Front matter (continued 2)
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Voilà ce qu'on savait de plus clair sur Béjard et ses commencements, et c'est ce qu'il en avouait lui-même, avec une certaine jactance, dans ses moments de belle humeur.
Son faste de nabab, les magnifiques entreprises par lesquelles il collaborait1 à la prospérité extérieure de sa ville natale, lui ouvrirent toutes les portes, du moins celles du monde, assez mêlé, des négociants, car l'aristocratie et l'autochtone bourgeoisie patricienne le tinrent en aussi piètre considération que le menu peuple.
Si les flatteurs du succès, admirateurs des «malins» et des élus de la chance, les brasseurs d'affaires, les spéculateurs s'inclinant devant le million d'où qu'il provienne, oublièrent ou enterrèrent le passé, les castes plus essentiellement locales, la population stable, les Anversois de vieille roche se remémoraient, eux, les scandales anciens et vouaient à Freddy Béjard un mépris et une antipathie invétérée.
De plus, les récits qui avaient passé l'océan ajoutaient des torts plus récents à la compromettante affaire du chantier Fulton.
Ainsi, on alla jusqu'à prétendre qu'enragé de la victoire des Américains du Nord dont la campagne abolitionniste entamait sa fortune, loin de rendre, après la conclusion de la paix, la liberté à ses esclaves, il les avait vendus à un négrier espagnol des Antilles, et que c'était même pour avoir éludé ainsi les décrets du vainqueur qu'il dut quitter sa seconde patrie. D'après une autre version, plutôt que de se conformer au décret d'affranchissement des noirs, il avait abattu les siens jusqu'au dernier.
Les commerçants traitaient toutes ces histoires de contes de vieille femme inventés par les envieux et les adversaires politiques du parvenu. M. Dobouziez, lui-même, sans s'éprendre pour Béjard d'une sympathie qu'il n'entrait d'ailleurs pas dans ses habitudes de prodiguer, ne pouvait admettre qu'on rendît l'entreprenant et courageux armateur responsable d'une faute ou plutôt d'un accident expié assez durement par son père. Saint- Fardier, lui, éprouvait pour ce hardi bougre de Béjard une admiration de connaisseur, il ambitionnait même de lui servir de limier féroce et fidèle, car il tenait de ces blood hounds au moyen desquels tes planteurs traquent leurs nègres fugitifs. Au fond il s'impatientait des scrupules du correct Dobouziez; son véritable associé eût été Béjard.
Laurent n'avait jamais vu celui-ci; il ignorait ce qui se racontait sur son compte. Et pourtant un malaise indicible s'empara de lui en présence de cet homme. Il eut un pressentiment douloureux, son coeur se contracta, et lorsqu'il se détourna de l'armateur pour reprendre sa contemplation du paysage, les rives lui parurent dégager une fatidique tristesse.
Au moment où le chantier Fulton allait disparaître derrière un tournant de l'Escaut, l'appareil compliqué des charpentes entourant la rouche du navire en construction revêtit l'apparence d'un énorme squelette auquel adhéraient ça et là des lambeaux de chair; et de vêtements, calcinés. Mais cette illusion sinistre ne dura qu'une seconde et le charme d'autres sites rassura l'humeur, momentanément troublée, de Paridael.
Lorsqu'elle se produisit il n'attacha aucune importance à cette hallucination, mais par la suite il devait se là rappeler quand elle intervint avec un redoublement d'horreur à l'instant le plus tragique de sa vie.
On s'était dispensé de présenter Laurent au propriétaire du yacht. Béjard jeta plusieurs fois un regard aigu et méfiant à ce gamin un peu embarrassé, de ses vêtements tout neufs et qui, se tenant à l'écart, contemplait avec obstination la nature flamande trop plane et trop peu accidentée au gré des touristes de profession. L'armateur s'était même informé de cet intrus, prêt à stopper et à le faire déposera terre:
— Laissez, lui dirent les élégants Saint-Fardier en riant de sa méprise, c'est un petit parent pauvre des Dobouziez… On l'expédie demain à l'étranger et c'est sans doute là ce qui le rend si taciturne.
— Compris! fit Béjard ne prétendant point, par cette exclamation, pénétrer la nature des impressions de l'orphelin, mais approuver simplement l'isolement dans lequel on le laissait. Et rassuré sur l'identité de cette non-valeur, il cessa de s'en occuper.
Dans l'ordre des probabilités, le petit passager de l'arrière ne possédait aucun titre à l'attention du Crésus. Et pourtant s'il avait prévu le rôle décisif que cette non-valeur jouerait dans son existence! Les autres passagers renseignés sur Laurent dans des termes aussi indifférents ne lui accordèrent guère plus d'attention. Il ne s'apercevait pas de ce dédain aujourd'hui. Il se réjouissait de pouvoir s'imprégner, à son aise, des effluves du terroir aimé.
La cousine Lydie, en robe vert d'eau garnie de lierre, comme une tonnelle ambulante, s'essoufflait à morigéner la valetaille qui accompagnait la société avec des bourriches de provisions. Le cousin Guillaume conférait avec Béjard, Saint-Fardier et l'éminent avocat Vanderling. Si ces hommes graves faisaient à l'Escaut l'honneur de le regarder; c'était pour invoquer les avantages qu'une société de capitalistes retirerait d'une fabrique d'allumettes chimiques ou d'un magasin de guanos établi sur ses rives.
Régina, vêtue de mousseline rose thé, la tête bouclée coiffée d'un large chapeau de paille retroussé à la Lamballe, formait le centre et l'âme d'un cercle de jeunes filles qu'elle amusait par de piquantes remarques sur le groupe des jeunes gens au milieu desquels trônaient les frères Saint-Fardier. Ceux-ci s'approchaient parfois des rieuses et leur débitaient quelque déplorable galanterie. Les petites Vanderling, deux blondes caillettes, potelées et fort affriolantes, leur avaient, comme ils disaient, «tapé dans l'oeil».
Le yacht accosta d'une façon irréprochable au pied du débarcadère d'Hémixem. À terre, le programme s'accomplit sans accroc. Pendant la promenade, les excursionnistes s'informaient principalement du nom des propriétaires des villas et des châteaux. Les jeunes gens estimaient la contenance des écuries; les jeunes filles se récriaient devant les beaux cygnes si blancs et aussi devant les roses si roses. Et comme toute la troupe s'arrêtait avec quelque respect devant une grille dorée au bout d'une avenue seigneuriale, à travers laquelle on apercevait, au delà d'une pelouse, un bijou de pavillon renaissance:
— Oui, c'est très beau, fit Béjard, qui les rejoignait avec Dupoissy, son inséparable… Au baron de Waerlant… Très chic, en vérité… mais grevé aux trois quarts… On aurait la bicoque pour cinquante mille francs en sus des hypothèques qui montent bien à cent mille francs… Avis aux amateurs.
— Juste châtiment d'un aristocrate fainéant et libertin! approuva Dupoissy d'une voix nasillarde de chantre d'office funèbre.
Ces chiffres douchèrent l'admiration de ces gens bien élevés, prétendant tous à une position solide. Ils se hâtaient de poursuivre leur chemin, avec une moue choquée, honteux de leur condescendance envers cet immeuble, un peu comme si le propriétaire aux abois allait déboucher d'un quinconce et leur emprunter de l'argent.
Après une heure de marche sous la coupole bleue où viraient des alouettes tirelirantes, parmi les champs où le regain faisait parfum de toutes ses meules, sans oser se l'avouer, tous commençaient à en avoir assez de ce vert, de ce bleu, de ces fermes closes et de ces domaines dont ils ne connaissaient pas les habitants. On fit halte dans un petit bois de sapins, le seul de la région, un malheureux bosquet artificiel, planté là tout exprès par le propriétaire, premier commis des Dobouziez, un garçon comprenant les «plaisirs de la campagne» et les «déjeuners sur l'herbe». Or, tous les villégiateurs s'accordent à proclamer qu'il n'y a pas de déjeuner sur l'herbe sans un petit bois. On avait longé de superbes avenues de hêtres et de chênes généreusement ombragées, tout indiquées pour une halte. Mais il fallait un bois, ce bois fût-il minable et pouilleux!
Les ombrelles de ces dames suppléèrent l'ombre avare des conifères. On déballa les provisions, on mangea froid et on but chaud, l'ingénieux appareil à frapper le Champagne ayant refusé tout service, comme c'est le cas de la plupart des appareils perfectionnés. Le déjeuner fut très gai cependant, et on ne manqua pas de sujets de conversation, grâce au maudit appareil et à la chaleur. Les chenilles et les coléoptères qui tombaient dans les assiettes et dans le cou des demoiselles permettaient à Gaston et Athanase Saint-Fardier d'écheniller Angèle et Cora Vanderling, près desquelles ils s'étaient faufilés et dont la coquetterie les engluait bel et bien.
Une compagnie de petits paysans revenant de la grand'messe, regagnaient leur hameau au pas accéléré. D'abord défiants, timides, les jeannots s'arrêtèrent, puis, après s'être concertés, rouges comme des gorges de dindons, ils approchèrent, l'un poussant l'autre, et on chavira dans le tablier des filles et les poches des sarreaux[3] des garçons, le reste des pâtés de viande, des sandwichs, les os mal déchiquetés et les carcasses des volailles, et comme ils se retiraient, on les rappela pour leur loger sous les bras les flacons à peine entamés.
Cet intermède divertit les promeneurs jusqu'au moment de gagner la campagne des Dobouziez. Le cousin Guillaume, bon marcheur, aurait voulu revenir au point de départ par un chemin plus long. Ses hôtes désirèrent savoir d'abord s'il y avait plus d'ombre de ce côté et autre chose à voir que des champs et des arbres.
Mais comme, en cherchant bien, M. Dobouziez ne se rappelait point d'autre «curiosité», dans cette direction; qu'une brûlerie abandonnée et que le dépôt militaire de Saint-Bernard, la majorité préféra rebrousser par le chemin le plus court, au risque de se buter au baron sans le sou.
Rentrés, en attendant l'heure du dîner, les dames montèrent s'épousseter et se rafraîchir, et les hommes visitèrent «la propriété».
Au dîner, servi de manière à satisfaire les gens réfractaires à la gastronomie pastorale, on fut unanime à célébrer le déjeuner sous bois, et les jeûneurs, lestés à présent, feignirent de s'étonner de leur appétit. Il est vrai que la promenade, l'air vif…
On prit le café sur le perron. Béjard conduisit Gina au piano et la pria de chanter. Laurent descendit au jardin, séduit par la soirée délicieuse, la brise de l'Escaut, les exhalaisons nocturnes des bosquets, le sensuel et capiteux silence que lutinait le cri- cri des grillons et que berçait le vol oblique et velouté des chauves-souris, effarouchées par la présence exceptionnelle des maîtres de cette campagne délaissée.
La voix de Gina lui arriva claire et perlée, au fond du parc anglais. Elle chanta la valse de Roméo et Juliette, de Gounod, divinement; l'interprète fut supérieure au morceau. Elle lui donna la sincérité qui lui manquait, elle le virtuosa à plaisir. Elle parodia cette valse frelatée, en exagéra le rythme à tel point qu'on aurait pu la danser. Laurent trouvait que Gina se montrait trop la femme de cette valse: la femme du vide, du tourbillon, du vertige, de la curiosité, du changement de place. Sans avoir lu Shakespeare, Laurent détestait ce clinquant musical et trouvait ces roucoulades déplacées: ce chant trop gai, trop rieur, d'une vivacité et d'un éclat insolent, devenait, pis qu'un air de bravoure, un air de bravade.
Les auditeurs, Béjard, les Saint-Fardier en tête, applaudirent et bissèrent. Laurent, à son tour, tâcha d'arriver jusqu'à la belle cantatrice pour lui faire ses adieux. Le train devait emporter le potache le lendemain à la première heure. Il avait tant de choses à dire à sa cousine! Il tenait à la remercier pour les bontés de cette dernière semaine; à lui demander un souvenir de loin en loin. Il ne put que balbutier un simple adieu. Elle lui abandonna négligemment le bout des doigts, ne se tourna pas même vers lui, continuant d'escarmoucher avec M. Béjard. Laurent désespérait d'attirer son attention et d'obtenir d'elle un mot, une parole douce à retenir, quand elle lui jeta avec un sang-froid, un à- propos, une présence d'esprit vraiment atroce un: «Bonsoir, Laurent; soyez sage et surtout étudiez bien!»
