← Table of contents
La maison blanche

PRÉFACE

Reading edition

Léon Werth... celui-là, je n’ai pas à le prendre par la main et à le présenter comme on présente une jeune fille qui débute dans le monde.

La Maison Blanche est son premier livre. Mais Léon Werth s’est depuis longtemps présenté lui-même.

Il a parlé des peintres que nous aimons... il a parlé des peintres que nous n’aimons pas... et son intelligence est si claire qu’elle lança comme une projection de lumière sur les hommes et sur les œuvres. Pourrions-nous désormais oublier le mouvement de sa phrase, la sonorité et l’accent de sa voix ?

Son œuvre, aujourd’hui, se mesure à la puissance de haine et à l’ardeur d’enthousiasme qu’il a su provoquer.

Il sait ma tendresse fraternelle. Avec la ferveur qui fait étreindre un compagnon très cher la veille d’un premier départ, je voudrais dire seulement quelle envie, quelle joie de vivre il a su me donner.

A l’époque où je rencontrais encore ce ministre qui me fait regretter de n’être pas gendarme, cette grande dame qui me fait regretter de n’être pas gavroche, cet écrivain qui me fait regretter d’avoir essayé d’écrire, j’apercevais parfois devant la gare Saint-Lazare un trimardeur qui, las du chantier où le travail est toujours le même, contemplait avec toute l’ardeur d’une inlassable espérance un paquebot à cheminée rouge qui fumait sur une affiche bleue.

Léon Werth, non plus, n’aime pas les chantiers, il s’évade toujours avant que le contremaître ait sorti sa montre et son sifflet et son carnet de paye. Il s’embête avec vous et s’en va en voyage ; je pars souvent avec lui. Il n’a pas besoin d’aller loin pour s’enrichir et pour nous enrichir. Il ne joue pas de la dolente musique des ailleurs et des autrefois, il n’est pas le poète qu’aiment les fruitières de rêve et les crémières neurasthéniques, il est violemment, il est brutalement un pauvre homme d’aujourd’hui...

Une de ses dernières étapes fut une chambre d’hôpital, où la maladie l’avait conduit. Ce voyage, avec quel accent il nous le conte !... Nous savons maintenant quels autres livres nous pouvons attendre : fermes, rudes, riches et généreux.

Avec ses yeux doux et féroces, Léon Werth est un fauve. Il a besoin d’agir, il a du sang et de la race. Pour le tenir en cage, il vous faudrait d’abord l’attirer avec une belle proie, mais il ne flaire pas vos cadavres, il ne saute pas comme une grenouille sur le ruban rouge, ni comme un brochet sur une cuiller d’argent. Il saute par-dessus les pièges parce qu’il a des jarrets de fauves comme il a des yeux et des dents de fauves.

On serait intimidé parfois si, brusquement, on ne découvrait sur l’échine cambrée ce petit frisson multiplié qui trahit sa sensibilité. Car il est tendre au repos lorsqu’on ne le regarde pas en dessous pour lui offrir du sucre.

Il est tendre et sa tendresse est d’une qualité que nous ne connaissons plus, puisque nous ne connaissons que des animaux domestiques. Elle est discrète, et il faut être seul avec Léon Werth, en voyage, pour en sentir la chaleur et la grave douceur.

En voyage ? Oui... voyage dans une chambre de la Maison Blanche, voyage de découvertes dans la vie.

OCTAVE MIRBEAU.

LA MAISON BLANCHE

Peut-être les hommes sauront-ils un jour tirer de la maladie une leçon de joie et de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance pour elle-même, par haine de la santé et de la vie, et se consolèrent par la magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils s’en détaillaient voluptueusement les symptômes, comme un père attendri contemple en chemin le cadeau qu’il vient d’acheter et qu’il porte à son enfant. En contraste, de gros hommes gloussent ridiculement à la seule pensée de la souffrance physique.

Mais personne n’aime la maladie pour ce qu’elle contient d’imprévu, de comique ou de joyeux.

Le comique... Nous croyons qu’il est décent de ne pas l’apercevoir là où est la tristesse, là où est le malheur. Les nègres sont moins bêtes que nous. Un explorateur qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant fait halte près d’un gué et s’étant endormi sous sa tente, il fut réveillé par les éclats de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et s’approcha d’eux, qui faisaient cercle près de la rivière. Ils étaient agités par la plus irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement penchés et redressés, basculaient sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs cuisses nues de grandes tapes sonores, du plat de la main. Il s’enquit du motif de leur hilarité : un nègre, en traversant la rivière, avait eu le pied sectionné net par un crocodile.

Un malade débute dans la maladie, comme un enfant fait ses premiers pas. Il n’est pas ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant. Mais n’ayez pas la larme à l’œil, chaque fois que vous voyez un malade, ne pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie, le malade ne tire aucune joie, c’est qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est qu’il est indigne de la santé.

Et ne prenez pas un air trop grave, si vous songez qu’il est menacé de mourir. La mort n’est pas un événement exceptionnel. Et le miracle, ce n’est pas la mort, c’est la vie.

J’aimerais votre respect des malades, s’il n’était absurde. Vous acceptez, vous vénérez tout ce qui fait mourir, sauf la maladie.

Les malades ont des soins. Même les pauvres, qui sont mal soignés, cependant sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure de la maladie. Quand vous rencontrez un miséreux dans la rue, vous lui donnez deux sous, si vous avez bon cœur. Mais vous consentez pleinement à sa misère. Si ce miséreux est malade, vous lui bâtissez un hôpital. Pourquoi ?

Vous avez fait de la maladie le luxe des classes pauvres. Vous avez décidé qu’elles étaient indignes de tout autre luxe. Bien. Mais ne vous caressez pas vous-même de votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal et dépasse son objet. Vous me faites penser à ce gamin qui par un jour de juillet eut la pensée charmante d’apporter un éventail pour éventer sa mère, qui avait la migraine. Mais il approchait si soigneusement sa tête de l’éventail balancé, que le meilleur de la fraîcheur était pour lui. Modérez votre pitié de la maladie. Vous manquez d’imagination, ou du moins de perspicacité. Vous n’entrez en pitié qu’au spectacle de l’agonie.

Dieu nous envoie la maladie comme une épreuve, disaient les mystiques. Et ils avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance à Dieu et de la recevoir de lui. Pour nous la maladie n’est pas une épreuve, mais elle a sa place dans notre vie. Elle est un moyen d’expérimenter la vie. Elle est aussi, bien souvent, le moyen de retrouver en soi les forces vraies qui permettent de vivre. Car elle est un repos, une station.

Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon malade est celui qui n’a pas peur de la mort et qui explore gaîment la maladie. Le bon malade garde de la maladie un agréable souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain. Il ne désire pas recommencer. Mais il y pense comme, de retour en Europe, le voyageur pense à la brousse tropicale.

On en meurt ? C’est possible. Mais qui me dit que sans la maladie, dont j’ai guéri, je ne serais pas mort de dégoût ?

La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la belle maladie, de la maladie qui a un commencement et une fin, et non pas de ces maladies qu’on appelait autrefois de langueur.

Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments haletants et dispersés. Mon adolescence s’en accommoda. Ma jeunesse commençait à en souffrir. La maladie m’apporta le calme. Tout d’abord elle m’étonna et m’exaspéra. Je ne connaissais pas le métier de malade. Mais bientôt je fus comme un nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la planche, détend ses muscles et s’abandonne.

Les riches qui ont une vie molle et sont toujours au centre du monde comme des malades précieux, sur qui veillent les autres hommes, ne connaissent de la maladie que la souffrance corporelle. Les paresseux n’y trouvent qu’une occasion de paresse moins agréable. Enfin les malades professionnels n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment pas leur mal. Ma rude santé et la vie que j’avais menée me prédisposaient à aimer, d’un amour sain et passager, ma maladie.

Mon père était marchand de vins, avenue du Maine, tout près de la rue de la Gaîté. J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère. La clientèle de mon père était composée — pour le restaurant — de cochers et de quelques filles qui venaient en pantoufles de l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel de l’Avenir. Mais elle était — pour la limonade — beaucoup plus variée. En ai-je vu, devant le comptoir, des ouvriers, des camelots, des chanteurs ambulants, des acrobates de la rue et des employés sans place ! Quand les lumières s’allumaient, les ménagères, parfois, en revenant du lavoir, buvaient des raspails, et le soir, les filles, entre deux passes ou entre deux quarts, buvaient des vins blancs.

Assis sur la banquette, au fond de la boutique, j’écrivais mes devoirs sur une des tables de marbre.

Mon père s’occupait peu de moi. « Les enfants, disait-il, c’est l’affaire des femmes... » Il avait des principes. Je ne devais pas l’embrasser le matin, quand je partais pour l’école, mais seulement le soir quand j’en revenais. Le client du matin boit vite et veut être servi de même. On sert des cafés et des vins blancs gommés. Mon père n’avait pas de temps à perdre. Mais quand je rentrais à l’heure de l’apéritif, il disait :

— V’là le gamin.

Je passais derrière le comptoir. Mon père se penchait, glissait sa serviette sous le bras et me tendait une joue épaisse, ronde et rude. S’il versait une consommation, il ne s’interrompait pas et ne se penchait vers moi qu’après avoir posé la bouteille dans le trou du zinc qui lui était destiné. Mais, après, il prenait son temps. L’heure de l’apéritif permet de la tendresse et du loisir. Il y a gros travail. Mais le client flâne et cause. Après ce baiser de l’apéritif, mon père ne s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais sommeil sur ma banquette, c’était une des filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel de l’Avenir qui m’envoyait au lit.

Je jouais à la sortie de l’école avec les petites Italiennes qui déjà font métier de modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs des casernes d’ateliers.

Deux ou trois fois par an, mon père disait :

— Tâche de rentrer à l’heure... Le ruisseau n’est pas fait pour les enfants...

Je connus le ruisseau et la rue : la rue de la Gaîté qui est la plus belle du monde, la rue de la Gaîté qui est une transition entre le faubourg et la ville, et où le faubourg, laissant ses peines, apporte et rassemble ses joies.

La meilleure de mes camarades de jeu fut Henriette Godillet, qui était la fille d’un homme de peine et d’une femme de ménage. Elle avait un visage très doux, ovale et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un bébé ou d’une femme en pleine maturité. Mais il est certain que, dès l’âge de dix ans, elle ne ressemblait guère à une fillette. Je l’aimais beaucoup. Le jeudi, nous allions nous promener jusqu’aux fortifications. Je lisais d’effroyables romans à treize sous et je les lui racontais. Très paresseuse, elle ne lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire ses devoirs.

Je me souviens surtout de nos promenades. Henriette connaissait la rue beaucoup mieux que moi. Habitué aux longues méditations dans la boutique paternelle, surveillé malgré tout, habitué à faire la différence entre les gens comme il faut et les rien-du-tout, j’aimais la rue, comme une perpétuelle espérance d’aventures ; mais aussi je la redoutais, je savais qu’elle était dangereuse. Je voyais que rien ne s’y passe comme dans les boutiques ou dans les livres, que rien n’y est prévu, qu’on y rencontre des voyous. Mon expérience déjà m’avait appris que l’enfant n’y est pas chez lui, qu’on l’y tolère seulement. J’ai entendu bien souvent des :

— Que j’t’y reprenne à rôder par là, galopin.

Ou des :

— J’vas t’botter, gluant...

Et cela, pour avoir simplement arrêté le cours d’un ruisseau, dans une rue transversale, en assemblant quelques pavés ou en déplaçant la toile de sac que les balayeurs du matin laissent souvent au niveau de la bouche d’égout. Si je prenais part à un rassemblement, certes personne ne me chassait. Mais hors les cas de cheval abattu, il arrivait souvent qu’un vieux livreur à la moustache tombante ou qu’une ménagère portant son ventre comme un sac chargé, laissât tomber sur moi un :

— Ce n’est pas la place des enfants...

