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La maison blanche

PRÉFACE (continued 3)

Reading edition

Voilà bien des jours passés. Elle m’a soigné. Elle m’a consolé. Elle ne fut pas une garde ; elle fut une amie ; elle ne fut pas dévouée ; elle fut aimante. Elle ne fut pas bonne ; elle fut tendre. J’ai pris sa main entre ma tête et l’oreiller. J’ai mis mes lèvres sur sa main. J’ai été comme une vieille machine d’amour qui marche dans la fièvre. Et je n’ai même pas pris le soin de connaître son prénom. Elle est mademoiselle Carneran, garde-malade.

Je poursuis mon imbécile destinée de séducteur de colombes domestiques. J’ai raconté mon adolescence au milieu des filles. Avec elles, j’ai bondi joyeusement. Elles m’offraient joyeusement les miettes de leur vie. Une seule s’est vraiment attachée à moi. Elle avait lu Ibsen. On dirait qu’elles n’ont pas besoin de moi.

Je sais la force du désir et ce que vaut, sans lui, l’estime morale et la curiosité psychologique. Je sais bien qu’en amour on ne peut pas choisir son action comme maxime universelle. Je sais que l’amour n’est pas d’essence évangélique. Je sais qu’on n’aime pas les femmes pour leur belle âme et qu’un bracelet autour d’un bras nous émeut plus profondément qu’une parure de vertus.

Je sais tout cela. Mais qu’une vieille fille laide me montre son amour, je suis aussi troublé que si Lilita Laudor se dévêtait devant moi. Je crois à je ne sais quelle transfiguration, à je ne sais quelle résurrection, par l’amour qu’elle me consentira, par l’amour que je lui donnerai. Et je l’étreins. Et j’espère. Et j’attends. En vain. Et je la plains. Et je la hais de toute ma pitié.

Et cela est une malédiction sur moi. Partout où je passe, partout où je séjourne, une vieille fille s’éprend de moi. Et je suis convaincu qu’elle retrouvera sa jeunesse, ou que je la lui rendrai... Et je m’enfuis. Elle n’a plus jamais de mes nouvelles. Je voudrais prendre la responsabilité de tous mes actes, même de mes actes d’amour. Mais comment faire ! Non... les revoir... c’est impossible. Ah ! comme je fonderais volontiers un sanatorium pour mes maîtresses abandonnées !...

Je ne prendrai plus la main de mademoiselle Carneran... plus jamais. Je vais partir, partir immédiatement...

Partir... mademoiselle Carneran m’apporte un thermomètre. J’ai 39,9.

La fenêtre est en face de mon lit. Elle est le cadre d’un tableau dont l’unique motif est le ciel. Les nuages passent. Je les aime assez maintenant pour ne pas consentir au jeu de discerner la ressemblance de leurs formes. Je ne me dis pas : Celui-là est un dromadaire, celui-là est un lion... J’aime pour elles-mêmes leurs taches et leurs transparences variables.

Le jour, la Maison Blanche appartient à la ville. Gillot vient le matin. Le docteur Dittenay vient l’après-midi. Des amis passent quelques instants près de moi. Les gardes sont actives à des besognes désignées. Le jour, j’échange avec tous des paroles semblables aux paroles usuelles de la vie. Je sens autour de la Maison Blanche un quartier de Paris. J’entends le bruit des autos qui s’arrêtent et qui partent. Un bruit de porte, un pas net dans le couloir traversent la confuse rumeur continue, le bourdonnement lointain de Paris. Une torpeur me protège des mouvements et des bruits, qui me sont étrangers, qui me sont devenus étrangers. Mais dès la nuit commençante, quand la Maison Blanche cingle vers l’aube, les nuages sont mes compagnons véritables.

Je me souviens d’une nuit où, par mouvements et passages, ils semblaient composer un spectacle. Ils arrivent par minces languettes, comme des écailles sur le ciel. Ils passent sur la lune et semblent des éclaboussures d’or. Puis ils se groupent en larges nappes que tout d’abord traverse la lune. Mais la lune devient invisible. On dirait que sur elle on a posé un loup, puis un masque. Le nuage maintenant flotte devant elle comme un manteau déplié. Puis c’est un grand écran noir, d’un noir prodigieux et profond. Le grand nuage noir s’aplatit et couvre tout. Puis un peu de lune apparaît, comme un collier sous un voile. Et le grand nuage me fait penser au beau cavalier noir qui, sur les peintures chinoises, passe devant les arbres roses.

Et j’ai vu le soleil se lever bien mieux que du haut d’une montagne, où on a l’âme stupide d’un touriste. Ce n’est pas le soleil de bataille qui commande à ses paysages et ressemble à un Napoléon méditant, sur le front des troupes, à l’aube, avant que le combat s’engage. Pendant des semaines, le soleil s’est levé pour moi seul, comme un ami discret qui va à son travail.

Il est cinq heures et demie. Quelques camions quittent les entrepôts, quelques voitures de laitiers roulent sur les pavés leur fanfare grinçante et cahotée.

Le ciel, mon grand voisin d’en face, est d’un bleu translucide. Il porte encore sa faucille de lune et une seule étoile est posée sur lui, comme une décoration. Je distingue de mon lit le haut des maisons mangées d’ombre. C’est un déroulement de crénelures. On dirait une ville ancienne, aperçue en voyage. Ces maisons d’ombre étonneraient dans le ciel lumineux, si dans la perfection de cette heure naissante quelque chose pouvait étonner. Dans ma chambre, où seule brûle une lampe-veilleuse, on dirait que l’absence de lumière solaire, que cette lumière du ciel de nuit donne aux couleurs une vie latente, modeste et parfaite qui est seule la leur. Une tasse oubliée sur la chaise, la table devant le mur, l’armoire, tout est discrètement magnifique et s’assemble, selon des liens mystérieux.

Je me soulève un peu sur mes oreillers. Les réverbères dans la rue jettent aux murs une lueur verdâtre. Ainsi on voit une ville en contre-bas, la nuit, quand on regarde par la portière d’un wagon. Ainsi elle vient à nous, d’un jet, inattendue et à jamais.

Mais bientôt le ciel pâlit et se couvre de faibles nuages, jetés comme à coups de balai. Les maisons se délimitent, en cages séparées. Il n’y a plus maintenant qu’une lueur moisie d’aube perçant la ville, et qui se glisse chez moi tristement, comme l’eau plate, qui passe d’une cour de ferme dans la chambre de plain-pied.

Ce sont souvent de mornes aubes. Parfois les pans du ciel, comme vidé d’atmosphère, semblent au-dessus des maisons, des vitres cassées, ternies, oubliées là dans le creux des gouttières. Par le brouillard, dans le ciel ouaté et calfeutré, le soleil apparaît quelques secondes, en un disque plat, et blanc comme un masque de plâtre.

Quand l’aube met au ciel des poussières de couleurs, qui se métamorphosent les unes dans les autres, le soleil vient ensuite, simple signal sur la voie, disque rouge. Puis il pâlit, monte et n’est plus au mur d’en face qu’une belle assiette en vermeil.

Souvent des litières jaunes couvrent le ciel, un peu maculées, comme si des bêtes avaient dormi sur elles. Elles disparaissent. Le ciel sous elles jaunit à plat. Deux nuages s’amusent à se passer l’un à l’autre du rose et de l’orange, deux longs nuages qui s’effritent finalement en fines aiguilles. Autour d’eux, le ciel illumine son bleu toujours davantage. Enfin, tout contre une maison de six étages se présente l’astre en globe, si semblable à un objet, qu’on dirait vraiment une lampe offerte aux hommes par un Dieu bénévole.

