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La nouvelle Carthage

VII. GENDRE ET BEAU-PÈRE (continued 2)

Reading edition

Et cet or que l'allumeur manipulait! Un seul de ces disques jaunes représente plus du triple des blancs écus, joints, bout à bout, qu'il gagne chez son base…

Et voilà pourquoi, par ce matin de janvier, les flancs de la Gina — ce grand navire naguère si coquet, à présent radoubé plus d'une fois et uniformément peint en noir comme un cercueil de pauvre — devraient être élastiques pour loger toute la viande humaine qu'on y enfourne, tous ces parias à qui des thaumaturges astucieux évoquent, dans les brouillards plombés de l'Escaut, l'éblouissement du lointain Pactole.

Cependant les deux camions de la Nation d'Amérique, réquisitionnés par Jan Vingerhout, débouchent sur le quai. Pour lui faire honneur, on y a attelé deux couples de ces chevaux de Furnes, énormes palefrois d'épopée, de ces majestueux travailleurs à l'allure lente et délibérée, dont le pas égal et solennel aurait raison du trot d'un coursier. Jamais les fières bêtes n'avaient charroyé d'aussi légères et d'aussi pitoyables marchandises; les bagages s'amoncellent, mais ne pèsent pas lourd. À telle enseigne que pour ne pas humilier les puissants chevaux, les émigrants aussi ont pris place sur ces fardiers.

Parmi l'éboulement, le pêle-mêle des caisses blanches clouées, ficelées à la diable, des sacs éventrés, des piètres trousseaux noués dans des foulards de cotonnade, se prélassent, des groupes de jeunes émigrants de Lillo, Brasschaet, Santvliet, Pulderbosch et Viersel.

Quelques-uns, fanfarons, pleins de jactance, riaient, fringuaient et clamaient, interpellaient les curieux, semblaient exulter. En réalité, ils s'efforçaient de se donner le change à eux-mêmes, de se déprendre de leur idée fixe, bourrelante comme un remords. Même, sous prétexte de réconforter leurs compagnons d'une contenance moins faraude, d'allure, moins exubérante, ils leurs allongeaient de grandes bourrades dans le dos. Au nombre de ces villageois on en comptait un ou deux tout au plus dont cette joie désordonnée et démonstrative fût sincère. Les autres s'étaient montés le coup. Mais, puisque le sort en était jeté et qu'ils ne pouvaient plus se raviser ou se dédire, à mesure que les fumées des illusions se dissipaient et que la conscience patriale se réveillait dans leur fressure, pour se donner du coeur ils entonnaient force rasades d'alcool comme le jour du tirage au sort.

Les yeux fous, les pommettes rouges, à la fois endimanchés et débraillés, on les eût pris à première vue pour ces jeunes valets et servantes qui, à la saint Pierre et Paul, se font trimbaler, dès l'aube jusqu'au soir, dans des charrettes bâchées de feuillage et de fleurs[8].

Mais la plupart étaient silencieux et apathiques, abîmés dans des réflexions. Si, gagnés par la frénésie de leurs voisins, ils se mettaient d'aventure à battre quelques entrechats et à graillonner un refrain de kermesse, le «Nous irons au pays des roses», des Rozenlands de la saint Pierre et Paul, ou «Nous arrivons de Tord- le-Cou», des Gansrijders[9] du mardi gras, les notes s'étranglaient bien vite dans leur gorge et ils retombaient dans leur méditation.

En avance sur la marche du navire il arrivait aussi que leur pensée planât là-bas, par-dessus l'immensité des espaces voués aux flots et aux nuages, vers les côtes lointaines où les attendaient les patries nouvelles; ou bien leur esprit retournait en arrière et les ramenait au village natal, quitté la veille, à l'ombre du clocher d'ardoises dont la voix mélancolique ne les exhorterait plus à la résignation! Ô ces cloches qui soulevaient autrefois les guérilleros en sarreau contre les étrangers régicides [10] et qui n'avaient pas de tocsin assez éloquent, à présent, pour refouler l'invasion de la Faim! En souvenir, les transfuges déjà repentis se transportaient sous le chaume de leur précaire héritage; parmi les cultures péniblement assolées et gagnées après tant de luttes sur les folles bruyères (adorables ennemies! tant maudites, mais déjà tant regrettées); ou encore, au bord de ces venues et de ces meers, où ils pochaient les grenouilles en gardant leurs vaches maigres; ou bien autour des feux de scaddes[11], combattant de leur arôme résineux la moiteur paludéenne des soirées d'octobre.

Ô le doux hameau où ils ne remettraient plus jamais les pieds, où ils n'iraient même pas dormir leur dernier et meilleur somme en terre deux fois sainte à côté des réfractaires d'autrefois!

Laurent lisait l'arrière-pensée de ces braillards. Sa compassion pour les Tilbak s'étendait à leurs compagnons. Entre mille épisodes poignants un surtout l'émut pour la vie et sembla condenser la détresse et le navrement de ce prologue de l'exil.

Au moins une trentaine de ménages de Willeghem, bourgade de l'extrême frontière septentrionale, s'étaient accordés pour quitter ensemble leur misérable pays. Ceux-là n'avaient point pris place sur les camions, mais, un peu après l'arrivée du gros des émigrants flamands, ils se présentèrent en bon ordre, comme dans un cortège de festival. Soucieux de faire bonne figure, de se distinguer de la cohue, désirant qu'on dise après leur départ: «Les plus crânes étaient ceux de Willeghem.»

Les jeunes hommes venaient d'abord, puis les femmes avec leurs enfants, puis les jeunes filles et enfin les vieillards. Quelques mères allaitaient encore leur dernier-né. Combien d'aïeules, s'appuyant sur des béquilles et comptant sur un renouveau, sur une mystérieuse jouvence, devaient s'éteindre en route, et, cousues dans un sac lesté de sable, basculées sur une planche, se verraient destinées à nourrir les poissons! Des hommes faits, en nippes de terrassiers, vêtus de gros velours côtelé, avaient la pioche et la houe sur l'épaule et le bissac et la gourde au flanc. Des couvreurs et des briquetiers allaient appareiller pour des pays où l'on ignore la tuile et la brique.

Une jeune fille, l'air d'une innocente, moufflarde et radieuse, emportait un tarin dans une cage.

En tête marchait la fanfare du village, bannière déployée.

Fanfare et drapeau émigraient aussi. Les musiciens pouvaient hardiment emporter leurs instruments et leur drapeau, car il ne resterait personne à Willeghem pour faire encore partie de l'orphéon.

Laurent avisa, marchant à côté du porte-drapeau, un ecclésiastique à cheveux blancs, le prêtre de la bourgade. Malgré son grand âge, le pasteur avait tenu à conduire ses paroissiens jusqu'à bord, comme il les accompagnait jadis chaque année au pèlerinage de Montaigu[12]. L'avaient-ils priée et conjurée, la bonne Vierge de Montaigu, depuis des années que durait la crise! Pourquoi, patronne de la Campine et du Hageland, restais-tu sourde à ce cri de détresse? Au lieu de remonter, comme aux temps légendaires, les fleuves limoneux du pays, dans des barques sans pilotes et sans mariniers, pour atterrir aux rivages élus par leur divin caprice et s'y faire édifier de miraculeux sanctuaires, les madones désertaient donc, à présent, leurs séculaires reposoirs et avaient redescendu les premières les mêmes cours d'eau qui les conduisirent autrefois, des continents inconnus, au coeur des Flandres. Pourtant les simples de la plaine flamande t'avaient édifié une basilique sur un des seuls monts de leur pays, autant afin qu'on vît de très loin resplendir la coupole étoilée de ton temple de miséricorde que pour te rapprocher de ton Ciel. Vierge inconstante, donnais-tu toi-même l'exemple de l'émigration à tous ces nostalgiques des pauvres landes de l'Escaut?…

Mais, ce soir, après avoir vu disparaître le navire au tournant du fleuve et se confondre les spirales de fumée avec les brumes du polder, lui, le bon pasteur, regagnerait à pas lents le bercail, triste comme un berger qui vient de livrer lui-même au redoutable inconnu la moitié du troupeau marqué d'une croix rouge par le toucheur.

Si, pourtant, les hauts et nobles propriétaires, hobereaux et baronnets, avaient consenti à diminuer un peu les fermages, ces fanatiques du terroir n'auraient pas dû s'en aller! Ils seraient bien avancés, les beaux sires, le jour où il n'y aurait plus de bras pour défricher leurs onéreux domaines!

Quelques-uns des émigrants de Willeghem portaient à la casquette une brindille de bruyère; d'autres avaient attaché une brassée de la fleur symbolique au bout de leurs bâtons, au manche de leurs outils, et les plus fervents emportaient, puérilité touchante! tassée dans une cassette ou cousue dans des sachets, en manière de scapulaire, une poignée du sable natal.

Ingénument, non pour récriminer contre la patrie mauvaise nourricière, mais pour lui témoigner une dernière et filiale attention, ces pacants arboraient leur costume national, leurs nippes les plus locales et les plus caractéristiques; les hommes, leurs bouffantes et hautes casquettes de moire, leurs bragues de pilou et de dimitte, leurs sarreaux d'une coupe et d'une teinte si spéciales, de ce bleu foncé tirant sur le gris ardoisé de leur ciel et qui permet de distinguer à leur blaude les paysans do Nord de ceux du Midi; — les femmes: leurs coiffes de dentelles à larges ailes qu'un ruban à ramages attache au chignon, et ces chapeaux bizarres, en cône tronqué, qui n'ont d'équivalent en aucune autre contrée de la terre.

Au moment de délaisser la terre natale, c'était comme s'ils songeaient à la célébrer et à s'en oindre d'une manière indélébile. Même ils parlaient à haute voix, mettant une certaine ostentation à faire rouler les syllabes grasses et empâtées de leur dialecte; ils tenaient à en faire répercuter les diphtongues dans l'atmosphère d'origine.

Mais ils trouvèrent encore moyen d'accentuer l'inconsciente et tendre ironie de leurs démonstrations.

Arrivés sous le hangar, avant de s'engager sur la passerelle du navire chauffant pour le départ, les gars de la tête firent halte et volte-face, tournés vers la tour d'Anvers, et, embouchant leurs cuivres, drapeau levé, attaquèrent — et non sans couacs et sans détonations, comme si leurs instruments s'étranglaient de sanglots — l'air national, par excellence, l'Où peut-on être mieux du Liégeois Grétry, la douce et simple mélodie qui rapproche par les accents du plus noble langage, les Flamands et les Wallons, fils de la même Belgique, tempéraments dissemblables, mais non ennemis, quoi qu'en puissent penser les politiques. Aussi les bouilleurs borains massés sur le pont portèrent mains tendues au-devant des Flamins.

Tels se réconcilient et s'embrassent deux orphelins au lit de mort de leur mère.

Les conjectures vraiment pathétiques de cette dernière aubade au pays déterminèrent chez Laurent un afflux de pensées. Il entendait rauquer dans cet hymne attendri, scandé et modulé d'une façon si bellement barbare, par ces bannis si affectifs, toutes les expansions refoulées et tous les désenchantements de sa vie. Cette scène devait lui rendre plus cher que jamais le monde des opprimés et des méconnus.

Qu'il était loin déjà le jour d'insouciance de l'excursion à Hémixem et loin aussi le jour de son retour à Anvers et de sa longue contemplation des rives du fleuve bien-aimé!

Par ce dimanche ensoleillé, l'air vibrait aussi de fanfares, mais aucune de ces phalanges rurales n'avait quitté la rive pour ne plus la revoir!

L'arrivée des Tilbak et de Jan Vingerhout porta l'exaltation de Laurent à son paroxysme. Il tressaillit comme un somnambule lorsque le maître débardeur lui toucha l'épaule. Il avait la poitrine trop gonflée pour parler, mais sa contenance, sa physionomie convulsée, leur exprimaient mieux que des protestations le monde d'angoisses qu'il ressentait.

Il embrassa Siska et Vincent, hésita un moment, puis, consultant du regard le brave Jan Vingerhout, il appliqua un long et fraternel baiser au front d'Henriette, serra contre sa poitrine l'ancien baes de la Nation d'Amérique, et, prenant les mains d'Henriette, il les mit dans celles de son mari, et les tint pressées entre les siennes, comme pour s'unir à eux dans cette étreinte quasi sacramentelle.

Puis sentant l'émotion lui nouer la gorge, il n'eut que le temps de se tourner vers Lusse et Pierket qui lui tendaient leurs mains et leurs lèvres. Et, sous les larmes que Laurent ne parvenait plus à retenir, Pierket, qui adorait son grand ami, éclata en sanglots et se suspendit à son cou comme s'il voulait l'entraîner avec eux par delà les mers.

Aussi cette lugubre et ironique coïncidence qui faisait s'embarquer Henriette et les siens à bord de la Gina, avait par trop étreint le coeur de Paridael. Il reconnaissait le mauvais génie de Béjard et de sa femme. Cette Gina lui ravissait Henriette et tous ceux qu'il aimait!