Je faisais semblant de ne pas entendre. Mais j’étais gêné. Timide, je ne protestais pas. Je ne répondais que bien rarement par un gros mot.

Un jour, à la fête du Lion, une fille en cheveux, à moitié saoule, eut une crise nerveuse. Des agents, comme elle se roulait sur la chaussée, la prirent aux épaules, avec brutalité. La foule en cercle riait. Une boutiquière du quartier voulut m’emmener. Des gamins avaient les yeux fixés sur moi. Ce jour-là, je trouvai la riposte :

— Hé, la petite mère, je t’empêche pas de te rouler aussi, si ça te démange...

J’eus un gros succès. Mais je ne recommençai pas. J’avais, comme la plupart des enfants, un grand besoin qu’on m’approuvât.

Henriette au contraire n’avait aucun souci de l’opinion.

Son père était mort, comme elle avait six ans. Sa mère lavait au lavoir et faisait des ménages. C’était une femme travailleuse, mais qui ne voyait que le travail. Le travail fini, elle mangeait d’un appétit à peine distinct du sommeil. Je la vois encore assise lourdement sur sa chaise, tout au coin de la table, le pied de table creusant un sillon dans sa jupe. Je la regardais avec étonnement et aussi avec un peu d’effroi. A onze ans, je savais déjà comment mangent les pauvres.

Très douce avec Henriette, jamais elle ne s’occupait d’elle. Elle pensait qu’une fillette va à l’école et que lorsqu’elle a treize ans, on prend quelques précautions pour qu’elle ne tourne pas mal. Elle l’embrassait, mais ne savait pas lui parler. Cette femme, dont j’ai bien des fois éprouvé la bonté, avait fini par ne plus trouver ses mots que pour parler au lavoir. Je ne comprenais pas alors qu’on pût dire que madame Godillet était bavarde. J’ai compris plus tard combien était dramatique la vie de cette femme qui bavardait en tapant son linge, comme un soldat crie en montant à l’assaut et qui, le reste du temps, se réfugiait dans le silence, comme une bête au repos.

Henriette était libre. Elle sentait déjà sa force dans la rue. J’avais un visage de gamin palot. On me criait : « Va-t’en à l’école, mauvaise graine... » Je comprends maintenant qu’on redoutait en moi déjà l’apache que peut devenir le gamin des rues. Mais déjà les hommes prévoyaient en elle le plaisir que bientôt elle saurait leur donner. Elle s’avançait au premier rang des rassemblements avec une audace tranquille. Si je hâtais le pas pour traverser la rue devant un fiacre, elle me retenait par le bras :

— Que tu es bête, il arrêtera bien.

Je l’ai vue une fois se poser, immobile et souriante, en plein milieu de la chaussée, comme une voiture derrière elle arrivait au trot. Elle resta ainsi jusqu’au moment où les naseaux du cheval touchèrent ses cheveux. Et comme le cocher tirait brusquement sur les rênes, elle alla au trottoir d’une démarche molle...

Je la grondai, je la suppliai de ne pas recommencer. Elle me dit :

— Tu m’ennuies... va jouer au Luxembourg...

Je lui répondis :

— Tu as attendu le cheval... Mais tu n’aurais pas osé le regarder... Tu lui tournais le dos...

A quatorze ans, Henriette quitta sa mère, alla au bal de la Fauvette et changea de quartier. Elle fut arrêtée par la police et envoyée en correction. Je ne la revis qu’à sa majorité. Elle vint à moi, ardente et belle. Elle se souvenait de nos promenades et des livres que je lui racontais. Elle se souvenait de tout, sauf que nous avions été ensemble des enfants. Henriette n’avait qu’une méprisable mémoire.

Les premiers éléments de ma formation spirituelle furent cette boutique de marchand de vins et la rue. La rue et l’avenue, — tout un quartier qui tient à la fois du faubourg de misère et d’on ne sait quel faubourg d’idylle et de joie. Mais un autre élément s’y vint bientôt ajouter qui fut : l’Université.

Mon oncle Villeroi était professeur de physique à la Sorbonne. Il était le frère de ma mère. Mais du jour où elle se maria jusqu’au jour de sa mort, il ne la vit jamais qu’à l’insu de ma tante. Ma tante Marguerite Villeroi avait exigé qu’il rompît toute relation avec les bistros de l’avenue du Maine.

Mon oncle était très supérieur à l’homme remarquable ou au brave homme. Il pensait droit sur la vie et son caractère était ferme. De plus, il était, paraît-il, un physicien original. J’ai su plus tard qu’il ne lui manqua, pour atteindre à la grande célébrité, qu’un peu d’adresse et une âme moins dédaigneuse. Il négligea toujours de transformer en conclusions douteuses et claires les plus justes et les plus ingénieuses de ses expériences. Mais il était insensible aux détails de la vie. Il disait volontiers : « Je ne suis pas un héros de roman. » Il avait horreur de la fausse sentimentalité. Cela le conduisit à omettre des sentiments essentiels, sous prétexte qu’il ne faut pas les cultiver en esthète, et surtout à une véritable cécité morale, quand il jugeait ses proches. Il s’en remettait alors à l’usage et à la convention. Sa sensibilité aux idées était d’une richesse magnifique. Mais il se contentait pour la vie quotidienne d’une sensibilité décente.

Il avait accepté une fois pour toutes, afin d’être tranquille et de se conformer à une règle, que sa femme fût sa femme. Incapable de lutter jour à jour, il avait préféré céder d’un coup et sur tout. Incapable d’un sentiment bas, il ignorait la bassesse des autres. Et je crois bien que ma tante Marguerite lui faisait peur. Cela est assez difficile à expliquer. Ce n’était pas de sa femme qu’il avait peur, c’était de la femme. Et non pas de la femme telle que la présentent des livres d’amour, mais telle qu’il la voyait, irrésistible en sa trivialité dont rien ne peut venir à bout. Mon oncle avait l’impression d’une force naturelle. Il ne songeait pas plus à lutter contre les sentiments de sa femme qu’il n’eût pensé à modifier le cours des marées.

C’est ainsi que cet homme tendre et noble avait pu accepter de voir sa sœur clandestinement.

Cependant, après la mort de ma mère, ma tante avait consenti à ce que mon oncle s’occupât de moi. J’étais un bon élève à l’école primaire. J’obtins une bourse au lycée. Mon oncle surveilla mes études. A m’expliquer le sens que recouvrait, à la façon d’une poussière modelée sur un objet, l’enseignement de mes livres ou de mes maîtres, il mettait une ardente patience. On me donnait au lycée des formules cabalistiques. Il avait du génie pour y substituer la vie. Plusieurs fois par semaine, je passais une heure dans son cabinet ou nous nous promenions au Luxembourg. Je redoutais toujours de rencontrer une de mes anciennes compagnes de la rue de la Gaîté. Je devinais que mon oncle n’aurait pas compris, qu’il était d’un autre monde.

Ma tante m’accueillait avec indulgence, je ne dis pas avec tendresse. Elle avait fini par parler à tout propos et à n’importe qui de son neveu. Elle espérait en « mes succès ». Déjà elle en était fière. N’ayant pas d’enfant, elle reportait sur moi tout ce qui chez elle pouvait ressembler à de la tendresse maternelle : elle me voyait descendant, à la distribution des prix, les marches de l’estrade, ayant été couronné par le préfet, le général ou le recteur. Il y avait pour ma tante trois sortes d’enfants : ceux qui ont des prix, ceux qui ont des nominations, ceux qui n’ont ni prix, ni nominations. Elle n’avait de respect que pour l’argent et pour l’Université. L’instinct des insectes a des manifestations qui semblent miraculeuses. L’ammophile pique sa proie au niveau de tel ganglion nerveux, en un point où elle reste à sa disposition, paralysée, mais vivante. Il fallait à ma tante un égal instinct pour concilier, sans qu’aucune en souffrît, la vénération qu’elle avait pour l’argent et la vénération qu’elle avait pour l’Université. Elle les portait ensemble avec une prodigieuse adresse, comme une ménagère porte deux œufs dans un panier, sans les casser, malgré les heurts inévitables. Son esprit tenait une juste balance des salaires. Les appointements gagnés hors du professorat ne comptaient pour elle que s’ils dépassaient le traitement des maîtres secondaires ou supérieurs. A égalité, ils ne comptaient pas.

Boursier d’internat jusqu’à son entrée à l’École Normale, mon oncle, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, n’avait connu de la vie que les jeudis et les dimanches. Nommé professeur dans une petite ville du Midi, il y avait épousé ma tante Marguerite, qui était la fille d’un marchand de vins en gros.

Un jour que j’avais dit à ma tante :

— Mon papa, il est aussi marchand de vins.

Elle m’avait répondu sévèrement :

— Les enfants doivent se taire, quand ils ne savent pas... Mon père n’a ni boutique, ni magasin... Il a des chais... tu entends... des chais... Tu ne sais pas ce que c’est que des chais... Un chais n’est pas un magasin... Un chais... c’est... des magasins...

Je lui demandai :

— Est-ce qu’il y a des chais à Paris ?...

Elle me répondit :

— Non... A Bercy il y a bien des entrepôts, mais il n’y a pas de chais...

Elle prononçait : chais, les deux lèvres en avant, la bouche grande ouverte. Elle me disait : « Tu n’as pas vu les chais », comme elle m’eût dit : « Petit, tu n’as pas vu la mer ».

Je fus jusqu’à la seconde un assez bon élève. Mais alors je fus perdu ou gagné par les cinémas et les bals. Le lycée, les visites assidues chez mon oncle m’avaient éloigné de mes compagnons et de mes compagnes de la rue. Je ne retrouvai pas mes compagnons qui tous, ouvriers d’usine, employés de bureau ou gouapes de quartier, s’étaient dispersés. Mais je retrouvai toutes mes compagnes. Bien peu travaillaient. Elles vivaient la plus glorieuse époque de leur existence, entre la sortie d’une maison de correction ou de préservation — ah ! comme on les avait bien préservées ! — et la noce de la femme adulte. Ni fillettes, ni femmes, elles avaient désappris tout ce qui de la vie n’était pas la recherche du pain quotidien et de la joie immédiate. Elles étaient les reines insolentes et magnifiques de l’avenue du Maine. Ceux même qui les traitaient en public d’apprenties-traînées tâchaient de les aborder, dès qu’elles avaient franchi le coin de la rue Vercingétorix ou de la rue de Vanves.

Henriette Godillet me disait souvent :

— Je fais ce que je veux... Hier, j’ai fait quarante francs...

Deux années se passèrent ainsi. Mon application en classe diminua. A la fin de ma rhétorique, j’eus un bulletin détestable. Il y eut entre mon père et mon oncle une sorte de conseil de famille, auquel ma tante Marguerite daigna assister. Mon père conclut :

— Tu travailleras pour être professeur ou tu prendras la serviette et tu m’aideras au comptoir. Moi... toi... et un garçon... on pourra s’agrandir...

Je ne voulais être ni garçon de café, ni professeur. Ma tante Marguerite me tint un long discours :

— Tu seras professeur... Tu débuteras à 3.600.

Ah non... Elle me disait déjà ça quand j’avais neuf ans.

Je lui ai répondu :

— La barbe...

Et beaucoup d’autres choses... que je détestais les femmes des professeurs, que je ne voulais pas être professeur, parce que si je me mariais, ma femme serait une femme de professeur...

Ma tante me répondit :

— Tu préfères te promener avec des filles... je t’ai vu...

Elle avait un accent étonnant pour dire le mot : des filles..., un accent de vieille actrice de tournée...

Je lui répondis :

— Si tu m’as vu, c’est que tu m’espionnes... J’aime les filles, moi... Elles sont moins embêtantes que tes amies...