C’est le soleil qui le plus souvent a des airs de pauvre diable. L’aube est riche souvent de magnificences fuligineuses. Elle possède alors le ciel de ses masses épaisses et troubles qui s’amincissent en lames pleines, d’un rouge de fuchsia. Naissent des traces vermeilles, métal en fusion dans un brasier. Puis de gros nuages fumeux et mauves couvrent le ciel, troués de cette lueur vermeille. Et c’est enfin le pauvre matin, après tant de splendeurs qui l’accouchèrent.

Parfois aussi c’est le soleil qui semble vaincre l’aube. Le ciel d’octobre est si bas, si souillé qu’on dirait un front de criminel. Au Nord, un nuage lisse et noir, est posé sur le ciel, comme une mauvaise pensée sur un front. Soudain, entre deux maisons, on aperçoit une bande cuivrée, casserole accrochée au mur de la plus basse, pour des usages domestiques. Puis un jet vermeil chasse la casserole, s’étend à sa place, prend force et s’agrandit comme une nappe liquide. Alors, c’est vraiment la gloire du jour. Octobre aujourd’hui sera limpide.

Depuis des jours je me suis dit : « Il est possible que je meure. » Depuis des jours, j’ai vu à mes amis, aux médecins, aux gardes, un regard de joueur interrogeant la chance. Ils ne réfléchissent plus. On dirait qu’ils viennent de donner leur langue au chat et qu’ils attendent de moi-même la révélation d’un secret. C’est en moi que la vie et la mort se balancent. Sur mon visage sans doute ils liront l’avenir. Et j’éprouvais parfois une sorte de fierté à être le dépositaire de ce secret de vie ou de mort. Je pense qu’un souverain, qui pour la première fois traverse une foule en landau, doit connaître de la même façon la dignité dont il est investi.

J’ai senti la fièvre, par d’irrésistibles et brûlantes transitions, me conduire jusqu’à la mort. Mais ainsi on va jusqu’aux portes d’une ville, bien décidé à ne pas franchir les grilles de l’octroi. Ce n’était guère qu’une promenade dominicale.

J’ai médité la mort. Je me suis imaginé n’existant pas, gardant le regret de n’exister pas, emportant dans mon cercueil le souvenir de la vie, comme une bague reste au doigt du cadavre. Je me suis aussi vu âme en suspens dans les espaces. Et cette âme incorporelle, sans épaisseur ni densité, je m’amusais de ne pouvoir l’imaginer que comme une trace blanche semblable à une aile tombée des plumes d’un ange ou que sous l’aspect du corps matériel de M. Bergson. Je veux dire du corps de M. Bergson enveloppé de sa redingote.

Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de m’amuser en chemin. La fièvre m’a pris par la main et me tire vers la mort, comme un enfant maussade qui traîne les pieds sur le chemin de l’école.

Mademoiselle Carneran me réclame le thermomètre, avant que j’aie pu le lire par transparence. Je lui demande :

— Combien... ?

Elle me répond :

— 38... un peu au-dessus de 38.

Quand elle est sortie, je me lève, je vais au tiroir de la table, j’y prends ma feuille de température. La courbe est montée au-dessus de 40.

On a la même impression quand on se réveille en chemin de fer, ayant dépassé la gare où l’on devait descendre. La maladie est un pays.

Mon corps est à la fois lourd et flottant. Mais cette sensation n’a pas la subtilité de celles que donne la morphine. Mon corps me semble un ballon lourd, chargé de lest, qui tend à s’enlever un peu, mais que des cordes attachées à ses extrémités, fixent dur à des piquets latéraux. Et ces cordes obliques sont tendues et tirent au sol.

De cinq à six heures de l’après-midi, je suis cette chose dense et flottante, cette chose qui voudrait s’envoler et que d’invisibles liens retiennent au lit où parfois elle adhère, au lit vaste comme la terre.

Je n’ai même plus le loisir de penser au chien tournoyant ou aux chantiers maritimes. D’ailleurs le mal installé dans ma tête ne compte plus. La fièvre traverse mon corps, comme si elle le corrodait, de la peau aux os. La fièvre est au creux de mes os et y travaille. Elle se fraie un chemin. Elle distend mes articulations. Cela fait plus mal que toute douleur. Car ce n’est pas une douleur qui insiste ou se commente elle-même. C’est une douleur qui s’invente continûment et qui me fait toucher à des limites inconnues du pouvoir de souffrir. Non, ce n’est même pas la fièvre. Il me semble que c’est la mort elle-même qui filtre en moi et qui bientôt aura touché le centre même de ma vie. Respirer me fait mal.

Cette fois, je ne médite pas la mort, ni même ma mort. La mort est là. Elle n’a ni figure, ni apparence, ni cruauté, ni douceur. Elle est nécessaire. Elle est là, comme la mer au pied d’une falaise. Je crois en elle. Et pourtant, si elle n’est plus douloureuse pour l’esprit, comme elle est en mon corps angoissante et convulsive ! Je touche à de telles limites de la souffrance que j’ai le sentiment que je vais mourir par rupture, pas une dissociation complète des parcelles de mon corps...

Mademoiselle Carneran est d’un côté de mon lit. De l’autre, mademoiselle Veuillet. De mes genoux ployés et soulevés, je défais mes couvertures. Je veux me lever. Mes jambes pendant à droite du lit. Mademoiselle Carneran les saisit et les pose sur le drap. Je me tourne à gauche. Je suis assis sur le lit, j’en veux sortir. Mademoiselle Veuillet me prend aux épaules et m’étend jusqu’à l’oreiller. Je ne sais pas du tout pourquoi je veux me lever. Je crois que c’est une espèce de jeu, une taquinerie de moribond. J’ai très nettement la pensée que dans des milliers d’hôpitaux, des milliers de vieux, agonisant, soulèvent ainsi leurs couvertures.

Mademoiselle Carneran, mademoiselle Veuillet... ce sont les deux plus fragiles, les deux plus décentes, les deux plus âme, qui, parmi les gardes de la Maison Blanche, m’assistent pour ma mort. C’est là un signe du destin.

Le mal s’apaise. Et au creux du lit, je suis la bête à fièvre, la bête ou l’homme, ce qui meurt sur la route, oublié par la caravane.

A sept heures, mademoiselle Carneran m’apporte une tasse de lait. Je n’ai pas faim. Et cette tasse de lait me semble une faute de goût. Un agonisant n’a pas besoin de lait.

La fièvre s’atténue. Avec elle, la souffrance aussi qu’elle déposa et qu’elle vint ensuite chercher jusque dans mes os. La mort n’est plus là. La mort n’est plus qu’un danger, qu’un risque.

A huit heures, mademoiselle Laudor, qui a pris le service de veille, me fait une injection de morphine. La morphine ne pacifie pas la fièvre comme la souffrance. Elle est, ce soir, incohérente, je veux dire qu’elle ne sait pas fixer mon corps au bonheur d’être immobile. La morphine consent bien à soulager de la fièvre, mais avec le mécontentement d’un chien longtemps choyé, qu’un nouveau maître attache le jour pour en faire la nuit un chien de garde.

La subtile morphine n’est pas faite pour garder les cochons de la fièvre, cette paysanne. La fièvre a je ne sais quelle odeur de marécage et de purin. On dirait que la morphine se bouche le nez.

Elle consent cependant à son office. Je ne souffre plus. Mais ce que j’éprouve est bien étrange. Il me semble que j’ai deux corps, l’un pesant et reposant au lit, un corps plein de fièvre, l’autre superposé et léger, flottant au-dessus du corps fiévreux, un corps allégé par la morphine.

A deux heures du matin, la fièvre et la morphine et la mort sont loin. Mais la fièvre a laissé des places douloureuses, comme des plaies et des contusions après une chute. Je me sens un fiévreux refroidi.

On m’a donné un lavement... oui, un lavement... un lavement... quoi. On m’en a donné deux. On m’en a donné trois. Le lavement dont abusent, dans la vie réelle, les poétesses les plus relâchées, le lavement qui corrige cette constipation dont souffrent inlassablement les plus lyriques parmi les femmes, tient peu de place dans la littérature depuis Molière.

