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La nouvelle Carthage

VII. GENDRE ET BEAU-PÈRE

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M. Freddy Béjard, nouveau député, donne à ses amis politiques le grand dîner retardé par le sac de son hôtel et l'effervescence populaire.

L'émeute n'a pas duré. Dès le lendemain, les bons bourgeois, que le tumulte de la nuit empêchait de dormir et faisait trembler dans leurs lits, prenaient comme but de promenade les principales maisons ravagées par la populace. Comme les riches ne manquent pas d'imputer ces actes de sauvagerie à Bergmans, malgré les protestations et les désaveux énergiques de celui-ci, M. Freddy Béjard bénéficie de l'indignation des gens rassis et timorés.

Les gazettes persécutées par M. Dupoissy publient durant des semaines des considérations de «l'ordre le plus élevé», sur «l'hydre de la guerre civile» et le «spectre de l'anarchie», si bien que nombre de bons Anversois, détestant Béjard et les étrangers et portés pour Bergmans, craindraient, en continuant d'appuyer celui-ci, de provoquer de nouveaux désordres.

Comme il incombait à la ville de dédommager les victimes des démagogues, M. Béjard n'a rien perdu non plus de ce côté-là, et en a profité pour grossir l'évaluation des dégâts.

De sorte que c'est dans un hôtel repeint et meublé à neuf, plus cossu que jamais, où rien ne porte trace de la visite des runners, que M. le député traite ses féaux et amis; ses collègues du «banc» d'Anvers au Parlement, ses égaux, les riches: Dobouziez, Vanderling, Saint-Fardier père, les deux jeunes couples Saint- Fardier, Van Frans et autres Van, les Peeters, les Willems, les Janssens, sans oublier l'indispensable Dupoissy.

La belle Mme Béjard préside à ce dîner: plus en beauté que jamais. On l'accable de compliments et de félicitations et Dupoissy ne peut lever son verre sans s'incliner galamment du côté de Mme la représentante.

À la vérité, Mme Béjard est profondément malheureuse.

Ce mari, qu'elle n'a jamais aimé, elle le déteste et le méprise à présent. Il y a longtemps que leur ménage est devenu un enfer: mais par fierté, devant le monde, elle se fait violence et parvient à «représenter» de manière à tromper les malveillants et les indiscrets.

Elle sait que son mari entretient une Anglaise du corps de ballet; une grande fille commune et triviale, qui jure comme un caporal- instructeur, fume des cigarettes à s'en brûler le bout des doigts et boit le gin au litre.

Honnête et droite, orgueilleuse, mais d'un caractère répugnant aux actions malpropres, Gina a dû subir les confidences cyniques de cet homme. Les infamies de la vie privée ou publique des gens de son monde lui ont été révélées par cet ambitieux. Et, d'un coup, elle a vu clair dans cette société si brillante au dehors; et elle a compris l'intransigeance de Bergmans, elle l'en a aimé davantage allant jusqu'à épouser au fond du coeur, elle, la fière Gina, la cause de ce révolutionnaire, de ce roi des poissardes, comme l'appelle le député Béjard.

Et pendant les troubles, lorsqu'elle rencontra Laurent Paridael, si elle s'était montrée distante et railleuse c'était par habitude, par une sorte de pudeur, par une dernière fausse honte qui l'empêchait de paraître convertie à des sentiments de générosité qu'elle avait méprisés et blâmés chez lui.

En réalité, lors de l'élection, elle forma des voeux ardents pour Bergmans et maudit le succès de son mari. À telle enseigne que le sac de leur maison avait même répondu ce soir de furie populaire à son état d'énervement, de dépit et de déconvenue. C'est qu'elle appartient, à présent, à Bergmans, qu'elle est sienne de pensées et de sentiments. Mais comme elle ne sera jamais son épouse elle tiendra jusqu'à la mort ces sentiments renfermés au plus profond de son coeur. Elle ne vit plus que pour son fils, un enfant d'un an qui lui ressemble; et pour son père, à elle, le seul riche qu'elle aime et qu'elle estime encore. Les petites tentatrices, Angèle et Cora, continuent de perdre leur peines en voulant lui inculquer leur philosophie spéciale.

Prendre la vie comme une perpétuelle partie de plaisir, ne se forger aucune chimère, s'attacher modérément de façon à se détacher facilement, profiler de la jeunesse et du sourire des occasions; fermer les yeux aux choses tristes ou maussades, à la bonne heure. Voyez-les à ce dîner, appétissantes, décolletées, la chair heureuse, rire et bruire comme des plantes vivaces aux souffles conquérants de l'été; piailler, caqueter, agacer leurs voisins et se lancer, par moments, d'un côté à l'autre de la table, des regards de connivence. Bien naïve leur amie Gina d'héberger des diables bleus et des papillons noirs!

Mme Béjard, souffrant d'une migraine atroce, préside, avec un tact irréprochable, ce dîner qui n'en finit pas.

Combien elle voudrait relever les vilenies dont, pour flatter le maître de la maison, ses familiers, Dupoissy en tête, saupoudrent la renommée de Bergmans.

— Oh! très drôle, très fin… Avez-vous entendu?

Et le Sedanais s'empresse de répéter, à mots discrets, à Gina la petite malpropreté. Si elle n'y applaudit pas, du moins lui faut- il approuver du sourire, d'une flexion de tête.

Béjard s'essaie à son rôle nouveau. Il disserte et papote à l'envi avec ses collègues, jargonne comme eux, rapports, enquêtes, commissions, budgets.

M. Dobouziez parle encore moins que d'habitude. Savoir sa fille malheureuse, l'a vieilli, et elle a beau faire bonne figure et affecter du contentement, il l'aime trop pour ne pas deviner ce qu'elle lui cache. Veuf depuis un an, ses cheveux ont blanchi, sa poitrine ne se bombe plus si fièrement qu'autrefois, et son chef autoritaire s'incline. Il faut croire que quelques-uns de ses problèmes sont restés sans solution ou que l'algébriste a trouvé des résultats incompatibles?

Au dessert, on prie Mme la représentante de chanter. Régina a encore sa belle voix, cette voix puissante et souple de la soirée d'Hémixem, mais enrichie aussi de cette expression, de cette mélancolie, de ce charme de maturité qu'a revêtu sa physionomie autrefois trop sereine. Et ce n'est plus la valse capricante de Roméo qu'elle gazouille aujourd'hui, c'est une mélodie large et passionnée de Schubert, l'Adieu.

Assis dans un coin, à l'écart, M. Dobouziez est suspendu aux lèvres de sa fille, lorsqu'une main se pose sur son épaule. Il sursaute. Et Béjard, à mi-voix:

— Passons un moment dans mon cabinet, beau-père, j'ai un mot à vous dire…

L'industriel, un peu désappointé d'être arraché à une des seules distractions qui lui restent encore, suit son gendre, frappé par l'étrange intonation de la voix du député.

Installés l'un en face de l'autre devant le bureau, Béjard ouvre un tiroir, furette dans un casier, tend à Dobouziez une liasse de papiers.

— Veuillez prendre connaissance de ces lettres!

Il se renverse dans son fauteuil, ses doigts tambourinent les coussinets de cuir, tandis que ses yeux suivent sur la physionomie de Dobouziez les impressions de la lecture.

Le visage de l'industriel se décompose; il pâlit, sa bouche se plisse convulsivement, tout à coup il s'interrompt.

— Me direz-vous ce que cela signifie? fait-il en regardant son gendre avec plus d'angoisse que de courroux.

— Tout simplement que je suis ruiné et qu'on proclamera ma faillite avant un mois, avant quinze jours peut-être, à moins que vous ne veniez à mon aide…

— À votre aide!» Et Dobouziez se cabre. «Mais malheureux, je me suis déjà enfoncé, pour vous, dans des difficultés dont je ne sais comment sortir!… Et en ce moment même le désastre qui vous frappe m'englobe… Vous êtes fou, ou bien impudent, de compter encore sur moi!»

— Il faudra pourtant que vous vous exécutiez, monsieur… Ou bien préfèreriez-vous passer pour le beau-père d'un homme insolvable, d'un failli? … Mais vous n'avez pas fini de lire ces lettres… Je vous en prie, continuez… Vous verrez que la chose mérite tout au moins réflexion… Avouez que ce n'est pas de ma faute. La débâcle de Smithson et C°, à New-York, une banque si solide! Qui pouvait prévoir cela? … Ces mines de cuivre, de Sgreveness, dont les actions viennent de tomber à vingt, au-dessous du pair, ce n'est pas moi pourtant qui vous les ai vantées. Soyez de bonne foi et rappelez-vous votre confiance en ce petit ingénieur, votre camarade du génie, qui vint vous proposer l'affaire…

— Taisez-vous, interrompt Dobouziez… Ah, taisez-vous! Ces spéculations effrénées sur les cafés, qui ont englouti, en moins de quatre jours, la totalité de la dot de votre femme! Dites, est- ce moi aussi qui vous les ai conseillées? Et ce jeu sur les fonds publics, auquel vous employez votre Dupoissy? Croyez-vous les gens qui fréquentent la Bourse assez bêtes pour supposer un seul instant que les cent mille et les deux cent mille francs de différences payés par ce mérinos, qui n'a jamais possédé de laine pour son compte, que celle que porte sa tête cafarde, soient sortis de ses propres coffres? Et pour comble voilà que ce pied- plat qui lèche l'empreinte de vos talons est tout doucement en train de vous lâcher. Il faudrait entendre comme il vous traite en votre absence! Vous dégoûtez jusqu'à ce paltoquet. En Bourse il ne se gène pas pour dire haut ce qu'il pense de votre nouvelle… industrie, celte agence d'émigration qui pourrait bien vous valoir des démêlés avec la justice. Fi donc!

— Monsieur! fit Béjard en sursautant, Dupoissy est un calomniateur que je ferai traîner en prison!

Mais sans prendre garde à l'interruption, Dobouziez continuait:

— Quelle dégringolade! Tomber jusqu'à devenir trafiquant en chair blanche. Vraiment, c'est à croire aux fables qu'on raconte sur vous. D'abord la traite des noirs, ensuite celle des blancs: c'est dans l'ordre! Parole d'honneur, je ne sais qui préférer d'un négrier ou d'un agent d'émigration. Vous n'avez pas même eu la pudeur de donner un autre nom à la Gina, le navire qui emporte aujourd'hui tous ces misérables à Buenos-Ayres! Et votre politique, est-ce moi peut-être, qui puise dans votre caisse les pièces d'or et les billets de banque à l'aide desquels vous vous êtes fait élire député… Je ne vous rappellerai pas avec quel enthousiasme et quelle sincérité…

Et terrible, retrouvant son beau port de tête d'autrefois et son ton souverain et acerbe, Dobouziez jetait à la face de son gendre cette hottée de griefs…

— Et comme si cela ne suffisait pas, reprit-il, non content de vous ruiner sottement, de disposer avec une légèreté criminelle du bien de votre femme et de votre enfant, vous rendez Gina malheureuse; vous ne la sacrifiez pas seulement à vos ambitions politiques, mais vous avez des maîtresses…, il vous faut entretenir des actrices… Sous prétexte que cela pose un homme, ça! Ce n'est pas tout. Les lupanars du Riet-Dyck n'ont pas de client plus assidu et plus prodigue que le député Béjard! Ah, tenez, si je m'écoutais, dès ce soir, je reprendrais Gina chez moi avec son enfant, et je vous laisserais grimacer vos grands airs de représentant, devant votre coffre-fort vide et votre crédit épuisé…

— Votre fille! Parlons-en de votre fille! ricana Béjard qui tirait et mordillait rageusement ses favoris roux. Vous ne comptez donc pour rien les exigences et les fantaisies de Madame? Fichtre! il m'a bien fallu recourir aux spéculations et à des industries lucratives, pour faire face à son luxe de lorette. Mes bénéfices d'armateur n'y auraient pas suffi… Mais, c'était à prévoir, après la jolie éducation que vous lui avez donnée!…

— Que ne me la laissiez-vous, alors? fit Dobouziez. Si j'étais heureux et fier, moi, de la voir bien mise, rayonnante, entourée d'objets coûteux et à son goût? Ah, si je n'avais eu à solder que ses frais de toilette, qu'à la pourvoir de distractions, de bijoux, de bibelots, je ne serais pas aussi bas, entendez-vous, monsieur, que depuis qu'il m'a fallu intervenir dans les frais de votre sport politique, et couvrir de ma signature vos sottes et extravagantes entreprises. Vrai, ne me parlez pas de ce qu'elle m'a coûté; des gaspilleurs et des faiseurs de votre espèce ne me tiennent pas quitte à si bon compte, ils m'enlèveraient jusqu'à l'honneur…

Et Dobouziez se laissa tomber, épuisé, dans un fauteuil.

Béjard avait écouté presque tout le temps, en se promenant de long en large, et en opposant une sorte de sifflement aux vérités les plus cinglantes.

