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La maison d'un artiste, Tome 1

CABINET DE TRAVAIL (continued 2)

Reading edition

Le catalogue de tableaux précieux, miniatures, gouaches... de M. Blondel de Gagny (1776), vente où repassaient le Murillo, le Rembrandt, le Teniers, le Wouwermans de la comtesse de Verrue.

Le catalogue de tableaux, dessins précieux, vases de marbre et de bronze, porcelaines de premier choix, ouvrages du célèbre Boule... qui composent le cabinet de M. Randon de Boisset (1777). C'est le catalogue d'un financier de goût, aux achats conseillés par Boucher, Greuze, Hubert-Robert, et où les plus beaux tableaux flamands et français voisinaient avec des marbres les plus rares de l'Italie, et où posaient, sur les plus parfaits meubles de Boule, des porcelaines de la première qualité coloriée, comme les collectionneurs n'en avaient pas vu passer en vente depuis trente-cinq ans.

Le catalogue de tableaux italiens, français, hollandais... dont la vente se fera le lundi 17 février 1777 et jours suivants, à trois heures de relevée, rue Saint-Honoré, hôtel d'Aligre. Cette vente anonyme est la vente faite par Mme Du Barry, dans les premiers embarras d'argent de sa disgrâce, et dont nous avons raconté les détails dans son histoire[73]. Parmi les tableaux importants livrés aux enchères, signalons un tout petit tableau (H. 6 p., L. 10 p.) de Gabriel de Saint-Aubin, représentant un peintre dessinant un modèle de femme nue, couchée sur un canapé, sujet que le petit maître a gravé lui-même à l'eau-forte de sa pointe la plus spirituelle. Il serait intéressant de retrouver ce tableautin, qui fixerait sur le faire à l'huile de ce gribouilleur de génie à l'aquarelle, et dont on ne possède pas une peinture de genre authentique.

Le catalogue de tableaux, dessins, terres cuites... de monseigneur le prince de Conti (1777), immense et splendide collection dont les tableaux montaient à 897,985;—les peintures à gouache et miniatures, à 14,446;—les dessins à 39,472;—les terres cuites et vases de bronze, à 29,509;—les pierres fines et bagues, à 39,365;—les médailles antiques, à 6,681;—les bijoux, a 26,466: total, 1,053,944.

Le catalogue de tableaux et dessins originaux... de feu M. Natoire (1778) qui consistait en quelques spirituelles peintures de Watteau, Boucher, Subleyras, Fragonard, Hubert-Robert, et une suite de compositions et d'études de l'ancien directeur de l'Académie de Rome.

Le catalogue de tableaux originaux... de Mme *** (Mme de Cossé), 1778, vente où passait le petit modèle des chevaux Pégases des Tuileries.

Le catalogue de tableaux, sculptures en marbre, bronze, plomb doré... provenant de la succession de feu M. l'abbé Terray, ministre d'État (1778), dont la préface dit: «L'amateur qui avoit formé ce cabinet, vouloit encourager les artistes ses contemporains, et, sans refuser son admiration aux ouvrages des anciens, contribuer, autant qu'il le pouvoit, à la splendeur des arts en France.»

Le catalogue d'une collection de dessins choisis de maîtres célèbres des écoles italienne, flamande et française... de feu M. d'Argenville (1779), collection de dessins qui passait pour la plus capitale après celle de M. Mariette.

Le catalogue d'une belle collection de tableaux originaux... composant le cabinet de M. *** (M. Trouart), contrôleur des bâtiments du Roi (1779), où se trouvait cataloguée l'esquisse terminée du sacrifice de «Callirhoë» de Fragonard et des terres cuites de Clodion, la Rue, Houdon.

Le catalogue de quelques tableaux et dessins et d'une nombreuse collection d'estampes... du sieur Joullain (1779), un des marchands et experts célèbres du temps.

Le catalogue raisonné de tableaux... de M. Poullain, receveur général des domaines du Roi (1780), nombreuse collection formée de tableaux provenant des cabinets Montmartel, prince de Conti, Randon de Boisset, Blondel de Gagny.

Le catalogue des tableaux et dessins précieux qui composent le cabinet de M. de Sireul (1781), cabinet presque exclusivement composé de dessins de Boucher, et qui valait à cette collection le nom de Portefeuille de M. Boucher.

Le catalogue des différents objets de curiosité dans les sciences et arts qui composaient le cabinet de feu M. le marquis de Menars (1781). Cette vente du frère et de l'héritier de Mme de Pompadour est la vraie vente de la favorite, et où passe, mêlé à quelques beaux tableaux acquis par son frère, tout le mobilier d'art de la virtuose et de la curieuse[74].

Le catalogue de tableaux... après le décès de Mme Lancret (1781), rare petit catalogue qui contenait 21 numéros de tableaux du Maître, et dont le plus cher, «la Réception d'un cordon bleu», auquel on joignait encore un «Louis XV tenant un lit de justice», se vendait 299 livres. Avec ces tableaux s'adjugeait un millier de dessins, par lots de 40, de 60, qui allaient de 3 à 6 livres.

Le catalogue de vases, colonnes, tables de marbres rares, figures de bronze, meubles précieux... du duc d'Aumont, catalogue orné de trente planches (1782). Là est décrit le mobilier du xviiie siècle, où peut-être s'unit le plus fastueusement à la richesse et à la rareté des matières le précieux du travail, où le bronze doré s'associe aux plus beaux marbres tirés des anciens monuments de Rome, un mobilier, qui n'a de rival dans le passé que celui de la duchesse de Mazarin, et qui contient à la fois d'incomparables tables de marbre et de porphyre, un choix de porcelaines d'ancien bleu et blanc de la Chine provenant du cabinet de Mgr le Dauphin, fils de Louis XIV, une réunion unique de lustres, de lanternes, de bras ciselés par le célèbre Gouthière.

Le catalogue d'une belle collection de tableaux de M. *** (Nogaret), 1782, contenant «Jupiter et Antiope» et «l'Amour se dérobant à la correction de Vénus» de Watteau, «le Bal» de Pater, «le Moulin de Charenton» de Lancret.

Ces catalogues, ils se trouvent en général dans leur brochure de papier peigne, avec le nom du destinataire écrit sur la couverture. Mais quelquefois, par hasard, on a la bonne fortune de les rencontrer reliés en maroquin, plus souvent en veau, d'un joli veau clair semblable à une planchette de citronnier, décorée de filets sur les plats, d'un dos orné, d'une tranche ornée, et tels que j'ai rencontré le Quentin de Lorangère, le Blondel de Gagny, le Randon de Boisset. Ces catalogues sont en général des exemplaires de l'expert qui a dirigé la vente, et ils contiennent les prix et les noms des adjudicataires. Quelquefois même ils sont plus précieux et peuvent passer pour de vrais documents d'art. C'est ainsi que j'ai acquis, à la vente de M. Duchesne du cabinet des Estampes, le catalogue de tableaux, sculptures de dessins... du graveur Le Bas (1783) ayant en double les eaux-fortes du portrait et du fleuron, et contenant, à la fin, un historique manuscrit de la vente de 56 pages, et où j'ai trouvé sur Chardin et Moreau des anecdotes qui ne se trouvent que là.

Le catalogue des tableaux, dessins, marbres, bronzes, terres cuites,... du cabinet de M. *** (Blondel d'Azincourt), 1783, cabinet où se trouvaient réunis «l'Enfant prodigue» de Teniers, «le Marché aux Herbes» de Gabriel Metzu, «le Charlatan» de Karel Dujardin, «les Champs-Elysées» de Watteau, une suite de dessins du meilleur temps de François Boucher, un amour en marbre, grandeur naturelle, de Saly.

Le catalogue d'une collection précieuse de marbres d'Alsace tels que porphyre, granit, serpentin, composée de vases de différentes formes comme coupes, cuvettes et fûts de colonnes... montés en bronze doré d'or mat, exécutés sur de beaux profils et modèles de M. Feuillet (1784), collection d'échantillons de morceaux taillés de porphyre, dont la taille était alors toute nouvelle en France, et qu'on offrait aux curieux jaloux de comparer la matière antique avec la matière moderne.

Le catalogue de tableaux... du comte de Merle (1784), parmi lesquels figurait le tableau de Berghem, connu par l'estampe d'Alliamet sous le titre de l'Ancien Port de Gênes.

Le catalogue raisonné d'une très belle collection de tableaux des écoles d'Italie, de Flandres et de Hollande qui composaient le cabinet du comte de Vaudreuil, grand fauconnier de France (1784), catalogue dans lequel on annonçait la vente de huit tableaux de Vernet, propres à la décoration d'une galerie ou à l'embellissement de deux salons: 1o un clair de lune; 2o un site montagneux; 3o une tempête; 4o un soleil couchant; 5o une vue de mer par un temps de brouillard; 6o un coup de vent; 7o un second soleil couchant; 8o un feu d'artifice.

Le catalogue de tableaux, dessins, estampes, terres cuites, marbres, bronzes antiques et modernes... de M. le bailli de Breteuil (1785), catalogue dont la pièce capitale était un surtout de table composé de petites architectures représentant le temple de Flore pris sur celui de la Sibylle Tiburtine, le temple de Minerve, le temple de Mercure, un cirque, deux arcs de triomphe, des obélisques, des trophées, des colonnes triomphales, des sceaux à rafraîchir, des figures d'Isis: le tout exécuté en lapis, en prime d'émeraude, en jaspe verdâtre, en rouge antique, et monté en bronze doré; un surtout, dont faisaient partie 75 couteaux aux manches composés des matières les plus précieuses, aux lames d'or. Dans ce catalogue du bailli de Breteuil, est encartée, dans mon exemplaire, une feuille des vins à vendre, et parmi lesquels figurent les vins à la mode du temps, «les vins de Vosne, de Beaune, de Châteauneuf du Pape, de Champagne rouge, de Carcassonne, d'Ay de plusieurs âges, d'Ay œil de perdrix, de Sautterne, de M. le maréchal de Biron, de Tokaï de plusieurs âges, du Cap blanc et rouge, de Madère doux et sec, de Malvoisie, de Madère, de Pontac, de Piccolets de Venise, de Pietro de Ximenès, de Malaga rouge, de Septuval doux et sec, de Ranciaux, de Procopia, de Mantillia, de Peralte.»

Le catalogue des tableaux... de M. le marquis De Veri (1788), catalogue qui renferme la plus nombreuse collection de tableaux de Greuze, livrée aux enchères, et parmi lesquels se trouvaient «la Malédiction paternelle, la Mort du père de famille, l'Hermite visitée par une troupe de jeunes filles, l'Ivrogne, la Cruche cassée, la Fille au chien, le Tendre Désir, le Petit Bonnet rond».