Je n’avais jamais pris de lavement. Je n’ai pas peur de la mort, je veux bien qu’on m’ouvre le crâne. Mais je ne sais rien de plus abominable qu’un premier lavement. Les nègres, que nos héros coloniaux écartèlent par le moyen d’une cartouche de dynamite, doivent éprouver une sensation analogue. J’ai demandé à mademoiselle Crazannes qu’on me chloroformisât avant de me donner le second. Mademoiselle Crazannes m’a répondu avec une noblesse hautaine que « ce serait bien la première fois... »

Mais si le lavement est désagréable, que la vie est donc belle et qu’elle compose de merveilleux spectacles ! C’est mademoiselle Crazannes qui, aidée de Lilita Laudor, m’administre mon lavement. Son bras, dirigeant la canule, s’infléchit doucement vers le lit. Lilita Laudor, droite et grave comme une statue, porte le bock émaillé, d’un geste annonciateur de Liberté éclairant le monde. Puis son bras s’élève davantage. Son buste, penché maintenant, pèse bien sur la hanche. Elle ressemble aussi aux porteuses d’amphores qui tiennent noblement leur cruche sur l’épaule. Et je tourne toute ma tête vers elle. Il n’y a plus de lavement. Je ne sais plus si j’ai ou non un intestin. Je ne distingue plus que le jaillissement de ce corps tendu, que termine ce bras dressé, qui oscille un peu, à la façon d’une fusée qui monte vers le ciel.

La poétesse du coin ne me comprendra pas. Et pourquoi donc Lilita Laudor cesserait-elle d’être belle, parce qu’elle me donne un lavement ? Et la poétesse ajoutera : « Moi, ça me dégoûterait de vous donner un lavement. »

Tu te calomnies, poétesse. Si, au lieu de salir du papier à écrire tes vers, tu étais infirmière, le lavement ne t’obséderait pas. Il serait pour toi une des mille réalités de la vie. Et tout de même, c’est moins dégoûtant que ta poésie ou que ton roman...

L’amour chez les femmes n’est qu’un apprivoisement. Ne dites pas qu’un lavement dépoétise ni celle qui le donne ni celui qui le reçoit. Il n’est que prétexte à nous accoutumer les uns aux autres. Un lavement vaut bien une présentation dans un salon.

Désormais, je suis digne de la magnificence des nuits de la Maison Blanche. Entre sept heures, où l’on m’apporte à dîner dans mon lit, et huit heures, où la veilleuse de nuit commence son service, l’heure est neutre. Ni la rumeur de la ville, ni l’activité d’une maison qui n’est après tout que médico-chirurgicale, n’ont cessé tout à fait. Et la Maison Blanche n’est pas encore le vaisseau qui flotte. A sept heures et demie, la clochette a tinté pour le dîner des gardes. Ce n’est encore que l’appareillage. Des cordages grincent. La Maison tire sur l’ancre. On accomplit les dernières tâches du jour avec hâte. Elles ne s’offrent pas à être contemplées. Les infirmières sont comme des écolières en retard.

Ce n’est pas une heure où d’ordinaire je souffre. Je n’ai pas d’autre soin que me préparer à la nuit, à la belle nuit qui, tout d’une pièce, s’étendra jusqu’à l’aube. Ce ne sont plus les nuits du début, les nuits d’après l’opération, éclatantes et dures. Ce ne sont plus les nuits où la lampe électrique projetait sur les murs un rayonnement sans merci et les faisait semblables à des murs de mosquée sous un soleil torride. Les nuits de maintenant sont bienveillantes. Je m’y prépare, comme on se prépare à l’état d’oraison. Elles sont fidèlement accueillantes et elles ont, si je souffre, la morphine pour compagne. Je goûte leur silence. Parfois, dans le lointain, un train lance un sifflement bref qui, comme un cri de crapaud, semble choir.

Le jour, les infirmières ont de fins souliers blancs, des souliers de bains de mer. Mais la nuit, elles portent des savates en feutre, qui glissent au carrelage du couloir, d’un bruit si ouaté et si doux qu’on ne pense pas que le silence soit troublé, mais qu’on a l’illusion qu’il parle.

Si quelque bruit trop dur, si la toux d’un malade évadant son cahot par la porte un instant ouverte d’une chambre, menace le silence, le silence est puissant et l’étouffe. Et de la rue, quand un bruit monte, il ne se répand pas. Il hésite et se pose, comme un oiseau après son vol.

Je goûte la blancheur qui m’environne. J’ai fait l’apprentissage de la blancheur. Je la connais. Je la possède. Les peintres connaissent les blancs, leurs qualités et leurs variétés. Mais le blanc est, dans la vie, une couleur méconnue. C’est une fade couleur de première communiante. Ou bien elle est pimpante et seyante aux corsages des femmes, ou elle est dramatique, en suaire. On ne connaît pas sa douceur et sa puissance calme.

Je possède le talisman qui fait apparaître à mon gré, au pied de mon lit, la fée en robe blanche, en robe couleur de lune. Je presse le bouton de ma sonnette électrique. Elle entre et ne dit pas : « Voici un breuvage divin. » Elle m’apporte de la citronnade. Elle entre et ne dit pas : « Je te donnerai la sérénité et ta tête reposera. » Elle frappe et dispose mes oreillers. Elle entre et ne dit pas : « Je t’apporte l’oubli et la délivrance » ; elle me fait une piqûre de morphine.

Infirmière blanche, je ne discute plus avec toi ; je ne cherche plus à te sauver de ta pitié. Je m’abandonne à toi, parce que tu daignes être douce. Mais, avant de m’assoupir, de rêver ou de dormir, je veux réparer l’injuste pensée que j’ai eu envers toi. Je t’ai sottement comparée à une fée. Mais tu n’apparais pas dans le rayon d’une lanterne magique. Ce sont d’humbles soins que tu donnes. C’est pour cela que je t’aime. Tu es bien plus belle qu’une fée, et tu es bien meilleure. On te tient presque pour une servante. Et c’est le consentement que tu mets à tes soins, qui me donne un instant cette illusion magnifique d’avoir si pleinement rempli ma tâche, que l’humanité désormais, n’a plus d’attention qu’à me guérir et me consoler. Tu ne possèdes pas le pouvoir de chasser magiquement la douleur. Il y faut l’application de tes mains. Il y faut ta fatigue. Pour que je m’assoupisse, tu ne dors pas. Pour que ma tête repose mieux, tu ordonnes mes oreillers. Pour que je n’aie pas soif, tu as pressé du citron dans de l’eau. Et tu souris, pour que je n’aie même pas le regret de ta fatigue. Parce que je suis malade, on a séparé la réalité en deux parts. On t’a donné la peine et à moi le repos.

C’est pour elles-mêmes que j’aime ces nuits de calme insomnie. Ce n’est plus pour la morphine. J’ai eu avec la morphine une liaison. C’est tout. Dès la première piqûre, mon corps s’appliqua au lit avec une exacte densité, également répartie. Puis je connus cet équilibre merveilleux entre la pesanteur et le flottement, sensation sans rapport d’ailleurs avec ce que nous imaginons du flottement dans l’espace, sans rapport avec la sensation banale de certains rêves, sans rapport avec le vol aérien, qui n’est qu’une gymnastique. J’ai connu aussi la sensation d’avoir un corps amolli où passait sans cesse l’aura d’on ne sait quel plaisir partout répandu, un corps d’une plus fine matière, tout en flocons neigeux.

Alors la morphine me paraissait vraiment une substance mystérieuse, un philtre. Ce n’était pas un médicament. Je donnais la plus grande attention aux doses qu’on m’accordait. Je regardais à travers le verre de la seringue si on faisait bonne mesure. Et quand venait l’heure de la piqûre, je quittais mon pyjama de jour. Je mettais une chemise de nuit fraîche. Je me préparais comme une fiancée à l’époux.

