PRÉFACE (continued 2)
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J’éprouvais une sensation très douce de méditation en liberté, analogue à celle qu’éprouve un rameur qui s’est couché dans le fond d’une barque et qui se laisse aller au courant. Je m’abandonnais avec confiance à mon propre corps. C’était lui qui était chargé de lutter. Ma volonté n’avait pas à intervenir. Je n’avais rien de l’effroi qui me hantait, sans me paralyser, lorsque, glacé par le froid en pleine mer, je dus nager jusqu’à la rive, à courtes brasses pour ne pas m’essouffler.
Calme méditation, dans le bien-être de cette immobilité, sans autre divertissement que suivre les mouvements de l’infirmière blanche dans la blancheur de la chambre.
Si, bien portant, je pense à la mort, j’imagine mon corps devenu cadavre et, contradiction à laquelle on n’échappe pas, je me connais comme mort, je me connais comme ne connaissant pas et je souffre du néant, comme si j’avais le pouvoir de le sentir. Je ne redoute pas la mort. Mais j’ai peur du saut, comme on a peur de sortir dans la rue quand il fait du vent, ou de se jeter dans l’eau froide.
Si la mort vient à la limite de la fièvre et qu’elle soit un éclatement de la vie trop tendue par la fièvre, si l’agonie n’est pas le râle, ronflement plus dramatique et plus solennel, la mort ne doit pas être douloureuse. Mais je redoute l’agonie, si elle est semblable à l’étouffement qui précède l’anesthésie, à cet étouffement, qui, comme un vent pesant, flétrit, assèche et contracte.
J’ai depuis mon enfance cessé de réfléchir à l’immortalité personnelle. Je n’ai pas l’âme assez basse pour croire à un magistrat interplanétaire décernant des châtiments ou des récompenses. Je ne crois pas au commissaire de police qui prononcerait des jugements éternels avec un accent de soldat de café-concert mi-auvergnat, mi-méridional. Et je ne cède ni à l’appât des récompenses, ni à la crainte des châtiments. Le pari de Pascal ne me convainc pas. Je veux bien accepter une loi, mais non pas un contrat unilatéral. Le silence infini des espaces éternels m’émeut mais ne m’effraye pas. Pascal ne connaissait que l’infini mathématique. Je connais l’infini biologique.
La mathématique, pas plus que la religion, ne respecte le mystère. Elle résout et ne sait pas attendre. Elle n’accepte pas d’ignorer ce qui se passe derrière les portes closes. Un homme digne de notre époque s’inquiète de la vérité. Mais il ne va pas regarder par une serrure sans trou et prétendre qu’il a vu quelque chose.
Je pense à ceux qui resteront après moi. Les sanglots d’une mère, je les entends, et sa tristesse m’est beaucoup plus pénible que la pensée de ma mort. On lui a pris son bien. Une mère qui a la foi espère retrouver son fils au ciel. La religion est sans pudeur. Elle nie la mort. Il est possible que la mort ne soit pas. Il ne faut pas le crier si fort. On croirait que vous n’en êtes pas absolument certains.
Mes amis seront émus derrière mon cercueil. Ils penseront à l’ardeur de notre adolescence, à ce partage des grandes espérances vagues... Ils vont hésiter sur le costume à mettre. Ils préféreraient, pour moi, pour ne pas revêtir l’uniforme habituel des cérémonies, venir en veston, chapeau mou ou chapeau melon, en costume de tous les jours, parce que la mort est de tous les jours. Mais ils penseront à ma famille et alors ils viendront en tube et en jaquette.
Mourir, ce mot-là dit bougrement bien ce qu’il veut dire. Je suis de ceux qui ne savent pas s’en aller. Je tiens à la vie, quand je la vis avec puissance. Et quand je m’ennuie, je suis comme les jeunes gens timides qui restent dans un salon, sans oser se lever...
Je n’ai pas peur de l’au-delà... J’ai lu Spinoza. J’ai l’amour intellectuel de la nécessité. Mais j’ai horreur de la boîte où l’on étouffe et où l’on s’empuante soi-même. Qu’on me brûle !
La mort, ce n’est rien. L’acte de mourir est aussi naturel que l’acte de respirer. Je ne sais rien à quoi je pourrais penser avec plus de calme. Si elle vient, sans que je puisse lutter contre elle, mille regrets. Je ne perdrai pas mes dernières minutes à me désoler. Mais ce qui m’inquiète, ce sont les problèmes qui peuvent se poser devant elle. Si je fais naufrage avec ma sœur, quand je serai à bout de forces, pour l’avoir soutenue au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi seul, quelques minutes, ou me laisser couler, à la minute même où mon bras l’abandonne ?
Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour l’idée de cause conçue trop simplement, je m’honore, en mourant, de n’avoir pas été, durant ma vie, un solliciteur obsédant. Je ne me suis pas vengé de ton silence, comme un reporter éconduit, en donnant des détails sur ta maison et sur ton cœur. Je n’ai pas fondé une religion... Je me suis conduit, avec toi, comme un honnête homme.
Mademoiselle Crazannes, la surveillante de l’étage, est une grande jeune femme brune, dont le visage est d’une impératrice ou d’une jeune directrice de pensionnat. Elle aime à jouer au grand médecin. Elle médite longuement ma courbe de température, la remet au tiroir et sort sans dire un mot. Si je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière, je ne puis me la représenter qu’habillée tout de noir. Elle doit, son jour de sortie, se promener par les rues comme une veuve inconsolable ou comme une reine détrônée. Pourquoi détrônée ? Elle est bien la reine de l’étage. Les autres infirmières s’en vont à petits pas ou glissent au long des murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes ne passe ni ne glisse. Elle s’avance. Et je m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge pas en traîne et que les petites servantes en tablier bleu ne s’élancent ni ne se penchent, pour lui porter sa traîne.
L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran. Elle a des pommettes saillantes, un nez court, le teint pâle et de très grands yeux d’un gris de cendre : ce qu’on est convenu d’appeler un visage d’étudiante russe. Et c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage la difficulté qu’il y a à se servir des mots pour une autre intention que raconter des faits ou bien des idées. Je commence bêtement un portrait de Marguerite Carneran. Je rassemble ses traits, je me souviens de ses mouvements ; comme un naturaliste décrit une plante ou un animal, comme s’il s’agissait, avec mille renseignements dispersés, de former une seule image définitive. Un photographe en ferait autant. Et c’est ainsi que nous opérons, quand nous sommes en bonne santé, pour avoir des hommes et des femmes une notion suffisante à l’usage quotidien. Ce n’est pas ainsi que j’ai connu Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des images successives à peine liées, qui ne se confondaient pas en une seule et qui émergeaient de la torpeur fiévreuse, comme des fleurs, à intervalles inégaux, piqueraient de points éclatants la terre lourde d’un massif. Un musicien peut-être saurait exprimer cela.
D’abord elle entra... Et je ne remarquai que son allure comme il faut, son expression d’amertume souriante. Je me sentis protégé. Ce fut tout. Puis j’ai dans la journée trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers avec des gestes soigneux et volontaires, très doux, mais un peu secs.
Il lui manquait cette grâce animale, cette perfection souple qui nous lie aussitôt à certaines femmes d’une complicité sexuelle. Cette force et cette harmonie primitives, je les ai aperçues chez presque toutes les négresses d’exhibition... Je la distingue chez des femmes du peuple, du monde, des actrices ou des filles publiques. Elles sont indépendantes de leur milieu, de leurs mœurs, de leur caractère. Elles ne sont peut-être que la persistance d’une sagesse sauvage du corps. Les gestes de Marguerite Carneran sont d’une décence vertueuse... Il doit y avoir beaucoup d’infirmières semblables dans les hôpitaux de Genève ou de Londres. Déjà, je sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié. Elle ne se sourit pas à elle-même.
Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition, aucun désir, mais aucun regret non plus ni aucune inquiétude. La fièvre applique mon corps au lit exactement, comme une planche à une planche. Je suis lourdement immobile. Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression, à l’arrêt. Et s’il faut que je me déplace dans mon lit, mon corps se meut tout d’une pièce, comme un bloc et comme si j’avais perdu le pouvoir des mouvements délicats et spéciaux.
Je suis entouré de silence, d’ordre et de lumière. J’aime la monotonie blanche de cette chambre lisse, dont les murs sont semblables, où que je pose mes yeux, à un nuage opaque. La clochette qui sonne au plus lointain couloir règle l’ordre de la maison. Dans la clarté qui vient des deux larges fenêtres, je suis baigné comme en un bain tiède. Et je goûte, sans remords, ma torpeur. Je me réjouis d’une paresse bienheureuse. Je ne me sens même plus responsable de ma santé. D’autres y veillent.
Je ne sais si tous les malades trouvent la même joie ici. Mais c’est le premier asile, la première oasis que je rencontre. Pour que mon bonheur soit plus complet encore, il suffit que je réveille légèrement en moi les soucis habituels de ma vie. Il suffit que je pense à Lina Montalina, au libraire de la rue de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux cartomanciennes et aux bandagistes herniaires, pour qui j’ai rédigé des prospectus, aux directeurs de journaux pour qui j’ai rédigé des articles.
Les journées sont lourdes et calmes. Les nuits sont ardentes et lourdes. Mon corps ne pèse plus admirablement stable et compact au lit qui semble de toute éternité rivé au plancher par ses quatre pieds. Mon corps est tendu d’un bout à l’autre du lit, comme si des forces adverses l’écartelaient en des directions contraires. Je me dresse et m’appuie sur les coudes, regardant droit devant moi et je passe des heures ainsi, attendant je ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la multiplication douloureuse des idées agitantes.
La lampe électrique, avec son abat-jour, se reflète dans la vitre de la fenêtre, en face de mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet, et c’est d’autres fois l’Homme à la pipe de Van Gogh. Mais l’image reste immobile, des heures, face à moi, fixe, comme moi, comme le silence, comme la nuit. L’espagnolette de la fenêtre, creuse et modèle le visage d’un adolescent aux traits nets, aux yeux trop sombres et piqués comme des points. Images fixes, dures, mais non terrifiantes.
Je ne dors pas. Simplement, le sentiment, que mon corps a de son poids, augmente ou diminue. Et la nuit disparaît, comme la flamme d’une chandelle soufflée, à l’heure du matin où l’infirmière entre dans ma chambre pour prendre ma température.
Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le docteur Dittenay qui passe dans les chambres. Mademoiselle Carneran défait mon pansement. Le docteur Dittenay presse la région et les bords de ma plaie. Puis il remplace le drain en s’aidant d’une sonde cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce dans le tête une tige raboteuse qui frotte aux bords nus et tendres de la plaie. Il m’est assez difficile de rester immobile. Un mouvement brusque de la tête me délivrerait. Toute ma volonté de faire proprement mon métier de malade n’empêche pas que cette pointe d’acier, remuée dans ma plaie, n’y promène une sensation presque intolérable de cinglement continu. Je suis couché sur le côté, les deux bras allongés vers le bord du lit, les mains plongeant dans le plus bas des oreillers et s’y agrippant. C’est en contractant davantage mes mains que j’arrive à ne pas crier. Mademoiselle Carneran fait le tour du lit et elle vient appuyer doucement ses deux mains sur les miennes.
Le drain pénètre difficilement. Le docteur Dittenay s’y reprend à plusieurs fois. Je souffre, comme s’il pinçait les bords de la plaie et qu’il les déchirât à la façon d’un vieux carton qu’on jette au panier.
