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La Mort

CHAPITRE X LES DEUX ASPECTS DE L'INFINI

Reading edition

I

Portons-y nos pensées. Le problème déborde l'humanité et embrasse toutes choses. On peut, je crois, envisager l'infini sous deux aspects bien distincts. Voyons le premier de ceux-ci. Nous sommes plongés dans un Univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace. Il ne peut avancer ni reculer. Il n'a pas d'origine. Il n'a jamais commencé comme il ne finira jamais. Il a derrière lui autant de myriades d'années qu'il en découvre devant lui. Il est depuis toujours au centre sans bornes des jours. Il ne saurait avoir un but, car s'il en avait un, il l'eût atteint dans l'infini des ans qui nous précède; d'ailleurs ce but se trouverait hors de lui, et s'il y avait quelque chose hors de lui il serait borné par cette chose et cesserait d'être l'infini. Il ne va pas vers quelque chose, car il y serait arrivé; par conséquent, tout ce que font les mondes dans son sein, tout ce que nous y faisons nous-mêmes, ne peut avoir sur lui nulle influence. Tout ce qu'il fera, il l'a fait. Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire. S'il n'a pas de pensée, il n'en acquerra point. S'il en a une, elle est depuis toujours à son apogée et y demeurera, immuable, immobile. Il est aussi jeune qu'il le fut et aussi vieux qu'il le sera. Il a tenté dans le passé tous les efforts et toutes les expériences qu'il tentera dans l'avenir; et, toutes les combinaisons possibles étant épuisées depuis ce que nous ne pouvons même pas appeler l'origine, il ne semble pas que ce qui n'a pas eu lieu dans l'éternité qui s'étend avant notre naissance se puisse produire dans celle qui suivra notre mort. S'il n'a pas pris conscience, il ne la prendra jamais, s'il ne sait ce qu'il veut, il l'ignorera sans espoir, sachant tout ou ne sachant rien et se trouvant aussi près de sa fin que de son commencement.

C'est la pensée la plus noire que puisse atteindre l'homme. Je ne crois pas qu'on l'ait jusqu'ici suffisamment approfondie. Si elle était vraiment irréfutable,—et l'on peut soutenir qu'elle l'est,—si elle renfermait réellement le mot suprême de la grande énigme, il serait presque impossible de vivre dans son ombre. Seule la certitude que nos conceptions du temps et de l'espace sont illusoires et absurdes, peut éclairer l'abîme où sombrerait toute espérance.

II

Cet Univers ainsi conçu serait sinon intelligible, du moins acceptable à notre raison; mais en lui flottent des milliards de mondes bornés par l'espace et le temps. Ils naissent, meurent et renaissent. Ils font partie du tout, et l'on voit donc qu'il y a des parties de ce qui n'a commencement ni fin, qui commencent et finissent. Nous ne connaissons même que ces parties, et elles sont en nombre tellement infini qu'à nos yeux elles occupent tout l'infini. Ce qui ne va nulle part est plein de ce qui semble aller vers quelque chose. Ce qui sait ce qu'il veut depuis toujours ou jamais ne l'apprendra, paraît faire éternellement des expériences plus ou moins malheureuses. Où veut-il en venir, lui qui est arrivé? Tout ce que nous découvrons dans ce qui ne saurait avoir un but a l'air d'en poursuivre un avec une ardeur inconcevable; et l'esprit qui anime ce que nous voyons dans ce qui devrait tout savoir et se posséder paraît tout ignorer et se chercher sans trêve. Ainsi tout ce qui tombe sous nos sens dans l'infini contrarie ce que notre raison est obligée de lui prêter. A mesure que nous l'approfondissons, nous comprenons davantage la profondeur de notre incompréhension, et plus nous nous efforçons de pénétrer les deux incompréhensibles qui s'affrontent, plus ils se contredisent.