Il y avait chez moi cet invincible besoin d’idéalisme et de généralisation qu’ont les jeunes gens. Je lui déclarai que les filles valaient mieux que les filles de marchands de vins. Et dans un cri qui devait rendre définitive notre rupture, je lui jetai à la face :

— J’ai dix-sept ans. Je sais ce que c’est qu’un chais. C’est un hangar... un sale hangar... Les chiffonniers ont des chais...

Cependant l’année de philosophie nous rapprocha. J’y fus un brillant élève. Et, aujourd’hui encore, je ne crois pas y avoir perdu mon temps. Ce qu’il y a de logique dans la spéculation philosophique la rend plus accessible aux jeunes gens que les œuvres littéraires. Les plus beaux poèmes n’ont qu’une valeur de sonorité pour qui n’a pas encore expérimenté la vie.

Mais après il fallut choisir une carrière. Par malheur, ce fut avec Henriette Godillet que j’étudiai ce choix. Elle me proposa simplement de me mettre avec elle.

Je refusai.

Elle insista :

— Tu seras comme un coq en pâte...

Quand je pensais à la morale de ma tante, j’avais envie d’accepter. Il y avait dans celle de mon oncle de quoi me faire hésiter.

Mais les vacances passées, comme je me refusais à préparer l’École Normale, ma tante réussit à me brouiller avec mon oncle et avec mon père. Et les derniers mots qu’elle me dit furent :

— Tu n’es bon qu’à servir au comptoir...

Je ne servis pas au comptoir.

En deux jours, j’épuisai cinquante francs d’économies au bal de la Fauvette et dans une promenade à Clamart avec Henriette Godillet et deux de ses amies.

Le troisième jour, je me trouvai dans Paris sans un sou dans ma poche et sans domicile...

Par l’intermédiaire de l’agence de l’enseignement libre, je trouvai une place à l’Institution Victor Cousin, à Asnières. J’y exerçais les fonctions de maître d’études et j’y enseignais le latin, le grec, le français, l’histoire, la géographie et l’arithmétique. J’étais de dortoir un soir sur deux. J’étais nourri et logé et je touchais soixante francs d’appointements par mois, dont je devais verser un tiers à l’agence pendant les deux premiers mois. Le directeur, licencié ès-lettres, officier d’Académie, avait une belle barbe bouclée et se grisait. Quand il était saoul, il inspectait les classes. Mes collègues étaient trois vieillards résignés à tout, deux jeunes gens dont l’un espérait une place de comptable et dont l’autre attendait, pour donner sa démission, que sa maîtresse sortît de Saint-Lazare, où l’avait conduite le mépris des règlements sanitaires. Les élèves étaient tous internes. Quelques-uns avaient des parents, mais qui habitaient les colonies. Les autres avaient une mère, mais pas de père. Leurs mères, quand elles venaient les visiter au parloir, sentaient bon, mais trop fort.

L’école possédait une fanfare, une sorte de fanfare muette. Des pistons et des trombones étaient exposés au parloir, mais les élèves n’en jouaient jamais.

Je ne fus pas malheureux. Je gagnais ma vie. Il n’y avait pas six mois que j’avais chahuté mon dernier pion. La première fois que j’entrai en étude, j’en avais un peu de remords. L’expérience me l’ôta. Les élèves ne s’occupèrent pas plus de moi que je ne m’occupais d’eux. Je compris que c’étaient les pions qui avaient tort. S’ils n’étaient pas des chiens de garde, les enfants ne songeraient pas à les exciter.

Les trois garçons de réfectoire et de dortoir se chargeaient de la police générale et de l’espionnage. Ils étaient tout-puissants. Les maîtres passaient. Eux restaient en place. J’ai entendu le chef des garçons dire au réfectoire à l’un des professeurs, qui se plaignait que la table n’eût pas été nettoyée :

— Si tu continues, je te mettrai mon pied au derrière...

Le troisième mois, je fus renvoyé, parce que je n’avais pas dénoncé deux grands qui fumaient au dortoir.

Je louai un cabinet dans un hôtel meublé de la rue Lepic. J’aurais pu me loger dans le quartier de la Gaîté. Mais j’avais, en choisissant Montmartre, le sentiment d’un jeune provincial qui décide de tenter la gloire à Paris. Mon cabinet meublé recevait un peu d’air du couloir. Et par ce hasard, que l’un des carreaux de sa porte vitrée était brisé. Le couloir s’aérait lui-même sur une courette gluante, boyau commun à quatre immeubles. Je payai d’avance la location d’une quinzaine.

Pendant huit jours, mes repas se composèrent alternativement de deux sous de pain et deux sous de cervelas, deux sous de pain et deux sous de pâté de foie, deux sous de pain et deux sous de frites. Le huitième jour, je n’avais plus un sou. J’attendis patiemment que vînt le neuvième jour. Il vint. J’avais faim. Les premiers tiraillements de la faim sont désagréables, tout simplement, mais à peine douloureux. Le premier jour, l’estomac est préoccupé. La faim reste localisée. Ce n’est pas la faim, la vraie faim, qui creuse tout dans un homme, l’esprit comme le corps. Le second jour, on pense à des repas possibles, comme un petit employé pense à ses vacances. A peine a-t-on quelques vertiges. On n’a pas encore le vertige. Le troisième jour, on est saoul. Mes jambes allaient comme des ailes. Je ne sentais pas le trottoir. Une seule pensée remplissait mon esprit : manger, manger n’importe quoi. L’aliment devient une chose merveilleuse. J’y pense comme un naufragé pense à la terre, comme une idée pèse dans le cerveau d’un fou. L’idée de l’aliment est en moi. L’idée seulement. Derrière le creux de ma poitrine, il me semble qu’il y a le vide, le vide comme on le contemple du haut d’un précipice.

Je me présentai comme figurant au théâtre des Batignolles, au théâtre Moncey, au théâtre de Belleville et au théâtre des Gobelins. Dans la même journée. Il pleuvait. On n’avait pas besoin de figurant. Je n’allai pas au théâtre Montparnasse. On ne revient pas au village, avant d’avoir trouvé son pain.

Je retournai à l’agence de l’enseignement libre. On m’indiqua une place à Bois-Colombes. C’était le quatrième jour sans pain. J’allai à Bois-Colombes à pied. La place venait d’être prise. Je revins à Paris, à pied.

Avenue de Clichy, je rencontrai une côtelette panée. C’était à l’éventaire en gradins d’une grande épicerie, qui vendait aussi des produits de charcuterie. Dix ans ont passé. Je vois encore cette côtelette panée. Je la distinguai, comme on reconnaît un ami dans une foule. Je n’eus aucune envie des boîtes de thon ou de sardine, nourriture cachée à l’usage des gens qui peuvent attendre, et qui d’ailleurs s’étageaient en architecture déjà lointaine, au dernier gradin de l’éventaire. Mais la côtelette panée restait seule sur une assiette au second gradin. Elle eût été au premier gradin qu’il eût fallu pour la prendre le mouvement d’incliner mon corps et de le redresser. Mais elle était au second gradin, à la hauteur même de ma main pendante. L’acte de la saisir prolongeait et terminait naturellement le balancement distrait de mon bras droit. Je regardais la côtelette panée, comme un adolescent, en faction devant la porte des coulisses, contemple une actrice qui sort du théâtre. Devant moi, il n’y avait que la côtelette panée. Derrière moi, c’était les passants de l’avenue de Clichy, les passants anonymes, que l’affamé ne distingue pas plus qu’on ne distingue les gouttes d’eau d’un fleuve. A la porte de l’épicerie, à ma droite, un garçon sortit, accompagnant une cliente à l’étalage. Tous deux, manipulant déjà des victuailles, me tournaient le dos. Dans l’embrasure de la porte, personne. C’était le moment.

Dans mon bras brusquement immobile et raidi, je sentais comme un dessin du mouvement à accomplir. Ainsi un paresseux, somnolant le matin, a pendant de longues minutes l’illusion de sauter à bas de son lit.

Si pourtant j’étais vu ? On me traînera au poste. L’avenue de Clichy arrêtera son double courant. Un tourbillon de passants se formera autour de moi. Scène odieuse, ou non moins odieuse la pitié de l’épicier refusant de porter plainte : Allez et ne péchez plus...

Déclarons la guerre à la société... Oui... en volant une côtelette panée. C’est lui déclarer la guerre en s’avouant vaincu.

Mes jambes sont vacillantes. Je n’ai pas pris la côtelette, j’ai marché jusqu’à la place Clichy, mais j’emporte en moi, à jamais, l’image de cette côtelette.

Je rentre dans mon cabinet meublé et je m’étends sur mon lit, entre sept heures et huit heures et demie. La ville dîne. Quand la ville a fini de dîner, je sors, rempli d’une espérance immense. Je discute en moi-même, opposant les uns aux autres des arguments abstraits, cette question : « Est-il vrai qu’on ne meurt pas de faim ? » J’éprouve une certaine joie à me prouver la liberté de mon esprit, en refusant de tenir compte de mon cas particulier. Mais a-t-on le droit de négliger un cas particulier ? Est-ce de bonne méthode ? La méthode, tout est là... Nom de Dieu, que j’ai faim !... Je passe devant le Moulin-Rouge. Et si je tombe dans la rue, d’inanition ? Le sergent de ville, qui en a vu d’autres : « Où habitez-vous ?... » C’est aussi odieux que d’être pris en flagrant délit de vol à l’étalage, ou que de subir la pitié de l’épicier en gros... Je pense aussi aux miséreux de Whitechapel... Suis-je le frère des malheureux de Whitechapel ?... Un personnage en habit noir descend d’une automobile, accompagné d’une femme en toilette de bal. Serai-je un jour, après beaucoup de gloire, semblable à cet homme ? Ou suis-je à tout jamais le frère des miséreux de Whitechapel. Le groom m’écarte. Larbin...

Je me souviens que j’ai entendu un physiologiste affirmer, à la fin d’un bon dîner, qu’il faut trois semaines pour qu’un homme meure de faim, dans de bonnes conditions expérimentales. Toute la question est de savoir si je suis dans de bonnes conditions expérimentales.

Je pense aussi aux pièces de cinquante centimes qui glissent parfois dans la doublure d’une poche. Je tâte toutes mes poches, celles de mon gilet où j’ai l’habitude de mettre mon argent, et les autres aussi où je n’en mets jamais. Les ai-je assez tâtées, mes poches, depuis ces quatre jours... ! Je devrais pourtant m’être fait une certitude... Mes doigts rencontrent à nouveau ma montre d’acier qu’on m’a déjà refusée dans trois monts de piété. Boulevard des Batignolles, je passe devant l’étroite boutique d’un bijoutier. Il va « fermer ». C’est un petit vieux à barbiche blanche. Il porte une blouse noire. Je lui propose d’acheter ma montre :

— Oh, non... pas ces montres-là... On ne peut même pas les réparer...

Je suis droit devant lui. Je sens mes jambes, comme un support unique, piqué au plancher de la boutique. Les montres et les bijoux d’occasion, dans la devanture, ont un balancement lent et régulier sous le bec Auer. Le petit vieux me dit :

— Ça nous est défendu de prêter sur gage. Seulement, si vous voulez, je pourrais... tout de même... vous prêter deux francs... Je vous la rendrai quand vous aurez de l’argent... Mais sans bénéfices.

Pourquoi ai-je eu la bassesse de lui dire que j’attendais de l’argent sous peu ?... Ce n’est plus de faim, c’est de honte que je tremble.

Mais les minutes suivantes furent plus belles. Le petit vieux et moi, nous échangeons des mots si simples, à mi-voix. Il me dit :

— Il y a de la misère partout...

Deux francs !... Un jeune homme ne sait pas gérer un capital. J’entre dans un restaurant, j’étudie la carte. Je mange pour trente-quatre sous. Je laisse les six sous au garçon.

Je retourne à mon cabinet meublé, où je vomis. Et le lendemain, le patron me donne congé, parce qu’il ne veut pas de poivrots comme clients.