Le catalogue d'une belle collection de tableaux, esquisses à l'huile... de M. Nourri, conseiller au grand conseil (1785), où l'on vendait 36 livres 2 sols, le portrait de Molière par Antoine Coypel.

Le catalogue des dessins, estampes, ustensiles de peintre... de Lepaon, le peintre de batailles de S. A. R. Monseigneur le prince de Condé (1786), pauvre et rare petit catalogue de huit pages.

Le catalogue des tableaux, gouaches, miniatures... de M. Bergeret (1786). C'est le Bergeret qui emmena Fragonard et sa femme en Italie, et voulut se payer de ses frais en s'appropriant les dessins du peintre faits pendant le voyage. Dans la vente du Turcaret passent des tableaux, et le mobilier de marbre et de bronze doré des financiers du temps. Parmi les sculptures, figure toute une suite de figures et de bas-reliefs de Clodion, où au milieu des Bacchanales, des Lupercales, des sacrifices au dieu Pan, la sentimentalité de l'époque avait introduit un petit monument en terre cuite, dédié aux mânes d'un serin.

Le catalogue des tableaux... du cabinet de M. Watelet (1786), contenant une collection de tableaux choisis de l'école française, où l'on admirait des Tremolière, des Vanloo, des Chardin, des Boucher, des Doyen, des Greuze, des Vernet, des Hubert-Robert, et le fameux portrait du cardinal Richelieu peint en émail par Petitot.

La notice des objets curieux dépendants de la succession de M. le duc de Choiseul (1786), renfermant les deux figures, grandeur nature, de «l'Automne» et de «l'Hiver» peintes par Watteau pour la salle à manger de Crozat.

Le catalogue de tableaux... de M. de Boullongne, conseiller d'État (1789), où se vendait la «Toilette de Vénus», de Boucher.

Le catalogue de tableaux, de dessins précieux... formant le cabinet de M. Collet, secrétaire du cabinet de Madame Sophie de France (1787); jolie collection d'aimables choses, d'où viennent «le Mercure de France» et «le Concert agréable», les deux gouaches de Lawreince, qui font partie de ma collection de dessins.

Le catalogue de tableaux, portraits peints depuis le xive siècle jusqu'à nos jours, miniatures... de feu M. le duc de Richelieu, pair et premier maréchal de France, chevalier des ordres du Roi, connétable, premier gentilhomme de la chambre de Sa Majesté, lieutenant général de haute et basse Guyenne, noble Génois, l'un des quarante de l'Académie française (1788). Une immense collection que cette collection du duc de Richelieu, avec ses subdivisions en tableaux, miniatures, estampes encadrées, livres d'estampes, figures et bustes de marbre blanc, figures et bustes de bronze, vases de marbre, porcelaines truité fin, porcelaines d'ancien Japon, porcelaines bleu céleste, porcelaines céladon, porcelaines de la Chine coloriées, porcelaines d'ancien blanc, porcelaines bleu et blanc, pagodes et terres des Indes, vases de terre d'Angleterre, anciens laques, porcelaines de Saxe montées et de service, porcelaines de Sèvres et autres manufactures, porcelaines de Chantilly, pendules de bon genre, lustres et lanternes, feux, bras et flambeaux, tables de marbre, meubles de différents genres, boîtes précieuses en cailloux montées en or, et bijoux médailles.

Le catalogue des bustes et vases de marbre... du maréchal duc de Duras (1789), vente dont les objets les plus précieux étaient une commode, un secrétaire, des encoignures, un bureau bibliopographique, en laque du Japon et du Coromandel, d'une qualité tout exceptionnelle.

Nous analyserons encore rapidement quelques catalogues de ventes faites pendant la Révolution.

Le catalogue d'objets rares et curieux du plus beau choix... provenant du cabinet de M. Le Brun (1791). C'est l'énorme liquidation du fameux marchand de tableaux, où l'on voit repasser et se vendre, à des prix inférieurs, toutes les acquisitions, que, depuis une trentaine d'années, il avait faites dans les ventes célèbres, et dont il n'avait pu encore se défaire.

Le catalogue de tableaux, gouaches, estampes... de De Launay, graveur du Roi (1792), chez lequel, selon l'habitude qu'avaient les graveurs du temps, d'acheter les tableaux et les dessins qu'ils burinaient, se trouvaient les tableaux de Fragonard qu'il avait gravés, sous les titres du «Petit Prédicateur» et de «L'éducation fait tout,» et les deux gouaches de Lawreince qu'il avait également gravés, sous les titres de «Qu'en dit l'abbé» et «l'Heureux Moment».

Le catalogue des objets précieux... trouvés après le décès du citoyen Donjeux (1793), une autre vente d'un «négociant de tableaux et de curiosités», dont on trouve le nom parmi les adjudicataires de toutes les grandes ventes de la fin du siècle.

Le catalogue des tableaux précieux, figures, bustes en marbre, groupes et figures de bronze... de feu M. Choiseul-Praslin (1793), une collection commencée par le père du duc, dès 1750, et où se trouvaient réunis: «le Fauconnier» de Rubens, «l'Embarquement de vivres» de Berghem, «la Petite Sainte-Famille» de Rembrandt, «la Boutique d'épicerie» de Gérard Dow, «le Colombier» de Wouwermans, «la Prairie» de Potter, un superbe Claude Lorrain.

Le catalogue de tableaux, dessins, estampes... du citoyen Buldet, ancien marchand d'estampes (an V de la République), où est catalogué «Notre-Seigneur guérissant les malades», la pièce de Rembrandt, dite aux cent florins.

Le catalogue de dessins et d'estampes... de Basan, le fameux marchand d'estampes, contenant la gouache de Baudouin, gravée par Simonet, sous le titre: «Rose et Colas.»

Le catalogue de tableaux, pastels, gouaches, dessins, figures et bustes de marbre... de feu Grimod de la Reynière (1797), une collection de montres anciennes, et une réunion de tabatières précieuses, telle qu'il n'en avait jamais été offerte en vente.

Poursuivons cette étude dans le xixe siècle, où nous rencontrons de précieux objets d'art du temps sur des catalogues, après décès, de vieux survivants du siècle ou de leurs héritiers.

Le catalogue du cabinet de feu M. Augustin de Saint-Aubin (1808), catalogue où se rencontrent des dessins des deux frères, et où treize peintures de Gabriel Saint-Aubin (sujets de scènes familières, pauvres tableautins qui n'ont pas même de cadres), se vendaient 15 francs 60 centimes.

La notice succincte de tableaux, dessins et estampes, après le décès du graveur Choffard (1809), dont un seul numéro contient 440 dessins de Baudouin, Boucher, Cochin, Fragonard, Moreau.

Le catalogue raisonné d'objets d'art... de feu M. Sylvestre (1810), ancien maître à dessiner des Enfants de France, collection renfermant un choix de dessins excellents, et d'où sont sortis, au prix de 22 francs, les deux portraits au pastel de Chardin et de sa femme, qu'on voit aujourd'hui dans le salon des pastels du Louvre.

La collection de dessins et d'estampes... de M. Paignon-Dijonval (1810), la plus innombrable collection de dessins et d'estampes qui ait été jamais réunie par un particulier.

Le catalogue raisonné de gouaches et dessins du cabinet de M. Brunn Neergard (1814), une réunion de dessins du xviiie siècle, au milieu desquels les dessins de Prud'hon font, pour la première fois, leur entrée dans les ventes.

Le catalogue d'une collection nombreuse de tableaux, pastels, émaux, miniatures... de feu M. Richard de Ledan (1816); catalogue dans lequel l'expert annonce huit mille portraits du xvie, xviie, xviiie siècle, peints à l'huile au pastel, en émail, et dont huit cent quarante-cinq garnissent des tabatières.

Le catalogue de tableaux, gouaches, miniatures, tabatières précieuses... de feu M. Quentin Craufurd (1820), catalogue dans lequel cet Anglais, amoureux de la France et de son histoire, avait réuni une immense et curieuse collection de portraits des personnages illustres du temps de Louis XIV.

Les trois catalogues de tableaux, d'estampes, de curiosités, du baron Denon (1828), ce choix d'art de tous les temps et de tous les pays.

Le catalogue de tableaux... d'Hippolyte Lemoyne, le fils de Lemoyne le sculpteur (1828). A cette vente passait le tableau de Boucher, représentant un peintre à son chevalet, qui est Boucher, ayant près de lui sa femme et son élève Deshays, qui deviendra son gendre. Et passait encore un tableau de Pierre, daté de 1748, représentant un sculpteur dans son atelier, qui est Lemoyne, aux côtés duquel se tient son élève Pajou.

Et de ventes d'héritiers de peintres et de sculpteurs, contenant quelques glorieux morceaux de l'artiste qui leur a donné son nom, nous allons comme cela jusqu'à la vente de Caroline Greuze, la fille du peintre, faite par Thoré en 1843.

C'est le tour des arts industriels, des arts gymnastiques, des arts mécaniques.

L'art de la céramique est représenté par un certain nombre de documents, parmi lesquels je ne veux citer qu'un document manuscrit inédit, donnant la composition d'un service de porcelaine de Sèvres et les prix des différentes pièces:

ÉTAT DU PRÉSENT FAIT PAR LE ROY A SA MAJESTÉ LE ROY DE DANEMARCK ET AUX SEIGNEURS DE SA SUITE, LIVRÉ PAR LA MANUFACTURE ROYALE DE PORCELAINES, LE 9 NOVEMBRE 1768.

1 tableau. Sujet de soldats 960 fr.

1 —d'après M. Pierre 840

1 —d'après M. Vanloo 720

1 vase fond vert avec le portrait du Roy 600

2 vases peints à bas-reliefs, 480 960

2 ——— 432 864

1 buste du Roy en sculpture 144

Service en bleu caillouté d'or.

48 assiettes à 36fr. 1728fr.

8 compotiers 48 384

4 — 51 204

2 sucriers 132 264

2 plateaux à deux pots à confitures 120 240

2 soucoupes à pied 51 102

14 tasses à glaces 24 336

2 seaux à glaces 252 504

2 —à 1/2 bouteilles 156 312

2 —à topettes 120 240

2 —ovales 156 312

2 —crénelés 204 408

2 gobelets et soucoupes bleu et or 30 60

14 — — — — 48 672

6 gobelets et soucoupes bleu céleste 54 324

1 pot à sucre 48

1 — 54

2 théières 60 120

2 pots à lait 60 120

1 jatte à rincer 54

Sculpture.

