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La Mort

CHAPITRE IX LE SORT DE LA CONSCIENCE

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I

Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d'aller seuls par delà le tombeau. Il semble donc, pour revenir à l'hypothèse que nous examinions avant ces digressions nécessaires, que la survivance avec notre conscience actuelle soit à peu près aussi impossible et incompréhensible que l'anéantissement. Au surplus, fût-elle admissible, elle ne saurait être redoutable. Il est certain que le corps disparaissant, toutes les souffrances physiques disparaîtront en même temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu'il n'a plus. Avec elles s'en ira du même pas tout ce que nous appelons souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes, à les bien examiner, naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même ni par lui-même. Affections méconnues, amours brisées, déceptions, impuissances, désespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquièrent l'aiguillon qui l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa douleur propre, qui est la douleur de ne point connaître, libéré de sa chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est possible qu'il s'attriste encore aux peines de ceux qu'il a laissés sur cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces peines sembleront si brèves qu'il n'en saisira pas la durée; et, sachant ce qu'elles sont, et sachant où elles mènent, il n'en verra plus la rigueur.

L'esprit est insensible à tout ce qui n'est pas le bonheur. Il n'est fait que pour la joie infinie qui est la joie de connaître et de comprendre. Il ne peut s'affliger qu'en apercevant ses limites; mais apercevoir ses limites, quand on n'est plus lié par l'espace et le temps, c'est déjà les outrepasser.

II

Maintenant, il s'agit de savoir si cet esprit, à l'abri de toute douleur, demeurera lui-même, se sentira et se reconnaîtra au sein de l'infini et jusqu'à quel point il importe qu'il s'y reconnaisse. Nous voilà devant les problèmes de la survivance sans conscience ou de la survivance avec une conscience différente de celle d'aujourd'hui.

La survivance sans conscience semble d'abord la plus probable. Au point de vue des maux ou des biens qui nous attendent de l'autre côté de la tombe, elle équivaut à l'anéantissement. Il est donc loisible, à ceux qui préfèrent la solution la plus facile et la plus conforme à l'état présent de la pensée humaine, de borner là leur inquiétude. Ils n'ont rien à redouter; car toute crainte, s'il en restait quelqu'une, bien examinée, se fleurirait d'espoirs. Le corps se dissout et ne peut plus souffrir; la pensée, séparée de la source des joies et des peines, s'éteint, se disperse et se perd dans l'obscurité sans limites; et c'est le grand repos si souvent imploré, le sommeil sans mesure, sans réveil et sans rêve.

Mais ce n'est là qu'une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent de survivance sans conscience, si on les pousse, on s'aperçoit qu'ils n'entendent que leur conscience actuelle; car l'homme n'en conçoit point d'autre, et nous venons de voir qu'il est à peu près impossible qu'une telle conscience se maintienne dans l'infini.

A moins qu'ils ne veuillent nier toute espèce de conscience, même celle de l'Univers dans laquelle tombera la leur. Mais c'est trancher bien promptement et bien aveuglément, d'un coup d'épée dans la nuit, la question la plus haute et la plus mystérieuse qui se puisse dresser dans le cerveau d'un homme.

III

Il est évident que du fond de notre pensée bornée de toutes parts, nous ne pourrons jamais nous faire la moindre idée de la conscience de l'infini. Il y a même entre les deux termes: conscience et infini, une antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu'il peut concevoir de plus défini dans le fini; la conscience c'est proprement le fini qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître et tâter ses limites les plus étroites, afin d'en jouir le plus étroitement possible. D'autre part, il nous est impossible de séparer l'idée d'intelligence de l'idée de conscience. Toute intelligence qui ne paraît pas apte à se transformer en conscience devient pour nous un phénomène mystérieux auquel nous donnons des noms plus mystérieux encore, pour ne pas avouer que nous n'y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n'est qu'un point dans l'espace, nous voyons qu'à tous les degrés de la vie (rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux du monde des insectes) se dépense une somme d'intelligence telle que notre intelligence humaine ne peut même pas songer à l'évaluer. Tout ce qui existe, et l'homme tout le premier, puise sans cesse à même ce réservoir inépuisable. Nous sommes donc invinciblement portés à nous demander si cette intelligence universelle n'est pas l'émanation d'une conscience infinie, ou ne doit pas, tôt ou tard, en élaborer une. Et nous voilà ballottés entre deux impossibilités irréductibles. Le plus probable, c'est qu'ici encore nous jugeons tout des plaines basses de notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous n'apercevons que l'intelligence et la conscience, extrême pointe de la pensée; et nous en inférons qu'aux sommets de toutes les vies, il ne saurait y avoir autre chose qu'intelligence et conscience; alors qu'elles n'occupent peut-être, dans la hiérarchie des possibilités spirituelles ou autres, qu'une place inférieure.