D'autres corrélations bizarres et inattendues se présentèrent encore. Ce village de Willeghem qui émigrait en masse, était précisément celui de Vincent et de Siska. Comme ils l'avaient quitté enfants, ils ne reconnaissaient personne. Mais en interrogeant ce monde ils retrouvèrent quelques noms, démêlèrent des traits de famille dans les physionomies, finirent par se découvrir des cousins. Ces reconnaissances eurent ceci de bon qu'elles étourdirent et dissipèrent un peu les partants. Jan Vingerhout dit en riant: «Willeghem sera donc au complet, là-bas! Et nous fonderons une nouvelle colonie à laquelle nous donnerons le nom, du cher village! Vive le Nouveau-Willeghem!»

Et tous de faire chorus.

Mais d'autres camarades que les paysans accaparaient l'attention des Tilbak. La Nation d'Amérique au grand complet: doyens, baes, compagnons, voituriers, mesureurs, arrimeurs, gardes-écuries, chargeurs, routeurs, et même nombre de chefs des autres corporations avaient fait escorte au digne Jan, au mieux voulu de leurs chefs et de leurs compères. Que d'efforts dépensés par ces braves gens pour le retenir! Car, s'il prétextait le dégoût du métier, l'envie de voir du pays, la dureté des temps, au fond, les plus perspicaces savaient que le digne garçon, compromis comme principal meneur dans les derniers troubles, craignait, en demeurant à leur tête, d'attirer sur ses amis le mauvais gré des riches et de nuire aux intérêts de leur gilde.

Dans la masse des dockers se trouvaient jusqu'aux musards du «Coin des Paresseux» de ces cogne-fêtu taillés en athlètes, aussi rogues qu'indolents, au demeurant les meilleurs bougres, qui avaient si souvent désarmé Jan Vingerhout par leur flegme superbe, lorsqu'ils ne le faisaient pas endêver par leur inertie et leur désertion devant le labeur. Ces baguenaudiers se bousculaient pour broyer affectueusement les mains du partant dans leurs crocs énormes; et, dérogeant à leurs habitudes de pure représentation, ils aidaient même à transborder les colis.

Les détaillants voisins de la Noix de Coco se pressaient, de leur côté, autour des Tilbak. La population maritime et ouvrière du port et des bassins s'associait toute entière à cette manifestation de regret et de sympathie. Dans la cohue, Laurent crut même reconnaître quelques jeunes runners valant peut-être mieux que leur réputation et tenant, eux aussi, à témoigner de leur sympathie pour ces braves gens.

Ces démonstrations apportèrent une heureuse diversion aux adieux, en étourdissant ceux qui en étaient l'objet. Les ouvriers des quais, sains et joyeux gaillards, ne mâchant de noir que leur chique de tabac, affectaient bien une gaîté un peu forcée, ou exagéraient leur humeur drolatique, se mettaient l'esprit à la torture pour trouver des saillies de haute graisse, mais plus d'un se mouchait avec trop de fracas ou se frottait le visage du revers de sa manche, alors qu'il n'y avait pourtant point la moindre sueur à essuyer.

Jan Vingerhout ne se laissait pas démonter non plus; ferré sur la réplique, il parvenait encore à gonfler les plus grosses bourdes, et, fidèle jusqu'au bout à sa réputation de boute-en-train des «Nations», se livrait à une débauche d'aphorismes et de monostiques stupéfiants, où pantalonnait et pétardait l'esprit du père Cats et d'Ulenspiegel.

À toute force il lui fallut prendre encore quelques verres avec les copains, à l'estaminet le plus proche. Paridael n'avait pas pu refuser non plus les politesses de ses dignes patrons et camarades. Et, devant le comptoir, où les tournées se succédaient au feu roulant des gaillardises, aux bordées de jurons, aux. francs coups de poing sur les tables, Laurent aurait encore pu se croire au «local», après le travail, les soirs de reddition de comptes. Quelques-uns de ces débardeurs apportaient des souvenirs à leur Jan, celui-ci une pipe, celui-là une blague à tabac, qui une rémige de frégate. Un de ces braves avait même eu l'idée de remettre du papier à lettres de trois couleurs à Vingerhout. Il s'agissait de dérouter les interceptions et le cabinet noir des facenderos. Lorsque Jan écrirait sur du papier blanc, ce serait signe que les choses allaient bien, le rosé signifierait condition précaire, mais supportable, enfin le vert indiquerait une profonde détresse. Et cela en dépit de ce que la lettre contiendrait d'optimiste et de rassurant.

L'heure pressait. Laurent s'éclipsa pour aller installer les femmes, avec Tilbak, dans l'entrepont de la Gina. On fit d'abord quelque difficulté de recevoir Laurent à bord. L'accès des aménagements d'émigrants était strictement interdit aux curieux, et pour cause. Une fois sur le bateau il était même défendu aux voyageurs de retourner à terre, sous peine de perdre leur place et même l'argent de leur passage. Toutefois, grâce à l'obligeance d'un gabier, avec lequel Tilbak avait été amateloté jadis, il fut permis Paridael d'inspecter le nouveau domicile de ses amis.

La Gina contenait plus de six cents lits de camp en bois blanc, ou plutôt des châssis mal varlopés, tendus d'une sangle, couplés et superposés par groupes de douze dans les entreponts. La literie de cos branles consistait en un sac bourré de paille fétide, dont un pourceau n'eût pas même voulu pour litière, vrai réceptacle de la vermine.

Malgré le long aérage il régnait dans ces couloirs une odeur indéfinissable d'hôpital mal tenu, mélange de bouteilles et de faguenas. Que serait ce plus tard, lorsque toutes ces épaves humaines s'y encaqueraient, les haillons et les corps exsudant autant de miasmes qu'un grouillement de fauves; surtout pendant les gros temps, lorsqu'on ferme les écoutilles.

Les règlements prescrivaient de séparer les sexes a bord et d'éloigner autant que possible des adultes les enfants en bas âge. Mais Béjard et consorts n'étant pas hommes à tenir compte de ces prescriptions, on ne les observait qu'en vue du port.

Avant même de gagner la mer, on bouleversait tous ces arrangements; on n'empêchait plus la promiscuité; on recevait en fraude un surcroît de passagers que des embarcations interlopes amenaient de la rive pendant la nuit. Runners et smoglers n'avaient pas de client plus précieux que Béjard et Cie.

Les cambuses étaient fournies de lard, de viande fumée, de biscuits de mer, de bière, de café, de thé, «en quantité plus que suffisante pour le double de la durée du voyage», renseignaient les prospectus, la dernière oeuvre littéraire de Dupoissy, l'homme des impostures et des charlataneries. À la vérité c'est à peine si l'aiguade suffirait! On rationnait les malheureux comme une garnison assiégée. Chaque passager recevait une petite gamelle en fer blanc ressemblant à celle des troupiers. La distribution des vivres se faisait deux fois par jour; les aliments mesurés à la livre, les liquides au bon juron, litre spécial et réduit en usage sur les bateaux. Naturellement un froid perçant régnait sans cesse dans les entreponts, les vents coulis y prodiguaient les rhumes sans toutefois balayer l'odeur invétérée.

Et c'est la qu'allaient devoir gîter la bonne Siska et la chère Henriette.

— Bast! disait Tilbak en voyant la mine déconfite de Laurent. La traversée n'est pas longue. Et j'en ai vu bien d'autres!

Ils remontèrent sur le pont. Laurent remarqua quelques box en bois, contenant onze chevaux de labour, l'écurie de quelqu'un de ces fermiers aisés affolés par la crise et s'expatriant avant la ruine. À voir ces installations, autant eût valu jeter les bêtes à l'Escaut. Leurs propriétaires étaient bien naïfs s'ils s'imaginaient qu'elles supporteraient la traversée dans ces conditions. Les exploiteurs s'arrangeraient de façon à les leur faire céder à bas prix. L'entretien de ces chevaux coûterait gros à leurs possesseurs et à la longue ils en retireraient a peine le prix de la peau. Au-dessus de ces écuries sommaires, sans le moindre auvent, dans des caisses de bois blanc s'entassaient le foin, la paille et l'avoine.

Cependant l'ivoire s'amoncelait un peu à la diable. Le pont revêtait l'apparence d'un bivac de fugitifs, d'un campement de bohémiens. En frôlant ces parias de toutes les contrées, apportant on ne sait quelle couleur et quelle odeur spéciale dans leurs bardes, Laurent remarqua qu'ils étaient vêtus très légèrement et que beaucoup claquaient déjà des dents et tremblaient de la lèvre. Un des agents de Béjard passait entre leurs groupes et pour les réconforter disait que ce froid ne durerait que quelques jours. Une fois passé le golfe de Gascogne, commencerait l'été perpétuel. L'agent n'ajoutait pas qu'entre l'Afrique et les côtes du Brésil les passagers cuiraient au point de ne pouvoir se tenir sur le pont, et que la calenture, le délire furieux, emporterait quelques-uns de ceux qui auraient tenu tête à la fièvre paludéenne. Il leur cachait surtout les horreurs de ta traversée, l'arbitraire et la brutalité qui les attendaient au débarquement et les misères sans nombre à endurer en ces milieux incompatibles.

— Il est temps de repasser la planche, car on démarre, camarade! vint dire obligeamment le gabier à Paridael.

Le sifflet strident de la machine alternant avec des rauquements de bête féroce, appelait longuement les retardataires. Laurent s'arracha aux effusions de ses amis et regagna le quai.

Comme si ce n'eût pas encore été assez de détresse et d'horreur, un incident lamentable se produisit à la dernière minute.

Un misérable, dépenaillé, à la fois jaune et livide, les yeux hagards, les cheveux en désordre, sous l'empire d'une violente excitation alcoolique, entraînait de force vers l'embarcadère du navire en partance, une pauvre femme, de mine honnête, mais non moins ravagée, maigre, couverte de haillons moins sordides, mais tout aussi usés, qui résistait, se débattait, criait, deux pauvres mômes accrochés à ses jupes. Sans doute la malheureuse mère n'entendait pas suivre son ivrogne de mari en Amérique et estimait comme plus atroce que la faim endurée au pays natal, l'exil loin de toute connaissance amie, de tout visage et de tout objet familier, dans des parages où rien ne la consolerait de l'ignominie et de la crapule de son époux.

Écoeurés par cette scène, Laurent avec quelques baes et compagnons de Nations, eurent bientôt délivré la mère et les enfants. Tandis que les uns conduisaient la pauvre femme, presque morte d'inanition, dans une auberge riveraine, les autres emmenaient le mauvais sujet vers la Gina, et d'une bourrade vous l'embarquaient plus rapidement qu'il n'eût voulu, en le projetant par delà la passerelle au risque de le précipiter dans le fleuve.

Le soûlard, hébété, sembla se résigner à son divorce inattendu; d'ailleurs la communication avec la rive venait d'être rompue. Sans plus se soucier des siens, il s'approcha du bordage et les assistants le virent retirer de la poche de son paletot crasseux une bouteille de genièvre encore à moitié pleine.

— Voyez, bredouillait-il en titubant et en brandissant la bouteille au-dessus de sa tête, voici tout ce qui me reste; dans ce flacon s'est fondu le dernier argent que je possédais encore… Et, tenez, je bois cette gorgée d'adieu à la Belgique!

Et portant la bouteille à ses lèvres, il la vida d'un seul trait; puis il la jeta de toutes ses forces contre le mur du quai, de manière à en éparpiller les éclats dans le fleuve. Et avec un rire idiot, il hurla:

— Evviva l'America!

Cependant les matelots ramenaient à eux et enroulaient les amarres détachées des bornes de pierre, l'hélice commençait à patiner les vagues, sur la dunette le capitaine hurlait les ordres répétés a l'avant et à l'arrière et transmis par un mousse, au moyen d'un porte-voix, aux hommes de la chambre de chauffe; manoeuvré par le timonier à la barre, le navire vira lentement de bord et un bouillonnement de vaguilles lécha les flancs de la Gina.

À un choc de la manoeuvre, l'arsouille venait de s'écrouler comme une masse aux pieds de ses compagnons de route.

Laurent détourna les yeux vers des personnages plus sympathiques.

La fanfare de Willeghem agita son drapeau de velours à broderies et à crépines d'or, et reprit l'Où peut-on être mieux, que les Borains, rapprochés des Campinois, chantaient en choeur.

Dans le papillotement des têtes échauffées ou blêmes, Laurent finit par ne plus voir que le groupe des Tilbak. Jusqu'à la dernière heure il avait songé à prendre passage, sans rien leur dire, à bord de la Gina, pour partager leur sort et affronter l'inconnu avec eux; seule la crainte de désobliger Vincent et Siska, de rouvrir une blessure fraîchement cicatrisée au coeur de leur fille, et de porter ombrage à l'honnête Vingerhout, en un mot, de leur être un perpétuel objet de contrainte et de gêne, le retint à Anvers.