Quand les agents me réveillent sur le banc où je dors, je fais semblant d’être un noctambule assoupi, qui s’est reposé en rentrant du Cercle.

J’ai vécu six mois. Comment ? Est-ce qu’on se souvient ? J’ai vendu un pantalon, une paire de ciseaux. J’ai retrouvé un timbre neuf, en échange duquel un marchand m’a donné des marrons. J’ai surveillé aux Halles les chevaux des maraîchers, pour une soupe. J’ai déchargé des paniers jusqu’au matin.

Un jour, j’ai rencontré un ami de lycée. Je lui ai avoué que « ça n’allait pas très fort ». Il m’a adressé au docteur Daguteau.

— Tu verras, il te tirera d’affaire. Il connaît tout Paris et c’est un cœur d’or.

Je suis allé chez Daguteau. J’ai attendu une heure et demie, bien qu’il n’y eût pas de malades. Daguteau, ouvrant la porte de son cabinet, a eu, pour m’inviter à entrer, un geste de pédicure forain attirant son sujet. C’est un petit homme d’une cinquantaine d’années, gros et noir, aux paupières blettes, aux yeux jaunes.

Je ne sais rien de Daguteau, sinon qu’il connaît tout Paris. Je saurai plus tard qu’il n’a pas de clients, qu’il a épousé une paysanne riche, dont la dot lui a permis de s’installer, qu’il a fait sa médecine dans les cafés du quartier latin et dans les tripots, et qu’il écrit dans les journaux quotidiens et dans les revues pharmaceutiques sur les « à-côté » de la médecine et même sur des sujets de médecine qu’il étudie dans le Larousse.

Je n’étais pas assis que déjà il me protégeait. Il avait l’instinct de la protection comme le tigre est carnivore, comme le chien est coprophage. En me regardant, il avait l’air d’une bête qui renifle sa proie. Plus précisément, d’un chat qui joue avec une souris. Il n’en vint pas tout de suite à la protection. Il retarda, pour le raffiner, son plaisir. Tout d’abord, sans le regard de sadique jouissance qu’il portait tour à tour sur mes vêtements élimés et verdis, sur mes souliers éculés et béants, sur mon chapeau troué, j’aurais pu croire qu’il pensait à toute autre chose qu’à me protéger. Il me parla du matérialisme et du spiritualisme. Je fis tous mes efforts à poser subtilement les problèmes. Très sincèrement d’abord, subissant cette passion d’idéologie à laquelle les jeunes gens n’échappent pas. Moins ardemment ensuite, et seulement pour être indulgent à sa manie. Bientôt, je m’ennuyai comme à un examen et, si je ne détournai pas brutalement la conversation, ce fut pour n’avoir pas l’air d’un solliciteur indigne. Daguteau raisonnait comme un répétiteur de boîte à bachot. Et de temps en temps, il s’interrompait pour me dire :

— Je suis très occupé... C’est effrayant... Plus une minute à moi... Mais je suis heureux, bien heureux de pouvoir causer avec vous. Cela me change... cela me change... Ah ! la médecine !... Et les clients !...

Déjà, je devinai qu’il n’en avait pas.

Il me montra sa collection : une ignoble copie d’un primitif italien, trois ivoires chinois, un vieux poignard ciselé, une fausse faïence persane. Les bibelots étaient enfermés dans une vitrine dorée. Le tableau dominait un canapé-pouf « de style oriental ». Le docteur Daguteau me parla de peinture :

— Ma foi... l’impressionnisme... je ne suis pas hostile à l’impressionnisme... Mais le dessin... le dessin avant tout... Les lois du dessin sont imprescriptibles.

Et tout d’un coup, comme un chat qui donne un dernier coup de patte à une souris qu’il a lentement tuée, la rejoint d’un bond et s’accroupit pour la manger, il me dit :

— Une situation... mais on vous trouvera ça... Ne vous inquiétez pas... D’ailleurs la purée... ce n’est rien. J’ai connu ça... moi... au quartier latin... Ah ! si j’avais autant de louis dans ma poche que j’ai fait de fois l’amour rue Monge et rue des Écoles... mais je serais millionnaire, mon cher ami... Vous m’entendez, mon cher ami... D’ailleurs, il n’y a de souffrance que la souffrance d’amour... Souffrir de la faim ce n’est rien... Souffrir par une femme... voilà qui est atroce... C’est pour ça que je me fous des ouvriers... et des pauvres... Mais j’aime les artistes... Je suis un sentimental... moi... Et pourtant j’ai été élevé à rude école... l’hôpital... Voilà qui vous intéresserait, l’hôpital... Voilà qui vous apprend la vie...

Il m’énuméra plusieurs situations possibles. Il connaissait intimement tous les ministres, tous les directeurs de journaux, tous les écrivains célèbres.

— Un bon secrétariat... je vous trouverai un bon petit secrétariat... Tenez... allez donc trouver de ma part mon ami Dalize. Il a une clinique de rayons X à Montrouge... Il pourra peut-être vous utiliser pour des recherches de bibliothèque... Revenez me voir demain... Si ça n’a pas marché, je vous trouverai autre chose... Je vais réfléchir.

Je le remerciai. Comme je prenais congé, une lueur de joie traversa ses yeux :

— Voulez-vous me rendre un petit service ?... me dit-il.

Je balbutiai :

— Je suis déjà votre obligé...

Il me tendit une lettre.

— Voulez-vous la mettre à la poste et la recommander ? Je ne puis sortir aujourd’hui... Et je ne veux pas que ma femme ou mon domestique en voient l’adresse. C’est pour une dame... oui, pour une dame... Hé... mon garçon...

On eût dit qu’il plaisantait sur ses bonnes fortunes un personnage invisible.

Je pris la lettre. Il me tendit une pièce de vingt sous.

— C’est que... lui dis-je, c’est que... je n’ai pas de monnaie sur moi...

Son visage fripé fut tendu par la joie. Il s’écria :

— Mais trop heureux de vous obliger... Vous plaisantez... Vous garderez les treize sous... Pour me faire plaisir... J’aurais scrupule à ne pas vous rétribuer... je connais la vie... moi... je connais la vie...

Je m’avançai vers lui. J’étais prêt à l’étrangler.

Il eut peur.

Mais mes jambes faiblirent. Et une pensée traversa mon esprit ; une pensée qui fut plus forte sur mon esprit que la faim ne l’était sur mon corps : « Je n’ai pas mangé... » J’avais assez de force dans mes bras pour tuer Daguteau ou le corriger. Mais je fus pris d’une humiliante hésitation. J’eus le sentiment d’une sorte d’indignité et que cet affront était mérité.

Daguteau avait profité de ma faiblesse. Il m’entourait maintenant le cou d’un bras, et de l’autre il me frappait cordialement sur l’épaule :

— Pour me faire plaisir... pour me faire plaisir... Traitez-moi comme un vieux camarade... je vous en prie...

Le lendemain, j’allai quand même chez l’ami de Daguteau. Sans doute, je manquai de dignité. Mais j’étais à bout de forces. Et je trouvai de bonnes raisons : « C’est une adresse que le hasard a mis sur mon chemin... Un autre que lui aurait pu me la donner. »

Le docteur Dalize se composait d’une barbe noire et d’un lorgnon. Il me proposa des recherches dans des traités de physique. Je ne savais pas un mot de physique. Je pris congé de lui, avec l’air dégagé du solliciteur à bout d’espoir et qui n’avoue pas. Je me vois encore dans le cabinet encombré d’appareils, souriant d’un sourire contraint. Toute mon attitude signifiait : « Mais cela n’a pas d’importance... cela n’a aucune importance... Je n’étais venu que par acquit de conscience... pour me distraire... »

Déjà je descendais les marches de l’escalier, quand, derrière moi, la porte du palier s’ouvrit. Et une voix m’appela :

— Monsieur... Monsieur...

C’était la bonne de la clinique, une vieille femme édentée, au ventre bombant, aux yeux sombres et brillants, comme passés au cirage et frottés à la brosse à reluire.

— Entrez... entrez... me dit-elle, avec un vif accent méridional.

Elle me conduisit dans une pièce obscure qui servait de cabinet de débarras et où, entre deux malades qu’elle introduisait, elle s’occupait à des travaux de couture.

Ses paroles étaient accompagnées de petits mouvements saccadés de l’avant-bras et d’un perpétuel clignement d’yeux. Elle me dit :

— Je sais... je sais... j’ai entendu... Vous ne pouvez pas faire le travail du docteur. Mais moi, j’en ai pour vous, du travail. Une de mes amies, qui est somnambule, a besoin d’un bon prospectus... une petite brochure... pour distribuer dans la rue... Est-ce que vous sauriez faire ça ?... Et ce n’est pas une somnambule, comme y en a... C’est une femme sérieuse... Elle fait l’hynoptisme... si vous voulez... et le marc de café pour les bonnes femmes... enfin tout...

Je pris la carte de la somnambule.

MADAME EKATERINODAR DE LIORKA Diplômée des sciences occultes. La plus célèbre des voyantes. Tarots. Télépathie. Marc de café. Magnétisme. Graphologie. Passé. Présent. Avenir. Consulte par correspondance.

Cette cartomancienne fut le meilleur de mes patrons. Je rédigeai pour elle une brochure de vingt pages sur l’occultisme, les rapports de la science et du mystère, et sur l’art de connaître et de vaincre la destinée. C’était d’ailleurs une excellente femme, qui donnait à ses clients les plus raisonnables conseils.

A quelque temps de là un libraire des environs de la Sorbonne me confia le soin de rédiger les « corrigés » du baccalauréat. J’arrivais le matin à huit heures, je m’installais dans son arrière-boutique. J’assistais, le ventre vide, au petit déjeuner de sa femme, tandis que lui s’en allait rôder dans les couloirs de la Sorbonne, et obtenait d’un appariteur, moyennant pourboire, les sujets des compositions. Rapidement, à coups de dictionnaire, je traduisais les versions et je développais en trois points la matière proposée pour la dissertation française. Puis il passait mon « corrigé » à l’autocopiste. Et les candidats, vers dix heures, en venaient, moyennant dix centimes, acheter un exemplaire. Le jour de la version grecque, quelques candidats murmuraient sur le pas de la porte. Il paraît que j’avais fait des contresens.

Le libraire ferma boutique, fit faillite et ne me paya pas.

Je rédigeai des articles pour une revue de publicité. Je fus secrétaire de rédaction d’un journal d’alimentation. Je gagnais de quoi vivre deux jours, huit jours, quelquefois quinze... Et chaque fois, il fallait franchir les intervalles sans besogne et sans pain, où l’on ne sait pas s’il faut aller chercher du travail ou se coucher, pour faire durer un jour de plus les souliers qui se coupent ou qui bâillent.

Puis je fus journaliste pour de bon. J’interviewai des assassins, des victimes, des grues, des escrocs, — ce qui m’était égal — des acteurs et des hommes de lettres — ce qui me répugnait...

Une année j’interviewai tant d’assassins que je pus aller passer un mois de vacances au bord de la mer.

Ce fut après avoir piqué du haut d’un rocher que je sentis l’eau pénétrer dans mon oreille. Ce fut si violent qu’il me sembla qu’un projectile avait été tiré, passait violemment dans l’oreille et s’arrêtait au beau milieu de ma tête. Je continuai à nager. La douleur se calma. Mais lorsque je sortis de l’eau, je crus qu’une moitié de ma tête était enflée. Le surlendemain, j’avais une otite. Je ne souffrais pas. Mais mon oreille bourdonnait et suppurait et j’avais de la fièvre.

Comme toutes les chambres de l’auberge étaient prises, on m’avait trouvé chez un pêcheur une chambre blanchie à la chaux, qui donnait sur un jardinet de sable clair, un de ces jardinets de pêcheur qui semblent dessinés par des enfants dans le sable d’une plage. Il y a là quelques plantes pauvres, mal fleuries. Et partout des débris de coquillages et des morceaux de filet.