Le docteur Dittenay parle avec douceur et sourit. Il a cette glaciale cordialité qui ne manque jamais aux petites natures. Le calme de Gillot est bien différent. Il est calme à la façon d’un athlète, qui sait avant tout exercice que ses muscles sont prêts. Dittenay est calme par mollesse naturelle et parce que l’impassibilité, corrigée d’un sourire, est nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux sont saillants, derrière son lorgnon aux verres libres. Ses traits sont gros et réguliers. Il est de cette classe d’hommes à l’humanité pauvre qui ne sont jamais en prise directe avec les autres hommes. Dittenay est médecin, parce que la médecine est une carrière libérale. Il occuperait aussi naturellement une charge d’avoué. C’est un animal domestique parfaitement dressé aux habitudes d’une profession. Il s’oriente à travers les maladies, comme un garçon livreur s’oriente dans Paris. Perdu dans une île déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il ne serait même pas capable d’inventer une civilisation. Il n’a pas de génie. Gillot a du génie. Mademoiselle Carneran a du génie. Madeleine, la petite servante qui balaya ma chambre ce matin, a du génie. Leur présence me donne une illusion de recommencer ma vie, me délivre du passé. Ils apportent en moi la même espérance illimitée que la décision d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent ma curiosité humaine, autant que si j’entrais dans une ville inconnue.
Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage que je lui aurais offert ma souffrance en hommage. Mais quand Dittenay quitte ma chambre, c’est la sonde cannelée qui s’en va, et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet humain...
L’incision, que Gillot a donnée dans ma tempe, a évacué le pus contenu dans l’abcès. Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi, je recommence à sentir les mêmes élancements au fond de l’oreille, la même tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris tant avant mon entrée dans la maison de santé.
Des coups frappés dans ma tête se mêlent et se répercutent. C’est le bruit des grands chantiers maritimes, quand, sur la coque d’un cuirassé, les marteaux, frappant les boulons, éveillent au métal des sonorités grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent au choc, puis se propagent, plus libres et plus souples, et se croisent et s’entre-croisent, se combinent et s’entre-nourrissent, comme si elles étaient les notes d’une cyclopéenne symphonie. Il y a un chantier dans mon oreille. Et chacun des coups qui frappent l’invisible métal broie je ne sais quoi dans ma tête.
Il se fait un silence, comme si on avait sonné une interruption du travail. Le mélange et le rythme des sons était si bien celui de mille marteaux bosselant une immense plaque de métal, que j’ai vraiment l’idée que les ouvriers sortent pour aller déjeuner.
La douleur change brusquement, comme un numéro de cirque succède à un autre. Je ne pense pas au cirque où nous allons en spectateur qui flâne. Je pense au cirque de notre enfance, qui nous apparaît comme absolument distinct de notre vie à nous, invariable et prévue. C’est une sorte de monde renversé et cependant réel. Des femmes roses y trouent des cerceaux blancs entre les deux temps d’un galop de cheval. Des hommes y marchent la tête en bas. C’est le monde où les bêtes parlent.
Il y a dans l’extrême souffrance une joie semblable à celle de l’enfant au cirque. On passe dans un autre monde. Je ne parle pas de la souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit pas de ce reploiement qui fut l’attitude professionnelle des romanciers psychologues. Ils n’ont d’ailleurs jamais analysé la souffrance physique, trop simple pour leurs méditations et bonne tout au plus pour des goujats.
La souffrance physique, si elle est suffisamment prolongée, puissante et variée, — je ne parle pas d’une monotone rage de dents ou d’une colique poignante et convulsive — la souffrance physique peut être un spectacle. Et non pas un spectacle factice qu’on se crée.
On ne la regarde pas, à la façon dont les écrivains ont regardé leur âme, en clignant des yeux, comme pour distinguer un petit objet éloigné. Elle est un spectacle véritable, comme la mer en tempête ou comme un rapide qui passe devant nous, quand nous rêvassons sur le banc d’une gare de village. Elle est en nous, mais, rompant notre habituel équilibre, elle nous surpasse et s’impose à nous, comme le spectacle le plus tangible et le plus provocant.
Le bruit des grands chantiers s’étant donc apaisé, il y eut comme le tournoiement vertigineux d’une formidable roue dentée dans ma tête. Puis le mal devint moins régulier, plus oscillant, tantôt plus tendu et tantôt plus souple, comme la corde qui tient à la rive une barque en flottaison. Il fut irrégulier, mais d’une rage singulière à laquelle je n’étais pas encore accoutumé.
J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue. Seulement le spectacle n’avait pas lieu dans ma tête. Je me souviens... C’est à la porte d’une ferme isolée, en Bretagne. Le chien est attaché à sa niche qui est rivée au mur. Tout le monde est aux champs. Et le chien, furieux que j’ose passer sur sa route, s’élance sur moi. Un instant je le vois dans l’espace au terme de son bond, comme suspendu à la chaîne, droite comme une barre. Puis en ressort, la chaîne se détend et semble attirer le chien vers la niche, comme s’il était une balle au bout d’un élastique. Alors il recommence deux ou trois élans semblables qui font osciller la niche et chaque fois il retombe, battant le sol. Puis il tourne, comme sur une piste, comme si sa chaîne était une longe. La chaîne se tend et se distend. Parfois elle s’enroule et s’emmêle autour du crampon qui la tient à la niche, et ses anneaux meurtris les uns contre les autres font le même bruit que s’ils se sciaient les uns les autres. La chaîne maintenant semble mouvoir le chien comme un projectile. Le collier arrête le chien et l’étrangle. Il repart furieusement et on ne sait comment il peut, dans ce minuscule espace, malgré l’interruption, à chaque tour, de cet étranglement, galoper sans arrêt et lancer son aboiement rauque.
La chaîne et le chien sont dans ma tête.
Je saurai maintenant distinguer mon mal, selon que j’aurai dans ma tête un chien furieux ou un atelier de constructions navales.
Pendant la première heure, la douleur m’agita. Mes mouvements la fuyaient... Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait pas que mes mouvements et mes contractions sont les signes de la douleur me trouverait très comique. Mes mâchoires se serrent et mes dents se rapprochent, ou je mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les yeux avec autant de force que si je voulais user l’un contre l’autre les deux bords de mes paupières. Mes doigts se remuent, mes jambes tour à tour se ploient et s’allongent. Je suis comique, comme un chien qui, couché dans l’herbe, sur le dos, les pattes en l’air, se meut avec des mouvements saccadés de son dos.
Mais la douleur devint si puissante, qu’elle m’obligea à une sorte de calme et que j’y assistai, comme on est le témoin résigné d’un cataclysme. Je suis à cette limite où il semble que la douleur ne puisse être plus forte. Elle perd alors tout caractère agressif et taquin. On sent distinctes les premières gouttes d’un orage. Mais quand l’orage éclate, on ne sent plus les gouttes, on est mouillé, on est dans l’orage. Les coups de tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons même qu’ils se multiplient. Ainsi un instant arrive où la douleur ne décompose plus son effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs, où elle fait l’assaut, où elle livre bataille comme un général qui rassemble ses unités. Alors elle entre dans la ville, elle prend possession de nous. Nous nous soumettons. Nous sommes une ville conquise dont les enfants aux fenêtres regardent passer les troupes assiégeantes. Nous prenons même à la douleur maîtresse de nous une sorte de plaisir, ou plutôt nous lui devenons consentants.
Les mystiques offraient leur souffrance à Dieu. Un homme courageux devant le mystère et devant la vie offre sa souffrance à la nature. Cela n’est pas seulement une adhésion spinoziste. Il y a de la part de celui qui a atteint à une belle limite de la souffrance physique une sorte d’éblouissement admiratif devant un beau spectacle.
Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et moulu, comme si j’avais été frappé de mille coups par tout le corps.
Il me semble qu’une charge de cavalerie a passé sur moi. Je relève la tête, avec précaution. Les fourreaux de sabre entrechoqués et les fers des chevaux heurtant le sol ne sont plus qu’un bruit lointain et unique. Les coups de sabot, par places, ont meurtri mon corps. Le blessé s’étonne que tant de fracas ne soit plus qu’un frémissement et un peu de poussière qui flotte.
Il faut à cette résignation ou plutôt à cette joie d’acceptation des conditions favorables. Il faut d’abord que la douleur soit belle et qu’elle ne nous tourmente pas par mille attaques, comme un moustique tourne autour de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il faut une bonne santé et la certitude que la douleur est passagère. Il faut aussi cette joie blanche de la maison de santé et ces soins multipliés et précis qui la consolent, s’ils ne la soulagent.
Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment de souffrir en perfection, je n’ai jamais été le spectateur ébloui et consentant, que du jour où j’ai su que ma douleur, si elle était intolérable, pouvait être calmée par la morphine.
Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle Carneran est entrée dans la chambre. Elle est restée un instant, tout près de mon lit, la tête un peu penchée, sous la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris, lourds comme un ciel d’orage, me regardaient avec une pitié très douce et un sourire navré pinçait les coins de sa bouche.
Elle a posé un instant sa main fraîche sur mon front et je suis resté immobile comme si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main se répandrait en moi.
— Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle demandé.
Je répondis :
— Oui... beaucoup... mais après une hésitation, comme si je voulais évaluer avec précision la gravité de ma douleur et comme un honnête malade qui ne veut pas tromper son monde.
Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à nouveau le fracas des chantiers maritimes et les élans tournoyants du chien hors sa niche. Je commence à avoir une expérience du mal, qui me permet de l’accueillir avec plus de sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus de politesse. Je ne suis plus du tout l’enfant stupide qui fuit dans tous les coins, pour éviter une fessée. Je suis comme dans un salon et j’attends avec calme un visiteur redoutable.
Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant personnage, bourdonnant, procédant par mille attaques brusques et sournoises. Le visiteur que je reçois n’est qu’un fou. Je suis là, attentif autant que réservé. Sans doute je ne saute pas au cou du visiteur. Mais je suis correct, prêt à l’écouter. Il entre, à pas très sourds, comme certains personnages de nos rêves que l’on n’entend pas marcher.
Et aussitôt, au lieu de me raconter, selon que les convenances l’exigent, l’objet de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les jambes en l’air, saute à pieds joints sur la cheminée, retombe à terre, s’avance en grimaçant vers les murs, agite les bras, comme s’il tournait deux manivelles, éclate bêtement d’un rire sonore, puis vient s’asseoir de tout son long sur le canapé dans une attitude sombre et digne. Et là, il ne dit rien, il ne répond même pas à mes questions.
Enfin, il se lève, marche droit à moi, se plante en face de moi, me jette un regard qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper, comme s’il accomplissait une besogne, comme s’il exécutait une consigne. Ses mouvements sont d’une exaspérante régularité. On dirait d’un ouvrier, qui a son marteau bien en main et qui enfonce des clous. Il tape rythmiquement. Mais à chaque fois qu’un clou va disparaître, il donne deux ou trois coups plus violents, plus espacés, des coups de grâce.
Je ne suis plus un corps humain. Je suis une masse molle sur laquelle s’acharne le détestable visiteur. Il est devenu fou furieux. Il enfonce ses ongles en moi. Il me jette sur le plancher, me foule aux pieds et danse sur moi une danse de plus en plus rapide et crépitante, et parfois, d’une détente violente et brusque de sa jambe, il me fracasse à coups de talon.
Le mauvais visiteur s’en va, comme un appariteur. Il a introduit une douleur plus calme et presque majestueuse. Je ne suis plus en proie qu’à des forces impassibles qui m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point, un être sans épaisseur et sans densité, perdu dans le lit blanc et dans la chambre blanche. Il me semble que le mal n’est plus en moi, ne m’affecte plus directement. Mais je suis entouré par lui. Je baigne en lui.
