XVI LES TRONES D’ORIENT
Reading edition
ZIM-ZIZIMI
Zim-Zizimi, soudan d’Égypte, commandeur Des croyants, padischah qui dépasse en grandeur Le césar d’Allemagne et le sultan d’Asie, Maître que la splendeur énorme rassasie, Songe. C’est le moment de son festin du soir; Toute la table fume ainsi qu’un encensoir; Le banquet est dressé dans la plus haute crypte D’un grand palais bâti par les vieux rois d’Égypte; Les plafonds sont dorés et les piliers sont peints; Les buffets sont chargés de viandes et de pains, Et de tout ce que peut rêver la faim humaine; Un roi mange en un jour plus qu’en une semaine Le peuple d’Ispahan, de Byzance et de Tyr; Et c’est l’art des valets que de faire aboutir La mamelle du monde à la bouche d’un homme; Tous les mets qu’on choisit, tous les vins qu’on renomme Sont là, car le sultan Zizimi boit du vin; Il rit du livre austère et du texte divin Que le derviche triste, humble et pâle vénère; L’homme sobre est souvent cruel, et, d’ordinaire, L’économe de vin est prodigue de sang; Mais Zim est à la fois ivrogne et malfaisant. Ce qui n’empêche pas qu’il ne soit plein de gloire. Il règne; il a soumis la vieille Afrique noire; Il règne par le sang, la guerre et l’échafaud; Il tient l’Asie ainsi qu’il tient l’Afrique; il faut Que celui qui veut fuir son empire s’exile Au nord, en Thrace, au sud, jusqu’au fleuve Baxile; Toujours vainqueur, fatal, fauve, il a pour vassaux Les batailles, les camps, les clairons, les assauts; L’aigle en l’apercevant crie et fuit dans les roches. Les rajahs de Mysore et d’Agra sont ses proches, Ainsi qu’Omar, qui dit: Grâce à moi, Dieu vaincra. Son oncle est Hayraddin, sultan de Bassora, Les grands cheiks du désert sont tous de sa famille, Le roi d’Oude est son frère, et l’épée est sa fille. Il a dompté Bagdad, Trébizonde, et Mossul, Que conquit le premier Duilius, ce consul Qui marchait précédé de flûtes tibicines; Il a soumis Gophna, les forêts abyssines, L’Arabie, où l’aurore a d’immenses rougeurs, Et l’Hedjaz, où, le soir, les tremblants voyageurs, De la nuit autour d’eux sentant rôder les bêtes, Allument de grands feux, tiennent leurs armes prêtes, Et se brûlent un doigt pour ne pas s’endormir; Mascate et son iman, la Mecque et son émir, Le Liban, le Caucase et l’Atlas font partie De l’ombre de son trône, ainsi que la Scythie, Et l’eau de Nagaïn, et le sable d’Ophir, Et le Sahara fauve, où l’oiseau vert asfir Vient becqueter la mouche aux pieds des dromadaires; Pareils à des vautours forcés de changer d’aires, Devant lui, vingt sultans, reculant hérissés, Se sont dans la fournaise africaine enfoncés; Quand il étend son sceptre, il touche aux âpres zones Où luit la nudité des fières amazones; En Grèce, il fait lutter chrétiens contre chrétiens, Les chiens contre les porcs, les porcs contre les chiens; Tout le craint; et sa tête est de loin saluée Par le lama debout dans la sainte nuée, Et son nom fait pâlir parmi les kassburdars Le sophi devant qui flottent sept étendards; Il règne; et le morceau qu’il coupe de la terre S’agrandit chaque jour sous son noir cimeterre; Il foule les cités, les achète, les vend, Les dévore; à qui sont les hommes, Dieu vivant? A lui, comme la paille est au bœuf dans l’étable. * Cependant il s’ennuie. Il est seul à sa table, Le trône ne pouvant avoir de conviés; Grandeur, bonheur, les biens par la foule enviés, L’alcôve où l’on s’endort, le sceptre où l’on s’appuie, Il a tout; c’est pourquoi ce tout-puissant s’ennuie; Ivre, il est triste. Il vient d’épuiser les plaisirs; Il a donné son pied à baiser aux vizirs; Sa musique a joué les fanfares connues; Des femmes ont dansé devant lui toutes nues; Il s’est fait adorer par un tas prosterné De cheiks et d’ulémas décrépits, étonné Que la barbe fût blanche alors que l’âme est vile; Il s’est fait amener des prisons de la ville Deux voleurs qui se sont traînés à ses genoux, Criant grâce, implorant l’homme maître de tous, Agitant à leurs poings de pesantes ferrailles, Et, curieux de voir s’échapper leurs entrailles, Il leur a lentement lui-même ouvert le flanc; Puis il a renvoyé ses esclaves, bâillant. Zim regarde, en sa molle et hautaine attitude, Cherchant à qui parler dans cette solitude. * Le trône où Zizimi s’accoude est soutenu Par dix sphinx au front ceint de roses, au flanc nu; Tous sont en marbre blanc; tous tiennent une lyre; L’énigme dans leurs yeux semble presque sourire; Chacun d’eux porte un mot sur sa tête sculpté, Et ces dix mots sont: Gloire, Amour, Jeu, Volupté, Santé, Bonheur, Beauté, Grandeur, Victoire, Joie. Et