Je me couchai dans la journée et ne me levai pas pour le dîner. Je dormis d’un sommeil très lourd. Mon corps pesait au matelas. Quand je me réveillai, il faisait nuit déjà. Je regrettai cette journée vide. Je n’avais pas vu la mer, le port ni les bateaux, ni cette monotone plaine d’ajoncs et de bruyères, douce et triste, qui va de Loguivy aux étroits chemins, bordés de chênes taillés, qui descendent à d’autres villages. Je n’avais pas vu non plus Angéline, la servante de l’auberge, qui porte la coiffe aux ailes de libellule. J’aime le visage ferme et les yeux clairs d’Angéline. Son visage de jeune femme gothique semble d’une seule masse et des sensations trop agiles ne lui ont pas donné le dessin facile et calligraphié qu’on trouve aux visages des jolies femmes dans les villes. Le visage d’Angéline est sérieux et, même quand elle sourit, elle ne se livre pas tout entière dans un sourire. Je ne suis pas amoureux d’Angéline. Je ne suis pas un commis-voyageur qui sait plaisanter avec les bonnes d’auberge. Je suis même avec elle d’une réserve si excessive que je finis par croire que j’ai un sentiment profond à lui cacher.

Je n’ai pas pris un de ces bains violents, où j’ai l’illusion de lutter avec la mer, comme avec un bel animal. Je n’ai pas flâné sur la terrasse de l’auberge, que la mer vient battre à marée haute et qui domine la crique du port, vaseux à marée basse. Je n’ai pas regardé les troupeaux de canards, que souvent un goéland accompagne, mais en tenant ses distances, comme un lord égaré dans une caravane Cook. Je n’ai pas vu sur la terrasse, à l’heure du dessert de tristes biscuits secs, la belle Grecque, qui dîne avec un monsieur chauve en chandail blanc, allumer une cigarette... sans me regarder.

Je ne suis pas inquiet. Ma santé est solide. Si la maladie vient pour de bon, nous serons deux. Mais je suis trop malade pour rester à Loguivy. Il faut revenir à Paris. Et c’est cela qui m’attriste. C’est l’autre vie qui va recommencer, la vie que je connais, que j’endosse chaque matin comme un vieux vêtement.

Ici je ne lis même pas un journal. A Paris, je lis les journaux, parce que je répugne à m’évader lâchement du souci des hommes. Et puis, les journaux me démontrent ma propre existence. Si je doute trop de moi-même, je me retrouve un peu moi-même dans la colère quotidienne que les journaux me donnent. Je ne puis pas encore apercevoir sans dégoût cette transformation mécanique des pensées basses en grandes pensées. Et puis, il y a les journaux littéraires où l’on se congratule. La complicité des marchands de lignes me fait toujours penser, je ne sais pourquoi, à la complicité des marchands de viande. Les hommes de lettres, qui guettent dans les salles de rédaction, le classicisme et le patriotisme, s’accueillent entre eux comme les traitants qui attendent les jeunes voyageuses dans les gares.

Un char-à-bancs, conduit par une paysanne, me mène à la gare de Paimpol. La fièvre, la chaleur, les cahots, la poussière de la route sont une même sensation.

Il me semble que de la terrasse de Loguivy j’ai été transporté directement à Paris, dans mon lit.

J’avais tort de redouter des soucis de travail ou d’argent. Je suis dans mon lit, tout naturellement, je ne me demande pas si je « m’écoute ». Je me suis couché, comme se couchent les animaux malades. Je suis à l’abri. Comme un soldat reconnu malade, je ne crains plus rien de la vie. Je renonce au travail quotidien, aussi simplement que j’y renonçais quand j’étais au bord de la mer. Pourtant j’ai reçu ce matin une proposition très intéressante, inespérée même. En temps ordinaire, je n’aurais pas hésité une seconde. J’aurais répondu : J’accepte, j’accepte avec joie, j’accepte pour vous et pour moi... Enfin j’aurais trouvé une formule éclatante et brève. J’aurais même trouvé, au fond d’une boîte, une feuille de papier à lettres, de vrai papier à lettres, ou bien j’aurais pris la feuille blanche d’un faire-part de mariage et je l’aurais pliée, puis rognée à ses bords libres. Une occasion inespérée (et pourtant il m’est tout à fait égal qu’elle m’échappe). Voici d’ailleurs la lettre que m’adressait Lina Montalina, cette actrice qui, depuis dix ans, débute tous les deux ans sous un nom nouveau :

« Mon cher ami,

« Je ne sais si cette lettre vous arrivera en temps voulu. Et pourtant j’aurais le plus grand désir de vous voir. Voici ce dont il s’agit : je dois faire à la rentrée une conférence sur la Bucolique en Grèce et la Bucolique en France. C’est moi-même qui ai choisi le sujet. Je lirai des vers de Théocrite et d’autres poètes grecs (je n’ai pas sous la main d’histoire de la littérature grecque), mais je crois que c’est Bion et Moschus. Il faut absolument que la traduction soit de moi. Vous connaissez l’interview que j’ai donnée à Comœdia, il y a une dizaine de jours : « Mademoiselle Lina Montalina n’a pas seulement le goût des sports et de la peinture moderne. C’est une érudite qui en remontrerait à plus d’un savant de Sorbonne. Elle lit, dans leur texte, tous les auteurs latins et grecs. » D’ailleurs, reportez-vous au numéro (11 août dernier). Voulez-vous, mon cher ami, me faire une traduction en vers de cinq ou six pièces de poésie grecque... ? Quelque chose avec un pâtre, un flûtiau, passages de douceur... et le grand Pan pour les effets de voix. Pour les poètes français, je m’arrangerai toujours. Ronsard, Rostand, Francis Jammes, et puis un ou deux de ces jeunes gens qui travaillent pour les théâtres de verdure et que nous voyons dans les salons, quand nous allons y dire des vers. Enfin, je compte aussi sur vous pour ma conférence. On en donnera des extraits dans le Figaro, le Gil Blas, etc... Vous voyez ce qu’il faut. Vous seul pourrez me rendre ce service : vous êtes un vrai ami et vous êtes parisien jusqu’au bout des ongles. Pour la péroraison, je vous demanderai (oh ! ce n’est pas un conseil, vous savez ce que vous avez à faire) un parallèle entre l’hellénisme et le parisianisme. Il faudrait montrer que les héroïnes de l’églogue (pour les termes églogue, bucolique, Paul a chez lui l’Encyclopédie universelle) sont déjà, par la grâce et par l’esprit, des Parisiennes. N’oubliez pas quelques mots sur la culture grecque et la culture française : le public sera très chic. Je vais faire acheter des traductions par ma femme de chambre... Voulez-vous que je vous les fasse porter ?... Ou plutôt venez donc dîner avec moi, ce soir, demain, quand vous pourrez. J’attends un pneumatique, je vous attends.

« Mes mains dans les vôtres.

« Lina Montalina.

« P.-S. — Paul a des relations vraiment bien dans les journaux (gros actionnaire). Nous causerons de cela. »

Je ne réponds même pas à Lina Montalina. Je ne lui écris même pas que je suis malade. Elle viendrait me voir. Je n’ai pas envie qu’elle vienne. Je n’ai pas envie de parler d’affaires. Je suis décidément assez malade pour faire un choix dans mes relations. Je parcours quelques livres et je somnole.

Vers six heures du soir, je souffre abominablement dans toute une moitié de la tête. La douleur est arrivée comme un cheval au galop. Elle s’est installée et tourne dans ma tête comme dans un manège. Je souffre tellement que je ne puis rester dans mon lit. Je mets des pantoufles et, en chemise, je vais de ma fenêtre à ma porte, en me tenant la tête. Je marche ainsi une partie de la nuit. Parfois je m’étends sur mon lit et je presse ma tête contre l’oreiller, comme si je pensais écraser le mal. Quand arrive le petit matin, je m’habille et je descends dans la rue. J’ai trop mal. J’ai envie de raconter ma nuit au cocher de fiacre en station, assoupi sur son siège, à l’agent qui sort du kiosque. J’ai trop mal. Il me semble que c’est un événement. Cependant, les chiffonniers ne font aucune attention à moi. Je vais rôder devant la porte fermée de l’hôpital Cochin. Je pense à réveiller l’interne de garde. C’est trop compliqué. Je rentre chez moi.

La douleur se calme. Je m’assoupis. Ma femme de ménage, madame Tangue, m’apporte du lait, m’exhorte à me nourrir et m’affirme que tout mon mal vient d’un courant d’air. Elle parle interminablement. Elle est impitoyable à me consoler. Sa nièce a eu la même maladie. Elle-même a eu des coliques énéphrétiques. J’ai beau essayer de ne pas l’entendre : il me semble que la vie humaine est remplie d’événements innombrables. Elle me dit aussi :

— Je sais ce que c’est que les malades... Ce n’est pas moi qui fatiguerais un malade à lui raconter des histoires... Les malades... ça a besoin de calme.

Elle tient beaucoup à cette idée. Elle la tourne, la retourne, la répète, en déduit des conclusions, l’appuie d’anecdotes. J’entends vaguement :

— Le médecin avait dit de ne pas lui parler... La mère était une femme sans instruction. A minuit, la petite fille était morte...

Je ne suis pas ému... je ne suis même pas agacé... Il me semble que tout ce qui se passe sur la terre n’a d’autre but que d’être raconté par ma femme de ménage. Quand elle se taira, le monde cessera. Je ne sais pas l’instant où elle finit de parler. Je m’endors.

Je dors des heures. On frappe à ma porte. La clef est dehors. Je crie : « Entrez ». C’est une jeune femme. Elle s’est trompée de porte. Elle croyait frapper à la porte de l’atelier (il y a un peintre dans la maison). Elle venait se proposer comme modèle. Elle a des petites dents de rongeur. Elle parle d’une voix enfantine et semble grignoter les mots. Elle a pitié de moi. Je lui raconte que j’ai souffert toute la nuit d’une voix un peu dolente, mais que je veux stoïque. Si on faisait du thé... La théière est sur la table. Il y a aussi une boîte de biscuits anglais. Elle va chercher de l’eau pour remplir la bouilloire. Elle allume la lampe à alcool. Elle trouve des tasses dans l’armoire. La voici déjà amie et garde-malade. Elle me dit qu’elle a eu la fièvre typhoïde, qu’elle a été à l’hôpital... Une lancée dans l’oreille me fait souvenir que c’est moi qui suis malade. Je fais une grimace contractée. Alors elle pose ses mains sur mon front. Je ferme les yeux. Elle me caresse le visage très doucement avec ses mains. Je lui dis :

— C’est délicieux d’être malade...

Si j’avais été bien portant, je n’aurais pas su la retenir. Elle n’aurait pas été plus loin que la porte entre-bâillée. Elle serait repartie en s’excusant. Et elle est là maintenant, comme une amie apprivoisée et toute neuve.

Elle parle, comme un écureuil tourne dans sa cage. Elle me dit qu’elle pose depuis deux ans, qu’elle a de jolis seins et de jolies jambes.

— C’est dommage que j’aie une sale gueule, ajoute-t-elle.

Ce n’est pas vrai. Son visage, grave et fin, est tantôt remué de sourires, tantôt tendu d’une excessive et charmante gravité.

— Vous n’avez pas d’amie ? me demande-t-elle.

Je réponds très vite au hasard, mais comme on confesse un malheur immérité :

— Non.

— Et qui vous apporte à manger ?

Sur un ton de hautaine résignation, je réponds :

— Ma femme de ménage.

Je commence à aimer ma maladie. Je lui dois cette pitié imprévue et légère. Je dormais. Elle est venue. C’est aussi joli qu’un conte de fées.

Ses mains glissent entre les tasses, dans le sucrier, autour de la théière, avec cette souplesse adroite d’un chat qui se promène sur une table servie. Tous ses mouvements sont pour le malade inconnu ; toutes ses pensées, pour le consoler.