1 groupe de la Fée Urgèle 144 fr.

2 —du Sabot cassé 60fr. 120

2 groupes de la Loterie à 96 192

2 —des Gourmands 42 84

16 enfants de Falconet, 1re 30 480

1 groupe de l'Amitié 300

1 —des Grâces 240

1 Amour de Pigale 48

1 —de Falconet 96

12 enfants dudit, 2me 21 252

12 —de Boucher 36 432

4 Flore et Hébé 36 144

4 piédestaux 15 60

A ce service était annexé un supplément presque aussi considérable que le service, un supplément montant à 14,534 dans lequel nous trouvons des beurriers à 120 livres, des salières doubles à 33 livres, des moutardiers à 78 livres, des saladiers à 144 livres, des saucières à 78 livres, des plateaux Bouret à 45 livres, des pots à oyles et terrines à 600 livres, une jatte à punch et mortier au même prix, et dans la sculpture, les groupes de Pygmalion et de l'Amour, coûtant 480 livres, et celui de la Fête du château, 144 livres.

Les seigneurs de la suite du roi de Danemarck recevaient également des cadeaux de porcelaines: M. de Bulo était gratifié d'un grand déjeuner Dauphin, du prix de 600 livres; M. le comte de Holk, d'un déjeuner losangé à jour, de 384 livres, et d'une tabagie accompagnée de son plateau, de 168 livres; M. le baron Deschunerman, d'un déjeuner Courteille, de 408 livres; M. Schumaker, d'un déjeuner Tiroir, de 240 livres; M. de During, d'un déjeuner Hébert à anses, de 192 livres.

L'art de la tapisserie compte très peu de livres et de brochures. Pour les tapisseries des manufactures de l'État, je ne connais guère que la Notice sur la manufacture nationale des Gobelins, par Guillaumot, an VIII, qui est comme l'embryon des travaux publiés depuis par M. Lacordaire. Sur la broderie, la broderie occupant les loisirs des femmes, il est une brochure intéressante: le «Traité des différentes espèces de tapisseries, et principalement de la tapisserie au petit point et au point long. Yverdon, 1776.» L'auteur qui dédie son livre à la présidente Chambrier, une artiste en laine, après nous avoir appris que la broderie est, en ce temps, le grand amusement de la campagne, et que tout château a un métier dans son salon de compagnie, à l'usage des amies faisant séjour, passe en revue le petit point, le point long abandonné, mais de mode aux siècles passés, et où les brodeuses introduisaient des perles, des grenats, et même des cheveux naturels sur la tête des personnages, puis la chenille, les ouvrages sur paille, et conseille les laines d'Angleterre pour le point long, les laines de France pour le petit point.

De l'art de la fabrication des étoffes et des tissus, le livre le mieux et le plus pittoresquement fait, est un volume dont je possède un exemplaire en maroquin rouge: c'est «le Dessinateur pour les fabriques d'étoffes, d'or, d'argent et de soie, par Joubert de Hiberderie, 1765». Le livre, outre sa partie technique, a cela d'amusant qu'il parle un peu de tout, et qu'il fait faire à son dessinateur un voyage des plus instructifs dans Paris, ne l'arrêtant pas seulement aux magasins d'étoffes de soie de MM. Barbier, Bourjol, Laurozat, Nau, Despeignes, de Courcy, David le Roux, Doré, Mercier, Buffault, Martin, Doucet, le Boucher, Grégelu, Le Sourd, mais le menant au Louvre, au Luxembourg, au Palais-Royal, dans les collections particulières, au cabinet des estampes, dans les manufactures royales, et lui faisant voir les boutiques des brodeurs et faiseuses d'agréments, des éventaillistes, des peintres d'équipages. A propos des étoffes de coton, citons une petite brochure qui s'élève contre la prohibition de l'impression et la gravure des moules propres à l'impression des toiles de coton en France: ce sont les «Réflexions sur différents objets de commerce, et en particulier sur la libre fabrication des toiles peintes en France. Genève, 1749.»

Sur l'art du tapissier, un homme du métier a publié, en 1774, un petit volume technique du plus haut intérêt, devenu aujourd'hui très rare. Ce sont les «Principes de l'art du tapissier, ouvrage utile aux gens de la profession, par M. Bimont, maître et marchand tapissier». Bimont nous donne la nomenclature exacte du mobilier du temps; son livre renferme l'énumération des lits à la duchesse, à la romaine, appelés baldaquins, à la turque, à la polonaise, des lits à tombeau, à double tombeau, des lits à colonne, du lit à pavillon en serge, puis des sophas, des ottomanes, des duchesses, des fauteuils à poches, à cartouches, des fauteuils en cabriolet, des fauteuils de canne, des grandes bergères de paille, des chaises à la reine, des paravents, des écrans, etc. Il indique le prix des étoffes, depuis le damas de Gênes, de Lyon, de Tours, jusqu'à la siamoise de Rouen et de la barrière du Temple, et la façon de chaque meuble est évaluée par article détaillé, en sorte que nous apprenons que la garniture d'un lit de trois pieds et demi à la duchesse, en damas, coûtait à Paris, en 1774, la somme de 857 livres 15 sols.

Dans l'art de la joaillerie, à noter un beau livre: le «Traité des pierres précieuses et de la manière de les employer en parures, par Pouget fils, à Paris, chez l'auteur marchand joaillier, quay des Orfèvres, au Bouquet de diamants; Paris, 1762», in-quarto. Il est orné d'un frontispice et de 79 planches gravées par Mlle Rambeau, représentant une très intéressante suite de montures du temps. On y voit des bouquets exécutés chez Lempereur, des aigrettes, pompons, papillons à mettre dans les cheveux, des boucles à fleurs, des bracelets ou boîtes à portraits, des agrafes de corps, des colliers d'applique, des nœuds de col, des bagues de fantaisie, des becs de tabatière, des nœuds d'épaule, des ganses de chapeaux, des navettes, des bâtons d'éventail, des queues de cachet, des chaînes de montre, dont l'une représente les attributs de l'Amour, symbolisant «la Jeunesse et la Beauté par un panier de fleurs, les Sens par un trophée de musique, deux flambeaux et quelques fruits, la Discrétion par deux trompettes enchaînées, la Jouissance par deux tourterelles bec à bec, couronnées de fleurs[75]».

L'art de la danse, le premier des arts gymnastiques, a sa petite bibliothèque. Elle débute par: «le Maitre a danser, par Rameau, maître à danser des pages de Sa Majesté Catholique, la reine d'Espagne», un volume où d'épouvantables tailles-douces vous démontrent, sur des personnages en bois, les grâces du menuet, vous donnent les deux attitudes pour ôter son chapeau, et toute l'interminable série des révérences en avant, de côté, en arrière. A propos de la courante, l'auteur nous apprend que «Louis XIV, d'heureuse mémoire, la dansait mieux que personne de sa cour». Un autre volume de Rameau intitulé: Abrégé de la nouvelle méthode dans l'art d'écrire toutes sortes de danses de ville, et dédié à son Altesse Sérénissime Mlle de Beaujolais, est suivi «des douze plus belles danses de Pécour, compositeur de l'Académie royale de musique», parmi lesquelles nous relevons la Bourrée d'Achille, la Mariée de Roland, le Menuet d'Alcide, la Royale. Un autre recueil publié précédemment par «M. Feuillet, maître et compositeur de danse», sous le titre: Recueil de contredanses mises en chorégraphie, contenait le Carillon d'Oxford, le Tourbillon d'amour, le Menuet de la Reine, l'Épiphanie. Le Répertoire des bals, ou théorie pratique des contre-danses, par le Sr de la Cuisse, maître de danse, quatre volumes portant la date de 1762, et contenant les plans des figures des contre-danses, renferme quelques titres singuliers comme l'Hôtel de l'Ortie, la Fleury ou les Amusements de Nancy, les Fontaines du Loiret, les Jolis Garçons, l'Épicurienne, la Strasbourgeoise, la Clairon, les Échos de Passy, la Ruggieri, la Fée Urgèle. Cet ouvrage est illustré dans son premier volume de deux planches, l'une pour la Bionni, l'autre pour la Griel, du nom du portier du parc de Saint-Cloud, deux planches chargées d'une multitude de danseuses et de danseurs microscopiques, gravés à l'eau-forte, répétant dans de petits carrés les figures, et que j'ai reconnus pour des Gabriel de Saint-Aubin. Ces deux eaux-fortes jusqu'ici inconnues, et dont la Griel est signée g d s, manquent au catalogue du petit maître rédigé par M. de Baudicour. Vient, après le Répertoire des bals, la Lettre sur la danse et les ballets, par M. Noverre, pensionnaire du roi et maître des ballets de l'Empereur, Londres et Paris 1783, un exemplaire d'envoi avec l'ex dono autoris, et relié en maroquin rouge, et précédé d'un magnifique portrait gravé en Angleterre, où le professeur de danse porte en sautoir sur la poitrine un ordre étranger.

Parmi les danses à la mode en France, au xviiie siècle, il en est une qui fit fureur: la danse qui eut l'honneur d'être représentée par A. de Saint-Aubin, dans son Bal paré, l'Allemande. Je possède sur cette danse deux rares petites plaquettes. L'une porte pour titre: «Almanach dansant ou positions et attitudes de l'Allemande, dédié au beau sexe par Guillaume, maître de danse pour l'année 1770.» Elle est ornée d'un charmant frontispice dessiné par Bertault, et de douze jolies figures, donnant les passes de cette danse, figures qui ont une certaine parenté avec le dessin d'Augustin de Saint-Aubin. Un autre petit volume avec des figures gravées par Mme Annereau, mais très inférieures, s'intitule: «Principes d'Allemandes, par M. Dubois, de l'Opéra. A Paris, chez l'auteur.»

Dans l'art de l'équitation, nous citerons l'École de cavalerie de la Guérinière, les deux volumes publiés en 1769 et illustrés des spirituelles et pittoresques eaux-fortes de Charles Parrocel, montrant la Pésade, la Courbette, la Ballottade, la Croupade, la Capriole, le Piaffer dans les piliers, la Course de bague. Nous citerons encore la Pratique d'équitation par M. Dupaty de Clam, 1769, petit livre qui a pour frontispice la rare gravure de Moreau jeune, représentant: «Posture à cheval dessinée d'après nature, où le cavalier est vu aux trois quarts et à quatre pieds au-dessous de la ligne horizontale.» Il y a à joindre à ces deux ouvrages la brochure intitulée: Mémoire inutile sur un sujet important, 1788, qui est, en ce temps de fureur des courses, une défense du cheval anglais, contre Linguet qui s'était indigné de la curiosité de Paris «pour ces squelettes de chevaux montés par des singes anglais».