le sultan s’écrie: —O sphinx dont l’œil flamboie, Je suis le Conquérant; mon nom est établi Dans l’azur des cieux, hors de l’ombre et de l’oubli; Et mon bras porte un tas de foudres qu’il secoue; Mes exploits fulgurants passent comme une roue; Je vis; je ne suis pas ce qu’on nomme un mortel; Mon trône vieillissant se transforme en autel; Quand le moment viendra que je quitte la terre, Étant le jour, j’irai rentrer dans la lumière; Dieu dira: «Du sultan je veux me rapprocher.» L’aube prendra son astre et viendra me chercher. L’homme m’adore avec des faces d’épouvante; L’Orgueil est mon valet, la Gloire est ma servante; Elle se tient debout quand Zizimi s’assied; Je dédaigne et je hais les hommes; et mon pied Sent le mou de la fange en marchant sur leurs nuques. A défaut des humains, tous muets, tous eunuques, Tenez-moi compagnie, ô sphinx qui m’entourez Avec vos noms joyeux sur vos têtes dorées, Désennuyez le roi redoutable qui tonne; Que ma splendeur en vous autour de moi rayonne; Chantez-moi votre chant de gloire et de bonheur; O trône triomphal dont je suis le seigneur, Parle-moi! Parlez-moi, sphinx couronnés de roses!— Alors les sphinx, avec la voix qui sort des choses, Parlèrent; tels ces bruits qu’on entend en dormant. * LE PREMIER SPHINX. La reine Nitocris, près du clair firmament, Habite le tombeau de la haute terrasse; Elle est seule, elle est triste; elle songe à sa race, A tous ces rois, terreur des grecs et des hébreux, Durs, sanglants, et sortis de son flanc ténébreux; Au milieu de l’azur son sépulcre est farouche; Les oiseaux tombent morts quand leur aile le touche; Et la reine est muette, et les nuages font Sur son royal silence un bruit sombre et profond. Selon l’antique loi, nul vivant, s’il ne porte Sur sa tête un corps mort, ne peut franchir la porte Du tombeau, plein d’enfer et d’horreur pénétré. La reine ouvre les yeux la nuit; le ciel sacré Apparaît à la morte à travers les pilastres; Son œil sinistre et fixe importune les astres; Et jusqu’à l’aube, autour des os de Nitocris, Un flot de spectres passe avec de vagues cris. LE DEUXIÈME SPHINX. Si grands que soient les rois, les pharaons, les mages Qu’entoure une nuée éternelle d’hommages, Personne n’est plus haut que Téglath-Phalasar. Comme Dieu même, à qui l’étoile sert de char, Il a son temple avec un prophète pour prêtre; Ses yeux semblent de pourpre, étant les yeux du maître; Tout tremble; et, sous son joug redouté, le héros Tient les peuples courbés ainsi que des taureaux; Pour les villes d’Assur que son pas met en cendre, Il est ce que sera pour l’Asie Alexandre, Il est ce que sera pour l’Europe Attila; Il triomphe, il rayonne; et, pendant ce temps-là, Sans savoir qu’à ses pieds toute la terre tombe, Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe, Des potiers font sécher de la brique au soleil. LE TROISIÈME SPHINX. Nemrod était un maître aux archanges pareil; Son nom est sur Babel, la sublime masure; Son sceptre altier couvrait l’espace qu’on mesure De la mer du couchant à la mer du levant; Baal le fit terrible à tout être vivant Depuis le ciel sacré jusqu’à l’enfer immonde; Ayant rempli ses mains de l’empire du monde, Si l’on eût dit: «Nemrod mourra», qui l’aurait cru? Il vivait; maintenant cet homme a disparu. Le désert est profond et le vent est sonore. LE QUATRIÈME SPHINX. Chrem fut roi; sa statue était d’or; on ignore La date de la fonte et le nom du fondeur; Et nul ne pourrait dire à quelle profondeur, Ni dans quel sombre puits, ce pharaon sévère Flotte, plongé dans l’huile, en son cercueil de verre. Les rois triomphent, beaux, fiers, joyeux, courroucés, Puissants, victorieux; alors Dieu dit: Assez! Le temps, spectre debout sur tout ce qui s’écroule, Tient et par moments tourne un sablier, où coule Une poudre qu’il a prise dans les tombeaux Et ramassée aux plis des linceuls en lambeaux, Et la cendre des morts mesure aux vivants l’heure. Rois, le sablier tremble et la clepsydre pleure; Pourquoi? le savez-vous, rois? C’est que chacun d’eux Voit, au delà de vous, ô princes hasardeux, Le dedans du sépulcre et de la catacombe, Et la forme que prend le trône dans la tombe. LE CINQUIÈME SPHINX. Les quatre conquérants de l’Asie étaient grands; Leurs colères roulaient ainsi que des torrents; Quand ils marchaient, la terre oscillait sur son axe; Thuras tenait le Phase, Ochus avait l’Araxe, Gour la Perse, et le roi fatal, Phul-Bélézys, Sur l’Inde monstrueuse et triste était assis; Quand Cyrus les lia tous quatre à son quadrige, L’Euphrate eut peur; Ninive, en voyant ce