Au-dessus, dans les salons, la voix de Mme Béjard continuait de résonner, profonde et mélancolique. Et cette voix remuait l'industriel jusqu'au plus profond des entrailles. Car, si Dobouziez souffrait dans sa probité et sa prudence de négociant de s'être mépris à ce point sur la vertu commerciale de son gendre, il s'en voulait surtout d'avoir exposé le repos, la fortune et l'honneur de sa fille aux risques et aux accidents de pareille association.

Dobouziez avait songé au divorce, mais il y avait l'enfant, et la mère craignait d'en être séparée. En invoquant les difficultés de sa propre situation, le fabricant n'exagérait pas. À des années de prospérité, succédaient un marasme et une accalmie prolongée. Depuis longtemps, l'usine fabriquait à perte; elle n'occupait plus que la moitié de son personnel d'autrefois… Dobouziez s'était saigné à blanc, dix fois, pour remettre à flot les affaires de Béjard. La suspension de paiements de la maison américaine notifiée à Béjard, l'atteignait aussi. Comment ferait-il face à cette nouvelle complication? Il ne pourrait se tirer d'affaire lui-même qu'en hypothéquant la fabrique et ses propriétés.

Mais pouvait-il laisser mettre en faillite le mari de sa fille, le père de son petit-fils et filleul?

Béjard l'attendait à ce silence. Il l'avait laissé se débattre et expectorer sa bile, il lisait sur le visage contracté du vieillard les pensées qui se combattaient en lui. Lorsqu'il jugea le moment venu de reprendre le débat, il recourut à son ton doucereux de juif qui ruse:

— Trêve de récriminations, beau-père, dit-il. Et nous nous jetterions durant des heures nos torts réels ou prétendus à la tête, que cela ne changerait rien à la situation. Parlons peu, parlons bien. Rien n'est désespéré, que diable! Bien entendu si vous ne vous obstinez point à me plonger vous-même dans le bourbier où je me sens enfoncer. J'ai calculé sur cette feuille — et vous pourrez l'emporter pour vérifier, à loisir, à tête plus reposée, l'exactitude de mes chiffres — que ma dette et mes obligations s'élèvent à deux millions de francs… De grâce, plus de secousses électriques, n'est-ce pas?… Que j'achève au moins de vous exposer la situation… J'ai de quoi, en caisse, faire face aux quatre premières échéances, représentant près de huit cent mille francs. Cela nous mène jusqu'au premier du mois prochain…

— Et alors?

— Alors je compte sur vous…

— Vous comptez sérieusement que je vous procure plus d'un million?

— On ne peut plus sérieusement.

Le même mortel et crispant silence, pendant que Gina chantait là- haut, en s'accompagnant, les nobles mélodies des classiques allemands. Dobouziez se prend le front à deux mains, l'étreint comme s'il voulait en exprimer la cervelle, puis il le lâche brusquement, se lève, ferme les poings, et sans s'ouvrir autrement auprès de Béjard d'une résolution extrême qu'il vient de prendre, il lui dit:

— Laissez-moi quinze jours pour aviser… et ne vous empêtrez pas davantage d'ici là…

L'autre comprend que le beau-père le sauve, et marche vers lui, la main tendue, confit en douceâtres formules de gratitude…

Mais Dobouziez se recule, porte vivement les mains derrière le dos:

— Inutile!… Si vous êtes réellement capable de quelque reconnaissance, c'est à Gina et à l'enfant que vous la devrez… S'ils n'étaient pas en cause!…

Et il n'achève pas; Béjard ne manquant pas d'entendement n'insiste plus.

Tous deux remontent dans les salons et feignent de poursuivre une conversation indifférente.

M. Dobouziez va se retirer. Gina l'accompagne dans le vestibule et l'aide à endosser sa pelisse, puis, elle lui tend le front. Dobouziez y appuie longuement les lèvres, lui prend la tête dans les mains, la contemple avec orgueil et tendresse:

— Serais-tu heureuse, mignonne, de demeurer encore avec moi?

— Tu le demandes!

— Eh bien, si tu te montres bien raisonnable, surtout si tu reprends un peu de ta gaieté d'autrefois, je m'arrangerai pour venir m'installer chez toi… Mais garde-moi le secret de ce dessein. Bonsoir, petite…

VIII. DAELMANS-DEYNZE

À rentrée d'une des rues riveraines du Marché-aux-Chevaux, où des hôtels un peu froids, habités par des patriciens, voisinent, comme en rechignant, avec des bureaux et des magasins de négociants, théâtre d'un va-et-vient continuel de ruche prospère, — court, sur une quarantaine de mètres, un mur bistré, effrité par deux siècles au moins, mais assez massif pour subsister durant de longues périodes encore.

Au milieu, une grande porte charretière s'ouvre sur une vaste cour fermée de trois côtés par des constructions remontant à l'époque des archiducs Albert et Isabelle, mais qui ont subi, depuis, des aménagements et des restaurations en rapport avec leurs destinées modernes.

Un des solides vantaux noirs étale une large plaque de cuivre, consciencieusement astiquée, sur laquelle on lit en gros caractères: J.-B. Daelmans-Deynze et Gie. Le graveur voulait ajouter: denrées coloniales. Mais a quoi bon? lui avait-on fait observer. Comme deux et deux font quatre, il est avéré, à Anvers, que Daelmans-Deynze, les seuls Daelmans Deynze, sont commerçants en denrées coloniales, de père en fils, en remontant jusqu'à la domination autrichienne, peut-être jusqu'aux splendeurs de la Hanse.

Si l'on s'engage sous la porte, profonde comme un tunnel de fortifications, et qu'on débouche dans la cour, on avise d'abord un petit vieillard alerte, quoique obèse, rouge de teint, monté sur de petites jambes minces et torses, arc-boutées plus que de nécessité, mais qui sont en mouvement perpétuel. C'est Pietje le portier. Pietje de kromme — le cagneux — comme l'appellent irrévérencieusement les commis et les journaliers de la maison, sans que Pietje s'en offusque. Aussitôt qu'il vous aura aperçu, il ôtera sa casquette de drap noir à visière vernie et, si vous, demandez le patron, le chef de la firme, il vous dira, suivant l'heure de la journée: «Au fond, dans la maison, s'il vous plaît, monsieur», ou bien: «à droite, sur son bureau, pour vous servir…»

La cour, pavée de solides pierres bleues, s'encombre généralement de sacs, de caisses, de tonnes, de futailles, de dames-jeanne, d'outres et de paniers de toutes couleurs et dimensions.

Mais Pietje, jouissant de votre surprise candide, vous apprendra que ceci ne vous représente qu'un dépôt infime, un stock d'échantillons.

C'est à l'entrepôt Saint-Félix, ou dans les docks, aux Vieux- Bassins, que vous en verriez des marchandises importées ou exportées par Daelmans-Deynze!

De lourds chariots, attelés de ces énormes chevaux de «Nations» aux croupes rondes et luisantes, attendent, dans la rue, qu'on les charge ou qu'on les allège. M. Van Liere, le magasinier, en veston, fluet, rasé de près, l'oeil douanier, le crayon et le calepin à la main, prend des notes, aligne des chiffres, remplit les formules, empoigne des lettres de voiture, parcourt les factures, saute parfois, agile comme un écureuil, sur le monceau des marchandises dont il constate la condition en poussant des cris et des interpellations, gourmandant ses aides, pressant les charretiers dans une langue aussi inintelligible que du sanscrit pour qui n'est pas initié aux mystères des denrées coloniales.

Les débardeurs, de grands diables, taillés comme des dieux antiques, avec leur tablier de cuir, leurs bras nus où les muscles s'enroulent comme les fibres d'un câble, rouges, empressés, soulèvent, avec un «han!» d'entrain, les lourds ballots et, le poids assis sur leurs épaules, ne semblent plus supporter qu'un faix de plumes. Le charretier en blouse bleue, en culotte de velours brun à côtes, le feutre rond déformé et déteint par les pluies, son court fouet à large corde sous le bras, écoute respectueusement les observations de M. Van Liere.

— Minus, dérangez-vous un peu! Laissez passer monsieur, dit ce potentat avec un sourire de condescendance, en comprenant, d'un coup d'oeil, l'embarras de votre situation alors que vous enjambez les sacs et les caisses sans savoir comment cette gymnastique finira.

Un des colosses déplace, comme d'un revers de sa main calleuse, un des barils persécuteurs et avec un «Merci» de naufragé recueilli, vous poussez, enfin, dans l'angle du mur de la rue et du corps de bâtiment à droite, une porte vitrée sur laquelle se lit le mot: Bureaux.

Mais vous n'entrez encore que dans l'antichambre.

Une nouvelle poussée. Courage! La porte capitonnée de cuir à l'intérieur glisse sans bruit. Vingt plumes infatigables grincent sur le papier épais des registres ou frôlent la soie des copies de lettres; vingt pupitres adossés, deux à deux, se prolongent à la file sur toute la longueur du bureau éclairé du côté de la cour par six hautes fenêtres; vingt commis juchés sur un nombre égal de tabourets, les manches en lustrine aux bras, le nez penché sur la tâche, semblent ne pas s'être aperçus de votre intrusion. Vous toussez, n'osant recourir à une interpellation directe… — Artie étrangère? M'sieur?… — Correspondance? Caisse?… L'article corinthes… Dattes… Pruneaux… Huile d'olive?… vous demandent machinalement, sans même vous dévisager, les ministres de ces départements divers, jusqu'à épuisement de la liste. — Non! dites-vous au moins imposant de ce personnel… un jeune homme à l'air doux et novice, saute-ruisseau, vêtu de chausses trop courtes pour son long corps, ses bras en steeple-chase continuel avec la manche de sa veste battant de la longueur d'une main, d'un poignet, d'une partie d'avant-bras, l'étoffe poussive. — Non! dites-vous, je désirerais parler à M. Daelmans… — Daelmans-Deynze! rectifie le jeune homme effaré… M. Daelmans- Deynze… la porte du fond devant vous… Permettez que je vous précède… Il peut être occupé… Votre nom, monsieur?…

Enfin, la dernière formalité étant remplie, vous avancez, longeant la file des pupitres, passant pour ainsi dire en revue, et de profil, les vingt commis gros ou maigres, chlorotiques ou couperosés, lymphatiques ou sanguins, blonds ou noirs, variant de soixante à dix-huit-ans — l'âge du jeune homme effaré — mais tous également préoccupés, tous profondément dédaigneux du motif profane qui vous amène, vous, simple observateur, artiste, travailleur intermittent, dans ce milieu d'activité incessante, un des sanctuaires de dilection du Mercure aux pieds ailés.

Et c'est à peine si M. Lynen, le vieux caissier, a relevé vers vous son front chauve et ses lunettes d'or, et si M. Bietermans, son second en importance, le correspondant pour les langues étrangères, a campé pour vous lorgner un instant, son pince-nez japonais sur son nez au busc diplomatique.

Mais ces comparses comptent-ils encore lorsque vous êtes en face du chef suprême de la «firme»? — Entrez, a-t-il dit de sa voix sonore. Il est là devant vos yeux, cet homme solide comme un pilier, un pilier qui soutient sur ses épaules une des maisons- mères d'Anvers. Il vous a dévisagé de ses yeux bleuâtres, gris et clairs; cela sans impertinence; d'un seul regard il vous jauge aussi rapidement son homme qu'il combinera une affaire en Bourse; il a non seulement le compas, mais la sonde dans l'oeil; il devinera de quel bois vous vous chauffez, et éprouvera, avec une certitude aussi infaillible que la pierre de touche, si c'est de l'or pur ou du doublé que porte votre mine.

Un terrible homme pour les consciences véreuses, les financiers de hasard, que Daelmans-Deynze! Mais un ami de bon conseil, un aimable protecteur, un appui intègre que Daelmans-Deynze pour les honnêtes gens, et vous en êtes, car c'est avec empressement; qu'il vous a tendu sa large main et qu'il a serré la vôtre.

La plume derrière l'oreille, la bouche souriante, la physionomie ouverte et cordiale, il vous écoute, scandant vos phrases de politesse de «très bien!» obligeants, en homme sachant qu'on s'intéresse à ce qui le concerne. Sa santé? Vous vous informez de sa santé. Pourrait-on porter plus gaillardement ses cinquante-cinq ans! Ses cheveux correctement taillés et distribués des deux côtés de la tête par une raie irréprochable, grisonnent quelque peu, mais ne désertent pas ce noble crâne; ils lui feront plus tard une auréole blanche et donneront un attrait nouveau à ce visage sympathique. Les longs favoris, bruns, que sa main tortille machinalement, s'entremêlent; aussi de fils blancs, mais ils ont grand air, tels qu'ils sont. Et ce front, y découvre-t-on la moindre ride; et ce teint rose, n'est-il pas le teint par excellence, le teint de l'homme sans fiel, au tempérament bien équilibré, aussi foin de la phtisie que de l'apoplexie?… Il ne porte même pas de lunettes, Daelmans-Deynze. Un binocle en or est suspendu à un cordon. Simple coquetterie! il lui rend aussi peu de services que le paquet de breloques attaché à sa chaîne de montre. Son costume est sobre et correct. Le drap très noir et le linge très blanc, voilà son seul luxe en matière de toilette. Grand, large d'épaules, il se tient droit comme un I, ou plutôt, comme nous l'avons dit, un pilier, un pilier sur lequel reposent les intérêts d'une des plus anciennes maisons d'Anvers.