Enfin, plus de souffrance aucune. Mon corps est un désert. C’est comme si j’avais fait une chute formidable, comme si j’étais tombé du haut du ciel tout droit sur mon lit...
Mademoiselle Carneran est restée longtemps près de moi. Cela fut non pas un soulagement, mais une consolation, qu’elle ait pris la peine de me regarder souffrir. J’ai horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas, quand je souffre, ou quand d’autres souffrent, qu’on ferme les yeux, avec l’air de n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est ainsi que sont les gens du monde en visite, devant un malade. Mademoiselle Carneran n’eut pas l’indifférence aimable et cet air de vous parler du haut du quatrième étage qu’ont quelquefois les infirmières et tous ceux qui par métier vivent autour des malades. Elle me regarda. Il y avait beaucoup de noblesse dans son regard ferme, sans fausse pitié. Je puis dire qu’elle m’aida à souffrir. J’avais une grande joie à lui dire quand le mal diminuait : « Cela devient supportable. » J’ai souvent eu l’occasion de voir comme les malades exagéraient l’expression de leur souffrance. J’avais une grande joie à être précis, un peu sec, à dire sur un ton détaché : « Oui, je souffre beaucoup. Mais c’est presque amusant. »
La vérité est que je n’avais jamais souffert et que la douleur m’intéressait comme un horrible et nouveau pays qu’on visite.
Mademoiselle Carneran, tout près de mon lit, s’y appuyait de sa main étendue. Lorsque la souffrance plus aiguë contracta davantage mon visage, je saisis cette main. Et quand je souffrais plus, je la serrais davantage. Il faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son corps, pour sentir véritablement le secours d’une main de femme inconnue. Ni une mère, ni une sœur, ni une compagne — et je n’hésite pas devant la cruauté de cet aveu — n’auraient un pareil pouvoir de consolatrice.
Je ne sais rien de mademoiselle Carneran. Et c’est pour cela que cette caresse humaine est d’un si haut prix et si absolument émouvante. Une mère, une sœur, une compagne sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y a pas dans leur tendresse ou leur dévouement l’imprévu qui satisfait notre goût du miracle. Je pense à des histoires bêtes de soldats épousant des ambulancières. Et la fièvre me donne un énorme pouvoir d’attention. Dans la vie, nous n’osons pas regarder les mains des femmes inconnues avec trop d’obstination. Les mains se dérobent et ont leur pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie de bruits barbares et d’éclatements fulgurants, comme si des projectiles partaient et s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je regarde cette main, un peu raidie, qui se prête et ne se livre pas. Elle est fine et sèche, anguleuse aux articulations. Elle est douloureuse et volontaire, sans aucun effilement souple, sans aucun passage arrondi.
Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un jour avec une femme de lettres aux ongles rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher de penser que cette dame aurait bien pu se laver les mains avant de se mettre à table. La propreté d’une main d’infirmière soigneuse garde comme la fraîcheur de l’eau. Une main soignée de femme du monde n’est presque jamais que nettoyée. Il faut avoir touché du pus ou baigné des typhiques, pour avoir les mains propres.
Quand la douleur s’accroît, je serre cette main, comme un naufragé se cramponne à une épave.
Je pense alors que ce contact peut être désagréable à mademoiselle Carneran. J’ai la fièvre, j’ai la tête enveloppée d’un pansement. Je suis le blessé des images, mais pas du tout le bel agonisant pâle, qui prononce de nobles paroles. Alors, j’abandonne cette main qui me sauvait, avec l’héroïsme d’un naufragé qui lâche le bord du canot auquel il se cramponnait, pour ne pas faire chavirer les naufragés qui sont à bord.
Je me souviens de la belle infirmière, qui me garda, quand je me réveillai après l’opération. Elle se défendait par le jaillissement de sa force calme. Je ne puis dire qu’elle me repoussait. J’étais près d’elle comme devant la mer, comme devant un autre élément. L’infirmière qui m’accueillit le jour de mon arrivée, me soigna comme on déplace un objet délicat, qu’on ne veut pas briser, mais qui ne vous appartient pas. Ses yeux regardaient ailleurs. Mademoiselle Carneran est toute différente. Elle ne semble pas exercer un métier. Ce qui se passe dans le lit de la chambre no 2, ne lui est pas étranger. Elle veut savoir si je souffre moins ou davantage. Non qu’elle me pose d’obsédantes questions. Mais ses yeux s’agrandissent, comme si elle avait peur que ma souffrance augmente.
Je lui demande :
— Pourquoi êtes-vous si gentille ?
Elle sourit comme si elle ne comprenait pas.
— Qu’est-ce que ça peut bien vous faire que j’ai mal... ?
— Quelle question !
— Dans la chambre 2, dans la chambre 3, dans toutes les chambres de cet étage, dans toutes les chambres des autres étages, il y a un malade. Et ce malade souffre. Il fait son métier de malade, un peu mieux, un peu plus mal, selon qu’il geint plus ou moins... Mais qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?
Elle me répond très doucement :
— Il ne faut pas parler... Cela vous donnerait plus de fièvre.
On décide de me faire une piqûre de morphine. La douleur disparaît en quelques minutes, laissant comme une empreinte d’elle-même. Elle ne s’en va pas comme quelqu’un qui prend la porte pour de bon, mais comme quelqu’un qui va se coucher dans la pièce à côté. Si elle reparaît atténuée, on dirait qu’elle a mis des pantoufles.
Quelle paix ! Dans ce lit souple et ferme, dont le matelas pose sur des lattes d’acier, mon corps a pris l’habitude de s’étendre avec obéissance. Mes yeux prennent maintenant à toute cette blancheur inondée de clarté le même plaisir que j’avais auparavant à contempler le demi-cercle qui ferme l’horizon marin. Si je suis seul dans ma chambre et que je m’assoupisse, je suis comme dans les limbes. A peine si je me souviens de ma vie, que je vois derrière moi comme une course haletante. Ainsi je me suis parfois reposé sous un arbre, au bord d’un chemin, quand, inondé de sueur, je laissais ma bicyclette piquer au sol un bout de son guidon ; ainsi, dans une sorte d’engourdissement, je fermais les yeux, goûtant un étrange plaisir à oublier l’étape à franchir encore. Ou bien par la fenêtre entr’ouverte, je regardais le ciel avec une inlassable attention, comme si j’espérais qu’il allait s’entr’ouvrir. Ce fut, les premiers jours, un ciel poussiéreux de septembre, qui à partir de la fenêtre, flottait comme la toile souillée d’une baraque foraine. C’était un rectangle de ciel. Et ce ne fut que plus tard qu’il devint un vivant compagnon, mon grand voisin d’en face.
Je n’ai aucune curiosité de ce qui se passe hors de la chambre blanche et du rectangle de ciel que j’aperçois de mon lit. Mais lorsqu’on entre dans ma chambre, il me semble que mon esprit s’inquiète, d’autant mieux que mon corps est immobile. Quiconque entre, flotte auprès de moi, avec bienveillance. Je repose sur mon lit comme sur un nuage. Les heures... elles ne tournent pas au cadran de ma montre, glissée sous l’oreiller le plus bas. Elles sont vivantes.
Sept heures, ce n’est ni un chiffre romain, ni un cran du temps ; c’est la veilleuse de nuit, avec la jolie fatigue de son visage d’aube grise, qui entre et prend le thermomètre dans l’éprouvette et me le donne.
Huit heures, c’est Madeleine, la petite servante en blouse bleue à fins carreaux, comme les tabliers des petites filles, apportant le déjeuner : café au lait et deux tartines.
Le vrai matin entre avec mademoiselle Carneran, dont le visage est plus triste quand il ne s’est pas encore échauffé aux travaux du jour. Le matin est un cercle qui se ferme à midi et que remplit la toilette et la visite du médecin. Mademoiselle Carneran approche du lit une cuvette d’eau tiède et lave la partie de mon visage que le pansement laisse libre.
Midi, c’est le chariot qui roule dans le couloir avec les aliments.
L’après-midi, jusqu’à deux heures, est du temps bien mou. Mademoiselle Carneran vient parfois. C’est l’heure où les infirmières n’ont à donner nul soin déterminé. Elles sont libres, si elles ne sont pas de garde, d’aller dans leur chambre.
Et puis les visites jusqu’à cinq heures. Elles apportent on ne sait quelle fraîcheur empruntée à la rue. Les hommes gardent l’odeur de la cigarette jetée au ruisseau, avant d’entrer. Et le parfum des femmes se balance avec agilité, avant qu’elles ne soient assises.
Cinq heures : après le départ des visites, c’est une rentrée dans les limbes et le blanc de la chambre. Et la surveillante ou mademoiselle Carneran passent, pour prendre la température du soir.
Le dîner de sept heures, à la lampe électrique. Après le dîner, jusqu’à huit heures, ce n’est pas une heure ; ce n’est pas encore la nuit. C’est la servante emportant la vaisselle.
Mais, huit heures, c’est l’infirmière de nuit, qui ouvre la vraie nuit.
C’est à nouveau cet écartèlement du fond de mon oreille, ces fulgurations du centre de ma tête au sommet de mon crâne, les projectiles qui semblent traverser mon cerveau, et c’est le chien tournant devant sa niche, et c’est le bruit des grands chantiers maritimes. A cinq heures, en venant prendre ma température, mademoiselle Carneran me propose une piqûre de morphine. Mais j’ai peur de souffrir au milieu de la nuit. Je préfère retarder la piqûre et être sûr d’une nuit parfaite. Je consens à souffrir ces quelques heures. Le mal est un moindre personnage en plein jour. C’est la nuit qu’il vous accule en un creux du lit et dit : « A nous deux. » Il est semblable à ces charretiers brutaux qui n’assomment de coups leurs bêtes, que s’ils sont sûrs de n’être pas vus.
Il est entendu que l’infirmière de nuit me fera une piqûre, dès que je le lui demanderai.
De savoir que je pourrai, quand il me plaira, ne plus souffrir, la souffrance me devient plus légère. Je la trouve même un peu ridicule. Elle me fait l’effet d’un adversaire brutal et maladroit au pugilat, qui s’essouffle, qu’on laisse par moquerie s’agiter et dont on se débarrassera d’un coup précis et préparé. Je ne suis plus livré à la souffrance, comme les premiers jours de maladie, dans ma chambre, à la façon d’un martyr livré aux bêtes. Il y a même dans cette certitude qu’on pourra, et choisissant son heure, la supprimer, une joie de l’esprit, une sécurité dont nous nous sentons redevables à la civilisation et qui nous lie avec elle de solidarité... C’est un sentiment analogue à celui que j’éprouvai en entrant dans la salle d’opération. Un sauvage, à qui l’on ferait une piqûre de morphine, n’aurait, à ne plus souffrir, que le sentiment d’un miracle... J’ai le sentiment d’une loi.
C’est à huit heures que l’infirmière de nuit prend son service. Je mets une sorte de raffinement à ne pas la sonner aussitôt. Je garde ma douleur, comme on porte à bout de bras une haltère qu’on a décidé de tenir le plus longtemps possible. Je ne sonne qu’à huit heures et quart.
L’infirmière de nuit, la « veilleuse », c’est mademoiselle Sirvaine, qui me reçut le jour de mon entrée dans la maison. Je sonne. Je l’attends. Elle entre, et elle est, dans le silence absolu de la nuit commencée et dans la chambre lisse où la lampe électrique jette un rayonnement raidi, une apparition toute blanche. Et voilà ce que je n’avais pas prévu : la nuit, la nuit dans la chambre lisse et blanche, devient un élément. La solitude est aussi émouvante que si nous étions tous deux dans une barque sur la mer. L’électricité ne donne pas une de ces lumières qui tremblent, jouent, hésitent et nous aident à une progressive découverte des êtres et des formes.