M. Dobouziez n'eût pas mieux dit!
VIII. DANS LE MONDE
Régina entre dans le monde. Six cents invitations ont été lancées; deux cents de plus qu'au dernier bal chez le gouverneur de la province! Il n'est plus question en ville que du grand événement qui se prépare. Si Mme Van Belt rencontre Mme Van Bilt, après les salutations d'usage elles abordent le grave sujet de conversation. Elles s'informent réciproquement des toilettes que porteront leurs demoiselles. Mme Van Bal rêve d'éclipser Mme Van Bol, et Mme Van Bul se réjouit de parler de la fête à son amie Mme Van Brul, qui n'a pas été invitée, par oubli sans doute. Mme Van Brand, également omise, prétend avoir remercié, quoique n'ayant pas reçu le moindre carton. Mais toutes sont friandes de détails et lorsqu'elles n'en obtiennent pas de leurs amies, elles tâchent de tirer les vers du nez aux fournisseurs. Fleuristes, traiteurs, confiseurs: les Dobouziez ont tout monopolisé, tout retenu. «Il n'y en a plus que pour eux», comme disent les Saint-Fardier. Les autres clients renoncent à se faire servir. Même les plus huppés, s'ils insistent, s'attirent cette réponse: «Impossible, madame, car ce jour-là nous avons le bal chez les Dobouziez!» Le traiteur Balduyn, chargé de l'organisation du buffet et du souper, prépare des prodiges. Toutes les banquettes des tapissiers et entrepreneurs de fêtes ont été mises en réquisition. Mais rien n'égale le coup de feu chez les couturières. À Bruxelles même on coupe, on taille, on coud, on ajuste, on ourle, on brode, on chiffonne des kilomètres d'étoffe en prévision de cette inauguration de la saison mondaine anversoise. Ce que ces intéressantes tailleuses ont à subir de mauvaise humeur, d'énervement, de caprices et d'exigences de la part de leurs belles clientes, leur sera compté dans le paradis, et, en attendant, en gros billets de mille francs sur cette terre.
Ceux qui donnent la fête ne sont pas moins enfiévrés que ceux qui y sont priés. Félicité n'a jamais été plus désagréable. Elle exerce son autorité tyrannique sur le renfort de domestiques et d'ouvriers chargés des préparatifs, Mme Dobouziez ne tient plus en place; son embonpoint croissant la désolait: grâce à ce remue- ménage et à cette gymnastique, elle perdra quelques livres. Gina et le cousin Guillaume se montrent les plus raisonnables. Ils ont arrêté, à deux, la liste des invités. Gina est radieuse, le mal qu'on se donne pour elle et autour d'elle la flatte et l'exalte encore à ses propres yeux; de temps en temps elle daigne approuver.
Ce bal, ce bal monstre défraie même les conversations des commis de la maison, et il n'est pas jusqu'aux ouvriers de la fabrique qui n'en parlent aux heures de trêve, en buvant leur café froid et en retirant le «briquet» de leur musette. Ces braves gens ne savent pas au juste ce qui va se passer, mais, depuis quelques jours, c'est sous le porche de l'entrée une telle procession de tapissières, de cartons, de bottes, de caisses, que les natures les moins badaudes sont distraites de leur labeur.
Heureusement, Laurent est en pension, car il ne trouverait plus place dans sa mansarde!
Une invitation est parvenue aux trois premiers commis: au teneur de livres, — l'homme des plaisirs de la campagne! — au caissier et au correspondant. Cela flatte la corporation des plumitifs, et le saute-ruisseau lui-même ressent quelque orgueil de la faveur échue à ses supérieurs hiérarchiques. Ces trois élus représenteront leurs collègues. Entre les heures de besogne, quand on sait Dobouziez dans la maison, ces messieurs discutent sérieusement des points d'étiquette, de convenances, de tenue. Les trois privilégiés consultent d'abord leurs camarades sur la rédaction de la lettre à envoyer à M. et Mme Dobouziez. Faut-il l'adresser à Madame ou à Monsieur? D'accord sur cette formule, il s'agit de s'entendre sur d'autres points d'étiquette. Les gants seront-ils paille ou gris perle? Mettra-t-on une fleur à la boutonnière? Faut-il oui ou non parfumer son mouchoir? Le saute- ruisseau ayant parlé de patchouli comme d'un bouquet très aristocratique, a soulevé un tel haro, que, depuis, il n'ose plus risquer une remarque. Et après? Fait-on une visite? Et à quel moment? «Oh, après, nous verrons!» dit le caissier, l'ami des champs, l'homme au petit bois de sapins.
C'est la veille… c'est le jour… c'est le soir même de la fête. Le parquet ciré, les lustres allumés; les larbins, en mollets, à leur poste. À neuf heures, dans la rue tortueuse et mal pavée conduisant à la fabrique, se risque un premier équipage, puis un second, puis il se forme une véritable file. On dirait d'un Longchamps nocturne.
Le vilain fossé stagnant que, le choléra passé, ses maîtres ne songent plus à combler, ne fut jamais côtoyé par cavalcade pareille. Dans son ahurissement, il en oublie d'empoisonner l'air hivernal.
Les commères, leurs poupons sur les bras, s'amusent au seuil de leurs masures, à voir défiler les voitures et s'efforcent vainement de discerner au passage, dans l'ombre, derrière les glaces embuées, les belles dames blotties dans ces chambrettes roulantes. Mais les pauvresses n'aperçoivent que les feux des lanternes, le miroitement des harnais, l'éclair d'une gourmette, un galon d'or au chapeau d'un cocher. Les bêtes hennissent et envoient dans la nuit leur haleine blanche. La petite Madone du carrefour, réduite pour tout luminaire à une vacillante veilleuse, a l'air aussi pauvre, aussi humble que son peuple de béats.
La fabrique ne chôme pas, cependant. La brigade de nuit a remplacé les travailleurs du jour et s'occupe d'alimenter les fourneaux, car les matières ne peuvent refroidir. Pendant que vos maîtres s'amusent, trimez et suez, braves prolos!
En descendant de voiture sous le porche, les invités emmitouflés ont un moment, devant eux, au fond de la vaste cour noire, la vision des murailles usinières et entendent le mugissement sourd des machines assoupies, mais non endormies, et une odeur dégraisse intrigue leurs narines. Mais déjà la grande porte vitrée n'ouvre sur le vestibule encombré de fleurs et d'arbrisseaux et les bouches à chaleur leur envoient dès l'entrée de tièdes et caressantes bouffées.
Les trois messieurs du bureau sont arrivés les premiers. Sous les armes, dès l'après-midi, ils ont loué, à frais communs, un beau coupé de remise, quoique la fabrique se trouve à un quart d'heure seulement de leur logis. Il s'agit de représenter dignement le bureau. Ils laissent leurs paletots au vestiaire, très confus des prévenances que leur témoignent des messieurs, les favoris en côtelettes, mis comme des invités. Il faut même que les huissiers insistent avant que les trois amis consentent à accepter leurs bons services.
Mme Dobouziez, qui achevait sa toilette, s'empresse de descendre au salon. Un larbin annonce le trio et l'introduit. La dame fait un mouvement pour se porter à la rencontre de ces arrivants trop exacts. Leurs noms ne lui disent rien, mais dès qu'ils se sont présentés comme trois des colonnes de la maison Dobouziez et Cie, le sourire accueillant de Mme Dobouziez se pince visiblement. Elle condescend pourtant à rassurer les commis sur l'état de sa santé; ils s'inclinent et s'inclinent encore pour exprimer leur satisfaction. Sont-ils enchantés d'apprendre que la patronne n'a jamais joui d'une santé plus florissante, hein!
À ce moment de la conversation, Mme Dobouziez prétexte un ordre à donner et s'excuse. Elle remonte pour ajouter une rose et une pluie d'or à sa coiffure, décidément trop simplifiée par Régina.
Cependant le monde, le vrai monde s'amène. Mme Dobouziez répète à satiété une des trois ou quatre formules de bienvenue congruentes au rang de ses invités.
Il y a M. le gouverneur de la province, M. le bourgmestre et Mme la bourgmestre d'Anvers, M. le commandant de place et Mme la commandante de place, M. le général commandant de la province et Mme la générale, M. le président du tribunal de première instance et Mme la présidente, M. le colonel de la garde civique et Mme la colonelle, les grades supérieurs de l'armée, mais surtout M. du Million et Mme du Million et ces jeunes MM. du Million et ces demoiselles du Million, avec particule allemande, flamande, française ou même sans particule, tous les Van du commerce, tous les Von de la banque, des Janssens, des Verbist, des Meyers, des Stevens, des Peeters en masse. Et des youtres! Tous les prophètes et les chefs de tribus du Vieux Testament! Tout ce qui porte un nom négociable, un nom escomptable à la banque; le gros marchand de tableaux coudoie l'usurier déguisé, le parvenu du jour se prélasse à côté du failli de demain. Chaque invité pourrait justifier de vingt-cinq mille francs de rente ou de deux cents mille livres d'affaires. Judicieuse et sagace proportion. Si les noms clamés par l'huissier se ressemblent, les liens d'identité sont encore plus notoires chez les personnages. Mêmes habits noirs, même cravates blanches, mêmes claques. Mêmes physionomies aussi, car la similitude des professions, le culte commun de l'argent, leur donne un certain air de famille. Les stigmates de labeurs et de préoccupations identiques font se ressembler les apoplectiques et les secs, les gras et les maigres. Il y a des faces épaisses imperturbables et solennelles, contentes d'elles- mêmes, plus fermées que le coffre-fort de leurs possesseurs; il y a des têtes inquiètes et futées, mobiles, des têtes de coulissiers, des têtes de limiers de finances, d'enfants de choeur qui se gavent des restes des plantureuses hétacombes dévorées par les grands prêtres de Mercure. Des nez pincés à l'arête, des yeux qui clignent, des regards qui se dérobent. Ces gens ont la tentation mal réprimée de se gratter le menton comme lorsqu'ils méditent une affaire et un bon coup; des bouches sensuelles, le rictus vaguement sardonique, la patte d'oie, les tempes dégarnies, des bijoux massifs et consistants à leurs doigts courts et gros et à leurs ventres de pontifes. Ceux qui vivent généralement au fond de leurs bureaux ont le visage plus pâle; d'autres, remuants et voyageurs, gardent sur eux le hâle de la mer et du plein air.
Malgré leur habit uniforme, on les distingue à certains tics: ce jeune agent de change, embarrassé de ses bras ballants, manipule son carnet de bal comme son carnet de bordereaux; ce courtier en marchandises cherche dans ses poches des sachets d'échantillons; les doigts de cet industriel marchand de laine se portent magnétiquement vers l'étoffe des portières et des banquettes. Quelques-uns de ces riches poussent la hauteur et la superbe jusqu'à la monomanie. Le vieux Brullekens ne touchera jamais à une pièce de monnaie, or, argent ou billon, sans qu'au préalable celle-ci ait été polie, nettoyée, décapée de manière à ne plus accuser la moindre trace de crasse. Un larbin s'échine chaque jour à fourbir, à astiquer l'argent mignon de Monsieur. De préférence il s'en tient aux pièces nouvellement frappées et collectionne les billets fraîchement sortis de la Banque.
Son voisin De Zater ne tendra jamais sa main dégantée à qui que ce soit, pas même à ses enfants, et s'il lui arrive de polluer par inadvertance sa droite aristocratique à la main nue d'un de ses semblables, il n'aura plus de repos avant de l'avoir lavée.
Tous sont savants dans les arcanes du commerce, dans les trucs et les escamotages qui font passer l'argent des autres dans leurs propres coffres, comme en vertu de ces phénomènes d'endosmose constatés par les physiciens; tous pratiquent la duperie et le vol légal; tous sont experts on finasseries, en accommodements avec le droit strict, en l'art d'éluder le code. Riches, mais insatiables, ils voudraient être plus riches encore. Les plus jeunes, leurs héritiers, ont déjà l'air fatigué par les soucis et les veilles précoces. Ils ont des fronts vieillots de viveurs mornes excédés de calculs autant que de plaisirs. Quoiqu'ils soient dans le monde, leurs yeux se scrutent et s'interrogent, leurs regards s'escriment comme s'il s'agissait de jouer au plus fin et de «mettre l'autre dedans». La pratique du mensonge et du commandement, l'habitude de tout déprécier, de tout marchander, l'instinct cupide et cauteleux enveloppe leur personne d'une température de lièvre; ils refrènent a peine leur brusquerie sous des démonstrations de politesse; leur bienséance est convulsive; leur poignée de main semble tâter le pouls à votre fortune, et leurs doigts ont des flexions douces, sournoises, d'étrangleurs placides qui tordent le col à des volailles grasses. Et chez les tout jeunes, les blancs-becs, les freluquets, on sent la timidité et l'humiliation de novices beaucoup plus ennuyés de ne pas encore gagner d'argent que de ne pas en dépenser à leur guise.