Mais bien vite la morphine fut capricieuse. Je ne fus plus, par elle, un Dieu intemporel, mais je me fis l’effet d’un petit jeune homme, maladroit en ses paradis.

Mon sang était chassé plus vite, plus chaud. Quelques heures après la piqûre, j’éprouvais un chatouillement léger à l’entrée des narines, quelquefois sous les paupières, comme si on y promenait le bout d’une plume d’oiseau.

Souvent la morphine était incohérente et ne me donnait aucune sérénité corporelle. Ou bien mon corps glissait dans la béatitude d’un amollissement. Il avait des « billes partout ». Mais mon esprit ne participait plus à la fête. Ma béatitude était sans contenu. La morphine n’est plus une amie subtile, une confidente délicate. Elle ne me procure plus qu’un vague bien-être, un vague sentiment de plénitude. C’est une drogue et rien d’autre. Elle ne vient pas des Mille et une Nuits. Elle vient de chez le pharmacien. Quand j’en ai pris, je « suis bien ». Il ne me suffit pas d’être bien, comme un mercier de petite ville en sa boutique. Je n’ai jamais cherché ce bonheur-là, dont la torpeur morphinique devient l’image. La morphine fut d’abord une grande dame, qui me consentit d’exceptionnelles faveurs. Elle ne m’apporte plus que la sensation du mariage riche. J’en ai assez.

Sans doute elle s’amuse aussi à me chatouiller les jambes. Je ne puis pourtant pas sacrifier ma vie à cette personne, sous prétexte qu’elle me chatouille les jambes.

Je l’ai dit déjà. Alors que je ne souffrais pas, j’ai pris de la morphine, huit nuits de suite, simplement pour voir apparaître Lilita Laudor. La morphine alors insinuait en moi une agréable tiédeur. Puis elle m’inclinait à la somnolence. J’éprouvais encore quelques-uns des symptômes agréables du début, moins — et pour cause — la suppression de la douleur. Était-ce là le meilleur ? Toujours est-il que, Lilita disparue, je ne prêtais plus aucune attention à la drogue que j’avais dans le corps. Elle était en moi comme un parasite auquel on s’accoutume. Une grande dame ! Peut-être... mais monotone.

Elle ne m’apporte même plus ce merveilleux présent : une immobilité parfaite goûtée comme une vertu, comme une qualité admirable et exceptionnelle.

Les nuits où j’ai pour elle une rétrospective gratitude, j’en suis réduit à une sorte de politesse déférente, telle que nous la marquons aux anciens camarades qui nous ennuient. Souvent, quand Lilita me piquait à dix heures, je luttais contre le sommeil jusqu’à minuit, pour être poli avec la morphine.

Pauvre amie, qui ne sait pas être belle même huit jours... Elle n’est même plus une grande dame, à l’âme vulgaire. C’est une vieille dame, une très vieille dame...

Quand je souffre, elle garde son empire. Un soir, après plusieurs journées de répit, j’eus de nouveau des battements et des élancements dans l’oreille. On frappait dans ma tête des coups de marteau cyclopéens. Je pourrais cependant si je voulais résister à cette souffrance. Mais je ne veux pas. La souffrance et la morphine sont deux personnes entre qui choisir. Il me paraît stupide d’aller avec l’autre : la souffrance... m’encanailler. La souffrance est une mégère, avec un balai. La morphine la chasse. Ce n’est pas une princesse, c’est un sergent de ville.

Il y eut, comme en toute liaison, des incidents comiques. Je souffre. On me pique à six heures du soir. J’attends la vague de tiédeur qui doit passer dans mon corps. J’attends la pacification de la douleur. J’attends en vain. A neuf heures, la garde me fait une seconde piqûre. Rien... rien... rien... J’appelle la garde et je lui déclare que si elle s’imagine que je prendrai de l’eau stérilisée pour de la morphine, c’est pure illusion de sa part. Elle semble très sincère à me jurer qu’elle employa la solution habituelle. Je souffre toujours. Je souffre tant et si continûment qu’à trois heures du matin, la garde consent à me piquer encore. Sa docilité à me donner de la morphine m’impose ce dilemme : ou bien les deux premières injections étaient d’eau pure ou bien je suis dans un état si grave qu’on lui a donné l’ordre de ne pas me laisser souffrir inutilement. Cette troisième piqûre ne modifie pas le moins du monde l’écartèlement du fond de mon oreille et les irradiations fulgurantes qui passent dans ma tête. Et cependant, confiant en ma piqûre, j’attends que la douleur s’en aille.

Ceux qui n’ont pas souffert longtemps, dans l’immobilité du lit, ceux qui n’ont pas reçu, à de brefs intervalles, la douleur comme un hôte, ceux qui oublient trop vite et ne pensent plus à la douleur, dès qu’elle est partie, ne saisiront pas l’irrésistible comique de cette attente confiante. D’ordinaire, la douleur disparaît, sitôt que la morphine a fait, par le corps, son premier tour de garde. On l’a sentie, qui, jusqu’aux extrémités des pieds et des mains, remuait le sang. Dès cet instant, on s’en remet à elle. On fait la nique à la douleur. On a la tranquillité de l’enfant qui, menacé par un voyou, a appelé ses parents. J’attendais. Mes mains étaient attentives ; mes pieds étaient attentifs. Tout mon corps était attentif. Ma cœanesthésie était attentive. J’attendais que la morphine se manifestât. J’attendais que la douleur disparût. J’auscultais ma douleur, tout mon corps l’auscultait. Si elle feignait de s’apaiser, je m’imaginais que la discrète et capricieuse morphine voulait cette fois accomplir son office en se cachant. Mais les fulgurations recommençaient bien vite et s’épanouissaient dans ma tête en gerbes de fusée. J’ai attendu ainsi, jusqu’à cinq heures du matin. Alors je m’endormis. Mais le comique, l’irrésistible comique de l’aventure... ? Vous ne le saisissez pas, parce que vous remettez votre douleur au médecin de votre quartier, pour qu’il l’examine, comme un crachat. Pendant toute une nuit, j’étais le bon clown dans l’arène qui se fie aux promesses de son cousin ou de M. Loyal et qui reçoit, au bout de tout, son éternel coup de pied au cul.

Ce que la morphine m’a donné de meilleur, je l’ai eu déjà aux heures de parfaite santé et de bon équilibre. C’est le parfait accord de mon expérience et du moment présent. Quand on se porte bien, on a son passé à portée de la main. Il ne faut pas d’effort pour le saisir. Le passé n’est alors ni indocile ni obsédant. On en use à sa volonté, comme d’un flacon de parfum qu’on respire à son caprice.

Un après-midi, je recevais la visite d’un ami. J’étais morphinisé. J’avais envie de beaucoup parler et l’on m’interdisait de parler. J’ai pu, par un agréable renversement, me faire uniquement auditeur. J’ai dit à mon ami, avec l’autorité d’un malade, comme un enfant demande une chanson avant de s’endormir : « Racontez-moi une histoire ». Et il m’a redit une jolie aventure de sa vie, que déjà je connaissais.

Et je m’associais à son récit, comme un enfant écoute une histoire pour la millième fois, parce qu’un enfant sait mettre sa vie et lui-même dans une histoire. Tous les sentiments dont je dispose venaient avec souplesse entourer son récit. Mes souvenirs de partout et de toujours se mariaient aux siens. Et c’est cela, l’amitié.

Je l’ai connue, sans la morphine. Je ne veux pas que la morphine croie me l’avoir révélée.

La morphine n’est rien sans la souffrance. La moiteur du lit, l’immobilité préparent à ses plaisirs et ne savent même pas les faire durer. La vie, la vie qui est dehors, vaut mieux qu’elle.

Le matin, si j’ai été piqué dans la nuit, j’éprouve une torpeur assez douce. Mais que cette raideur de mes membres serait cruelle, si j’étais dans la vie, que cet engourdissement serait atroce, si seulement j’étais dans la rue ! C’est fini.