IV

La survivance absolument dénuée de conscience ne serait donc possible que si l'on niait la conscience de l'Univers. Dès qu'on admet celle-ci, sous quelque forme que ce soit, nous y devons prendre part; et la question se confond jusqu'à un certain point avec celle de la conscience plus ou moins modifiée. Il n'y a, pour l'instant, nul espoir de la résoudre; mais il est permis d'en tâter les ténèbres dont l'épaisseur n'est peut-être pas égale sur tous les points.

Ici commence la pleine mer. Ici commence l'admirable aventure, la seule qui soit égale à la curiosité humaine, la seule qui s'élève aussi haut que son plus haut désir. Accoutumons-nous à considérer la mort comme une forme de vie que nous ne comprenons pas encore; apprenons à la voir du même œil que la naissance, et l'attente bienheureuse qui salue celle-ci suivra bientôt notre pensée pour s'asseoir avec elle sur les marches du tombeau. Supposez que l'enfant, dans le sein de sa mère, soit doué de quelque conscience; que des jumeaux, par exemple, y puissent d'une façon obscure, échanger leurs impressions et se communiquer leurs craintes et leurs espérances. N'ayant jamais connu que les tièdes ombres maternelles, ils ne s'y sentiraient pas à l'étroit ni malheureux. Ils n'auraient probablement d'autre idée que de prolonger le plus longtemps possible cette vie d'abondance sans soucis et de sommeil sans surprises. Mais si, comme nous savons que nous devons mourir, ils n'ignoraient pas qu'ils doivent naître, c'est-à-dire quitter brusquement l'abri de ces douces ténèbres, abandonner sans retour cette existence captive mais paisible, pour être précipités dans un monde absolument différent, inimaginable et sans bornes, quelles ne seraient point leurs inquiétudes et leurs épouvantes! Il n'y a cependant aucune raison pour que nos inquiétudes et nos épouvantes soient plus justifiées et moins ridicules. Le caractère, l'esprit, les intentions, la bienveillance ou l'indifférence de l'inconnu auquel nous sommes soumis, ne se transforment point de notre naissance à notre mort. Nous demeurons toujours dans le même infini, dans le même Univers. Il est tout à fait raisonnable et légitime de se persuader que la tombe n'est pas plus redoutable que le berceau. Il serait même légitime et raisonnable de n'accepter le berceau qu'en faveur de la tombe. Si, avant que de naître, il nous était permis de choisir entre le grand repos du néant et une vie que ne terminerait point l'heure magnifique de la mort, qui de nous, sachant ce qu'il devrait savoir, admettrait l'inquiétant inconnu d'une existence qui n'aboutirait pas au rassurant mystère de sa fin? Qui de nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de chose, s'il ne savait qu'il est nécessaire d'y entrer pour être à même d'en sortir et d'en apprendre davantage? Le meilleur de la vie, c'est qu'elle nous prépare cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin qui nous mène à l'issue féerique et dans cet incomparable mystère où malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons perdu l'organe qui les élaborait; où le pire qui nous puisse advenir, c'est le sommeil sans rêves que nous comptons au nombre des plus grands bienfaits de la terre, où enfin il est presque inimaginable qu'une pensée ne survive pour se mêler à la substance de l'Univers; c'est-à-dire à l'infini qui, s'il n'est pas une mer d'indifférence, ne saurait être qu'un océan de joie.

V

Avant de sonder cet océan, faisons remarquer à ceux qui aspirent à maintenir leur moi, qu'ils exigent les souffrances qu'ils redoutent. Qui dit moi, dit limites. Le moi ne peut subsister qu'autant qu'il soit séparé de ce qui l'entoure. Plus le moi sera fort, plus ses limites seront étroites et plus sera nette la séparation. Plus aussi elle sera pénible, car l'esprit, s'il demeure tel que nous le connaissons,—et nous ne sommes pas à même de l'imaginer différent,—n'aura pas plus tôt vu ses limites qu'il les voudra franchir; et plus il se sentira séparé, plus il aura désir de se joindre à ce qui est hors de lui. Il y aura donc lutte éternelle entre son existence et ses aspirations. Et vraiment il n'aurait de rien servi de naître et de mourir pour n'aboutir qu'à ces combats sans issue. N'est-ce pas encore une preuve que notre moi, tel que nous le concevons, ne saurait subsister dans l'infini où il faut qu'il aille puisqu'il ne peut aller ailleurs? Il importe donc de nous dégager d'imaginations qui n'émanent que de notre corps, comme les vapeurs qui nous voilent le jour n'émanent que des lieux bas. Pascal l'a dit une fois pour toutes: «Le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini.»