Il existe autant de monotonie ou de ressemblance professionnelle chez les femmes. Seulement la variété du plumage déguise et masque les préoccupations collectives. De grosses mamans boudinent dans leur corset trop lacé, des matrones bilieuses semblent sortir d'un long jeûne quoique le prix des cabochons incendiant leurs lobes suffirait pour nourrir durant deux ans une cinquantaine de ménages pauvres. Quant aux jeunes filles, on en frôle de longues, de maigres, de précoces, de naïves, de sveltes, de potelées, de blondes, de brunes, de sentimentales, de rieuses, de mijaurées. Elles ont les sens affinés, mais les sentiments étroits. Pour éclipser leurs amies, ces dames déploieront, dans leurs relations mondaines, autant de machiavélisme que leurs pères, frères et maris, pour «rouler» leurs concurrents… Leur conversation? De la plus gazetière banalité.
Les salons s'étant remplis, Régina, que la couturière, la femme de chambre, le coiffeur et Félicité sont parvenus à parer, vient de faire son entrée au bras de son père. Parmi tous ces hommes graves, ses pairs et ses égaux, M. Dobouziez parait le plus jeune et le moins rébarbatif, du moins ce soir, tant son contentement paternel éclaire son visage généralement soucieux. Toutefois, en présentant sa fille, de groupe en groupe, son enivrement ne l'empêche pas de respecter la hiérarchie administrative ou financière de ses invités.
L'apparition de Gina provoque un murmure et des chuchotements approbateurs. C'est pour le coup que Laurent serait ébloui. Dans sa robe de mousseline et de gaze blanches, semée de minuscules pois d'argent, du muguet et du myosotis à l'épaulette et dans les cheveux; sa beauté régulière aux lignes irréprochables se drape avec des mouvements, des flexions, une harmonie de gestes et de contours qui feraient damner un sculpteur. Ces grands yeux noirs, ces lèvres rouges et humides, ce visage de médaillon antique, ce galbe taillé dans une agate d'un rose mourant, qu'entourent d'une auréole d'insurrection les torsades de son opulente chevelure, couronnent les proportions admirables, le modelé délicieux de son col et de ses épaules.
Cependant, les petits crayons coquets ont fini de courir sur le bristol satiné des carnets de bal; les bulles enfants se montrent l'une à l'autre, en chuchotant, la liste de leurs engagements et se jalousent en secret d'y retrouver le même nom, et se rassurent en le rencontrant moins souvent sur le carnet de la petite amie.
MM. Saint-Fardier jeunes sont très demandés. Ils tutoient tous les hommes et sont amoureux de toutes les jeunes filles. Mais ce sont tout de même les petites Vanderling qui leur «tapent le plus dans l'oeil». La bouche et le gilet en coeur, ils ont fait provision de mots qu'ils cherchent à placer. «C'est presque aussi bien que le dernier bal chez le comte d'Hamberville!» daignent-ils dire de la soirée.
M. Saint-Fardier, père, mal à l'aise dans son habit, pérore et gesticule comme s'il entreprenait les ouvriers de la fabrique.
Angèle et Cora portent avec une désinvolture presque garçonnière des toilettes ébouriffantes et à effet, composées par leur mère, Mme Vanderling, fille d'un gros ébéniste du faubourg Saint- Antoine, à Paris, et qui professe pour la province et le négoce un dédain des plus aristocratiques. Elle n'admire que Gaston et Athanase Saint-Fardier de la Bellone, du moins élevés à Paris, ceux-là! et depuis que ces muscadins ont paru distinguer ses filles, elle pousse résolument Angèle et Cora de leur côté. Provocantes, capiteuses, stylées par la Parisienne, — c'est ainsi qu'on surnomme Mme Vanderling — une maîtresse-femme, une matrone rouée comme une procureuse, les petites ne laissent plus de répit à leurs deux poursuivants et c'est presque le gibier qui traque le chasseur. Leur père, l'éminent Vanderling, un fort premier rôle des grandes représentations tribunalices, abandonne à sa femme le soin de pourvoir les deux fillettes et, retiré dans le petit salon de jeu, raconte, entre deux parties de whist, le crime passionnel dont il aura à défendre l'auteur. «Ah! une affaire d'incontestable ragoût, du Lord Byron, quoi! Lara ou le Corsaire transporté dans la vie réelle!» fait-il en passant la main dans sa longue barbe d'apôtre avec un geste que lui apprit un vétéran du barreau français exilé à Anvers sous l'Empire.
Voici M. Freddy Béjard, accompagné de M. Dupoissy, son familier, son ombre, son homme de paille, disent les méchantes langues. M. Dupoissy est la planète qui ne reçoit de chaleur et de lumière que du soleil Béjard. Ce qu'il est, il le doit au puissant armateur. Les commerçants seraient assez embarrassés de déterminer la partie dont s'occupe Éloi Dupoissy. Fait-il — c'est l'expression consacrée — dans les grains, les cafés, les sucres? Il «fait» dans tout et dans rien. Accostez Dupoissy. S'il est seul, après deux minutes, il s'informera, d'un air inquiet, de son maître Béjard. À la suite de son protecteur, il est parvenu à se faufiler partout. Ce sous-ordre ne répugne à aucune des commissions dont le charge l'omnipotent armateur. Il méprise les gens avec qui Béjard ne fraie point, exagère sa morgue, fait siennes ses opinions. Doucereux, gnangnan, prudhommesque, poisseux, lorsque Éloi Dupoissy ouvre la bouche; on dirait d'une carpe mélomane qui se donne le la pour chanter une ode de Béranger. Venu de Sedan, il se fait passer pour négociant en laine. Caractéristique: il parle du petit pays qui l'héberge sur ce ton de protection indulgente si crispant chez les Gaudissarts de la grande nation. Il se croit chez lui comme Tartufe chez Orgon, se mêle de tout, découvre les gloires locales, fulmine des anathèmes littéraires, envoie des articles aux journaux.
En France, pays de centralisation à outrance, le drainage des valeurs, vers Paris, est formidable. Fatalement il n'existe province plus plate et plus mesquine que la province française et c'est de cette province-là que le Dupoissy s'est exilé pour initier les Anversois à la vie intellectuelle et contribuer à leur rénovation morale. Terrible tare pour un homme de société, un mondain aussi répandu: M. Dupoissy empoisonne de la bouche, au point que Mme Vanderling, la Parisienne, traitant de très haut ce Français de la frontière, veut qu'il ait avalé un rat mort.
Il a beau combattre ces effluences pestilentielles par une forte consommation de menthe, de cachou et d'autres masticatoires, la puanteur se combine à ces timides arômes, mais, pour les dominer, et elle n'en devient que plus abominable.
Dupoissy ne dansera pas, mais pendant que son patron polke, non sans souplesse de jarret, avec Mlle Dobouziez, il vante auprès de la galerie le pouvoir de Terpsichore et avec des mines confites et gourmandes de calicot obèse, il se rappelle son jeune temps. Et il parle dévotement du beau couple formé par M. Béjard et Régina; cela lui évoque, entre autres allégories neuves, la Beauté activant l'essor du Génie. De pareils efforts poétiques l'altèrent et l'affament; aussi profite-t-il de l'absence du maître pour faire de fréquentes visites au buffet et mettre l'embargo sur tous les rafraîchissements et comestibles en circulation.
Le bal s'anime de danse en danse. Les trois commis présentés à quelques jeunes filles, peu riches, de fonctionnaires envers qui les Dobouziez ont des obligations, s'acquittent consciencieusement de leur tâche, et ces jeunes personnes, étant aussi jolies et plus aimables que les héritières opulentes, les plumitifs s'estiment aussi heureux que les Béjard, les Saint-Fardier et les Dupoissy. L'empressement de Béjard auprès de Mlle Dobouziez ne laisse pas de préoccuper les mères, qui convoitent l'armateur pour leurs filles ou la fille du gros industriel pour leurs fils.
Mais qui aurait jamais prévu pareille chose, le danseur distingué par Gina à ce bal mémorable est le négociant en grains Théodore Bergmans, ou Door den Borg, comme l'appellent familièrement ses amis, autant dire toute la population.
Door Bergmans fait même exception, par sa largeur de vues et son élévation d'esprit, sur ce «marché» égoïste et tardigrade. Il est jeune, vingt-cinq ans à peine, encore ne les paraît-il pas. À la fois nerveux et sanguin, la stature d'un mortel fait pour exercer le commandement, dépassant de plus d'une tôle les hommes les plus grands de l'assemblée; les cheveux d'un blond de lin légèrement ondulés, plantés drus et droits au-dessus d'un large front, les yeux à la fois très doux et très pénétrants, enfoncés sous l'arcade sourcilière, les prunelles de ce bleu presque violet qui s'avive ou pâlit à l'action des pensées comme une nappe d'eau sous le jeu des nuages; le nez busqué, insensiblement aquilin, la bouche fine, vaguement railleuse, ombragée d'une moustache, de jeune reître, au menton la barbiche des portraits de Frans Hals; la voix vibrante et chaude, au timbre insinuant, aux flexions magnétiques qui remuent l'âme des masses et établissent dès les premières paroles le courant sympathique dans les foules, une de ces voix fatales qui subjuguent et suggestionnent, tellement musicales que la signification des paroles émises ne rentre qu'en seconde ligne de compte. Fils d'un infime mareyeur — vendant même plus d'anguilles que de harengs et de marée — de la ruelle des Crabes, les bromures et les iodes, les émanations de sauvagine saturant la boutique souterraine de son bonhomme de père, contribuèrent sans doute à doter le jeune Door de cette complexion saine et appétissante caractérisant les poissonniers et les pêcheurs adolescents. À l'école primaire, où ses parents l'envoyèrent sur les conseils de clients frappés par l'intelligence et la vivacité du gamin, il eut une conduite détestable, mais remporta tous les prix. Il excellait surtout dans les exercices de mémoire et de composition, déclamait comme un acteur. Conduit au théâtre flamand, il se passionna pour la langue néerlandaise, la seule langue des petites gens. À quinze ans il fit jouer une pièce de sa façon au Poesjenellekelder, guignol établi dans la cave de la vieille Halle-à-la-Viande et où vient se divertir la jeunesse de ce quartier de bateliers et de marchands de moules. Au sortir de l'école communale il ne poursuivit pas ses études, il en savait assez pour se perfectionner sans le secours des maîtres. Attelé au métier paternel, il augmenta la chalandise par son bagout, sa belle humeur, son esprit acéré, sa faconde goguenarde. Dans la petite bourgeoisie florissaient alors, et encore de notre temps, les «sociétés» de tout genre, politiques, musicales, colombophiles, etc. Bergmans, qui exerçait déjà un ascendant irrésistible sur ses condisciples, n'eut qu'à se présenter dans une de ces associations pour être porté d'emblée à la présidence. Dès ce moment la politique le requérait, mais une politique large, essentiellement inspirée des besoins du peuple et spécialement adaptée au caractère, aux moeurs, aux conditions du terroir et de la race. Il prit l'initiative d'un grand mouvement de rénovation nationale, dans lequel la vraie jeunesse se jeta à sa suite. Mais les hautes visées ne le détournaient pas du soin de son avenir matériel. La fortune lui était favorable. Il plut au vieux Daelmans-Deynze, cet Anversois de vieille roche, qui lui avança le capital nécessaire pour étendre son commerce. Délaissant la poissonnerie, le jeune Bergmans, après un stage profitable chez son protecteur, se lança dans le grand négoce, notamment dans les affaires en grains. Il devint riche sans que sa fortune nuisît à sa popularité. Il resta l'idole des petits tout en s'imposant à l'estime des gros bonnets et traita de puissance à puissance avec les plus superbes des oligarques. Il prit la tète du parti démocratique et national.
Sans remplir encore de mandat, il représentait, à la vérité, une force plus réelle que celle des députés ou des édiles, élus par un corps d'électeurs restreint, et vaguement pourris d'influences exotiques. C'était en un mot un de ces hommes pour qui ses partisans, soit la majorité de la population autochtone et vraiment anversoise, se fussent jetés dans le feu, — un tribun, un ruwaert. Il avait l'esprit si droit, si lucide, tant de bon sens, une si grande aménité, que les plus délicats lui pardonnaient ses légers défauts, par exemple sa forfanterie, ses gasconnades, sa partialité pour le clinquant et un léger prosaïsme, une certaine trivialité dans le langage. Le populaire ne l'en chérissait même que mieux, car il reconnaissait ses propres tares dans celles de son élu.
Ce tribun violent et souvent brutal devenait, dans le monde, un parfait causeur. Il parlait le français avec un accent assez prononcé, en traînant les syllabes et en y introduisant une profusion d'images, un coloris imprévu. Il exprimait son admiration aux femmes dans des termes souvent un peu francs, mais dont ces bourgeoises, excédées de conventions et de banalités, goûtaient la saveur rare tout en feignant de s'en effaroucher, de donner sur les ongles au panégyriste et de le reprendre. Bergmans avait le barbarisme heureux et la licence toujours piquante.