III

Que deviendrons-nous dans tout cet inintelligible? Quitterons-nous le fini que nous habitons pour être engloutis dans l'un ou l'autre infini? En d'autres termes, finirons-nous par nous confondre avec l'infini que conçoit notre raison ou demeurerons-nous éternellement dans celui que voient nos yeux, c'est-à-dire en des mondes sans nombre, changeants et éphémères? Ne sortirons-nous jamais de ces mondes qui semblent devoir éternellement mourir et renaître, pour entrer enfin dans ce qui de toute éternité n'a pu naître ni mourir et existe sans avenir comme sans passé? Échapperons-nous quelque jour, avec tout ce qui nous environne, aux expériences malheureuses, pour pénétrer enfin dans la paix, la sagesse, la conscience immuable et sans limite, ou dans l'inconscience sans espoir? Aurons-nous le sort que prévoient nos sens ou celui qu'exige notre intelligence? Ou bien sens et intelligence ne sont-ils qu'illusions, petits outils, vaines armes d'une heure qui ne furent jamais destinés à scruter ou braver l'Univers? S'il y a vraiment contradiction, est-il sage de s'y arrêter et de juger impossible ce que nous ne comprenons point, vu que nous ne comprenons presque rien? La vérité n'est-elle pas à d'incommensurables distances de ces contrariétés qui nous paraissent énormes et irréductibles, et sans doute n'ont pas plus d'importance que la pluie qui tombe sur la mer?

IV

Mais même à notre pauvre entendement de ce jour, la contradiction entre l'infini de notre raison et celui de nos sens est peut-être plus apparente que réelle. Quand nous disons que dans un Univers qui existe de toute éternité, toutes les expériences, toutes les combinaisons possibles ont été faites, quand nous affirmons qu'il n'y a nulle chance pour qu'ait lieu dans l'innombrable avenir ce qui n'eut pas lieu dans l'innombrable passé, notre imagination accorde peut-être à l'infini du temps une prépondérance qu'il ne peut posséder. En vérité, tout ce que contient l'infini doit être aussi infini que le temps dont il dispose; et les hasards, rencontres et combinaisons qui s'y trouvent n'ont pas été épuisés dans l'éternité qui nous a précédés, non plus qu'ils ne sauraient l'être en celle qui nous suivra. L'infini du temps n'est pas plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les événements, les forces, les chances, les causes, les effets, les phénomènes, les mélanges, les combinaisons, les coïncidences, les harmonies, les unions, les possibilités, les vies, y sont représentés par des numéros innombrables qui remplissent entièrement un abîme sans fond ni bords où ils sont agités depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui n'eut pas d'origine; où ils seront remués jusqu'à la fin d'un monde qui n'aura pas de fin… Il n'y a donc point d'apogée, d'immobile ni d'immuable. Il est probable que l'Univers se cherche et se découvre chaque jour, qu'il n'a pas pris entièrement conscience et ignore encore ce qu'il veut. Il est possible que son idéal soit encore voilé par l'ombre de son immensité; il est également possible que les expériences et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix desquels tous ceux que nous voyons par les nuits étoilées ne sont qu'une pincée de poudre d'or, au creux de l'Océan. Enfin, si l'un est vrai, il l'est également que nous-mêmes ou ce qu'il en demeurera, il n'importe, profiterons quelque jour de ces expériences et de ces hasards. Ce qui n'advint pas encore, peut soudain survenir; et le meilleur état, ainsi que la sagesse suprême qui le reconnaîtront et le sauront fixer, sont peut-être prêts à jaillir du choc des circonstances. Il ne serait nullement étonnant que la conscience de l'Univers, pour se former, n'eût pas encore rencontré le concours de chances nécessaires, et que la pensée humaine appuyât l'une de ces chances décisives. Il y a là un espoir. Si petit que paraisse l'homme et sa pensée, il a exactement la valeur des plus énormes forces qu'ils puissent imaginer, vu que rien n'est grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure; et notre corps atteindrait la taille de tous les mondes qu'aperçoivent nos yeux, qu'il aurait au regard de l'Univers le même poids et la même importance qu'aujourd'hui. Seule la pensée occupe peut-être dans l'infini un espace que les comparaisons ne réduisent pas à rien.

V

Au reste, s'il faut tout dire, quitte à se contredire sans cesse et sans pudeur dans les ténèbres; et pour en revenir à la première hypothèse, cette idée de progrès possible, il est fort probable que c'est encore une de ces maladies puériles de notre cerveau qui nous empêchent de voir ce qui est. Il est tout aussi vraisemblable, nous l'avons constaté plus haut, qu'il n'y eut, qu'il n'y aura jamais aucun progrès, puisqu'il ne saurait y avoir de but. Tout au plus pourra-t-il se produire quelques combinaisons éphémères qui, à nos pauvres yeux, sembleront plus heureuses ou plus belles que d'autres. C'est ainsi que nous trouvons que l'or est plus beau que la boue de la rue, ou la fleur d'un magnifique jardin plus heureuse que le caillou au fond de l'égout; mais tout cela, évidemment, n'a aucune importance, ne répond à aucune réalité et ne prouve pas grand'chose.