Puis, un vague aimant l'empêchait de dire adieu à sa cité: il entretenait le pressentiment d'un devoir fatal à remplir, d'un rôle indispensable à jouer. Il ne savait lesquels. Main sans se rendre compte des intentions que le destin avait sur lui, il attendrait son heure.

Sur la Gina, les noëls, les hourrahs, un fracas, un tumulte d'appellations dominaient les accords mêmes de la fanfare. On répondait ferme, à coeur et a poumons non moins dilatés, de la cohue massée sur le quai. Le navire et le rivage se donnaient la réplique, faisaient assaut de verve, de crânerie, de vaillance. Les casquettes volaient en l'air, des mouchoirs de couleur s'agitaient comme des pavillons bariolés les jours où les vaisseaux font parade.

Des femmes qui avaient l'air de rire et de pleurer à la fois, soulevaient leurs enfants sur leurs bras. Et plus le navire s'éloignait, plus les gestes devenaient frénétiques. Il semblait que les bras s'allongeassent désespérément pour s'étreindre et se reprendre encore par-dessus les flots séparateurs.

À cause de son énorme tirant d'eau et de sa cargaison plus que complète, le navire resta longtemps en vue des regardants. Laurent en profita pour courir un peu plus loin à l'extrémité de la Tête de Grue, à l'entrée des bassins, afin de pouvoir suivre le bâtiment jusqu'au moment où il tournerait. Henriette était déjà descendue dans l'entrepont avec Jan Vingerhout. Siska et Pierket continuaient à lui envoyer des baisers; il entendit la voix mâle et copieuse de Vincent lui lancer une dernière injonction à la force d'âme.

Mais, à chaque tour de l'hélice, Laurent se sentait perdre un peu de sa sécurité et de sa confiance. L'Où peut-on être mieux s'éloignait, s'éteignait, comme un murmure.

C'est de ce même promontoire que Paridael avait assisté, quelques années auparavant, à la féerie du soleil couchant sur l'Escaut. Aujourd'hui, il faisait gris, brumeux et trouble; au lieu de pierreries le fleuve roulait du limon; les levées du Polder étalaient des gazons jaunis; la tristesse de la saison concertait avec celle des êtres. Le carillon lui parut plus sourd, et les mouettes d'autrefois, les prêtresses hiératiques et accueillantes, criaient, vociféraient comme autant de sibylles de malheur.

Lorsque la masse du bâtiment eut disparu derrière le coude de la rive de Flandre, Laurent continua de regarder la cheminée, un clocher ambulant pointé par-dessus les digues; puis graduellement, ce ne fut plus qu'une ligne noire, et enfin, la dernière banderole de fumée se confondit avec la désolation de la brume de janvier.

Quand une petite pluie insidieuse et glaciale eu tiré le jeune homme de son hypnotisme, il constata qu'il n'était pas seul en observation a l'extrémité de ce promontoire.

Le curé de Willeghem cherchait encore à discerner le sillage et le remous de la Gina. Deux grosses larmes descendaient lentement de ses joues et il traçait dans l'air un lent signe de croix. Mais le vol éparpillé des oiseaux de mer avec des giries de sorcières qui se hèlent, semblait parodier ce doux geste professionnel aux quatre coins de l'horizon. Crispé par leurs sarcasmes, Laurent se retourna vers la ville. Un bruit de pioches et d'écroulement se mêlait au grincement des grues du port, au fracas des marchandises jetées à fond de cale, à la retombée du pic des calfats.

En vue d'élargir les quais on avait décrété la démolition des vieux quartiers de la ville et voici que l'abattage commençait. Déjà des pans de mur gisaient en gravats, au coin des carrefours; des masures ouvertes, éventrées, amputées de leurs pignons, montraient leurs carcasses de briques sanguinolentes auxquelles pendillaient, comme des lambeaux de chair et des lanières de peaux, de tristes tentures. On aurait dit de ces carcasses de bête accrochées à l'étal des bouchers.

Çà et là les brèches pratiquées dans les flots de vénérables bicoques antérieures à la domination espagnole, dans ces maisons branlantes et vermoulues, rapprochées comme de vieilles frileuses, ouvraient une échappée sur des constructions plus reculées encore, démasquaient des vestiges de donjons millénaires, mettaient à jour les burgs romans ou même romains des premiers âges de la ville.

Sur une partie de l'alignement des quais à rectifier, les nobles arbres sous lesquels les deux Paridael s'étaient si souvent promenés avaient déjà disparu.

Non seulement la glorieuse Carthage rejetait son surcroît de population, exilait sa plèbe, mais, non contente de déloger ses parias, elle démolissait et sapait leurs habitacles. Elle se comportait comme une parvenue qui rebâtit, et transforme de fond en comble une noble et vieille résidence seigneuriale; mettant au rancart ou détruisant les reliques et les vestiges d'un passé glorieux, et remplaçant les ornements pittoresques et de bon aloi par une toilette tapageuse, un luxe flambant neuf et une élégance improvisée.

La nouvelle des attentats et des vandalismes auxquels se livraient les Riches imbéciles sur sa ville natale, avait chagriné Laurent au point de l'éloigner du théâtre des démolitions dont les progrès l'eussent trop vivement affligé.

Le hasard voulait qu'il fût témoin de ces dévastations le jour même où il venait d'assister au départ de ses amis. Le contraste entre l'activité des quais et les ruines qui commençaient à border le fleuve n'était pas de nature à le consoler.

À l'heure où les tombereaux emportaient les gravats, les plâtrés, les matériaux des maisons démolies pour les conduire vers de lointaines décharges, La Gina enlevait aussi comme autant de matériaux hors d'usage, de non-valeurs, de parasites encombrants, les ouvriers sans travail, les paysans sans terre, les démolis, les rafalés, les pauvres diables de la glèbe et des métiers!

Pour beaucoup de gens du peuple et d'Anversois de vieille roche, c'était comme si le superbe Escaut répudiait sa première épouse. Il remplaçait l'ancienne Anvers par une marâtre apportant des agences, des modes nouvelles, une langue étrangère favorable a l'éclosion d'autres moeurs. Elle éloignait peu à peu les enfants du premier lit, proscrivait brutalement les descendants de la souche primitive, pour attirer à elle d'arrogants bâtards, pour y substituer dans les faveurs paternelles une population de métis, d'interlopes et de juifs.

Même il était question, dans les conseils de la Régence, de démolir le Steen, le vieux château, tout comme ils avaient démoli la Tour-Bleue et la porte Saint-Georges. En vérité, ils avaient un peu anéanti, malgré eux, l'admirable arc de triomphe. Ces bons gâteux ne s'étaient-ils pas avisés de déplacer cette porte en en numérotant les quartiers, bloc par bloc, comme dans un jeu de patience. Seulement, nos aigles avaient compté sans le travail des siècles, et à ce jeu d'architectes tombés en enfance, quel ne fut leur ahurissement de voir s'effriter les moellons vénérables entre leurs doigts profanateurs!

Ah! il était temps que les Tilbak se fussent expatriés. Autant valait partir que d'assister à ces dégâts et à ces spoliations. Ceux qui reviendraient courraient grand risque de ne plus reconnaître leur patrie.

Les démolisseurs avaient déjà renversé les tènements avancés du savoureux quartier des Bateliers. Des terrassiers commençaient à combler le vieux canal Saint-Pierre.

Laurent s'enfonça plus avant dans la ville, errant finalement dans les ruelles menacées, et accordant à ces murailles agonisantes une part de la sympathie et de la mansuétude éprouvées pour les expulsés.

Et sous leurs pignons échancrés, ces façades, endeuillies avaient l'émotion de visages humains, des physionomies solennelles de moribondes, et les fenêtres à croisillons, les vitrages glauques, pleuraient comme des yeux d'aveugles, et çà et là, dans la lointaine et discordante musique d'un bouge, sanglotait le dernier Où peut-on être mieux? de la fanfare de Willeghem.

III. LE RIET-DIJK

Au nombre des quartiers sur le point de disparaître se trouvait le Riet-Dijk: une venelle étroite s'étranglant derrière la bordure des maisons du quai de l'Escaut, aboutissant d'un côté à une façon de canal, bassin de batelage et garage de barques, de l'autre, à une artère plus large et plus longue, le Fossé-du-Bourg.

Riet-Dijk et Fossé-du-Bourg agglomèrent les lupanars. C'est le «coin de joie», le Blijden Hoek des anciennes chroniques. Dans la ruelle, les maisons galantes hautement tarifées; dans la rue large, les gros numéros pour les fortunes modiques et précaires. Chaque caste, chaque catégorie de chalands trouve, en cet endroit, le bordel congruent: riches, officiers de marine, matelots, soldats.

Les uns joignent au confort et à l'élégance modernes le luxe des anciennes «étuves» et des maisons de baigneurs, bateaux de fleurs où le vice se complique, se raffine, se prolonge. Dans les autres, sommaires, primitifs, on cherche moins le plaisir que le soulagement; les gaillards copieux, que congestionnent les continences prolongées, y dépensent leurs longues épargnes des nuits de chambrée et d'entrepont sans s'attarder aux fioritures et aux bagatelles de la porte, sans entraînement préparatoire, sans qu'il faille recourir aux émoustillants et aux aphrodisiaques. Ces bouges subalternes sont aux premiers ce que sont les bons débits de liqueurs où le soiffard se tient debout et siffle rapidement son vitriol sur le zinc, aux cafés où l'épicurien s'éternise et sirote, en gourmet, des élixirs parfumés.

Les soirs, harpes, accordéons et violons crincrinent et graillonnent à l'envi dans ce béguinage de l'ordre des hospitalières par excellence, et intriguent et attirent de très loin le passant ou le voyageur. Mélodies précipitées, rythmes canailles, auxquels se mêlent comme des sanglades et des coups de garcette, des éclats de fanfare et de fifre: musique raccrocheuse.

C'est, à la rue, le long des rez-de-chaussée illuminés, un va-et- vient de kermesse, une flâne polissonne, une badauderie dégingandée.

C'est, à l'intérieur, un entrain de concert et de bal. Des ombres des deux sexes passent et repassent devant les carreaux mats garnis de rideaux rouges. Sur presque chaque seuil, une femme vêtue de blanc, penchée, tête à l'affût, épie, des deux côtés de la rue, l'approche des clients et leur adresse de pressantes invites. Matelots ou soldats déambulent par coteries, bras dessus, bras dessous, déjà éméchés. Parfois ils s'arrêtent pour se concerter et se cotiser. Faut-il entrer? Ils retournent leurs poches jusqu'à ce que, affriandé par un dernier boniment de la marchande d'amour, tantôt l'un, tantôt l'autre donne l'exemple. Le gros de la bande suit à la file indienne, les hardis poussant les timorés. Ceux-ci, des recrues, miliciens de la dernière levée, conscrits campagnards, fiancés novices et croyants que leur curé met en garde contre les sirènes de la ville, courbent l'échine, rient faux, un peu anxieux, rouges jusque derrière les oreilles[13]. Ceux-là, crânes, esbrouffeurs, durs à cuir, remplaçants déniaisés, galants assidus et parfois rétribués de ces belles-de-nuit, poussent résolument la porte du bouge. Et l'escouade s'engloutit dans le salon violemment éclairé, retentissant de baisers, de claques et d'algarades, de graillements, de bourrées de locmans et de refrains de pioupious.

D'autres, courts de quibus sinon de désirs, baguenaudent et, pour se venger de la débine, se gaussent des appareilleuses en leur faisant des propositions saugrenues.

À l'entrée du Riet-Dijk, la circulation devient difficile. Les escouades de trôleurs et de ribauds se multiplient. Outrageusement fardées, vêtues de la liliale tunique des vierges, les filles complaisantes se balancent au bras de leurs seigneurs de hasard. Les gros numéros, à droite et à gauche, se succèdent de plus en plus vastes et luxueux, de mieux en mieux achalandés. De chapelles ils se font temples. Aquariums dorés que hantent les sages Ulysses du commerce et leurs précoces Télémaques, desservis par des sirènes et des Calypsos très consolables; bien différents des viviers squammeux où se dégorgent les marins pléthoriques. Maisons célèbres, universelles; enseignes désormais historiques: chez Mme Jamar on vantait la «grotte», chef-d'oeuvre peu orthodoxe de l'entrepreneur des grottes de Lourdes; chez Mme Schmidt on appréciait le mystère, l'incognito garanti par des entrées particulières donnant accès à de petits salons aménagés comme des tricliniums; Mme Charles se recommandait par le cosmopolitisme de son personnel, un service irréprochable, et surtout les facilités de paiement; le Palais de Cristal monopolisait les délicieuses et neuves Anglaises; au; Palais des Fleurs florissaient les méridionales ardentes et jusqu'à des bayadères de l'Extrême- Orient, créoles lascives, mulâtresses volcaniques, quarteronnes capiteuses et serpentines, négresses aléacées.