Au bal, chez les Dobouziez, il ne démentit point sa flatteuse réputation de boute-en-train et de charmeur. Naturellement, son attention pour Gina. fut grande. Il la voyait pour la première fois. Sous cette beauté fière, qui flattait son goût des nobles lignes, du sang généreux, des chairs bien modelées, il devina un caractère plus original et plus intéressant que celui des autres héritières. De son côté, Gina n'avait pas manqué de lui réserver une des danses tant convoitées. La physionomie ouverte et avenante de Bergmans, l'aisance et le naturel de ses allures, impressionnèrent cette fière jeune fille qui rencontrait pour la première fois un jeune homme digne de fixer son attention. En dehors de la correction et de la nouveauté de leur toilette, depuis longtemps Gina ne trouvait rien à apprécier chez les Saint- Fardier. Aussi ne songea-t-elle pas un instant à disputer l'un d'eux à ses petites intimes Angèle et Cora. Quant au cousin Laurent Paridael, ce balourd, ce sauvage ne pouvait prétendre tout au plus qu'à sa protection.
Pendant la danse, Mlle Dobouziez engagea avec Bergmans une de ces escarmouches spirituelles dans lesquelles elle excellai; mais cette fois elle trouva à qui parler; le tribun parait les coups avec autant d'adresse que de courtoisie. À quelques reprises il riposta, mais comme à regret, en montrant le désir qu'il avait de ménager sa pétulante antagoniste. Plusieurs fois dans le cours de la soirée, on les vit ensemble. Même lorsqu'elle dansait avec d'autres, Gina tâchait de se rapprocher des groupes où se trouvait Bergmans et se mêlait à la conversation. L'intérêt qu'elle lui portait n'allait pas sans un peu de dépit contre ce garçon du peuple, ce révolutionnaire, cette sorte d'intrus qui se permettait d'avoir à la fois plus de figure et plus de conversation que tous les potentats du commerce. Au lieu de lui savoir gré de la modération qu'il mettait à se défendre contre ses épigrammes, elle fut humiliée d'avoir été épargnée, d'autant plus qu'au premier engagement elle avait reconnu sa supériorité. Dans chacun des traits renvoyés, à contre-coeur, par le jeune homme, il avait mis comme une révérence galante. Il piquait un madrigal à la pointe de ses épigrammes. Sentiment indéfinissable chez Gina. Admiration ou dépit? Peut-être de l'aversion; peut-être aussi de la sympathie. À un moment, se sentant trop faible, elle appela à la rescousse l'armateur Béjard, reconnu pour un des dialecticiens serrés de son monde. Elle offrait à Bergmans l'occasion de confondre un des êtres qu'il rendait responsable de la déchéance morale de sa ville natale.
Le tribun fut acerbe; il démoucheta ses fleurets; toutefois il demeura homme du monde, respecta la neutralité du salon où il était reçu, ne s'oublia pas, tenant surtout à mériter l'estime de Régina.
Le Béjard, agacé par la modération de Bergmans, ferrailla maladroitement, devint presque grossier. Pourtant, aucun de ces deux hommes ne toucha en apparence aux choses que chacun avait sur le coeur; mais ils se mesuraient, se cherchant les côtés vulnérables; se disant, d'une façon détournée et comme par allégories, leurs animosités, et leurs dissentiments, et leurs incompatibilités, et leurs instincts contraires. Béjard n'était pas dupe, du tact et de l'esprit conciliant de son adversaire. Ils lui révélaient une force, un talent, un caractère plus redoutable encore que ceux qu'il avait appris à connaître dans les réunions publiques. Le tribun se doublait donc d'un politique? Béjard n'admettait pas que cette idole du peuple, ce fanatique de nationalisme, prît tant de plaisir que les autres voulussent bien se l'imaginer à ces réunions frivoles, à ces conversations, où tant de choses devaient se dire et se faire à l'encontre de ses convictions.
Mais c'est que Béjard devinait aussi en quelle aversion Bergmans tenait les gens de son espèce. Pourtant la belle humeur ironique et l'aisance du tribun augmentaient à mesure que l'autre bafouillait.
Béjard finit par s'éclipser. Gina souffrit du succès de Bergmans; c'était bien impertinent à lui, petit oracle de carrefour, d'avoir raison contre un augure que M. Dobouziez prisait tant.
Gina rencontra plusieurs fois cet hiver, le tribun dans le monde. Elle continua de lui témoigner un peu plus d'égards qu'aux autres; le traita en camarade, mais sans que rien dans sa conduite pût lui faire croire qu'elle le préférait. Aux petites Vanderling qui la taquinaient au sujet de son entente avec ce rouge: «Bast! il m'amuse!» faisait-elle.
Personne n'attachait, d'ailleurs, d'importance à cette camaraderie.
Bergmans attiré impérieusement par le charme de Gina se faisait violence pour ne pas lui parler de ses sentiments. La solidarité de caste et d'intérêts, la communauté de sentiments et d'aspirations qu'il savait exister entre Béjard et les parents de Gina le désolaient.
Plusieurs fois il fut sur le point de faire sa déclaration. Entre temps Gina mettait à courir les bals une ardeur, une fièvre si inquiétante que M. Dobouziez dut la supplier de prendre du repos et de ménager sa santé. Elle fut la reine de la saison, la plus fêtée, la plus adulée, la plus intrépide.
Partout Bergmans et Gina se traitaient avec une familiarité affectée, essayant de se donner l'un à l'autre le change sur leurs pudeurs et leurs pensées intimes. Et tous deux s'en voulaient de cette amitié de parade, de ces expansions frivoles, de ce flirtage, sous lequel germait un sentiment profond et attendri.
— Je ne tire pas à conséquence! se disait Door Bergmans, aussi petit garçon qu'Hercule aux pieds d'Omphale. Elle me considère comme un plaisantin un peu plus en verve que les autres, voilà tout! Devine-t-elle seulement la fascination qu'elle exerce sur moi? … Que ne suis-je plus riche encore, ou que n'est-elle pauvre et née dans un autre monde? Depuis longtemps j'aurais demandé sa main…
Régina ne souffrait pas moins. Elle avait dû finir par se l'avouer à elle-même, elle aimait cet «anarchiste», elle, la fille bien née, l'héritière du nom des Dobouziez… Jamais elle n'eût osé parler à son père de pareille préférence.
Elle en voulait pourtant à Bergmans de ne pas deviner ce qui se passait en elle.
IX. «LA GINA»
Grand branle-bas aujourd'hui au chantier des constructeurs de navires Fulton et Cie. On va procéder au lancement d'un nouveau navire achevé pour le compte de la Croix du Sud, la ligne de navigation entre Anvers et l'Australie. La cérémonie est annoncée pour onze heures. Les derniers préparatifs s'achèvent. Comme un papillon immense, longtemps serré dans sa chrysalide, le navire, complètement formé, a été dégagé de son enveloppe de charpentes.
Le chantier est orné de mâts, de portiques, disparaissant sous une profusion de «signaux», de pavillons, d'oriflammes de toutes les couleurs et de toutes les nationalités, parmi lesquels domine le drapeau rouge, jaune et noir de la Belgique. D'ingénieux monogrammes rapprochent les noms du navire, de son constructeur, de son armateur: Gina, Fulton, Béjard. Ici figurent le millésime de l'inauguration et celui de l'achèvement du travail.
Près du navire se dresse une tribune, tendue de toile à voile que le vent humide secoue par moments d'une façon assez rageuse.
Non loin de l'eau repose, comme une baleine échouée, l'immense bâtiment. La puissante carcasse, étalonnée, fraîchement peinte en noir et rouge, À la poupe, en lettres d'or, dans une sorte de cartouche sculpté, figurant une sirène, on lit ce mot: Gina.
Dès le matin, le chantier se garnit de curieux. Les invités munis de cartes prennent place sur les gradins de la tribune. Au premier rang, des fauteuils en velours d'Utrecht attendent les autorités, la marraine et sa famille. Les badauds de peu d'importance et les ouvriers se placent au petit bonheur à proximité du rivage et du bateau.
Il fait un soleil glorieux comme celui qui brillait il y a près d'un an, lors de l'excursion à Hémixem. Tout ce qui a la prétention de donner le ton, de régir l'esprit, la mode et la politique, se retrouve là comme par hasard. Ils se prélassent, les gens qui comptent: les Saint-Fardier, les Vanderling, les Brullekens, les De Zater, les Fuchskop, nombre de Verhulst, de Verbist, de Peeters et de Janssens, tous les Von et les Van de l'autre fois; toujours les mêmes.
Le Dupoissy est radieux et se donne de l'importance comme s'il était à la fois auteur, propriétaire et capitaine du navire.
Les dames chiffonnent des toilettes charmantes, pleines d'intentions. Angèle et Cora Vanderling minaudent à côté de leurs fiancés, les jeunes Saint-Fardier, qui étalent un élégant négligé bleu à boutons d'or, jouant l'uniforme des officiers de marine.
Door Bergmans aussi est de la fête, accompagné de ses amis, le peintre réaliste Willem Marbol et le musicien Rombaut de Vyveloy.
Cependant, tout est prêt. L'équipage se réunit sur le pont du navire, selon l'usage. Les matelots, endimanchés et astiqués, francs et débonnaires gaillards, rappelleraient à Laurent, s'il était de la partie, son brave Vincent Tilbak. Un peu embarrassés de leurs membres, on dirait que cette façon de parader sur un navire encore à terre n'est pas de leur goût. Mêlés à l'équipage, des badauds ont voulu se donner l'émotion de descendre avec le navire. Le patelin Dupoissy voudrait bien se joindre à ceux-ci, mais ses fonctions délicates l'attachent au rivage. En attendant l'arrivée du maître, c'est lui qui se charge de recevoir le monde, de caser les dames sous la tente, et aussi de faire l'office de commissaire et de déloger, au besoin, les profanes. Il a conscience de son importance, le radieux Dupoissy. Voyez-le conduire, près du bateau, les demoiselles Vanderling et leur expliquer, avec des termes techniques, le détail de la construction. Il leur confie aussi, d'un petit air mystérieux, qu'il a préparé quelques vers «bien sentis».
Pour se défaire du fâcheux raseur, le rédacteur du grand journal commercial a promis de les intercaler dans le compte rendu.
Plusieurs équipes des travailleurs les plus vigoureux et les plus décoratifs du chantier attendent, à portée du navire, le moment de lui donner la liberté complète. Il ne manque plus que les autorités et les principaux acteurs, les premiers rôles de la cérémonie qui se prépare. Au dehors du chantier, sur les quais, en aval du fleuve vers la ville, des milliers de curieux refoulés des installations Fulton, où l'on s'entasse à s'étouffer, sont postés pour prendre leur part du spectacle, se piètent avec un tumulte d'attente, un brouhaha d'endimanchement.
Attention! Dupoissy, un mouchoir attaché au bout de la canne, a donné un signal, comme le starter aux courses.
Des artilleurs improvisés, dissimulés, derrière les hangars, font partir des bottes. Le canon! se dit la foule en se trémoussant dans un délicieux frisson d'attente. Les jeunes Saint-Fardier plaisantent Angèle et Cora qui ont sursauté.
Un orphéon entonne la Brabançonne.
— Ils arrivent! ils arrivent!
Ils arrivent en effet. Descendant de voiture, voici le bourgmestre, le parrain du navire, donnant le bras à la marraine, Mlle Dobouziez, éblouissante dans une toilette de gaze et de soie rose; puis M. Béjard menant la maman Dobouziez, plus fleurie, plus feuillue et plus emplumée que jamais, surtout que Gina a renoncé à contrarier son innocente manie. Derrière, vient M. Dobouziez conduisant la femme du constructeur. Le populaire, contenu à grand'peine par la police, aux abords de l'enclos réservé, s'émerveille naïvement devant la beauté de Mlle Dobouziez. Il a acclamé Door den Berg, mais il fait entendre des grognements au passage de Béjard. Et il se trouve, dans plus d'un groupe de cette cohue de bonnes gens et même sur les banquettes de la tribune, des narrateurs pour établir un rapprochement entre la cérémonie brillante qui se passe aujourd'hui, au chantier Fulton, et les atrocités qui s'y commettaient il y a vingt-cinq ans, sous la responsabilité de Béjard, le père, et avec la complicité de Freddy Béjard, le futur armateur. Mais les huées mal contenues et les murmures se noient dans l'allégresse moutonnière et la jubilation badaude. Lorsque le cortège imposant a gagné ses places, nouveau coup de canon. La musique va repartir, mais Dupoissy fait un signe furieux pour lui imposer silence. Et se plantant devant la tribune, sur la berge, à quelques pas du navire, il tire de sa poche un papier à faveur rose, le déplie, tousse, s'incline, dégoise de sa voix de chevreau sevré avant terme une kyrielle d'alexandrins rances, que personne n'écoute d'ailleurs. De temps en temps, entré les conversations, on en saisit un hémistiche: «Vaisseau fils de la terre — conquérant de l'onde — sur la plage lointaine — va saluer pour nous — poindre à l'horizon des eaux… symbole de nos lois… royaume d'Amphitrite…»
— Que de chevilles! Vous verrez qu'il n'en ratera pas une! murmure Mme Vanderling à l'oreille de Gaston Saint-Fardier, c'est un véritable almanach des Muses que ce bonhomme-là!…
Il a fini. Quelques bravos discrets. Des «Pas mal! pas mal!» proférés à demi-voix; des «ouf!» de soulagement chez la plupart des auditeurs. Enfin se prépare la phase véritablement émouvante. La musique joue l'air de Grétry «Où peut-on dire mieux», M. Fulton, le constructeur, court donner un ordre à ses ouvriers.