L'art de l'escrime compte quelques volumes. Le plus ancien en date est: «le Maistre d'armes, ou l'abrégé de l'exercice de l'épée, démontré par le sieur Martin, maistre en fait d'armes de l'Académie de Strasbourg, 1737.» Ce livre, publié à Strasbourg avec des imageries provinciales, en est encore à la flanconade. Le véritable traité en faveur, au xviiie siècle, s'appelle «l'Art des armes par M. Danet, Syndic-Garde des ordres de la compagnie des Maistres en fait d'Armes des Académies du Roi en la ville et faubourg de Paris, aujourd'hui Directeur de l'École royale d'Armes». C'est l'école de l'escrime moderne avec un chapitre rétrospectif curieux sur les voltes, pirouettes, estocades des anciens, et les deux volumes sont remplis de figures gravées par Taraval. Il y a encore le «Nouveau Traité de l'Art des armes par M. Nicolas Demeuse, garde du corps de S. A. le prince évêque de Liège», un volume orné de figures, publié à Liège en 1786.

Les arts, concourant à la toilette de l'homme et de la femme, abondent en brochurettes et petits livres curieux.

Commençons par la toilette de l'homme[76].

«Oraison funèbre de très habile, très élégant, très merveilleux Christophe Scheling, maître tailleur de Paris, prononcée, le 18 février 1761, dans la salle du célèbre Alexandre, limonadier au Boulevart. A Paris, 1761.»—Un petit pamphlet, une charmante ironie, pleurant le tailleur qui, le premier, mit au jour la nuance mordorée, qui eut le génie d'ambrer les habits, qui fut l'inventeur de ces charmants déshabillés, appelés par le peuple chenilles[77]; l'artiste dont la vogue fut un moment telle, que son hôtel était assiégé comme un ministère, et que tout Français bien né «se croyait dans la nudité la plus affreuse, quand il n'était pas habillé par le divin Scheling». Scheling, l'homme unique pour les habits de velours moiré, cannelé, ciselé, de velours plein, de velours à bordure, de velours à queue de paon, et encore pour les habits de taffetas ondoyant, de taffetas pommelé, de lustrine mouchetée, de lustrine serpentée avec dorures à glacis, dorures à flocons, galons à tresse, galons à clinquant, galons sur rubans, broderie relevée, broderie renversée, demi-Versailles, demi-Fontainebleau; le tailleur, enfin, qui habillait Berlin, en dépit de la guerre entre la France et la Prusse, et qui convertit la Pologne à nos modes, le jour où ses habits furent introduits à Varsovie.

«Éloge funèbre et historique de très court, très épais et tout adroit citadin, monsieur maître Nicodème-Pantaléon Tire-Point, bourgeois de Paris, maître et marchand tailleur d'habits, ancien juré de sa communauté, ancien marguillier de sa paroisse... 1776.»—Satire dont la forme est volée au précédent, et qui mentionne la polonaise à brandebourgs, et parle de basques d'habit d'une broderie si délicate, qu'ils ne pouvaient «être aperçus que par des yeux de taupe»[78].

«L'Almanach svelte, pour l'année 1779. A Ratapolis et se trouve à Meaux.»—Un petit almanach gros comme rien, et parfaitement inconnu, contenant des digressions sur les chaussures, sur les chemises, sur les vestes, sur les culottes, et nous donnant dans un récit plein de grâce, l'origine de la vogue de la couleur puce, inspirée, par la vue d'un tout chaud cadavre de puce sur une ongle rose de femme, et qui fit dire au cercle qui l'entourait: «C'est un noir qui n'est pas noir, c'est un brun trop brun... voilà une couleur délicieuse[79].»

Les culottes, à bien des années de là, amenaient la publication des «Recherches et considérations médicales sur les vêtements des hommes et particulièrement sur les culottes par L.-J. Clairian, médecin (an XI)», une dissertation savante avec figures, prenant à partie les culottes incroyablement étroites. Pour la coiffure des hommes, il existe «l'Encyclopédie perruquière, ouvrage curieux par Beaumont, coiffeur dans les Quinze-Vingts... 1757.»—Le texte est une plaisanterie de l'avocat Marchand, mais on y trouve 45 figures représentant les accommodements à la mode du temps, et parmi lesquelles je relève les coiffures à la Port-Mahon, à la Rhinocéros, à l'Oiseau royal, à l'Aile de Pigeon, à l'Aventure, à la Dragonnade, à la Comète, à la Gendarme, à la Gentilly, à la Parisienne, au Petit-Maître, à la Tronchin, à la Conquérant, à la Plus tôt fait, à Ravir. Et le livre avait un tel succès, qu'il reparaissait en 1762, avec une copie en réduction des figures de la première édition. A propos de la coiffure des hommes, il paraissait, en 1778, une espèce d'élucubration fantasque intitulée: «l'Ami de l'humanité, conseils d'un bon citoyen à sa nation, suivis du Chapeau»,—brochure qui recommande aux Français de porter leurs chapeaux sur leurs têtes dans la rue. Et quelques années après que le bonnet rouge eut remplacé sur les têtes françaises le chapeau, c'est un dialogue satirique qui a pour titre: le Bonnet rouge détrôné par le Bonnet vert.

Passons à la toilette de la femme.

«Satire sur les cerceaux, paniers, criardes[80] et manteaux volans des femmes, et sur leurs autres ajustements. A Paris, chez Thiboust, 1727.»—De méchants vers ridiculisant les troussures équivoques et ces cercles montés en gradins, qui faisaient, des cotillons, des ruches à miel, se plaignant, au nom des galants, de l'incivile disposition du traquenard, le premier cerceau d'en haut, et donnant à voir la femme du temps avec de tous côtés «un arpent de derrière».

«La petite Bibliothèque amusante; London, Printed for Crowder 1781», contient, à la page 123 de la seconde partie, un chapitre renseignant sur les paniers et qu'on ne trouve que là. Il y est question des paniers à gondoles, qui faisaient ressembler la femme à une porteuse d'eau, des paniers nommés cadets qui ne descendaient que de deux doigts au-dessous du genou, des paniers à bourrelets munis d'un gros bourrelet qui faisait évaser la jupe, des paniers fourrés, dont les hanches étaient garnies, des paniers à guéridon, et des paniers à coudes préférés aux paniers à guéridon, et ainsi appelés, parce qu'ils étaient plus larges en haut qu'en bas et que les coudes reposaient dessus. Un moment, on vit des paniers qui avaient trois aunes de tour. Les paniers étaient ordinairement cerclés de cinq cercles, ceux à l'anglaise en comptaient huit. En dernier lieu, la cage à volaille était remplacée par une jupe de forte toile, sur laquelle étaient cousus des cercles de baleine. Et avec les paniers les corps baleinés. Ces corps baleinés amenaient, en 1770, la publication de «l'Avis important au sexe ou Essai sur les corps baleinés, pour former et conserver la taille aux jeunes personnes, par M. Reisser l'aîné, Allemand, tailleur pour femme à Lyon. Lyon, Béguillat, libraire,» avis dans lequel l'Allemand Reisser s'élevait à la fois contre les corps à la grecque qui n'habillaient point les flancs, creusaient au défaut de la gorge, arrondissaient le dos, et contre les corsets à plastron adoptés par les femmes à embonpoint et qui leur donnaient l'apparence d'une grossesse.

Le danger autrement sérieux des corps baleinés faisait paraître la même année: «Dégradation de l'espèce humaine par l'usage des corps à baleine, ouvrage dans lequel on démontre que c'est aller contre les lois de la nature, augmenter la dépopulation, et abâtardir, pour ainsi dire, l'homme, que de le mettre à la torture dès les premiers moments de son existence, sous prétexte de le former[81], par M. Bonnaud. A Paris, chez Hérissant.»

Maintenant, ce sont des brochures et des feuilles volantes, concernant les choses les plus diverses de la toilette des femmes.

«Les Étrennes fourrées, dédiées aux jeunes frileuses, ou pelisses sympathiques; Genève, 1770,» nous indiquent les fourrures portées par les femmes à l'Opéra, et les manchons de tourterelles remplacés par les manchons de plumes de coq, dans lesquels seuls, à l'heure présente, les femmes voulaient mettre les mains. Des Déclarations du Roi, du commencement du siècle, défendent aux femmes et aux filles, non mariées, de commissaires, marchands, procureurs, notaires, huissiers et artisans, de porter aucune pierrerie de quelque nature que ce puisse être, à la réserve de quelques bagues; déclarations auxquelles il est dérogé par de nouveaux arrêtés qui permettent, à certaines de ces femmes, de porter des boucles d'oreille et pendeloques, une croix, un coulant et une boucle de ceinture de diamants ou d'autres pierreries, pourvu que le tout n'excède pas deux mille livres. Une Ordonnance de police de 1782 défend la fabrication ou vente et usage de rubans, chapeaux, éventails, gazes et étoffes et autres objets de parure brillantés avec du verre, se basant sur les accidents qui sont survenus par suite de l'emploi du verre blanc pilé, introduit dans ces objets. Enfin une brochure rarissime: «la Véritable Ressource qu'on peut tirer du rouge, en faveur des pauvres femmes et veuves d'officiers», par le chevalier d'Elbée, nous renseigne sur l'énorme emploi du fard, nous donne ce détail curieux que Montelat, marchand de rouge, rue Saint-Honoré, en vendait six douzaines de pots par an à Mmes Dugazon et Billioni, et qu'à la Roquette, chez la faïencière Petit, il se fabriquait, chaque jour, trois mille de ces pots. Le chevalier d'Elbée estime enfin qu'il se consomme deux millions de pots de rouge, à six francs dans le royaume.

Mais il s'agit à présent de la coiffure, et voici toute l'armée des écrivains capillaires: coiffeurs ou hommes de lettres.

«Livre d'estampes de l'art de la coiffure des dames françaises, gravé sur les dessins originaux d'après mes accommodages avec le traité en abrégé d'entretenir et conserver les cheveux naturels, par le sieur Legros, coiffeur de femmes. A Paris, aux Quinze-Vingts, 1765.» Petit in-4o qui a deux suppléments de bizarres figures, rehaussées d'aquarelle. Ce Legros est un ancien cuisinier, dont le succès dans son nouvel art fut fort traversé, et qui périt écrasé sur la place Louis XV, lors des fêtes du mariage de Marie-Antoinette;—Traité de la nature des cheveux de l'art de coiffer, par Tissot, coiffeur. Paris, 1776;—Traité des principes de l'art de la coiffure des femmes, par M. Lefèvre, maître coiffeur. Paris, 1778;—«Éloge de la coiffure à la Titus, pour les dames, contenant quelques observations sur les coiffures modernes dites à la grecque, romaine, par J.-N. Palette, coiffeur. Paris, chez Palette, 1810.»