Le ciel de cette fin d’après-midi est d’un bleu de voyage en Sibérie, d’un bleu de méditation russe. C’est sous un ciel semblable qu’on rencontre le convoi où sont mêlés les filles et les politiques.

Voilà trois nuits que sans souffrir le moins du monde, je réclame de la morphine pour me distraire. Tu me traites de toxicomane, aliéniste, mon ami. Et que ferais-tu donc à ma place ? Envoie-moi ta femme et je n’en prendrai pas...

Mes amis d’ailleurs sont très inquiets. Ils sont tous convaincus que je vais devenir morphinomane. Saunière seul est tout à fait rassuré.

J’ai un autre ami, médecin, qui prépare tristement des concours. Il m’a fait de la morale :

— Tu es un nerveux, un grand nerveux. Il ne faut pas jouer avec ça. Tu ne sais pas ce que c’est que l’accoutumance...

Et il me propose... quoi... ? De l’antipyrine.

En voilà un qui ne sait pas rigoler avec l’organisme...

Saunière, lui, connaît les poisons. Il sait bien qu’il n’y a pas la classe des névropathes et la classe des charretiers. Il sait mieux calculer la résistance d’un système nerveux. Il sait que j’accepte la vie et que j’accepterais la mort, mais que je n’accepte pas la morphine.

Mais, au fond, les autres ont peut-être raison. Qui peut jamais mesurer l’acte de foi dont dépend notre résistance aux poisons qui soulagent. L’acte de foi... qu’accomplit non pas une volonté du cerveau qui raisonne, mais l’être tout entier, puisant en ses profondeurs le désir de vivre. L’acte de foi qu’accomplit le nageur qui lutte et qui va se noyer. Qui peut savoir celui qui luttera le mieux... ?

Cependant, on m’a apporté un sac de chocolats. Je suis autorisé à grignoter quelques bonbons. On m’a apporté aussi quelques noix confites. Ces bonbons sont pour moi plus irrésistibles que la morphine ! J’accepte le risque de l’indigestion. Mais le risque de la mort en cachexie ! La drogue abuse huit jours celui qu’elle pourrira. Quand il sait qu’il en meurt, déjà il ne l’aime plus et ne peut s’en passer. Elle l’a pris au mot parce qu’une nuit il aura dit : « Cela m’est égal d’en mourir, si c’est ainsi qu’on en meurt ». Et elle ne le lâche à la mort qu’après la suprême humiliation d’avoir fait de lui un menteur.

Je n’ai éprouvé aucune gêne d’ailleurs, à cesser complètement de prendre de la morphine. La première nuit de privation, mon courage fut surhumain : je dormis. Une seule fois, je me réveillai. J’eus bien envie de demander une piqûre. Je n’avais rien pour m’occuper l’esprit. Mais j’avais trop sommeil, je me suis rendormi.

Seul le réveil matinal fut pénible. Les nuits précédentes, après l’effet direct de la morphine, une torpeur me prenait, qui s’atténuait peu à peu et me portait tout doucement dans la lumière. Ce matin-là, ce matin d’octobre, si faible qu’elle fût, la clarté naissante me fut pénible et m’étonna. Je la trouvais sans délicatesse de venir ainsi me chercher jusque dans mon lit.

Ce sentiment de réprobation dura cinq minutes et j’eus hâte que l’infirmière, entrant dans la chambre et prenant mon pouls, apportât cette autre clarté d’une présence humaine.

L’univers tout entier, plein de formes qui s’entremêlent dans de la suie, s’étend autour de la Maison Blanche, comme une forêt pleine de monstres. Et moi-même il me semble que je suis au centre de la Maison Blanche. Les infirmières me gardent contre les monstres du dehors. Elles écartent de moi l’homme au pouce rayé de noir, l’homme au pouce d’assassin, qui baigne les typhiques dans les hôpitaux. Celles qui sont jolies sont des reines qui ont quitté leur royaume pour soigner les blessés. Et celles qui sont laides ont des visages affectueux de chiens vigilants. Et, s’il me plaît, je les vêts des étoffes qui couvrent les autres femmes. Je les dépouille de la tunique blanche, qui leur fait un vêtement si seyant mais abstrait comme un uniforme. J’imagine ma vie avec chacune d’elles, et leurs vies loin de moi, près d’autres hommes, leurs vies dans la vie. Je les devine dans leurs joies et leurs souffrances, libérées des soins exténuants et monotones qu’elles donnent aux malades. La paresse de mon esprit ne me permet d’autre rêverie que celle où les femmes entraînent. Les infirmières passent et ma pensée les suit et s’aimante vers elles. Ce n’est pas l’amour, mais cette attention qui le précède. La mort proche lui donne plus de prix. Et la beauté des femmes est la seule qui soit facile à contempler. La fièvre et l’agonie même y consentent.

Cela m’amuse beaucoup de songer que madame Archambault, qui fonda et qui dirige la maison de santé, juge et classe, selon leurs aptitudes professionnelles, ces apparitions blanches, que je laisse à mon gré flotter autour de moi ou que je transforme en femmes véritables.

Et je leur suis reconnaissant d’être restées des femmes exposées aux risques de la vie. La diversité de leurs soins s’en accroît. J’accepterais avec joie que l’une d’elles montrât de l’indifférence et même de l’ennui, pour le contraste de la tendresse et de la douceur d’une autre. Je les aime d’être laïques. Je me souviens de soins donnés par des religieuses : si dévouées fussent-elles, leur dévouement allait au delà des malades, jusqu’à leur Dieu. C’est à leur Dieu qu’elles se dévouent. Le malade n’est qu’un objet cultuel. Elles l’entretiennent avec dévotion plus qu’elles ne le soignent avec dévouement. Le malade est un bibelot qu’une femme de ménage attentive époussette pour le service d’un maître. Je ne veux pas être un objet qu’on époussette. Je n’aurais pas de gratitude. La gratitude, c’est l’affaire du maître.

Et voici la convalescence. Pour la première fois, depuis vingt jours, je me suis levé. Je suis allé à la fenêtre. Il y a donc autre chose qu’un ciel, derrière une fenêtre. Après la cour de la maison de santé, c’est le jardin d’un horticulteur. Les couleurs passent par mes yeux, en vrilles innombrables. Les choux ont une patine bronzée. Les salades et les légumes me semblent d’un vert presque corrosif. Ils me piquent les yeux, comme si on les frottait d’une moitié de citron. Les tuiles rouges d’une baraque sont comme une grenade ouverte. Les vitres des serres sont troubles comme de l’opale. Des palmiers pour appartements et pour fêtes officielles sont alignés devant la rouille des vignes vierges.

Je n’ai plus qu’une sale petite fièvre de grippé ou de malade en ville. C’est à peine si maintenant je ne regrette pas la fièvre ardente et puissante des premiers jours, les heures lourdes et charmantes, qu’ornaient tant de menus soins, les nuits, où l’infirmière blanche passait dans ma fièvre et disparaissait, comme un mouvement de brise rafraîchit un après-midi de juillet.

J’ai fait quelques pas dans le couloir. Mademoiselle Carneran me soutenait d’une main passée sous mon épaule. Elle suivait avec précaution chacun de mes pas. « Un jeune malade à pas lents... » On eût dit qu’elle m’éveillait doucement à la lumière neuve de l’espace vaste du couloir.

Je lis sur les murs :

2e ÉTAGE SILENCE

Les lettres ne sont pas peintes en noir, qui est encore une couleur de fanfare. Elles sont grises, couleur de sommeil, matelas pour les yeux.