Sous la puissance des coups de bélier et du coinçonnage destiné à le soulever, l'immense bâtiment, immobile jusqu'à présent, commence à se mouvoir insensiblement. Tous les yeux suivent, non sans anxiété, les efforts de la robuste théorie d'ouvriers massés sous l'avant du navire, et l'étayant de ce côté, armés de barres d'anspect afin de le faire glisser plus rapidement sur la coulisse. Pieux, ventrières, étançons sont tombés, les dernières accores ont sauté.
Cependant Béjard a conduit Mlle Dobouziez près de l'amarre. Prenant une élégante hachette au manche garni de peluche, effilée comme un rasoir, il l'offre à la marraine et l'invite à rompre d'un coup sec le dernier câble de retenue. La belle Gina, si adroite, s'y prend mal, elle attaque le chanvre, mais l'épais tressis tient bon. Elle frappe une fois, deux fois, s'impatiente, ses lèvres profèrent un petit claquement irrité. Le silence de la foule est tel que les spectateurs haletants, retenant leur souffle, perçoivent ce mutin accès de mauvaise humeur de l'enfant gâtée. Les loustics rient.
— Mauvais présage pour le navire! se disent les marins.
— Et pour la marraine! ajoutent des regardants.
Comme Mlle Dobousiez n'en finit pas, Béjard s'impatiente à son tour, reprend l'outil récalcitrant et cette fois, d'un coup ferme et nerveux, il tranche la corde.
La masse énorme crie sur ses ais, se met lentement en branle et dévale majestueusement vers son domaine définitif.
Moment pathétique. Qu'y a-t-il pourtant là pour faire battre tous ces coeurs, non seulement les simples, mais encore les plus vains et les plus fermés, plus difficiles à émouvoir que l'énorme colosse même?
En gagnant le fleuve, le navire auquel s'est communiqué une vie étrange, continue de crier et de rugir. Rien de majestueux comme cette rumeur prolongée dont retentissent les flancs de la Gina. Certains chevaux hennissent ainsi de plaisir et de fierté, au moment où l'homme met à l'épreuve leur vigueur et leur vitesse. Puis, brusquement, d'un trait, il franchit, comme un plongeur impatient, la distance qui le séparait encore de la nappe ondoyante et il s'enfonce avec fracas dans l'Escaut que son entrée fait tressaillir et qui semble écarter, pour le recevoir, ses masses écumantes.
Alors, la rumeur du navire ayant cessé, de la foule s'élèvent des hourrahs! formidables et prolongés. La musique déchaîne de nouvelles et entraînantes fanfares, les salves reprennent, un immense drapeau tricolore est hissé au sommet du grand mât. L'équipage de la Gina éclate à son tour en cris de jubilation, et ses passagers pour rire, convaincus de leur importance, agitent mouchoirs et chapeaux.
Bientôt le navire se prélasse au milieu du fleuve, et vire gracieusement, avec une dignité et une aisance de triomphateur. Ce n'est plus la masse lourde, rébarbative et un peu piteuse qu'on admirait tout à l'heure, de confiance, car un navire hors de l'eau a toujours l'air d'une épave, mais depuis qu'il est entré dans son élément, il s'est allégé et animé. Voilà même qu'on met sa machine en mouvement, ses lourdes hélices battent l'eau, la fumée s'échappe par sa cheminée énorme. Son formidable organisme fonctionne, ses muscles de fer et d'acier s'agitent, il gronde, il respire, il souffle, il vit. Et les hourrahs parlent de plus belle. Cependant, à terre, sous la tente, l'agent de M. Fulton faisait circuler des coupes de Champagne et des biscuits, les hommes trinquaient avec bonhomie, en affectant de la rondeur et de l'expansion, à la fortune de la Gina. Tous s'empressaient autour de la belle marraine afin de lui exprimer leurs voeux pour son brillant filleul. Gina portait le verre à ses lèvres et saluait à chaque toast, avec un sourire fin et digne. Les petites Vanderling buvaient en conscience; serrées de près par leurs fiancés, elles affectaient d'être chatouillées, se renversaient à faire craquer leur canezou, en riant comme de petites folles, blanches, grassouillettes, le menton charnu, les lèvres très rouges, les yeux pleins de science amoureuse.
Béjard redoublait de prévenances et d'attentions auprès de Gina.
— Vous voilà attachée à ma fortune, mademoiselle, disait-il, non sans intention. Dans cette Gina qui m'appartient et qui fera honneur à son nom, je n'en doute pas, je me plairai à retrouver quelque chose de votre personne. D'ailleurs, les Anglais, nos maîtres en commerce, ont fait aux vaisseaux l'honneur de les assimiler à la femme. Pour eux tous les objets sont indifféremment du genre neutre. Les navires seuls appartiennent au beau sexe…
— Je me sens assez petite fille à côté de cette imposante matrone! répondit Gina en riant. Et j'ai peine à croire que je l'ai tenue sur les fonts baptismaux; c'est plutôt elle qui semble m'accorder son patronage… Et ceci explique mon émotion de tout à l'heure… Ah! vrai, j'ai senti l'aplomb m'abandonner…
M. Dobouziez, mis en veine de générosité par le succès de sa fille, toujours soucieux de suivre l'usage et de ne pas lésiner dans les circonstances publiques, avait fait appeler le contremaître.
— Tenez, dit-il, en lui remettant cinq louis, voici les dragées du baptême! Partagez-les entre vos hommes et qu'ils les fassent fondre à leur soif.
— Quelle idée! grommela Saint-Fardier père à l'oreille de Béjard. Les brutes ne tiennent déjà plus sur leurs jambes! C'est moi qui leur en ficherais des pourboires! Il faut voir comme je les dégrise le lundi, à la fabrique!
Après avoir exécuté quelques voltes et manoeuvres, pour se montrer sous tous ses avantages au monde connaisseur et élégant qui assistait à ses premiers ébats, la Gina redoubla de vitesse, et s'en fut, délibérément, vers la rade, réjouir d'autres spectateurs. Une place lui avait été aménagée, à quai, en attendant qu'elle complétât son outillage, son équipement et qu'elle prit son premier chargement de marchandises et de passagers. Il était convenu, entre l'armateur et le capitaine, qu'elle gagnerait la mer dans huit jours.
Dupoissy, assez mortifié du peu de succès de ses vers, s'était approché de l'eau et, la coupe remplie de Champagne, posté à l'extrémité de l'appareil même d'où s'était élancé le navire, il interpella les autres personnes de la compagnie, de l'air d'un escamoteur sur le point d'exécuter un nouveau tour: — Attention!
Tout le monde tourna les yeux de ce côté. Le Sédanais avait sifflé verre sur verre, lorsqu'on ne s'occupait pas de lui et, désaltéré, même un peu gris, il se rappelait le mariage du Doge et de l'Adriatique et les antiques libations des païens à l'Océan pour se rendre propices Neptune et Amphitrite.
— Que ce nectar de Bacchus répandu dans le royaume des ondes assure à la glorieuse Gina la clémence des éléments!
Il dit et se pencha un peu, chercha une attitude noble, en se tenant sur une jambe, et versa le Roederer dans le fleuve. Mais le gros homme faillit l'y suivre; si Bergmans ne l'avait retenu par les basques de son habit, il piquait une tête. On applaudit et on pouffa.
— Bon, voilà notre barde qui va se plonger dans le Permesse! ricanait la Parisienne.
— Prenez garde, monsieur, les dieux anciens, le vieil Escaut, ne semblent pas goûter votre parodie de leurs rites! dit le tribun à Dupoissy.
— Ah oui, je suis un profane, un étranger, n'est-ce pas? répliqua avec dépit le pseudo-marchand de laines, au lieu de remercier son sauveteur. Il n'appartient qu'aux Anversois pur sang de ressusciter les antiques religions!
— Je ne vous le fais pas dire! ajouta Bergmans, en riant.
On se séparait; les invités regagnaient leurs voitures. Les ouvriers, nantis du pourboire, acclamaient, avec plus de conviction qu'à l'arrivée, les importants personnages. L'après- midi il devait y avoir grand bal au chantier pour tout le personnel; on mettrait quelques tonneaux en perce. En exécutant les préparatifs de cette nouvelle partie du programme quelques-uns des compagnons fringuaient. Friands d'observation, Marbol et son ami Rombaut se promettaient de revenir l'après-midi avec Bergmans.
— Et vous, se hasarda de dire celui-ci à Régina, n'assisterez- vous pas aux ébats de ces braves gens; à cette joie qui sera un peu votre oeuvre?
Elle eut une moue dégoûtée.
— Fi! répondit-elle, je n'en aurai garde. C'est bon pour des démocrates de votre espèce. Vous vous entendriez parfaitement avec Laurent.
— Qui ça, Laurent?
— Un cousin, très éloigné, — au propre et au figuré, car il est en ce moment en pension à quelque cent lieues d'ici… qui accorde, comme vous, de l'importance à ce monde commun… Mais il n'a pas même comme votre ami Marbol l'excuse de les peindre et de s'en faire de l'argent, ou, comme vous la perspective de devenir président de la République et Ville libre d'Anvers.
Elle ne se rappelait Paridael que pour établir un rapprochement désobligeant, du moins dans sa pensée, entre Bergmans et le collégien. Elle en voulait un peu au tribun de ce qu'il ne se fût pas assez occupé d'elle pendant cette cérémonie et l'eût laissée tout le temps avec Béjard.
— Décidément, pensait Door, des abîmes d'opinions et de sentiments nous séparent! Je ferai l'impossible pour les combler… Elle est assez intelligente et je lui crois au fond beaucoup de droiture; si elle m'aimait, je l'aurais vite intéressée à mon oeuvre, au but de ma vie. Je m'en ferais une alliée. Si elle m'aimait! Car malgré sa hauteur et ses dédains, et sa soumission aux préjugés, je persiste à la trouver déplacée dans son monde. Elle vaut ou vaudra mieux que ses parents. Il doit y avoir place en elle pour de généreux mouvements et des pensées supérieures… Sa beauté et son instinct contredisent son éducation… Que ne puis-je la disputer à ces épouseurs richissimes qui rôdent autour d'elle! …
X. L'ORANGERIE
Une année s'écoula encore. Le jeune Paridael obtint enfin de retourner quelques semaines au pays. Dobouziez lui fit passer un examen sommaire duquel il résulta que ce gamin s'ingéniait plus que jamais à «mordre» aux branches dont le tuteur faisait le moins de cas ou qu'il les étudiait à un point de vue tout opposé aux intentions de cet homme pratique.
Ainsi, au lieu d'apprendre des langues modernes ce que doit en savoir un bon correspondant commercial, il s'était bourré la tête de billevesées littéraires.
— Je vous le demande! comme s'il n'existait pas assez de sornettes en langue française! se récriait le cousin Guillaume.
Laurent était devenu un grand rougeaud aux cheveux plats, d'une santé canaille de manoeuvre; mais sous ces dehors trop matériels, sa physionomie épaisse et maussade, ce pataud cachait une complexion impressionnable à l'excès, un intense besoin de tendresse, une imagination exaltée, un tempérament passionné, un coeur altéré de justice. Son apathie extérieure, compliquée d'une insurmontable timidité et d'une élocution lente et embarrassée, entravait et contrariait des sons, d'une acuité presque morbide, des nerfs vibrants et hypéresthésiques. Sous sa torpeur couvaient de véritables laves, des fermentations de nostalgies et de désirs.
Dès sa plus tendre enfance il avait présenté quelque chose de différent, d'incompatible, qui avait inquiété ses parents pour son avenir. Le pressentiment des épreuves que lui réservait le monde leur rendait plus cher encore ce rejeton à la fois disgracié et élu. Mais en dehors de ces bien-aimés à qui la promiscuité du sang et de la chair révélait les mérites du sujet, peu d'êtres devaient l'apprécier. Il n'y avait pas à dire, le gamin déconcertait l'observation immédiate, rebutait les avances banales, ne payait pas de mine. Alors qu'il débordait de sentiments et de pensées, ou bien une pudeur, une fausse honte l'empêchait de les exprimer, ou bien, voulût-il les traduire, ce qu'il en disait prenait un air grimaçant outré, et dépassait le but imposé par la norme et les convenances.
Laurent serait fatalement incompris. Les meilleurs et les plus pénétrants se méprenaient sur son compte ou s'alarmaient de ses enthousiasmes débridés, de ses raisonnements poussés à l'extrême. Il se livrait à des démonstrations intempestives auxquelles succédaient de brusques abattements. Des sorties exaltées s'étranglaient net dans la gorge et finissaient par un inintelligible, rauque et presque animal grognement, comme si son âme jalouse eût vivement rappelé, à l'intérieur, cette volée d'incendiaires captifs ou comme si lui-même eut désespéré de se faire comprendre et reculé devant l'inouïsme de ses effusions. Tels, parfois, la pantominie et les vagissements du sourd-muet sur le point de parler. Ses impressions et ses impulsions le congestionnaient.
En pension, il ne se fit que de rares camarades. On l'eut pris pour souffre-douleur si ses poings de maroufle n'eussent tenu les brimeurs en respect.
La mort prématurée des siens contribua non pas à le dégoûter de la vie, mais à la lui faire comprendre à sa façon, aimer pour d'autres motifs, voir par d'autres yeux, prendre à rebours des codes, des morales et des conventions. Il devint de plus en plus taciturne. Son apparente inertie représentait celle d'une bouteille de Leyde saturée de fluide à en éclater. Souffrant, toujours tendu, pléthorique, ses instincts se dédommageraient de la longue contrainte, il se débonderait d'un seul coup, s'assouvirait sans mesure, se perdrait à tout jamais, mais en s'étant vengé de la vie. Capable de tous les dévouements, de toutes les délicatesses, mais aussi de tous les fanatismes, dans certains cas il aurait réhabilité le vice et apologié le crime; il fût devenu suivant les circonstances un martyr ou un assassin; peut-être les deux à la fois.
À l'un de ces dîners de demi-apparat, fréquents à présent chez ses tuteurs, le jeune Paridael fit la connaissance de Door Bergmans. L'air franc, la prestance, l'allure ouverte, les bons procédés du tribun apprivoisèrent le jeune sauvage. Jamais les habitués de la maison ne faisaient attention au petit parent pauvre. Gina plaisanta Bergmans; «Vous vous rappelez ma prédiction le jour du lancement du navire? — Parfaitement, répondit Door. Et je vous avouerai que si c'est là le garçon auquel vous faisiez allusion, il m'intéresse au superlatif. Les quelques mots que je lui ai arrachés révèlent une nature bien au-dessus de l'ordinaire!
Gina parut ne point prendre cet éloge au sérieux, mais, depuis, elle condescendit à s'entretenir plus fréquemment avec son cousin.
Cependant le mariage de Gina ne se décidait pas aussi facilement que M. Dobouziez avait pu le supposer. Quantité d'obstacles surgissaient contre l'établissement de l'héritière, toute millionnaire et ravissante qu'elle fût. Les prétendants redoutaient son caractère tranchant et impérieux et aussi son goût du faste. Les adulateurs ne manquaient pas. C'était autour d'elle une nuée de courtisans, un assaut perpétuel de flirtage et de galanterie, mais aucun prétendant ne se présentait.
Cora et Angèle Vanderling, plus jeunes que Gina, venaient d'épouser Athanase et Gaston Saint-Fardier. Elles importunaient leur amie de confidences d'alcôve et lui vantaient les libertés que procure l'existence conjugale. Elles menaient toutes deux leurs lymphatiques maris par le bout du nez et se gênaient moins que jamais pour coqueter avec les galants. Saint-Fardier père, enchanté de se débarrasser de ses fils, leur avait obtenu à l'un un bureau d'agent de change, à l'autre une position de «dispacheur» ou expert en avaries. Vanderling, de son côté, avait très décemment doté ses fillettes. Les deux jeunes ménages menaient fort grand train, et les appétissantes blondines, d'une beauté de plus en plus radieuse et épanouie, s'abandonnaient à tous leurs caprices et à tous leurs penchants.
Avec Bergmans, Béjard demeurait le plus assidu visiteur des Dobouziez. Laurent, qui savait aujourd'hui les antécédents de l'armateur, ne lui cachait pas son aversion. Enclin à un vague swedenborgisme, il s'expliquait à présent le moment d'hallucination qu'il avait eu, autrefois, sur l'Escaut, lors de l'excursion à Hémixem. À Laurent, Freddy Béjard semblait exhaler les corrosives vapeurs des acréolines, incorporer aussi les machines tueuses d'hommes, amputeuses de saine et florissante main-d'oeuvre. Aussi combien Laurent souffrait de voir ce satellite sinistre et néfaste graviter incessamment dans l'orbite de la radieuse Gina. Béjard avait l'intuition du sentiment qu'il inspirait au collégien et s'amusait à l'agacer, mais à distance, prudemment, comme on fait à un chien de garde qui pourrait se détacher:
— Ma parole, disait-il souvent à Gina, c'est qu'il n'a pas l'air rassurant, du tout notre jeune maroufle! Voyez donc de quels yeux d'assassin il nous couve? Ne lui arrive-t-il pas de mordre? À votre place je le musellerais!
Disons à la louange de Gina que si l'éloge du petit sauvage par Bergmans ne laissait pas de l'agacer, elle était néanmoins tentée de prendre le parti de son cousin contre les sarcasmes de Béjard.
Laurent se rapprochait d'autant plus de Bergmans qu'il le savait compétiteur de Béjard. Il avait entendu le tribun parler en public et, profondément séduit par son éloquence imagée et savoureuse, il n'était plus seulement son ami, mais encore son partisan. Pourtant, par degrés, un sentiment de jalousie s'emparait de lui. Lequel? Si vague qu'il n'aurait su dire au juste s'il était jaloux de Gina ou de Bergmans?
Une plaisanterie inoffensive du tribun faite devant Régina le blessait. Il tournait alors le dos à son ami, le boudait durant des jours, se montrait plus atrabilaire encore avec lui qu'avec les autres.
— Qu'a donc encore une fois notre petit cousin? demandait Bergmans.
Mais au contraire de Béjard qui se divertissait de ces accès d'humeur, Bergmans se rapprochait du pauvret, le grondait doucement avec tant de vraie bonté que l'enfant finissait par se rapprivoiser et par lui demander pardon de ses lubies.
Depuis la puberté, son sentiment capricieux et indéfini pour la jeune fille s'était exaspéré d'énervantes postulations charnelles. L'âge ingrat rendait son caractère encore plus impressionnable. Les exigences du tempérament s'impatientaient de sa réserve et de sa timidité natives.
À la pension, alors qu'il courait ses quinze ans, il lui était arrivé de défaillir comme une fillette aux effluves trop vifs des jardins printaniers. Les lutineries du renouveau, les bouffées des crépuscules orageux, ces lourdes brises d'avant la pluie, qui s'abattent dans les hautes herbes et semblent s'y panier, trop ivres pour pouvoir reprendre leur essor, l'atmosphère des solstices d'été et de l'équinoxe d'automne chatouillaient Paridael comme le contact de bouches invisibles.
En ces moments la création entière l'embrassait et, démoralisé, hors de lui, il aurait voulu lui rendre caresse pour caresse! Que ne pouvait-il étreindre dans un spasme de totale possession les grands arbres qui le frôlaient de leurs branches, les meules de foin auxquelles il s'adossait, et toutes les ambiances parfumées et attendries! Il lui tardait de s'absorber à jamais dans la nature en fermentation! Ne vivre qu'une saison, mais vivre la vie de cette saison! Quelle mélancolie bénigne, quelle délicieuse angoisse, quel renoncement de son être, quelle morbidesse déjà posthume! Un jour le timbre si particulier d'un alto lui avait arraché des larmes. Ce son veloureux et grave, sombre et opulent comme un manteau nocturne ou un sous-bois automnal, il le retrouvait, à présent dans la voix de sa cousine. Il assimilait le despotisme de cette voix à la vertu des nuits insolites, ne procurant que de dérisoires sommeils, nuits propices aux cauchemars, aux conjurations et aux attentats — les nuits du Moulin de pierre!
Il ne cessait pas, croyait-il, d'en vouloir sincèrement à Gina; il la jugeait avec plus de sévérité et de rancune que jamais. Et pourtant l'idée qu'elle n'agréait personne lui causait une certaine joie. Non seulement il se réjouissait du dédain et de la malice avec lesquels elle traitait Béjard, mais il était presque heureux lorsqu'elle taquinait et rebutait Bergmans. En apparence elle n'encourageait pas plus l'un que l'autre. «La mauvaise!» se disait Laurent avec une artificielle et laborieuse indignation. «À la place de Door je lui répondrais de la belle façon!»
Ombrageux comme il l'était, il remarqua un jour l'intonation tendre et presque passionnée qu'elle mit dans quelques paroles sans conséquence adressées au tribun. Il en fut tellement troublé que, demeuré seul avec elle, il osa lui dire à brûle-pourpoint: «Et pourquoi n'épouseriez-vous pas M. Bergmans, ma cousine?» Elle éclata de rire et le regarda dans le blanc des yeux. «Moi, épouser un partageux comme lui, devenir la citoyenne Bergmans?» s'écria-t- elle avec un accent de sincérité auquel Laurent se laissa prendre.
Tout en protestant contre ses paroles, au fond il en était ravi. Elles le rassurèrent à tel point qu'il feignit de reprocher à Bergmans ses hésitations et ses lenteurs. Il rusait sans préméditation, d'instinct; indigné de ses propres diplomaties, furieux de voir tous les mouvements d'une conscience droite et probe contrariés et paralysés dans les rets de sensorielles duplicités. S'il servait ostensiblement son ami Bergmans, c'était malgré le cri de sa chair.
— Me marier, moi? Demander la main de Mlle Dobouziez! Tu plaisantes, fiston!» se récria Bergmans à la perspective que venait de lui suggérer, non sans anxiété, le jeune Paridael. «Qui diable t'a logé cette idée dans la caboche? D'abord cette femme est trop riche pour moi… Et comme l'autre le pressait: «À te dire vrai, je l'aime et me suis fait une délicieuse habitude de sa présence! Si elle m'avait encouragé le moins du monde, peut-être aurais-je osé m'en ouvrir au père Dobouziez… Mais ce que tu viens de m'évoquer est un avertissement… D'autres que toi auront remarqué mon assiduité… Il est temps que je cesse de compromettre ta cousine.»
— Quel dommage! fit Laurent. Vous sembliez faits l'un pour l'autre.» Et malgré cette conviction très légitime, le paradoxal enfant eut peine à contenir sa jubilation et à ne pas sauter au cou de Bergmans. Il se fit pourtant violence au point de combattre et de discuter les scrupules de son ami. En songeant que si Bergmans cessait de venir à la fabrique il n'aurait plus l'occasion de le voir, il lui arriva même de l'exhorter sans arrière-pensée, car il chérissait réellement ce prestigieux garçon.
Quant à Béjard, Laurent était certain que Gina ne l'accepterait, jamais pour époux. Non seulement l'armateur aurait pu être le père de la jeune fille, mais le correct et irréprochable Dobouziez portait à Béjard une estime purement professionnelle qui n'allait pas jusqu'à l'oubli des petites peccadilles que ce poursuivant avait sur la conscience. Il l'eût pris plus facilement pour associé que pour gendre.
Fidèle à sa résolution, le tribun fréquenta moins régulièrement la maison et, après un mois de ces visites de plus en plus espacées, il les cessa complètement.
Laurent respirait, à la fois heureux et navré, presque heureux malgré lui, malgré ses remords. Mais il n'était pas à bout d'angoisses.
Gina, la coquette et maligne Gina qui semblait avoir fait si peu de cas des hommages de Bergmans, parut très affectée de ne plus le voir. Ces regrets, cette préoccupation devinrent même tellement apparents que la lumière se fit enfin en l'esprit de Laurent.
— Elle m'a menti, elle l'aime! se dit le jeune homme. Et la déchirante torture que lui causa cette découverte lui arracha à lui-même l'aveu de son amour désespéré pour l'orgueilleuse Régina.
Il fut atterré, car du même coup il pressentit qu'elle ne l'aimerait jamais.
Alors, il était de son devoir de rapprocher les deux amants. Il aurait même déjà dû prévenir la jeune fille de l'affection que lui portait le tribun. S'il se taisait à présent il se conduirait en fourbe. D'un mot il aurait pu consoler sa cousine et combler de bonheur son ami Bergmans. Bourrelé de remords, il se garda bien de prononcer ce mot. Il endurait un martyre inouï. — Vas-tu parler enfin? lui criait sa conscience. — Non, non! Grâce! Pitié! gémissait sa chair. — Rappelle Bergmans au plus vite! — Je ne le puis, j'expirerais plutôt… — Misérable, mais je te le répète, elle ne t'aimera jamais! — N'importe, elle ne sera à personne! — Bergmans est ton ami! — Je le hais! — Assassin, Gina se meurt! - - Plutôt que de les rapprocher je les tuerais tous deux!
En effet Gina se mourait. En la voyant maigrir, s'étioler, si triste, si faible, si tranquille et si douce, ne riant, ne raillant presque plus, indifférente à tout ce qui la distrayait autrefois, Laurent fut cent fois sur le point de lui confier ce qu'il savait des sentiments de Bergmans. La langue lui brûlait comme à un muet qu'un mot soulagerait et que l'impitoyable nature empêche de prononcer ce mot. Cent fois aussi, au moment d'écrire à Door, il laissa tomber la plume. Il eût préféré signer son arrêt de mort.
Parti pour Odessa, Bergmans avait envoyé des bords de la Mer Noire deux ou trois lettres commerciales pour empêcher que l'on commentât son éclipse prolongée.
La douleur des Dobouziez était telle qu'ils ne remarquèrent pas la figure convulsée et les allures bizarres de leur pupille.
Laurent qui ne se sentait décidément point la force de parler à Gina prit un soir la résolution de tout raconter le lendemain au père. «Elle ne m'aimera jamais! se répétait-il à la façon des stoïciens raffinant sur les tortures pour s'y rendre insensibles. Et moi, suis-je bien certain de lui porter de l'amour? N'est-ce point l'envie qui m'aveugle et qui, parce que je suis morose et déshérité, me rend hostile au bonheur des autres?» Malgré tous les efforts qu'il fit pour se persuader de ces prétendues erreurs, en présence de M. Dobouziez il ne trouva plus une parole et toute sa grandeur d'âme sombra dans les abîmes de son amour.
Il était allé s'asseoir aux côtés de la malade, dans l'orangerie, parmi ces fleurs capiteuses et perverses dont elle persistait à s'entourer. Depuis sa maladie elle s'habituait à la présence et aux soins de Laurent comme à ceux d'un garde-malade. Généralement il lui faisait la lecture et elle prenait un plaisir de petite- maîtresse à le reprendre. Ce matin il bredouillait et bafouillait outrageusement: «Mais qu'avez-vous donc, Laurent? fit-elle, je ne comprends plus un mot de ce que vous lisez.»
Il déposa le livre sur la table et saisissant ses mains amaigries: «Régina, balbutia-t-il, il faut que je vous apprenne quelque chose de grave, oh, de très grave…» Il s'arrêta, la regarda dans les yeux, devint très rouge. Il allait prononcer le nom de Door Bergmans, de nouveau ce nom ne passa point la gorge. Sans ajouter un mot, entraîné par une impulsion irrésistible, pris d'une sorte de vertige, il ne put que tomber à genoux et couvrir de baisers et de pleurs les mains que Gina confuse et même effrayée essayait de retirer. Agacé et excité par l'aversion qu'elle lui témoignait, loin de la lâcher, il se rapprocha d'elle et l'attira brutalement à lui. Gina jeta un cri perçant auquel accourut la providentielle Félicité:
— De mieux en mieux! glapit le factotum en jetant les bras au ciel.
Laurent lâcha prise, sortit en courant, les poings serrés, furieux comme s'il avait été trahi et écrasé au moment de tenir une victoire. Sur-le-champ la servante fit son rapport à ses maîtres et le même jour, avant que les vacances n'eussent expiré, M. Dobouziez renvoyait Laurent au collège.
De là, le coupable tout penaud et au regret de sa violence, très inquiet des conséquences qu'elle avait eues pour Gina, écrivit lettre sur lettre demandant des nouvelles. Personne ne lui répondait. Il se faisait horreur. Sans doute Gina allait au plus mal. L'aggravation de son état n'était-elle pas due à l'émotion qu'il lui avait causée? Peut-être était-elle à l'agonie, peut-être était-elle morte? À la fin, n'y tenant plus il s'enfuit du pensionnat et tomba comme une bombe à la fabrique. Le télégraphe avait déjà mis la maison au courant de sa fugue. La première personne qu'il rencontra fut le terrible Saint-Fardier.
— Ah! vous voilà, vaurien! s'écria celui-ci, et il fit mine de vouloir lui tirer les oreilles.
— Je vous en supplie, monsieur, s'écria. Laurent, dites-moi comment va ma cousine Régina…
— Mme Béjard se porte d'autant mieux qu'elle n'aura plus rien de commun avec un polisson de votre espèce…
Madame Béjard! Laurent n'entendit que ces doux mots et demeura hébété, tellement que Saint-Fardier l'ayant pris au collet, il ne songea même pas à se défendre. Dobouziez intervint en ce moment: «Laissez, dit-il, à son associé, je vais en finir avec ce gredin!» Et, à Laurent: «Vous, suivez-moi dans mon bureau!»
Le jeune homme obéit machinalement,
— Voilà cent francs! lui dit Dobouziez. Tous les premiers du mois on vous en enverra autant. Cette somme représente le revenu du modique capital que vous laissa votre père… Tirez-vous d'affaire à présent… Bonne chance… Ah! une recommandation encore… Il ne faut plus compter sur aucun membre de la famille… Toutes nos portes vous sont fermées… Cette inqualifiable équipée vous met au ban des vôtres. Au revoir… Je ne vous retiens plus…
— La cousine Gina n'est pas devenue Mme Béjard, n'est-ce pas? hasarda Laurent entendant à peine l'excommunication majeure fulminée contre lui.
— Mme Béjard n'est plus votre cousine. Allons, prenez votre argent… Et tâchez que je n'entende jamais parler de vous!…
Laurent s'arrêta sur le seuil de la porte. Déjà M. Dobouziez s'était rassis devant sa table de travail et allait se remettre à la besogne comme si rien de grave ne s'était passé, comme s'il venait simplement de régler son compte à un commis congédié.
Cette attitude froissa Laurent et le rappela au sentiment de la situation. Depuis quelques secondes il se noyait, il abjurait la vie; à présent il remontait a la surface:
— Eh bien, soit, pensa-t-il, autant nous séparer comme ça.
Il sortit. Dans la rue une gaîté nerveuse s'empara de lui, par réaction. N'était-il pas libre, émancipé, son propre maître? Plus de collège, plus de contrôle, plus de tutelle. Et surtout plus de remords, plus de jalousie, plus même d'amour. Mme Béjard, croyait- il en ce moment, le détachait à tout jamais de Gina. Il répudiait sa cousine comme il eût rejeté loin de lui une fleur polluée par une limace.
— Dire que ces Dobouziez croient me punir en renonçant à s'occuper de moi! se répétait le jeune exalté. Et cette brute de Saint-Fardier! Si je n'avais pas été assommé par cette nouvelle… je l'étranglais net.
En longeant le fossé dé la fabrique: «Tu as beau parler, eau graisseuse, eau putride! C'est le passé, mon passé, qui croupit au fond de ta vase huileuse… C'est un cadavre, c'est ma chrysalide que tu détiens. Ta nymphe est devenue Mme Béjard! Cloaque pour cloaque, ô fossé de malheur, tu me parais moins dégoûtant que certains mariages!»
DEUXIÈME PARTIE: FREDDY BÉJARD
I. LE PORT
Portant haut la tête, bombant la poitrine, Laurent s'engageait d'une allure de conquérant, dans sa ville natale. Il lui fallait aviser au plus pressé: choisir un logement. Le quartier marchand, au coeur de la cité, le requérait avant tous les autres.
Il retint un appartement au second étage d'une de ces pittoresques maisons à façades de bois, à pignons espagnols, du Marché-au-Lait, rue étroite et passante, encombrée du matin au soir de véhicules de toutes sortes, camions et fardiers des corporations ouvrières, charrettes et banneaux de maraîchers.
Les fenêtres de Laurent prenaient vue, par-dessus les bicoques d'en face, sur les jardins du pléban de la cathédrale. L'immense vaisseau gothique dépassait la futaie. Quelques corneilles voletaient en croassant autour du faîte de l'église.
C'est à Notre-Dame qu'on avait tenu Laurent sur les fonts baptismaux, et justement le carillon, le cher carillon, l'âme mélodieuse de la tour, qui l'avait bercé durant ses premières années quand il jouait aux osselets ou à la marelle, devant la porte, avec les polissons du voisinage, se mit à égrener les notes d'une vieille ballade flamande que Siska chantait autrefois:
Au bord d'un rivelet rapide Se lamentait une blanche jeune fille.
Laurent résolut d'aller retrouver sur-le-champ cette féale amie.
Une nouvelle commotion l'attendait au Port en face du grand fleuve. Il déboucha place du Bourg, à l'endroit où le quai s'élargit et pousse une pointe dans la rade. De l'extrémité de ce promontoire la vue était magnifique.
En aval et en amont l'Escaut déroulait avec une quiétude majestueuse ses superbes masses de flots. On le voyait dessiner une courbe vers le nord-ouest, fuir, se contourner, poursuivre, virer de nouveau, comme s'il voulait rebrousser chemin pour saluer encore la métropole souveraine, la perle des cités rencontrées depuis sa source, et comme s'il s'en éloignait à regret.
À l'horizon, des voiles fuyaient vers la mer, des cheminées de steamers déployaient, sur le gris laiteux et perlé du ciel, de longues banderoles moutonnantes, pareils à des exilés qui agitent leurs mouchoirs, en signe d'adieu, aussi longtemps qu'ils sont en vue des rives aimées. Des mouettes éparpillaient des vols d'ailes blanches sur la nappe verdâtre et blonde, aux dégradations si douces et si subtiles qu'elles désoleront éternellement les marinistes.
Le soleil se couchait lentement; lui aussi ne se décidait pas à s'éloigner de ces rives. Ses rougeurs d'incendie, sabrées de larges bandes d'or, mettaient à la crête des vagues comme de lumineuses gouttelettes de sang. C'était à perte de vue, le long des pilotis, des quais plantés d'arbres, puis des digues herbeuses du Polder, un papillotement, un scintillement de pierreries animées.
Des barques de pêcheurs regagnaient les canaux de refuge et les bassins de batelage. De flegmatiques péniches se laissaient pousser, à vau l'eau, si lentement qu'elles en paraissaient immobiles et comme pâmées aux caresses titillantes de cette eau pleine de flamme, chargée de fluide comme une fourrure de félin.
Les voiles blanches devenaient roses. Les contours des bateaux, le ventre et les flancs des carènes étaient très arrêtés à cette heure. Et, par instants, sur la toile des chaloupes se détachaient noires, agrandies, prenant on ne sait quelle autorité fatidique, quelle valeur supraterrestre de nobles silhouettes de marins tirant sur une amarre ou transplantant un mât.
À droite, aux confins de la zone des habitations, s'enfonçaient profondément vers l'intérieur, comme à la suite d'une victoire du fleuve sur la terre, d'immenses carrés qui étaient des bassins, puis encore des bassins d'où s'élançaient en cépées compactes des milliers de mâts compliqués, aux gréements croisés de vergues. Et dans cette forêt de mâts, musoirs, passerelles, sas, écluses, cales sèches ménageaient des clairières, des échappées sur l'horizon.
En certain point des bassins, l'encombrement était tel que, vus de loin, mâtures et cordages des navires accotés semblaient s'enchevêtrer, se croiser, et évoquaient des filets aux mailles si serrées, qu'ils en offusquaient le rideau d'éther opalin où piquait quelque étoile hâtive et faisaient rêver de toiles tissées par des mygales fabuleuses, où les fanaux multicolores et les constellations d'argent viendraient se prendre comme des lucioles et des lampyres.
Prête à se reposer, la ruche commerçante se hâtait, redoublait d'activité, désireuse de finir sa tâche quotidienne. À des recrudescences de vacarme succédaient de subites accalmies. Les pics des calfats cessaient de battre les coques avariées; les chaînes des grues des cabestans interrompaient leurs grincements; un vapeur en train de geindre et de renâcler se taisait; les cris d'attaque, les mélopées rythmiques des débardeurs et des marins attelés à des manoeuvres collectives, tarissaient subitement.
Et ces alternatives de silence et de tumulte s'étendant simultanément sur tous les points de la ville laborieuse, donnaient l'idée du soupir d'ahan dans lequel se soulèverait et s'abaisserait une poitrine de Titan.
Dans l'infini brouhaha, Laurent discernait des appellations gutturales, rauques ou stridentes, aussi fignolées que les mélancoliques sonneries de la caserne, tristes comme la force qui se plaint.
Et après chaque phrase du choeur humain retentissait un bruit plus matériel; des ballots s'éboulaient à fond de cale, des poutrelles de fer tombaient et rebondissaient sur le dallage des quais.
En reportant ses regards, du fleuve sur la rive, Laurent aperçut une équipe de travailleurs réunissant leurs forces, pour mouvoir quelque arbre géant, de la famille des cèdres et des baobabs, expédié de l'Amérique. Leur façon de faire la chaîne, de se grouper, de se buter à ce bloc inerte, de jouer des épaules, des reins, de la croupe, auraient fait pâlir et paraître mièvres les bas-reliefs des temps héroïques.
Mais une odeur véhémente et compliquée, où se fondaient sueurs, épices, peaux de bêtes, fruits, goudron, varech, cafés, herbages, et qu'exaspérait la chaleur, montait à la tête du contemplatif, comme un bouquet supérieur, l'encens agréable au dieu du commerce. Ce parfum, taquinant ses narines, sensibilisait ses autres sens.
Le carillon se remit à chanter. Planant au-dessus de l'eau, il parut à Laurent plus doux, plus tendre encore, lubrifié par une mystérieuse onction.
Les mouettes viraient, leur essor oblique prenait l'air en écharpe. Elles s'approchaient, s'éloignaient, revenaient encore, se livraient à une chorégraphie réglée par les rites élémentaires; tour a tour attirées, par l'eau, la terre et le ciel, jusqu'au moment où ces trois maîtres de l'espace s'embrasaient dans un même bain d'humide et grasse lumière vespérale…
À ce dernier prestige, Laurent se détourna, ébloui, perdant pied, attiré vers l'abîme. Il regarda de nouveau l'équipe du baobab; puis avisa, plus rapproché de lui, un lourd camion attelé d'un cheval énorme, et le voiturier, attendant, à côté, que l'on chargeât son véhicule. Et sur la planche entre le char et le navire, le va-et-vient cadencé des plastiques débardeurs encapuchonnés, ployant le cou, mais non le torse, sous le faix, la croupe pleine modelée sur la poupe même du navire; les jarrets musclés fléchissant très peu à chaque pas; asseyant d'une main la charge sur les omoplates, l'autre poing sur la hanche. Des dieux!
Une pyramide de ballots s'éleva graduellement sur te fardier. Le croc de la grue hydraulique ne cessait de fouiller et de mordre les flancs du transatlantique et d'en retirer des monceaux de marchandises.
Non loin de là, opération contraire, au lieu de rider le ventre du vapeur, on le gavait sans relâche; du charbon tombait dans ses soutes, des sacs et des caisses s'engouffraient dans les profondeurs insatiables de sa cale. Et ses pourvoyeurs suaient à grosses gouttes sans parvenir encore à apaiser sa fringale.
Ces manoeuvres de force accomplies par une élite d'hommes suggéraient à l'observateur la grandeur et l'omnipotence de sa ville natale. Mais elles ne laissaient pas de l'effrayer, de l'intimider.
En ce moment où, enthousiaste, vierge de projets, il demandait de l'intimité, des avances, des effusions aux pierres mêmes de la cité, cet accueil au bord de la rade le froissait par son trop grand éclat.
— Serais-je encore une fois repoussé et tenu à distance? se demandait l'orphelin.
Et voilà que, dans son appareil glorieux, Anvers lui incarna, à son tour, une non moins hautaine et triomphale créature.
Se rendant un soir au théâtre, en grand apparat, sa cousine Gina était tellement éblouissante qu'une impulsion inéluctable le précipita vers elle comme un violent. Mais la radieuse jeune fille prévint ce mouvement d'adoration. Elle se rajusta, écarta, d'un geste distant, le candide idolâtre comme une poussière malpropre, et de sa voix désespérément égale, sans joie, sans même cette lueur de satisfaction que tout hommage, partit-il d'un bas-fond, appelle sur le visage de la femme, elle lui dit: «Mais, laisse- donc, gros benêt, tu vas chiffonner mes volants!»
Oui, sa ville trop belle, trop riche, ce berceau trop vaste pour son nourrisson en imposa ce soir à Laurent.
— Va-t-elle aussi m'écarter, comme un rebut, un indigne? se demandait-il avec angoisse.
Mais comme si l'adorable ville, moins dure, moins cruelle que l'autre, eût lu la détresse du déclassé et tenu à ce que rien ne gâtât l'ivresse de son émancipation, avant que son coeur se fût serré complètement, le ciel enflammé amortissait son éclat trop acerbe et, du même coup, l'eau dans laquelle on semblait avoir fondu des rubis retrouvait son apparence normale. L'atmosphère crépusculaire redevint fluide et tendre; les flots s'ouatèrent d'une brume légère, à l'horizon il n'y eut plus que des rappels roses de l'embrasement furieux qui avait effarouché Paridael.
Ce fut une véritable détente. La ville lui serait donc meilleure, plus pitoyable!
Même les mouvements des débardeurs lui parurent moins surhumains, moins hiératiques. Les ouvriers sur le point de cesser le labeur se surprenaient à respirer et à souffler comme de simples mortels, les bras ballants ou croisés, ou se frottant le front du revers de la manche. Laurent les trouvait tout aussi beaux comme cela, et meilleurs. Au moment de rentrer, de se baigner dans l'intimité du ménage, ils souriaient, anonchalis d'avance, et une langueur leur descendait des reins aux jambes, et leurs étreintes cherchaient des objets moins rugueux et moins inertes.
Laurent remettait pied dans la réalité.
II. LA CASQUETTE
À la recherche du logis des Tilbak, il s'était engagé dans le quartier des Bateliers.
On commençait à allumer les réverbères, lorsqu'il avisa une petite boutique portant pour enseigne: À la Noix de Coco, à l'étalage de laquelle s'amoncelaient les objets les plus disparates; lunettes et boussoles marines, coffres de matelots, chapeaux goudronnés, casquettes de grosse laine, paquets de tabacs anglais et américain enveloppés de papier jaune, tablettes de cavendish ou rôles de tabac à chiquer, canifs, crayons, flacons de parfum, savon de Windsor.
Quelque chose lui disait que c'était là le logis de sa chère Siska. Il n'eut plus de doute en avisant, dans la boutique, une femme occupée à ranger les articles déplacés. Elle tournait le dos à Laurent, et comme la pièce n'était pas encore éclairée, il distinguait à peine sa silhouette, mais avant qu'elle lui eût montré son visage, il l'avait reconnue. Elle alluma les quinquets. Il la voyait en face. C'était la même bonne figure ouverte d'autrefois; elle avait encore ses bandeaux de cheveux crespelés, un peu grisonnants à présent, où les doigts du gamin s'embarrassaient et qu'il tirait sans pitié. Il demeurait en arrêt devant l'étalage, de l'air d'une pratique qui fait son choix et, comme la rue était plus sombre que la boutique, Siska avait plus de peine à le distinguer. De temps en temps, tout en vaquant à la toilette de son magasin, elle lançait au quidam hésitant un regard à la dérobée. Cela ne mordait donc pas? Que fallait-il pour l'amorcer? Pauvre femme! Laurent se demandait si elle vendait beaucoup de ces articles?
Siska, ne comptant plus sur ce client, allait se retirer dans une chambrette au fond du magasin. En poussant la porte, il fit tinter une sonnette, elle se ravisa et vint à lui, avec cet empressement et ce sourire engageant des marchands devant l'acheteur.
De l'air le plus grave, Laurent lui demanda à essayer des casquettes. Elle le dévisagea, tâchant de juger, d'après le reste de son ajustement, quelle coiffure lui agréerait. Cet examen rapide lui donna sans doute une idée assez haute de l'élégance de Paridael, car elle lui montra ce qu'elle «tenait» de plus cher dans ce genre d'articles, des casquettes marines de fantaisie comme en portent les passagers huppés. Mais Laurent demanda à voir des casquettes de paysan, de roulier, d'arrimeur, et feignit de jeter son dévolu sur d'énormes bourrelets en laine brune, à visière et à pompon.
Siska le considéra rapidement, avec méfiance. Un excentrique, pour sûr! ou quelque sujet ayant de bonnes raisons pour se déguiser en dehors du temps de carnaval! Rien de propre en somme. Et elle mit le comble à la joie malicieuse de Laurent — qui épiait son manège du coin de l'oeil, et sans oser la regarder en face de peur de se trahir — en enlevant rapidement le trousseau de clefs laissé sur le tiroir. Laurent eut l'occasion de se rappeler, par la suite, cette velléité de mascarade et cette fantaisie pour la coiffure plébéienne.
Gardant sur la tête un des spécimens les plus tapageurs de l'assortiment, coiffure rogue qui eût fait les délices d'un rôdeur de quai, il lui en demanda le prix. Elle eut alors un air de consternation si amusant, si sincère, qu'il ne parvenait plus à se contenir. Tandis qu'elle lui rendait la monnaie sur un billet de vingt francs, avec la hâte de quelqu'un qui voudrait se débarrasser au plus vite d'un client louche, lui, au contraire, prenait son temps, n'en finissait pas de se mirer et d'ajuster son emplette de la manière la plus impudente et la plus dégagée.
Enfin, les poings sur les hanches il se campa, falot, devant la marchande et la dévisagea obstinément… Et comme, intriguée par ce regard, la bonne femme changeait de couleur, retrouvant dans ses jeux une expression bien connue, Laurent lui sauta brusquement au cou. Avec un cri, elle lui avait déjà ouvert les bras.
— C'est moi, Siska! Moi, Laurent Paridael… votre Lorki…
— Lorki!…, monsieur Laurent! Est-il Dieu possible! s'exclama la bonne âme.
Elle le lâchait et se reculait pour l'admirer, l'étreignait de nouveau, rouge de plaisir et de confusion, et ne cessait de se récrier: «Voyez-vous ce vilain farceur! ce gamin qui me bernait avec tant de sérieux!»
Cependant, aux exclamations de Siska, Vincent était accouru, pas moins agréablement surpris que sa femme. Ils poussèrent Laurent par les épaules, dans leur petite chambre de ménage.
Ce réduit ressemblait furieusement à une cabine. Le jour, une fenêtre aussi étroite qu'une meurtrière y répandait une lumière glauque comme sous-marine. Ses industrieux occupants résolvaient chaque jour le problème d'y faire tenir le plus possible d'êtres et d'objets. Pas un pouce d'espace qui y fût perdu. Cette chambre était enduite d'une couleur brune, jouant l'acajou, ornée de quelques gravures représentant des scènes de voyage; il y avait sur la cheminée un trois-mâts en miniature, voguant à toutes voiles, chef-d'oeuvre confectionné par Tilbak, et quelques-uns de ces grands coquillages dans lesquels, en les appliquant contre l'oreille, on entend mugir l'Océan.
Laurent se trouva mis en présence d'une kyrielle d'enfants de tout âge. On lui présenta d'abord Henriette, une accorte ménagère. Un visage ovale, allongé sans disgrâce, des yeux bleus étonnamment doux, pour ainsi dire lactés, des boucles blondes, une physionomie reposée et confiante; toute la personne embaumait la candeur primordiale et la foncière pureté.
L'existence pour Siska de cette adolescente héritière ne laissait pas d'intriguer Laurent. Devinant qu'il supputait les années écoulées depuis leur mariage, Vincent profila d'une sortie de la fillette pour lui dire à l'oreille, avec un coup de coude et le bon rire franc et luron, et le clin d'oeil dont l'homme du peuple accompagne généralement ses gaillardises:
— Dame! monsieur Laurent! Lorsque Siska vous avait mis coucher, il nous fallait bien passer le temps… La mijaurée ne m'allongeait des claques et ne me tenait à distance que devant vous.
Et Laurent se rappela certaine maladie mystérieuse de la servante, et aussi avec quelle joie et quelle bonté Jacques Paridael la vit revenir après une villégiature d'un mois.
Après Henriette venait Félix, un membru noiraud de quatorze ans ressemblant au père, et que Door Bergmans avait engagé comme saute-ruisseau et «garçon de courses», puis Pierket, un délicieux garçonnet de douze ans, aux cheveux blonds comme sa mère et sa grande soeur, mais avec les vifs yeux bruns et le teint un peu ambré de son père et de Félix; et Lusse, une bambine de six ans à peine — la miniature de sa mère.
Que de confidences et d'épanchements! Laurent raconta aux Tilbak ce qui s'était passé depuis le renvoi de Vincent, mais une pudeur l'empêcha de parler de Gina. Il n'était pas sûr de la détester autant qu'il l'aurait voulu. Ne venait-il pas de l'évoquer au bord de l'Escaut?
Sollicité par son élément favori, mais forcé de renoncer à la navigation hauturière et même au cabotage, Vincent cumulait les fonctions de marinier, passeur et conducteur d'allèges; il conduisait aussi jusqu'au bas de la rivière, les «commis de rivière», envoyés parles trafiquants à la rencontre des navires signalés au pilotage.