Les façades, hautes comme des casernes, croisent les feux de leurs fenêtres. Des vestibules pompéiens, dallés de mosaïque, ornés de fontaines et de canéphores, claironnent les surprises de l'intérieur. Derrière de hautes glaces sans tain; incrustées de symboles et d'emblèmes, sous les lambris polychromes à l'égal des oratoires byzantins où les cinabres, les sinoples et les ors affolants, vacarment et explosent à l'éclat des girandoles, le passant devine les stades de la débauche, depuis les baisers colombins et les pelotages allumeurs sur les divans de velours rouge, jusqu'aux possessions intimes dans les chambrettes des combles, grillées comme des cellules de non-nains.

Ce quartier se saturait d'un composé d'odeurs indéfinissables où l'on retrouvait, à travers les exhalaisons du varech, de la sauvagine et du goudron, les senteurs du musc et des pommades. Et les fenêtres ouvertes des alcôves dégageaient, à travers leurs carreaux, les miasmes du rut, forts et contagieux.

À mesure que la nuit avançait, les femmes, plus provocantes, entraînaient, presque de force, les récalcitrants et les temporisateurs. Des hourvaris accidentaient le brouhaha de la cohue. Et toujours dominaient le raclement des guitares barcarollantes, les pizzicati chatouilleurs des mandolines, les grasses et catégoriques bourrées des musicos, et par moments des cliquetis de verres, des rires rauques, des détonations de Champagne.

Jusqu'à onze heures, les pensionnaires de ces lupanars avaient la permission de circuler, à tour de rôle, dans le quartier et même d'aller danser au Waux-Hall et au Frascati, deux salles de bal du Fossé-du-Bourg.

Passé cette heure, couvre-feu partiel, ne vaguaient plus que les habitués sérieux sur qui, peu à peu, les bouges tiraient définitivement leur huis. Les crincrins s'assoupissaient aussi. Bientôt on n'entendait plus que la lamentation du fleuve à marée haute, les vagues battant les pilotis des embarcadères et les giries intermittentes d'un vapeur tisonné dans sa chambre de chauffe, en prévision du départ matinal.

C'était l'heure des parties en catimini, des priapées hypocrites, des conjonctions honteuses. Noctambules, collet relevé, chapeau renfoncé sur les yeux, se glissaient le long des maisons jaunes et tambourinaient de maçonniques signaux aux portes secrètes des impasses.

Toute régalade, toute assemblée se terminait par un pèlerinage au Riet-Dijk. Les étrangers s'y faisaient conduire le soir, après avoir visité, le jour, l'hôtel de l'imprimeur Plantin-Moretus et les Rubens de la Cathédrale. Les orateurs des banquets, y portaient leurs derniers toasts.

Les hauts et les bas de ce quartier original concordaient avec les fluctuations du commerce de la métropole. La période de la guerre franco-allemande représenta l'âge d'or, l'apogée du Riet-Dijk. Jamais ne s'improvisèrent tant de fortunes et ne surgirent parvenus aussi pressés de jouir.

Les contemporains se redirent, en attendant que la légende les eût immortalisées, les lupercales célébrées dans ces temples par des nababs sournois et d'aspect rassis. À certains jours fastes, les familiers appelaient à la rescousse, réquisitionnaient tout le personnel par une habitude de spéculateurs accaparant tout le stock d'un marché.

Ils se complaisaient en inventions croustilleuses, en tableaux vivants, en simulacres de sadisme, en chorégraphies et pantomimes ultra-scabreuses; prenaient plaisir au travail des lesbiennes, mettaient aux prises l'éléphantesque Pâquerette et la fluette et poitrinaire Lucie.

On composait des sujets d'invraisemblables fontaines; saoules de Champagne, les nymphes finissaient par s'en asperger et consacraient le vin guilleret aux ablutions les plus intimes.

Béjard le négrier et Saint-Fardier le Pacha organisèrent dans les salonnets multicolores de Mme Schmidt, surtout dans la chambre rouge, célèbre par son lit de Boule, à coulisses et à rallonges, véritable lit de société, des orgies renouvelées à la fois des mièvreries phéniciennes et des exubérances romaines.

Dans ces occasions, le Dupoissy, l'homme à tout faire, remplissait les fonctions platoniques de régisseur. C'était lui qui s'abouchait avec Mme Adèle, la gouvernante, débattait le programme et réglait l'addition. Pendant que se déroulaient les allégories de plus en plus corsées de ces «masques» dignes d'un Ben Johnson atteint de satyriasis, le glabre factotum, la mine d'un accompagnateur de beuglant, tenait le piano et tapotait des saltarelles de cirque. À chaque pause, les actrices nues ou habillées de longs bas et de loups noirs, gueusaient l'approbation des détraqués béats et, à quatre pattes comme des minets, frottaient leur chair moite et poudrederizée aux funèbres habits noirs.

Telle était la prestigieuse renommée de ces bordels, que pendant les journées de carnaval les honnestes dames des clients réguliers, se rendaient, en domino, dans ces ruches diligentes — aux heures de chômage s'entend — et inspectaient, sous la conduite du patron et de la patronne, les cellules douillettes et capitonnées, dorées comme des reliquaires, les lits machinés et jusqu'aux peintures érotiques se repliant comme des tableaux d'autel.

Et, s'il fallait en croire les médisances des petites amies, Mmes Saint-Fardier n'avaient pas été des dernières à mettre à une si extravagante épreuve la complaisance et la docilité de leurs maris.

Laurent devint un visiteur assidu de ce quartier. Il s'y déphosphorait les moelles, sans parvenir à déloger de son cerveau l'obsession de Gina. Au moment des spasmes, l'image tantalisante s'interposait entre sa vénale amoureuse et ses postulations toujours leurrées.

— Oh, la cruelle incompatibilité! se disait-il. Les atroces chassés-croisés! Les êtres épris, à en perdre la tête et la vie, des êtres qui, aimant ailleurs, les éluderont éternellement!… L'amitié raisonnable offerte comme l'éponge dérisoire du Golgotha à la soif du frénétique! Les ferveurs et les délicatesses de l'amour se fanant à la suite dès possessions brutales!

Au Riet-Dijk, des types curieux, des composés interlopes de la civilisation faisandée de la Nouvelle Carthage, lui ménageaient de pessimistes sujets d'observations. Après des nuits blanches, il assistait à la toilette de ces dames, surprenait leur trac, leur instinctive terreur à la visite imminente du médecin: il notait en revanche leur familiarité, presque de femme à femme, avec l'androgyne garçon coiffeur.

Plus que les autres commensaux ou fournisseurs de ces parcs aux biches l'intéressait Gay le Dalmate. Cet industrieux célibataire, commis à cent cinquante francs par mois, chez un courtier de navires, touchait annuellement quinze a vingt mille francs de commission, dans les principales maisons du Riet-Dijk. Il amenait aux numéros recommandables les capitaines auxquels les courtiers, ses patrons, l'attachaient comme guide et drogman, durant leur séjour à Anvers. Gay parlait toutes les langues, même les patois, les idiomes des pays vagues, jusqu'à l'argot des populaces reculées. Gay apportait une probité très appréciée dans ses transactions délicates. Jamais d'erreurs dans sa comptabilité. Lorsqu'il passait, de trimestre en trimestre chez les patrons de gros numéros pour percevoir les tantièmes convenus, ces négociants payaient de confiance leur éveillé et intelligent rabatteur. Gay acceptait à ces occasions, un verre de vin, de liqueur, pour boire à Madame, à Monsieur et à leurs pensionnaires.

La discrétion de Gay était proverbiale. Avec ses petits favoris rouges, son large sourire, sa tenue proprette, ses manières affables, Gay ne comptait même pas d'envieux parmi ses collègues. On lui appliquait respectueusement l'adage anglais: The right man in the right place: l'homme digne de sa place, la place digne de l'homme.

Un mois après le départ des émigrants, Paridael fut accosté un matin sur la Plaine Falcon par le bonhomme Gay, qui tout affairé, tout haletant, lui jeta cette effroyable nouvelle en pleine poitrine:

— La Gina a péri corps et biens en vue des côtes du Brésil!… C'est affiché au Bureau Véritas…

Et le Dalmate passa, sans se retourner, anxieux d'informer de ce sinistre le plus grand nombre de curieux; ne se doutant pas un instant du coup qu'il venait de porter à Paridael.

Celui-ci chancela, ferma les yeux et finit par s'affaler sur le seuil d'une porte, ses jambes refusant de le soutenir plus longtemps. Les syllabes des paroles fatales sonnaient le glas à ses oreilles. Lorsqu'il eut repris quelque peu connaissance: «Le sang me sera monté au cerveau. L'apoplexie m'avertit!» se dit-il. «J'ai eu un moment de délire pendant lequel j'aurai cru entendre raconter cette… horreur. Ces choses-là n'arrivent point!» Mais il se rappelait trop nettement la voix, l'accent exotique de Gay; puis, en écarquillant les yeux, et en scrutant la perspective des Docks, ne vit-il pas s'éloigner là-bas, le Dalmate, de son pas sautillant.

Laurent se traîna jusqu'au quai Saint Aldégonde où étaient les bureaux de Béjard, Saint-Fardier et Co. En tournant le Coin des Paresseux il constata que même les indéracinables et insouciants journaliers s'étaient transportés plus loin, pour aller aux nouvelles. Le digne Jan Vingerhout était populaire jusque dans ce monde de flemmards invétérés. Et ils le savaient à bord de cette Gina de malheur!

L'air de douloureuse commisération de ces maroufles ameutés sur le quai et mêlés à la foule devant l'agence d'émigration, prépara Laurent aux plus sinistres nouvelles. Un faible espoir continuait pourtant de trembloter dans les brusques ténèbres de son âme. Ce n'aurait pas été la première fois que des navires renseignés comme perdus revinssent au port où on les pleurait!

Paridael fendit le rassemblement de débardeurs, de matelots et de femmes éplorées que rapprochait une commune douleur, rassemblement que rendait encore plus tragique la présence de plusieurs minables familles d'émigrants, désignées pour le prochain départ, peut-être marquées pour le prochain naufrage! Des lamentations, des sanglots s'élevaient par intermittences au-dessus du sombre et suffocant silence.

Laurent parvint à se faufiler jusque devant les guichets du bureau:

— Est-ce vrai, monsieur, ce qu'on… raconte en ville?…

Il balbutiait à chaque mot et affectait des intonations dubitatives.

— Eh oui!… Combien de fois faudra-t-il vous le répéter?… Autant de crève-de-faim en moins!… À présent, fichez-nous la paix!

À ces mots abominables que seul un Saint-Fardier était capable de prononcer, Paridael se rua contre la cloison dans laquelle étaient ménagés les guichets.

La porte condamnée s'abattit à l'intérieur.

Laurent la suivit, empoigna avec une frénésie de fauve affamé l'individu qui venait de parler et qui n'était autre que l'ancien associé du cousin Guillaume.

Le Pacha avait toujours eu l'âme d'un garde-chiourme ou d'un commandeur d'esclaves et l'ex-négrier Béjard avait trouvé en lui la brute implacable dont il avait besoin pour enfourner et expédier prestement la marchandise humaine.

Sans l'intervention des magasiniers et des commis qui l'arrachèrent à son agresseur, le vilain homme fût certes resté mort sur le carreau. L'autre l'avait à moitié étranglé, et dans chacun de ses poings crispés il tenait une des côtelettes poivre et sel du maquignon d'âmes.

Tandis que plusieurs employés maîtrisaient Laurent dont la rage n'était pas encore assouvie, leurs camarades avaient fait passer le blessé, fou de peur, dans le cabinet de Béjard, d'où il ne cessait de geindre et d'appeler la police.

Les paroles provocantes et dénaturées de Saint-Fardier avaient été entendues par d'autres que Laurent et, mise au courant de ce qui se passait, la foule au dehors partageait son indignation et eût mis en pièces le policier qui se fût avisé de l'arrêter. Elle menaçait même, de déloger les associés de leur repaire et d'en faire expéditive justice. Aussi Béjard, entendant le tonnerre des huées et les sommations du populaire, jugea prudent de pousser Laurent dans la rue et de le rendre à ses terribles amis. Puis à la faveur de la diversion que produisait la réapparition de l'otage, Béjard fit rapidement fermer la porte derrière lui. Donnant congé à ses hommes pour le reste de la journée, il entraîna le piteux Saint-Fardier, par une porte de derrière, dans une ruelle déserte bornée d'entrepôts et de magasins, d'où ils gagnèrent, non sans louvoyer en évitant les quais et les voies trop passantes, leurs hôtels de la ville nouvelle.