Digne Daelmans-Deynze! À la rue, ce sont des coups de chapeau à chaque pas. Depuis les écoliers qui se rendent en classe, jusqu'aux ouvriers en bourgeron, tous lui tirent la casquette. Et jusqu'au vieux et hautain baron Van der Dorpen, son voisin, qui le salue, souvent le premier, d'un amical «Bonjour, monsieur Daelmans»… C'est que son écusson de marchand n'a jamais été entaché. Réclamez-vous de cette connaissance et pas une porte ne vous sera fermée dans la grande ville d'affaires, depuis la Tête de Grue jusqu'à Austruweel.

Dans les cas litigieux, c'est lui que les parties consultent de préférence avant de se rendre chez l'avocat. Combien de fois son arbitrage n'a-t-il pas détourné des procès ruineux et son intermédiaire, sa garantie, des faillites désastreuses. Vous vous informez de sa femme?… Elle se porte très bien, grâce a Dieu, Mme Daelmans… Je vous conduirai auprès d'elle… Vous déjeunerez avec nous, n'est-ce pas?… En attendant, nous prendrons un verre de Sherry.

Il vous met sa large main sur l'épaule en signe de possession; vous êtes son homme, quoi que vous fassiez. On ne refuse pas, d'ailleurs, une si cordiale invitation. Il pourrait vous conduire directement du bureau dans la maison par la petite porte dérobée, mais il a encore quelques ordres à donner à MM. Bietermans et Lynen. — Une lettre de notre correspondant de Londres? dit Bietermans en se levant. Ah! De Mordnunt-Hackey… Très bien… Très bien…! L'affaire des sucres, sans doute… Écrivez-lui, je vous prie, que nous maintenons nos conditions… Messieurs, je vous salue… Qui fait la Bourse aujourd'hui? Vous, Torfs? N'oubliez pas alors de voir M. Berwoets… Excusez-moi, mon ami… Là, je suis à vous…

Ô l'aimable homme que Daelmans-Deynze!

Ces ordres étaient donnés sur un ton paternel qui lui faisait des auxiliaires fanatiques de son peuple d'employés.

Une remarque à faire, et ce n'était pas là une des moindres causes de la popularité de Daelmans à Anvers, c'est que la firme n'occupait que des commis et des ouvriers flamands et surtout anversois, alors que la plupart des grosses maisons accordaient, au contraire, la préférence aux Allemands.

Le digne sinjoor ne voulait même pas accepter les étrangers comme volontaires, il ne reculait pas devant une augmentation de frais pour donner du pain aux «gars d'Anvers», aux jongens van Antwerpen, comme il disait, heureux d'en être, de ces gars d'Anvers.

Les autres négociants trouvaient originale cette façon d'agir. Le banquier rhénan Fuchskopf haussait les épaules et disait à ses compatriotes résidant à Anvers: «Ce ger Taelman vé té la boézie!», mais le digne Flamand «faisait bien et laissait dire», et les Tilbak parlaient avec attendrissement du patriotisme du millionnaire du Marché-aux-Chevaux, et Vincent faisait miroiter aux yeux de son petit Pierket, bon écolier, cette perspective: «Toi, tu entreras un jour chez Daelmans-Deynze.»

Il vous a entraîné au fond de la cour dans la maison dont la façade antique est tapissée d'un lierre pour le moins contemporain de la bâtisse. À gauche, en face du bureau, sont les écuries et la remise. On gravit quatre marches, on pousse la grande porte vitrée précédée d'une marquise.

— Joséphine! voici un ressuscité…

Et une bonne tape dans le dos, de la main de votre hôte, vous met en présence de Mme Daelmans.

Celle-ci, qui travaillait à un ouvrage au crochet, jette une exclamation de surprise et s'extasie sur l'heureuse inspiration à laquelle on doit votre visite.

Si le mari a bonne mine et l'abord sympathique, que dire de sa «dame»? Le type par excellence de la ménagère anversoise, soigneuse, proprette et diligente.

Elle a quarante ans, Mme Daelmans. Des bandeaux bien lisses de cheveux noirs encadrent un visage réjoui, où brillent deux yeux bruns affectueux et où sourient des lèvres maternelles. Les joues sont fournies et colorées comme la chair d'une pomme mûrissante.

Elle est petite, la bonne dame, et se plaint de devenir trop épaisse. Cependant, ce n'est pas la paresse qui est cause de cette corpulence. Levée dès l'aube, elle est toujours sur pied, active et remuante comme une fourmi. Elle préside à toutes les opérations du ménage, avoue-t-elle, mais ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle met elle-même la main à toutes les besognes. Rien ne marche assez vite à son gré. Elle en remontre à sa cuisinière dans l'art de bouillir le pot au feu, et au domestique dans celui d'épousseter les meubles. Elle court de l'étage au rez-de-chaussée. À peine a- t-elle l'envie de s'asseoir et mis la main sur le journal ou le: tricot entamé, que lui vient une inquiétude sur le sort du ragoût qui mijote dans la casserole, ou de la provision de poires du cellier: Lise aura fait trop grand feu et Pier négligé de retourner les fruits qui commençaient à se piquer d'un côté. Avec cela pas d'humeur; la bonne dame est vigilante sans être tatillonne. Elle fera largement l'aumône aux pauvres de la paroisse, mais ne tolérera pas qu'on perde un morceau de pain, petit comme le doigt.

Aussi comme elle est tenue, la vieille maison de Daelmans-Deynze! Dans la grande chambre où l'on vous a introduit, vous ne serez pas frappé par un luxe de la dernière heure, un mobilier flambant neuf, des peintures auxquelles un décorateur à la mode vient de donner un coup de pinceau hâtif. Non, c'est l'intérieur cossu et simple dont vous avez rêvé en voyant les maîtres. Ces meubles ne sont pas les compagnons d'un jour achetés par un caprice et remplacés par une lubie, ce sont de solides canapés, de massifs fauteuils en acajou, style empire, garnis de velours pistache. On en renouvelle les coussins avec, un soin jaloux; on polit consciencieusement le bois séculaire; on les entretient comme de vieux serviteurs de la maison: on ne les remplacera jamais.

La dorure des glaces, des cadres et du lustre a perdu, depuis longtemps, le luisant de la fabrique, et les couleurs de l'épais tapis de Smyrne ont été mangées par le soleil, mais les vieux portraits de famille gagnent en intimité et en poésie patriarcale dans ces médaillons de vieil or, et le tapis laineux a dépouillé ses couleurs criardes; ses bouquets éclatants ont pris lès tons harmonieux et apaisés d'un feuillage de septembre. Il y a bien des années que ces grands vases d'albâtre occupent les quatre encoignures de la vaste pièce; que ce cuir de Cordoue revêt les parois; que la table ronde en palissandre trône au milieu de la salle, que la pendule à sujet, au timbre vibrant et argentin, sonne les heures entre les candélabres de bronze à dix branches. Mais ces vieilleries ont grand air; ce sont les reliques des pénates. Et les housses ajourées, oeuvre du crochet diligent de la bonne dame Daelmans, prennent sur ces coussins de velours sombre des plis sévères et charmants de nappe d'autel.

C'est devant ce Daelmans-Deynze que Guillaume Dobouziez se présente, le lendemain du dîner politique chez M. Freddy Béjard.

Ces deux hommes, camarades de collège, s'estimaient beaucoup et se fréquentaient assidûment il y a des années; et c'est le luxe trop ostensible, le train de maison tapageur et surtout les relations remuantes et cosmopolites de l'industriel qui ont éloigné M. Daelmans d'un confrère dont il apprécie les connaissances solides, l'application et la probité. Autrefois même, il fut sérieusement question entre eux d'une association commerciale. Daelmans comptait mettre ses capitaux dans la fabrique. Mais c'était à l'époque de la pleine prospérité de cette industrie et Dobouziez préférait en demeurer propriétaire principal. Aujourd'hui il vient proposer humblement au négociant de reprendre ses actions.

Daelmans-Deynze sait depuis longtemps que l'usine périclite, il n'ignore pas moins les sacrifices auxquels se résigna Dobouziez pour établir sa fille et venir en aide à Béjard; il pourrait manifester à son interlocuteur un certain étonnement devant une pareille proposition, et ravaler l'objet offert afin de l'obtenir à des conditions léonines; mais Daelmans-Deynze y met plus de discrétion et moins de rouerie. Au fond, il ne nourrit pas grande envie de s'embarrasser d'une affaire nouvelle par ce temps de crise et de stagnation, mais il a deviné, dès les premiers mots de l'entretien, voire par la démarche même à laquelle s'est décidé Dobouziez, que celui-ci se trouve dans des difficultés atroces, et Daelmans appartient à la classe de plus en plus restreinte de commerçants qui s'entraident. Non, admirez le tact avec lequel M. Daelmans débat les conditions de la reprise. Afin de mettre M. Dobouziez à l'aise, il ne feint aucune surprise, il ne prend pas ce ton de compassion qui offenserait si cruellement un homme de la trempe du fabricant; il ne lui insinue même pas que s'il consent a racheter la fabrique, de la main à la main, c'est uniquement pour obliger un ami dans la détresse. Pas une récrimination, pas un reproche, aucun air de supériorité!

Oh! le brave Daelmans-Deynze! Et ces bons sentiments ne l'empêchent pas d'examiner et de discuter longuement l'affaire. Il entend concilier son intérêt et sa générosité; il veut bien obliger un ami, mais à condition de ne pas s'obérer soi-même. Quoi de plus équitable? C'est à la fois strictement commercial et largement humain. Cependant ils vont conclure.

Reste un point que ni l'un ni l'autre n'osent aborder. Il faut bien s'en expliquer cependant; tous deux l'ont au coeur. Mais Dobouziez est si fier et Daelmans si délicat! Enfin, Daelmans se décide à prendre, comme il dit, le taureau par les cornes:

— Et, sans indiscrétion, monsieur Dobouziez, que comptez-vous faire à présent?

L'autre hésite à répondre. Il n'ose pas exprimer ce qu'il souhaiterait.

— Écoutez, reprend M. Daelmans, voua accueillerez mes ouvertures comme voua l'entendrez et il est convenu d'avance que vous me les pardonnez, au cas où elles vous paraîtraient inacceptables… Voici. La fabrique changeant de propriétaire, il serait désastreux qu'elle perdit du même coup son directeur… Vous me comprenez? Je dirai même que cette éventualité suffirait pour faire hésiter l'acquéreur. Des capitaux se remplacent, monsieur Dobouziez, l'argent se gagne, se perd — se gaspille, allait-il dire, mais il se retint — se regagne. Mais ce qui se trouve et ce qui se remplace difficilement, c'est un homme de talent, un homme instruit, actif, expérimenté, un homme du métier… C'est pourquoi je vous demande, monsieur Dobouziez, si vous verriez quelque inconvénient à demeurer à la tête d'une industrie que vous avez édifiée et que vous seul pouvez maintenir et perfectionner… Nous comprenons-nous?

S'ils se comprenaient! Ils ne pouvaient mieux se rencontrer. C'était précisément la solution qu'espérait M. Dobouziez.

Entre gens si honnêtes et si droits, on convint avec tout autant de facilité du chiffre des appointements du directeur; sauf ratification par Saint-Fardier et les petits actionnaires: une simple formalité. Il va sans dire que M. Daelmans mit vos appointements à un chiffre très respectable. Il voulait même que le directeur continuât d'occuper la somptueuse maison attenante à la fabrique. Mais le père esseulé désirait retourner auprès de son enfant.

Ah! personne comme Daelmans-Deynze n'aurait pu adoucir à Dobouziez l'amertume et l'humiliation de ce sacrifice! Qui s'imaginerait pareille délicatesse et pareilles nuances de procédés chez cet homme de négoce! Dobouziez dut se l'avouer au fond de son coeur si blindé, si fier, si peu accessible aux émotions. Et, au moment de prendre congé de M. Daelmans — son patron — comme il articulait quelque correcte formule de remerciements, il sentit se fondre brusquement comme des glaçons dans sa poitrine, et, se ravisant, se précipita dans les bras de son ami, son sauveur.

— Courage! lui dit l'autre avec sa simplicité et sa rondeur habituelles.

