêtre:
— Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de la rue, derrière l'église, cette troupe qui se range silencieusement dans l'ombre?
— Oui.
— Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maître La Hurière, vous et moi, une croix au chapeau.
— Eh bien?
— Eh bien, ces hommes, c'est une compagnie de Suisses des petits cantons, commandés par Toquenot; vous savez que messieurs des petits cantons sont les compères du roi.
— Oh! oh! fit Coconnas.
— Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le quai; reconnaissez-vous son chef?
— Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout frémissant, je suis à Paris de ce soir seulement.
— Eh bien, c'est celui avec qui vous avez rendez-vous à minuit au Louvre. Voyez, il va vous y attendre.
— Le duc de Guise?
— Lui-même. Ceux qui l'escortent sont Marcel, ex-prévôt des marchands, et J. Choron, prévôt actuel. Les deux derniers vont mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce qu'il va faire.
— Il heurte à chaque porte. Mais qu'y a-t-il donc sur les portes auxquelles il heurte?
— Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille à celle que nous avons à nos chapeaux. Autrefois on laissait à Dieu le soin de distinguer les siens; aujourd'hui nous sommes plus civilisés, et nous lui épargnons cette besogne.
— Mais chaque maison à laquelle il frappe s'ouvre, et de chaque maison sortent des bourgeois armés.
— Il frappera à la nôtre comme aux autres, et nous sortirons à notre tour.
— Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un vieil huguenot! Mordi! c'est honteux! c'est une affaire d'égorgeurs et non de soldats!
— Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous répugnent, vous pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les goûts. Si vous méprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l'épée; car les huguenots ne sont pas gens à se laisser égorger sans se défendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont la vie dure.
— Mais on les tuera donc tous, alors? s'écria Coconnas.
— Tous.
— Par ordre du roi?
— Par ordre du roi et de M. de Guise.
— Et quand cela?
— Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.
— Ah! c'est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est à M. de Guise… comment l'appelez-vous donc?
— M. de Besme?
— Justement. C'est donc pour cela que M. de Besme me disait d'accourir au premier coup de tocsin?
— Vous avez donc vu M. de Besme?
— Je l'ai vu et je lui ai parlé.
— Où cela?
— Au Louvre. C'est lui qui m'a fait entrer, qui m'a donné le mot d'ordre, qui m'a…
— Regardez.
— Mordi! c'est lui-même.
— Voulez-vous lui parler?
— Sur mon âme! je n'en serais pas fâché.
Maurevel ouvrit doucement la fenêtre. Besme, en effet, passait avec une vingtaine d'hommes.
— _Guise et Lorraine! _dit Maurevel.
Besme se retourna, et, comprenant que c'était à lui qu'on avait affaire, il s'approcha.
— Ah! ah! c'être fous, monsir de Maurefel.
— Oui, c'est moi; que cherchez-vous?
— J'y cherche l'auperge de la Belle-Étoile, pour brévenir un certain monsir Gogonnas.
— Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme.
— Ah! pon, ah! pien… Vous êtes brêt?
— Oui. Que faut-il faire?
— Ce que vous tira monsir de Maurefel. C'être un bon gatholique.
— Vous l'entendez? dit Maurevel.
— Oui, répondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, où allez- vous?
— Moi?… dit de Besme en riant…
— Oui, vous?
— Moi, je fas tire un betit mot à l'amiral.
— Dites-lui-en deux, s'il le faut, dit Maurevel, et que cette fois, s'il se relève du premier, il ne se relève pas du second.
— Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et tressez-moi pien ce cheune homme-là.
— Oui, oui, n'ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins limiers, et bons chiens chassent de race.
— Atieu!
— Allez.
— Et fous?
— Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curée. De Besme s'éloigna et Maurevel ferma la fenêtre.
— Vous l'entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout à fait huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.
Coconnas, plus étourdi que jamais de tout ce qu'il voyait et de tout ce qu'il entendait, regardait tour à tour l'hôte, qui prenait des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un papier de sa poche.
— Quant à moi, voilà ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque bon catholique fasse, cette nuit, la dixième partie de la besogne que je ferai, et il n'y aura plus demain un seul hérétique dans le royaume!
— Chut! dit La Hurière.