— Nous repincerons ce voyou! disait en cheminant Béjard à Saint- Fardier qui tamponnait de son mouchoir ses bajoues ensanglantées par une trop brusque épilation. Il ne fallait pas songer à le coffrer. Il ne faut même pas y songer d'ici à longtemps, mon vieux, car on n'a déjà fait que trop de bruit à propos de ce petit sinistre et il ne serait pas bon que la justice regardât de trop près à nos affaires… Attendons que toute cette canaille ait fini de crier! S'ils continuent à aboyer comme ce matin, ils seront égosillés avant ce soir! Alors nous réglerons son compte à ce maître Laurent…

«En somme, l'affaire n'est pas mauvaise pour nous! (ici l'exécrable trafiquant s'oublia jusqu'à se frotter les mains)… Le navire n'en avait plus pour longtemps. Les rats l'avaient déjà quitté tant l'eau pénétrait dans la cale. Un vieux sabot que l'assurance nous paiera le double de ce qu'il valait encore!… Et si nous perdons les primes versées d'avance à quelques émigrants vigoureux et florissants, comme ce Vingerhout — tu te rappelles, le suppôt de Bergmans, le meneur de l'émeute des élévateurs. Le voilà ad patres! — en revanche nous empochons les primes d'assurances des noyés de l'équipage… Il y a largement compensation!…»

L'armateur rentra dîner comme si rien ne s'était passé. Gina lui trouva une physionomie vilainement joviale et trigaude. Au dessert, tandis qu'il pelait méticuleusement une succulente calebasse et qu'il se versait un verre de vieux bordeaux, avec des précautions de dégustateur, il lui annonça d'un ton à peine circonstanciel, l'effroyable et total sinistre du navire qu'elle avait baptisé.

Sans prendre garde à la pâleur qui envahissait le visage de sa femme, il entra dans des détails, supputa le nombre des morts. Elle voulut le faire taire; il insistait et il poussa même le sardonisme jusqu'à lui évoquer le lancement au chantier Fulton. Alors, prête à se trouver mal, elle quitta la table et se réfugia dans ses appartements où elle songea au mauvais présage que, lors de la mise à l'eau du navire, certains, assistants avaient vu dans la maladresse et les hésitations de la marraine…

Laurent, après s'être dérobé aux étreintes de la foule qui le questionnait pour en savoir plus long, courut tête nue — il avait négligé de ramasser sa casquette après la lutte — sans rien voir, sans rien entendre, jusqu'à sa pauvre mansarde et, se vautrant sur son lit, comme autrefois chez les Dobouziez, sous les combles, parvint à se débarrasser des larmes que la fureur avait refluées sous sa poitrine. Il ne s'interrompait de sangloter que pour redire ces noms: Jan!… Vincent… Siska… Henriette… Pierket!…

Depuis, il ne s'écoula plus un jour sans qu'il se fredonnât meurtrièrement à lui-même, comme on s'inoculerait un très doux, mais très redoutable poison, l'Où peut-on être mieux? de la fanfare de Willeghem.

Sans se douter de la transformation qui s'opérait en son altière cousine, Laurent confondit désormais les deux Gina, la femme et le navire: jalouse, troublante et maléfique, c'était Mme Béjard qui, pour lui tuer sa bonne et sainte Henriette, avait voué le navire, son filleul, au naufrage. Et dire qu'il s'était repris un moment à aimer cette Régina; le soir de l'élection de Béjard! À présent, il se flattait bien de l'exécrer toujours…

Son culte pour les chers morts se confondit bientôt, en haine de la société oligarque, non seulement avec l'affection qu'il portait aux simples ouvriers, mais avec une sympathie extrême pour les plus rafalés, les plus honnis, voire les plus socialement déchus des misérables. Il allait enfin donner carrière à ce besoin d'anarchie qui fermentait en lui depuis sa plus tendre enfance, qui le travaillait jusqu'aux moelles, qui tordait ses moindres fibres amatives.

C'est vers les réprouvés terrestres que s'orienterait son immense nostalgie de communion et de tendresse.

IV. CONTUMACE

Laurent commença par se loger au fin fond de Borgerhout près d'une coupure de chemin de fer, non loin d'une voie d'évitement sur laquelle ne roulaient que des convois de marchandises. C'était un coin de la suggestive région observée, autrefois, de la mansarde chez les Dobouziez. L'agglomération citadine y dégénérait en une banlieue équivoque, clairsemée de maisons comme si leurs tènements s'étaient mis à la débandade, cabarets à tous usages, fourrières, chantiers de marbriers, de figuristes et d'équarisseurs. De la suie aux murs, de l'herbe entre les pavés. Pour monuments: un gazomètre dont l'énorme cloche en fer s'élevait ou s'abaissait dans sa cage de maçonnerie armée de bras articulés: un abattoir vers lequel des toucheurs poussaient leurs troupeaux sans méfiance, puis une caserne despotique engouffrant des victimes non moins passives, tous édifices d'un rouge sale, d'un rouge de stigmates sanguinolents.

D'heure en heure le sifflet des locomotives, la corne du garde- barrière et la cloche de l'usine se donnaient la réplique, ou les clairons des conscrits, pitoyables se mariaient aux râles des ouailles. Jusqu'aux remparts des fortifications les terrains vagues alternaient avec des préaux où quêtaient des chiens gratteleux; des jardins embryonnaires amenaient à de fades chalets fourvoyés dans cette zone rébarbative comme un joli coeur dans un repaire de marlous.

Les petits chiffonniers avaient raclé depuis longtemps le goudron et défoncé ou disjoint les planches des palissades. Munis de profonds sacs en rapatelle, ils escaladaient, chaque matin, la cloison, après avoir exploré du regard l'enclave abandonnée. Trifouillant du crochet et des pattes, ils exultaient lorsque, parmi les drilles, ils rencontraient une peau de charogne. Ils se disputaient cette trouvaille comme une pépite d'or ou l'arrachaient aux roquets qui décaniliaient en grondant.

Les péripéties de cette cueillette firent longtemps la seule distraction des matins de Paridael. Puis il avisa des sujets d'étude plus relevés.

Autour du garde-barrière, un beau brin de mâle, brunet et trapu, dont la physionomie loyale tranchait sur la grimace et les convulsions de cette banlieue et de ces rogues indigènes, tournait, depuis quelque-temps, une particulière potelée à souhait, blonde et radieuse comme une emblavure, la carnation rose un peu fouettée de roux, mais des lèvres si rouges et si friandes et des yeux si enjôleurs!… Ses frais atours de camériste huppée; ses jolis bonnets blancs et ses tabliers sans macule apprirent immédiatement à Paridael qu'elle était étrangère à ces parages. Sans doute, au hasard d'une flânerie, elle avait passé par ici et remarqué le gars de bonne mine. Elle n'était pas la première qu'eussent intriguée les prunelles couleur de café noir, la tignasse frisottée et l'air sérieux, mais non maussade, du costaud. Il avait, en outre, une façon militaire, tout bonnement irrésistible, de planter son képi, et sa veste de velours lui prenait la taille comme un dolman! Voisines et pas seulement les plus proches ne passaient leur chemin qu'à regret en guignant le zélé manoeuvre. Les plus hardies lui faisaient des avances, ne se gênaient pas pour lui dire leur caprice tout en semblant gouailler, et barbelaient d'une convoiteuse oeillade le lardon qu'elles lui décochaient.

La ligne étant peu importante, ce bien-voulu cumulait les fonctions de garde-barrière et d'aiguilleur. Même l'entretien du palier lui incombait comme à un simple homme d'équipe. Les évaporées le trouvaient toujours occupé. Sourd à leurs agaceries, un peu fier peut-être et les jugeant trop libres et trop trivales, il enchérissait sur son labeur, et lorsqu'il avait fini de sonner de la corne, de présenter, de dérouler et de planter son drapeau, d'ouvrir et de fermer la barrière, il s'empressait de brouetter le ballast, de recharger la voie et d'huiler les aiguilles.

La soubrette aux blancs bonnets ne se laissa pas rebuter par ces façons dédaigneuses ou farouches. Plus mignonne et de meilleur genre que les commères du quartier, à la fois plus discrète et plus affriolante, doucement elle apprivoisa le sauvage. Il commença par se redresser lorsqu'il peinait, plié en deux, sur le railway, et par soulever légèrement sa casquette pour répondre à son bonjour; la semaine d'après il venait à elle, un peu benêt, en rougissant, pour lui parler de la pluie; la fois suivante, accoudé à la barrière il lui contait des balivernes qu'elle humait comme paroles d'évangile. On eût dit que, pour les importuner, les trains tapageurs défilaient en plus grand nombre ce jour-là. Mais elle attendait que le jeune homme accomplît ses multiples corvées, suivait ses mouvements, ravie de ses allures aisées, et ils reprenaient, ensuite, la causerie interrompue…

La conjonction graduelle de ces deux simples amusa beaucoup Laurent Paridael, conquis par leurs ragoûtants types de brun et de blonde, si harmonieusement assortis.

Auparavant il avait lié connaissance avec le garde; aux heures de trêve, il lui offrait des cigares, lui payait la goutte et se faisait expliquer les particularités du métier. Il le complimenta sur sa conquête, et lorsqu'il les trouvait ensemble, d'un clin d'oeil il l'interrogeait sur les progrès de leur liaison, et le rire un peu confus et l'oeil émerilloné du galant lui répondaient éloquemment. Quant à la soubrette, elle était tellement occupée à reluquer son élu 'qu'elle ne s'apercevait pas de ces signaux d'intelligence et de l'intérêt que Paridael portait à leurs amours. Cette félicité des autres, cette idylle de deux êtres jeunes et beaux, béatifiait et suppliciait à la fois le fantasque Paridael, l'amant méconnu de Gina.

Cependant les amoureux ne se possédaient plus de désir. Elle finit par aller le relancer dans sa maisonnette de bois les nuits qu'il était de service. Un soir d'hiver qu'il ventait et neigeait, par la porte entrouverte, Laurent les vit blottis frileusement dans un coin, la fille sur les genoux du garçon. Il n'y avait pas de lumière, mais le rougeoiement du poêle de fonte trahissait l'accouplement de leurs deux silhouettes.

Une bordée tirée de l'autre côté de la ville éloigna Laurent de ses protégés. En s'en retournant, il fut assez surpris de ne voir le jeune homme ni sur la voie, ni dans la logette. S'il se le rappelait bien, c'était pourtant cette semaine que le gars prenait le service de jour. Était-il malade? L'avait-on remplacé? Paridael s'inquiéta de cette absence insolite comme si le pauvre diable lui eût tenu au coeur par les liens d'une amitié de longue date. Ce fut bien pis lorsqu'à la nuit tombante, un autre que le personnage attendu vint relever l'ouvrier de garde. Cédant encore une fois à sa timidité, à cette pudeur qu'il mettait dans ses moindres sympathies, il n'osa pas s'informer du déserteur. D'ailleurs Laurent ignorait son nom. Il lui eût fallu donner un signalement, entrer dans des explications, et il s'imaginait que sa démarche paraîtrait étrange. Il rentra donc, mais la pensée de l'absent le tenailla toute la nuit, et la corne, soufflée par un autre, appelait au secours et sonnait l'alarme.

Le lendemain, le garde n'étant pas à son poste, Laurent se décida à aborder son remplaçant.

Il apprit alors un funeste épilogue.

En dépit des règlements, sous la menace des amendes ou d'une mise à pied, au risque d'être surpris par l'inspecteur en tournée, l'amoureux ne quittait plus sa maîtresse. Or, une nuit, ils étaient si bien enlacés, tellement éperdus, lèvres contre lèvres, qu'il n'eut ni la force, ni même la présence d'esprit de suspendre ces délices pour signaler un train et barrer le passage. Peut-être comptait-il aussi sur la solitude et l'abandon absolus de la route à cette heure indue? Un terrible gloussement de détresse suivi d'une volée de jurons l'avait arraché à son extase. Lorsqu'il se précipita sur l'entrevoie, le train venait de stopper à quelques mètres de son poste après avoir écrabouilllé un vieux couple lamentable.

Certain de devoir payer chèrement sa négligence, le coupable n'avait pas attendu le résultat de l'enquête, mais s'était sauvé pendant que robins et gendarmes instrumentaient contre lui. Il avait d'autant mieux fait de redouter les sévérités de la Justice, que les deux valétudinaires supprimés pendant cette veillée d'amour étaient de richissimes grigous et que leurs hypocrites héritiers devaient bien à leur mémoire de poursuivre sans merci l'instrument de leur massacre, alors même qu'au fond de l'âme ils bénissaient probablement l'intéressant homicide.

La néfaste amoureuse disparut en même temps que son possédé et personne n'ouït où ils se cachaient. Jamais Laurent ne les revit. Mais, depuis cette aventure fatale, chaque fois que rauquait la corne d'un garde-barrière ou qu'il apercevait la cuve noire d'un gazomètre surplombant une hargneuse étendue faubourienne, qu'il lui arrivait de respirer l'âcreté du coke, — surgissaient aussitôt les jeunes gens accoudés à la barrière, lui, hâlé comme un faune, habillé de pilou mordoré, la corne de cuivre suspendue en sautoir à un bandereau de laine rouge; elle, blonde, rose, prête à défaillir et, avec sa cornette et son tablier blanchissimes, appétissante comme le couvert d'un festin[14].

Pour secouer ses regrets de la disparition du garde-barrière, il changea momentanément de pénates et battit en explorateur cette campagne anversoise que le souvenir des émigrants ruraux lui rendait chère. Willeghem devint même pour lui comme un but de pèlerinage.

D'ailleurs, sans le quitter, sans cesser d'en fouler le sol et d'en respirer l'atmosphère, Laurent ressentait pour son pays la dévotion meurtrière, le voluptueux martyre de l'exilé. Il voyait, il percevait les moindres objets du terroir avec une intensité sensorielle que connaissent ceux-là seuls qui reviennent après une longue absence ou qui partent pour toujours; ceux qui ressuscitent ou qui meurent. C'est seulement au rivage natal que les trois règnes de la nature se paraient de cette fraîcheur, de cette jeunesse, de cet attrait, de ce renouveau éternel.

Sa piété fervente s'étendait des êtres besogneux et des quartiers excentriques de la grande ville, au sol gâcheux ou aride, au ciel hallucinant, aux blousiers taciturnes de la contrée, à ces steppes de la Campine que le touriste redoute comme le remords.

Affrontant ouragans et giboulées, il se promenait par tous les temps.

En pleine bruine automnale, il tomba souvent en arrêt devant un porte-blaude, arpentant la glèbe à larges enjambées et l'ensemençant d'un geste rythmique et copieux. L'été, un faucheur aiguisant gravement sa faux sur l'enclumette, le faisait demeurer sur place, comme un fidèle devant un épisode symbolique de l'office divin. Il élisait entre tous le village voisin de Willeghem où cette apparition s'était produite, retournait souvent se promener de ce côté, mais, subissant toujours cette vague pudeur, n'osait rien pour se rapprocher du sculptural paysan.

On le pénétrait encore, à la moindre odeur de purin, ce soir d'avril où un rustaud trimbalait sa tinette et aspergeait, à pleines écopes, les soles en gésine. Le mépris de ce villageois pour le printemps attendri et chatouilleur, le flegme de ce fessu maroufle, à la pulpe mûre, aux cheveux filasse, en vaquant d'un pas appuyé à sa besogne utile, mais inélégante, le violent contraste du substantiel pataud avec la mièvrerie ambiante, conquéraient d'emblée Laurent Paridael et, du même coup, le décor avrilien, l'énervement de l'équinoxe, la langueur à laquelle Laurent inclinait, la présence dont il venait de jouir, lui parut insipide et frelatée comme une berquinade. Il n'avait plus de sens que pour ce jeune cultivateur. Ce même rural accosté par Laurent, cessait un instant de triturer le compost et de stimuler la glèbe, et narrait épanoui, simplard, en se grattant l'oreille: «Oui, tel que vous me voyez, monsieur, à quatre garçons du hameau nous fîmes notre première communion le jour même où nous tombions au sort!»

Et cette coïncidence du sacrement balsamique avec la brutale conscription ne se délogea jamais du cerveau de Laurent, et lui fut inséparable d'un mélange d'encens pascal et de pouacre purée, comme de l'odeur même du jour où ce fait exceptionnel lui fut raconté.

À cette impression se rattachait intimement celle d'une matinée passée dans la noue avec une horde de vachers et de vachères. Un grand sécheron de fille garçonnière commandait la bande déguenillée et surveillait la cuisson des pattes de grenouilles pour raccommodement desquelles la générale réquisitionnait le beurre de toutes les tartines du clan. Les menottes alertes entassaient sous la casserole, comme au bivac, bois mort et fouées. Le rissolement du fricot semblait un artificiel frisselis de feuilles.

Paridael s'ébaudissait ce jour-là en sauvageon, en primitif; il en avait même oublié son deuil et sa rancoeur, mais en moins d'un instant cette rare gaieté tomba: un des petiots, saoulé de genièvre par un mauvais charretier, dormait le long de la haie; on avait beau le secouer, il ronflait, baveux, abruti comme un alcoolique; les chenilles velues provoquaient un frisson sous son derme rugueux, et les taons rageurs et moites qui faisaient s'ébrouer et ruer là-bas une compagnie de poulains, arrachaient de temps en temps au dormeur une gouttelette de sang, couleur de mûre écrasée, et un vagissement qui criait vengeance au ciel.

D'autres fois, Paridael remontait ou descendait les longs et droits canaux flamands, à bord d'un bateau d'intérieur. Il vivait la vie des gabariers, partageait leurs repas, dormait dans leurs cabines proprettes et mignonnes comme un boudoir de poupée, prêtait un coup de main à ses hôtes, mais s'éternisait, les trois quarts du temps, dans un rien-faire absolu, goûtait le délice de se morfondre, et de glisser, au fil de l'eau, sans bouger et d'être, à son tour, la chose immobile, passive, irresponsable, devant laquelle processionnaient les saules, génufléchissaient les oseraies, s'attroupaient des villages, se piétaient des clochers. Et les manoeuvres, toujours les mêmes, répétées, aux diverses étapes, dans des sas construits sur l'unique modèle, les haltes en attendant l'éclusée, les bateaux du trait s'alignant, s'accotant dans la retenue, tandis que l'éclusier actionne les vannes, et que les carènes descendent avec le niveau qui baisse! Et les mêmes colloques geignards s'engageant, de pont à pont, entre les ménagères!

Parfois dans la dolente ritournelle s'introduit une modulation imprévue.

Sitôt le bâclage opéré, un des aides profite du relais pour sauter à terre, déchausse une motte de gazon, au moyen de sa jambette, et, regagnant le chaland, se met en devoir de tasser cette herbe vive dans la cage de l'inséparable alouette. Sensible à cette attention, l'aimable captif accueille le régal par une vocalise étourdissante. Mais à cette allégresse intempestive, le vieux patron qui, ne pouvant venir à bout d'une manoeuvre, bougonne et tempête depuis une minute, en réclamant son auxiliaire, l'avise à l'arrière du bateau et le relance au moment même où il refermait précipitamment la cage. Ah! le fainéant! À lui cette bourrade, à lui ce coup de pied! Le déserteur pare la torgniole, embourse la ruade, pirouette stoïquement sur lui-même, sans une plainte, sans une riposte. Sa large bouche tressaille nerveusement, il rougit sous le hâle, mais ses grands yeux ne s'humectent pas. Ce qui le désarme, c'est moins la joie de l'oiselet que le regard affectueux et apitoyé que lui adresse la batelière, leur patronne et leur mie! Ah! pour se concilier la chère femme, il encourra volontiers les brutalités du patron! Il se moque autant de la rage du mari que des aboiements du cabot. Parbleu, le servile roquet tient pour le baes, tandis que l'alouette est à la bazine!

Et le voilà, sans rancune, qui se remet à l'oeuvre! Lui aussi y va de sa chanson! Hardi le petiot! Les vannes se rouvrent, le toueur repêche la chaîne sans fin, et d'un bord à l'autre les aides- bateliers assujettissent et se passent les amarres.

Les bateaux s'émeuvent, reprennent la file. Lentement, tout droit, vers le Rupel, le trait dévale.

Laurent vaguait aussi, en malle-poste, par les campagnes si lointaines et pourtant si proches! Entre Beveren et Calloo, dans le pays de Waes, on percevait le bruit rythmique des fléaux battant l'airée. Le conducteur retint ses chevaux. Une fille, un peu dépoitraillée, luisante comme la pomme du pays, accourt, grimpe le talus de la chaussée, à temps pour attraper un paquet que lui jette le postillon. D'un mouvement sec, elle fait sauter le cachet; hésite au moment de déplier la lettre, puis se décide à en prendre connaissance.

Pas un muscle de son visage ne bouge; mais Laurent croit entendre panteler son coeur. Et les batteurs immobiles, torses nus, le coutil bridant leurs cuisses — deux bronzes rosâtres dans le clair-obscur de la grange, — baignés d'une sueur plus volatile que liquide, — les batteurs attendaient aussi la nouvelle avec une certaine solennité. Une lettre de notre Jan, son frère, le «fils de la maison» ou de mon Frans, le promis, soldat à Anvers? A-t-il eu la main malheureuse dans une bagarre, agonise-t-il à l'hôpital militaire, la lettre vient-elle de la prison de Vilvorde? Laurent se pose ces questions. Il brûle d'interroger la jeune paysanne. Elle rentre dans la ferme. Il attendra toujours la réponse. La diligence poursuit sa course. Les grelots dindrelindent railleusement au collier des chevaux, le fouet claque sans vergogne, il fait fastidieusement chaud, une de ces chaleurs de plein jour qui nous porteraient à maudire le soleil et à regretter l'hiver. La cloche de Calloo sonne son midi mélancolique, l'heure si longue à sonner semble dire la cloche!… Les grillons se râpent rageusement les élytres. Et Laurent va toujours, toujours, vers un but qu'il s'est donné au hasard… Mais toujours, toujours, demain, après, fatalement, l'unique ferme du voyage, la pataude angoissée et les deux gars, moitié nus, jouant le bronze… Car sa seconde vue avertit le passant que la nouvelle est mauvaise. Il voudrait rebrousser chemin, consoler la belle terrienne; il se sent capable de veiller, avec eux, l'ombre du mort. C'en est fait. Loin, bien loin déjà, il ne repassera de la vie par cette route. Mais il tient un souvenir de plus pour lui étreindre le coeur par les chaleurs suffocantes des canicules. Le tintement d'une cloche de village, la pâmoison des mouches dans le coup de soleil, les grillons grinçant des ailes, lui reprochent toujours l'image de gens qu'il aurait pu plaindre et aimer…

Ainsi, quantité de scènes indifférentes pour le vulgaire et pour les observateurs de métier, un visage entrevu, un passant coudoyé, un regard intercepté, une allure topique, laissaient d'ineffaçables traces dans sa vie. Il entretenait de bourrelants regrets de compagnons d'une courte traite, de rencontres sans conséquence; inconsolable des bifurcations de chemin que la destinée impose aux voyageurs les mieux assortis.

De continuelles nostalgies le labouraient. Il lui prenait des envies lancinantes de conjurer coûte que coûte des visions fugaces; il appétait ces apparitions bienvoulues et, dans sa mémoire, les souvenirs sympathiques se bonifiaient, se corsaient comme un vin généreux.

Une douce et noble figure de peuple, un grand gars basané, aux profonds yeux scrutateurs, penché à la portière d'une caisse de troisième, dans un train qui croisait le sien. Et il n'en fallait pas davantage à Laurent pour se rattacher cet être qu'il ne reverrait plus. Il savourerait dans l'éternité cette minute trop rapide; rien ne s'éventerait de l'atmosphère de ce moment: c'était près d'un viaduc et dans l'air ondoyaient une odeur d'eau stagnante et une chanson de haleur. Effluence boueuse, triste mélopée encadraient la noblesse suprême de l'attitude et les grands yeux affectifs de l'inconnu…[15]

Pareils incidents devenaient pour Laurent des tableaux très poussés, d'une couleur magnétique, d'une pâte ragoûtante, mais avec, en plus, le parfum, la musique, le symbole, et ce je ne sais quoi qui différencie des autres les êtres et les objets élus. Quels chefs-d'oeuvre, se disait-il, si on parvenait à rendre ces tableaux comme il les revoyait et les ruminait, lui, en fermant les yeux!

Celui-ci encore:

Un valet de ferme rentrait à l'écurie ses chevaux dételés, mais non dépouillés du harnais. L'avant-train des bêtes s'engageait déjà dans l'ombre, les croupes seules luisaient au clair-obscur sous la porte charretière. Dehors, le palonnier aux poings, le domestique, un gaillard râblé, d'une carre superbe, en manches de chemise, vu de dos, obliquait et se penchait un peu vers la droite, dans l'action de retenir les animaux trop impatients. On aurait entendu le hiu ho! du paroissien, ou son claquement de langue flatteur, ou son juron impératif, mais on gardait, avant tout, le dessin de son geste, tant cette impulsion du corps était trouvée, unique, inséparable du personnage, harmonieuse et comme sublimée.

Avec le rappel mental de ce geste, Laurent reconstituait la scène dans ses détails accessoires. À la vérité, elle résidait tout entière dans ce mouvement qu'il avait essayé de représenter à Marbol.

Désespérant de se faire comprendre, il entraîna de force le peintre, devant la ferme où s'était produit ce geste capital. Ils se tinrent à l'affût vers le soir, mais, après avoir vainement guetté le modèle, Laurent s'informa de lui auprès des gens de la ferme.

C'est à peine si ces rustauds reconnurent leur pareil, ou du moins un des leurs, au portrait exalté qu'il traça du personnage.

— Ouais! Le «Frisotté» finit par dire une des servantes avec une indifférence hypocrite, — car elle avait dû connaître de très près et apprécier à l'oeuvre de chair ce fier compagnon de travail, — notre bazine l'a congédié il y a huit jours, et nous ne savons pas où il est allé se louer.

— Avoir mime pareil sous les yeux et le mettre à la porte! clama Laurent avec une indignation à laquelle cette matérielle valetaille ne comprit rien.

Marbol tenta de persuader à son ami qu'ils retrouveraient bien la même attitude, le même coup de rein professionnel chez d'autres sujets de l'espèce du drôle éconduit. Et, en effet, pour flatter la manie de Paridael et le consoler de cette déplorable éclipse, ils assistèrent à la rentrée de quelques équipages de cultivateurs. Mais, au moment attendu, l'encolure, l'habitude du corps, la dégaine de ces marauds n'était qu'une parodie, une pâle contrefaçon, un à peu près maladroit, un piteux synonyme de la posture de Witte Sus. Marbol s'en serait contenté et avait même tiré son calepin de sa poche afin de crayonner ce période caractéristique de la manoeuvre, mais Laurent ne lui laissa pas entamer le croquis et, comme Marbol le plaisantait sur son exclusivisme, il répondit avec conviction:

— Ris tant que tu voudras, mon cher. Mais sache bien que pour assurer à mes yeux la volupté, la caresse de cette attitude du jeune pataud, j'irais jusqu'à me faire cultivateur; oui uniquement, afin de prendre le gaillard à mon service. C'est peut- être un fort mauvais sujet, un caractère intraitable, un serviteur malhonnête, mais, fût-il ivrogne, paillard et voleur, je lui pardonnerais ses vices comme simples peccadilles à raison de sa plastique supérieure… Celui-ci et les autres que nous avons observés ne manquent pas de galbe, je t'accorde que leurs mouvements sont identiques. Bref, c'est la même recette, le même consommé: il n'y manque que le savouret.

— Eh bien, il est heureux que tu ne saches dans quelle cuisine ce savouret, comme tu l'appelles, est allé relever le potage!…

— Oui, car je serais capable de l'engager sur l'heure.

Et comme Marbol ricanait de plus belle.

— Oh! tais-toi, supplia son ami. Si tu étais vraiment artiste, tu comprendrais cela!

Et en retournant, abattu, renfrogné, il ne desserra plus les dents, de toute la route.

Peu à peu l'équilibre, l'eucrasie, le bon sens, la saine raison de Bergmans lui déplurent. Il se blasait sur ses amis. Il allait maintenant jusqu'à trouver son inséparable triumvirat, trop tiède, trop prudent. Au peintre il reprochait l'épaisseur, l'opacité de ses vues, son manque de curiosité et d'inquisition. La santé exubérante, les luxuriances, l'épanouissement, l'optimisme du génie de Vyvéloy ne lui procuraient plus les jouissances d'autrefois.

Ses sorties amusaient beaucoup son petit cercle. Ils traitaient leur censeur en enfant gâté et le ménageaient comme un cher convalescent. Leur bonté protectrice, leur mansuétude, leur indulgence, loin de calmer Laurent, achevaient de le mettre hors de lui et, ne parvenant pas à entamer leur sérénité, il leur brûlait la politesse, quitte à venir les retrouver quelques jours après. Les autres ne lui gardaient aucune rancune, et lui passaient ses incartades et ses propos passionnés comme autant de paradoxes et de sophismes d'un grand coeur.

Mais, hanté par ses idées biscornues, Laurent rêvait d'y conformer sa conduite. Le moment arrivait où il dépouillerait ses derniers préjugés et enfreindrait les conventions sociales. Ses allures excentriques lassèrent enfin la tolérance de ses intimes et, en personnages ayant une situation à garder devant le monde, ils risquèrent quelques observations. Un jour, ils l'avaient rencontré en compagnie d'une couple de drilles assurément fort pittoresques, rôdeurs de quai, mauvais journaliers, modelés et nippés à souhait, mais d'une originalité par trop outrée, à qui, pourtant, de la meilleure foi du monde, il se flattait de les présenter. S'étant dérobés en toute hâte à cette compromettante accointance, ils furent taxés durement de philistinisme.

Cette fois Bergmans riposta sèchement. Paridael leur en demandait trop, à la longue! La plaisanterie tournait à l'aigre. S'intéresser au peuple qui travaille et qui souffre: rien de plus équitable. Mais se passionner pour les sacripants, frayer avec les irréguliers et la racaille, c'était se conduire en excentrique, pour ne pas dire plus! Puis s'adoucissant, Bergmans tenta de montrer au dévoyé l'abîme vers lequel il glissait; il lui reprocha son désoeuvrement, sa vie à part, ses chimères, s'offrit même de le placer chez Daelmans-Deynze[16].

Paridael refusa net. La plus légère dépendance, le moindre contrôle lui répugnaient comme une chaîne.

Quelquefois, sensible à une parole émue il promettait de se ranger; il ferait un effort et se contenterait de l'existence commune aux gens rassis ou du moins plus posés; mais ces sages résolutions l'abandonnaient au premier froissement que lui causaient la platitude et la méconnaissance bourgeoises.

Les pronostics du cousin Dobouziez pesaient sur lui comme une malédiction; cet homme positif et clairvoyant avait scruté l'avenir de ce parent exceptionnel.

Laurent en arrivait à se souhaiter irresponsable, à envier les internés criminels ou fous, que ne ronge plus le souci du pain quotidien et de la lutte pour l'existence. Sa bonté évangélique, une bonté hystérique comme celle des franciscains d'Assise, s'effrénait et le poussait aux dernières conséquences du panthéisme. Fataliste, il se croyait prédestiné; sans ressort, sans foi, sans but, il souhaitait mourir et se replonger dans le grand tout, comme une pièce ratée que le fondeur remet au creuset. Après l'éparpillement de ses atomes et la diffusion de ses éléments, l'éternel chimiste les combinerait une autre fois avec plus de profit pour la création.

La visite que Laurent fit, au plus fort de cette crise, à une maison pénitentiaire, exaspéra ces délétères nostalgies:

«Des malades, des inconscients, des malheureux!» plaidait-il, au retour de cette excursion, devant le tribun, le peintre et le musicien. «Les bayeurs, les effarés, les éblouis, les éperdus, aux grands yeux visionnaires qui ne comprennent rien au monde et à la vie, au Code et à la morale, — des faibles, des pas-de-chance, moutons toujours tondus, instruments passifs, dupes qui coudoyèrent toutes les scélératesses et demeurèrent candides comme des enfants; débonnaires qui ne tueraient pas une mouche quoique des escarpes les aient associés à leurs entreprises; viciés, mais non vicieux, souffre-douleur autant que souffre-plaisir…[17]

— Parlerais-tu pour toi? interrompit Marbol.

— Un artiste, toi! fulmina Paridael sans répondre à cette pointe. Qu'as-tu souffert pour ton art, que lui as-tu sacrifié? C'est là- bas que j'en ai rencontré un, d'artiste! Et un vrai, et un sincère va!… Après m'avoir promené d'atelier en atelier, le directeur me fit entrer dans une forge modèle. Figurez-vous une triple rangée d'enclumes, autant de soufflets rythmant à leur haleine éolienne la danse rouge des flammes; une centaine d'hommes, le poitrail et le ventre protégés par le tablier de cuir raide comme une armure, pileux, hirsutes, noircis, formidables, leurs bras nus aux muscles saillants battant allègrement du marteau; un tonnerre et une température de cratère en éruption; une affolante dissolution de limaille dans la sueur humaine; des éclairs de coupelle alternant avec des girandes de feu; et, s'éclaboussant d'étincelles, des torses comparables à celui du Vatican.

À part ses dimensions énormes et son appareil plus nombreux, rien ne distinguait cependant cette forge de celles que nous avons rencontrées; les forgerons robustes et magnifiques ressemblaient à tous les forgerons du monde. L'activité, la fièvre, l'émulation régnant dans ce hall immense étaient ni plus ni moins édifiantes que celles d'un atelier de travailleurs libres, et on eût stupéfait maint criminaliste, versé dans la science de Gall et de Lavater, en lui révélant les tares et les incompatibilités de ces athlètes de mine surhumaine.

En passant entre les files d'enclumes, un des frappeurs surtout me conquit par ses dehors: c'était un gaillard chenu, bien découplé, d'une physionomie douce et pensive, d'au plus trente ans. Le directeur m'avait montré dans ses salons d'admirables objets en fer battu rappelant ou plutôt perpétuant les exquises ferronneries du Moyen-Âge et de la Renaissance.

«Voici me dit-il, l'auteur de ces morceaux!» et au marteleur qui ne cessait de corroyer le métal en ignition: «Karel, ce Monsieur a bien voulu trouver quelque mérite à vos menus ouvrages. — Non pas quelque mérite, mais le plus grand mérite! rectifiai-je avec empressement. Ces grillages de fenêtre, ce foyer, ces torchères, cette rampe d'escalier sont tout bonnement superbes, et je vous en félicite de grand coeur!» À l'accent convaincu, à l'expression catégorique de mes louanges, le visage sérieux du colon s'illumina d'un pâle sourire, ses prunelles orageuses irradièrent; il me remercia d'une voix douce et pénétrée, mais sourire, intonations et regards étaient tellement poignants que si j'avais insisté, et pressé sur la même fibre, l'expression de la gratitude du pauvre diable se fût résolue, sans doute, dans les larmes et les sanglots. Du coup, je me sentis encore plus bouleversé que lui et après avoir touché furtivement sa main calleuse, je m'éloignai rapidement, la gorge serrée et un brouillard devant les yeux.

«Figurez-vous, me dit mon pilote, lorsque nous fûmes sortis et tandis que je me détournais pour lui cacher mon trouble, que j'avais très avantageusement placé ce gaillard-là chez le maréchal du village. Il gagnait un honnête salaire et son baes le traitait avec force ménagements. D'ailleurs, j'avais pu recommander le sujet en toute confiance. Il avait fallu des afflictions infinies, la mort des siens, foudroyés pendant la dernière épidémie de typhus, pour le réduire au désespoir, à l'ivrognerie, à la misère et le faire échouer au seuil du Dépôt. Je me flattais de l'avoir réconcilié avec la vie et avec la société. Eh bien, ne s'est-il pas avisé de quitter brusquement ses patrons et de venir sonner à notre porte. Amené devant moi, il m'a supplié de le reprendre. Vous ne devineriez jamais sous quel prétexte? Cet original trouvait en dessous de sa dignité de louer ses bras à un forgeron de village qui les employait à des travaux grossiers et il s'estimait beaucoup plus heureux de s'appliquer comme réclusionnaire, au Dépôt, parmi des rafalés, à des ouvrages de choix, à des travaux d'art du genre de ceux qu'on entreprend ici. Naturellement, je refusai de me prêter à cette singulière fantaisie et croyant lui avoir démontré l'absurdité de sa préférence, je l'éconduisis en lui promettant de lui chercher un atelier plus digne de son talent. Il n'objecta rien à mes raisons, sembla se soumettre, mais il me dit au revoir d'un ton sarcastique, tout à fait contraire à sa nature. Deux mois après cette entrevue, il me revenait mais, cette fois, escorté par les gendarmes, avec la fourgonnée quotidienne de canapsas que nous adresse l'autorité judiciaire; il se faisait admettre non plus par faveur, mais de droit, bel et bien nanti, en manière de lettre d'introduction, d'une patente d'incorrigible pied-poudreux. Et lorsqu'il a eu purgé sa peine, pour lui épargner des récidives, j'ai consenti à le garder. Seulement ne répétez pas cette histoire, car, si elle arrivait aux oreilles du ministre, ma complaisance serait peut-être sévèrement jugée. Et pourtant ma conscience m'approuve! Le moyen d'en agir autrement avec ce diable d'aristocrate?» Le croirez-vous, loin de le blâmer, je félicitai sincèrement ce fonctionnaire compréhensif et lui sus gré de ses bontés pour un des seuls complets artistes, un des vrais aristocrates, — c'était le mot — que j'eusse rencontrés… Oh! rassieds-toi Marbol, et toi aussi Bergmans, je n'ai pas fini… Notre promenade s'acheva dans un mutisme lourd de pensées. Je me reprochais ma pusillanimité à l'égard de celui qui était resté dans la forge. J'aurais dû sauter au cou de cette victime des maldonnes sociales et lui crier: «Moi je te comprends, orgueilleux misérable! Combien ton apparente partialité est plausible! Je partage ta prédilection pour cet asile où tu te livres sans entrave à la fantaisie créatrice, où celui qui te paie ne met pas aux prises ta conscience et ton intérêt. Combien d'artistes ne t'arrivent pas à la cheville! Puis, mon brave, je te devine un caractère trop impressionnable pour qu'il te fût possible de te rapatrier avec la géométrique humanité. Une première défaillance te mettait au ban des mortels ostensiblement vertueux. Un faux pas t'aliénait à jamais ces austères équilibristes. Tu préfères à cette société hypocrite et rectiligne tes pairs étranges, tes compagnons de bagne. Tu vis sans mortification, tu produis à ta guise! Ce pain que tu manges, aucun compétiteur ne te l'arrachera; encore moins le voles-tu à ton frère dans la détresse. Plus de lutte pour l'existence, cette lutte qui finit par déteindre sur l'artiste. Pas de marchand, pas de parades, pas de public. Autour de toi de pauvres êtres qui, sans mieux comprendre nécessairement ton oeuvre que les connaisseurs patentés, excusent et respectent ton art, ton vice, ton vice rare parce que tu ne songes pas non plus à leur faire un grief de leur subversive originalité». Après cette apologie du rafalé et de l'insoumis, une terrible discussion s'engagea entre Laurent et ses compagnons, quoique ceux-ci eussent tout fait pour rompre les chiens. Ces scènes se renouvelèrent, arrachant chaque fois un lambeau à l'ancienne intimité, et Laurent finit par ne plus voir ses féaux d'autrefois.