Plus on y réfléchit, plus s'affirme l'infirmité de notre intelligence qui ne parvient pas à concilier l'idée le progrès et même l'idée d'expériences avec l'idée suprême de l'infini. Bien que, sous nos yeux, la nature se répète sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des milliers d'années, les mêmes arbres et les mêmes animaux, nous n'arrivons pas à comprendre pourquoi l'Univers recommence indéfiniment des expériences qui furent faites des milliards de fois. Il est inévitable que dans les innombrables combinaisons qui se firent et se font dans le temps sans limites et l'espace sans rives, il y eut, il y a encore des millions de planètes et par conséquent des millions d'humanités exactement semblables à la nôtre, à côté de myriades d'autres qui en diffèrent plus ou moins. Ne nous disons pas qu'il faudrait un inimaginable concours de circonstances pour reproduire un globe en tout pareil à notre terre. Ne perdons pas de vue que nous sommes dans l'infini; et que ce concours inimaginable doit nécessairement avoir lieu dans l'innombrable que l'on ne peut imaginer. S'il faut des milliers de milliards de cas pour que deux traits coïncident, ces milliers de milliards n'encombreront pas plus l'infini que ne ferait un cas unique. Mettez un nombre infini de mondes dans un nombre infini de circonstances infiniment diverses, il s'en présentera toujours un nombre infini pour lesquels ces circonstances se trouveront pareilles; sinon nous poserions des bornes à notre idée de l'Univers qui du coup deviendrait encore plus incompréhensible. Dès que nous insistons suffisamment sur cette pensée, nous arrivons nécessairement à de telles conclusions. Si jusqu'ici elles ne nous frappèrent point, c'est que nous n'allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre imagination n'est que le commencement de la réalité et ne nous donne qu'un petit Univers purement humain qui, si vaste qu'il paraisse, danse comme une pomme sur la mer, dans l'Univers réel. Je le répète, si nous n'admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au nôtre, malgré des milliards de chances contraires, ont toujours existé et existent encore aujourd'hui, nous sapons par les fondements la seule conception possible de l'Univers ou de l'infini.

VI

Or, ces millions d'humanités exactement pareilles, qui depuis toujours souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment se fait-il que nous n'en profitions en rien, que toutes leurs expériences, toutes leurs écoles, n'aient eu aucune influence sur nos débuts et que tout soit sans cesse à refaire et à recommencer?

On le voit, les deux hypothèses se balancent. Il est bon d'acquérir peu à peu l'habitude de ne rien comprendre. Il nous reste la faculté de choisir la moins noire ou de nous persuader que les ténèbres de l'autre ne se trouvent que dans notre cerveau. Comme l'a dit l'étrange visionnaire William Blake, «Il n'est pas possible à la pensée de connaître plus grand qu'elle-même». Ajoutons qu'il ne lui est pas possible de connaître autre chose qu'elle-même. Ce que nous ignorons serait suffisant pour recréer le monde; et ce que nous savons ne peut prolonger d'un instant la vie d'une mouche. Qui sait si notre principal tort n'est pas de croire qu'une intelligence, fût-ce une intelligence des millions de fois plus vaste que la nôtre, dirige l'Univers? C'est peut-être une force d'une tout autre mature; une force qui diffère autant de celle dont se glorifie notre cerveau, que l'électricité, par exemple, diffère du vent qui souffle sur la route. C'est pourquoi il est assez probable que notre pensée, si puissante qu'elle devienne, tâtonnera toujours dans le mystère. S'il est certain que tout ce qui se trouve en nous doit se trouver dans la nature, puisque tout nous vient d'elle, si la pensée et toutes les logiques qu'elle a mises au point culminant de notre être, dirigent ou semblent diriger tous les actes de notre vie, il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas dans l'Univers une force très supérieure à la pensée, une force n'ayant avec celle-ci aucun rapport imaginable, qui anime et gouverne toutes choses selon d'autres lois, et dont on ne trouve en nous que des traces presque insaisissables, de même qu'on ne trouve dans les plantes ou les minéraux que des traces presque insaisissables de pensée.

En tout cas, il n'y a pas là de quoi perdre courage. C'est nécessairement l'illusion humaine du mal, du laid, de l'inutile et de l'impossible qui a tort. Il faut attendre non point que l'Univers se transforme, mais que notre intelligence s'épanouisse ou prenne part à l'autre force; et entretenir notre confiance en un monde qui ignore nos notions de but et de progrès parce qu'il a sans doute des idées dont nous n'avons nulle idée et qui, au surplus, ne saurait se vouloir du mal à lui-même.