IX. LA BOURSE

Une heure! l'heure réglementaire de l'ouverture de la Bourse sonne à l'horloge, dernier vestige de l'ancien édifice incendié, à la diligente horloge qui, lorsque les flammes la serraient de près et avaient tout dévoré autour d'elle, s'obstinait, servante féale, à mourir au champ du devoir en donnant l'heure officielle à la ville marchande[7]…

Une heure! Dépêchez, retardataires! Expédiez votre lunch, n'en faites qu'une bouchée, hommes d'affaires, hommes d'argent! Joueurs de dominos, d'autres combinaisons vous réclament! Achevez de siroter votre café, de sabler la fine champagne. Plantez là le journal pourtant si concis et rédigé, en nègre, à votre intention. Réglez et filez, ou gare l'amende.

Une heure! Ils affluent de tous les points de la ville et de la Cité. Riches d'aujourd'hui, riches de demain et aussi riches de la veille, qui s'évertuent et luttent contre la débâcle, millionnaires dont l'herbe a fait du foin qu'ils engrangent dans leurs bottes, ou encore millionnaires dont le foin a flambé comme un simple feu de paille!

Va, cours, vole — parfois dans les deux sens du verbe — misérable suppôt de la Fortune! La roue tourne, accroche-toi à ses rais, essaie d'en régler le mouvement! Voyez-les se bousculer, se passer sur le corps, pour agripper la roue fatale, pour s'y cramponner avec l'opiniâtreté des rapaces; aujourd'hui au-dessus, demain en dessous! La roue tourne et tourne, et l'essieu grince et craque… Et ses craquements ont de sinistres échos: Krach!

Depuis le matin, boursiers, boursicotiers, vont et viennent, se croisent dans les rues, affairés, fiévreux, sans s'arrêter, échangeant à peine un bonjour sec comme le tic-tac de leur chronomètre: Time is money! Avant la soirée les meilleurs amis ne se reconnaissent plus. To buy or not to buy? That is the question! monologue le sordide Hamlet du commerce. Il n'envisage plus l'univers qu'au point de vue de l'offre et de la demande. Produire ou consommer: tout est là!

Une heure! Allons, que la meute avide de curée s'engorge par les quatre portes de l'élégant palais. Avec ses voûtés magnifiques, décorées d'attributs, de symboles et d'écussons de tous les pays, sous ses nervures de fer, contournées en arceaux, ce monument d'un gothique panaché de réminiscences mauresques et byzantines, mi- partie aryen, mi-partie sémite, présente un compromis bien, digne de ce temple du dieu Commerce, par excellence le dieu furtif et versatile.

Les rites commencent. Le bourdonnement sourd des incantations s'élève parfois jusqu'au brouhaha. Debout, chapeau sur la tête comme à la synagogue, les fidèles s'entassent et jabotent. Et, graduellement l'atmosphère se vicie. On distingue à peine les métaux et les couleurs des peintures murales; les élégants rinceaux se noient dans un brouillard d'haleines et de fumées opaques! Le pouacre encens! Les têtes ont l'air détachées du corps! et flottent au-dessus des vagues.

À première vue, en tombant dans cette assemblée, on songe aux conventicules et aux sabbats. Jamais grenouillère altérée ne coassa avec pareil ensemble pour demander la pluie. Mais ces batraciens-ci réclament force pluie d'or.

Peu à peu, on parvient à démêler les uns des autres ces groupes de gens d'affaires et de mercantis.

Voici le coin des gros négociants se rendant encore à la Bourse par habitude. Ils traitent les affaires en affectant de parler d'autre chose, ou se déchargent de ces soucis sur quelque coadjuteur qui, de temps en temps, s'approche du patron pour prendre le mot d'ordre, la consigne. Ainsi le plénipotentiaire consulte le potentat. Là trônent, pontifient, les mages billionnaires, les grands prêtres. Piliers mêmes du négoce, aussi solides que les colonnes de leurs temples. Colonnes philistines, hélas, contre lesquelles l'honnête Samson ne prévaudrait jamais! Commettants, propriétaires, armateurs, courtiers de navires, banquiers, se prélassent dans leur importance, mains en poches ou sur le dos, et parlent peu, et parlent' d'or — au propre et au figuré. Ploutocrates ventripotents, augures redoutables, leurs oracles sybillins entament ou rehaussent le crédit du faiseur subalterne. Un mot de leur bouche vous enrichit ou vous ruine. Les girouettes de la chance tournent à leur haleine. De leur fantaisie dépendent les fluctuations du marché universel. Ce sont leurs lunes qui règlent ces marées. Avec leurs affiliés des autres grands ports, ils sont de force à livrer, le pauvre monde à la famine et à la guerre.

Successeurs des Fugger et des Salviati, de ces Hanséates hautains qu'un cortège de hérauts et de musiciens richement costumés précédait chaque jour à l'heure de la Bourse, ils trafiquent des empires et des peuples comme d'une simple partie de riz ou de café; mais, s'ils leur arrive encore de prêter de l'argent aux rois, moins fastueux et moins artistes que ces Focker légendaires, ils ne jetteraient plus aux flammes d'un foyer, alimenté de cannelle la créance d'un César, leur débiteur considérable, mais leur hôte glorifié! Les autres étaient des patriciens, ceux-ci ne sont que des; parvenus.

Spéculateurs à la hausse et à la baisse consultent comme un infaillible baromètre les rides de leurs fronts, le pli de leur bouche et la couleur de leur regard. Ils sont les vicaires de la divinité que symbolise la pièce de cent sous. Ainsi, lorsqu'un interlocuteur candide se méprend jusqu'à parler au juif rhénan Fuchskopf, d'un noble caractère, d'un génie, d'un saint médiocrement pourvu de ducats ou jusqu'à solliciter l'appui de cet Iscariote en faveur d'une infortune digne d'émouvoir tout mortel à figure plus ou moins humaine, l'affreux pressureur, le marchand d'urnes, le fournisseur de souliers sans semelles aux massacrés des récentes guerres, l'actionnaire insatiable que les bouilleurs brûlés par le grisou, affamés par la grève ou fusillés par la troupe ont maudit en agonisant, le youtre tire de son porte-monnaie un luisant écu de cinq francs et au lieu de le consacrer à une exceptionnelle aumône, le passe à deux ou trois reprises sous le nez du solliciteur, puis le presse amoureusement entre ses doigts crochus et moites comme des ventouses, l'approche même de ses lèvres comme s'il baisait une patène et, fléchissant à moitié le genou, adresse cette intraduisible oraison au fétiche:

Ach lieber Christ! Wodu nicht bist Ist lauter Schweinerei!

Puis, ricanant, remet l'hostie dans son gousset et jouit de la déconvenue du malencontreux intercesseur et de l'approbation de ses courtisans et complices.

Autrement loquaces et remuants que les bonzes de la finance et du négoce se révèlent les agents de change. Pimpants, astiqués, ils toupillent, virevoltent, s'empressent, s'insinuent, s'interposent, butinent l'or en papillonnant. Ce sont les danseurs sacrés, et leur pantomime fait partie des incantations.

De locomotion moins vertigineuse, serrés dans des habits plus sombres et de coupe plus roide, circulent les trafiquants en fonds publics, bricolant des liasses d'actions négligemment roulées dans des fardes ou de vieilles gazettes, et griffonnant leurs bordereaux sur le dos d'un client secourable.

Couverts de complets de fatigue, les commissionnaires en marchandises entreposent force sachets d'échantillons, au fond de leurs poches.

Celui-ci pile dans la paume de la main une fève de Chéribon et en fait subodorer l'arôme à l'épicier qu'il capte et circonvient.

Celui-là vous persuade de la supériorité de son tabac, Kentucky ou Maryland, et finirait par endosser la récolte au preneur timoré qui n'en demande qu'un boucaut.

À chaque spécialité, à chaque article son coin, sa dalle fixe. On ne se figure pas l'ordre régnant dans cette apparente pétaudière, le nombre des démarcations, des classements, des subdivisions. Raffineurs, distillateurs, importateurs de pétroles ou de guanos, facteurs en douanes, assureurs occupent, du premier janvier au trente-et-un décembre, sans empiéter sur le domaine du voisin, les quelques pieds carrés assignés à leur partie. Un colin-maillard habitué de la Bourse, retrouverait sans peine, au milieu de cette fourmilière, le quidam dont il a besoin.

Le sujet des conversations, l'objet débattu varie de pas en pas. Des quirateurs ou propriétaires collectifs d'un navire discutent avec les affréteurs les clauses d'une charte-partie. Un entrepositaire baragouine cédules et warrants. L'air retentit de mots exotiques et barbares: cent weights, primage, emprunt à la grosse aventure. Il est question de crimes spéciaux prévus par des codes exclusifs. Un armateur se plaint de barateries commises par ses capitaines. Ailleurs s'évalue un total de droits de navigation. Un expéditeur confère avec son subrécargue. Des dispacheurs règlent un compte d'avaries.

Casquette à la main, un doyen de «nation» offre ses services à un importateur de boeufs vivants de la Plata et à un autre qui reçoit en conserves le bétail du même pays. Un officier de la douane taxe de fraude et d'irrégularités les baes d'une «nation», qui mettent en cause, de leur côté, le négociant entrepositaire.

Le long du pourtour, sous les galeries, règnent des files de hauts pupitres d'où dégringolent pour s'y rejucher aussitôt après, comme atteints de vertige, des calculateurs; chiffres faits hommes, s'égosillant à glapir les côtes que les reporters de moniteurs financiers consignent hâtivement sur leurs tablettes.

Que de manoeuvres pour arriver à ce but: l'argent. Tel a l'air taciturne, presque funèbre, parle affaires avec componction; tel autre traite Mercure par-dessous la jambe et entremêle son boniment de facéties de rapin.

Des bateliers, patrons de beurts et de chalands, le visage briqueté, les oreilles ornées d'anneaux d'argent, se tiennent à part, près des portes et, se balançant tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, crachent, chiquent, pipent, graillonnent en attendant le noliseur. Des capitaines anglais en bisbille, élèvent la voix comme pour commander l'abordage et crispent désagréablement un conciliabule de jeunes beaux et de vieux bellâtres, mutinés de spéculateurs qui, non loin de là, se chuchotent la chronique scandaleuse, dénombrent leurs bonnes fortunes de la veille, dévoilent les mystères de l'alcôve, et les secrets du comptoir, lient des parties fines pour la soirée et farcissent de potins de boudoirs et de coulisses l'aride rituel commercial:

— Avec leurs goddam ils feraient goddamner un saint! déclare le plus spirituel des deux jeunes Saint-Fardier, visant les loups de mer tapageurs, et il se retire sur ce mot. Son frère l'accompagne, aussi radieux que si le mot était de lui. On leur donne le temps de s'éloigner; puis le cercle se rapproche:

— Elles vont bien leurs petites femmes! En voilà qui font goddamner leurs maris? Athanase n'a rien à envier à Gaston; leur ressemblance est plus grande que jamais. On se demande lequel est le plus sganarellisé des deux; Connaissez-vous le dernier patito de Cora?

— Notre grand Frédéric Barberousse!

— Non, au rancart le robin! En ce moment le képi supplante la loque.

— Un képi de l'armée belge…

— Ou à peu près…

— Autant dire un garde civique…

— Eurêka!

— Connais pas…

— Cet excellent Pascal qui n'entend pas le grec.

— Van Dam, le consul de Grèce? Mais il n'est pas de la garde civique.

— Qui te dit le contraire! Ô Pascal… agneau! C'est Von Frans, parbleu!

— Et c'est là tout ce que vous savez? intervient un nouveau venu, De Zater, l'homme toujours ganté. Quel vieux neuf! Voici bien d'autre nanan: Lucrèce, l'imprenable Lucrèce…

— Eh bien?

— … a fini par imiter ses petites folles de cousines…

— Avec qui?

— Avec le nouvel associé de son mari; le senor Vera-Pinto, un Chilien, un Fuégien ou un Patagon, je ne sais au juste…

— Comment! Le rastaquouère avec qui Freddy Béjard entreprend les transports d'émigrants en Argentine et qui lui a proposé l'opération des cartouches… Messieurs, cette coïncidence ne vous entrouvre-t-elle pas des horizons nouveaux, comme on dit au Palais?

— Tu ne prétends pas que le mari soit de connivence avec la femme: ils se détestent trop pour cela.

— Peuh! L'intérêt les rapproche…

— Voilà donc leur débâcle doublement conjurée. Car, vous n'ignorez pas, je suppose, que le papa Dobouziez vend sa part dans l'exploitation de la fabrique et jusqu'à sa maison… Hé, Tolmoch, combien font les métalliques?

— Que cornez-vous là? Le père Dobouziez, ce rigide matois, ce «tirez-vous de là comme vous pourrez!» se sacrifier pour un autre! pour un Béjard!

— Ah ça, vous tombez donc tous de la lune… On ne parle que de cette liquidation depuis ce matin, sur le tramway, au port, dans les bureaux…

— Daelmans-Deynze devient propriétaire de l'usine. Le père Saint- Fardier aussi abandonne la fabrication des bougies. Il lâche le beau-père pour commanditer le gendre. Saint-Fardier remplacera Dupoissy, qui manquait de poigne, au bureau des enrôlements pour l'Amérique et c'est lui qui s'occupera de l'emménagement des navires. Il y a des milliers et des milliers de francs à gagner. On annonce le prochain départ de la Gina avec une cargaison de cinq cents têtes.

— Au lieu de bois d'ébène voilà que Béjard se met à vendre de l'ivoire! conclut finement De Zater.

— À propos, De Maes, je vous prends vos consolidés à terme…

— Dobouziez consent à rester comme directeur aux appointements d'un ministre, m'affirmait à l'instant le caissier de la fabrique.

— Deux mots, monsieur de Zater, au sujet des huiles: faut-il acheter ou vendre?

— Vendre! Que vous êtes jeune, Tobiel: télégraphiez sans retard à Marseille et emparez-vous de tout ce qui reste encore sur le marché…

— Ecco l'opération des cafés; j'expédie par le Feldmarschall deux cents balles Java à Brand Frères, de Hambourg, et, en même temps, je charge mon commissionnaire d'acheter avec le produit une partie de cuirs…

— Messieurs, j'ai bien l'honneur… De Zater, je suis le vôtre… Vous parliez du grand désintéressement de Dobouziez…

— Non, cela me passe. On n'est pas honnête à ce point.

— Honnête! ricane Brullekens, de maniaque qui fait décaper chaque matin son argent de poche; c'est un autre mot, que vous diriez, vous, hé.! Fuchskopf?

— Ce Taelmans-Teince, engore un orichinal, un ardiste… Dummes Zeug! Lauter Schweinerei! Bettlern! Oui, té mentiants!

— Toujours explicites ces Teutons!… Mais, De Zater, pour en revenir à Lucrèce et à son rastaquouère…

— Qu'est-ce donc cette affaire de cartouches?

— Pour le moins, un vol de grand chemin…

— Pas mal! Mais je mets «cartouches» au pluriel et sans majuscule.

— Eh bien, voici: Béjard, l'unique Béjard, lui, toujours lui, vient d'acheter au dernier dictateur chilien, par l'entremise du senor Vera-Pinto et de compte à demi avec celui-ci, un solde de cinquante millions de cartouches, mises hors d'usage par suite de la réforme de l'armement. Il paraît que la digne paire d'amis s'est acquis ces munitions de rebut pour une croûte de pain… Or, ce malin de Béjard compte revendre séparément la poudre, le fulminate, le plomb et le cuivre qu'il retirera de ces cartouches, et réaliser de ce chef le joli bénéfice de plus de cinq cents pour cent…

— Une opération de génie! opinèrent avec autant d'admiration que d'envie tous ces monteurs de coups constamment a l'affût des occasions de faire fortune du jour au lendemain. Jamais ils n'auraient trouvé ce moyen-là, si simple, pourtant. Vrai, ce Béjard pouvait être une canaille, mais il était diantrement fort, et leur maître à tous!

— Toutefois, des difficultés se présentent, continua Brullekens. Le tout n'est pas d'amener jusqu'ici ce lot colossal de cartouches; il s'agit de se mettre en règle avec la douane, puis d'obtenir de la Ville l'autorisation de décharger ces redoutables produits, représentant une affaire de deux cents à deux cent cinquante mille kilos de poudre, c'est-à-dire plus qu'il n'en faudrait pour faire sauter Anvers et son camp retranché… La Régence hésite d'autant plus à assumer une grave responsabilité dans celte litigieuse affaire, que Bergmans, le vigilant agitateur, l'inconciliable ennemi de Béjard, ayant eu vent des manigances de celui-ci, ne cesse d'intimider notre Magistrat et d'exciter contre Béjard et sa mirifique entreprise les terreurs et la colère des portefaix du port qui n'ont pas encore oublié l'affaire des «élévateurs». Aussi impopulaire qu'il soit, Béjard pare quelque peu les assauts du bouillant tribun en faisant miroiter aux yeux de cette population riveraine, généralement besogneuse, la perspective du travail facile et lucratif que leur procurera son industrie.

«À la Ville, il promet d'extraire tous les jours mille kilos de poudre des cartouches, de manière à en finir au bout de neuf mois. De plus, il s'engage à fournir toutes les garanties et à se conformer à telles mesures de précaution que lui imposera l'autorité. Et vous verrez, — au fond, je le souhaite, car l'affaire est trop sublime! — que ce diable d'homme aura raison des obstacles qu'on lui suscite et qu'il se moquera une fois de plus, de la ville, de la province, du gouvernement, des foudres de Bergmans et même du vox populi!»

Un mouvement qui se produisait de groupe en groupe vers l'entrée occidentale de la Bourse, jusqu'au quartier des coulissiers et des tripoteurs en effets publics, interrompit cet édifiant colloque. Les éclats d'une aigre contestation dominaient les psalmodies coutumières. La poussée et le vacarme devinrent tels que l'opulent Verbist, suprême amiral d'une flotte marchande de vingt navires, daigna s'enquérir auprès de son commis de la cause de cette perturbation.

— Claesaens, que signifie…

— Un escogriffe qu'on somme de payer ses différences, monsieur. Une triste espèce, à ce qu'on m'assure!

La face bouffie et adipeuse, blafarde comme un astre hydropique, sourit lugubrement, les épaules eurent un sinistre haussement et, en spectateur blasé sur ce genre d'exécutions et qui n'en était plus à compter les banqueroutes de ses contemporains, Verbist ne s'informa même pas du nom de l'agioteur indélicat, mais continua de se curer les dents le plus confortablement du monde.

C'était pourtant le bénin, le suave, l'unique Dupoissy que l'on prenait si vivement à partie. Le hasard voulait que le Sedanais s'abîmât sans retour le jour même où Béjard, son maître, son patron, doublait victorieusement le cap de la ruine.

La fréquentation de Béjard lui avait donné foi dans sa propre étoile. Ce satellite s'était cru planète. Ce volatile s'était pris pour un aigle et avait voulu voler de ses ailes. Le jour où les bruits de l'imminente déconfiture de Béjard commencèrent à circuler, le prudent Dupoissy le lâcha avec la désinvolture d'un laquais. D'ailleurs Béjard, mis au courant des trahisons de ce gluant personnage, n'avait rien fait pour le retenir.

Au temps de la prospérité de Béjard, Dupoissy s'était assuré de fortes commissions et lui qui n'avait jamais possédé un sou vaillant, dans sa patrie ou ailleurs, se trouva un moment à la tête d'un capital fort sérieux. Au lieu de s'établir et de se livrer, par exemple, au Commerce des laines et des draps, «parties» dans lesquelles il se proclamait d'une compétence sans égale, il risqua tout son avoir dans des opérations aléatoires et de longue haleine. Tant que Béjard fut là, le tripoteur profitait de ses conseils et quittait la partie, sinon sans profit, du moins sans perte désastreuse. Mais, abandonné à sa propre initiative, il se fit complètement ratiboiser. Il en était arrivé à négliger les précautions les plus élémentaires; c'est à peine s'il s'enquérait de l'état du marché. Persuadé de son génie, il spéculait indifféremment sur les changes, les métaux, les effets publics et les marchandises. Quelque temps il parvint à faire escompter ses effets et à continuer ses «marchés fermes»; puis, l'un après l'autre, les banquiers lui coupèrent le crédit; enfin, à part quelques pigeons que dupait sa mine confite et onctueuse, son accent papelard, son fleur de respectability, et qui, sur la foi de ses jérémiades, le considéraient comme une victime de Béjard, il n'y eut plus pour lui livrer leur signature que des flibustiers aussi mal cotés que lui.

Il paya même cher la longanimité dont il bénéficia tout un temps.

C'était précisément, à la Bourse, jour de grande liquidation. Le faiseur, à bout d'expédients, avait passé la matinée à battre les guichets de la place, sans trouver à emprunter quarante sous. Cela ne l'empêcha point de se présenter en Bourse, comme d'habitude, luisant, bichonné, bénisseur, tendant à tous ses mains chattemiteuses et feignant de ne pas s'apercevoir des rebuffades et des affronts. Avisant un de ses contractants sur lequel il avait tiré à boulets rouges, il l'aborda, la bouche en coeur et se mit à l'entretenir d'une voix doucereuse et avec des gestes enveloppeurs, d'une opération superlificoquentieuse (il aimait ce mot) qui devait les enrichir tous les deux.

Il tombait mal cette fois.

— Je ne demande pas mieux que de traiter de nouveau avec vous, lui répondit le marchand, mais, auparavant, si vous voulez bien, nous liquiderons cette petite affaire de la Rente française. Vous savez ce que je veux dire… Voilà, trois mois que vous ajournez le règlement de cette bagatelle…

Dupoissy ne cessa pas de sourire et se récria:

— Comment donc! Mais volontiers, cher ami. Et même à la minute… Justement j'allais vous prier de passer ce soir chez moi… Si je vous parlais de cette nouvelle affaire, c'est parce qu'elle se rattache étroitement à celle que nous savons terminée; si étroitement, que nous pourrons les combiner je dirai, même les fusionner…

— Pardon! interrompit l'autre, il ne s'agit pas de tout cela. En voilà assez de vos combinaisons continues. Avant de m'embarquer avec vous dans d'autres entreprises, je désire connaître enfin la couleur de votre argent…

— Monsieur Vlarding! fit Dupoissy, jouer l'homme irréprochable outragé dans ses sentiments. Monsieur Vlarding, mon bon ami!

— Ta ta ta! Il n'y a pas de Vlarding et de bon ami qui tiennent! Vous allez me payer recta deux mille francs en échange du reçu que voici…

— Mais, mon vieil ami, pareils procédés de votre part, après tant d'années de mutuelle confiance…

— Trêve de protestations! Je ne vous dis que ce mot: pagare, pagare!

— Lorsque je vous répète que je n'ai pas cet argent sur moi! gémit Dupoissy à voix basse, et en pressant le bras de son interlocuteur. De grâce, calmez-vous… on nous écoute!

On commençait, en effet, à faire cercle autour d'eux. À l'ordinaire badauderie se joignait une curiosité maligne, attente d'une bagarre.

Mais plus Dupoissy essayait d'amadouer Vlarding, plus celui-ci criait:

— Pour la dernière fois, monsieur Dupoissy, êtes-vous disposé à me solder les deux mille francs?

— Quand je les aurai! laissa échapper le malheureux Dupoissy, perdant décidément la tramontane.

Vlarding bondit comme un chien flâtré.

— Comment dites-vous cela? cria-t-il dans le visage du débiteur insolvable.

D'autres dupes faisaient chorus, à présent, avec Vlarding. C'était à qui réclamerait son dû.

— Payera! Payera pas! chantait la galerie, sur l'air des lampions, en se trémoussant, en trépignant de joie féroce.

— Messieurs, mes bons messieurs, laissez-moi sortir, je vous en conjure! Je suis citoyen français, messieurs, j'en appelle au consul de mon pays… Messieurs, c'est une indignité…

— As-tu fini? goguenardaient les jeunes Saint-Fardier. Haro sur le déserteur! Haro sur l'homme de Sedan! Ferme ta cassolette! À la porte, Badinguet!

Mais les créanciers s'échauffaient et le menaçaient du poing, du parapluie et de la canne. Vlarding venait de lui abattre le chapeau de la tête.

— Non, non! Pas de violence! intercédait hypocritement la majorité des assistants. Faisons durer le plaisir.

Tremblant de peur, hagard, livide, la sueur et la pommade fondue lui découlant du front et des oreilles, le gros homme ne bougeait plus. Il embaumait à outrance. Mais moins heureux que le putois, son odeur ne tenait pas ses ennemis à distance. Comment aurait-il échappé à leur coalition! La consigne avait été donnée. On ne le frapperait pas; on se bornerait à le bousculer. Le jeu avait des règles consacrées par de nombreux précédents. Plus d'un boursier malhonnête avait été exécuté de la sorte. Les mains enfoncées dans leurs poches, les bourreaux ne jouaient que des coudes, des genoux ou des reins. Ainsi les vagues ballottent et roulent longtemps le naufragé, et le harcèlent de toutes parts, et se le renvoient l'une à l'autre, en lui faisant le moins de mal possible.

Dupoissy était bien un homme à la mer!

Il virait de droite et de gauche, louvoyait quelque temps dans un même sens, puis courait des bordées fantastiques. À peine un flot de tortionnaires l'avait-il projeté dans une direction, qu'un autre flot le ramenait à son point de départ. D'autres fois il restait immobile, broyé entre deux courants de même force, presque réduit en bouillie, aux trois quarts époumoné. Les questionnaires les plus rapprochés de lui risquaient de partager, son sort.

— Arrêtez! Pas si fort! criaient-ils à leurs camarades.