VI

D'autre part,—car il faut tout dire, remuer les ténèbres contraires que l'on croit le plus proches de la vérité et n'avoir aucune préférence,—d'autre part, on peut accorder à ceux qui tiennent à demeurer eux-mêmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survécût pour les recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les sépare plus.

S'il paraît impossible que quelque chose, mouvement, vibration, radiation, s'arrête ou disparaisse, pourquoi donc la pensée se perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d'une assez puissante pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s'accroître de tout ce qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura plus de fond, comme l'autre moi, sur cette terre, se nourrissait et s'accroissait de tout ce qu'il y rencontrait. Puisque nous avons su acquérir notre conscience présente, pourquoi nous serait-il impossible d'en acquérir une autre? Car ce moi qui nous est si cher et que nous croyons posséder, il ne s'est pas fait en un jour; ce qu'il est à présent, il ne l'était pas à l'heure de notre naissance. Il y est entré bien plus de hasard que de volonté et bien plus de substance étrangère qu'il ne s'y trouvait de substance innée. Il n'est qu'une longue suite d'acquisitions et de transformations dont nous ne tenons compte qu'à partir de l'éveil de notre mémoire; et son noyau dont nous ignorons la nature est peut-être plus immatériel et moins consistant qu'une pensée. Si le milieu nouveau où nous entrons au sortir du sein de notre mère nous transforme à tel point qu'il n'y a pour ainsi dire aucun rapport entre l'embryon que nous avons été et l'homme que nous sommes devenus, n'est-il pas à penser que le milieu bien plus nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fécond où nous repénétrons au sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien admettre que notre être spirituel, délivré de son corps, s'il ne se mêle pas d'emblée à l'infini, s'y développe peu à peu, y choisisse sa substance et, n'étant plus entravé par l'espace et le temps, ne finisse point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts désirs d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort possible que nos meilleures pensées nous accueillent sur l'autre rive, et que la qualité de notre intelligence détermine celle de l'infini qui se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothèses sont permises et toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le malheur ne peut plus nous répondre. Il ne trouve plus place dans l'imagination humaine qui explore méthodiquement l'avenir. Et quelle que soit la force qui nous survive et préside à notre existence dans l'autre monde, cette existence, à supposer le pire, ne saurait être moins grande ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura d'autre carrière que l'infini; et l'infini n'est rien, s'il n'est point la félicité. En tout cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment étroit, avare, obscur et douloureux de notre destinée.

VII

Nous avons dit que la douleur propre de l'esprit est la douleur de ne pas connaître ou de ne pas comprendre, qui renferme la douleur de ne pas pouvoir; car qui connaît les causes suprêmes, n'étant plus paralysé par la matière, se confond et agit avec elles; et qui comprend finit par approuver, sinon l'Univers serait une erreur, ce qui n'est pas possible; une erreur infinie n'étant pas concevable. Je ne crois pas qu'on puisse imaginer une autre douleur de la pensée pure. La seule qui avant réflexion paraisse admissible et qui ne serait en tout cas qu'éphémère, naîtrait au spectacle des peines et des misères qui demeurent sur la terre quittée. Mais cette douleur, au fond, ne serait qu'un aspect et un moment insignifiant de la douleur de ne pas pouvoir ou de ne pas comprendre. Quant à celle-ci, bien qu'elle se trouve non seulement hors du domaine de notre intelligence, mais encore à d'infranchissables distances de notre imagination, on en peut dire qu'elle ne serait intolérable que si elle était sans espoir; il faudrait que l'Univers renonçât à se connaître ou admît en lui un objet qui y demeurât à jamais étranger. Ou la pensée n'apercevra pas ses limites et, partant, n'en souffrira point, ou elle les outrepassera à mesure qu'elle les apercevra; car, comment l'Univers aurait-il des parties éternellement condamnées à ne point faire partie de lui-même et de sa connaissance? En sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas comprendre, à supposer qu'il existe un instant, ne finisse par se confondre avec l'état de l'infini, qui, s'il n'est pas le bonheur tel que nous l'entendons, ne saurait être qu'une indifférence plus haute et plus pure que la joie.

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