VII

Ce sont là spéculations assez vaines, dira-t-on volontiers. Qu'importe au fond l'idée que nous nous faisons de ces choses qui appartiennent à l'inconnaissable; puisque l'inconnaissable, fussions-nous mille fois plus intelligents, nous étant à jamais fermé, l'idée que nous nous en faisons n'aura jamais aucune valeur. Il est vrai; mais il y a des degrés dans l'ignorance de l'inconnaissable, et chacun de ces degrés marque une conquête de l'intelligence. Apprécier de plus en plus complètement l'étendue de ce qu'il ignore est tout ce que le savoir de l'homme peut espérer. Notre idée de l'inconnaissable fut et sera toujours sans valeur, je l'accorde, mais elle n'en est et n'en demeurera pas moins l'idée la plus importante de l'espèce humaine. Toute notre morale, tout ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre existence fut toujours fondé sur cette idée sans valeur véritable. Aujourd'hui comme hier, encore qu'il soit possible de reconnaître plus clairement qu'elle ne saurait avoir de réelle valeur, si incomplète, si relative qu'elle demeure, il est nécessaire de la porter aussi haut, aussi loin que l'on peut. Elle seule crée la seule atmosphère où puisse vivre le meilleur de nous-mêmes. Oui, c'est l'inconnaissable où nous n'entrerons point; mais ce n'est pas une raison pour se dire: «Je ferme toutes les portes et toutes les fenêtres; je ne m'occupe plus de rien que des choses dont mon intelligence de tous les jours peut faire entièrement le tour. Ces choses seules auront le droit d'agir sur mes actes et sur mes pensées.» Où irions-nous ainsi? De quelles choses mon intelligence peut-elle faire le tour? En est-il une en ce monde qui ne tienne à tout l'inconcevable? Puisqu'il n'y a nul moyen d'éliminer celui-ci, il est raisonnable et salutaire d'en tirer le meilleur parti possible et pour cela de l'imaginer aussi prodigieusement vaste que l'on peut. Le plus grave reproche qu'on puisse faire aux religions positives et notamment au christianisme, c'est qu'elles ont trop souvent, sinon en théorie, tout au moins en pratique, favorisé ce rétrécissement du mystère de l'Univers. En l'étendant, nous étendons l'espace où se mouvra notre pensée. Il est pour nous ce que nous le faisons; formons-le donc de tout ce que nous pouvons atteindre à l'horizon de nous-mêmes. Quant à lui, nous ne l'atteindrons jamais, c'est entendu; mais nous avons bien plus de chance de nous en rapprocher en lui faisant face, en allant où il nous attire, qu'en lui tournant le dos pour revenir où nous savons bien qu'il n'est plus. Ce n'est pas en diminuant nos pensées que nous diminuerons la distance qui nous sépare des dernières vérités; c'est en les grandissant le plus possible que nous avons la certitude de nous tromper le moins possible. Et plus s'élève notre idée de l'infini, plus s'allège et se purifie l'atmosphère spirituelle dans laquelle nous vivons, plus s'amplifie et s'approfondit l'horizon sur lequel se détachent nos pensées et nos sentiments qui se nourrissent de cet horizon qu'ils animent. «Perpétuellement édifier des idées qui requièrent le suprême effort de nos facultés, a dit Herbert Spencer, et perpétuellement reconnaître que ces idées doivent être abandonnées comme imaginations futiles, nous montre mieux que ne le ferait tout autre moyen, la grandeur de ce que nous tentons vainement de saisir. En cherchant continuellement à connaître et en étant continuellement rejeté en arrière avec la conviction de plus en plus profonde de l'impossibilité de connaître, nous entretenons vivante la conscience que c'est à la fois notre plus haute sagesse et notre plus haut devoir de regarder comme Inconnaissable ce par quoi existent toutes choses.»

VIII

Quelle que soit la vérité dernière, que nous admettions l'infini abstrait, absolu et parfait, l'infini immobile, immuable, arrivé et qui sait tout, où tend notre raison; ou que nous préférions celui que nous offre le témoignage, ici-bas irrécusable de nos sens, l'infini qui se cherche, évolue et ne s'est pas encore fixé; ce qu'avant tout il nous importe d'y prévoir, c'est notre sort qui, d'ailleurs, dans l'un et l'autre cas, doit se confondre avec cet infini même.

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