prodige, Disait: «Quel est ce char étrange et radieux Que traîne un formidable attelage de dieux?» Ainsi parlait le peuple, ainsi parlait l’armée; Tout s’est évanoui, puisque tout est fumée. LE SIXIÈME SPHINX. Cambyse ne fait plus un mouvement; il dort; Il dort sans même voir qu’il pourrit; il est mort. Tant que vivent les rois la foule est à plat ventre; On les contemple, on trouve admirable leur antre; Mais sitôt qu’ils sont morts, ils deviennent hideux, Et n’ont plus que les vers pour ramper autour d’eux. Oh! de Troie à Memphis, et d’Ecbatane à Tarse, La grande catastrophe éternelle est éparse Avec Pyrrhus le grand, avec Psamméticus! Les rois vainqueurs sont morts plus que les rois vaincus, Car la mort rit, et fait, quand sur l’homme elle monte, Plus de nuit sur la gloire, hélas! que sur la honte. LE SEPTIÈME SPHINX. La tombe où l’on a mis Bélus croule au désert; Ruine, elle a perdu son mur de granit vert Et sa coupole, sœur du ciel, splendide et ronde; Le pâtre y vient choisir des pierres pour sa fronde; Celui qui, le soir, passe en ce lugubre champ Entend le bruit que fait le chacal en mâchant; L’ombre en ce lieu s’amasse et la nuit est là toute; Le voyageur, tâtant de son bâton la voûte, Crie en vain:—Est-ce ici qu’était le dieu Bélus? Le sépulcre est si vieux qu’il ne s’en souvient plus. LE HUITIÈME SPHINX. Aménophis, Éphrée et Cherbron sont funèbres; Rhamsès est devenu tout noir dans les ténèbres; Les satrapes s’en vont dans l’ombre, ils s’en vont tous. L’ombre n’a pas besoin de clefs ni de verrous, L’ombre est forte. La mort est la grande geôlière; Elle manie un dieu d’une main familière, Et l’enferme; les rois sont ses noirs prisonniers; Elle tient les premiers, elle tient les derniers; Dans une gaîne étroite elle a roidi leurs membres; Elle les a couchés dans de lugubres chambres Entre des murs bâtis de cailloux et de chaux; Et, pour qu’ils restent seuls dans ces blêmes cachots, Méditant sur leur sceptre et sur leur aventure, Elle a pris de la terre et bouché l’ouverture. LE NEUVIÈME SPHINX. Passants, quelqu’un veut-il voir Cléopâtre au lit? Venez; l’alcôve est morne, une brume l’emplit; Cléopâtre est couchée à jamais. Cette femme Fut l’éblouissement de l’Asie et la flamme Que tout le genre humain avait dans le regard; Quand elle disparut, le monde fut hagard; Ses dents étaient de perle et sa bouche était d’ambre; Les rois mouraient d’amour en entrant dans sa chambre; Pour elle Ephractæus soumit l’Atlas, Sapor Vint d’Osymandias saisir le cercle d’or, Mamylos conquit Suze et Tentyris détruite Et Palmyre, et pour elle Antoine prit la fuite; Entre elle et l’univers qui s’offraient à la fois Il hésita, lâchant le monde dans son choix; Cléopâtre égalait les Junons éternelles; Une chaîne sortait de ses vagues prunelles; O tremblant cœur humain, si jamais tu vibras, C’est dans l’étreinte altière et douce de ses bras; Son nom seul enivrait, Strophus n’osait l’écrire; La terre s’éclairait de son divin sourire, A force de lumière et d’amour, effrayant; Son corps semblait mêlé d’azur; en la voyant, Vénus, le soir, rentrait jalouse sous la nue; Cléopâtre embaumait l’Égypte; toute nue, Elle brûlait les yeux ainsi que le soleil; Les roses enviaient l’ongle de son orteil; O vivants, allez voir sa tombe souveraine; Fière, elle était déesse et daignait être reine; L’amour prenait pour arc sa lèvre aux coins moqueurs; Sa beauté rendait fous les fronts, les sens, les cœurs, Et plus que les lions rugissants était forte; Mais bouchez-vous le nez si vous passez la porte. LE DIXIÈME SPHINX. Que fait Sennachérib, roi plus grand que le sort? Le roi Sennachérib fait ceci qu’il est mort. Que fait Gad? Il est mort. Que fait Sardanapale? Il est mort. * Le sultan écoutait, morne et pâle. —Voilà de sombres voix, dit-il, et je ferai Dès demain jeter bas ce palais effaré Où le démon répond quand on s’adresse aux anges.