Mademoiselle Sirvaine, près de mon lit, est d’abord une apparition blanche. Et la voici, qui depuis quelques minutes est une présence toute blanche.
Je sais maintenant que, d’autres nuits, je vivrai cette minute où une inconnue, à la garde de qui je suis confié, entrera et posera, elle aussi pour la première fois, son regard sur mon visage emmailloté. Nulle musique, mêlant la plus impérieuse angoisse à la plus sereine libération, la plus effleurante flatterie à la plus hautaine gravité, n’égalera jamais pour moi cette rencontre d’un regard, cette apparition d’une personne dans l’absolu de la nuit, dans le silence de la maison, dans la blancheur presque abstraite de la chambre. La lumière lustre le mur en face de moi. Mademoiselle Sirvaine est étrangement calme et silencieuse, mince et flexible. Il y a dans sa douceur un éloignement presque cruel. Elle ne me parle pas. Ses yeux sont bleus, mais impénétrables et glacés comme un émail, fixes comme la nappe d’un lac de montagne, si bien que c’est le visage qui semble transparent et les yeux qui semblent opaques. Ils semblent agrandis comme en un portrait et sans proportion avec le visage. Ils ne se détournent pas ; et quand ils se posent sur moi, ils regardent encore ailleurs... Elle n’est ni hostile, ni timide. Elle n’est pas distraite, elle est absente...
Mademoiselle Sirvaine n’a pas prononcé une parole. Elle revient avec la boîte métallique enfermant la seringue et le flacon de morphine.
Je la regarde emplir la seringue en verre et je m’aperçois qu’elle la remplit, non plus d’un centigramme, mais d’un centigramme et demi.
— C’est gentil de me faire bonne mesure...
— C’est la dose qui m’a été indiquée...
Sans doute est-ce l’augmentation de la dose... La disparition immédiate de la douleur provoque en moi une émotion de gratitude. De quel baiser, quelle fée a touché le mal ? Quel maître s’est fait connaître, imposant le silence... C’est un brusque silence de la douleur.
Une chaleur se répand dans mon corps. Je suis étendu dans la paix d’une sérénité animale. Je flotte. Seul existe le moment qui succède sans effort au moment. Aucun pourquoi ne me lie, aux moments qui précédèrent, aucune inquiétude à ceux qui suivront.
Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur. Je ne voudrais pas briser cet équilibre par un mouvement. Cette immobilité consentie n’est pas de la torpeur. Je ne puis dire qu’accomplir un mouvement serait un monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci : le mouvement est d’un autre monde.
L’ennui est loin. La variété des sentiments et des objets a disparu aussi. Je suis comme devant un désert, comme devant une mer étale. L’ennui des nuits sans sommeil, ce n’est pas assez dire que j’en suis protégé. Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu le pouvoir de m’ennuyer. Si je regarde l’heure, c’est par une curiosité comme désintéressée, comme un mathématicien note le passage d’une étoile. Et voici qui me paraît incompréhensible. Dans cette perfection de bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de monotonie, mais de l’unité, mon évaluation du temps est complètement erronée. Il y a juste une heure et demie que mademoiselle Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je jurerais que la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de ma montre, je n’éprouve aucune déception... Je constate... Je suis hors du temps.
Hors de ce temps qu’il faut créer, pour bâtir, comme un mur moellon à moellon, la nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres malades qui apportent à la nuit les minutes dont elle est faite. Leur supplice est qu’ils n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent à la roue, ils tournent la roue de la nuit. Le malade est condamné à précéder la nuit d’insomnie, comme un chien qui dépasse son maître, retourne à lui, le dépasse encore, revient et s’élance à nouveau, faisant deux fois la route, tuant son impatience à courir en avant, contraint cependant d’attendre son maître et de fournir la même étape. Mais, quand la morphine est en nous, la nuit marche seule, distincte de nous...
Mes pensées coulent fluides et libres, aussi spontanément que l’eau d’un fleuve entre ses rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle. Je ne fais non plus aucun effort pour qu’elles apparaissent. Il me semble presque qu’elles flottent à quelque distance de moi, devant moi, comme cette impalpable poussière de poussières qui danse aux fenêtres, dans les rais obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne sont pas nombreuses, ces pensées, et elles ne sont ni extraordinaires ni imprévues. Leur charme unique est d’échapper au dur mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce n’est point elles qui sont exceptionnelles, c’est leur naissance qui est miraculeuse. Elles viennent comme une brume transparente se pose à l’horizon des prés. Et elles disparaissent, comme un son s’évanouit, sans qu’il me soit possible de les regretter ou de faire effort pour les retenir. Elles me quittent, comme si elles allaient à leur travail. Je n’ai pas cette angoisse que nous laissent les pensées qui fuient trop vite, comme un ami de passage, et que nous avons peur de ne plus jamais retrouver. Et, si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir ma vie, mon corps à contenter mon corps.
Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple torpeur, semblable, en bien-être et confiance, à celle qui précède les bons sommeils. Elle dure jusqu’au petit matin, qui peu à peu envahit la nuit comme s’il tissait à la nuit une toile d’araignée ; jusqu’au bruit, — le premier bruit depuis la veille, — que font les berthes entrechoquées dans une voiture de laitier.
Alors je somnole jusqu’à sept heures. Mademoiselle Sirvaine vient prendre ma température. L’insomnie a tendu et empoussiéré son visage, en a diminué la transparence. Mais les yeux sont d’un plus vif éclat, encore agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les paupières plus grises, comme un cercle de mer fermé par une plage de sable.
Elle me tend le thermomètre, sans prononcer une parole. Elle revient, regarde par transparence la colonne de mercure, met un signe au crayon bleu sur ma feuille de température ; puis elle prend mon pouls et inscrit au crayon rouge le nombre des pulsations. Elle glisse la feuille de température dans le tiroir de la table. Je lui demande si elle n’est pas trop fatiguée.
Elle me répond :
— Mais non.
Elle me dit : au revoir, d’une voix sans inflexion qui ne semble pas venir de son corps et que ses lèvres déposent avec précaution dans l’ouate grise du matin. Et quand elle sort, son corps droit semble glisser de la chambre au corridor.
Mademoiselle Carneran, avec une serviette trempée dans de l’eau tiède, me lave les parties du visage que le pansement ne couvre pas. Et, pendant que je me lave les mains, elle maintient la cuvette sur le bord du lit. Elle m’apporte mon verre et ma brosse à dents. Elle-même, prenant mon peigne, me peigne doucement la barbe et la moustache.
Madeleine balaye la chambre avec un balai enveloppé d’un linge humide. Mademoiselle Carneran essuie avec un torchon le marbre de la toilette et le métal ripoliné de la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte le seau à toilette hors de la chambre. Puis elle m’aide à me lever, à aller jusqu’au fauteuil canné qui se déploie en chaise longue. Et elle fait le lit avec une activité de sage ménagère. Elle retourne le matelas, lance les draps qui, un instant éployés dans l’espace, tombent, débordant en rejets égaux des deux côtés du matelas.
A promener un linge sur les meubles, à déplacer et retourner le matelas, à poser une alèze sur le drap, à remettre à leur place, sous la toilette, le broc et le seau, mademoiselle Carneran est vaillante. Elle affronte les objets, et les contraint à sa volonté. Pendant qu’elle s’occupe à ces soins de ménage, elle fronce les sourcils et l’on ne sait si son visage exprime de l’attention ou de la sévérité.
Nous causons. Nous sommes, elle et moi, en confiance. Cela est venu tout naturellement. Elle s’est intéressée à ce malade, qui souffre plus que les autres et qui ne veut pas geindre ; elle s’est étonnée de la gaîté que la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de suite sa réserve naturelle, cette réserve sans hostilité, sans basse timidité et qui n’est ni défiance, ni défense, mais dignité envers soi et politesse envers les autres.
Elle parle avec des mots très simples. Sa voix à la fin de chaque phrase se perd en une hésitation un peu tremblante.
De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large ouverte, que le ciel, éclairci d’un soleil maigre, le ciel gris du Paris de septembre, sensible et tendu comme un visage inquiet.
Il ne faut pas médire des conversations sur la température. Les mots ne sont rien que ce que nous y mettons. C’est en parlant du temps qu’il fait que mademoiselle Carneran et moi apprenons à nous connaître.
— Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je.
Nous parlons de la mer et de la montagne, comme des baigneurs qui ne se connaissent pas et causent un jour de pluie dans la salle à manger d’un hôtel. Puis peu à peu c’est notre mer et nos montagnes que nous échangeons, c’est un peu de nous-mêmes, un peu de nos préférences les plus générales. Car il y a, de sa part comme de la mienne, un souci de feindre ne pas parler de soi. Nous donnons à toutes nos phrases l’aspect de jugements équitables.
— La campagne, mais loin... pas les environs de Paris.
— L’automobile... l’air qui vous fouette le visage.
Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent, comme s’ils fouillaient au plus loin de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive, et sa bouche, ayant souri, redevient grave.
La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans mon immobilité de malade au lit, je reconnais diverses façons d’ouvrir la porte. Les infirmières ou la surveillante, après avoir tourné le bouton, la meuvent des bras appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le corps un peu tourné, passent en frôlant le montant. Elles ont si souvent un plateau, une assiette ou une tasse dans les mains, ou poussent si souvent le chariot à pansements, qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir sans presque user de leurs mains, comme on se fraie un passage à travers un fourré. Et la nuit, quand elles passent ainsi, avec des mouvements silencieux, elles glissent comme de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher. Madeleine et les autres petites servantes donnent un tour brusque au bouton, attendent, même si l’on a crié : « Entrez », comme si elles allaient faire une farce. Les « visites » entrent avec hésitation, avec la peur de se tromper, malgré tous les renseignements qu’on leur a donnés, et la porte semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle. Mais Gillot ouvre d’une seule poussée et entre comme s’il avait fait une brèche. Il entre en vainqueur.
— Bonjour, mon ami.
Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air de cavalcader. Chaque fois qu’il vient dans ma chambre, il me semble qu’il accomplit le miracle de guérir le paralytique. On dirait aussi qu’on vient d’ouvrir les fenêtres, toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une chambre depuis longtemps sans air.
— Cela va mieux, beaucoup mieux... dit-il.
Et tout à coup, à la reconnaissance vague que je pouvais avoir pour lui, s’ajoute une idée, simple et claire comme une image :
Il m’a sauvé la vie...
Cet homme m’a sauvé la vie.
Il y a un homme qui m’a sauvé la vie.
Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour tous les jours que je vivrai désormais. Il m’a sauvé la vie et non par un avertissement. Il s’est mis devant moi. Et c’est avec ses mains... La marque en est sur ma tempe, le coup de sabre... La cicatrice en restera. Comme un soldat aux ambulances revoit le visage du soldat ennemi qui lui fendit le crâne, avec une pareille force je me souviendrai de son visage.
Lien matériel entre lui et moi, direct comme l’amour et la maternité. Un ami qui vous aide, un médecin qui vous soigne agissent ou conseillent. Mais lui eut ma vie entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais confiée...
— Au revoir, mon ami...
Mon ami, mot de passe et de cordialité qu’il dira dans d’autres chambres à d’autres opérés. Et cependant, son ami... oui, son ami.
Mademoiselle Carneran m’annonce que, cet après-midi, elle sortira. Elle me prévient que j’aurai pour quelques heures une autre infirmière. Elle semble éprouver un peu du regret qu’éprouve une mère à confier son enfant à une étrangère.
— Vous devez être contente, lui dis-je... Ne plus voir de malades... ne plus entendre de gémissements, ne plus contempler ces visages de suppliciés que prennent ces cabotins de malades. Ah ! comme vous devez détester les malades... Moi, à votre place, j’en aurais l’horreur... Ce sont des brutes, d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur maladie, à leur fièvre, à leur souffrance, aux paroles du médecin... Hier j’ai souffert un peu moins... Ça me faisait mal un peu plus bas, un peu plus haut... Tenez... moi... je ne pense qu’à ma maladie... ou à rien du tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur mal qui me semble dégoûtant, c’est qu’ils veulent que tout le monde y pense aussi... Vous devez vous sentir submergée, engloutie, étouffée sous le poids de leurs doléances, de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets fragiles et précieux qu’ils prennent, quand on les touche ou qu’on les déplace... Ce sont de sales cabots.
Elle sourit et me répond :
— Mais je vous assure que j’aime beaucoup les malades...
— Mais c’est une maladie... ça, d’aimer les malades...
— Et cet après-midi, je vais voir une de mes anciennes malades.
— Vous avez une excuse... elle est guérie.
— Pas du tout... elle va mourir.
Je me tais. Mademoiselle Carneran est triste. J’ai le sentiment qu’elle use sa tristesse à la maladie et aux malades. Toutes les autres infirmières sont gaies. Mademoiselle Carneran me fait penser à la religieuse des romans qui a pris le voile parce que son fiancé était mort à la guerre ou avait épousé une Américaine...
Nuits admirables... J’ai dit déjà que mon lit était en face de la fenêtre. Le ciel est mon grand voisin d’en face. Si la nuit est sans lune, il est discret et se fait oublier, comme un ami qui dormirait près de moi. Mais par les nuits claires, il m’offre le passage de ses nuages cachant la lune et cachant les étoiles, comme une danseuse courbe une écharpe parfois autour de sa tête. Le ciel et les nuages deviennent des compagnons véritables. Si souvent, la pauvreté, Lina Montalina, les somnambules extra-lucides, le directeur de la Vie industrielle et artistique sont entre nous et les plus beaux spectacles. Mais ici, je suis seul avec le ciel, et sa lune, et ses nuages. Quant aux étoiles, je n’en parle pas, parce qu’elles sont des clous de tapissier à tête dorée. De temps en temps, le bon Dieu en sort une de sa bouche tordue, pour la clouer au ciel. Les étoiles ont été salies par les poètes. Il nous faut un effort pour les penser proprement. Elles ont été maniées par les romancières de beuglant, aux doigts gras, elles sont devenues le symbole de la gloire humaine. Elles sont au collet des généraux. Les financiers, les hommes politiques et les cabotins ont tous une étoile.
Je suis seul avec le ciel, sa lune et ses nuages.
Je suis seul avec la chambre, avec sa blancheur, avec son silence, avec le silence aussi de la maison, silence plus vaste, enveloppant le silence de la chambre.
Les mots que prononce la veilleuse y prennent une sonorité étrange et qui se prolonge.
Et chaque jour désormais, dans la flottante heure grise entre sept et huit, après la disparition de Madeleine emportant les assiettes sur le chariot, j’attends que la veilleuse prenne son service, installe la nuit, et peut-être la crée. Je pense à cette veilleuse inconnue qui apparaîtra au côté de mon lit et dont la voix soudain naîtra dans le silence, jaillissante ou timide.
De celle qui viendra ce soir, je ne sais que le nom. Chaque jour je demande à mademoiselle Carneran le nom de la veilleuse, et ce nom jusqu’au soir suffit à m’occuper.
L’infirmière de jour vous soigne, mais l’infirmière de nuit, la veilleuse, inévitablement se livre. Quand la nuit est venue, c’est comme si au terme d’un voyage, j’avais été transporté dans une maison morte au centre d’un désert entouré de déserts, une maison comme en racontent les Mille et une Nuits, une maison toute blanche dans la nuit grise ou bleue, une maison dont les murs et les cloisons et les portes sont en blancs pétales, une maison visible dans un jardin obscur, comme un drap sur un buisson.
Et l’instant où la veilleuse entre dans ma chambre est semblable à celui où le fils du Sultan rencontre dans le pays nouveau le premier habitant.
Que sera la veilleuse de ce soir, mademoiselle Tonacci ?
Mince et longue, elle entre d’un pas rapide, avec une ardeur de jeune chèvre. Son visage est lisse, et creusé, en courbes très douces, sous les yeux et aux tempes. Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux sont d’un noir mat, opaque, sans reflets.
Elle me fait ma piqûre.
A minuit, je n’ai plus de citronnade. Je sonne. J’entends un pas rapide et feutré dans le couloir. Elle se frotte les mains et ses épaules sont un peu serrées. Elle porte avec elle le froid du couloir et le froid de l’insomnie.
Elle laisse la porte entr’ouverte.
Une toux, dans le couloir, se traîne et cahote quelques secondes. Elle se penche dans l’entre-bâillement de la porte avec inquiétude.
— J’ai peur, la nuit, quelquefois... me dit-elle.
Elle me parle maintenant pour se rassurer. A chacun des trois étages de la maison veille seule une infirmière de nuit. Les autres dorment au quatrième étage dans leurs chambres.
— Peur de quoi ?...
— Peur de rien... Si, l’année dernière... dans la chambre où vous êtes... il y avait un vieux... qui sonnait... qui sonnait toute la nuit... Il rongeait une croûte de pain... il buvait une topette de rhum... on aurait dit un singe... Il voulait à boire... toujours... C’était un alcoolique... Il buvait son eau dentifrice... Un jour je l’ai trouvé buvant son urine... et toujours une croûte de pain à la main ou la rongeant... Et il riait... et il s’agitait quand j’entrais...
— Est-ce que je vous fais peur comme lui ?
Mademoiselle Tonacci rit, rassurée.
Ainsi les journées molles passeront, incertaines comme l’aube grise et prépareront l’éclat, la fixité des nuits limpides. Le jour, je ne suis qu’une larve ensommeillée. Je suis un malade dans une maison de santé, un malade qui dort, qui parle ou qui souffre. Mais la nuit devant moi est tendue comme un drap blanc, comme un écran de lanterne magique, où je projette librement les mouvements agiles de ma pensée calme.
La veilleuse de la onzième nuit s’appelle mademoiselle Veuillet. Je l’attends avec cette curiosité, qui chaque nuit me révèle de nouveaux pouvoirs d’attente. L’attente d’une maîtresse qui ne vient pas est un sentiment grossier dont n’importe quelle brute, dont n’importe quel écrivain même est capable. Mais l’attente de cette inconnue, de cette personne neuve, dont je ne sais rien que son nom et qui se cachera dans le blanc costume invariable qui la mêle à la chambre blanche !
Mademoiselle Veuillet a bien trente ans. Elle est blonde, mais non pas d’un blond impalpable et poudreux, comme mademoiselle Sirvaine. Elle est blonde d’un blond sérieux, égal, comme une gerbe sous un ciel gris. Ses cheveux sont durs et nets, comme du chêne clair bien ciré. Ses yeux sont bleus, mais non pas, comme les yeux de mademoiselle Sirvaine, d’un bleu impondérable et qui semble toujours tourner vers une autre couleur ; ils sont d’un bleu solide et sans transparence. Lorsque je regardais mademoiselle Sirvaine, ses yeux, s’ils ne se détournaient pas, fuyaient droit en arrière, ou se troublaient comme une eau limpide qui s’altère. Mademoiselle Veuillet me regarde, d’un regard que la bonté seule assure et raffermit, d’un regard sans reproche.
Je souffre beaucoup, quand elle arrive. C’est l’heure du chien de garde tournant autour de sa niche. Elle déplace, tapote et dispose en gradins mes oreillers. Puis elle m’aide à m’étendre et, de ses deux mains ouvertes et rapprochées, elle saisit ma tête, lourde sur ma nuque raidie, et comme un objet fragile et précieux, la pose sur les oreillers. On dirait qu’elle a choisi le meilleur creux. Elle s’éloigne un peu du lit et contemple son œuvre. Quelques minutes, la tête soutenue par les oreillers regonflés, le corps bien allongé et bien au milieu du lit, je sens sur moi la protection de ce regard.
Toutes celles qui entrent dans la chambre et qui, comme une note imprégnant le silence, apportent dans la solitude blanche leur soudaine présence, me laissent une inquiète curiosité. Quand elles sortent, quand de leur pas léger elles s’en vont, jeunes femmes souples, que j’ai reconnues pour des femmes, que j’ai imaginées dans leur vie à elles, que j’ai entourées de toutes les raisons pour lesquelles elles exercent ce métier qui les isole ; quand je me suis donné cette joie de dégager du blanc fantôme phosphorescent sous la lueur faible de l’unique lampe électrique, leur personne réelle et leur apparence de femmes véritables, ma curiosité de mâle s’ajoute à ma curiosité d’homme. Je ne suis plus le blessé, le fiévreux dont la tête est enveloppée de bandelettes. Je suis l’homme qui les emportera loin des malades, et qui recommencera toute sa vie et leur vie, leur vie à chacune.
Mademoiselle Veuillet ne me laisse pas cette inquiétude.
Il n’y a rien dans son visage de cette brutalité féline ou de cette nervosité hypocrite qui nous excite au rapt. Il faut bien que je dise tout simplement qu’elle a un visage de bonté. Les visages bons sont pour nous d’ordinaire les visages ronds. Une vague et molle cordialité nous semble l’expression de la bonté. Et cependant le visage anguleux de mademoiselle Veuillet est le visage même de la bonté. Elle serait désespérée, si elle n’avait la certitude d’opposer toujours un dévouement implacable à tout ce que la vie peut lui apporter de souffrance ou d’ennui. Elle est toujours, devant n’importe quel malade, comme une mère au chevet de son enfant agonisant. Et voici que mademoiselle Veuillet, la pauvre mademoiselle Veuillet au visage triste d’institutrice fatiguée, est près de moi comme une fée toute-puissante, comme une fée parée de tous les pouvoirs et de toutes les grâces. Comment expliquer cela ? Le malade immobile est un centre. Il ne se mêle pas aux mouvements de ceux qui l’entourent. Il est un juge redoutable et parfait. On apporte un pot de citronnade sur la table, on déplace un oreiller, on lui tend un thermomètre. Quel que soit le soin qu’on lui donne, il connaît la façon de donner. Mademoiselle Sirvaine se débarrasse du pot de citronnade et s’éloigne. Mademoiselle Carneran le pose si délicatement qu’on dirait, à la voir, qu’elle abandonne une parcelle d’elle-même. Madeleine, la petite servante, place soigneusement le pot en un point de la table qu’elle a visé, et s’enfuit en souriant. Mais mademoiselle Veuillet semble dire : « Voici un pot de citronnade. Je n’ai rien donné encore. Pour tout ce que je puis donner encore, je suis prête. Je ne me libérerai pas par un vague don de moi-même. Invente, si je ne l’invente, quelque soin ou quelque soulagement. Je te le donnerai, comme s’il t’était, de toujours, destiné. » Et ses mouvements, nets et doux, mais sans l’hésitation balancée qu’y apporte mademoiselle Carneran, ne sont pas ceux que la tendresse amollit, mais ceux que la bonté dirige. Tout ce que je pourrais lui demander : déplacer mon oreiller, changer la place de la lampe électrique, m’apporter de la citronnade, me faire une piqûre de morphine, elle y mettrait une si minutieuse attention, une telle hâte et un si simple consentement, qu’elle aurait l’air de s’excuser de n’y avoir pas d’elle-même songé. Elle est bien la fée, la fée qui exauce les vœux du malade.
Et ses mains un peu larges et ses bras, libres des manches retroussées, se déplacent comme s’ils répandaient dans la chambre une clarté. Ils n’ondulent pas, ils vont droit au but. Ils ne racontent pas leur dévouement. Ils font leur tâche.
Saurai-je jamais pourquoi tant de bonté si douce à tous ? Pourquoi ?
Mademoiselle Veuillet veillera ces trois nuits. Des paroles qu’elle m’a dites, et qui passaient sur ma fièvre comme une eau fraîche, je n’ai pas tout retenu. Elle a vécu aux Colonies, elle a accompagné ses parents qui faisaient du commerce en Turquie et en extrême Orient, elle a connu des lépreux. Elle a soigné des lépreux. D’ailleurs elle n’a fait qu’une allusion à ses visites aux lépreux. Elle n’a étalé aucun dévouement ; ce n’était pas l’anecdote, où l’on voit à leur place les bandelettes à pansements, les plaies et les bourgeonnements, et la jeune Européenne qui, souriante, s’avance au milieu des horribles vieillards. Elle me parle aussi d’un petit neveu. J’ai envie de l’appeler Tantine.
A huit heures, mademoiselle Veuillet me fait une injection de morphine. Quelques minutes après l’injection, une caresse de chaleur se répand de mon cœur à travers tout mon corps jusqu’aux pieds, jusqu’au bout des doigts. Il semble que mon corps et mes humeurs soient d’une matière plus parfaite et plus fluide. Je perçois le mouvement de mon sang répandu, comme un liquide fertilisant, dans le réseau de mes artères et arrosant ma chair, limon d’une inépuisable richesse. Mais l’action, à cette dose, est maintenant plus lente. En vain, je cherche aussi la sérénité corporelle. Ce n’est plus que le bien-être qui suit l’absorption d’une bonne tisane chaude ; une molle sueur qui ne perle point en gouttelettes, mais simplement enveloppe mon corps de tiédeur. Une sueur, non localisée, un halo de sueur enveloppe mon corps. Bientôt je suis agité. Je ne possède plus le sixième sens, que m’avait donné auparavant la morphine, le sens de l’Immobilité. Cette agitation est d’ailleurs distincte de celle de la fièvre. Elle est sans heurts. Mais c’en est fini du sentiment de sérénité et de plénitude. Je suis semblable au nageur imparfait, qui multiplie et accélère ses mouvements, sans atteindre à la souple et facile flottaison.
Après le silence de la douleur ou son chuchotement pendant la torpeur de la journée, les premières tractions de la chaîne, les premiers bonds du chien, les premiers coups de marteau sur les boulons du dreadnought ont l’importance d’un premier roulement de tonnerre, lent et sourd, annonçant, par une après-midi pesante, l’éclatement libérateur d’un orage en tempête. Ce fut surtout la journée du chien. J’ai une certaine préférence pour les chantiers maritimes. J’y suis davantage spectateur désintéressé d’un spectacle puissant. Mais le chien, le chien de ferme est d’une inlassable rage tournoyante. Vers sept heures, à l’heure du dîner, il s’est couché en rond devant sa niche et ne tire plus sur sa chaîne. Je le sens qui pèse, maintenant immobile, de tout son poids, au fond de mon oreille. Je cède sous ce poids, je m’assoupis, je ne suis plus qu’une masse d’étoupe sur le lit, dans le soir qui met des moisissures grises sur les murs de la chambre blanche. Mademoiselle Carneran m’a annoncé que la veilleuse de nuit était une stagiaire, une remplaçante, qu’elle s’appelait Lilita Laudor et qu’elle était créole. Cependant c’est sans impatience que je sonne à huit heures pour ma piqûre. Je me contente d’imaginer l’apparition flottante dans le couloir et qui va se dresser près de mon lit.
Je soulève à peine la tête. Elles sont deux. Mademoiselle Sirvaine est entrée avec décision, suivie de l’inconnue un peu hésitante. L’inconnue m’éveille de ma torpeur.
A l’instant où elle entre, il me semble que ma vie commence. Les autres sont de blancs fantômes, et s’en vont à pas glissants sur les carrelages crème et gris. Ce sont des anges gardiens. Je n’ai connu encore que des anges gardiens. Elles glisseraient au plafond, comme les anges des tableaux, que je ne m’en étonnerais pas. Mais celle-ci pèse à la terre de tout son poids charnel. Mes yeux palpent les courbes gonflées d’un corps qui ne sait pas être vêtu. Mademoiselle Carneran et mademoiselle Sirvaine transportent sous la blouse leurs muscles et leurs os comme des pièces anatomiques. Mais de mademoiselle Laudor qui suit, avec attention, les mouvements de mademoiselle Sirvaine, de mademoiselle Laudor stagiaire docile, de mademoiselle Laudor qui simplement respire, le buste un peu rejeté en arrière, les seins abaissés et soulevés, un même bonheur se dégage que d’un massif de fleurs arrosé après une journée chaude. Les yeux immenses, couleur de feuille morte, s’ouvrent et sont plus solides que les fragiles paupières. La nuque courte est cependant souple. Les cheveux noirs, en leurs torsades musculaires, ont de naturels reflets d’acajou mat. Comme elle repose sur ses jambes ! Et cependant elle est baignée d’indolence. La tête, un peu renversée en arrière, s’abandonne à de nonchalantes inclinaisons. Mademoiselle Laudor n’est pas encore habituée à entrer dans une chambre de malade, pour de courtes et minces besognes, tout simplement. Elle ignore s’il faut sourire ou prendre un air de gravité. Ses yeux ne savent où se poser, n’osent prendre possession du malade qui lui est confié, et regardent la surface lisse du mur. Elle retient un peu le sourire naturel qui passe sur son visage plein. Elle n’ose pas sourire aux objets, à la chambre, à moi-même. Mais ses lèvres saillantes ne se resserrent pas d’inquiétude ; jointes, elles sont comme un fruit qui pend à la branche. Elles sont le luxe de la chambre. N’est-ce pas ma fièvre qui les rêve ? Mademoiselle Laudor est si belle, qu’elle devient aussitôt la princesse des images enfantines, la sultane des Mille et une Nuits. Je ne suis plus un fiévreux dans un lit ; je ne suis plus un homme qui espère une femme, je suis le héros qui lui est naturellement prédestiné. Elle est si belle qu’elle ne peut pas, de par sa seule présence, ne pas donner beaucoup de sa beauté.
Mademoiselle Sirvaine prépare ma piqûre de morphine. Elle montre à mademoiselle Laudor les traits qui marquent sur la seringue en verre la quantité du liquide. Mais elle n’est pour moi, maintenant, que la servante de mademoiselle Laudor. Elles sortent silencieusement.
Mademoiselle Laudor a passé dans la nuit commençante. Et je me pose cette question, qui suffit à remplir et balancer ma nuit : « Si je sonne, qui viendra ? Mademoiselle Sirvaine ou mademoiselle Laudor ? »
Quand commence la nuit suivante, toute douleur s’est apaisée. Le chien dort dans sa niche. Les chantiers sont fermés. Ma fièvre ne monte même pas à 39 degrés. Je pourrais dormir d’un calme sommeil. Mais c’est mademoiselle Laudor qui veille... Et je veux la voir encore. D’ailleurs, je n’ai pas de citronnade pour la nuit. Excellent prétexte.
Mademoiselle Laudor entre et sourit doucement. Mais elle entre, portant un pot de citronnade. Je ne la verrai donc qu’une fois. Ce n’est pas juste.
Elle est un peu troublée. Elle craint de ne savoir comment s’y prendre. Elle a peur de l’imprévu. Elle pense au téléphone, au chirurgien qu’il faudrait appeler dans la nuit. Et que fera-t-elle avant qu’il n’arrive ? Heureusement, il y a les deux veilleuses des deux autres étages, qui ont de l’expérience.
— Si je ne fais pas bien tout ce qu’il faut faire, me dit-elle en arrangeant mes oreillers, il faut me le dire, je ne suis que stagiaire...
Elle avoue avec tranquillité son inexpérience. Elle ne prend pas en m’apportant de la citronnade ou en déplaçant mes oreillers cet air entendu que prennent souvent les gardes-malades : « J’ai l’air tout simplement de tapoter un oreiller, on pourrait croire que je pose sur cette table un pot de citronnade. Sans doute. Il semble que j’accomplis là des actes tout simples et que n’importe quelle femme pourrait accomplir à ma place. Mais il n’en est rien. Et vous n’apercevez de mes mouvements, que l’apparence. Un sens profond s’y cache, une diversité aussi que vous ne connaissez pas.
— Vous souffrez toujours beaucoup ? me demande mademoiselle Laudor, prête à quitter la chambre.
— En ce moment, pas du tout...
Mais j’ai une inspiration. J’ai trouvé le moyen de la revoir et je lui dis :
— Il est probable que ça va recommencer tout à l’heure...
Je ne crois pas du tout que ça recommence. Mais je sonnerai, je dirai que j’ai mal. Mademoiselle Laudor viendra. Je lui demanderai une piqûre. Et elle reviendra. Elle restera quelques instants dans la chambre. Je suis bien capable de supporter un centigramme et demi de morphine pour le plaisir de la revoir. J’éprouve un sentiment délicieux à penser qu’il me suffit de presser le bouton de la sonnette, pour qu’elle apparaisse.
J’ai un peu mal, un tout petit peu mal, à peine mal, juste de quoi apaiser ma conscience et justifier la piqûre.
Mademoiselle Laudor revient avec le flacon de morphine et la boîte métallique qui contient la seringue en verre et les aiguilles, une aiguille courte et une longue aiguille, qui ne sert que pour les injections intramusculaires.
Mademoiselle Laudor hésite un instant, saisit alternativement par leur extrémité renflée la petite et la grande aiguille. Puis elle me demande laquelle sert pour moi d’habitude. Faut-il prendre la petite ou la grande aiguille ? Elle avoue son hésitation, elle ne cache pas non plus son trouble. La voilà comme une jeune fille, dont le hasard de la guerre a fait une ambulancière. Elle baisse les yeux. On dirait qu’elle se réfugie dans son sourire.
Elle est un peu gênée. Déjà elle sait comme les malades sont exigeants. Ils gémissent ou réclament, si quelque détail n’a pas été prévu dans les soins qu’on leur donne, dans les soins qu’on leur doit. Elle craint de perdre à tout jamais la confiance du malade de la chambre numéro 2. Un malade, un sale malade, ayant bien son âme de malade, ferait réveiller un chirurgien dans la nuit, pour savoir s’il faut enfoncer dans sa fesse une aiguille de deux centimètres ou une aiguille de trois centimètres.
Ceux qui n’ont pas vécu dans une chambre blanche, ceux qui n’ont pas passé plusieurs semaines sans autre métier que d’être malade, ne comprendront pas ce que contenait de comique l’hésitation de Lilita Laudor entre la petite et la grande aiguille.
Tout est réglé, tout est prévu, pour que l’infirmière, docile au chirurgien, exécute sa consigne. Elle ne sait pas quelle aiguille il faut prendre. Mince détail. Mais dans la nuit, ses belles mains puissantes passent au-dessus de la boîte métallique et les pulpes de ses doigts rejointes s’en vont au fond de la boîte et remuent les aiguilles. C’est comme une insignifiante avarie à la machine d’un grand transatlantique. C’est une mince rupture de l’ordre qui permet au beau vaisseau qu’est la Maison Blanche de flotter dans la nuit.
Lilita Laudor est maintenant rassurée. Elle a, sur mes indications, pris la petite aiguille. Elle voit bien que je ne suis pas fâché. Elle sourit, les yeux calmes et droits. Elle est belle.