Il se replongea plus avant dans les quartiers extrêmes illustrés par les amours du garde-barrière; pratiqua les repaires de la limite urbaine, les coupe-gorge du Pothoek et du Doelhof, les ruelles obliques du Moulin-de-Pierre et du Zurenborg, dont la vue lui pénétrait le coeur, lorsqu'il était enfant, et lui inspirait une curiosité mêlée d'angoisse et une pitié malsaine, cette zone excentrique, à l'est de la ville, véritable vestibule des Dépôts, salles d'attente des Maisons centrales, grouillantes maladreries morales.

Il battit aussi l'immense région des Bassins, commençant devant l'ancien Palais des Hanséates, dégarni de son campanile et de l'aigle impériale, et présentant une succession ininterrompue de réservoirs quadrangulaires, énormes et solides comme ces arènes inondées servant aux naumachies des Césars. Cependant les navires y affluaient en masses si compactes que, plus d'une fois, Paridael traversa ces docks, à pied sec, comme sur un pont de bateaux. Sans trêve on en creusait d'autres plus profonds et plus vastes encore. À peine inaugurés, ils se trouvaient insuffisants pour les flottes marchandes qui s'y rencontraient des cinq parties du monde, et, derechef, la métropole, glorieuse Messaline du négoce, insatiable et inassouvie, s'élargissait les flancs pour mieux recevoir ces arches d'abondance et, toujours stimulée, luttait d'expansion et de vigueur avec ses copieux tributaires[18].

Et sans cesse une armée de terrassiers du Polder s'évertuait à creuser, pour la reine de l'Escaut, un lit à la taille de ses amants.

Mais si elles étaient exigeantes, du moins ces amours étaient fécondes.

Le long des quais, alentour de chaque bassin, se déployait un appareil de grues et de chèvres actionnées par les forces de l'eau et de la vapeur et desservies par des théories de débardeurs herculéens. Inquiétantes à l'égal des engins de balistique et de ces machines de siège, inventées autrefois par Giambelli, l'Archimède anversois, pour couler et fracasser les galions de Farnèse, leur bras démesuré brandi comme une menace perpétuelle vers le ciel, elles n'arrachaient plus les navires à leur élément, mais après avoir plongé, comme un poing armé du forceps, leurs crocs d'acier au tréfonds des cales, elles en guindaient, sans trop grincer des chaînes et des dents, les cargaisons recélées dans ces entrailles éternellement en gésine.

Communiquant avec les docks et avec la rade par de puissantes écluses pourvues de passerelles et de ponts tournants s'alignaient les cales sèches, ainsi qu'un hôpital attenant à une maternité. Là se ravitaillaient les vaisseaux malades ou blessés. Une nuée d'opérateurs, calfats, peintres, étoupeurs, entreprenaient la carène avariée, l'écorchaient, l'adoubaient, la blindaient, la suiffaient, la peignaient à neuf; et la rumeur des percussions, des maillets et des pics, couvrait les giries des cabestans, le sifflet des sirènes et le fracas du portage.

Puis, après l'hôpital, la fourrière, la morgue. Des champs incultes où des carcasses de navires, couchées sur le flanc, lézardées, rongées de varech, lépreuses, la mine d'incurables, de baleines échouées, attendaient qu'on les déchirât ou achevaient de pourrir comme une charogne parmi les détritus et les menues épaves. La Gina ne serait-elle pas venue échouer en cet endroit? Parfois Laurent tentait de reconnaître ces planches de rebut.

Puis il poursuivait encore. Il tournait les entrepôts de matières inflammables. Des magasins de pétrole et de naphte s'immergeaient comme des îlots dans des bas-fonds marécageux. Ici s'arrêtait, pour le quart d'heure, l'industrie de la grande ville. Barrant l'entrée de la campagne, vers Austruweel, régnaient les glacis de la vieille citadelle du Nord, forteresse de rebut, boulevard encombrant et démodé, épouvantail déchu, poulailler chétif dont la ville utilitaire venait d'obtenir la cession et qu'elle s'empresserait de saper pour la convertir, comme ses autres annexions, en darses, en docks, en hangars, en cales sèches. Ah! que ne pouvait-elle en agir de même avec tous ces retranchements et ces remparts dont on s'obstinait à l'entourer! Car la cité, essentiellement marchande, subit à contre-coeur son rôle de place forte, quoiqu'elle y ait été prédestinée dès l'origine, par ce burg romain, son berceau, dont on voit encore aujourd'hui les vestiges et d'où la poésie spoliée et travestie guette son chevalier, comme, aux premiers jours, Elsa de Brabant, marquise d'Anvers, conjurait l'apparition de Lohengrin, son vicaire, dans le sillage éblouissant du cygne fatidique.

Gardant au coeur un dernier scrupule filial, au lieu d'abattre le vénérable donjon, Anvers se contente de le bafouer en le flanquant de deux promenoirs aussi mesquins que des praticables d'opéra- comique.

Mais elle n'userait même pas de ces contestables égards envers les bastilles plus récentes.

Elle maudit comme une détestable servitude l'enceinte de fortifications que ses princes ne consentent à démolir de siècle en siècle que pour les transporter plus loin et les rendre inexpugnables.

La Pucelle d'Anvers, plus hautaine que belliqueuse, foulerait volontiers aux pieds la couronne crénelée dont on la coiffa de force.

L'histoire ne laisse pas de justifier la répugnance de la métropole pour cette toilette guerrière. Au lieu de la préserver, ces murailles et ces remparts attirèrent de tout temps sur elle les pires fléaux. Assiégée durant des mois, bombardée, puis forcée, envahie, pillée, saccagée, mise à feu et à sang, dévastée de fond en comble par les soldatesques étrangères, notamment lors de cette Furie espagnole, si bien nommée, elle faillit ne plus en réchapper, ne jamais se relever de ses cendres et disparaître avec sa fortune. Mais grâce à son fidèle Escaut, qui lui tient lieu à la fois de Pactole et de Jouvence, elle renaît chaque fois plus belle, plus désirable et recouvre même au décuple sa prospérité ravie. À mesure pourtant qu'elle s'enrichit, elle devient hargneuse et égoïste. Pressentirait-elle de nouveaux sinistres? Elle étale un luxe si insolent et tant de misères l'environnent! Et plus son commerce fleurit, plus s'invétère sa haine contre ces fortifications néfastes, qui contrarient non seulement son essor, mais la désignent, en cas de guerre, pour théâtre des luttes désespérées et des effondrements suprêmes.

Continuellement les remparts chargés de canons, les casernes bourrées de soldats, évoquent le spectre de la ruine et de la mort, à ces Crésus aussi arrogants que poltrons. Et la ville en arrive à envelopper dans la même animadversion les bastions qui l'étranglent et la garnison oisive et parasite qui semble insulter à son activité et dont elle conteste jusqu'au courage patriotique. Ainsi Carthage exécra jadis ses mercenaires.

La manière dont se recrute l'armée ne contribue pas à la relever aux yeux de ces oligarques. Elle ne se compose, en majeure partie, que de pauvres diables ou de vauriens; de conscrits ou de volontaires avec prime. Or les millionnaires, élevés dans le culte de l'argent, n'établissent guère de différence entre un indigent et un vagabond. L'armée tient à bon droit la garnison d'Anvers pour la plus inhospitalière. Les troupiers relégués dans ce milieu antipathique présentent bientôt une physionomie entreprise et contrainte. À la rue, instinctivement, ils s'effacent et cèdent le haut du pavé au bourgeois. Ils portent non pas l'uniforme du guerrier, mais la livrée du paria. Au lieu de représenter une armée, d'émaner du patriotisme d'un peuple, d'incarner le meilleur de son sang et de sa jeunesse, ils ont conscience de leur rôle de mortes-payes.

Les Anversois confondent ces soldats du pays neutre avec les indigents secourus par la bienfaisance publique, avec les pensionnaires des orphelinats et des hospices[19].

Et, par une étrange anomalie, le préjugé du bourgeois d'Anvers contre le soldat, aveugle les gens du peuple, ceux-là même qui risquent de devoir servir ou qui ont servi, les pères dont les garçons étaient ou deviendront soldats.

Il ne s'agit plus d'une haine de castes, mais d'une véritable incompatibilité de moeurs, d'une rancune historique dont l'Anversois hérite comme d'une tradition inhérente à l'air qu'il respire et au lait qu'il a tété.

Dans les guinguettes, les ouvrières refusent souvent de danser avec les soldats. Ailleurs, aux yeux des belles, la tenue revêt le galant d'une crânerie irrésistible; ici elle tare le cavalier le plus fringant. Lorsqu'ils se sentent en nombre, les soldats rebutés ne digèrent pas l'affront, mais piqués au vif, élèvent la voix, prennent l'offensive, mettent le bal sens dessus dessous, tirent le bancal ou la latte, et se vengent du mépris de leurs donzelles sur les gindres et les garçons bouchers. Presque chaque semaine des bagarres éclatent entre pékins et soldats; surtout dans ces tènements obliques, avoisinant les casernes de Berchem et de Borgerhout. Cette inimitié entre le civil et le militaire sévit même hors de l'enceinte fortifiée, dans la campagne des environs d'Anvers. Malheur au traînard qui regagne seul, le soir, un des forts avancés. Les ruraux apostés tombent sur lui, le criblent de coups, l'assomment, le traînent sur le pavé. Ces guets-apens appellent de terribles représailles. À la suivante sortie les frères d'armes de la victime descendent en force dans le village et s'ils ne parviennent pas à mettre la main sur les coupables, envahissent le premier cabaret venu, brisent le mobilier, cassent les verres, défoncent le tonneau, écharpent les buveurs, abusent des femmes. Il arrive que des rues entières de Berchem sont livrées aux excès de cette soudrille. À leur approche, les habitants se claquemurent. Ivres de rage et d'alcool, les forcenés enfoncent leurs sabres à travers portes et volets et ne laissent plus vitre entière dans les châssis.

Le lendemain le colonel aura beau consigner le régiment dans ses casernes et interdire ensuite à ses hommes de hanter les estaminets de la région, après ces camisades la haine continue de couver, latente et sourde, et à la première rencontre éclatent de nouvelles et meurtrières conflagrations.

Naturellement Laurent prenait, dans la plupart des cas, le parti des soldats, poussés à bout, contre leurs antagonistes, les farauds et les tape-dur du Moulin de pierre.

Il se conciliait surtout les nouveaux venus, les novices, les plus dépaysées et les plus rebutées des recrues. Car celles-ci subissaient non seulement les avanies des bourgeois, mais servaient encore de bardot aux anciens du régiment. Souffre- douleurs d'autres souffre-douleurs, c'étaient pour la plupart des terriens poupards et massifs littéralement déracinés de leurs villages campinois.

Laurent suivait les pauvres claudes dès ces grises après-midi de tirage au sort et de conseil de milice, où, crottés jusqu'aux reins, ils gambillaient et beuglaient par la brume et la fange des rues, la casquette renouée de papillotes et de rubans de feu, l'air fallacieusement faraud d'aumailles primées aux comices agricoles, les yeux humides et perdus, bras dessus bras dessous, outrageusement éméchés, battant de désordonnés «en avant deux» de quadrilles. Ce spectacle lui retournait l'âme.

Puis il se représentait ces fanfarons d'allégresse, les premiers jours, à la caserne: Des instructeurs choisis parmi les plus braques, souvent parmi des remplaçants, injuriaient, brusquaient, molestaient ces patauds abalourdis au point de ne plus distinguer leur droite de leur gauche, de ne plus articuler leur nom ou celui de leur paroisse. Et les brimades atroces et dégoûtantes dans les chambrées! Puis, les trôleries, à vau-de-rue, dans leur uniforme neuf; par coteries de pays; frileusement rapprochés comme des poussins de la même couvée; les haltes béates devant les étalages et les tréteaux, leur marche dodelinante, leurs enjambées et leurs déhanchements rustauds, leur mine vaguement inquiète et suppliante de chien perdu; le puéril travestissement guerrier s'adaptant mal à ces rudes manieurs d'outils et soulignant le contraste entre leur membrure terrible et leurs ronds et placides visages.

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