Puis les badinages de lettres et les recherches agréables sur la matière: «l'Encyclopédie carcassière, ou tableaux des coiffures à la mode, gravés sur les dessins des petites-maîtresses de Paris. Hochereau, 1763,»—livre fait pour les coiffures de femmes, à l'imitation de l'Encyclopédie perruquière, contenant 44 figures, et où l'introduction à la connaissance intime des allonges, pompons, papillotes blondes, marlis, est suivie de: la Fille dégoûtée;—«l'Art des coiffeurs de dames, contre le mécanisme des perruquiers, poëme. A la toilette de Cythère, 1769,»—méchants vers égratignant les coiffeuses qu'ils peignent comme des entremetteuses[82]; LES Modes (sans nom d'auteur ni d'imprimeur), court poème, émaillé de notes instructives sur les fanfioles de la toilette, et dédié à Beaulard, le créateur des jolis bonnets de 100 à 1,000 francs et l'inventeur des bouquets de côté;—«le Parfait Ouvrage, ou Essai sur la coiffure, traduit du persan par le sieur L'Allemand, coiffeur, neveu du sieur André, perruquier... A Césarée, 1776»; plate brochure ornée d'un joli frontispice;—«les Panaches, ou les Coiffures à la mode, comédie en un acte, représentée sur le théâtre du grand monde et surtout à Paris. Paris, 1778,»—pièce facétieuse dont le héros est M. Duppefort, coiffeur;—Éloge des coiffures, adressé aux dames par un chevalier de l'ordre de saint Michel, brochure dont l'auteur, d'après les calculs qu'il fait des cahiers de coiffures publiés par Rapilly et les autres, évalue, depuis quelques années, les modes de la tête à 3,744;—Éloge des perruques..., par le docteur Akerlio, un pot pourri sur les perruques anciennes et modernes, les perruques d'hommes et de femmes;—«les Têtes tondues, sifflées, critiquées et traitées comme elles le méritent»,—pamphlet du Directoire contre les cheveux courts, légués par les temps révolutionnaires;—«Observations politiques, morales et surtout financières, sur l'origine de la perruque des dames de Paris (par Feydel). Paris, an VII,»—brochure qui n'a de curieux que son titre;—«Anti-Titus, ou Remarques critiques sur la coiffure des femmes au dix-huitième siècle. Paris, 1813»,—petit volume comparant les têtes coiffées de cheveux d'un pouce de hauteur «à l'image d'un porc-épic».—Et mentionnons, pour compléter cette série, le petit recueil de 48 coiffures, qui va depuis la coiffure en cheveux frisés du règne de Henri IV jusqu'au chapeau tigré de la fin du xviiie siècle, et encore le Manuel des toilettes, qui, en regard d'un texte explicatif, déroule ses galants accommodages de têtes à la Mappemonde, à la Hérisson, à la Zodiacale, à l'Aigrette-Parasol, à la Parnassienne, à la Persane, à la Guirlande, à la Dauphine, à la Calypso, à la Dorlote, à la Triomphale.

Terminons cette longue nomenclature de la mode par quelques ouvrages généraux: l'Aperçu sur les modes françaises, par le citoyen Ponce, un pauvre aperçu; les «Essais historiques, sur les modes et la toilette française, par le chevalier de... Paris, 1824,» deux minces volumes où sont éparpillés çà et là quelques renseignements; le Manuel des élégants et des élégantes, par Joachim du Bel-Air, au xixe siècle,—un tableau de la mode et des fournisseurs de la mode au sortir de la Révolution. Quant aux journaux de modes, hélas! ceux du temps de Louis XVI me font défaut, et je n'ai que deux journaux du Directoire; «le Messager des dames ou le Portefeuille des amours»; et le «Tableau général du goût des modes et costumes de Paris, an V». Un journal, qui contient une série de costumes gravés au bistre, de ces ébouriffants costumes de femmes à la Carle Vernet, mais sans l'exagération de la caricature, et dont quelques-uns, le dirai-je, ont une grâce allongée, toute charmante.

Rattachons aux arts de la toilette l'art de la parfumerie, et citons la «Toilette de Flore», suivie du «Laboratoire de Flore, essai contenant les différentes manières de préparer les Essences, Pommades, Rouges, Fards et Eau de senteur. Ouvrage utile aux Parfumeurs, Baigneurs et aux personnes chargées de la direction des toilettes de Paris, 1773».—Les deux volumes sont un recueil de recettes pour l'Eau céleste, la véritable Eau de la Reine de Hongrie, l'Eau de Mélisse magistrale, l'Eau Impériale qui détruit les rides, l'Eau très utile après la petite vérole, l'Eau de Charme pour conserver le teint, l'Eau de Venise pour blanchir les visages basanés, l'Eau pour se préserver du hâle, l'Eau pour faire disparaître les lentilles et les tannes, l'Eau d'Adonis, l'Eau de Mme la Vrillière, la femme du ministre, pour les dents, la pommade de fleurs de lavande pour les cheveux, etc., et le moyen pour parfumer au jasmin les gants blancs, à la manière de Rome. On y trouve encore la recette du Parfum pour le plaisir et la recette du Bain de beauté que voici: «Prenez deux livres d'orge mondé, une livre de riz, trois livres de lupin pulvérisé, huit livres de son, dix poignées de bourrache et de violier; faites bouillir le tout dans une suffisante quantité d'eau de fontaine. Il n'y a rien qui nettoie et adoucit la peau comme ce bain.»

Nous sommes arrivés à l'art de la cuisine, à cet art placé tout en bas des arts mécaniques, à cet art si exclusivement français, et qui, pendant plus de cent ans, a fourni aux estomacs, délicatement voluptueux, des plats d'une chimie sublimée, où, selon l'expression d'un spirituel pamphlet du temps, «il n'entrait plus que des quintessences raisonnées, dégagées de toute terrestréité».

Nous ne sommes plus au temps de Louis XIV, où des viandes choisies, quelques ragoûts simples, des vins excellents, faisaient tout le mérite d'un souper. Aujourd'hui, dit la Lettre du patissier anglois, les choses sont sur un autre pied. On n'oserait plus prier des gens de bonne compagnie, si l'on ne débutait par deux services de hors-d'œuvre alambiqués, relevés de six entrées quintessenciées, suivies du rôti et de deux services d'entremets, le tout terminé par un fruit monté et historié.

Et le traité complet des potages, des hors-d'œuvre, des entrées, des rôts, des entremets nous est donné dans le «Dictionnaire portatif de cuisine, d'office et de distillation publié en 1772, chez Lottin le jeune», et dont j'ai sous la main un exemplaire en maroquin rouge, aux armes d'un homme d'église, qui porte dans son manteau ducal une croix d'archevêque.

Un autre livre de la composition du sieur Gilliers, chef d'office et distillateur du roi Stanislas[83], publié en ce pays lorrain, la patrie de la fine et exquise gourmandise, complète le Dictionnaire portatif de cuisine. C'est un gros volume, qui traite de l'art de confire les fruits secs et liquides et de faire tous les ouvrages de sucre, pastillages, neiges, mousses et liqueurs rafraîchissantes; un volume où, au milieu de planches représentant des desserts, comme brodés en chenille, et peuplés de petits chinois, modelés en sucre, on rencontre des recettes de compotes de grenades, de sirops de jasmin, de «candy» de violettes, de roses, de jonquilles: des entremets d'odeur et de parfum qui semblent les sucreries d'une fin de repas des Mille et une Nuits.

Parmi ces manuels du manger délicat, il ne faut pas oublier un petit livre paru en 1778, l'Almanach du Comestible, volume difficile à rencontrer avec sa jolie vignette à la Eisen, groupant une galante et aimable réunion de convives autour d'une table servie.

Mais, entre tous ces livres imprimés, il est un curieux manuscrit, qui porte en tête: Voyages du Roy au Chateau de Choisy avec les logements de la Cour, et les menus de la table de Sa Majesté MDCCLVII[84].

Ce titre se détache d'un fond frotté de sanguine, entourant un médaillon, au bas duquel on lit: Brain de Ste-Marie delin. et scrips.

Ce sont les 194e, 195e, 196e, 197e, 198e, 199e, 200e, 201e, 202e voyages au château de Choisy de Louis XV en compagnie de Mme de Pompadour, du 1er mars au 15 décembre 1757. Les dîners et les soupers se composent en général de 2 oilles, 2 potages, 8 hors d'œuvre, 4 grandes entrées, 4 moyennes, 8 plats de rôts, 4 salades, 8 entremets chauds et 4 froids. De temps en temps, on rencontre des désignations de provenances comme rosbif de mouton de la ménagerie de Choisy, faisandeaux et perdreaux rouges du Roy, lapereaux de M. de Croismard, cailles de M. de la Vallière, ortolans du rôtisseur, et grives et bartavelles de Mme la Marquise.

Pour la composition d'un repas maigre avec ses trente-quatre plats d'habitude, il y a, de la part du cuisinier, des efforts et des trouvailles d'imagination inimaginables. Qu'on en juge par ce dîner du mardi 22 mars 1757:

2 OILLES.

Une au ris aux écrevisses. Une de santé.

2 POTAGES.

2 FLANS.

Une hure de Saumon. De Perches au Watrefiche.

8 HORS-D'ŒUVRE.

Une Omelette aux croûtons. D'Œufs au beurre noir.

De Moulles en matelotte. D'Harengs de Boulogne.

D'Œufs à l'oseille. De petits Pâtés.

De Merluche à la Provençale. De Saumon fumé.

8 ENTRÉES.

De Raye au persil. Une Blanquette de Thon.

De Filets de carrelets à l'italienne. Un Pain de Saumon.

De Filets de merlans en hâtereaux. D'Anguille grillée à cru.

De Morue à la crème. Un Hachis.

2 GRANDS ENTREMETS FROIDS.

D'Écrevisses. De petits Gâteaux au fromage.

6 GRANDS PLATS DE RÔTI.

Un Turbot. De Carrelets au blanc.

De Truites. De Merlans.

De Lottes. De Soles.

8 PETITS ENTREMETS CHAUDS.

Une Bouillie. D'Asperges au beurre de Vanvre.

Un Pain aux champignons. De Fondues.

D'Épinards à la crème. De Chiroux frits.