— Il menaça du poing les sphinx aux yeux étranges. * Et son regard tomba sur sa coupe où brillait Le vin semé de sauge et de feuilles d’œillet. —Ah! toi, tu sais calmer ma tête fatiguée; Viens, ma coupe, dit-il. Ris, parle-moi, sois gaie. Chasse de mon esprit ces nuages hideux. Moi, le pouvoir, et toi, le vin, causons tous deux. La coupe étincelante, embaumée et fleurie, Lui dit: —Phur, roi soleil, avait Alexandrie; Il levait au-dessus de la mer son cimier; Il tirait de son peuple orageux, le premier D’Afrique après Carthage et du monde après Rome, Des soldats plus nombreux que les rêves que l’homme Voit dans la transparence obscure du sommeil; Mais à quoi bon avoir été l’homme soleil? Puisqu’on est le néant, que sert d’être le maître? Que sert d’être calife ou mage? A quoi bon être Un de ces pharaons, ébauches des sultans, Qui, dans la profondeur ténébreuse des temps, Jettent la lueur vague et sombre de leurs mitres? A quoi bon être Arsès, Darius, Armamithres, Cyaxare, Séthos, Dardanus, Dercylas, Xercès, Nabonassar, Asar-Addon, hélas! On a des légions qu’à la guerre on exerce; On est Antiochus, Chosroès, Artaxerce, Sésostris, Annibal, Astyage, Sylla, Achille, Omar, César, on meurt, sachez cela. Ils étaient dans le bruit, ils sont dans le silence. Vivants, quand le trépas sur un de vous s’élance, Tout homme, quel qu’il soit, meurt tremblant; mais le roi Du haut de plus d’orgueil tombe dans plus d’effroi; Cet esprit plus noir trouve un juge plus farouche; Pendant que l’âme fuit, le cadavre se couche, Et se sent sous la terre opprimer et chercher Par la griffe de l’arbre et le poids du rocher; L’orfraie à son côté se tapit défiante. Qu’est-ce qu’un sultan mort? Les taupes font leur fiente Dans de la cendre à qui l’empire fut donné, Et dans des ossements qui jadis ont régné; Et les tombeaux des rois sont des trous à panthère. Zim, furieux, brisa la coupe contre terre. * Pour éclairer la salle, on avait apporté Au centre de la table un flambeau d’or sculpté A Sumatra, pays des orfévres célèbres; Cette lampe splendide étoilait les ténèbres. Zim lui parla: —Voilà de la lumière au moins! Les sphinx sont de la nuit les funèbres témoins; La coupe, étant toujours ivre, est à peu près folle; Mais toi, flambeau, tu vis dans ta claire auréole, Tu jettes aux banquets un regard souriant; O lampe, où tu parais tu fais un orient; Quand tu parles, ta voix doit être un chant d’aurore; Dis-moi quelque chanson divine que j’ignore, Parle-moi, ravis-moi, lampe du paradis! Que la coupe et les sphinx monstrueux soient maudits; Car les sphinx ont l’œil faux, la coupe a le vin traître. Et la lampe parla sur cet ordre du maître: —Après avoir eu Tyr, Babylone, Ilion, Et pris Delphe à Thésée et l’Athos au lion, Conquis Thèbe, et soumis le Gange tributaire, Ninus le fratricide est perdu sous la terre; Il est muré, selon le rite assyrien, Dans un trou formidable où l’on ne voit plus rien. Où? qui le sait? les puits sont noirs, la terre est creuse. L’homme est devenu spectre. A travers l’ombre affreuse, Si le regard de ceux qui sont vivants pouvait Percer jusqu’au lit triste au lugubre chevet Où gît ce roi, jadis éclair dans la tempête, On verrait, à côté de ce qui fut sa tête, Un vase de grès rouge, un doigt de marbre blanc; Adam le trouverait à Caïn ressemblant. La vipère frémit quand elle s’aventure Jusqu’à cette effrayante et sombre pourriture. Il est gisant; il dort; peut-être qu’il attend. Par moments, la Mort vient dans sa tombe, apportant Une cruche et du pain qu’elle dépose à terre; Elle pousse du pied le dormeur solitaire, Et lui dit:—Me voici, Ninus. Réveille-toi. Je t’apporte à manger. Tu dois avoir faim, roi. Prends.—Je n’ai plus de mains, répond le roi farouche. —Allons, mange. Et Ninus dit:—Je n’ai plus de bouche. Et la Mort, lui montrant le pain, dit:—Fils des dieux, Vois ce pain. Et Ninus répond:—Je n’ai plus d’yeux.— * Zim se dressa terrible, et, sur les dalles sombres Que le festin couvrait de ses joyeux décombres, Jeta la lampe d’or sculptée à Sumatra. La lampe s’éteignit. Alors la Nuit entra; Et Zim se trouva seul avec elle; la salle, Comme en une fumée obscure et colossale, S’effaça; Zim tremblait, sans gardes, sans soutiens: La Nuit lui prit la main dans l’ombre, et lui dit: Viens.
1453
Les turcs, devant Constantinople, Virent un géant chevalier, A l’écu d’or et de sinople, Suivi d’un lion familier. Mahomet deux, sous les murailles, Lui cria: Qu’es-tu? Le géant Dit: «—Je m’appelle Funérailles. Et toi, tu t’appelles Néant. «Mon nom sous le soleil est France. Je reviendrai dans la clarté, J’apporterai la délivrance, J’amènerai la liberté. «Mon armure est dorée et verte Comme la mer sous le ciel bleu; Derrière moi l’ombre est ouverte; Le lion qui me suit, c’est Dieu.»
SULTAN MOURAD
I Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un homme Glorieux, plus qu’aucun des Tibères de Rome; Dans son sérail veillaient les lions accroupis, Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis; On y voyait blanchir des os entre les dalles; Un long fleuve de sang de dessous ses sandales Sortait, et s’épandait sur la terre, inondant L’orient, et fumant dans l’ombre à l’occident; Il fit un tel carnage avec son cimeterre Que son cheval semblait au monde une panthère; Sous lui Smyrne et Tunis, qui regretta ses beys, Furent comme des corps qui pendent aux gibets; Il fut sublime; il prit, mêlant la force aux ruses, Le Caucase aux kirghis et le Liban aux druses; Il fit, après l’assaut, pendre les magistrats D’Éphèse, et rouer vifs les prêtres de Patras; Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes, Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentes Du temple de Thésée encor pleines de clous; Grâce à lui, l’on voyait dans Athènes des loups, Et la ronce couvrait de sa verte tunique Tous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique, Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymothicos, Où l’on n’entendait plus parler que les échos; Mourad fut saint; il fit étrangler ses huit frères; Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mères Et s’enfuyaient, avant de les faire mourir, Tout autour de la chambre il les laissa courir; Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes, Passait, le cangiar à la main, et les têtes S’envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux; Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos, Comme on cueille un fruit mûr tuait une province; Il anéantissait le peuple avec le prince, Les temples et les dieux, les rois et les donjons; L’eau n’a pas plus d’essaims d’insectes dans ses joncs Qu’il n’avait de rois morts et de spectres épiques Volant autour de lui dans les forêts de piques; Mourad, fils étoilé de sultans triomphants, Ouvrit, l’un après l’autre et vivants, douze enfants Pour trouver dans leur ventre une pomme volée; Mourad fut magnanime; il détruisit Élée, Mégare et Famagouste avec l’aide d’Allah; Il effaça de terre Agrigente; il brûla Fiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches; Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard; Mourad fut sage et fort; son père mourut tard, Mourad l’aida; ce père avait laissé vingt femmes, Filles d’Europe ayant dans leurs regards des âmes, Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair; Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer Dans des sacs convulsifs que la houle profonde Emporta, se tordant confusément sous l’onde; Mourad les fit noyer toutes; ce fut sa loi; Et quand quelque santon lui demandait pourquoi, Il donnait pour raison: «C’est qu’elles étaient grosses.» D’Aden et d’Erzeroum il fit de larges fosses, Un charnier de Modon vaincue, et trois amas De cadavres d’Alep, de Brousse et de Damas; Un jour, tirant de l’arc, il prit son fils pour cible, Et le tua; Mourad sultan fut invincible; Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth, Refuse de payer au sultan son tribut, Prend l’ambassade turque et la fait périr toute Sur trente pals, plantés aux deux bords d’une route; Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers, Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers, Puis, autour de l’immense et noir champ de bataille, Bâtit un large mur tout en pierre de taille, Et fait dans les créneaux, pleins d’affreux cris plaintifs, Maçonner et murer les vingt mille captifs, Laissant des trous par où l’on voit leurs yeux dans l’ombre, Et part, après avoir écrit sur leur mur sombre: «Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux.» Mourad était croyant, Mourad était pieux; Il brûla cent couvents de chrétiens en Eubée, Où par hasard sa foudre était un jour tombée; Mourad fut quarante ans l’éclatant meurtrier Sabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier; Il eut le Rhamséïon et le Généralife; Il fut le padischah, l’empereur, le calife, Et les prêtres disaient: «Allah! Mourad est grand.» II Législateur horrible et pire conquérant, N’ayant autour de lui que des troupeaux infâmes, De la foule, de l’homme en poussière, des âmes D’où des langues sortaient pour lui lécher les pieds, Loué pour ses forfaits toujours inexpiés, Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies, Il vivait dans l’encens, dans l’orgueil, dans les joies, Avec l’immense ennui du méchant adoré. Il était le faucheur, la terre était le pré. III Un jour, comme il passait à pied dans une rue A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue, A l’heure où les maisons, les arbres et les blés Jettent sur les chemins de soleil accablés Leur frange d’ombre au bord d’un tapis de lumière, Il vit, à quelques pas du seuil d’une chaumière, Gisant à terre, un porc fétide qu’un boucher Venait de saigner vif avant de l’écorcher; Cette bête râlait devant cette masure; Son cou s’ouvrait, béant d’une affreuse blessure; Le soleil de midi brûlait l’agonisant; Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang Faisait un lac fumant à la porte du bouge, Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge; Comme s’ils accouraient à l’appel du soleil, Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil; Comme autour de leur nid voltigent les colombes, Ils allaient et venaient, parasites des tombes, Les pattes dans le sang, l’aile dans le rayon; Car la mort, l’agonie et la corruption Sont ici-bas le seul mystérieux désastre Où la mouche travaille en même temps que l’astre; Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré Au féroce soleil, des mouches dévoré; On voyait tressaillir l’effroyable coupure; Tous les passants fuyaient loin de la bête impure; Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux? Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux; L’un torturé, mourant, maudit, infect, immonde; L’autre, empereur, puissant, vainqueur, maître du monde, Triomphant aussi haut que l’homme peut monter, Comme si le destin eût voulu confronter Les deux extrémités sinistres des ténèbres. Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres, Râlait, triste, épuisé, morne; et le padischah De cet être difforme et sanglant s’approcha, Comme on s’arrête au bord d’un gouffre qui se creuse; Mourad pencha son front vers la bête lépreuse, Puis la poussa du pied dans l’ombre du chemin, Et, de ce même geste énorme et surhumain Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches. Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches, Regarda d’un regard ineffable, un moment, L’homme qui l’assistait dans son accablement; Puis son œil se perdit dans l’immense mystère; Il expira. IV Le jour où ceci sur la terre S’accomplissait, voici ce que voyait le ciel: C’était dans l’endroit calme, apaisé, solennel, Où luit l’astre idéal sous l’idéal nuage, Au delà de la vie, et de l’heure, et de l’âge, Hors de ce qu’on appelle espace, et des contours Des songes qu’ici-bas nous nommons nuits et jours; Lieu d’évidence où l’âme enfin peut voir les causes, Où, voyant le revers inattendu des choses, On comprend, et l’on dit: C’est bien!—l’autre côté De la chimère sombre étant la vérité; Lieu blanc, chaste, où le mal s’évanouit et sombre. L’étoile en cet azur semble une goutte d’ombre. Ce qui rayonne là, ce n’est pas un vain jour Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour, Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première, Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière; C’est un grand jour divin, regardé dans les cieux Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux; Jour pur, expliquant tout, quoiqu’il soit le problème; Jour qui terrifierait s’il n’était l’espoir même; De toute l’étendue éclairant l’épaisseur, Foudre par l’épouvante, aube par la douceur. Là, toutes les beautés tonnent épanouies; Là, frissonnent en paix les lueurs inouïes; Là, les ressuscités ouvrent leur œil béni Au resplendissement de l’éclair infini; Là, les vastes rayons passent comme des ondes. C’était sur le sommet du Sinaï des mondes; C’était là. Le nuage auguste, par moments, Se fendait, et jetait des éblouissements. Toute la profondeur entourait cette cime. On distinguait, avec un tremblement sublime, Quelqu’un d’inexprimable au fond de la clarté. Et tout frémissait, tout, l’aube et l’obscurité, Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes, Devant un vague front couvert de diadèmes. Dieu méditait. Celui qui crée et qui sourit, Celui qu’en bégayant nous appelons Esprit, Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse, Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse, Fuir les siècles ainsi que des mouches d’été. Car il est éternel avec tranquillité. Et dans l’ombre hurlait tout un gouffre, la terre. En bas, sous une brume épaisse, cette sphère Rampait, monde lugubre où les pâles humains Passaient et s’écroulaient et se tordaient les mains. On apercevait l’Inde et le Nil, des mêlées D’exterminations et de villes brûlées, Et des champs ravagés et des clairons soufflant, Et l’Europe livide ayant un glaive au flanc; Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire; Cinq frères tout sanglants; l’oncle, le fils, le père; Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris; Des têtes voletant, mornes chauves-souris, Autour d’un sabre nu, fécond en funérailles; Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles; Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons D’êtres sciés en deux rampaient dans les tisons; Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles, L’océan, échouait dans les nuages pâles D’affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants; Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants, D’yeux en pleurs, d’ossements, de larves, de décombres, Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant Au loin, d’un continent à l’autre continent, Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies, Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies: —C’est Mourad! c’est Mourad! justice, ô Dieu vivant! A ce cri, qu’apportait de toutes parts le vent, Les tonnerres jetaient des grondements étranges, Des flamboiements passaient sur les faces des anges, Les grilles de l’enfer s’empourpraient, le courroux En faisait remuer d’eux-mêmes les verrous, Et l’on voyait sortir de l’abîme insondable Une sinistre main qui s’ouvrait formidable; «Justice!» répétait l’ombre, et le châtiment Au fond de l’infini se dressait lentement. Soudain, du plus profond des nuits, sur la nuée, Une bête difforme, affreuse, exténuée, Un être abject et sombre, un pourceau, s’éleva, Ouvrant un œil sanglant qui cherchait Jéhovah; La nuée apporta le porc dans la lumière, A l’endroit même où luit l’unique sanctuaire, Le saint des saints, jamais décru, jamais accru; Et le porc murmura:—Grâce! il m’a secouru. Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent. Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent Les volontés de l’Être effrayant qui construit Dans les ténèbres l’aube et dans le jour la nuit, On vit, dans le brouillard où rien n’a plus de forme, Vaguement apparaître une balance énorme; Cette balance vint d’elle-même, à travers Tous les enfers béants, tous les cieux entr’ouverts, Se placer sous la foule immense des victimes; Au-dessus du silence horrible des abîmes, Sous l’œil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand, Terrible, elle oscillait, et portait, s’éclairant D’un jour mystérieux plus profond que le nôtre, Dans un plateau le monde et le pourceau dans l’autre. Du côté du pourceau la balance pencha. V Mourad, le haut calife et l’altier padischah, En sortant de la rue où les gens de la ville L’avaient pu voir toucher à cette bête vile, Fut le soir même pris d’une fièvre, et mourut. Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut, Couvert d’orfévrerie, auguste, et dont l’entrée Semble l’intérieur d’une bête éventrée Qui serait tout en or et tout en diamants, Ce monument, superbe entre les monuments, Qui hérisse, au-dessus d’un mur de briques sèches, Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches, Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd’hui, Reçut le sultan mort et se ferma sur lui. Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre, Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière; Sans qu’on pût distinguer l’astre ni le flambeau, Un éblouissement remplissait son tombeau; Une aube s’y levait, prodigieuse et douce; Et sa prunelle éteinte eut l’étrange secousse D’une porte de jour qui s’ouvre dans la nuit. Il aperçut l’échelle immense qui conduit Les actions de l’homme à l’œil qui voit les âmes; Et les clartés étaient des roses et des flammes; Et Mourad entendit une voix qui disait: —Mourad, neveu d’Achmet et fils de Bajazet, Tu semblais à jamais perdu; ton âme infime N’était plus qu’un ulcère et ton destin un crime; Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea; Déjà Satan était visible en toi; déjà Sans t’en douter, promis aux tourbillons funèbres Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres, Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit; De ton pas sépulcral l’enfer guettait le bruit; Autour de toi montait, par ton crime attirée, L’obscurité du gouffre ainsi qu’une marée; Tu penchais sur l’abîme où l’homme est châtié; Mais tu viens d’avoir, monstre, un éclair de pitié; Une lueur suprême et désintéressée A, comme à ton insu, traversé ta pensée, Et je t’ai fait mourir dans ton bon mouvement; Il suffit, pour sauver même l’homme inclément, Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres, Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres; Un seul instant d’amour rouvre l’éden fermé; Un pourceau secouru pèse un monde opprimé; Viens! le ciel s’offre, avec ses étoiles sans nombre, En frémissant de joie, à l’évadé de l’ombre! Viens! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux. Entre, transfiguré; tes crimes ténébreux, O roi, derrière toi s’effacent dans les gloires; Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires.
LE BEY OUTRAGÉ
Le vieux bey de la régence Murmure en baissant le front: Demain s’appelle vengeance Quand hier s’appelle affront. Lui qui creusa tant de fosses Que, lorsqu’il passe, inclément, Le ventre des femmes grosses Tressaille lugubrement, Il tient nu son cimeterre; Pâle, il bâille par instants; Puis il regarde la terre Comme s’il disait: Attends. Il rêve. On sent qu’il résiste Comme le pin des forêts, Et qu’il sera d’abord triste Pour être terrible après. Ses regards sont insondables; Son glaive dans ses yeux luit; Ses paupières formidables, Où passe un éclair de nuit, Laissent, sans qu’il les essuie, Tomber sur son yatagan Ces larges gouttes de pluie Qui précèdent l’ouragan.
LA CHANSON DES DOREURS DE PROUES
Nous sommes les doreurs de proues. Les vents, tournant comme des roues, Sur la verte rondeur des eaux Mêlent les lueurs et les ombres, Et dans les plis des vagues sombres Traînent les obliques vaisseaux. La bourrasque décrit des courbes, Les vents sont tortueux et fourbes, L’archer noir souffle dans son cor, Ces bruits s’ajoutent aux vertiges, Et c’est nous qui dans ces prodiges Faisons rôder des spectres d’or, Car c’est un spectre que la proue. Le flot l’étreint, l’air la secoue; Fière, elle sort de nos bazars Pour servir aux éclairs de cible, Et pour être un regard terrible Parmi les sinistres hasards. Roi, prends le frais sous les platanes; Sultan, sois jaloux des sultanes, Et tiens sous des voiles caché L’essaim des femmes inconnues Qu’hier on vendait toutes nues A la criée en plein marché; Qu’importe au vent! qu’importe à l’onde! Une femme est noire, une est blonde, L’autre est d’Alep ou d’Ispahan; Toutes tremblent devant ta face; Et que veut-on que cela fasse Au mystérieux océan? Vous avez chacun votre fête; Sois le prince, il est la tempête; Lui l’éclair, toi l’yatagan, Vous avez chacun votre glaive; Sous le sultan le peuple rêve, Le flot songe sous l’ouragan. Nous travaillons pour l’un et l’autre. Cette double tâche est la nôtre, Et nous chantons! O sombre émir, Tes yeux d’acier, ton cœur de marbre, N’empêchent pas le soir dans l’arbre Les petits oiseaux de dormir; Car la nature est éternelle Et tranquille, et Dieu sous son aile Abrite les vivants pensifs. Nous chantons dans l’ombre sereine Des chansons où se mêle à peine La vision des noirs récifs. Nous laissons aux maîtres les palmes Et les lauriers; nous sommes calmes Tant qu’ils n’ont pas pris dans leur main Les étoiles diminuées, Tant que la fuite des nuées Ne dépend pas d’un souffle humain. L’été luit, les fleurs sont écloses, Les seins blancs ont des pointes roses, On chasse, on rit, les ouvriers Chantent, et les moines s’ennuient; Les vagues biches qui s’enfuient Font tressaillir les lévriers. Oh! s’il fallait que tu t’emplisses, Sultan, de toutes les délices Qui t’environnent, tu mourrais. Vis et règne,—la vie est douce. Le chevreuil couché sur la mousse Fait des songes dans les forêts; Monter ne sert qu’à redescendre; Tout est flamme, puis tout est cendre; La tombe dit à l’homme: vois! Le temps change, les oiseaux muent, Et les vastes eaux se remuent, Et l’on entend passer des voix; L’air est chaud, les femmes se baignent; Les fleurs entre elles se dédaignent; Tout est joyeux, tout est charmant; Des blancheurs dans l’eau se reflètent; Les roses des bois se complètent Par les astres du firmament. Ta galère que nous dorâmes A soixante paires de rames Qui de Lépante à Moganez Domptent le vent et la marée, Et dont chacune est manœuvrée Par quatre forçats enchaînés.