La nuit suivante, je souffre. Lilita Laudor me fait une piqûre. Par hasard la piqûre est douloureuse. Le liquide pressé par le piston de la seringue semble forcer pour trouver sa place. Il semble que Lilita Laudor enfonce dans ma peau un fil de fer garni de pointes, arraché à une clôture.
Mademoiselle Lilita n’a point acquis encore le calme de l’infirmière. Sur son visage, je lis une pitié de petite jeune fille. Elle n’aime pas à voir la souffrance. Elle n’y a point réfléchi. Elle n’en connaît pas les limites. Elle ne sait pas discerner le mal supportable du mal intolérable. Elle est toujours devant moi comme une dame en automobile devant un écrasé dans la rue. Je la réconforte :
— C’est excellent, ça m’empêchera de devenir morphinomane...
Cette consolation n’a rien de bien ingénieux. Elle suffit cependant à réconforter mademoiselle Laudor.
— Vous avez le courage de rire ?... me dit-elle.
Elle continue à presser le piston de la seringue. Le fil de fer enfonce dans ma peau.
— Il faudra me faire une piqûre dans l’autre fesse, pour calmer la douleur de celle-ci.
Cette plaisanterie n’est pas très drôle. Elle suffit cependant pour établir entre elle et moi une camaraderie, pour écarter de son esprit l’image d’un maussade malade ou même d’un trop douloureux malade, pour lui rendre un peu de joie et de tranquillité.
Je ris. Alors, elle aussi, éclate de rire, d’un joli rire doux et mousseux. Tout son torse est incliné vers le lit. Elle tient la seringue. Et sa tête, tandis qu’elle rit, se balance un peu au-dessus de ma cuisse nue. Nous rions du plus sain des rires. Nous avons vaincu, moi la souffrance, elle, la pitié bête. Nous rions d’un rire héroïque.
Le matin, Lilita vient prendre ma température et mon pouls. Sa petite montre d’acier bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la chambre de garde. Elle compte les secondes, tenant d’une main le gros appareil de bazar, dont le tic-tac est bruyant. Toute autre infirmière eût emprunté une montre. Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans sa main le réveille-matin à sonnerie, le réveil inattendu, me fait penser à un clown, jouant un air sur un ustensile de cuisine. Elle même n’est pas insensible à ce tableau burlesque. Mais quand elle quitte ma chambre, on dirait qu’elle a oublié notre camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression de son visage est hautaine et lointaine. On dirait une grande dame qui vient de donner deux sous à un pauvre. Elle sort, noble comme une reine qui passe acclamée. Elle va droit à la porte. On ne devine pas sous sa blouse le trottinement actif de ses jambes. D’un seul mouvement, son corps semble se frayer un sillage vers la porte. Elle part comme un grand voilier, l’ancre une fois levée.
Et chaque nuit et chaque matin, Lilita Laudor montrera ce contraste de son libre rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois pas que ce soit la fatigue de la veille. C’est le matin, c’est le jour, c’est la maison blanche qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale et qui n’est plus un grand vaisseau blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail de la vie dans la clarté coutumière qui de nouveau fait d’elle une correcte stagiaire.
Dire que la morphine a transformé mon lit en un hamac ne serait pas exact. Je sens la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon lit, ni mon corps ne sont bercés. Mais telle est la délicatesse de mes perceptions, leur éclat qui transforme le lit en une toute récente invention, que le lit semble sur le plancher en un équilibre parfait et subtil. C’est une impression qu’on peut avoir sur une bonne barque, peut-être aussi en ballon. Et je suis si bien que la position même de mon corps me semble une ingénieuse adaptation, voulue de toute éternité, et que tout mouvement qui la modifierait serait un sacrilège.
Bientôt cependant, le lit semble se balancer d’un imperceptible roulis, auquel correspond un roulis compensateur de mon propre corps. Mais l’équilibre de tous ces mouvements est parfait et facile. Je sais que la maison blanche est parfaite et qu’autour de la maison blanche le monde aussi est parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes limites. Les meubles dans la chambre me semblent miraculeusement à leur place, comme s’ils étaient les compagnons de cinquante ans de mon bonheur. Mais ils sont nets et saisis par mon esprit comme si, dans une île déserte, je venais de les fabriquer.
Et maintenant mon corps est plus pesant. On dirait que par tous ses pores il tient au lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat sur le sol. Il semble aussi que mon esprit soit docile. Je pense dans un nuage. Mais si tel était mon bon plaisir, j’aurais à mon service toute la précision et tout le consentement de mes opérations mentales. Je m’amuse à cette expérience. Je délimite les objets et je pense nettement les personnes que j’ai vues dans la journée.
J’ai le sentiment que ma voix aurait une sonorité étrange dans le dur et blanc silence de la chambre. Je prononce quelques mots. Et sitôt prononcés, ils prennent une étonnante consistance d’objets. Ils volent palpables au ras des murs, à la limite du plafond.
Si un aliéniste me lit, je le supplie de ne point prendre en pitié la détresse de mon système nerveux. Je suis dans un lit de la maison médico-chirurgicale. On m’a donné de la morphine. Je regarde et j’écoute, je m’amuse de ce que j’ai. Si le même aliéniste savait comme je regardais et j’écoutais, avant d’avoir jamais pris de morphine, c’est alors qu’il me croirait fou, et d’une bien plus forte certitude.
Dans une légère torpeur, mon esprit s’abandonne. Il se laisse aller doucement, comme un enfant laisse son corps s’enfoncer dans la neige. L’électricité n’éveille plus les objets à mes yeux. Elle est devant moi comme un élément. Je regarde sa clarté, comme on regarde, du haut d’une falaise, la mer.
Lilita Laudor est à côté de mon lit. Puis elle traverse la chambre. Elle va jusqu’à la toilette et passe devant la fenêtre. C’est elle et ce n’est pas elle. Ce n’est pas une apparition et ce n’est pas une personne. Il me semble qu’elle est là, et ce n’est pas en spectre, et ce n’est pas non plus en chair et en os. Elle se déplace aussi silencieusement qu’un flocon cotonneux dans l’espace. Elle est là comme les confidents des dialogues de notre enfance. Il suffit de mon consentement, pour qu’elle soit présente. Il suffirait de ma plus faible résistance, pour qu’elle disparaisse.
Mais elle n’est plus là en garde-malade. Elle a choisi l’instant et le lieu favorables. Désormais les paroles que nous échangerons entraîneront nos destinées, sinon pour l’amour, au moins pour une compréhension délicate qui établira entre nous un merveilleux secret. C’est l’heure, et il n’en pouvait être une autre. Ceux-là me comprendront qui ont échangé de nobles et tendres paroles avec des femmes qui n’étaient pas là, et qu’ils avaient une fois rencontrées dans la rue, ou sur la route qui traverse un village. Ceux-là me comprendront qui ont décidé pour les paroles définitives d’attendre que la lampe soit allumée ou que l’enfant soit rentré de l’école et installé, pour ses devoirs, dans la pièce voisine.
C’est l’heure où les paroles discrètes ont toute leur pénétration. C’est l’heure où les mots sont pleins de nous-mêmes, où les répliques comme au théâtre se balancent et se compensent, et cependant sont de fidèles messagères et s’envolent, comme un oiseau sort d’un fourré, et emportent avec elles le meilleur et l’inexprimable de nous-mêmes. Je sens que ma voix est plus ferme et la sienne plus douce.
— Je vous connais... Et ce qui me rend timide, c’est qu’il faut bien que j’aie l’air de ne pas vous connaître. Il faut que je vous parle comme un malade bien éduqué à une garde discrète. Si vous saviez comme je vous connais. Et si je vous le montrais, j’aurais l’air de violer vos plus secrètes pensées, parce que ce n’est pas vous qui me les avez découvertes, parce que vous ne me les avez pas livrées, parce que je les ai prises sans votre consentement, parce que je suis un voleur, un abominable voleur.
Je me fais à moi-même les plus cruels reproches.
J’ai commis l’indélicatesse de ravir, à l’insu de Lilita Laudor, les pensées qu’elle cache le mieux, son trésor de réserve, son trésor de pudeur.
Quelles sont ces pensées ?... Je m’avoue que je n’en sais rien. Mais il me semble bien que je m’en suis emparé, comme on vole un coffret dont on n’a pas encore dénombré les objets qu’il contient.
— Vous prendre la main, c’est impossible. Je suis un malade et vous êtes une garde. Je sais bien que vous êtes là par obligation de métier. Le moindre geste familier serait de ma part une goujaterie. Et cependant je vous connais et je vous aime. Et si jamais vous acceptiez, en souriant et en feignant de n’y pas croire, que je vous le dise, alors je ne serai même plus le malade à vos soins confié, je serais le « partant » de la chambre 2. Je ne serai même plus de la maison. Je n’aurai plus de pansement. Je serai l’opéré guéri, dont on attend avec impatience qu’il ait cédé sa chambre à un malade à opérer. Je partirai, vêtu de mon complet qui attend dans l’armoire. Je serai un monsieur du dehors. Je vous saluerai avec un respect dont j’exagérerai les marques, pour bien vous montrer mon estime. Et vous répondrez à mon salut, comme une jeune fille réservée et comme une garde sérieuse y doit répondre, comme on répond au salut d’un monsieur qu’on ne distingue pas des autres, qu’on ne saurait distinguer. « Car nous en voyons tant des malades ! S’il fallait faire attention !... » Je partirai...
Alors, parfaitement claire et distincte, j’entendis la voix de Lilita Laudor :
— Quel besoin avez-vous de partir ?...
Elle prononça ces mots avec le plus admirable mélange de pudeur et d’impudeur. Cela n’avait pas la brutalité d’un aveu. C’était à peine un consentement, plutôt un encouragement, mais si décidé, si loyal.
— Quel besoin avez-vous de partir ?
Cela veut dire : Vous êtes un ingrat. N’êtes-vous pas bien ici ? Seriez-vous indigne de la Maison Blanche et de Lilita Laudor qui vous écoute favorablement ?
— Quel besoin avez-vous de partir... ? Elle était là et elle n’était pas là.
Au matin, Lilita Laudor entre dans la chambre. Mais j’entends le bruit de ses minces souliers blancs sur le carrelage, le bruit de ses jupes, et, si elle déplace un objet, je perçois le bruit de l’objet sur la table. Et sa voix sort de ses lèvres. Elle n’émane plus d’elle-même. Elle ne voltige plus autour de sa personne impondérable.
Elle ouvre large la fenêtre. Tout devant moi, appendu dans le ciel, un globe de soleil opaque et incandescent projette un halo net, presque délimité, autour duquel le ciel d’octobre est sage. L’air entre dans la chambre, matinal et portant des odeurs de fumées.
— Il fait bon, dit-elle, avec un balancement de la voix, naturel et souple, aussi beau, aussi « visible » qu’un balancement des hanches.
Et elle sort, comme si de rien n’était.
A minuit, Lilita Laudor m’apporte un pot de citronnade.
Par la porte entr’ouverte, nous entendons le bruit d’une sonnette.
Résignée et souriante, elle s’en va vers le malade qui l’appelle. Mais avant de franchir la porte, elle me dit :
— C’est toujours les mêmes qui sonnent.
Et je devine la vieille dame ou le vieil homme grincheux, qui en veulent pour leur argent, et qui, toutes les cinq minutes, sonnent la veilleuse pour qu’elle déplace leurs oreillers.