Mais bientôt la Maison perdra pour moi de son mystère. Moins malade, je suis moins complètement digne d’elle. Je n’ai plus de torpeur pour aider à l’effort qu’elle fait vers le silence. Impatient dans mon lit, je m’amuse du bruit que font les chariots à roulettes, traînant les pansements, traînant les aliments, le bruit des chariots superbe comme un bruit de guerre. Je m’amuse du cri des sirènes d’usines. Je distingue le pépiement tumultueux qui vient du préau de l’école voisine. Et les chiens, ces sacrés chiens de banlieue, à mœurs campagnardes, chiens sans larbin, presque sans maître, libres, paillards, braillards dans les rues sans voitures.

Puis ce fut la convalescence aux vitres. Je vois l’école carrée et les bâtisses de six étages, qui semblent inhabitées, où jamais personne ne se montre aux fenêtres. Elles ne contiennent que des logements d’employés, qui toute la journée sont dehors. Ce sont, jusqu’au coucher du soleil, des maisons mortes, et une concierge, parfois, sur le pas d’une porte, semble l’horrible gardienne d’un palais enchanté où des princesses dorment depuis des siècles et des siècles. J’ai vu, de mon fauteuil, un palmier géant s’avancer dans la rue, s’avancer tout seul, sans que rien le pousse ou l’entraîne. D’ailleurs, en m’approchant de la fenêtre, je reconnus qu’il était posé sur un camion.

Quand je vis pour la première fois le défilé des enfants qui sortaient de l’école, ce fut le premier spectacle où remua la vie du dehors. Toute en noir, et, de là-haut, charmante, une institutrice maintient en rangs les gamines à pèlerine. Elle va d’un pas souple, la tête droite. Elle tient une serviette. Ses cheveux sont bruns sous le canotier simple. Je distingue à peine son visage aux traits longs et nets, ni rose, ni pâle, d’un teint où transparaissent des lueurs bleues d’acier. Comme je veux qu’elle soit espérante et vaillante ! Depuis quatre semaines, les infirmières, autour de moi, sont comme les fées blanches d’un harem évangélique. Celle-ci passe, toute droite dans la rue d’automne, avec la vie pour cadre. Ah ! je ne suis plus un fiévreux qui contemple, je ne suis plus un malade attentif à son mal, espérant sa morphine, espérant sa citronnade. Ah ! l’emporter... voyager avec elle jusqu’aux glaciers, jusqu’aux fjords. Et la Méditerranée ! Et la vie, toute la vie ! Mon Dieu, que d’institutrices et d’employées des postes à sauver !...

Les employées des postes, surtout. Car les institutrices risquent d’être pédantes. Je pense à tant de bureaux de postes. J’oublie les employés qui répondent de leur grimaçante voix méridionale et les vieilles postières, tristes et courtoises, comme des juments de diligence. Mais les jeunes... Je m’émeus de les voir derrière ces grillages. Ce sont des captives... Ah ! les délivrer !... Je les préfère, de tout mon cœur, aux filles des receveurs de province, qui jouent du piano dans les bourgs.

Mademoiselle Carneran me raconte une charmante histoire d’opération. Gillot a opéré de l’appendicite une petite fille de sept ans. L’enfant n’était pas en danger. On lui enlevait son appendice, voilà tout. Elle s’amusait à l’idée de l’opération. Elle riait, la veille, dans son bain. Elle jouait le matin dans son lit. On l’endormit comme elle jouait. Elle tomba « comme un oiseau ». Et, dix minutes après, en se réveillant, elle souriait à son père.

Les journées ne sont plus d’un seul tenant. Je ne suis plus étendu sur mon lit, comme sur un nuage. Je me promène dans ma chambre. Je ne suis plus un grand malade et je ne suis pas encore guéri. Je ne suis rien. Les typhiques guéris affirment que leur convalescence fut une époque admirable. C’est possible. Il est bien regrettable que je n’aie pas eu la fièvre typhoïde. L’ennui naît, surtout entre chien et loup, quand les murs blancs prennent des moisissures. Et aussi un grand besoin d’agir : je déplace mon godet à savon et ma brosse à dents dans mon verre, le thermomètre dans l’éprouvette, la sonnette mobile sur la table de nuit.

Je fais la chasse aux mouches. Un journal tordu en manche d’un côté, éployé en palette de l’autre, est mon arme. Mon bras levé reste immobile par ruse. C’est alors le grand éclatement plat du coup, sur le drap ou sur la table. Les cadavres s’entassent près de la courbe qui joint le mur au carrelage, et le souffle de la bouche de chaleur les agite et les rassemble.

J’avais à peine aperçu, pendant les jours de dure fièvre, les petites servantes qui portent un sarreau bleu, de cette étoffe quadrillée dont on fait les tabliers d’écolières. C’étaient des jours voués au blanc. Ce qui n’était pas blanc cessait d’exister, ne portait pas, s’évanouissait comme un objet mangé par la brume. Quand passaient les petites servantes bleues, sans doute je fermais les yeux, ainsi que, la nuit, dans une chambre de campagne, on tâche d’oublier le vol haletant d’un papillon maladroit, entré par la fenêtre.

Maintenant, je les vois. Celle qui vient le plus souvent est presque une fillette encore. Elle a de larges yeux clairs, et sa voix est tremblante et fraîche. Elle est jolie comme un souvenir d’enfance.

Les autres sont de petits gnômes et font penser à de petites butordes paysannes, mangeant leur tartine, abritées derrière un tas de fumier.

Et elles ouvrent les portes, circulent, roulent les chariots, apportent les repas, nettoient les chambres ou font semblant, posent partout des doigts sales et déjà déformés, hélas !

D’où viennent-elles ? Où iront-elles ?

En quelle maison de bourgeois ? En quel bordel à soldats ?

Et l’essaim des petites servantes bleues se répand dans les couloirs.

Elles entrent dans ma chambre, si je m’assoupis, et n’ont sans doute d’autre fonction que de me réveiller.

Je feuillette aussi le catalogue de la bibliothèque, copié d’une lente écriture sur un cahier d’écolier. Le mélange des noms est amusant : Comtesse de Ségur, Lamartine, Topffer, Cherbuliez, Edmond About, Saintine, Louis Veuillot, Joseph de Maistre, François Coppée. On pense bien dans la maison. Je lis : Examen critique de la Vie de Jésus de Renan, par l’abbé Freppel, Progrès de l’âme dans la vie spirituelle, Traité de l’Assurance sur la Vie, Les Outlaws du Missouri, par Gustave Aymard, Le véritable Esprit de saint François de Sales, par l’abbé de Baudry.

Admirable choix : ayant progressé dans la vie spirituelle, les malades se documentent afin de contracter une assurance sur la vie. Alors l’esprit libre, en règle avec ce monde et avec l’autre, ils lisent : Les Outlaws du Missouri...

La veilleuse de nuit s’appelle mademoiselle Flavoni. C’est une Italienne, toute petite, dont les cheveux sont de crin noir. Ses yeux sont d’une émigrante espérant toute l’Amérique. Et ses bras et ses jambes sont mus par des ressorts à boudin très serrés. Son sourire excessif ne se répartit pas aux fossettes. On dirait qu’il déborde le visage. C’est un petit singe agressif et charmant.

Elle entre, trépidante. Apercevant un bloc de papier à lettres sur ma table de nuit, elle croit que c’est un livre. Elle dit :

— C’est oun livre... ? De l’amour... ?

Elle me demande aussi :

— Quand vous avez su que c’était moi qui veillais, est-ce que ça vous a fait plaisir... ?

Elle n’a pas, comme les autres gardes, cet air d’agir comme en rêve ou ces gestes assemblés selon la perfection d’un métier. Le moindre soin qu’elle donne, elle semble s’y acharner.

Elle est coquette et dévouée.

Mais je suis indigne de la juger. Je suis presque guéri. Je la place trop vite dans le cadre de la vie. Je la détache trop brutalement du silence de la Maison Blanche. Peut-être ses gestes un peu brusques, qui s’assouplissent et s’adoucissent précautionneusement, si elle doit toucher à mon pansement, m’eussent-ils auparavant donné l’illusion qu’ils arrachaient ma douleur, comme on ôte une épine. Elle-même n’a devant elle qu’un convalescent. Je ne lui offre plus l’occasion d’un grand dévouement. Mon chevet n’est même plus un chevet d’agonie.

— J’aime le ciel... me dit-elle. Le ciel est poétique... Vous avez de la chance de voir le ciel, sans vous lever...

La lune passe entre des nuages.

— La lune... c’est une gentille jeune fille qui vous regarde...

Elle enlève le carré de toile qui couvre ses cheveux. Et devant la petite glace, encastrée au panneau de l’armoire, elle égalise ses cheveux. Une religieuse quitte sa coiffe.

Elle passe devant la fenêtre, regarde au dehors et dit :

— C’est un quartier populaire...

Elle aime le lit des moribonds et les grands salons dorés avec des tapis rouges. Elle rêve de se dévouer parmi les horreurs de la guerre et de jeter nonchalamment sa sortie de bal sur une chaise-longue, en rentrant d’une fête, où elle eût été la plus belle.

Et quand elle est sortie, son pas dans le couloir frappe, comme sur un trottoir provincial où les jeunes filles échangent des œillades.

Pendant que mademoiselle Flavoni était veilleuse, j’ai deux fois demandé de la morphine par simple distraction. Elle l’a soupçonné et m’a fait de la morale :

— Quand on prend de la morphine, on a le sang empoisonné... on devient fou...

Elle répète sans rémission ces deux lambeaux de phrases :

— On a le sang empoisonné... on devient fou.

Elle me donnerait follement envie de devenir morphinomane.

Elle n’écoute pas ce qu’on lui répond. Elle reprend avec l’insistance d’un jeune chien qui aboie :

— On a le sang empoisonné... on devient fou... Mon père prenait de la morphine à la fin de sa vie. Après sa mort il est devenu tout noir... C’est qu’il avait le sang empoisonné... Il est devenu tout noir...

Au fond, ça m’est égal d’être tout noir après ma mort.

Une nuit que je ne pouvais dormir, je me suis promené dans le long couloir. Je suis entré dans la salle de garde, meublée comme les chambres, mais où le lit est remplacé par une chaise-longue d’osier. Cela suffit pour lui donner un air de boudoir. C’est sur cette chaise-longue que le corps appesanti des infirmières repose, entre deux coups de sonnette. Un cahier est là, ouvert sur la table :

16 octobre.

Numéro 4 : deux centigrammes de morphine, si nécessaire.

Numéro 6 : bourdaine à neuf heures.

Numéro 8 : lui apporter : 1o sulfate de magnésie, 20 grammes à neuf heures ; 2o le bon Dieu à 7 heures et quart.

La surveillante...

J’entends le petit pas saccadé de mademoiselle Flavoni :

— Voulez-vous bien vous en aller ?

Elle me propose de la citronnade :

— Ça vous fera dormir,... méchant...

Je l’accompagne à l’office. On dirait dans le couloir une souris qui trottine. La souris me guide dans le couloir. Elle me parle. Je la comprends.

Les armoires sont bien rangées. Elles sont pleines de linge. On pense à des armoires de campagne. Il y a aussi l’armoire aux tasses, l’armoire aux pots, l’armoire aux passoires.

Ma démarche est hésitante, presque vacillante. Je ne suis pas encore habitué à vivre hors de mon lit. Et c’est maintenant autour de moi, après tous ces jours et toutes ces nuits de blancheur immobile, une blancheur tremblante. Les tasses blanches tremblent, comme tremblent les murs blancs. Et mademoiselle Flavoni, blanc sur blanc, passe contre les murailles, en vol de moustique.

Une nuit, les veilleuses des trois étages furent un instant toutes les trois dans ma chambre. Simple hasard : la veilleuse du premier n’avait plus de citron, la veilleuse du troisième avait une mauvaise aiguille à injection. Elles avaient trouvé mademoiselle Flavoni dans ma chambre. Je leur offris des chocolats. Une minute leur gaîté fut charmante, en lutte avec leur gravité. Elles avaient aux épaules le froid de la nuit. Ma chambre était tiède. Elles croquaient des bonbons. Elles partirent, parce que ces idiots de malades sonnaient.

La Maison Blanche n’est plus un navire merveilleux. Les veilleuses de nuit ne sont plus les matelots larguant des voiles impalpables. Je ne suis plus l’unique passager, que sert, soigne et protège un équipage fantômal. Je ne suis plus le prince, le fils du Sultan, la précieuse cargaison. Je sais maintenant que d’autres malades sont là, qui ne sont que des malades, de sales malades qui geignent. Car le malade geint, comme la brebis bêle, comme la vache meugle, comme le cochon grogne.

Le no 6 sonne sans cesse. Et son doigt ne quitte pas le bouton de la sonnette, tant que l’infirmière n’est pas venue. On dirait la sonnerie de l’entr’acte. Je l’ai aperçu un jour dans le couloir. C’est un gros homme, à viande blanche, aux bajoues molles, au ventre flottant. Il porte un pyjama d’un mauve de vaudeville. Une bague à gros diamant brille au petit doigt de sa main gauche. Il est dans la banque ou dans les affaires...

On va l’opérer dans deux jours de l’appendicite. Il ne souffre pas. Mais il vit dans l’épouvante. Avant-hier, on l’a trouvé qui pleurait dans son fauteuil de grosses larmes de veau.

Le médecin lui a recommandé de boire beaucoup, pour ses reins. Il a vidé en une minute le premier pot de citronnade que la garde lui apportait. Elle n’était pas sortie de sa chambre, qu’il sonnait, de ce coup de sonnette indiscontinu, qui n’est qu’à lui. Et quand elle fut revenue, d’un geste d’empoisonné qui demande un contre-poison, il lui désigna le pot vide de citronnade. Et il faisait un petit gémissement d’enfant qui va passer. La garde ne comprit pas. Elle crut un instant qu’un malheur était arrivé, qu’on avait vidé dans le pot de l’essence minérale, de l’ammoniaque, du sublimé corrosif. Elle saisit le pot où restait seulement un morceau de l’écorce, se plaça à contre-jour pour mieux voir à l’intérieur, en approcha ses narines, pour y découvrir une odeur suspecte.

— Qu’y a-t-il... qu’y a-t-il ?... lui demandait-elle.

Mais lui ne répondait pas. Il gémissait.

— Heu... heu... heu...

Elle s’approcha de lui, lui souleva la tête.

— Où avez-vous mal ?... lui demandait-elle...

Il secoua la tête pour indiquer qu’il ne souffrait pas et il répéta, du ton dont un noyé crie au secours :

— Boire... boire... boire...

Hier on lui apporta à cinq heures le thermomètre. Il le glissa dans son anus. L’infirmière brusquement indisposée est remplacée par une autre, qui oublie de venir noter la température. Le gros homme garde son thermomètre et reste couché sur le côté, attentif à ne pas le briser. On lui apporte à dîner. Il dîne, gardant toujours son thermomètre. Il passe la nuit, tantôt sur un côté, tantôt sur l’autre, soulevant son corps à la force des bras, pour changer de position. Et il attend toute la nuit, sans dormir, le thermomètre toujours dans l’anus.

Gillot ne s’occupe pas de mon oreille.

— Ce n’est pas mon métier, m’a-t-il dit, sur un ton d’enfant sage qui ne touche pas à la boîte d’allumettes.

Un spécialiste vient chaque jour et, une petite ampoule électrique appliquée à son front, examine mon oreille, dans laquelle il introduit un spéculum. Il y passe un stylet entouré d’un morceau de coton. Il travaille avec une application de bon ouvrier. J’ai le sentiment d’être une machine compliquée qu’on répare.

Un oculiste est venu aussi un matin.

C’est un petit homme d’une trentaine d’années, déjà chauve. Ses yeux bleus ont un aspect gélatineux. Si l’on y enfonçait ses doigts, le globe de l’œil se creuserait et reviendrait tout seul à sa forme. Les pointes de ses moustaches sont faites de poils blonds très longs et très rares. On dirait des moustaches de chat. Il a de très grandes manchettes, de petits gestes et une petite voix.

— Où avez-vous mal... voyons... où avez-vous mal ?...

J’ai quelque difficulté à préciser.

Dans la tête... à l’intérieur de la tête. Mais je ne me suis jamais promené dans l’intérieur de ma tête. Et ma douleur s’irradie.

— Dans la tête... dans la tête... c’est très joli, ça, d’avoir mal dans la tête... Mais enfin localisez... il faut localiser...

Je touche un point au sommet de mon crâne. Il me semble bien que c’est là, mais en dessous, dans les profondeurs de la tête...

— Oui... oui... Ah... bien... bien... bien.

Il palpe ma tête.

— Ici... ah non... c’est impossible... Décidément vous ne localisez pas... vous ne savez pas localiser...

Ah ! je ne sais pas localiser.

Il n’a pas l’air de m’examiner. Il a plutôt l’air de me confesser. Il me regarde avec méfiance. Il m’ennuie. Il me raconte des histoires.

— Très important, vous savez... ou plutôt non, vous ne savez pas... l’examen des yeux. Ah, les yeux... Savez-vous seulement où ils sont vos yeux. Vous croyez qu’ils sont au milieu de la tête, de chaque côté du nez. Ce n’est pas plus difficile que ça... n’est-ce pas ?... De chaque côté du nez... Eh bien... je vous dirais bien où ils sont vos yeux. Mais vous ne comprendriez pas... Ils sont dans une circonvolution de votre cerveau... Ça vous étonne... hein ? Eh bien... il faut dix ans de médecine pour comprendre ça...

Et il s’en va, en rentrant ses manchettes, d’un petit pas de danseur.

Gillot passe si vite, le matin, dans ma chambre, qu’à peine ai-je eu le temps de me soulever sur mon lit, il est déjà parti. Une malade qu’il opéra me disait un jour de lui : « Je n’ai jamais pu voir exactement quel était son visage. Gillot a ceci de Dieu qu’on ne le voit pas. Il apparaît, il se manifeste ; mais il ne voisine pas... »

Cette malade était une femme bavarde. Sans doute eut-elle voulu lui raconter par le détail non seulement sa maladie, mais aussi son âme, qui est exceptionnelle parmi toutes les âmes, et les succès de ses fils dans leurs examens.

Je crois qu’il passe vite, simplement, parce qu’il est pressé et parce qu’il prend plaisir à voir vite. Cet air de chef entraînant la victoire après soi lui est naturel. Il ne vient pas au lit de son malade, comme s’il lui rendait visite. Il ne s’installe pas. Il ne semble pas chercher, par menus tâtonnements, une conclusion difficile. Il ouvre la porte. Déjà son regard est sur moi. Le voici qui va droit à mon lit, comme s’il s’élançait pour une conquête. Et quand il est parti, je suis comme le blessé des tableaux d’histoire, à qui son général a accroché la croix d’honneur.

J’ai toujours envie de lui dire : « Voici mes bras, mes jambes, et mon ventre et ma tête... Prenez... ouvrez... ils sont à vous, je vous les donne ».

Les aides de Gillot ont, quand ils sont seuls dans ma chambre, un air d’autorité, mais à la façon du déménageur qui dit : « Je viens pour le piano... » Quand ils me palpent la tête, ils semblent prendre livraison de secrets importants qu’ils se confient à eux-mêmes. Je les regarde, quand ils me palpent ou me pansent, comme je regarde travailler un ouvrier qui viendrait pour une réparation.

Mais lui, on dirait qu’il a sauté de la ville dans ma chambre. Il n’a pas le sourire du médecin, qui vaut le sourire de la danseuse. Il n’a pas non plus apprêté son visage comme un sous-préfet qui préside une distribution de prix. S’il reste quelques secondes près de mon lit, je suis étonné comme le matin, quand le globe de soleil posé en face de mes vitres m’oblige à fermer les yeux.

Il y a beaucoup de douceur dans sa voix brusque et dans ses mouvements d’animal musclé, cette douceur qui jamais ne manque à ceux qui savent où appliquer leur force.

Sans doute il porte en lui sa légende de grand chirurgien. On dit que des femmes veulent se faire opérer par lui, sans nul besoin, pour le plaisir. Il opère les princes et les milliardaires, qui, devant lui, dorment le sommeil du chloroforme et ne gardent plus vivant que leur bulbe pour respirer, leur bulbe tout semblable au bulbe des pauvres. Mais ce n’est pas sa légende qui m’émeut. La gloire est morte. Les journaux l’ont monnayée. Un d’Annunzio lui-même peut avoir l’illusion de la gloire, s’il a la certitude de la publicité. La gloire ne se mesure plus à son amplitude, mais à sa qualité.

Je sens que sa gaieté est un art de s’égaler à la vie. Et cette gaieté-là, c’est la seule vertu qu’il faille demander aux hommes. Un jour il a réuni ses infirmières et il leur a dit seulement : « Il faut être gai avec les malades. »

Sa présence me donne envie de guérir. J’ai, devant lui, un peu honte d’être malade. La force qui est en moi, s’il en est, je voudrais la lui montrer, comme un soldat convaincu fait du zèle pour que son chef l’estime. Je voudrais ne plus être un enfant malade qui ne peut rien. Je voudrais... qu’il fût en danger de se noyer, me jeter à l’eau, le sauver...

Je vais mieux, beaucoup mieux. Et un matin Gillot me dit :

— Il faut aller prendre l’air...

Je ne suis plus de la Maison Blanche...

Ces mots de Gillot ont brisé le lien...

Je puis partir. Je suis presqu’un homme bien portant. Je suis impatient. Je suis ingrat.

Comme je traversais le couloir, j’ai rencontré une malade déjà endormie, sur un chariot que deux infirmières poussaient vers l’ascenseur.

Et voici je ne sais quel silence qui se glisse en moi et me remplit. J’éprouve un vague besoin de m’agenouiller devant la souffrance. Entre cette malade endormie et moi-même une pitié conventionnelle s’insinue. J’ai envie d’écarter devant le chariot d’invisibles obstacles. Je ne songe pas aux joies magnifiques qui l’attendent, à la belle joie de Gillot qui, tout à l’heure, dans la claire salle d’opération, travaillera de son métier précis.

Est-il bien vrai que j’ai souffert ? Elle avait raison l’infirmière aux maximes morales, qui déclarait que la nature humaine est ainsi faite qu’elle oublie plus vite la souffrance que le plaisir.

Je ne suis plus digne de la Maison Blanche. Je m’y ennuie. Les infirmières ne sont plus que des personnes humaines. Je leur attribue des qualités professionnelles. Elles ne sont plus des apparitions blanches. Je les connais comme des membres de ma famille.

Ce dernier matin, j’avais 37°. Je ne sais plus lire le blanc.

Par la vitre de l’auto, je revois Paris, couleur de fleuve en temps d’inondation. De la boue des rues aux devantures des boutiques, tout est sali des nuances innombrables du jaune et du brun. J’avais oublié qu’il y avait tant de couleurs sur la terre. Mes yeux en éprouvent comme une nausée.

Comme la vie doit être difficile, hors du blanc.

Ma chambre ressemble à l’intérieur d’une malle pas encore déballée. Je m’installe à une table. J’écris à Germaine Dolabel, qui fut une si gentille consolatrice. Je m’applique à écrire l’adresse pour que le facteur puisse bien lire.

GERMAINE DOLABEL

19, rue Linné.

La lettre me revient deux jours après, avec la mention :

« Partie sans laisser d’adresse. »

Il faut recommencer à vivre hors du blanc.

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

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