— Quoi? répétèrent ensemble Coconnas et Maurevel.
On entendit vibrer le premier coup de beffroi à Saint-Germain- l'Auxerrois.
— Le signal! s'écria Maurevel. L'heure est donc avancée? Ce n'était que pour minuit, m'avait-on dit… Tant mieux! Quand il s'agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui avancent que celles qui retardent.
En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l'église. Bientôt un premier coup de feu retentit, et presque aussitôt la lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un éclair la rue de l'Arbre-Sec.
Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.
— C'est commencé, s'écria Maurevel, en route!
— Un moment, un moment! dit l'hôte; avant de nous mettre en campagne, assurons-nous du logis, comme on dit à la guerre. Je ne veux pas qu'on égorge ma femme et mes enfants pendant que je serai dehors: il y a un huguenot ici.
— M. de La Mole? s'écria Coconnas avec un soubresaut.
— Oui! le parpaillot s'est jeté dans la gueule du loup.
— Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à votre hôte?
— C'est à son intention surtout que j'ai repassé ma rapière.
— Oh! oh! fit le Piémontais en fronçant le sourcil.
— Je n'ai jamais tué personne que mes lapins, mes canards et mes poulets, répliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop comment m'y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m'exercer sur celui-là. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne sera là pour se moquer de moi.
— Mordi, c'est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon compagnon, M. de La Mole a soupé avec moi, M. de La Mole a joué avec moi.
— Oui, mais M. de La Mole est un hérétique, dit Maurevel.
M.
de La Mole est condamné; et si nous ne le tuons pas, d'autres le tueront.
— Sans compter, dit l'hôte, qu'il vous a gagné cinquante écus.
— C'est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j'en suis sûr.
— Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis que, si je le tue, vous êtes quitte.
— Allons, allons! dépêchons, messieurs, s'écria Maurevel; une arquebusade, un coup de rapière, un coup de marteau, un coup de chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous voulez arriver à temps, comme nous avons promis, pour aider M. de Guise chez l'amiral.
Coconnas soupira.
— J'y cours! s'écria La Hurière, attendez-moi.
— Mordi! s'écria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garçon, et le voler peut-être. Je veux être là pour l'achever, s'il est besoin, et empêcher qu'on ne touche à son argent.
Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta l'escalier derrière maître La Hurière, qu'il eut bientôt rejoint; car, à mesure qu'il montait, par un effet de la réflexion sans doute, La Hurière ralentissait le pas.
Au moment où il arrivait à la porte, toujours suivi de Coconnas, plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.
Aussitôt on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher crier sous ses pas.
— Diable! murmura La Hurière un peu troublé, il est réveillé, je crois!
— Ça m'en a l'air, dit Coconnas.
— Et il va se défendre?
— Il en est capable. Dites donc, maître La Hurière, s'il allait vous tuer, ça serait drôle.
— Hum! hum! fit l'hôte. Mais, se sentant armé d'une bonne arquebuse, il se rassura et enfonça la porte d'un vigoureux coup de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vêtu, retranché derrière son lit, son épée entre ses dents et ses pistolets à la main.
— Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en véritable bête fauve qui flaire le sang, voilà qui devient intéressant, maître La Hurière. Allons, allons! en avant!
— Ah! l'on veut m'assassiner, à ce qu'il paraît! cria La Mole dont les yeux flamboyaient, et c'est toi, misérable?
Maître La Hurière ne répondit à cette apostrophe qu'en abaissant son arquebuse et qu'en mettant le jeune homme en joue. Mais La Mole avait vu la démonstration, et, au moment où le coup partit, il se jeta à genoux, et la balle passa pardessus sa tête.
— À moi! cria La Mole, à moi, monsieur de Coconnas!
— À moi! monsieur de Maurevel, à moi! cria La Hurière.
— Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il paraît qu'on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez- vous de là comme vous pourrez.
— Ah! traîtres! ah! assassins! c'est comme cela! eh bien, attendez.
Et La Mole, visant à son tour, lâcha la détente d'un de ses pistolets. La Hurière, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps de se jeter de côté; mais Coconnas, qui ne s'attendait pas à cette riposte, resta à la place où il était et la balle lui effleura l'épaule.
— Mordi! cria-t-il en grinçant des dents, j'en tiens; à nous deux donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapière, il s'élança vers La Mole.
Sans doute, s'il eût été seul, La Mole l'eût attendu; mais Coconnas avait derrière lui maître La Hurière qui rechargeait son arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre à l'invitation de l'aubergiste, montait les escaliers quatre à quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la porte derrière lui.
— Ah! schelme! s'écria Coconnas furieux, heurtant la porte du pommeau de sa rapière, attends, attends. Je veux te trouer le corps d'autant de coups d'épée que tu m'as gagné d'écus ce soir! Ah! je viens pour t'empêcher de souffrir! ah! je viens pour qu'on ne te vole pas, et tu me récompenses en m'envoyant une balle dans l'épaule! attends! birbonne! attends!
Sur ces entrefaites, maître La Hurière s'approcha et d'un coup de crosse de son arquebuse fit voler la porte en éclats.
Coconnas s'élança dans le cabinet, mais il alla donner du nez contre la muraille: le cabinet était vide et la fenêtre ouverte.
— Il se sera précipité, dit l'hôte; et comme nous sommes au quatrième, il est mort.
— Ou il se sera sauvé par le toit de la maison voisine, dit Coconnas en enjambant la barre de la fenêtre et en s'apprêtant à le suivre sur ce terrain glissant et escarpé.
Mais Maurevel et La Hurière se précipitèrent sur lui, et le ramenant dans la chambre:
— Êtes-vous fou? s'écrièrent-ils tous deux à la fois. Vous allez vous tuer.
— Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitué à courir dans les glaciers. D'ailleurs, quand un homme m'a insulté une fois, je monterais avec lui jusqu'au ciel, ou je descendrais avec lui jusqu'en enfer, quelque chemin qu'il prît pour y arriver. Laissez-moi faire.
— Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin maintenant. Venez avec nous; et si celui-là vous échappe, vous en trouverez mille autres à sa place.
— Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J'ai besoin de me venger, et le plus tôt sera le mieux.
Et tous trois descendirent l'escalier comme une avalanche.
— Chez l'amiral! cria Maurevel.
— Chez l'amiral! répéta La Hurière.
— Chez l'amiral, donc! puisque vous le voulez, dit à son tour Coconnas.
Et tous trois s'élancèrent de l'hôtel de la Belle-Étoile, laissé en garde à Grégoire et aux autres garçons, se dirigeant vers l'hôtel de l'amiral, situé rue de Béthisy; une flamme brillante et le bruit des arquebusades les guidaient de ce côté.
— Eh! qui vient là? s'écria Coconnas. Un homme sans pourpoint et sans écharpe.
— C'en est un qui se sauve, dit Maurevel.
— À vous, à vous! à vous qui avez des arquebuses, s'écria Coconnas.
— Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur gibier.
— À vous, La Hurière.
— Attendez, attendez, dit l'aubergiste en ajustant.
— Ah! oui, attendez, s'écria Coconnas; et en attendant il va se sauver.
Et il s'élança à la poursuite du malheureux qu'il eut bientôt rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment où, pour ne pas le frapper par derrière, il lui criait: «Tourne, mais tourne donc!» un coup d'arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles de Coconnas, et le fugitif roula comme un lièvre atteint dans sa course la plus rapide par le plomb du chasseur.
Un cri de triomphe se fit entendre derrière Coconnas; le Piémontais se retourna, et vit La Hurière agitant son arme.
— Ah! cette fois, s'écria-t-il, j'ai étrenné au moins.
— Oui, mais vous avez manqué me percer d'outre en outre, moi.
— Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Hurière.
Coconnas fit un bond en arrière. Le blessé s'était relevé sur un genou; et, tout entier à la vengeance, il allait percer Coconnas de son poignard au moment même où l'avertissement de son hôte avait prévenu le Piémontais.
— Ah! vipère! s'écria Coconnas.
Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son épée jusqu'à la garde dans la poitrine.
— Et maintenant, s'écria Coconnas laissant le huguenot se débattre dans les convulsions de l'agonie, chez l'amiral! chez l'amiral!
— Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraît que vous y mordez.
— Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c'est l'odeur de la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m'excite, mais, mordi! je prends goût à la tuerie. C'est comme qui dirait une battue à l'homme. Je n'ai encore fait que des battues à l'ours ou au loup, et sur mon honneur la battue à l'homme me paraît plus divertissante.
Et tous trois reprirent leur course.
VIII Les massacrés
L'hôtel qu'habitait l'amiral était, comme nous l'avons dit, situé rue de Béthisy. C'était une grande maison s'élevant au fond d'une cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une grande porte et par deux petites grilles donnait entrée dans cette cour.
Lorsque nos trois guisards atteignirent l'extrémité de la rue de Béthisy, qui fait suite à la rue des Fossés-Saint-Germain- l'Auxerrois, ils virent l'hôtel entouré de Suisses, de soldats et de bourgeois en armes; tous tenaient à la main droite ou des épées, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, à la main gauche, des flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour funèbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprimé, s'épandait sur le pavé, montait le long des murailles ou flamboyait sur cette mer vivante où chaque arme jetait son éclair. Tout autour de l'hôtel et dans les rues Tirechappe, Étienne et Bertin-Poirée, l'oeuvre terrible s'accomplissait. De longs cris se faisaient entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en temps quelque malheureux, à moitié nu, pâle, ensanglanté, passait, bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumière funèbre où semblait s'agiter un monde de démons.
En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurière, signalés de loin par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue, furent au plus épais de cette foule haletante et pressée comme une meute. Sans doute ils n'eussent pas pu passer; mais quelques-uns reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La Hurière se glissèrent à sa suite; tous trois parvinrent donc à se glisser dans la cour.
Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient enfoncées, un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide respectueux, se tenait debout, appuyé sur une rapière nue, et les yeux fixés sur un balcon élevé de quinze pieds à peu près et s'étendant devant la fenêtre principale de l'hôtel. Cet homme frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches de lui.
— Rien encore, murmura-t-il. Personne… Il aura été prévenu, il aura fui. Qu'en pensez-vous, Du Gast?
— Impossible, Monseigneur.
— Pourquoi pas? Ne m'avez-vous pas dit qu'un instant avant que nous arrivassions, un homme sans chapeau, l'épée nue à la main et courant comme s'il était poursuivi, était venu frapper à la porte, et qu'on lui avait ouvert?
— Oui, Monseigneur; mais presque aussitôt M. de Besme est arrivé, les portes ont été enfoncées, l'hôtel cerné. L'homme est bien entré, mais à coup sûr il n'a pu sortir.
— Eh! mais, dit Coconnas à La Hurière, est-ce que je me trompe, ou n'est-ce pas M. de Guise que je vois là?
— Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c'est le grand Henri de Guise en personne, qui attend sans doute que l'amiral sorte pour lui en faire autant que l'amiral en a fait à son père. Chacun a son tour, mon gentilhomme, et, Dieu merci! c'est aujourd'hui le nôtre.
— Holà! Besme! holà! cria le duc de sa voix puissante, n'est-ce donc point encore fini? Et, de la pointe de son épée impatiente comme lui, il faisait jaillir des étincelles du pavé.
En ce moment, on entendit comme des cris dans l'hôtel, puis des coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d'armes heurtées, auquel succéda un nouveau silence.
Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la maison.
— Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de lui et en l'arrêtant, votre dignité vous commande de demeurer et d'attendre.
— Tu as raison, Du Gast; merci! j'attendrai. Mais, en vérité, je meurs d'impatience et d'inquiétude. Ah! s'il m'échappait!
Tout à coup le bruit des pas se rapprocha… les vitres du premier étage s'illuminèrent de reflets pareils à ceux d'un incendie.
La fenêtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux, s'ouvrit ou plutôt vola en éclats; et un homme, au visage pâle et au cou blanc tout souillé de sang, apparut sur le balcon.
— Besme! cria le duc; enfin c'est toi! Eh bien? eh bien?
— Foilà, foilà! répondit froidement l'Allemand, qui, se baissant, se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids considérable.
— Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, où sont-ils?
— Les autres, ils achèfent les autres.
— Et toi, toi! qu'as-tu fait?
— Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en arrière. En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait à lui d'un si puissant effort.
C'était le cadavre d'un vieillard.
Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le vide, et le jeta aux pieds de son maître. Le bruit sourd de la chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au loin le pavé, frappèrent d'épouvante jusqu'au duc lui-même; mais ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s'avança de quelques pas, et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage vénérable, et des mains raidies par la mort.
— L'amiral, s'écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se turent aussitôt.
— Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
— L'amiral! l'amiral! répétèrent à demi-voix tous les témoins de cette terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
— Ah! te voilà donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu as fait assassiner mon père, je le venge! Et il osa poser le pied sur la poitrine du héros protestant.
Mais aussitôt les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l'amiral, sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d'une voix sépulcrale:
— Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le pied d'un assassin. Je n'ai pas tué ton père. Sois maudit!
Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa retomber, quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux s'étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée.
— Eh bien, monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent?
— Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as vengé…
— Le dugue François, n'est-ce pas?
— La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant, continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, à l'oeuvre, mes amis, à l'oeuvre!
— Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s'approchant avec une sorte d'admiration de l'Allemand, qui, toujours sur le balcon, essuyait tranquillement son épée.
— C'est donc vous qui l'avez expédié? cria La Hurière en extase; comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?
— Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit, il avre oufert son borte, et moi ly avre passé mon rapir tans le corps à lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Téligny en dient, che l'endens grier.
En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient poussés par une voix de femme se firent entendre; des reflets rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On aperçut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre trouva sur son chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans s'inquiéter des ennemis qui l'attendaient en bas, il sauta intrépidement dans la cour.
— Tuez! tuez! crièrent les assassins en voyant leur victime prête à leur échapper.
L'homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui était échappée des mains, prit sa course tête baissée à travers les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perça un de son épée, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des imprécations des soldats furieux de l'avoir manqué, il passa comme l'éclair devant Coconnas, qui l'attendait à la porte, le poignard à la main.
— Touché! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame fine et aiguë.
— Lâche! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi avec la lame de son épée, faute d'espace pour lui donner un coup de pointe.
— Oh! mille démons! s'écria Coconnas, c'est monsieur de la Mole!
— Monsieur de la Mole! répétèrent La Hurière et Maurevel.
— C'est celui qui a prévenu l'amiral! crièrent plusieurs soldats.
— Tue! tue! … hurla-t-on de tous côtés. Coconnas, La Hurière et dix soldats s'élancèrent à la poursuite de La Mole, qui, couvert de sang et arrivé à ce degré d'exaltation qui est la dernière réserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre guide que l'instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses ennemis l'éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois une balle sifflait à son oreille et imprimait tout à coup à sa course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n'était plus une respiration, ce n'était plus une haleine qui sortait de sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque hurlement. La sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient confondus sur son visage. Bientôt son pourpoint devint trop serré pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientôt son épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui. Parfois il lui semblait que les pas s'éloignaient et qu'il était près d'échapper à ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci, d'autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout à coup il aperçut la rivière coulant silencieusement à sa gauche; il lui sembla qu'il éprouverait, comme le cerf aux abois, un indicible plaisir à s'y précipiter, et la force suprême de la raison put seule le retenir. À sa droite c'était le Louvre, sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole songea au roi de Navarre comme il avait songé à Coligny: c'étaient ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il échappait au massacre, fit perdre par un détour une trentaine de pas à la meute qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'élança sur le pont pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard qui glissa le long des côtes, et, malgré les cris de: «Tue! tue!» qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré l'attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu'au vestibule, franchit l'escalier, monta deux étages, reconnut une porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains.
— Qui est là?murmura une voix de femme.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent… je les entends… les voilà… je les vois… C'est moi! … moi! …
— Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d'ordre.
— Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitôt la porte s'ouvrit. La Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelisé d'or, dans un lit de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée sur son bras, ouvrait des yeux fixes d'épouvante. La Mole se précipita vers elle.
— Madame! s'écria-t-il, on tue, on égorge mes frères; on veut me tuer, on veut m'égorger aussi. Ah! vous êtes la reine… sauvez- moi.
Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large trace de sang.
En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant elle, la reine de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses mains et criant au secours.
— Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au nom du Ciel, n'appelez pas, car si l'on vous entend, je suis perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrés derrière moi. Je les entends… les voilà! les voilà! …
— Au secours! répéta la reine de Navarre, hors d'elle, au secours!
— Ah! c'est vous qui m'avez tué! dit La Mole au désespoir. Mourir par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j'aurais cru cela impossible!
Au même instant la porte s'ouvrit et une meute d'hommes haletants, furieux, le visage taché de sang et de poudre, arquebuses, hallebardes et épées en arrêt, se précipita dans la chambre.
À leur tête était Coconnas, ses cheveux roux hérissés, son oeil bleu pâle démesurément dilaté, la joue toute meurtrie par l'épée de La Mole, qui avait tracé sur les chairs son sillon sanglant: ainsi défiguré, le Piémontais était terrible à voir.
— Mordi! cria-t-il, le voilà, le voilà! Ah! cette fois, nous le tenons, enfin!
La Mole chercha autour de lui une arme et n'en trouva point. Il jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitié peinte sur son visage. Alors il comprit qu'elle seule pouvait le sauver, se précipita vers elle et l'enveloppa dans ses bras.
Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue rapière troua encore une fois l'épaule de son ennemi, et quelques gouttes de sang tiède et vermeil diaprèrent comme une rosée les draps blancs et parfumés de Marguerite.
Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il était temps. La Mole, au bout de ses forces, était incapable de faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se défendre. Il appuya sa tête livide sur l'épaule de la jeune femme, et ses doigts crispés se cramponnèrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée qui couvrait d'un flot de gaze le corps de Marguerite.
— Ah! madame! murmura-t-il d'une voix mourante, sauvez-moi!
Ce fut tout ce qu'il put dire. Son oeil voilé par un nuage pareil à la nuit de la mort s'obscurcit; sa tête alourdie retomba en arrière, ses bras se détendirent, ses reins plièrent et il glissa sur le plancher dans son propre sang, entraînant la reine avec lui.
En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré par l'odeur du sang, exaspéré par la course ardente qu'il venait de faire, allongea le bras vers l'alcôve royale. Un instant encore et son épée perçait le coeur de La Mole, et peut-être en même temps celui de Marguerite.
À l'aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à la vue de cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa taille et poussa un cri tellement empreint d'épouvante, d'indignation et de rage, que le Piémontais demeura pétrifié par un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scène se fût prolongée renfermée entre les mêmes acteurs, ce sentiment allait se fondre comme neige matinale au soleil d'avril.
Mais tout à coup, par une porte cachée dans la muraille s'élança un jeune homme de seize à dix-sept ans, vêtu de noir, pâle et les cheveux en désordre.
— Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà! me voilà!
— François! François! à mon secours! dit Marguerite.
— Le duc d'Alençon! murmura La Hurière en baissant son arquebuse.
— Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d'un pas.
Le duc d'Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite échevelée, plus belle que jamais, appuyée à la muraille, entourée d'hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l'écume à la bouche.
— Misérables! s'écria-t-il.
— Sauvez-moi, mon frère! dit Marguerite épuisée. Ils veulent m'assassiner. Une flamme passa sur le visage pâle du duc.
Quoiqu'il fût sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de son nom, il s'avança les poings crispés contre Coconnas et ses compagnons, qui reculèrent épouvantés devant les éclairs qui jaillissaient de ses yeux.
— Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme ils continuaient de reculer devant lui:
— Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu'on me pende tous ces brigands!
Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes qu'il ne l'eût été à l'aspect d'une compagnie de reîtres ou de lansquenets, Coconnas avait déjà gagné la porte. La Hurière redescendait les degrés avec des jambes de cerf, les soldats s'entrechoquaient et se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tôt, trouvant la porte trop étroite comparée au grand désir qu'ils avaient d'être dehors.
Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jeté sur le jeune homme évanoui sa couverture de damas, et s'était éloignée de lui.
Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d'Alençon se retourna.
— Ma soeur, s'écria-t-il en voyant Marguerite toute marbrée de sang, serais tu blessée?
Et il s'élança vers sa soeur avec une inquiétude qui eût fait honneur à sa tendresse, si cette tendresse n'eût pas été accusée d'être plus grande qu'il ne convenait à un frère.
— Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c'est légèrement.