Une joie carnassière se repaissait de sa détresse. Un unique sentiment de cruauté confondait ces centaines de boursicotiers s'acharnant sur un joueur maladroit, ainsi que des collégiens sur leur souffre-douleur. Et, comme toujours les plus véreux, les plus obérés, prenaient à cette brimade la part la plus féroce.

Les millionnaires podagres se faisaient représenter à cette fête par leurs héritiers et leurs commis.

La police se tenait discrètement en observation. Tant qu'on n'endommageait pas la peau du patient et qu'on se bornait à le bousculer, elle n'avait pas mission d'intervenir. La tradition, autorisait les négociants assemblés à châtier, dans cette mesure, le spéculateur de mauvaise foi.

Entre les arcades du premier, étage, accoudés à la travée du promenoir, penchés sur cette véritable arène, les petits porteurs de dépêches jubilaient non sans éprouver quelque stupeur à la vue de ces personnages barbus et généralement compassés, s'émancipant comme des vauriens de leur âge, et l'envie leur démangeait de descendre dans la piste pour participer à ce sport de haut goût. Mais outre que les placides «gardes-ville» ne leur auraient pas assuré les mêmes immunités qu'aux boursiers, à la tangue un sentiment de terreur et de pitié entrait dans l'âme des gamins: ils regardaient encore, les yeux écarquillés, mais ils avaient cessé de rire.

Les rudes bateliers, si prompts à se colleter, demeuraient stupéfaits devant ce déchaînement de furie chez tous ces «chics messieurs», et ils en oubliaient de tirer des bouffées de leur brûle-gueule ou même de mordre leur chique.

Aucun des anciens amis du Sedanais, aucun, des amphitryons qui le recevaient autrefois à leur table, n'accourait à sa rescousse. Les plus humains, voyants la tournure critique que prenait l'altercation entre Dupoissy et ses créanciers, s'étaient prudemment esquivés, de peur d'être mêlés à l'esclandre ou pour s'épargner la vue de ces scènes pénibles.

Pendant, la tempête, une barque de pêche essaie d'enfiler le goulet du port. L'esquif a beau calculer son élan chaque fois la barre l'entraîne à la dérive ou menace de le briser contre les estacades. La tourmente humaine leurrait ainsi le pitoyable Sedanais et ne le rapprochait d'une des portes de salut que pour le rejeter à l'intérieur, et cela parfois en risquant de le fracasser contre les piliers.

Comme après bien des affres et bien des péripéties, une formidable impulsion le dirigeait pour la vingtième fois vers la sortie, un retardaire venant de la rue poussa la porte capitonnée.

— Tenez la porte ouverte, Béjard! mugit en s'épongeant Saint- Fardier père, qui s'était passionné pour ce jeu comme un étudiant d'Oxford à un match de foot-ball.

Ganté de frais, la taille prise dans un pardessus de coupe irréprochable, la boutonnière fleurie, plus superbe, plus maître de lui, plus dominateur que jamais, Béjard devina la situation, et n'ayant plus rien de commun avec son ancienne créature, tenant surtout à affirmer qu'il la répudiait sans merci, notre homme se prêta avec empressement à ce que la cohue attendait de lui.

S'effaçant contre la muraille, il tint la porte entrebâillée pour livrer passage à la victime. Son visage s'éclairait d'une joie satanique. Vrai, il était propre à présent, le patelin lâcheur! De son côté, Dupoissy reconnut son ancien associé. Se voir ainsi houspillé devant lui! C'était là le coup de grâce, le suprême opprobre! Franchement il ne méritait pas ce surcroît d'ignominie! Il concentra tout ce qui lui restait de ressort, de flamme, d'énergie vitale, pour lancer au triomphateur un regard d'atroce rancune, quelque chose comme une imprécation muette. Le crapaud doit avoir de ces regards sous le sabot d'un maroufle. Béjard ne broncha pas sous ce fluide vindicatif. Rien n'était, au contraire, plus flatteur pour lui. Au moment où une dernière ruée accélérait l'essor du Sedanais et où il filait avec la véhémence d'un projectile devant le député Béjard, celui-ci lui fit une révérence profonde de tabellion qui reconduit un visiteur considérable.

Le Dupoissy alla rouler comme un ballot avarié sur le pavé entre les deux trottoirs. Béjard le vit se ramasser, s'épousseter et se traîner, en longeant les murailles, avec des façons de limace.

Puis, lent et correct, sans s'occuper davantage de cette épave, le grand homme laissa retomber la porte et entra dans le temple où l'attendaient les félicitations et les hommages d'une tourbe prête à le traiter comme Dupoissy le jour où la Fortune cesserait de l'élire si manifestement pour son favori.

TROISIÈME PARTIE: LAURENT PARIDAEL

I. LE PATRIMOINE

Laurent venait d'atteindre sa majorité et le directeur de la fabrique l'invita par lettre strictement polie à passer par ses bureaux. Laurent retrouva son tuteur comme il l'avait quitté quatre ans auparavant, du moins quant à l'allure, à la tenue et à l'abord. Son masque impassible et lisse était un peu ridé, ses cheveux avaient blanchi et il levait moins haut son front autoritaire. Sur le bureau déshonoré il y a des années par le malencontreux Robinson Suisse s'étalaient à présent une liasse de banknotes et une feuille de papier couverte de chiffres alignés en colonne.

L'industriel, toujours à la besogne, répondit à peine au: «Bonjour, cousin!» que Laurent essayait de rendre aussi soumis, aussi affectueux que possible.

— Veuillez prendre connaissance de ce tableau et vérifier l'exactitude des calculs. Ceci vous représente mes comptes de tutelle: d'un côté vos revenus, de l'autre les frais de votre entretien et de votre éducation… Vous m'accorderez que je me suis abstenu autant que possible d'ébrécher votre petit capital. Lorsque vous aurez examiné ce travail, je vous prie, si vous l'approuvez, de signer ici… Vous pourrez emporter un double de cette pièce…

Laurent fit un mouvement pour saisir la plume et signer de confiance.

M. Dobouziez lui arrêta le bras, et de sa voix égale: «Pas de cela!… Vous me désobligeriez… Lisez d'abord.»

Quoi qu'il en eût, Laurent s'assit devant le pupitre et fit mine de revoir attentivement le détail des opérations. En attendant, son tuteur lui tournait le dos et regardait par la fenêtre, en tambourinant les vitres.

Laurent n'osa pas couper trop vite court à ce simulacre de vérification. Il attendit cinq minutes; puis se risqua à appeler l'attention de son parent:

— C'est parfait, cousin!

Et il se hâta de signer de son mieux ce tableau dressé avec tant de netteté et de minutie.

M. Dobouziez se rapprocha du pupitre, passa le buvard sur la pièce approuvée et la serra dans un tiroir.

— Bon. Il vous revient donc trente-deux mille huit cents francs. Voyez là, si vous trouvez votre compte.

Pris a la fois de dépit et de chagrin, Laurent empochait, pêle- mêle, les billets et les espèces.

— Comptez d'abord! arrêta M. Dobouziez.

Le jeune-homme obéit de nouveau, compta même à haute voix, puis, suffoquant, avant d'être arrivé à bout de sa numération, repoussa, d'un mouvement brusque, billets et numéraire entassés…

— Eh bien? Y a-t-il erreur?

Le féroce honnête homme!

Laurent aurait voulu lui dire: «Gardez cet argent, tuteur… Placez-le vous-même… Je n'en ai pas besoin; je le dépenserai, il m'échappera, car il ne me connaît pas… Tandis que vous êtes homme à le manier et à en user comme il convient…»

Mais il craignit que le superbe Dobouziez, habitué à jouer avec des millions, ne prît pour une insultante familiarité l'offre de ce capital dérisoire…, l'héritage de feu Paridael, ce pauvre commis…

Et pourtant, comme le fils Paridael eût prêté et même donné de bon coeur les économies du commis défunt à ce patron de la veille, devenu commis à son tour.

— Dépêchons! répéta M. Dobouziez d'un ton glacial après avoir consulté son chronomètre.

Force fut à Laurent de prendre son bien. Il s'attardait encore en regagnant la porte: «Permettez-moi au moins, cousin, de vous remercier et de vous demander…» balbutia-t-il, poussant la conciliation jusqu'à se repentir de ses torts involontaires et à se reprocher l'antipathie qu'il avait inspirée, malgré lui, à ce sage.

— C'est bien! c'est bien!

Et le geste et la physionomie imperturbables de Dobouziez continuaient de lui répéter: «J'ai fait mon devoir et n'ai besoin de la gratitude de personne!»

Les opérations étaient exactes. Le patrimoine avait été géré d'une manière irréprochable. Le résultat était prévu. Tout était prévu!

Ah! il ne se doutait pas, le rationnel Dobouziez, de la façon hétéroclite dont l'orphelin lui témoignerait bientôt sa reconnaissance! Il oubliait, le parfait calculateur, que certains problèmes ont plusieurs solutions. Sinon, il aurait peut-être rappelé le jeune homme qu'il congédiait si catégoriquement et lui aurait dit: «Soit, malheureux enfant, laisse-moi ton petit pécule et surtout ne te crois jamais notre obligé, le débiteur de Gina et de son père, le vengeur fatidique de ma fille…»

Laurent ne se doutait pas, en ce moment, de ce qui devait arriver et, cependant, il se sentait monter au coeur une sourde et opaque tristesse. Avant de se rendre à la fabrique, il s'était réjoui à l'idée de devenir son propre maître, de toucher un vrai capital, presque une fortune!… Et à présent qu'il tenait ces billets et cet or, ils lui brûlaient la poche et l'inquiétaient comme s'ils ne lui eussent pas appartenu. Vrai, un voleur n'eût pas été plus soucieux que ce propriétaire.

Il était autrement confiant et dispos lorsqu'il s'était séparé, la dernière fois, de son tuteur. Que d'illusions et que d'espérances alors! Avec les cent francs qu'il palpait mensuellement, il se croyait le plus riche des mortels et à présent que son avoir se chiffrait par milliers de francs, il n'avait jamais lié aussi embarrassé de sa personne, aussi indécis, aussi mal dans son assiette.

Arrivé dans la rue, le Fossé lui sembla effluer des miasmes prophétiques: le Fossé lui-même se tournait contre lui! Paridael flairait d'occultes menaces dans ces émanations, mais sans parvenir à déchiffrer ces vagues présages. En attendant, sa mauvaise humeur retournait sur l'usinier:

— Quelle banquise! marmonnait-il outragé dans ses fibres aimantes. Il m'a reçu comme le dernier des coupables. À la fin, si je ne m'étais contenu, je lui aurais jeté ce sale argent au visage… ce sale argent!

Et se sentant très seul, très abandonné, prenant peur de lui-même, redoutant ce premier tête-à-tête avec sa pesante fortune, afin de secouer ses pensées noires, l'idée lui vint de se rendre chez les Tilbak.

L'autre fois aussi, cette visite avait été la première après son départ de la fabrique. Aussitôt, reprenant possession de lui-même, aux trois quarts rasséréné, il pressa le pas. En marchant, il se représentait d'avance le vivifiant et salubre milieu où il allait se retremper.

Depuis quelque temps, il avait négligé ses bons amis. Des scrupules honorables étaient cause de cette apparente indifférence. Henriette ne semblait plus la même son égard: non pas que son affection pour lui eût diminué, bien au contraire! mais quelque chose de fébrile et de contraint se mêlait maintenant à sa parole et, sans y mettre la moindre fatuité, le jeune homme se croyait, de la part de la jeune fille, l'objet d'un sentiment plus vif qu'une amitié fraternelle. Or, incapable d'oublier la superbe Gina, Laurent craignait d'alimenter cette passion à laquelle il ne voyait point d'issue, car il se fût tué avant d'abuser de la confiance que Vincent et Siska plaçaient en lui.

Mais comme il cheminait aujourd'hui vers la Noix de Coco et qu'une réaction bienfaisante s'opérait dans son esprit, l'image d'Henriette lui apparut plus douce, plus touchante que jamais, et, à cette évocation, il éprouva ou du moins s'excita à éprouver pour la jeune fille une inclination moins quiète et moins platonique que par le passé. Qu'avait-il erré si longtemps! Il tenait le bonheur sous la main. Il ne pouvait mieux inaugurer sa vie nouvelle et rompre avec ses anciennes attaches qu'en épousant la saine et honnête enfant des Tilbak.

L'état dans lequel l'avait plongé son entrevue avec Dobouziez contribua à accélérer cette résolution. Rien ne lui parut plus raisonnable et plus réalisable. Le consentement des parents lui était acquis d'avance. On publierait aussitôt les bans.

En caressant ces perspectives matrimoniales, il arriva à la Noix de Coco et, traversant la boutique, entra directement, en familier, dans la chambre du fond. Il trouva tous les membres de la famille réunis, mais fut frappé par leurs mines allongées et chagrines. Avant qu'il eût eu le temps de leur demander une explication, Vincent l'entraîna dans la pièce de devant et, après une quinte de toux nerveuse, lui dit d'une voix engorgée:

— C'est décidé, monsieur Lorki, nous émigrons, nous partons pour Buenos-Ayres…

Laurent crut s'effondrer.

— Mais, mon brave Vincent, vous perdez la tête…

— Nullement, c'est tout à fait sérieux. Ce matin j'ai pris moi- même mon passage chez M. Béjard, au quai Sainte-Aldegonde. Je vais m'embarquer… J'ai même touché la prime… Voilà des mois que ce projet me trottait par la caboche. Il n'y a plus rien à entreprendre ici pour nous. Le commerce des bousingots et des casquettes ne va plus. Le biscuit se fait rare.

«On a gâté le métier. Avec ces runners qui accaparent le marin dès l'embouchure de l'Escaut et l'entraînent, ivre et abruti, au fond de leurs cavernes où ils le plument et l'écorchent jusqu'à la moelle, le petit boutiquier doit renoncer à la lutte… À moins de compagnonner avec eux, recourir à leurs pratiques, de leur disputer la proie à coups de poing et de couteau! Autant m'engager tout de suite dans une bande de francs voleurs!

«D'autre part l'invention des allèges à vapeur me force de vendre mon batelet pour du bois à brûler… Et, pour nous achever, voilà que nos fils ne trouvent plus à se placer… Nos grands chefs de maisons n'engagent que des volontaires allemands. Les mieux, disposés pour leurs pauvres concitoyens, notamment M. Daelmans- Deynze et M. Bergmans, sont assaillis de demandes et ont embauché déjà plus du double d'employés nécessaires! Par une faveur spéciale ils ont bien voulu se charger de notre Félix. Encore parlent-ils de l'envoyer à Hambourg: dans une de leurs maisons succursales. Il faudrait pouvoir attendre qu'une place devint vacante pour notre Pierket. Mais d'ici là, nous avons le temps de nous serrer le ventre… Vous le voyez, c'est la fin. Anvers ne veut plus de nous. Aussi avons-nous pris le parti de nous en aller tous. Et, s'il nous faut crever, du moins aurons-nous vaillamment tenté jusqu'au dernier effort pour vivre!…»

Et Tilbak refoula par un terrible juron l'émotion qui l'étranglait.

— Non, non, s'écria Laurent, en; lui donnant des tapes dans le dos, pour le réconforter: Vous ne partirez pas, mon brave Vincent. Et je bénis doublement l'inspiration qui m'amène ici! Depuis ce matin je suis riche, mon excellent gaillard! Je possède largement de quoi vous venir en aide à vous et aux vôtres. C'est plus de trente mille francs que je tiens à votre disposition, mon très cher. Vous n'avez jamais douté de moi, je suppose. Eh bien, alors! Allons qu'on cesse de se lamenter… Mais avant de retrouver Siska et vos enfants, laissez-moi compléter ma démarche L'argent qu'il vous répugnerait peut-être de tenir d'un ami, vous serez obligé de l'accepter d'un fils, oui, d'un fils — Siska ne m'a-t-elle pas toujours considéré comme son aîné? — ou, si vous l'aimez mieux, de votre gendre… Vincent, accordez-moi la main de votre fille Henriette!

Tilbak lui appuya les mains sur les épaules et le regarda au fond des yeux:

— Merci, monsieur Laurent. Votre offre généreuse ne nous touche pas moins profondément que votre demande, mais nous ne pouvons y donner suite… Il y a longtemps que ma femme a lu dans le coeur de notre fille et qu'elle combat le sentiment déraisonnable qui s'y est logé; Pour ne rien vous cacher, cet amour est même une des causes de notre départ… Tous, ici, nous avons besoin de changer d'air…

«Je vous le dis, à vous aussi monsieur Laurent, ce mariage est impossible. Même si j'y avais consenti, ma femme s'y serait opposée de toutes ses forces. Vous ne connaissez pas encore notre Siska. Elle entretient sur le devoir des idées peut-être très singulières, mais certes très arrêtées. Du moment qu'elle a dit: ceci est blanc et cela noir, vous auriez beau la prêcher, vous ne l'en feriez plus démordre… Savez-vous qu'elle croirait manquer à la mémoire des chers morts vos parents, si jamais elle autorisait une alliance entre sa famille et la vôtre… Vous êtes jeune, monsieur Laurent, vous possédez un gentil avoir, on vous a donné l'instruction, des parents riches vous laisseront peut-être leur fortune… et vous ferez un parti digne de cette fortune, de cette éducation et de votre nom: un parti répondant aux vues que vos pauvres chers morts, eux-mêmes, auraient entretenues concernant votre avenir… Voyez-vous votre opulente famille reprocher à notre Siska de vous avoir endossé sa fille et la considérer comme une intrigante, une misérable intruse…

— Vincent! s'écria Laurent en lui fermant la bouche… Soyez raisonnable, Vincent… Je me moque bien de ma noble famille… Vrai, pour ce qu'il m'en reste, il serait absurde de me contraindre… Vous finiriez, en me parlant ainsi, par me la faire haïr!… Que n'assistiez-vous tout à l'heure à l'accueil que m'a fait ce Dobouziez! L'âge et les mécomptes l'ont rendu plus pisse- froid que jamais… Je ne suis plus des leurs. Je me demande même si je l'ai jamais été! Je ne leur dois rien. Nos derniers liens sont brisés… Et c'est à ces parents qui me renient, que je sacrifierais mes affections!… Allons, votre refus n'est pas sérieux… Siska sera plus raisonnable que vous…

— Inutile! monsieur Laurent. Sachez même que si ma femme avait prévu cette amourette, jamais elle ne vous aurai attiré ici… Épargnez-lui la peine de devoir encore accentuer mon refus…

— Soit, dit Laurent. Mais si mes visites vous importunent, si un faux point d'honneur, oui, je dis bien, tant pis si vous vous fâchez! vous interdit de m'agréer pour gendre, moi qui comptais si loyalement rendre heureuse votre Henriette! du moins rien ne vous empoche de m'accepter pour créancier et, désormais, il est inutile d'émigrer…

— Merci encore, monsieur Laurent, mais nous n'avons besoin de rien… Pour tout vous dire, Jan Vingerhout, le baes de 1' «Amérique», votre ami, nous accompagne… Il a réalisé son dernier sou et lui aussi va tenter la fortune dans une autre Amérique…

— Ah! je devine! s'écria Paridael, C'est à lui que vous donnez Henriette…

— Eh bien, oui!… Jan est un brave garçon de notre condition, que vous, tout le premier, avez apprécié… Et j'aurai même à vous demander une grâce, monsieur Paridael… Jamais notre ami ne s'est douté de l'amour d'Henriette pour vous… Oh, faites qu'il ignore toujours le caprice extravagant de notre fillette…

— C'en est trop! interrompit Laurent. Ne vous faut-il pas que j'entre dans vos plans jusqu'à me faire haïr de votre fille?

Et intérieurement il se disait: «Trop pauvre pour Gina, trop riche pour Henriette!» Puis, donnant libre cours à son amertume:

— Vrai, mon cher Tilbak, vous êtes tous les mêmes à Anvers… Vous ravalez tout à une question de gros sous. Mon digne cousin Dobouziez vous approuverait sans réserves… Les liens du coeur, les sympathies ne comptent pas. Tout s'efface devant des considérations de boutique. L'or seul rapproche ou divise. Ah! tenez, tous, tant que vous êtes, avez une tirelire à la place du coeur! Vous-mêmes, les Tilbak, que je considérais comme les miens, vous ne valez pas mieux que le reste!… Et je suis destiné à vivre toujours seul, et toujours incompris… Éternel déclassé, créature d'exception, nulle part je ne rencontrerai des pairs, des semblables, des vivants de ma trempe!…

Et, en proie à une crise nerveuse qui couvait depuis le matin, le corps tendu et secoué par ces émotions réitérées, il s'affala sur une chaise et serait à fondre en larmes comme un enfant.

Cependant Siska, attirée par les éclats des voix, avait, entrouvert la porte et entendu la fin de cette conversation. Elle s'approcha du jeune homme et essaya de le calmer par de maternelles paroles:

— Méchant enfant! Parler ainsi de nous! Écoutez-moi, mon cher Laurent, et ne vous fâchez pas. Nous nous expliquerons encore une fois sur toutes ces choses avant notre départ, mais pas aujourd'hui. Vous êtes trop exalté. Qui sait? Peut-être vous ouvrirai-je les yeux sur l'état de vos propres sentiments!

Un peu intimidé par le ton solennel dont la maîtresse femme prononça ces quelques mots, Laurent se contint et, après une conversation indifférente, rentra dans la pièce de derrière et prit, avec assez de calme, congé de la famille.

À quelques jours de là, Paridael retourna chez les Tilbak. Siska s'occupait vaillamment des préparatifs du départ. Laurent lui ayant demandé l'explication promise, elle interrompit son travail, et coulant un regard inquisiteur jusqu'au fond des yeux du jeune homme:

— Ce que j'avais à vous dire, Laurent, dit-elle, c'est simplement que vous n'avez jamais aimé Henriette.

Laurent essaya de protester, mais comme les yeux clairs et fermes de la digne femme continuaient de scruter les siens, il rougit et baissa même la tête.

— Et cela parce que vous en aimez une autre! poursuivit Siska. Je vous dirai même quelle est cette autre: votre cousine Gina, devenue Mme Béjard… Vous ne le nierez pas. Croyiez-vous donc pouvoir me cacher ce secret? Votre trouble lorsqu'on parlait de Mme Béjard; votre affectation, à vous, de ne jamais en parler, l'aurait révélé à des devineresses moins adroites que moi. Oui, Henriette elle-même a su de quel côté tendait votre réel amour… Certes, vous chérissez notre enfant… Sous l'impulsion de vos sentiments généreux vous seriez prêt à épouser la petite. Mais au fond, vous auriez continué de préférer l'autre. Son souvenir se serait placé entre Henriette et vous. Et ni vous ni votre femme n'auriez rencontré le bonheur que vous méritez tous deux… Aussitôt que ma fille a soupçonné votre passion pour Mme Béjard, j'ai achevé de lui dessiller complètement les yeux et suis parvenue à la guérir de son amour pour vous… Ah, il le fallait! Je mentirais en disant que la guérison a été facile… Laurent, si vous me jurez que vous aimez réellement Henriette et qu'elle est à la fois la préférée de votre coeur et de votre chair, je suis encore proie à vous la donner! En agissant autrement, je serais deux fois mauvaise mère…

Pour toute réponse, le gars sauta au cou de sa clairvoyante amie et lui confessa longuement ses peines et ses postulations contradictoires.

II. LES ÉMIGRANTS

Béjard, Saint-Fardier et Vera-Pinto avaient bien choisi leur moment pour faire le trafic de la viande blanche, de l'ivoire comme disait De Zater. Il y avait gros à gagner par ce vilain commerce. C'était dans leurs étroits bureaux un défilé, une procession continuelle. Saint-Fardier trônait, et faisait marcher à la baguette ces hordes, ces tribus de pauvres diables. C'était lui qui envoyait les recruteurs battre et drainer le pays.

Originaire de l'Irlande, l'émigration gagna la Russie, l'Allemagne, puis le Nord de la France. Des milliers d'étrangers s'étaient déjà expatriés, avant que cette fièvre se fût inoculée aux Belges. D'abord la contagion se mit parmi les ouvriers du Borinage et du pays de Charleroi, houilleurs que leur dur et servile travail souterrain empêche à peine de mourir, cyclopes déchus, placés entre l'intolérance des meneurs et la dureté des capitalistes, énervés par le chômage et les grèves, et, lorsque le grisou les épargne, achevés par les balles des soldats.

Et, après avoir dépeuplé la Wallonie, la rage de l'expatriation ébranla les Flandres. Tisserands et filateurs gantois, les poumons obstrués par le ploc, plièrent bagage et passèrent en Amérique comme, il y a des siècles, leurs ancêtres s'étaient transportés en Angleterre.

Enfin, l'impulsion se communiqua au pays d'Anvers.

Longtemps les dockers, peinant au rivage même, d'où s'éloignaient, parqués comme des ouailles, de pleines cargaisons de proscrits, résistèrent à l'entraînement général. Méfiants, sceptiques, ils ne se souciaient point d'engraisser, de leurs carcasses, les terres d'où nous viennent les guanos fameux, après avoir cédé leur dernier liard aux agences d'émigration, qu'ils voyaient prospérer et gonfler autour d'eux, comme des sangsues gorgées du sang des vieux locatis.

Auparavant, le départ d'un paysan ou d'un ouvrier stupéfiait tout le quartier ou toute la paroisse. On le considérait comme un coup de tête, une apostasie, l'acte d'un être dénaturé. Il n'y avait, de loin en loin, que les mauvais journaliers, les valets de ferme renvoyés de partout, la racaille, qui, ne sachant plus à quels baes louer leurs bras, finissaient, sous l'influence d'une dernière ribote, par se vendre au racoleur de volontaires pour l'armée des Indes hollandaises.