Très simplement, charitable et chaste, elle me dit :

— Vous devez vous ennuyer... Voulez-vous que je me déshabille... Cela vous distraira... Voulez-vous ?...

Elle a déjà les mains derrière son corsage. Elle est au milieu de la chambre, prête, sa jupe tombée, à la franchir et à dresser son corps complaisamment à mes regards.

Je refuse. Je ne suis ni assez malade, ni assez peintre pour accepter avec la pureté, qui seule ferait mon consentement digne de son offre. Et si madame Tangue entrait ! Que penserait-elle ? Elle dirait : « Ce n’est pas étonnant qu’il soit malade. » Et si le docteur Lormont, auquel j’ai écrit, frappait à la porte ! Comment lui expliquer ? Ou bien ne rien dire et lui laisser croire qu’il y a toujours chez moi, pour le plaisir des yeux, une femme nue...

Vers midi, elle me quitte. Je lui ai fait promettre de venir dîner avec moi, quand je serai guéri. Elle doit aussi venir me voir le lendemain. Elle écrit son nom et son adresse sur une feuille de papier, qui traîne sur ma table et qu’elle glisse dans le tiroir après me l’avoir montrée :

Germaine Dolabel

19, rue Linné.

Toute la nuit, je souffre atrocement. C’est beaucoup plus violent, mais aussi bête qu’une rage de dents. Pendant mon accalmie, je pense à Germaine Dolabel. Nous irons dîner ensemble. La boutique du marchand de vins est chaude comme une étable. Germaine lit la carte. Nous demandons pour notre dessert deux pots de crème vanille. Nous boirons deux cafés filtre. Et nous irons à la Gaîté-Montparnasse.

Le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai consulté un spécialiste qui m’a indiqué un traitement et m’a invité à revenir au bout de huit jours. Mais je comprends qu’il ne s’agit plus de m’introduire patiemment de l’eau oxygénée dans l’oreille. J’ai fait acheter un thermomètre. J’ai 39° de fièvre. J’ai lu les complications possibles dans un manuel d’otologie : mastoïdite, abcès méningé, abcès cérébral.

Avant de mourir, cependant, je veux revoir la rue de la Gaîté. Je comprends mieux que jamais que c’est une des plus belles rues du monde, et je crois bien que c’est la plus belle de Paris.

Elle va du boulevard Edgar-Quinet à l’avenue du Maine. Le boulevard Edgar-Quinet possède un cimetière et une gare. L’avenue du Maine est large et n’est que la route des Gobelins à Montparnasse. La rue de la Gaîté semble prolonger la rue Delambre ou la rue d’Odessa. Et pourtant la rue d’Odessa et la rue Delambre sont des rues semblables à mille autres rues. On y passe entre des maisons ; on y longe des boutiques et on y rencontre des passants. Ces rues, que sont-elles, sinon le dernier tronçon des routes qui mènent de tous les points du monde à la rue de la Gaîté ?

Mais quand on arrive rue de la Gaîté, on n’est plus dans une rue, on est dans un pays. Les maisons y sont de hauteur inégale. Les unes ont cinq étages, mais les autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont pas comme les boutiques d’ailleurs. Elles vivent dans un échange perpétuel avec la rue. La pâtisserie n’a pas de vitres. Un éventaire va du trottoir au mur du fond, laissant juste assez d’espace pour que la marchande puisse s’asseoir. Il n’y a pas de vitre où les pauvres collent leur nez. Et d’ailleurs, rue de la Gaîté, on a l’illusion qu’il n’y a pas de pauvres. Devant Bobino, devant la Gaîté-Montparnasse, dans l’impasse du théâtre, devant les bars, des groupes de causeurs se serrent ou se dispersent. Mais cette rue n’est pas faite pour la marche molle des mendiants qui ont renoncé ou pour le pas pesant des ouvriers trop las. Ils l’évitent. Elle n’est que pour ceux qui flânent et pour ceux qui vont à leur travail ou à leur plaisir, et pour ceux qui en reviennent sans fatigue et sans dégoût.

Il n’y a pas ici de ces boutiques où les petits commerçants semblent vendre de l’ombre. Les étalages, qu’ils soient de victuailles ou de linge, ont un aspect d’abondance. Partout on dirait la vitrine d’un charcutier.

Dans les bars étroits, autour des zincs circulaires, s’assemble la race du pays, qui n’est ni tragique comme à Belleville, ni impatiente comme à Clichy. Elle est composée uniquement de jeunes gens et de jeunes filles. La rue de la Gaîté a toujours l’aspect d’un soir de fête, en un village de Paris, entre deux danses.

C’est un pays qui a son art. La rue de Vanves commence un autre pays. Le bal de la Fauvette et les cinémas de la rue de Vanves sont pour un autre public. Mais dans cette courte rue sont rassemblés la Gaîté-Montparnasse, Bobino, le casino Montparnasse, le théâtre Montparnasse, sans compter les deux cinémas. Et pendant les entr’actes, le soir, les spectateurs fusent des salles dans la rue, et quand on est au spectacle, à peine a-t-on le sentiment d’avoir quitté la rue.

Et partout se répand, odeur de fête villageoise, l’odeur des crêpes.

La rue de la Gaîté est une patrie. La rue et non pas seulement ses maisons. Car il n’est pas nécessaire d’y habiter, pour en être. Ceux qui s’expatrient en ont la nostalgie. Une jeune femme qui assistait à tous les vendredis de la Gaîté (il n’y a pas que les mardis du Français) émigra à Belleville. Elle revint bien vite au pays. Les hommes de Belleville sont durs.

J’ai la fièvre... Elle me pousse par saccades... ou je marche comme endormi. La rue de la Gaîté n’est plus qu’une rue lointaine, aperçue dans un rêve. Et cependant j’en foule le trottoir. Chaque pas sonne dur dans ma tête. C’est peut-être la dernière fois...

Madame Tangue me propose un médecin qui est aussi celui de la concierge, un médecin qui guérit. J’ai horreur du médecin de quartier. J’ai connu des médecins de campagne ou de petite ville, des professeurs et des médecins d’hôpital scrupuleux et attentifs. Mais le médecin de quartier est à Paris le plus odieux des petits commerçants. Il croit qu’il y a des maladies et des médicaments, comme il y a des assassins et des policiers. Il croit au mal de tête et à l’antipyrine. Il prescrit des vins composés pour donner des forces. Il a les mains sales. Il joue aux courses. Il a fait ses quatre ans de médecine comme on fait son service militaire. Depuis le jour où il fut reçu à son bachot, il n’a plus travaillé « de tête ».

Je suis soigné par Saunière. Il n’a jamais exercé. Nous nous connaissons depuis l’enfance. Si j’ai la grippe et si je demande un conseil à Saunière, il me répond : « Il faut consulter un médecin. » Mais depuis que je suis revenu de Loguivy, il vient me voir deux fois par jour et il m’observe. Il a horreur des gestes médicaux. Jamais je ne l’ai vu palper, les doigts attentifs, le regard lointain ; jamais je ne l’ai entendu dire d’une voix autoritaire et nasillarde : « Est-ce que je vous fais mal ?... Et là... ? Là, ça ne fait pas mal... ? Très bien... »

Cependant il pose légèrement son index sur ma tempe. Nous attendons l’arrivée de Lormont. C’est un grand spécialiste. Un hasard nous a mis en relation voilà plusieurs années. C’est par les grands problèmes que nous nous sommes abordés. J’étais très jeune. Je voulais soulever le monde. Je lui ai fait part de ce projet.

Il est venu très simplement en brave homme.

C’est une collection de la fosse temporale. Il ne sait pas si l’abcès est profond ou superficiel, mais il faut l’opérer et sans tarder. Il insiste : sans tarder...

Ma décision est prise. J’irai à l’hôpital. Je pense aux vieux malades coiffés d’un bonnet de coton, vêtus d’une capote décolorée, qui se chauffent au soleil, fument leur pipe et remuent du bout d’un bâton le gravier d’une allée, et aux malades dont la tête est enveloppée d’un pansement et qui aplatissent leur nez aux vitres. Et cette odeur de fièvre dans la salle, cette odeur de graines sèches, cette odeur de chanvre. Les charpentiers tombés d’un échafaudage attendent le dimanche les parents qui leur apportent des oranges. Les mains pâles des voisins sont posées sur le drap et, le buste soulevé, ils regardent droit devant eux, avec égarement.

Saunière et Lormont voudraient bien passer dans la pièce à côté, comme pour une vraie consultation. Mais il n’y a pas de pièce à côté. Par une politesse que la maladie m’inspire, je m’assoupis. Je les entends. Lormont dit :

— A l’hôpital... jamais. Sur qui tombera-t-il ? Les vacances ne sont pas terminées... Un chef de clinique, un interne, un externe, un bénévole...

— Ou un étudiant en droit..., ajoute Saunière.

La fièvre immobilise et alourdit mes membres, comme s’ils étaient dans une gouttière. Je suis en danger de mort. Je me dis bêtement : je suis aux portes de la mort. Je me répète ces mots : aux portes de la mort. Je les accueille, comme un voyageur note un aspect recommandé par le guide, avec une émotion sans profondeur, grosse comme une revue du 14 Juillet ou comme une image de première communion. La mort n’existe pas en moi. Elle prendra les responsabilités qui lui conviennent. La vie me réclame une adhésion minutieuse, délicate, appliquée, dont je ne suis plus capable. Mais je fais la comparaison : c’est la vie qui est émouvante. Pour l’instant, mon corps lutte, seul, et mon sang dans les canaux de mes artères. Je ne suis plus qu’un spectateur. Quel repos !

Saunière sort avec Lormont. Je fais mon testament. Je lègue mes livres et quelques pots rustiques à mes amis, et je charge Saunière de brûler mes papiers, tous mes papiers. Il brûlera sans qu’un seul de ses regards tombe sur une ligne d’écriture... Je le sais...

Saunière revient au bout d’une heure :

— J’ai téléphoné à Gillot... grouille-toi... j’ai un taxi en bas... On t’attend à la maison de santé.

Gillot opère les princes russes et les milliardaires américains. C’est un chirurgien qui a déjà sa légende. Il y a une anecdote sur sa vie d’étudiant, une anecdote sur la fière réponse qu’il fit un jour à un prince régnant, une anecdote sur son sang-froid d’opérateur, une anecdote sur sa générosité, une anecdote sur son adresse sportive, une anecdote sur sa sensibilité qui se raconte toujours après l’anecdote sur son sang-froid.

— Je voulais aller à l’hôpital, dis-je en grognant à Saunière.

Il me répond :

— Grouille-toi.

Je me lève, je m’habille.

Madame Tangue arrive et nous accompagne jusqu’au taxi en criant dans les escaliers, sur trois notes :

— Du courage, monsieur... du courage !

J’ai des souvenirs étranges d’une maison de santé, où j’ai visité souvent une amie de Lina Montalina, petite actrice sans engagement et qui avait une âme charmante, naïve et morte de couturière à la journée. Ce n’était pas une clinique soumise à la discipline d’un chirurgien, mais une luxueuse maison meublée, à laquelle était annexée une salle d’opération.

Les chambres donnaient sur un jardin minuscule, que remplissait entièrement une assez vaste pelouse, ornée de trois massifs ovales plantés de bégonias. Un acacia et deux platanes suffisaient à dissimuler le mur de clôture et donnaient au jardin dans la ville un aspect de parc illimité.

Je connus le directeur, médecin-marchand de soupe, un petit homme à face de bistro et au ventre invraisemblable. Il portait le bout de ses doigts boudinés à ses paupières, comme s’il eût voulu les empêcher de tomber sur son ventre. Il disait sans cesse aux malades et aux familles :

— Nous ferons l’impossible pour vous être agréable...