Je ne souffre plus du tout la nuit. Mais pendant une semaine, j’ai réclamé de la morphine. Non par une perversion de toxicomane, mais pour voir Lilita Laudor. Je sonne. Elle entre. J’affirme que je souffre. Elle sort afin de préparer la seringue. J’ai quelques minutes d’une attente délicieuse. Puis quand elle est revenue, je la contemple, joignant la pulpe de ses doigts pour atteindre l’aiguille au fond de la boîte métallique. Puis c’est la piqûre. Le plus souvent Lilita Laudor — hasard ou maladresse — me fait très mal, mais je suis heureux, comme si j’avais obtenu un rendez-vous.
Désormais Lilita Laudor ne veillera plus. Elle aidera le jour mademoiselle Carneran. C’est elle qui le matin fait mon lit et m’apporte de l’eau pour ma toilette. Nous causons.
Par la fenêtre, elle me montre la cour nette :
— On y ferait un beau tennis.
Lilita Laudor, vous avez lu des romans mondains.
Elle a vécu son enfance aux Indes. Là-bas les femmes lisent des romans et jouent de la musique. A Paris, tout le monde travaille, tout le monde remue. Oh ! comme on remue !...
Et ses paroles expriment un dégoût du travail et de l’agitation. Comme elle aimerait être étendue tout le jour !
Pourquoi cette Cingalhaise est-elle infirmière ?
Comme je lui dis bêtement que sa vie de travail lui épargne l’ennui, elle me répond :
— On a toujours le temps de s’ennuyer... Le temps est indéfinissable...
Je suis étendu sur la chaise-longue. Elle retourne mon matelas. Son bras, nu jusqu’au coude, semble fait d’anneaux parallèles, diminuant jusqu’à l’amincissement du poignet. Et au-dessus du coude, la blouse laisse encore un cercle nu, qui s’enfle comme un ventre d’amphore. Son bras rond, son bras puissant, son bras qui se déploie en pleines arabesques fait penser aux bras que peignit sauvagement, pour sa luxure, le père Ingres. Et sa voix chante câlinement. Elle ne grimace pas comme les plus douces voix italiennes qui chantent avec insistance, comme un accordéon fait danser. Et son sourire hésite...
Aller aux Indes avec elle et que des nègres l’éventent... Mais je ne puis aller aux Indes. Et chaque matin, elle arrive, comme morte. Elle me parle, comme à travers un mur un voisin, avant de s’endormir, parle à son voisin. Où donc est sa vie ? En quel endroit du monde l’a-t-elle laissée ? Elle n’a même pas envie de jouer au tennis. Si elle avait voulu... Et les objets qu’elle touche semblent faire mal à ses doigts. Elle dort. Nul mot, nul appel ne la défriche. Elle dort. Et maintenant, après l’avoir aimée, la Cingalhaise au visage large, à la chevelure noire comme fibrée d’acajou, j’ai fini par la détester, parce que son âme est morte et décomposée, parce qu’elle est belle comme un paysage paludéen, où la vie est impossible, où les hommes et les bêtes meurent en déliquescence.
Lilita Laudor fut remplacée par une aimable vieille fille, sèche et blonde. Elle parle par aphorismes et suce chacun de ses mots, comme s’ils étaient des sucres d’orge. Gentiment d’ailleurs, elle m’exhorte au courage :
— Quand vous serez guéri, vous ne vous souviendrez même pas que vous avez souffert. La nature humaine est ainsi faite qu’elle oublie la souffrance...
Je ne souffre pas en ce moment. Si je souffrais, ces encouragements seraient abominables.
Elle regrette qu’il y ait autant de malades à l’étage. S’ils étaient moins nombreux, elle aurait le temps de me faire la lecture, pour me distraire.
Que me lirait-elle, mon Dieu !
Et quand elle sort, elle termine notre conversation par cette maxime :
— On éprouve autant de plaisir à donner qu’à recevoir...
Mademoiselle Carneran est là chaque après-midi. Son visage d’étudiante russe m’est devenu familier. Je comprends que si je venais à mourir, elle en aurait une sorte de regret. Une autre infirmière, étant de service à l’heure de ma mort, n’aurait pour moi que l’indifférente attention des gardes et des médecins. Oh ! elle se comporterait très convenablement. Elle aurait ce froncement du sourcil, cette fine crispation du visage, cette immobilité du corps, décents à l’heure d’un tel spectacle. Pauvre jeune homme ! Le corps droit, le bras seul mobile, elle essuierait d’un geste minutieux la bave de mes lèvres ou la sueur de mes tempes. Puis elle irait déjeuner. Elle raconterait l’événement à ses compagnes et elle l’oublierait en en parlant. Mais à m’aider à mourir, mademoiselle Carneran mettrait une sorte de tendresse.
Elle est maintenant près de moi comme une sœur ou comme une amie. Je ne suis pas troublé par elle. Mais je suis inquiet de sa pauvre vie. Si je pouvais l’aider à vivre, aussi bien qu’elle m’aiderait à mourir... !
Sa présence me paraît toute naturelle. Elle est comme une cousine que j’aurais prise dans un roman anglais. Sa présence me plaît, mais ne me ressuscite pas. Quand survient une femme inconnue, riche d’un beau corps animal, je me sens comme labouré. C’est un coup de soc. Je m’entr’ouvre à la vie, comme une terre sèche, qu’a creusée la charrue, livre à la lumière la fraîcheur de son sillon béant.
Mademoiselle Carneran ne m’a fait aucune confidence. Et si je lui posais des questions sur ses compagnes, elle n’y répondrait pas. Mais elle raconte volontiers ses stages d’hôpital, décrit les détails de son service, et l’organisation de la maison blanche, qu’elle aime autant qu’une religieuse respecte la règle de son ordre. Elle ne raconte pas sa vie, mais elle éprouve un certain plaisir à m’en livrer, par allusion, des parcelles.
Je devine qu’elle est d’une famille aisée, dont elle n’aimait pas la gaîté épaisse. Je suis sûr qu’elle éprouve une sorte de répulsion pour le mari de sa sœur. Simplement au ton dont elle dit : « Mon beau-frère... » Je sais seulement qu’il a une propriété à la campagne. Je le vois gros mangeur, gros rieur, bien avec le maire, bien avec le curé, pinçant les bonnes au passage, les troussant, si elles veulent, mais n’insistant pas, bon mari. Il est dans les affaires.
Mademoiselle Carneran ne veut pas prendre la vie comme on la lui donne. Elle a besoin de certitudes plus fines. Elle est intelligente et sensible.
Si nous touchons à des événements ou à des sentiments trop personnels, nous évitons la gêne des confidences trop intimes par le moyen des problèmes, des grands problèmes. Ils ne sont ridicules que si l’on est trois. A deux, ils deviennent l’occasion de fines confidences et d’aveux détournés.
Mademoiselle Carneran a eu, au cours de sa vie, une grosse déception. « ... Quand j’ai été à l’hôpital pour la première fois, je venais d’avoir une grosse déception. » Amant ou fiancé ? On ne peut deviner. On hésite. La raideur du corps, la discrétion de la voix, l’immobilité des bras sont d’une décence un peu provinciale. La blouse semble une gaine. Et les yeux gris, les larges yeux sont d’une grande mystique ou d’une propagandiste d’imprimerie clandestine, qui mourra pour la cause.
Elle a été pieuse. Elle n’a plus la foi. Elle demande un Dieu. Elles sont innombrables ainsi.
Et voici que j’ai mal. C’est comme un écartèlement. Tout le côté droit de ma tête me semble amplifié. Qui donc tire ainsi sur ma tempe droite, ou bien est-ce ma tempe droite qui devient folle. Elle est dans ma tête, comme une bête furieuse projetant des tentacules élastiques qui s’étendent jusqu’aux murs et convulsivement, par saccades molles, les frappent. Est-ce le chien tournant autour de sa niche ou bien les chantiers maritimes ? J’avoue que je n’en sais rien. Et d’ailleurs cela me devient absolument égal. J’ai mal et je suis parvenu aujourd’hui à contempler ma douleur comme un spectacle. J’ai mal tout simplement. Je voudrais bien n’y pas penser. Mais mon esprit négligeant ma douleur, mon larynx irrésistiblement et monotonement la raconte. Je fais : han ! han, comme les ouvriers qui enfoncent des pavés, à chaque coup de demoiselle. Ce han ! han, que j’entends maintenant dans la chambre, n’est guère élégant. C’est un cri de bête d’hôpital. J’ai mal.
Mademoiselle Carneran s’est approchée de mon lit. On dirait qu’elle s’excuse de ne pouvoir supprimer ma souffrance. J’enfonce ma tête dans l’oreiller, comme un crabe poursuivi plonge dans le sable. Je ne sens plus vivants que ma tempe et le côté droit de ma tête. Le reste de mon corps est absent, comme perdu dans le lit. J’ai saisi la main de mademoiselle Carneran. Je la porte à mon front, à la place de chair nue que laisse le pansement. La main de mademoiselle Carneran s’y pose ferme. La paume fraîche s’y applique. Puis elle se déplace comme par une lente ondulation et le bord de la main effleure mes cils. On dirait que la main de mademoiselle Carneran modèle mon mal et le pétrit. Puis la main à nouveau se pose à plat. Et mademoiselle Carneran est debout, contre mon lit, les yeux fixes.
Mademoiselle Carneran s’éloigne d’un pas. Sa main s’est détachée de mon front. Mais elle reste tendue sur ma tête, comme une main qui bénit. Mademoiselle Carneran hésite à s’éloigner. Alors je saisis sa main. Je tremble, de penser aux reproches, à l’étonnement ou même au consentement de son regard. Je n’oserais soulever la tête. Mais j’ai glissé sa main entre ma tête et l’oreiller. Les yeux fermés, les paupières serrées, j’appuie longuement mes lèvres au dos de sa main. Est-ce un baiser ? Est-ce le remerciement convulsif d’un fiévreux ?
Droite dans sa blouse, infirmière active, mademoiselle Carneran s’en va vers la porte.
Le mal s’est apaisé. Je réfléchis. Tous ces jours j’ai menti à mademoiselle Carneran. Toutes les paroles que je lui ai dites étaient véridiques. Je ne lui ai rien dit sur moi-même qui ne fût sincère. La sollicitude que je marquais à ses sentiments, à ses soucis, à ses fatigues était véritable. Mais le ton en était mensonger. Ma réserve et ma discrétion ne dissimulaient rien. Mais elles simulaient le vrai désir, absolu, animal, irraisonné, que je n’éprouvais pas. Je parlais comme un amoureux qui hésite. Je mentais. On ment toujours. Pourquoi lui ai-je pris la main, comme si j’avais pendant des jours souffert de ne l’avoir pas fait ? Pourquoi ai-je feint que ma réserve et ma discrétion fussent autre chose qu’un souci de bonne éducation ? Pourquoi les présentais-je comme une victoire sur moi-même ? Je suis un sale individu.
Il y a une heure, je pensais : Le fiancé... l’amant qui l’abandonna ou qui lui mentit est un saligaud. Il n’a pas deviné en elle le don merveilleux qu’elle savait faire d’elle-même et ce courage, qui n’est qu’aux femmes, d’accepter toute souffrance pour une joie qu’elles espèrent plus haute.
Et moi. Quand elle est là, je lui prends la main. Mais quand elle n’est pas là, j’accepte, comme de l’ordre naturel, qu’elle n’y soit pas. Je ne l’attends pas, comme on attend le matin que la fenêtre entre-bâillée s’ouvre plus grande. Je pense à elle, parfois. Mais je pense aux bras, aux jambes, au corps de Lilita Laudor. Pour Lilita Laudor, qui est un pauvre être paresseux, j’irais aux Indes. Et je ne serais pas capable d’aller jusqu’à Asnières pour mademoiselle Carneran.