Mais voilà que l'expatriation entrait dans les moeurs des bons sujets. Par centaines, urbains et ruraux, des bords de l'Escaut ou des dunes ou des garigues de la Campine, terrassiers du Polder, lieurs de balais de la Bruyère, fuyaient le pays comme pourchassés par les flots d'une inondation occulte.

L'inquiétude du toit familier, le doute de la bonté patriale, une impatience de nomades, un instinctif besoin de déplacement, pénétraient et rongeaient les écarts lointains.

Les mêmes pionniers qui n'auraient jamais, au grand jamais, consenti à échanger leur servage aussi ingrat, aussi pénible qu'il fût, contre une lucrative besogne dans la cité, subissaient du jour au lendemain le vertige de l'exode et s'expatriaient en masse.

Combien pourtant, de ces terriens invétérés, leurs entrailles presque jumelles de la dure, plus dure chez eux que partout ailleurs, subissant avec une volupté de fanatique les réactions sournoises du climat et de l'atmosphère, leurs soubassements charnus adhérant aux labours fauves comme leurs grègues, avaient souffert autrefois d'âpre nostalgie, lorsque la conscription les transplantait brutalement au milieu du brouhaha et du tourbillon urbain, les dépouillait de leur trousse de laboureur pour leur faire endosser la livrée du milicien et les détenait dans ses casernes putrides, loin des balsamiques landes natales, ou les jetait à certains jours, mornes, ahuris, sur le pavé semé d'embûches! Quelle détresse, quelles aspirations vers le misérable là-bas! Que d'heures à ruminer des riens de souvenirs!

Ah! les retours furtifs du soldat au pays; les minutes exactement supputées, la route brûlée comme par un fugitif.

Le congé d'un jour, la courte sortie utilisée pour passer une heure, rien qu'une heure, au foyer natal, les apparitions inopinées, en nage, pantelant, essoufflé comme un batteur d'estrade qui aurait fait un mauvais coup; seulement le temps d'aller et de repartir, de toucher pied au terroir de ses exclusives délices, d'embrasser les anciens et la promise, de respirer l'odeur des brûlis dans l'émolliente humidité du crépuscule!

Et, à présent, ces mêmes rustauds endurcis se voyant acculés dans une alternative sinistre, consentent, remplis d'une poignante et farouche résolution, à se laisser amputer de leur patrie!

Longtemps leurs âmes féales ont résisté. Tant qu'ils parvinrent à partager, entre les leurs, la croûte de pain noir et l'écuellée de pommes de terre, ils se sont roidis, le ventre serré, butés dans leur attachement au pays, comme les chrétiens dans leur foi; mais, du jour où les femmes, les petits mêmes n'eurent plus rien à se mettre sous la dent, oh! leur sombre héroïsme a fléchi, et un matin ils se sont décidés à l'exil, comme on se résigne au suicide.

C'en est fait. La maisonnée vide le chaume patrimonial; son chef renonce aux terres affermées, vend le bétail, les chevaux, les attelages, les instruments de culture!…

La défaite des plus tenaces partisans du terroir, des meilleurs, parmi les blousiers, ébranle, affole le reste de la population; la panique se propage de clocher en clocher.

Des fermiers qui auraient pu tenir bon quelques années encore et résister à la crise, prennent peur, emboîtent le pas à leurs valets et aux meurt-de-faim. Ils se sont rappelés tant de leurs voisins et des plus argenteux, qui avaient toujours espéré, qui s'étaient évertués contre les épreuves redoublées, contre la chronique détresse, jusqu'à ce que l'insuffisance des récoltes, encore aggravée par la concurrence des greniers transatlantiques, les eût réduits sur leurs vieux jours, à prendre, service dans la ferme même où ils avaient commandé.

Les prévoyants emportaient leur outillage et leurs bêtes de labour. Ils allaient bravement à ces pays fertiles, à ces terres promises, à ces eldorados, à ces contrées de cocagne, mystérieux royaumes de quelque prêtre Jean, Amériques croulantes de blés et de fruits, dont les produits, bétail gras, viandes savoureuses, blés prolifiques, inondaient, par delà les océans, les marchés de l'Europe, confondaient et submergeaient la faune et la flore dérisoires arrachées à nos pâturages et à nos guérets épuisés. Non, plutôt que d'attendre le coup de grâce, colons de l'Europe caduque passeraient au continent pléthorique.

Et, pour achever la déroute et transformer en nomades ces ruraux réputés indéracinables, des embaucheurs à la langue bien pendue, adroits et insinuants, se rendaient de bourgade en bourgade, visitaient les cabarets aux jours de vente et d'assemblées et profitaient de la prostration et du déboire dès pauvres gars les soirs de dimanche, les lendemains de kermesses pour effréner leurs cervelles dans de troublants mirages de prospérité. Afin de mieux écouter le tentateur, au mielleux bagout, à la clinquante loquèle, les vachers en garouage, les faneurs calleux et poupards, bouche bée, regards extatiques, laissaient s'éteindre leur pipe de terre. Le fluide de la merveillosité traversait leur derme hâlé et luisant, chatouillait jusqu'aux moelles leurs fibres ingénues, stupéfiait leur sens matois, et les tenait haletants, suspendus aux lèvres du drôle d'où partaient en feu d'artifice, des descriptions plus éblouissantes, plus enluminées que les chromos de la balle du mercier et le paravent du marchand de complaintes.

Une nuée de ces maquignons recrutés parmi des procureurs de bas étage s'était abattue sur le pays comme des chacals sur un champ de bataille. Ils avaient des allures louches, des façons familières, des dégingandements de mauvais camelots qui' eussent dû mettre en défiance des âmes moins simples.

Ainsi, ils examinaient les manouvriers de fière mine, les inspectaient des pieds jusqu'à là tête avec une persistance presque gênante, allant même jusqu'à leur passer la main sur les bras et les cuisses, les palpant, les attouchant, les éprouvant comme on fait au bétail et à la volaille, les jours de marché; leur prenant le menton comme s'il s'agissait de vérifier l'âge en bouche d'un poulain; encore un peu ils auraient invité ces simples à se déshabiller pour les ausculter et les visiter plus à l'aise. Sur les marchés de bois d'ébène les négriers ne se comportent pas autrement avec les noirs. Ils manoeuvraient surtout autour des jeunes gens vigoureux, captaient leur confiance, gouailleurs, paternes, plaisantins comme des chirurgiens militaires présidant au conseil de révision.

Ces embaucheurs, transfuges des campagnes ou efflanqués de barrière, rompus aux besognes malpropres, s'entendent à allumer les convoitises dans ces coeurs primitifs, mais complexes; attisent ce vague besoin de jouissance qui dort au fond des brutes; amorcent ces illettrés, les chauffent, les malaxent au moral comme au physique.

Circonvenus, ravis comme dans un rêve, nos rustauds hument le mielleux discours, se prêtent aux insidieuses caresses; jamais on ne leur en a tant dit, jamais témoignages aussi flatteurs ne les ont réhaussés à leurs propres yeux, les patauds! Imprégnés de tiédeur, ils se laissent faire, deviennent la chose lige de leurs magnétiseurs et ne bougent plus de peur que cette douceur, ce long énervement ne cessent! Et tout à l'heure, le recruteur n'aura qu'à tirer son filet pour y tenir la copieuse et florissante recrue.

Ah! ils ne sont pas dégoûtés, les entrepreneurs d'émigration! Après avoir opéré dans le reste de l'Europe et drainé des races prolifiques, mais dégénérées, voici qu'ils jettent leur dévolu sur le meilleur sang des Flandres, sur de solides et fermes gaillards, patients et laborieux comme leurs chevaux. «Il nous faut cent mille Belges et nous les aurons dans six mois!» ont déclaré Béjard, Saint-Fardier et Véra-Pinto. Et leurs racoleurs à gages de se mettre à l'oeuvre. Hardi, les imposteurs! À la curée, les vampires! La commission vaut la peine qu'on se dérange. C'est quinze à vingt francs, suivant sa qualité, pour chaque tête de Flamand livrée à l'expéditeur de viande humaine.

Mais ils se gardent bien d'avouer leurs profits, les rabatteurs et les traqueurs subalternes. À les entendre, ce sont les plus désintéressés des apôtres, de purs philanthropes, particulièrement dévoués aux campagnards.

Les boniments ruissellent d'or et de soleil. Les courtiers en mensonges promènent leurs écoutants par les possessions promises; des jardins paradisiaques et des palais de féerie. L'ardeur et la lumière des tropiques embrasent et illuminent tout à coup les horizons mélancoliques de ces visionnaires: un écran magique dans une chambre obscure. Les blés mûrs couronnés d'épis aussi gros que leurs tignasses blondes, lèvent leurs gerbes à hauteur des toits; les arbres ploient sous des citrouilles qui sont des pommes. Ces sablons rapportent du tabac; des ruisseaux de lait irriguent les novales; des potagers montent doucement vers le ciel plus bleu que la robe des congréganistes, filles de Marie; et cette pourpre subitement avivée et scintillante qui drape, à perte de vue, les flancs de ces coteaux infinis, n'est plus, celle de vos bruyères, ô mes épais buveurs de bière, mais celles de vos vignobles, ô futurs broyeurs de raisins.

Parfois le charmeur s'interrompt, autant pour reprendre haleine que pour donner aux simples, qu'il accable de ses promesses, le temps de savourer et de humer ces évocations parfumées.

Il vante ensuite la bonté de la température, la clémence du climat, l'éternel sourire des saisons, et aucun hiver, aucun ouragan pour déconcerter les prévisions du cultivateur et pour confondre ses récoltes.

Là, le travail est un délassement; pas de propriétaire, pas de maître, pas de soucis; ni servitude, ni même de redevance.

Tour à tour badin et attendri, l'imposteur enivre absolument son auditoire. À la pompe d'un descriptif forain, aux hyperboles d'un dentiste, le suppôt des marchands d'âmes mêle des lazzis de carrefour; il saupoudre son éloquence des grosses épices du luron en sabots; il flatte les faiblesses, émoustille la sensualité brutale, appâte la gloutonnerie charnelle de ces amoureux sans vergogne, leur fait entrevoir des proies complaisantes, des victimes très pitoyables à leur afflux de sève, à leurs dégorgements d'humeur, à leurs frénésies, exaspérées par des continences prolongées et des effusions contrariées. Les maroufles s'affriolent, la gorge sèche, ou se trémoussent, aux images croustilleuses, harcelés, déniaisés par le vice subtil et piquant de ce drôle, de ce ribaud pervers et squammeux comme les sirènes.

Enfin, pour frapper un dernier coup, l'entremetteur propose de lire des lettres d'aventuriers qui ont fait fortune là-bas: Ah! elles sont authentiques comme l'Évangile, ces épîtres! Vérifiez plutôt, vous l'instituteur qui savez lire! Voyez les cachets et les empreintes de l'enveloppe les noms de bureaux de poste escales… Et ces timbres, ces «petites têtes» comme vous les appelez, ne réfléchissent point les traits de notre roi «Liapol». Lisez vous-même, hé! le maître d'école?… Vous voyez bien que je neveux pas leur en faire accroire. Voici mes dires écrits noir sur blanc!

Dans ces lettres les éloges fluent, grossiers, dictés d'Europe ou élaborés dans les facendas des pourvoyeurs de là-bas. Le compérage désabuserait des écoutants plus lettrés. «Oui, garçons, je repars moi-même dans quelques jours… Voyons, qu'on se décide qui de vous m'accompagne? Aussi vrai qu'il y a un Dieu, je ne parviendrais plus à me réhabituer à notre pauvre petite Europe.

Et le drille facétieux les presse, les capte, les englue. Parfois, pour mieux appuyer ses discours, il fait rouler, avec une feinte négligence une poignée d'or sur la table poissée par les culs de verres. Ce sont des monnaies étrangères, énormes. Là-bas on ne paie qu'en or et en pièces grandes comme nos misérables cinq francs en argent. Au tintement des piastres, les prunelles du petit vacher lancent des flammes de conquistador: sa maritorne commande à des centaines de servantes, ne vêt que des dentelles et se vautre dans la couette.

Rentrés chez eux, les gars ruminent ces images, ils n'en dorment pas ou les revoient en rêve. Les maris discutent sur l'oreiller avec leurs ménagères; d'abord bougonnes et réfractaires, peu à peu celles-ci se laissent convaincre et éblouir.

Aux champs devant le ciel maussade, au milieu du navrement de la plaine, en éventrant la terre qui leur parait plus récalcitrante que jamais, le mirage revient les hanter, et, lâches à la peine, les coudes et le menton appuyés sur la paume de la houe, ou en sifflant indolemment ses boeufs, le laboureur se remémore les pays fabuleux et songe aux promesses de l'embaucheur.

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