Et il passait dans les couloirs, dans la cour et dans le jardin, agitant ses deux minuscules jambes, comme si une mécanique leur eût imposé des saccades, et balançant de droite à gauche et de gauche à droite, comme sous l’effet d’une autre mécanique tout à fait indépendante, son buste gonflé, dont les mains seules semblaient se détacher.

Je l’ai vu un jour devant une mère sanglotante, dont le fils venait de mourir. Il attendit un espace entre deux sanglots, et sur un ton presque menaçant, il lui dit :

— Voyons, madame, voyons... Il faut vous calmer... nous avons fait notre possible pour vous être agréable...

Un appartement voisin de la chambre de la petite actrice était occupé par un Russe, un prince russe bien entendu, qu’on soignait là, depuis deux mois, d’une inguérissable fistule. On ne savait rien de son passé sinon qu’il avait, en une nuit, perdu un million à Deauville. Son médecin l’autorisait à se lever une bonne partie de la journée. Mais on ne le voyait jamais. Son valet de chambre était installé à demeure derrière un paravent, dans le couloir, tout près de sa chambre. Mais la nuit, le Russe se promenait une heure, quelquefois deux, dans le couloir. Il était vêtu d’un pyjama de soie, et il suivait le couloir d’un air affairé, lisant à chaque fois qu’il passait devant une porte le nom de fleur ou le nom de sainte qui désignait la chambre. Souvent il marmottait. Une nuit, dans le couloir qu’éclairait à peine une ampoule électrique, dans le silence, je l’ai entendu. Il répétait d’une voix gutturale, liant les syllabes comme un écolier qui apprend sa leçon, comme s’il eût dit sa prière :

— Les Hortensias, sainte Marguerite, les Glycines, sainte Gudule, sainte Clotilde, les Capucines...

Et quand il avait fini, il recommençait en sens inverse :

— Les Capucines, sainte Clotilde...

Il avait fait enlever tous les meubles des trois chambres qui composaient son appartement, et les avait fait remplacer par des meubles choisis par lui-même dans une maison anglaise. Il avait acheté également de l’orfèvrerie. Et les infirmières parlaient avec respect d’un instrument en or ciselé qui servait à couper les œufs à la coque. C’était un très ingénieux appareil qui s’emboîtait au coquetier et qui supportait une sorte de coupole mobile, armée intérieurement d’une scie circulaire.

Aucune des infirmières de la maison ne voulut rester à soigner le Russe. A peine avaient-elles pris leur service auprès de lui, qu’elles sortaient de la chambre, allaient trouver le directeur et menaçaient de quitter la maison, si on ne leur donnait pas un autre malade.

Le Russe, couché dans son lit, ne retournait même pas la tête quand elles entraient. Il leur disait d’une voix sans inflexion, comme on demande un menu service :

— Déshabillez-vous... je veux que vous soyez nue sous votre blouse.

La première infirmière qui eut à le soigner crut ne pas avoir compris, et resta dans la chambre, à préparer le pansement. Le Russe ne l’avait même pas regardée. Mais quand elle s’approcha de lui pour le panser, il lui dit sur un ton très naturel :

— Je veux voir vos seins, quand vous me pansez... Rabattez votre blouse.

Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas. Comme elle défaisait le pansement de la veille, le Russe lui dit :

— Pas tout de suite... Pas si vite... Avant...

Elle rabattit les couvertures, sortit et alla chez le directeur. Chaque matin le directeur changeait l’infirmière. Il était furieux :

— Ces saletés-là... qu’est-ce que ça peut leur faire ?... Je n’en trouverai pas une qui soit gentille avec lui... Un malade de deux cents francs par jour !

La première semaine écoulée, ce fut le Russe qui manda le directeur :

— Si vous ne me donnez pas, lui dit-il, des infirmières plus...

Il chercha le mot.

— Plus... convenables... j’irai me faire soigner ailleurs.

Le directeur était affolé :

— Patientez... patientez... je ferai mon possible pour vous être agréable.

Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne le revit pas de la journée.

Le lendemain, le Russe avait deux infirmières, dont il se déclara satisfait.

Un jour le valet de chambre lui amena un colley, pur de race, somptueux et bondissant.

Le Russe ordonna qu’on le laissât seul avec la bête. Il prit une cravache dans une de ses malles. On entendit des aboiements d’abord, puis des hurlements de douleur et de rage mêlés. Le chien et le Russe hurlaient tous les deux. Mais quand on ouvrit la porte, le Russe, l’écume à la bouche et la sueur au visage, gémissait, tandis que le chien saignant grognait.

Le Russe montrait une morsure qu’il avait à la main :

— Il m’a mordu... Il m’a mordu...

Il fit emporter le chien, qu’on ne revit plus.

La mère du Russe vint le voir, on ne sait d’où. C’était une princesse russe. Elle ne se levait jamais. Et quand elle voyageait, elle se servait d’un lit démontable, que ses domestiques installaient dans un wagon loué. Elle était accompagnée d’un médecin allemand, à lunettes d’or, qui n’avait d’autre fonction que de la piquer à la morphine, quand elle lui en donnait l’ordre.

Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère exact. Elle fit transporter son lit, d’une ville au milieu des steppes, dans un appartement de la maison de santé. Elle y resta huit jours couchée, sans demander à le voir. Puis elle se fit annoncer chez lui.

Des enfants en visite jouaient dans le jardin. La princesse ordonna qu’on approchât son lit de la fenêtre ; puis elle envoya chercher dans trois magasins des jouets. « Pour mille francs de jouets », disait-elle d’une voix dolente. Et de son lit elle les jeta dans le jardin, sans regarder.

— Ces chers petits enfants... disait-elle.

On opérait d’une hernie un général exotique, qui avait un domestique nègre. Le nègre sautillait dans les couloirs, pinçant les infirmières qui le giflaient à tour de bras. Il riait :

— Général bien... tout bien...

Il pleurait :

— Général mal... tout mal.

Et quand il partit, accompagnant le général guéri, il riait et pleurait tout à la fois :

— Général guéri... hi... hi... hi... Moi pas vouloir quitter jolie maison... Moi tout noir... infirmières tout blanc...

Je n’ai pas une très bonne impression de la façade de la maison de santé. C’est un grand corps de bâtiment en briques jaunes, flanqué de deux ailes avançantes et séparé de la rue par un petit mur et une grille en fer. On dirait une faculté ou un musée de province. Je monte le perron sans enthousiasme. Mais Saunière n’a pas ouvert la porte que je suis conquis. Je me sens mal à mon aise dans la chambre la mieux chauffée, si elle reçoit la lumière du nord, sans tendresse et sans intelligence, qui montre les objets comme cristallisés à travers un bloc de glace et tristes comme dans une vitrine de musée. Ici, les carrelages et les murs blancs des couloirs, éclairés par de larges baies, sont joyeux comme une lessive qui sèche dans un pré au soleil.

La surveillante et l’infirmière sont dans les couloirs du troisième étage et me conduisent à ma chambre. Je les regarde avec attention et plaisir, comme je regarde toutes les femmes, quelles qu’elles soient, où que je les rencontre, dans une rue, dans un salon, dans une gare, dans une maison publique. Ce n’est pas une manie de suiveur ou de plaisantin, et j’ai passé l’âge où l’on rêve les amours de crétin que racontent M. d’Annunzio et quelques autres romanciers, dramaturges ou poètes. Mais je n’ai jamais lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence de toute femme, à supposer ma vie jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un spasme de l’esprit. Je possède des femmes ce que leur apparence me fait connaître d’elles. Cela est fulgurant comme la vision d’un éclair. Je ne peux pas fermer les yeux. En chemin de fer, une femme emportée dans l’express qui croise mon train, une femme aperçue dans l’ombre d’un wagon, m’entraîne à travers le monde. A l’angle d’une fenêtre, d’autres m’ont fixé aux soirs réguliers d’un village. Une blanchisseuse, dans la buée d’une boutique, une blanchisseuse balançant son torse qui pèse sur l’avant-bras appuyé au fer, me donne l’espérance d’une étreinte chaude et tendre après les besognes de la journée et la fatigue d’avoir marché dans la rue.

Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder la surveillante et l’infirmière. Je suis en danger de mort, c’est entendu... Je ne suis pas mort. Je n’ai que faire des problèmes de la mort, je m’attache de toute ma conscience à ceux de la vie.

Avec une douceur indifférente, elles m’ont conduit dans ma chambre. J’éprouve près d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne s’enfuiront pas. Elles seront près de moi tous les jours qui suivront. Cette certitude m’apaise. Pour l’instant, je ne distingue nettement que leur costume : blouse blanche, tablier blanc à bavette, chaussures blanches. Sur la tête, une simple toile carrée, fixée aux cheveux, pend sur la nuque, seyante comme une coiffe.

Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je ne sais pas regarder sans émotion le bras d’une femme, cette précision serrée du poignet, cet accroissement de la forme jusqu’à cette magnifique plénitude des courbes musculaires aux approches du coude. Et c’est avec une joie véritable de création, une joie de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre combinant dans l’espace, qu’on imagine ensuite les courbes opposées du bras et de l’épaule.

Saunière est assis près du lit, près de mon lit.

Il me quitte au moment où l’infirmière entre dans la chambre.

Je ne suis encore qu’un malade qu’on a changé de lit. Rien dans la chambre n’a pris pour moi sa place familière. Je constate et j’énumère. Mais les objets ne sont pas encore de ma parenté. La chambre est à l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux larges fenêtres, l’une en face du lit, l’autre à gauche. Tout est blanc du carrelage au plafond, sauf l’armoire, la table de toilette, le fauteuil et la chaise qui sont en bois clair et d’un style hollandais. J’ai seulement la tranquillité d’un voyageur installé dans son compartiment.

L’infirmière vient tapoter mes oreillers et les dispose avec adresse. Ses mains ont cette molle transparence de pétales des mains souvent baignées.

J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance. Je pense à l’hôpital avec sa figure de malade anémique enveloppée d’un foulard. Les infirmières passent vite dans les salles. Et le pouce de l’infirmier est trop large, couvert d’une énorme envie et noir dans la rainure.

Le matin, avant que Gillot n’entre dans ma chambre, j’entends les bruits de la visite, les portes qui s’ouvrent et se ferment dans le couloir. Des pas claquent, comme des coups de fouet, sur les carrelages, et d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot, son aide et les infirmières.

Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader qui illustrait ma première histoire de France. Son visage est plein et net. Il palpe ma tempe. Il y a dans ses mouvements beaucoup de douceur et de décision. Je me livre. Je ne trouve pas d’autre mot pour exprimer le sentiment qui m’oblige à l’immobilité et qui m’interdit de crisper le visage, d’exprimer de la crainte ou de la douleur. Je fais de ma tête un objet que je lui confie, pour qu’il puisse à son aise l’examiner. J’ai lu dans mon enfance l’histoire d’un lion, qui s’était enfoncé dans la patte une épine qu’un petit garçon lui retira. Le lion se coucha et tendit sa patte à l’enfant, et chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte ensanglantée, il revenait trouver l’enfant. Je pense à ce lion qui s’abandonne.

Avant l’opération, il faut me raser les cheveux près de la tempe. La surveillante entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière, qui pousse le chariot à pansements. Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant sur la peau, gratte, comme si de petits silex inégaux et raboteux adhéraient à la lame. Je me dresse, appuyant mes bras au bord du lit, pour me voir dans la glace rectangulaire enclavée dans un des panneaux de l’armoire. Le côté droit de ma tête est enflé et s’arrondit comme un œuf. Ma tempe est bleue comme un menton de cabot. Les cheveux supprimés, ma joue s’est allongée ; cette inégale calvitie n’est pas répugnante comme une plaque de pelade ; elle est burlesque. La plantation de mes cheveux est devenue arbitraire, comme sur une perruque de clown. Je m’étonne que mes cheveux, sur la gauche, ne se rassemblent pas en un toupet mobile, qui se lève et s’affaisse.