De Salsifix au beurre. De petits Gâteaux à la Reine.

A ce dîner maigre opposons un souper gras, le souper du lundi 5 septembre 1757:

2 OILLES.

Une aux oignons d'Espagne. Une à la Crécy.

2 POTAGES.

Un aux laitues. Une Julienne.

16 ENTRÉES.

Une marmelade de Perdreaux. De Tendons de veau à la Sainte-Menehould à l'aspic.

De petits Pâtés de filets de Lapereaux. De Filets de mouton glacés aux abricots.

De Filets de Faisans sautés aux Truffes. De Membres de Faisandeau à la d'Uzelles.

Un émincé de Poularde aux Concombres. De Cannetons de Rouen au consommé.

De Cailles en compote. De Poulets à la Reine aux Pavis.

Un Dindon dépecé au Singara. De Cervelles de veau en matelotte.

D'aislerons de Poulardes à la Villeroy. De Tourtereaux sautés.

De Filets d'aloyau dans leur jus. De filets de Levraux glacés à l'oignon cru.

2 RELEVÉS.

De Cabillot à la bonne eau. Une Carpe au bleu.

4 RELEVÉS.

De Chapons de Bruges. Un Aloyau.

Un Jambon. Un quartier de Veau.

4 GRANDS ENTREMETS.

Un Pâté. De Langues à l'Écarlatte.

De Galantines. Une Croquante.

ROTS.

De Perdreaux rouges du Roy De Rouges-gorges de M. de la Vallière.

De Faisandeaux De Dindons.

De Cailleteaux De pigeons de volière.

De Campines De Guignards[85].

De Rales De Petits Poulets.

16 PETITS ENTREMETS.

Une Crème à la Genest. D'Haricots verts.

Des Pattes de dindon à l'Espagnole. De Crêtes.

Des Truffes au beurre. De Pains à la Duchesse.

D'Épinards. D'Animelles.

D'Œufs au jus. D'Écrevisses à la Sainte-Menehould.

De Singara. Un Ragout meslé.

D'Artichauts à l'Italienne. De Tartelettes à la Religieuse.

De Choux-fleurs. De Blanc manger en Pots[86].

Revenons à la cuisine des particuliers. Le dictionnaire portatif de cuisine est l'école de toute la société qui mange bien, mais pour les gourmets, pour les fines gueules du temps, il existe un traité de l'accommodement des victuailles plus recherché, plus raffiné, moins bourgeois. C'est le Cuisinier gascon[87] dont la préface, un peu ironique, est une sorte de dédicace au prince de Dombes, ce grand seigneur cuisinier, que nous avons montré dans la «Duchesse de Châteauroux» retournant avec Louis XV des ragoûts dans des casseroles d'argent.

Dans ce livre on parle de sauce au singe vert, de sauce à l'allure nouvelle, de sauce bachique, de sauce au bleu céleste, de truite à la houssarde, de côtes de bœuf à la Monville, de gigot de mouton à la de Nesle, de gigot de mouton à la galérienne, de veau en crotte d'âne roulé à la Neuteau, de poulets à la Pardaillan, de poulets en chauves-souris, de poulets à la caracatacat, de pigeons à Périgord, de caisses de canards en crépines, de perdreaux à l'eau-de-vie, de bécassines à la grecque, de beignets de nèfles, de tourtes de muscat, etc. Et toutes ces choses au baptême si affriandeur, les gosiers du temps les arrosent avec du Bourgogne préconisé par le médecin Fagon, avec du Champagne qu'on ne veut plus mousseux depuis le commencement du siècle, avec les vins d'Espagne qui ont fait abandonner les vins d'Italie, depuis que la mode a déserté les vins doux pour les vins secs, avec du vin de Setuval, un vignoble de Portugal très en faveur pendant ces années, avec du malvoisie de Madère, avec les vins blancs et rouges du Cap, provenant des plants de Bourgogne et de Champagne transplantés en Afrique par les Hollandais[88].

Cela dure, cette délicate bombance, tout le siècle et même pendant les premières années de la Révolution, où les chefs des grandes maisons ruinées, les Méot, les Robert, les Roze, les Very, les Leda, les Brigault, les Legacque, les Beauvilliers, les Naudet, les Edon, deviennent des restaurateurs, des marchands de bonne chère pour tout le monde,—cela dure jusqu'en l'an III, année qui voit paraître ce sinistre petit volume:

LA CUISINIÈRE RÉPUBLICAINE

Qui enseigne la manière simple d'accomoder (sic) les pommes de terre avec quelques avis sur les soins nécessaires pour les conserver[89].

Ces livres tiennent du haut en bas tout le fond de la pièce. Ici le mur retourne, et c'est un panneau qu'emplit une bibliothèque de Boule de la première manière du grand ébéniste, et dans laquelle le cuivre seul a un emploi dans l'incrustation de la marqueterie. L'enchevêtrement géométrique des lignes et la complication de l'arabesque sont du goût le plus sévère, et le dessin de métal avec son luisant d'or pâle, en le noir de l'ébène, fait le plus harmonieux effet et le plus sourdement riche. L'histoire de ce meuble est curieuse, comme un symptôme du mépris qu'au temps de la Restauration et du règne des commodes d'acajou, nos grands-parents avaient pour l'ancien mobilier de la France: il était l'armoire que ma mère avait à sa pension, dans sa chambre, quand elle commença à être grande fille. Plus tard il fut restauré par Monbro, malheureusement en ces années, où l'on n'avait pas le sentiment de la réparation historique, et où une baguette de cuivre estampé semblait devoir tenir avec succès la place d'une baguette en bronze doré, mais un jour où la vente d'un livre m'apportera un peu d'argent, je ferai arracher la restauration de Monbro, et remettre le petit meuble en son état ancien.

La bibliothèque de Boule est la boîte par excellence des beaux livres, des belles reliures, faisant ressortir les riantes et lisses couleurs des peaux avec le foncé de ses panneaux, où se répète et revit un rien de la dorure du dos des volumes. Aussi est-ce en cette bibliothèque qu'est la fleur de mes livres. Ce sont les livres illustrés par Boucher, par Gravelot, par Eisen, et parmi lesquels figure un exemplaire en maroquin vert des Contes de La Fontaine, de l'édition des fermiers généraux, un exemplaire au texte réglé, aux toutes premières épreuves, aux gardes doublées de tabis, aux plats de la reliure chargés d'une riche dentelle; ce sont de petites raretés comme le voyage en Italie de Mme Lecomte avec les spirituels encadrements à l'eau-forte, par lesquels les galants pensionnaires de l'Académie ont fêté la venue à Rome de la maîtresse de Watelet[90]; ce sont les six volumes in-quarto de l'édition de Molière de 1734, le plus beau et le plus monumental ouvrage, illustré par le xviiie siècle; ce sont de curieux petits manuscrits comme l'Administration de l'argenterie, Menus Plaisirs et Affaires du Roi, dont j'ai tiré de si précieux détails pour le mariage de Marie-Antoinette. Il y a là renfermés, un certain nombre de beaux vieux maroquins sanguins, où la patine du temps a mis comme une pourpre sombre,—des bouquins solides et magnifiques qui sont à la fois des outils de travail et des joyaux de musées. Et encore des maroquins, aux armes de personnages célèbres du xviiie siècle, des maroquins aux armes de Trudaine de Montigny, de Hue de Miromesnil, du lieutenant de police Sartines, de l'archevêque de Beaumont, de M. de Marigny, du prince de Ligne, du diplomate Cobentzel. Mon ambition avait été surtout de faire une collection spéciale de livres aux armes des Françaises, qui ont été, un tant soit peu, bibliophiles, au siècle dernier, mais je m'y suis pris un peu tard, et au moment où ces livres commençaient à devenir des desiderata de banquiers. Cependant, en ma petite bibliothèque, la duchesse de Gramont retrouverait son exemplaire en maroquin vert de l'Histoire du théatre de l'Académie royale de musique, 1757, et son exemplaire en maroquin rouge de la Bibliothèque du Théatre-Français, par le duc de la Vallière; la comtesse de Provence retrouverait ses deux exemplaires en maroquin rouge, du Dictionnaire portatif des beaux-arts, 1759, et des Anecdotes dramatiques, par l'abbé Clément, 1775; Madame Victoire de France retrouverait son exemplaire en maroquin vert du Cours de belles-lettres de l'abbé Batteux[91]; enfin Marie-Antoinette retrouverait son exemplaire des Lettres juives du marquis d'Argens, de sa bibliothèque du Petit-Trianon,—un exemplaire malheureusement relié en veau. Madame du Deffand, elle! y est rappelée par un exemplaire des Considérations sur les mœurs de Duclos, un volume où, selon son habitude, elle a fait imprimer en or, sur le dos, ses chats aimés, ses chats, dont Cochin a gravé, pour elle et ses amis, une rare petite estampe en 1746. Madame de Pompadour n'est pas oubliée en le petit meuble. Un numéro de sa bibliothèque repose sur les planchettes, le numéro de la Vie des premiers peintres du Roi, par Lépicié, un livre qui est une confession des goûts de la favorite, et d'où se détachent ses trois tours d'or d'un superbe maroquin rouge. Mais un ouvrage pour moi plus précieux, et où l'on a tous les rôles joués et chantés par la comédienne et la virtuose, c'est le Recueil des comédies et ballets représentés sur le théâtre des Petits Appartements, quatre volumes splendidement reliés en maroquin, disparaissant sous la dorure, un exemplaire qui devait être donné par la favorite à ses familiers; et après ces deux livres d'art et de théâtre de la marquise, vient un curieux et significatif livre, ayant appartenu à la Du Barry: son Grécourt, où sur le veau du dos, dans les entrelacs de myrte qui courait sur l'argenterie de Lucienne, se lit la fameuse légende: Boutez en avant.

Pêle-mêle avec ces livres, sont nos livres à nous, les exemplaires choisis de nos romans, de nos études d'histoire, tirés sur peau de vélin, sur chine, sur papier de Hollande, et habillés comme des enfants qu'on aime, et signés d'un I et d'un E entrelacés, ciselés sur la tranche.

Que je plains les lettrés qui ne sont pas sensibles à la séduction d'une reliure, dont l'œil n'est pas amusé par la bijouterie d'une dorure sur un maroquin, et qui n'éprouvent pas, en les repos paresseux de l'esprit, une certaine délectation physique à toucher de leurs doigts, à palper, à manier une de ces peaux du Levant si moelleusement assouplies! La reliure française a été, de tout temps, un art, dont les adeptes ont fait preuve d'une adresse charmante, et c'est aujourd'hui peut-être le seul art industriel, où se soit conservée la main d'œuvre des choses exquises façonnées par les artisans-artistes du xvie siècle. Mais, il faut le dire de suite, cet art ne supporte pas la médiocrité: rien ne ressemble moins à une reliure supérieure qu'une reliure à bon marché, et l'assemblage de cahiers de papier imprimé entre deux cartons, enfermés dans une peau, en un tout homogène et parfait, un emboîtement qui semble fusionné dans un moule, n'est obtenu, n'est réalisé que par les relieurs qu'on paye très cher. Les grands charmeurs que les Trautz-Bauzonnet, les Capé, les Lortic, les Duru, les Marius! Je sais qu'il existe des fanatiques du nom de Bauzonnet qui ne veulent que des Bauzonnet, qui vont jusqu'à faire casser, sur les livres qu'ils achètent, les reliures de ses plus illustres confrères; moi, je l'avoue, je trouve que, malgré la conscience de son travail et la solidité des dorures, ses reliures ont toujours un aspect un peu vieillot, un peu restauration, et mes reliures d'affection sont des reliures de Capé et de Lortic. Le vieux Capé était inimitable pour la résurrection des reliures riches du xviiie siècle et de leurs arabesques fleuries. Je possède une reliure des Maitresses de Louis XV, exécutée par lui dans la dernière année de sa vie, qui est un vrai chef-d'œuvre de goût et d'imitation intelligente. Mais pour moi,—quand il est dans ses bons jours,—Lortic, sans conteste, est le premier des relieurs. C'est le roi de la reliure janséniste, de cette reliure toute nue, où nulle dorure ne distrait l'œil d'une imperfection, d'une bavochure, d'un filet maladroitement poussé, d'une arête mousse, d'un nerf balourd,—de cette reliure où se reconnaît l'habileté d'un relieur ainsi que l'habileté d'un potier dans une porcelaine blanche non décorée. Nul relieur n'a, comme lui, l'art d'écraser une peau, et de faire de sa surface polie la glace fauve qu'il obtient dans le brun d'un maroquin La Vallière; nul, comme lui, n'a le secret de ces petits nerfs aigus, qu'il détache sur le dos minuscule des mignonnes et suprêmement élégantes plaquettes que lui seul a faites. Lortic est encore sans pair et sans égal pour jeter des fleurs de lis sur le plat d'une reliure, et la reliure de mon Histoire de Marie-Antoinette, où sur le semis d'or ressaute, dans le maroquin rouge, le profil d'argent d'une médaille de la Dauphine, est une reliure qui peut tenir à côté des plus parfaits ouvrages des relieurs anciens.

Mais, pour ces livres sortis de nous, j'ai voulu mieux encore que des papiers extraordinaires, que des reliures splendides; j'ai cherché à les rendre dignes des enchères des ventes futures, par l'adjonction de dessins originaux, de gravures rares, d'autographes, d'émaux, faisant, de ces affectionnés exemplaires d'auteur, des espèces de bibelots. Ainsi la Lorette étale pour frontispice une académie de femme à l'écriteau de location: un des plus jolis et des plus spirituels petits dessins de Gavarni. Henriette Maréchal renferme: 1o une aquarelle de Gavarni pour le costume de Mlle Ponsin en muse de carnaval; 2o une lettre du dessinateur avec un croqueton apportant un changement à la coiffure; 3o les vers autographes de Théophile Gautier écrits de cette petite écriture fine, menue et comme gravée. La fille Élisa est illustrée d'une eau-forte de François Flameng, tirée à deux ou trois exemplaires. Manette Salomon a, encastrés dans les plats de sa reliure, deux merveilleux émaux de Popelin, représentant Manette, vue de face et de dos sur la table à modèle, et délicatement modelée dans l'or du métal, en sa serpentine nudité.

Parmi ces livres, il est un manuscrit qui m'est surtout cher: un cahier de notes prises en Italie, où les croquis s'entremêlent avec l'écriture, où une poupée antique du Vatican succède à la lampe qui a fait dire à Galilée: «E pur si muove», et où une aquarelle de la place de Bologne, donne une idée du tempérament de peintre de mon frère et de son talent d'aquarelliste.

Sur l'attique de la bibliothèque de Boule, entre les reflets profonds de bronzes sombres, un Amour charnu, aux yeux bandés, aux petites ailes frémissantes et recroquevillées, enferme dans un filet le globe du monde, et l'aimable statuette de Mayence détache ses chairs, pâlement rosées, du bleu pâle d'un long et fluet vase bleu turquoise, mettant sur ce haut de meuble, frappé toute la journée de lumière, l'opposition et l'accord glaceux des deux plus tendres colorations de la porcelaine de l'Occident et de l'Orient.

Au dessus, un peu incliné, se penche dans une harmonie de poudre, de jaunes dentelles, de blanche fourrure de cygne, un portrait de femme inconnue, pastellé par La Tour, une femme aux minces paupières, voilées d'une méditation ironique.

Après le panneau de la bibliothèque vient la cheminée.

Au milieu de la cheminée, sur un socle de bois sculpté, se dresse la Baigneuse de Falconet, un biscuit à la longueur fluette, aux mains, aux pieds, aux petits seins amoureusement modelés et dont la nudité blanche se reflète de dos dans la glace. Aux côtés de la Baigneuse sont posés deux pots-pourris de Saxe, d'une forme carrée, aux angles adoucis par un contour rocaille, surplombant de son décor ondulant les quatre faces semées de fleurettes, de papillons, d'insectes, joliment coloriés. Et à chaque extrémité de la cheminée se contourne un chandelier japonais: une grue, dont le cou, au-dessus de ses longues pattes d'échassier, se tord dans l'enroulement d'une branche d'arbrisseau en boutons, où s'entr'ouvre une fleur pour la bobèche d'une bougie.

La glace qui ne monte qu'à une certaine hauteur, ainsi que dans les anciens dessus de cheminée, et sur laquelle, brisant la ligne droite de l'architecture, pend la gouache de l'Épouse indiscrète, en un cadre à l'élégant écusson, est surmontée d'un trumeau. C'est une trouvaille du temps où, chez les marchands de bric-à-brac, vos pieds cognaient, dans les recoins noirs, les plus délicates sculptures: un panneau, où d'un vase Louis XVI, une grêle imagination de Salembier, déborde un bouquet de pavots dont l'épanouissement floche et les grandes feuilles molles sont rendus par un ciseau travaillant dans du bois, et en ce bois découpant une flore rustique, qui paraît chiffonnée par des doigts de femmes dans une feuille de papier humide.

De chaque côté de la cheminée, au-dessous de deux appliques de jade vert, feuillagées d'un bouquet de plumes de paon, sont suspendus à droite et à gauche des portraits de famille, des miniatures dans des cadres de cuivre doré.

Celle-ci, c'est ma grand'mère maternelle: Madame Le Bas de Courmont Pomponne, mariée au fermier général guillotiné en 1793. Isabey l'a représentée sous un toquet de velours liséré d'un ruban feu, jeté sur sa chevelure poudrée, la poitrine couverte d'une chemisette transparente, dans l'ouverture carrée d'une robe de velours bordée de fourrure. Et dans le pittoresque de ce costume de polonaise du Directoire, apparaît la séduisante femme, avec ses immenses yeux noirs, son nez à la Roxelane, sa bouche rouge. Ma grand'mère avait été une des beautés de cette époque de plaisir, une de ces veuves qui oubliaient la Terreur au bal, et le poétereau des Modes ou la Soirée d'été (1797) a même décoché quelques vers contre sa coquetterie et ses toilettes excentriques:

Mais, est-il vrai, dis, superbe C....ont, Qu'un casque un jour ait ombragé ton front?

De cette grand'mère, j'ai le souvenir d'une vieille femme, se tenant du matin au soir,—sauf une petite promenade à quatre heures, au bras d'un abbé, dans le passage de l'Opéra,—se tenant dans le demi-jour d'un appartement très élevé, au mobilier comme emballé sous de vieilles housses, et où partout traînaient des livres de cabinet de lecture: les mémoires des temps qu'elle avait vécus. Son grand corps frileux était toujours empaqueté dans de jaunes cachemires de l'Inde, attachés sur elle par un nœud à l'enfant, et sa pâle et encore belle figure s'amusait de mon bruit, de mes interrogations, mais sans parler, sans répondre, sans sourire; enveloppée du silence un peu intimidant des vieilles gens qui ont traversé des révolutions.

Celle-là, c'est ma mère, peinte en 1822, l'année de son mariage. Coiffée de petits frisons dans lesquels est posé de côté un floquet de rubans bleus, un rang de perles au cou, elle porte une robe de mousseline blanche à rayures satinées qu'attache une ceinture bleue, et que resserrent, à la saignée des bras, deux bracelets de la soie et de la couleur de la ceinture et du floquet des cheveux. Cette toilette de jeune fille va le mieux possible à ses yeux limpides, à son teint pur et frais, à cette petite bouche dont héritera mon frère, à cet air d'ingénuité et de timidité qu'elle a gardé toute sa vie.

Sous le portrait de ma mère, le portrait de mon frère: une photographie d'après un daguerréotype exécuté en 1855, le seul portrait qui donne l'enjouement moqueur de sa figure, et l'expression de cette spirituelle gaieté, qui faisait se dire entre eux aux domestiques de la famille: «Monsieur Jules dîne ce soir, on va rire.»

De l'autre côté de la cheminée, c'est le portrait en habit galonné d'or, de Laurent l'ingénieur, le créateur du canal de Picardie, le glorieux anobli fait marquis de Villedeuil, et avec les descendants duquel ma famille a eu des alliances et d'intimes amitiés. Des traits carrés, une figure de volonté que ce Laurent de Villedeuil.

Sous le portrait de Laurent de Villedeuil, le portrait d'un parent dont j'ignore absolument le nom mais le portrait d'un terrible bon vivant de l'ancien régime, montrant, au-dessous des frimas d'une tête poudrée à blanc et d'épais sourcils noirs, un teint, où l'allumement sensuel de la vie met comme du fard parmi les bleuissements d'une barbe vivace.

Auprès de ce portrait, la médaille en bronze doré de mon grand-père à l'Assemblée nationale portant la légende: Louis XVI, restaurateur de la liberté française. Et à côté de la médaille, la gravure de la collection des portraits de chez Desjabin, qui le montre, ce grand-père, avec son petit œil despotique, son immense nez aquilin, l'avance énergique du bas de son profil:

M. Huot de Goncourt.

Né à Bourmont, le 15 avril 1753.

Député du Bassigni en Barrois à l'Assemblée nationale de 1789.

Au coin de cette cheminée, dans les intermèdes du travail, une cigarette aux lèvres, les yeux errants sur tout le bric-à-brac qui m'entoure, souvent je me suis interrogé sur cette passion du bibelot qui m'a fait misérable et heureux toute ma vie. Et me rappelant les mois de privations, que mon frère et moi avons passés, plusieurs années de suite, dans des auberges de peintre à trois francs par jour, pour payer une trop grosse acquisition; et retrouvant dans ma mémoire ces journées maladives d'achats déraisonnables, et dont on sort inassouvi, avec l'émotion d'une nuit de jeu, et une bouche amère, que seule peut rafraîchir l'eau de mer d'une douzaine d'huîtres, je me demandais si cette maladie était un accident, un mal attrapé par hasard, ou si ce n'était pas plutôt une maladie héréditaire, un cas semblable à la transmission de la folie ou de la goutte. Alors je me mettais à remonter ma famille, et j'y trouvais un des grands et des passionnés collectionneurs du xviiie siècle, M. Le Bas de Courmont, de la collection duquel viennent quelques-uns des beaux tableaux hollandais du Louvre, mais c'est le premier mari de ma grand'mère maternelle, et par le sang il ne m'est rien. Chez mon grand-père paternel, en sa belle maison de pierre sculptée de Neufchateau, il y avait quelques bronzes, quelques meubles, quelques dessins, achetés par lui à Paris, pendant qu'il siégeait à la Constituante, mais c'était tout simplement du mobilier de la grande ville, apporté par mode, dans la maison d'un provincial, et sans qu'on y rencontrât ni la trace ni le symptôme d'un goût particulier. Mon père, lui, était un militaire, et toute sa vie, depuis l'âge de seize ans passée sur les champs de bataille, ne l'avait pas disposé à donner son regard, à prêter son attention à ces «bêtises», et cependant,—c'est singulier,—quand il achetait un objet mobilier, et devant servir aux usages les plus vulgaires, une brosse par exemple, il la voulait de choix et jouant presque l'objet d'art; et il eut pour boire son bordeaux, un des premiers verres mousseline que le commerce ait fabriqués. En mon père était, en quelque sorte, une nature d'amateur pour les choses de la vie courante.

Mais je crois au fond que le collectionneur chez moi ne doit rien aux ascendances, et qu'il a été créé uniquement par l'influence d'une femme de ma famille. En ces temps, qui remontent à l'année 1836, un de mes oncles possédait une propriété à Ménilmontant, une grande habitation en forme de temple, avec un théâtre en ruine, au milieu d'un petit bois: l'ancienne petite maison donnée par un duc d'Orléans à Mademoiselle Marquise. L'été, ma mère, ma tante et une autre de ses belles-sœurs, dont le fils, l'un de mes bons et vieux amis, est aujourd'hui ministre plénipotentiaire de France en Bavière, habitaient, toute la belle saison, cette propriété: les trois ménages vivant dans une espèce de communauté de tout le jour. Moi j'étais à la pension Goubaux, et tous les dimanches où je sortais, voici à peu près quel était l'emploi de la journée: Vers les deux heures, après un goûter qui était, je me rappelle, toujours un goûter de framboises, les trois femmes, habillées de jolies robes de mousseline claire, et chaussées de ces petits souliers de prunelle, dont on voit les rubans se croiser autour des chevilles, dans les dessins de Gavarni de «la Mode», descendaient la montée, se dirigeant vers Paris. Un charmant trio que la réunion de ces trois femmes: ma tante, avec sa figure brune pleine d'une beauté intelligente et spirituelle, sa belle-sœur, une créole blonde, avec ses yeux d'azur, sa peau blanchement rosée et la paresse molle de sa taille; ma mère, avec sa douce figure et son petit pied. Et l'on gagnait le boulevard Beaumarchais et le faubourg Saint-Antoine. Ma tante se trouvait être, à cette époque, une des quatre ou cinq personnes de Paris, enamourées de vieilleries, du beau des siècles passés, des verres de Venise, des ivoires sculptés, des meubles de marqueterie, des velours de Gênes, des points d'Alençon, des porcelaines de Saxe. Nous arrivions chez les marchands de curiosités à l'heure où, se disposant à partir pour aller dîner en quelque «tourne-bride» près Vincennes, les volets étaient déjà fermés, et où la porte seule, encore entre-bâillée, mettait une filtrée de jour parmi les ténèbres des amoncellements de choses précieuses. Alors c'était, dans la demi-nuit de ce chaos vague et poussiéreux, un farfouillement des trois femmes lumineuses, un farfouillement hâtif et inquiet, faisant le bruit de souris trotte-menu dans un tas de décombres, et des allongements, en des recoins d'ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs gants, et de coquets ramènements du bout des pieds chaussés de prunelle, puis des poussées, à petits coups, en pleine lumière, de morceaux de bronze doré ou de bois sculpté, entassés à terre contre les murs...

Et toujours au bout de la battue, quelque heureuse trouvaille, qu'on me mettait dans les bras, et que je portais comme j'aurais porté le Saint-Sacrement, les yeux sur le bout de mes pieds et sur tout ce qui pouvait me faire tomber. Et le retour avait lieu dans le premier et expansif bonheur de l'acquisition, faisant tout heureux le dos de trois femmes, avec, de temps en temps, le retournement de la tête de ma tante, qui me jetait dans un sourire: «Edmond, fais bien attention de ne pas le casser!»

Ce sont certainement ces vieux dimanches qui ont fait de moi le bibeloteur que j'ai été, que je suis, que je serai toute ma vie.

NOTES

Son œuvre est très considérable: indépendamment de ses quatorze petits cahiers d'études et de ses trois albums de Fusi-yama, il a été surtout un illustrateur de romans, et principalement des romans de Kiokutei, le romancier en vogue du Japon, et aujourd'hui les Japonais payent des prix énormes les anciens tirages de ses planches. Lors du séjour de M. Philippe Sichel au Japon, un exemplaire des quatorze cahiers d'études d'O-kou-saï, avec annotations et croquetons du peintre, jetés dans les blancs de l'album, était en vente au prix de mille dollars à Osaka. Il est mort dans un âge très avancé, puisque la publication du Fusi-yama est de 1830. Il y a une légende à Kioto, lui prêtant la collaboration d'une fille belle et intelligente, qui ne voulut jamais se marier, se dévouant tout entière à son vieux père, d'humeur, par parenthèse, assez fantasque.

BULLETIN DE LA MALADIE DU ROI.

Le redoublement de la nuit a été moins fort et moins long que celui de la nuit précédente. Il y a eu quelques intervalles de bon sommeil. La suppuration étend le progrès sur tout le corps, tandis que les pustules du visage commencent à se dessécher. Les urines sont bonnes. Les vésicatoires vont bien.

Signé: Le Mounier, Lassone, Lorry, Bordeo, de Lassaigne, la Martinière, Andouillé, Boiscaillaud, Lamarque, Colon.

Logements. Château neuf.

Rez-de-chaussée Appartement du Roy.

Appartement de madame la marquise de Pompadour.

Entresols par le grand escalier B Mme la maréchale de Mirepoix.

C M. le maréchal de Mirepoix.

D Mme la marquise de Châteaurenault.

Corridor des bains.—Rez-de-chaussée G Mme la comtesse de Coigny.

Corridor de la Tribune H M. le Gouverneur.

I M. le maréchal de Luxembourg.

K M. le comte de Clermont.

Mansardes. Corridor à droite. L M. le duc de Fronsac.

M M. le marquis de Gontaut.

N M. le Premier.

O M. le duc de la Vallière.

P M. le comte de Baschy.

Q M. le marquis d'Estainville.

R M.

Corridor à gauche. S M.

T M.

V M.

Grand château.

Ailes des Seigneurs sur le jardin. No 16 M. le comte de Cambis.

No 15 M. le prince de Dessenstein.

No 16 M. le marquis de Ségur.

No 17 M. le marquis de Croissy.

FIN DU PREMIER VOLUME.

Notes in this chapter

Note 1 · La du Barry, par Edmond et Jules de Goncourt. Charpentier, 1878, p. 205.Note 2 · Voir, pour les détails de cette vente: Madame de Pompadour, par Edmond et Jules de Goncourt. Charpentier, 1878, p. 329.Note 3 · Un complément de ce livre pour l'histoire de l'art de la joaillerie et bijouterie est le catalogue détaillé des plus belles pierreries de FrNote 4 · Je ne cite pas le Tailleur, tiré de l'Encyclopédie.Note 5 · Voir un chapitre sur les chenilles, dans les Lettres critiques et morales sur les modes du temps, Avignon 1760.Note 6 · A ces pamphlets sur les tailleurs, il faut joindre: Billet d'enterrement d'un maître tailleur avec son testament à Filoutrimanie, 1760.Note 7 · On connaît la phrase de Besenval à un absent de Versailles depuis six mois, qui redoutait d'avoir perdu le ton de la cour: «Je vais vous metNote 8 · Jupon de toile gommée, ainsi nommé du bruit qu'il faisait.Note 9 · Ces conclusions étaient celles du travail de l'anatomiste Winslow dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, de 1741.Note 10 · Les coiffeuses venaient d'être tout nouvellement instituées, et parmi plusieurs arrêts du Conseil d'État du Roi, concernant les perruquiers,Note 11 · Le cannaméliste français, ou Nouvelle Instruction pour apprendre l'office. A Nancy, de l'imprimerie d'Abel-Denis Cusson, 1761.Note 12 · Voici les logements d'un de ces voyages, le voyage du 3 mai 1757:Note 13 · Guignard, oiseau de passage, de la grosseur du pluvier, dont on faisait des pâtés à Chartres, que Collin d'Harleville a chantés.Note 14 · Une autre série de ces menus, provenant de la collection Leber, est aujourd'hui conservée à la Bibliothèque de Rouen.Note 15 · Le Cuisinier gascon, nouvelle édition à laquelle on a joint la lettre du pâtissier anglais. Amsterdam, 1767.Note 16 · Précis d'une histoire générale de la vie privée des Français. Paris, Moutard, 1779.Note 17 · Une petite brochure imprimée chez la veuve Mérigot, quai des Augustins, 38. Il ne reparaît pas, je crois, de livre sur la cuisine avant l'anNote 18 · Nella venuta in Roma di madama Lecomte et dei signori Watelet e Copetie. Componimenti poetici di Luigi Subleyras colle figure in rame di SteNote 19 · On sait que les quatre filles de Louis XV avaient chacune adopté une couleur de maroquin différente pour leurs livres.
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