Je monterai gaîment sur la table d’opération. Je veux être docile comme l’enfant qui sort des rangs du public et qui vient aider le prestidigitateur. J’ai assisté autrefois à une opération, en spectateur. J’ai su me garder de l’émotion facile, de la peur animale, pour atteindre à un juste sentiment d’admiration pour les mouvements précis et coordonnés de l’opérateur. Comme il serait lâche et bas d’être pris d’épouvante pour cette raison que, maintenant, c’est moi le sujet.

Je veux être sous les doigts du chirurgien une matière docile. Il a un si joli métier d’artisan. Une salle de chirurgie où l’on opère est gaie comme un petit atelier de menuiserie. La nette incision du bistouri marque la prévoyance autant que la ligne de crayon que l’ouvrier trace sur une planche. Et le sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne sont que les copeaux nécessaires, pour que le travail soit accompli. Et les instruments si jolis, de métal clair, dont les angles et les courbes et le galbe sont si exactement déterminés par l’usage. J’aime les instruments de chirurgie comme j’aime les poteries que tournèrent les vieux potiers de village. Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté ! J’aime mieux me faire opérer que d’aller chez le coiffeur aux doigts puants de cosmétique.

Le bon chirurgien a, quand il opère, un visage d’enfant sage qui s’applique. Et, quand il se sent en veine, un imperceptible sourire détend son visage, semblable au sourire de l’acrobate lancé, quand il est dans l’espace.

Je ne veux pas avoir en moi la sale âme des malades... Je hais leur tremblement stupide, leur envie de fuir, le bond soudain de leur corps quand on les palpe ou qu’on les panse. Ils sont plus bêtes que les chiens qui se laissent soigner, qui domptent leur peur, qui prennent confiance. Ils n’ont pas de dégoût, si un coiffeur les touche de ses mains poisseuses et malodorantes, et ils sont épouvantés quand le chirurgien approche avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur qu’on leur déchire la peau. Est-elle donc si précieuse leur peau ? Quand ils voient passer le chariot du malade qu’on conduit à la salle d’opération, ils sont pris d’une grande pitié, ils ont une crise de tendresse humaine, ils gémissent comme une vieille fille qui a perdu son canari. Mais ils laissent partout — loin d’eux et près d’eux, — tous les meurtres s’accomplir. A la pensée qu’un chirurgien va ouvrir un abcès, ils pleurent, ils s’agenouillent devant la souffrance humaine. Mais ni la guerre, ni la misère ne les inquiètent. Dieu a voulu les batailles, comme il a voulu les pauvres.

Au fond, ils n’ont pas tellement peur du bistouri ou pitié de l’opéré. Mais ils détestent, dans l’intervention du chirurgien, l’acte humain qui n’a pas la mort pour but. Et ils le détestent d’autant plus, que le chirurgien travaille tout à côté de la mort.

Je descends dans la salle d’opération. Large baie, laissant apercevoir, comme suspendues en l’air, des masses vertes de feuillages où le soleil s’émiette, blancheur des murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses de la table articulée et des escabeaux.

— N’ayez pas peur, me dit Gillot.

Pourquoi donc aurais-je peur ?

Je serais inquiet, si on m’opérait à la guerre, sur du foin. Mais ici, toutes les chances sont pour moi.

J’ai vu une fois chez des amis, en consultation, un vieux chirurgien voûté qui ressemblait à un maître d’école, un vieux chirurgien triste. Je ne voudrais pas être opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur ici ? Gillot a cette vertu, la seule peut-être dont je ne doute pas : la gaîté. Elle est inconnue de tous les joyeux drilles. C’est une solidité du regard, un pouvoir de s’égaler à la vie, une sécurité semblable à celle du nageur qui sait, avant de se jeter à l’eau, que l’eau le portera...

Entre les aides de Gillot, je devine facilement « l’endormeur ». Il n’a pas l’air chirurgical. Il y a une solidarité entre l’opéré et ceux qui l’opèrent. Le chloroformisateur, près du chirurgien, a l’air d’un riz-pain-sel à côté d’un général victorieux.

Je m’étends sur la table.

— Respirez largement.

Je respire... L’odeur du chlorure d’éthyle est la même que celle du chloroforme, l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement. L’aide soulève le linge qu’il a posé sur mes yeux. Je vois son visage et son buste à côté de moi. Mais je le vois en hallucination. Ce n’est plus un homme que je puis connaître et juger. C’est une forme que je ne compare à aucune autre. Il est là, à côté de moi, comme s’il y avait été, comme s’il y devait être toujours. Et il remplit sa part d’espace comme une image impondérable, et j’ai le sentiment que, si je pouvais le toucher, ma main ne rencontrerait aucune résistance.

Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs méphitiques, les vapeurs lourdes, plus lourdes que moi-même et qui mettent sur ma poitrine un poids de plomb, et qui m’enveloppent d’un cercueil souple et qui m’épouse et sur lequel on marche. Qui donc, comme on foule le sol mou d’un gazon jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui donc se penche sur moi comme pour tarir une source ?

Il y avait en moi une source jaillissante que je ne connaissais pas, la source de la vie. Un homme, avec ses deux mains, presse à son issue et l’enferme.

— Laissez-moi...

Ah ! m’en aller... loin, comme un chien se sauve...

Je veux me soulever. Je sens la force des mains qui me fixent à la table.

Je voudrais dire : « On s’est trompé de flacon. Ce qu’on me met sur la face, c’est la mort... »

Le réveil est d’un bon sommeil sans rêves. Une infirmière me soutient de son bras passé autour de mon cou. L’aide de Gillot exécute autour de mon front un mouvement circulaire dont je ne comprends pas l’utilité. Je lui demande :

— Est-ce que vous allez encore me faire mal ?

— C’est fini...

J’ai posé cette question, sans but, comme un petit enfant veut se concilier la sympathie d’une grande personne.

Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot où je suis étendu, dans une salle voisine. Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on m’a donné un coup de sabre à travers la tempe. L’infirmière s’est assise près de la fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance me paraît immense. Le soleil agite sur sa blouse des remous de velours liquide, et son visage et ses bras dans la lumière ont le contour mobile d’une flamme. Les cheveux et les sourcils noirs luisent comme des feuilles humides. L’ample poitrine, le buste dressé comme une tige me semblent alors l’image même de la nature vivante, avec ses sèves circulantes et ses jaillissements. Cette femme qui est là et qui me garde est, après mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle que la mer aperçue, pour la première fois, derrière les dunes, après une nuit en wagon.

Elle me regarde avec tranquillité. Toute sa force s’oppose à l’incertitude de mes membres amollis. Jamais elle ne saura la muette et l’organique supplication qui du fond de moi-même allait vers elle. Elle me parle avec calme. De toute sa santé elle se défend contre moi, contre toutes les doléances de tous les malades.

Réveil admirable. Naissance hésitante et lente. Non, ce n’est pas un réveil, c’est beau comme une résurrection. J’avais été mort. Et me voici non pas comme un enfant qui naît, mais comme un homme neuf. Et c’est cette image de fécondité qui m’éveille à la vie... Ces pensées ne se forment pas comme des pensées. Il me semble que je les respire et qu’elles viennent de l’infirmière paisible, comme une odeur vient d’une plante.

L’infirmière pousse mon lit à roulettes. Elle le conduit jusqu’à l’ascenseur. Mes belles pensées s’amollissent. J’ai l’illusion que le wagonnet file à folle allure par des dédales de couloirs et qu’il ne s’arrêtera plus jamais. L’infirmière sans doute le pousse en galopant. Les murs blancs fuient, comme une eau courante. Je ne suis plus qu’un point mou jeté dans les couloirs. Les petites roues, au grincement aigu, emportent sur le carrelage lisse quelque chose qui n’est plus mon corps, mais qui est moi-même.

Le wagonnet entre dans une chambre. Saunière, près du lit, me sourit.

Le chariot est parallèle au lit. Il est au même niveau ; il est tout à côté. J’ai un sentiment agréable d’arrivée dans un port, après un voyage vertigineux et chimérique, où le bateau tangua jusqu’à être proue en bas, poupe en haut, dressé comme un mât et parfois fila, sans toucher l’eau, comme une flèche dans l’espace.

Je n’ai pas la notion qu’il va falloir quitter le chariot pour entrer dans le lit. L’infirmière, me prenant par les épaules, m’y oblige. Je lui obéis, comme un petit enfant imite, de toute sa bonne volonté, sans comprendre. Me voici sur le lit, et confondant l’alèze avec une couverture, c’est sous l’alèze que je tente de me glisser. L’infirmière saisit mes jambes et les allonge par-dessus l’alèze. Elle sourit et Saunière sourit, comme on sourit des mouvements maladroits d’un tout petit enfant ou d’un jeune animal.

Maintenant cette chambre est la mienne. Je ne saurais dire exactement pourquoi. Mes sentiments et mes pensées sont ralentis. Je n’ai plus comme la veille la force d’apercevoir le détail des objets. Je suis simplement dans la blancheur du lit et dans la blancheur de la chambre. Et pourtant je ne suis plus seulement un malade qu’on a transporté. Je suis l’habitant de la chambre 2. Est-ce parce qu’une nouvelle infirmière est venue ? A ses gestes plus lents, moins distants, à l’interrogation presque curieuse de ses yeux, à une douceur très naturelle, mais qu’elle ne dissimule pas, à la façon dont elle met de l’ordre dans la chambre, je comprends immédiatement qu’elle restera. Elle ne passe pas comme dans une ambulance. Elle est déjà ma compagne.

C’est une journée d’assoupissement, très douce et lente, comme sans minutes, une journée d’un seul tenant, dont le seul événement pour moi est une tasse de lait que m’apporte à quatre heures l’infirmière. Elle me soutient de son bras passé autour de mon cou et, tenant elle-même la tasse, elle me fait boire à lentes, lentes gorgées. Une fois encore j’ai le sentiment d’être un petit enfant. Mais les enfants n’ont aucune joie à être des enfants. Je m’abandonne à ce bras qui me protège, à ce bras où je me blottis.

Je vécus deux jours dans une torpeur agréable et sans souffrance aucune. Mais avant de donner le thermomètre à l’infirmière, je le regardais, et ma température le matin dépassait 38 et le soir 39. Quelques amis vinrent me voir. L’infirmière restait assise près de moi. Tout le monde entrait dans ma chambre sur la pointe des pieds, et si l’on me disait quelques mots, c’était sur un ton de douceur réticente. On m’avait recommandé de ne pas parler.

Je n’avais nullement le sentiment que j’étais en danger. Mais je le savais. Et j’appris, quand je quittai la maison de santé, que Gillot avait téléphoné plusieurs fois chacun de ces deux jours pour qu’on le renseignât sur ma température et sur mon état.

Je méditais sur la mort, quand je ne somnolais pas. Avec beaucoup de calme, car c’était une méditation. J’avais assez de notions anatomiques et physiologiques pour comprendre que, l’opération accomplie, je pouvais mourir d’infection ou d’un abcès plus profond, inopéré. Je savais aussi qu’on pouvait, si la fièvre persistait et si j’avais les symptômes d’un abcès profond, me transporter à nouveau sur la table d’opération. Je savais donc la mort possible, je savais que d’une heure à l’autre je pouvais entrer en agonie. Mais je savais aussi que le danger n’était qu’à l’état de possibilité. Je ne sentais pas la mort en moi. Et la fièvre apparaît comme une transition naturelle entre la vie et la mort. Cette chaleur dans l’immobilité, ce sentiment que tous les organes et tous les téguments se resserrent et s’affermissent et deviennent plus denses, et que tout le corps est raidi et rassemblé comme pour s’abandonner à un saut définitif, obligent à la résignation. La mort ne s’oppose plus à la vie comme son contraire. La fièvre est un passage et le fiévreux est dans l’état d’un gymnaste qui a pris un breuvage puissant, avant un exercice difficile.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings