XV LES CHEVALIERS ERRANTS
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La terre a vu jadis errer des paladins; Ils flamboyaient ainsi que des éclairs soudains, Puis s’évanouissaient, laissant sur les visages La crainte, et la lueur de leurs brusques passages; Ils étaient, dans des temps d’oppression, de deuil, De honte, où l’infamie étalait son orgueil, Les spectres de l’honneur, du droit, de la justice; Ils foudroyaient le crime, ils souffletaient le vice; On voyait le vol fuir, l’imposture hésiter, Blêmir la trahison, et se déconcerter Toute puissance injuste, inhumaine, usurpée, Devant ces magistrats sinistres de l’épée. Malheur à qui faisait le mal! Un de ces bras Sortait de l’ombre avec ce cri: Tu périras! Contre le genre humain et devant la nature, De l’équité suprême ils tentaient l’aventure; Prêts à toute besogne, à toute heure, en tout lieu, Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu. Ils erraient dans la nuit ainsi que des lumières. Leur seigneurie était tutrice des chaumières; Ils étaient justes, bons, lugubres, ténébreux; Quoique gardé par eux, quoique vengé par eux, Le peuple en leur présence avait l’inquiétude De la foule devant la pâle solitude; Car on a peur de ceux qui marchent en songeant, Pendant que l’aquilon, du haut des cieux plongeant, Rugit, et que la pluie épand à flots son urne Sur leur tête entrevue au fond du bois nocturne. Ils passaient effrayants, muets, masqués de fer. Quelques-uns ressemblaient à des larves d’enfer; Leurs cimiers se dressaient difformes sur leurs heaumes; On ne savait jamais d’où sortaient ces fantômes; On disait: Qui sont-ils? d’où viennent-ils? Ils sont Ceux qui punissent, ceux qui jugent, ceux qui vont.— Tragiques, ils avaient l’attitude du rêve. O les noirs chevaucheurs! ô les marcheurs sans trêve! Partout où reluisait l’acier de leur corset, Partout où l’un d’eux, calme et grave, apparaissait Posant sa lance au coin ténébreux de la salle, Partout où surgissait leur ombre colossale, On sentait la terreur des pays inconnus; Celui-ci vient du Rhin; celui-là du Cydnus; Derrière eux cheminait la Mort, squelette chauve; Il semblait qu’aux naseaux de leur cavale fauve On entendît la mer ou la forêt gronder; Et c’est aux quatre vents qu’il fallait demander Si ce passant était roi d’Albe ou de Bretagne; S’il sortait de la plaine ou bien de la montagne; S’il avait triomphé du maure, ou du chenil Des peuples monstrueux qui hurlent près du Nil; Quelle ville son bras avait prise ou sauvée; De quel monstre il avait écrasé la couvée. Les noms de quelques-uns jusqu’à nous sont venus; Ils s’appelaient Bernard, Lahire, Eviradnus; Ils avaient vu l’Afrique; ils éveillaient l’idée D’on ne sait quelle guerre effroyable en Judée; Rois dans l’Inde, ils étaient en Europe barons; Et les aigles, les cris des combats, les clairons, Les batailles, les rois, les dieux, les épopées, Tourbillonnaient dans l’ombre au vent de leurs épées; Qui les voyait passer à l’angle de son mur Pensait à ces cités d’or, de brume et d’azur Qui font l’effet d’un songe à la foule effarée, Tyr, Héliopolis, Solyme, Césarée. Ils surgissaient du sud ou du septentrion, Portant sur leur écu l’hydre ou l’alérion, Couverts des noirs oiseaux du taillis héraldique, Marchant seuls au sentier que le devoir indique, Ajoutant au bruit sourd de leur pas solennel La vague obscurité d’un voyage éternel; Ayant franchi les flots, les monts, les bois horribles, Ils venaient de si loin, qu’ils en étaient terribles; Et ces grands chevaliers mêlaient à leurs blasons Toute l’immensité des sombres horizons.
LE PETIT ROI DE GALICE
I LE RAVIN D’ERNULA
Ils sont là tous les dix, les infants d’Asturie. La même affaire unit dans la même prairie Les cinq de Santillane aux cinq d’Oviedo. C’est midi; les mulets, très las, ont besoin d’eau, L’âne a soif, le cheval souffle et baisse un œil terne Et la troupe a fait halte auprès d’une citerne; Tout à l’heure on ira plus loin, bannière au vent; Ils atteindront le fond de l’Asturie avant Que la nuit ait couvert la sierra de ses ombres; Ils suivent le chemin qu’à travers ces monts sombres Un torrent, maintenant à sec, jadis creusa, Comme s’il voulait joindre Espos à Tolosa; Un prêtre est avec eux qui lit son bréviaire. Entre eux et Compostelle ils ont mis la rivière. Ils sont près d’Ernula, bois où le pin verdit, Où Pélage est si grand, que le chevrier dit: «Les arabes faisaient la nuit sur la patrie. Combien sont-ils? criaient les peuples d’Asturie. Pélage en sa main prit la forêt d’Ernula, Alluma cette torche, et, tant qu’elle brûla, Il put voir et compter, du haut de la montagne, Les maures ténébreux jusqu’au fond de l’Espagne.»
II LEURS ALTESSES
L’endroit est désolé, les gens sont triomphants. C’est un groupe tragique et fier que ces infants, Précédés d’un clairon qu’à distance accompagne Une bande des gueux les plus noirs de l’Espagne; Sur le front des soldats, férocement vêtus, La montera de fer courbe ses crocs pointus, Et Mauregat n’a point d’estafiers plus sauvages, Et le forban Dragut n’a pas sur les rivages Écumé de forçats pires, et Gaïffer N’a pas, dans le troupeau qui le suit, plus d’enfer; Les casques sont d’acier et les cœurs sont de bronze; Quant aux infants, ce sont dix noms sanglants; Alonze, Don Santos Pacheco le Hardi, Froïla, Qui, si l’on veut Satan, peut dire: Me voilà! Ponce, qui tient la mer d’Irun à Biscarosse, Rostabat le Géant, Materne le Féroce, Blas, Ramon, Jorge, et Ruy le Subtil, leur aîné, Blond, le moins violent et le plus acharné. Le mont, complice et noir, s’ouvre en gorges désertes. Ils sont frères; c’est bien; sont-ils amis? non, certes. Ces Caïns pour lien ont la perte d’autrui. Blas, du reste, est l’ami de Materne, et don Ruy De Ramon, comme Atrée est l’ami de Thyeste.
III NUÑO
Les chefs parlent entre eux, les soldats font la sieste. Les chevaux sont parqués à part, et sont gardés Par dix hommes, riant, causant, jouant aux dés, Qui sont dix intendants, ayant titres de maîtres, Armés d’épieux, avec des poignards à leurs guêtres. Le sentier a l’air traître et l’arbre a l’air méchant; Et la chèvre qui broute au flanc du mont penchant, Entre les grès lépreux trouve à peine une câpre, Tant la ravine est fauve et tant la roche est âpre: De distance en distance, on voit des puits bourbeux Où finit le sillon des chariots à bœufs; Hors un peu d’herbe autour des puits, tout est aride; Tout du grand midi sombre a l’implacable ride; Les arbres sont gercés, les granits sont fendus; L’air rare et brûlant manque aux oiseaux éperdus. On distingue des tours sur l’épine dorsale D’un mont lointain qui semble une ourse colossale. Quand, où Dieu met le roc, l’homme bâtit le fort, Quand à la solitude il ajoute la mort, Quand de l’inaccessible il fait l’inexpugnable, C’est triste. Dans des plis d’ocre rouge et de sable, Les hauts sentiers des cols, vagues linéaments, S’arrêtent court, brusqués par les escarpements Vers le nord, le troupeau des nuages qui passe, Poursuivi par le vent, chien hurlant de l’espace, S’enfuit, à tous les pics laissant de sa toison. Le Corcova remplit le fond de l’horizon. On entend dans les pins que l’âge use et mutile Lutter le rocher hydre et le torrent reptile; Près du petit pré vert pour la halte choisi, Un précipice obscur, sans pitié, sans merci, Aveugle, ouvre son flanc, plein d’une pâle brume Où l’Ybaïchalval, épouvantable, écume. De vrais brigands n’auraient pas mieux trouvé l’endroit. Le col de la vallée est tortueux, étroit, Rude, et si hérissé de broussaille et d’ortie, Qu’un seul homme en pourrait défendre la sortie. De quoi sont-ils joyeux? D’un exploit. Cette nuit, Se glissant dans la ville avec leurs gens, sans bruit, Avant l’heure où commence à poindre l’aube grise, Ils ont dans Compostelle enlevé par surprise Le pauvre petit roi de Galice, Nuño. Les loups sont là, pesant dans leur griffe l’agneau. En cercle près du puits, dans le champ d’herbe verte, Cette collection de monstres se concerte. Le jeune roi captif a quinze ans; ses voleurs Sont ses oncles; de là son effroi; pas de pleurs, Il se tait; il comprend le but qui les rassemble; Il bâille, et par moments ferme les yeux, et tremble. Son front triste est meurtri d’un coup de gantelet. En partant, on l’avait lié sur un mulet; Grave et sombre, il a dit: Cette corde me blesse. On l’a fait délier, dédaignant sa faiblesse; Mais ses oncles hagards fixent leurs yeux sur lui. L’orphelin sent le vide horrible et sans appui. A sa mort, espérant dompter les vents contraires, Le feu roi don Garci fit venir ses dix frères, Supplia leur honneur, leur sang, leur cœur, leur foi, Et leur recommanda ce faible enfant, leur roi. On discute, en baissant la voix avec mystère, Trois avis: le cloîtrer au prochain monastère, L’aller vendre à Juzaph, prince des sarrasins, Le jeter simplement dans un des puits voisins.
IV LA CONVERSATION DES INFANTS
—La vie est un affront alors qu’on nous la laisse, Dit Pacheco; qu’il vive et meure de vieillesse! Tué, c’était le roi; vivant, c’est un bâtard. Qu’il vive! au couvent! —Mais s’il reparaît plus tard? Dit Jorge. —Oui, s’il revient? dit Materno l’Hyène. —S’il revient? disent Ponce et Ramon. —Qu’il revienne Réplique Pacheco. Frères, si maintenant Nous le laissons vivant, nous le faisons manant. Je lui dirais: Choisis; la mort, ou bien le cloître. Si, pouvant disparaître, il aime mieux décroître, Je vous l’enferme au fond d’un moûtier vermoulu, Et je lui dis: C’est bon; c’est toi qui l’as voulu. Un roi qu’on avilit tombe; on le destitue, Bien quand on le méprise et mal quand on le tue. Nuño mort, c’est un spectre; il reviendrait. Mais, bah! Ayant plié le jour où mon bras le courba, Mais s’étant laissé tondre, ayant eu la paresse De vivre, que m’importe après qu’il reparaisse? Je dirais:—Le feu roi hantait les filles; bien; A-t-il eu quelque part ce fils? Je n’en sais rien; Mais depuis quand, bâtard et lâche, est-on des nôtres? Toute la différence entre un rustre et nous autres, C’est que, si l’affront vient à notre choix s’offrir, Le rustre voudra vivre et le prince mourir; Or, ce drôle a vécu.—Les manants ont envie De devenir caducs, et tiennent à la vie; Ils sont bourgeois, marchands, bâtards, vont aux sermons, Et meurent vieux; mais nous, les princes, nous aimons Une jeunesse courte et gaie à fin sanglante; Nous sommes les guerriers; nous trouvons la mort lente, Et nous lui crions: viens! et nous accélérons Son pas lugubre avec le bruit de nos clairons. Le peuple nous connaît, et le sait bien; il chasse Quiconque prouve mal sa couronne et sa race, Quiconque porte mal sa peau de roi. Jamais Un roi n’est ressorti d’un cloître; et je promets De donner aux bouviers qui sont dans la prairie Tous mes états d’Algarve et tous ceux d’Asturie, Si quelqu’un, n’importe où, dans les pays de mer Ou de terre, en Espagne, en France, dans l’enfer, Me montre un capuchon d’où sort une couronne. Le froc est un linceul que la nuit environne; Après que vous avez blêmi dans un couvent, On ne veut plus de vous; un moine, est-ce un vivant? On ne vous trouve plus la mine assez féroce. —Moine, reprends ta robe! Abbé, reprends ta crosse! Va-t’en!—Voilà le cri qu’on vous jette. Laissons Vivre l’enfant. Don Ruy, le chef des trahisons, Froid, se parle à lui-même et dit: —Cette mesure Aurait ceci de bon qu’elle serait très sûre. —Laquelle? dit Ramon. Mais Ruy, sans se hâter: —Je ne sais rien de mieux, dit-il, pour compléter Les choses de l’état et de la politique, Et les actes prudents qu’on fait et qu’on pratique Et qui ne doivent pas du vulgaire être sus, Qu’un puits profond, avec une pierre dessus. Cela se dit pendant que les gueux, pêle-mêle, Boivent l’ombre et le rêve à l’obscure mamelle Du sommeil ténébreux et muet, et pendant Que l’enfant songe, assis sous le soleil ardent. Le prêtre mange, avec les prières d’usage.
V LES SOLDATS CONTINUENT DE DORMIR ET LES INFANTS DE CAUSER
Une faute; on n’a point fait garder le passage. O don Ruy le Subtil, à quoi donc pensez-vous? Mais don Ruy répondrait:—J’ai la ronce et le houx, Et chaque pan de roche est une sentinelle; La fauve solitude est l’amie éternelle Des larrons, des voleurs et des hommes de nuit; Ce pays ténébreux comme un antre est construit, Et nous avons ici notre aire inabordable; C’est un vieux recéleur que ce mont formidable; Sinistre, il nous accepte, et, quoi que nous fassions, Il cache dans ses trous toutes nos actions; Et que pouvons-nous donc craindre dans ces provinces Étant bandits aux champs et dans les villes princes? Le débat sur le roi continue.—Il faudrait, Dit l’infant Ruy, trouver quelque couvent discret, Quelque in-pace bien calme où cet enfant vieillisse; Soit. Mais il vaudrait mieux abréger le supplice, Et s’en débarrasser dans l’Ybaïchalval. Prenez vite un parti, vite! Ensuite à cheval! Dépêchons. Et, voyant que l’infant don Materne Jette une pierre, et puis une autre, à la citerne, Et qu’il suit du regard les cercles qu’elles font, L’infant Ruy s’interrompt, dit:—Pas assez profond. J’ai regardé.—Puis, calme, il reprend: —Une affaire Perd sa première forme alors qu’on la diffère. Un point est décidé dès qu’il est éclairci. Nous sommes tous d’accord en bons frères ici, L’enfant nous gêne. Il faut que de la vie il sorte; Le cloître n’est qu’un seuil, la tombe est une porte. Choisissez. Mais que tout soit fait avant demain.
VI QUELQU’UN
Alerte! un cavalier passe dans le chemin. C’est l’heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes, La sieste finissant, se réveillent d’eux-mêmes. Le cavalier qui passe est habillé de fer; Il vient par le sentier du côté de la mer; Il entre dans le val, il franchit la chaussée; Calme, il approche. Il a la visière baissée; Il est seul; son cheval est blanc. Bon chevalier, Qu’est-ce que vous venez faire dans ce hallier? Bon passant, quel hasard funeste vous amène Parmi ces rois ayant de la figure humaine Tout ce que les démons peuvent en copier? Quelle abeille êtes-vous pour entrer au guêpier? Quel archange êtes-vous pour entrer dans l’abîme? Les princes, occupés de bien faire leur crime, Virent, hautains d’abord, sans trop se soucier, Passer cet inconnu sous son voile d’acier; Lui-même, il paraissait, traversant la clairière, Regarder vaguement leur bande aventurière; Comme si ses poumons trouvaient l’air étouffant, Il se hâtait; soudain il aperçut l’enfant; Alors il marcha droit vers eux, mit pied à terre, Et, grave, il dit: —Je sens une odeur de panthère, Comme si je passais dans les monts de Tunis; Je vous trouve en ce lieu trop d’hommes réunis; Fait-on le mal ici par hasard? Je soupçonne Volontiers les endroits où ne passe personne. Qu’est-ce que cet enfant? Et que faites-vous là? Un rire, si bruyant qu’un vautour s’envola, Fut du fier Pacheco la première réponse; Puis il cria: —Pardieu, mes frères! Jorge, Ponce, Ruy, Rostabat, Alonze, avez-vous entendu? Les arbres du ravin demandent un pendu; Qu’ils prennent patience, ils l’auront tout à l’heure; Je veux d’abord répondre à l’homme. Que je meure Si je lui cèle rien de ce qu’il veut savoir! Devant moi d’ordinaire, et dès que l’on croit voir Quelque chose qui semble aux manants mon panache, Vite, on clôt les volets des maisons, on se cache, On se bouche l’oreille et l’on ferme les yeux; Je suis content d’avoir enfin un curieux. Il ne sera pas dit que quelqu’un sur la terre, Princes, m’aura vu faire une chose et la taire, Et que, questionné, j’aurai balbutié. Le hardi qui fait peur, muet, ferait pitié. Ma main s’ouvre toujours, montrant ce qu’elle sème. J’étalerais mon âme à Dieu, vînt-il lui-même M’interroger du haut des cieux, moi, Pacheco, Ayant pour voix la foudre et l’enfer pour écho. Çà, qui que tu sois, homme, écoute, misérable, Nous choisirons après ton chêne ou ton érable, Selon qu’il peut te plaire, en ce bois d’Ernula, Pendre à ces branches-ci plutôt qu’à celles-là. Écoute. Ces seigneurs à mines téméraires, Et moi, le Pacheco, nous sommes les dix frères. Nous sommes les infants d’Asturie; et ceci, C’est Nuño, fils de feu notre frère Garci, Roi de Galice, ayant pour ville Compostelle; Nous, ses oncles, avons sur lui droit de tutelle; Nous l’allons verrouiller dans un couvent. Pourquoi? C’est qu’il est si petit, qu’il est à peine roi, Et que ce peuple-ci veut de fortes épées; Tant de haines autour du maître sont groupées Qu’il faut que le seigneur ait la barbe au menton; Donc, nous avons ôté du trône l’avorton, Et nous allons l’offrir au bon Dieu. Sur mon âme, Cela vous a la peau plus blanche qu’une femme! Mes frères, n’est-ce pas? c’est mou, c’est grelottant; On ignore s’il voit, on ne sait s’il entend; Un roi, ça! rien qu’à voir ce petit on s’ennuie. Moi, du moins, j’ai dans l’œil des flammes; et la pluie, Le soleil et le vent, ces farouches tanneurs, M’ont fait le cuir robuste et ferme, messeigneurs! Ah! pardieu, s’il est beau d’être prince, c’est rude; Avoir du combattant l’éternelle attitude, Vivre casqué, suer l’été, geler l’hiver, Être le ver affreux d’une larve de fer, Coucher dans le harnais, boire à la calebasse, Le soir être si las qu’on va la tête basse, Se tordre un linge aux pieds, les souliers vous manquant, Guerroyer tout le jour, la nuit garder le camp, Marcher à jeun, marcher vaincu, marcher malade, Sentir suinter le sang par quelque estafilade, Manger des oignons crus et dormir par hasard, Voilà. Vissez-moi donc le heaume et le brassard Sur ce fœtus, à qui bientôt on verra croître Par derrière une mitre et par devant un goître! A la bonne heure, moi! je suis le compagnon Des coups d’épée, et j’ai la colère pour nom, Et les poils de mon bras font peur aux bêtes fauves. Ce nain vivra tondu parmi les vieillards chauves; Il se pourrait aussi, pour le bien de l’état, Si l’on trouvait un puits très creux, qu’on l’y jetât; Moi, je l’aimerais mieux moine en quelque cachette, Servant la messe au prêtre avec une clochette. Pour nous, chacun de nous étant prince et géant, Nous gardons sceptre et lance, et rien n’est mieux séant Qu’aux enfants la chapelle et la bataille aux hommes. Il a précisément dix comtés, et nous sommes Dix princes; est-il rien de plus juste? A présent, N’est-ce pas, tu comprends cette affaire, passant? Elle est simple, et l’on peut n’en pas faire mystère, Et le jour ne va pas s’éclipser, et la terre Ne va pas refuser aux hommes le maïs, Parce que dix seigneurs partagent un pays, Et parce qu’un enfant rentre dans la poussière. Le chevalier leva lentement sa visière. —Je m’appelle Roland, pair de France, dit-il.
VII DON RUY LE SUBTIL
Alors l’aîné prudent, le chef, Ruy le Subtil, Sourit. —Sire Roland, ma pente naturelle Étant de ne chercher à personne querelle, Je vous salue, et dis: Soyez le bienvenu! Je vous fais remarquer que ce pays est nu, Rude, escarpé, désert, brutal, et que nous sommes Dix infants bien armés avec dix majordomes, Ayant derrière nous cent coquins fort méchants, Et que, s’il nous plaisait, nous pourrions dans ces champs Laisser de la charogne en pâture aux volées De corbeaux que le soir chasse dans les vallées. Vous êtes dans un vrai coupe-gorge; voyez, Pas un toit, pas un mur, des sentiers non frayés, Personne; aucun secours possible; et les cascades Couvrent le cri des gens tombés aux embuscades. On ne voyage guère en ce val effrayant. Les songe-creux, qui vont aux chimères bayant, Trouvent les âpretés de ces ravins fort belles; Mais ces chemins pierreux aux passants sont rebelles, Ces pics repoussent l’homme, ils ont des coins hagards Hantés par des vivants aimant peu les regards, Et, quand une vallée est à ce point rocheuse, Elle peut devenir aux curieux fâcheuse. Bon Roland, votre nom est venu jusqu’à nous. Nous sommes des seigneurs bienfaisants et très doux, Nous ne voudrions pas vous faire de la peine, Allez-vous-en. Parfois la montagne est malsaine. Retournez sur vos pas, ne soyez point trop lent, Retournez. —Décidez mon cheval, dit Roland; Car il a l’habitude étrange et ridicule De ne pas m’obéir quand je veux qu’il recule. Les infants un moment se parlèrent tout bas. Et Ruy dit à Roland: —Tant d’illustres combats Font luire votre gloire, ô grand soldat sincère, Que nous vous aimons mieux compagnon qu’adversaire. Seigneur, tout invincible et tout Roland qu’on est, Quand il faut, pied à pied, dans l’herbe et le genêt, Lutter seul, et, n’ayant que deux bras, tenir tête A cent vingt durs garçons, c’est une sombre fête; C’est un combat d’un sang généreux empourpré, Et qui pourrait finir, sur le sinistre pré, Par les os d’un héros réjouissant les aigles. Entendons-nous plutôt. Les états ont leurs règles; Et vous êtes tombé dans un arrangement De famille, inutile à conter longuement; Seigneur, Nuño n’est pas possible; je m’explique. L’enfantillage nuit à la chose publique; Mettre sur un tel front la couronne, l’effroi, La guerre, n’est-ce pas stupide? Un marmot roi! Allons donc! en ce cas, si le contre-sens règne, Si l’absurde fait loi, qu’on me donne une duègne, Et dites aux brebis de rugir, ordonnez Aux biches d’emboucher les clairons forcenés; En même temps, soyez conséquent, qu’on affuble L’ours des monts et le loup des bois d’une chasuble, Et qu’aux pattes du tigre on plante un goupillon. Seigneur, pour être sage, on n’est pas un félon; Et les choses qu’ici je vous dis sont certaines Pour les docteurs autant que pour les capitaines. J’arrive au fait; soyons amis. Nous voulons tous Faire éclater l’estime où nous sommes de vous; Voici. Leso n’est pas une bourgade vile, La ville d’Oyarzun est une belle ville, Toutes deux sont à vous; si, pesant nos raisons, Vous nous prêtez main-forte en ce que nous faisons, Nous vous donnons les gens, les bois, les métairies. Donc vous voilà seigneur de ces deux seigneuries; Il ne nous reste plus qu’à nous tendre la main. Nous avons de la cire, un prêtre, un parchemin, Et pour que votre grâce en tout point soit contente, Nous allons vous signer ici votre patente; C’est dit. —Avez-vous fait ce rêve? dit Roland. Et, présentant au roi son beau destrier blanc: —Tiens, roi! pars au galop, hâte-toi, cours, regagne Ta ville, et saute au fleuve et passe la montagne, Va!— L’enfant-roi bondit en selle éperdument, Et le voilà qui fuit sous le clair firmament, A travers monts et vaux, pâle, à bride abattue. —Çà, le premier qui monte à cheval, je le tue, Dit Roland. Les infants se regardaient entre eux, Stupéfaits.
VIII PACHECO, FROÏLA, ROSTABAT
Et Roland: —Il serait désastreux Qu’un de vous poursuivît cette proie échappée, Je ferais deux morceaux de lui d’un coup d’épée, Comme le Duero coupe Léon en deux. Et, pendant qu’il parlait, à son bras hasardeux, La grande Durandal brillait toute joyeuse. Roland s’adosse au tronc robuste d’une yeuse, Criant:—Défiez-vous de l’épée. Elle mord. —Quand tu serais femelle ayant pour nom la Mort, J’irais! J’égorgerai Nuño dans la campagne! Dit Pacheco, sautant sur son genet d’Espagne. Roland monte au rocher qui barre le chemin. L’infant pique des deux, une dague à la main, Une autre entre les dents, prête à la repartie; Qui donc l’empêcherait de franchir la sortie? Ses poignets sont crispés d’avance du plaisir D’atteindre le fuyard et de le ressaisir, Et de sentir trembler sous l’ongle inexorable Toute la pauvre chair de l’enfant misérable. Il vient, et sur Roland il jette un long lacet; Roland, surpris, recule, et Pacheco passait... Mais le grand paladin se roidit, et l’assomme D’un coup prodigieux qui fendit en deux l’homme Et tua le cheval, et si surnaturel Qu’il creva le chanfrein et troua le girel. —Qu’est-ce que j’avais dit? fit Roland. —Qu’on soit sage, Reprit-il; renoncez à forcer le passage. Si l’un de vous, bravant Durandal à mon poing, A le cerveau heurté de folie à ce point, Je lui ferai descendre au talon sa fêlure; Voyez.— Don Froïla, caressant l’encolure De son large cheval au mufle de taureau, Crie:—Allons! —Pas un pas de plus, caballero! Dit Roland. Et l’infant répond d’un coup de lance; Roland, atteint, chancelle, et Froïla s’élance; Mais Durandal se dresse, et jette Froïla Sur Pacheco, dont l’âme en ce moment hurla. Froïla tombe, étreint par l’angoisse dernière; Son casque, dont l’épée a brisé la charnière, S’ouvre, et montre sa bouche où l’écume apparaît. Bave épaisse et sanglante! Ainsi, dans la forêt, La séve en mai, gonflant les aubépines blanches, S’enfle et sort en salive à la pointe des branches. —Vengeance! mort! rugit Rostabat le Géant, Nous sommes cent contre un. Tuons ce mécréant! —Infants! cria Roland, la chose est difficile; Car Roland n’est pas un. J’arrive de Sicile, D’Arabie et d’Égypte, et tout ce que je sais, C’est que des peuples noirs devant moi sont passés; Je crois avoir plané dans le ciel solitaire; Il m’a semblé parfois que je quittais la terre Et l’homme, et que le dos monstrueux des griffons M’emportait au milieu des nuages profonds; Mais, n’importe, j’arrive, et votre audace est rare, Et j’en ris. Prenez garde à vous, car je déclare, Infants, que j’ai toujours senti Dieu près de moi. Vous êtes cent contre un! Pardieu! le bel effroi! Fils, cent maravédis valent-ils une piastre? Cent lampions sont-ils plus farouches qu’un astre? Combien de poux faut-il pour manger un lion? Vous êtes peu nombreux pour la rébellion Et pour l’encombrement du chemin, quand je passe. Arrière! Rostabat le Géant, tête basse, Crachant les grognements rauques d’un sanglier, Lourd colosse, fondit sur le bon chevalier, Avec le bruit d’un mur énorme qui s’écroule; Près de lui, s’avançant comme une sombre foule, Les sept autres infants, avec leurs intendants, Marchent, et derrière eux viennent, grinçant des dents, Les cent coupe-jarrets à faces renégates, Coiffés de monteras et chaussés d’alpargates, Demi-cercle féroce, agile, étincelant; Et tous font converger leurs piques sur Roland. L’infant, monstre de cœur, est monstre de stature; Le rocher de Roland lui vient à la ceinture; Leurs fronts sont de niveau dans ces puissants combats, Le preux étant en haut et le géant en bas. Rostabat prend pour fronde, ayant Roland pour cible, Un noir grappin qui semble une araignée horrible, Masse affreuse oscillant au bout d’un long anneau; Il lance sur Roland cet arrache-créneau; Roland l’esquive, et dit au géant: Bête brute! Le grappin égratigne un rocher dans sa chute, Et le géant bondit, deux haches aux deux poings. Le colosse et le preux, terribles, se sont joints. —O Durandal, ayant coupé Dol en Bretagne, Tu peux bien me trancher encor cette montagne, Dit Roland, assenant l’estoc sur Rostabat. Comme sur ses deux pieds de devant l’ours s’abat, Après s’être dressé pour étreindre le pâtre, Ainsi Rostabat tombe; et sur son cou d’albâtre Laïs nue avait moins d’escarboucles luisant Que ces fauves rochers n’ont de flaques de sang. Il tombe; la bruyère écrasée est remplie De cette monstrueuse et vaste panoplie; Relevée en tombant, sa chemise d’acier Laisse nu son poitrail de prince carnassier, Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles, Et l’on voit le dessous de ses noires semelles. Les sept princes vivants regardent les trois morts. Et, pendant ce temps-là, lâchant rênes et mors, Le pauvre enfant sauvé fuyait vers Compostelle. Durandal brille et fait refluer devant elle Les assaillants poussant des souffles d’aquilon; Toujours droit sur le roc qui ferme le vallon, Roland crie au troupeau qui sur lui se resserre: —Du renfort vous serait peut-être nécessaire. Envoyez-en chercher. A quoi bon se presser? J’attendrai jusqu’au soir avant de commencer. —Il raille! Tous sur lui! dit Jorge, et pêle-mêle! Nous sommes vautours; l’aigle est notre sœur jumelle; Fils, courage! et ce soir, pour son souper sanglant, Chacun de nous aura son morceau de Roland.—
IX DURANDAL TRAVAILLE
Laveuses qui, dès l’heure où l’orient se dore, Chantez, battant du linge aux fontaines d’Andorre, Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel; Chevriers qui roulez sur le Jaïzquivel Dans les nuages gris votre hutte isolée; Muletiers qui poussez de vallée en vallée Vos mules sur les ponts que César éleva, Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova Regarde par-dessus l’épaule des collines? Le mont regarde un choc hideux de javelines, Un noir buisson vivant de piques, hérissé, Comme au pied d’une tour que ceindrait un fossé, Autour d’un homme, tête altière, âpre, escarpée, Que protége le cercle immense d’une épée. Tous d’un côté; de l’autre, un seul; tragique duel! Lutte énorme! combat de l’Hydre et de Michel! Qui pourrait dire au fond des cieux pleins de huées Ce que fait le tonnerre au milieu des nuées Et ce que fait Roland entouré d’ennemis? Larges coups, flots de sang par des bouches vomis, Faces se renversant en arrière livides, Casques brisés roulant comme des cruches vides, Flots d’assaillants toujours repoussés, blessés, morts, Cris de rage. O carnage! ô terreur! corps à corps D’un homme contre un tas de gueux épouvantable! Comme un usurier met son or sur une table, Le meurtre sur les morts jette les morts, et rit. Durandal flamboyant semble un sinistre esprit; Elle va, vient, remonte et tombe, se relève, S’abat, et fait la fête effrayante du glaive; Sous son éclair, les bras, les cœurs, les yeux, les fronts, Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons, Se courbent; et l’épée éclatante et fidèle Donne des coups d’estoc qui semblent des coups d’aile; Et sur le héros, tous ensemble, le truand, Le prince, furieux, s’acharnent, se ruant, Frappant, parant, jappant, hurlant, criant: main-forte! Roland est-il blessé? Peut-être. Mais qu’importe? Il lutte. La blessure est l’altière faveur Que fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur, Et la chair de Roland, mieux que l’acier trempée, Ne craint pas ce baiser farouche de l’épée. Mais, cette fois, ce sont des armes de goujats, Lassos plombés, couteaux catalans, navajas, Qui frappent le héros, sur qui cette famille De monstres se reploie et se tord et fourmille; Le héros sous son pied sent onduler leurs nœuds Comme les gonflements d’un dragon épineux; Son armure est partout bosselée et fêlée; Et Roland par moments songe dans la mêlée: —Pense-t-il à donner à boire à mon cheval? Un ruisseau de pourpre erre et fume dans le val, Et sur l’herbe partout des gouttes de sang pleuvent; Cette clairière aride et que jamais n’abreuvent Les urnes de la pluie et les vastes seaux d’eau Que l’hiver jette au front des monts d’Urbistondo, S’ouvre, et, toute brûlée et toute crevassée, Consent joyeusement à l’horrible rosée; Fauve, elle dit: C’est bon. J’ai moins chaud maintenant. Des satyres, couchés sur le dos, égrenant Des grappes de raisin au-dessus de leur tête, Des ægipans aux yeux de dieux, aux pieds de bête, Joutant avec le vieux Silène, s’essoufflant A se vider quelque outre énorme dans le flanc, Tétant la nymphe Ivresse en leur riante envie N’ont pas la volupté de la soif assouvie Plus que ce redoutable et terrible ravin. La terre boit le sang mieux qu’un faune le vin. Un assaut est suivi d’un autre assaut. A peine Roland a-t-il broyé quelque gueux qui le gêne, Que voilà de nouveau qu’on lui mord le talon. Noir fracas! la forêt, la lande, le vallon, Les cols profonds, les pics que l’ouragan insulte, N’entendent plus le bruit du vent dans ce tumulte; Un vaste cliquetis sort de ce sombre effort; Tout l’écho retentit. Qu’est-ce donc que la mort Forge dans la montagne et fait dans cette brume, Ayant ce vil ramas de bandits pour enclume, Durandal pour marteau, Roland pour forgeron?
X LE CRUCIFIX
Et, là-bas, sans qu’il fût besoin de l’éperon, Le cheval galopait toujours à perdre haleine. Il passait la rivière, il franchissait la plaine, Il volait; par moments, frémissant et ravi, L’enfant se retournait, tremblant d’être suivi, Et de voir, des hauteurs du monstrueux repaire, Descendre quelque frère horrible de son père. Comme le soir tombait, Compostelle apparut. Le cheval traversa le pont de granit brut Dont saint Jacque a posé les premières assises; Les bons clochers sortaient des brumes indécises; Et l’orphelin revit son paradis natal. Près du pont se dressait, sur un haut piédestal, Un Christ en pierre ayant à ses pieds la madone, Un blanc cierge éclairait sa face qui pardonne, Plus douce à l’heure où l’ombre au fond des cieux grandit Et l’enfant arrêta son cheval, descendit, S’agenouilla, joignit les mains devant le cierge, Et dit: —O mon bon Dieu, ma bonne sainte vierge, J’étais perdu; j’étais le ver sous le pavé; Mes oncles me tenaient; mais vous m’avez sauvé; Vous m’avez envoyé ce paladin de France, Seigneur; et vous m’avez montré la différence Entre les hommes bons et les hommes méchants. J’avais peut-être en moi bien des mauvais penchants, J’eusse plus tard peut-être été moi-même infâme; Mais, en sauvant la vie, ô Dieu, vous sauvez l’âme, Vous m’êtes apparu dans cet homme, Seigneur; J’ai vu le jour, j’ai vu la foi, j’ai vu l’honneur, Et j’ai compris qu’il faut qu’un prince compatisse Au malheur, c’est-à-dire, ô père! à la justice. O madame Marie! ô Jésus! à genoux Devant le crucifix où vous saignez pour nous, Je jure de garder ce souvenir, et d’être Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître, Et juste et secourable à jamais, écolier De ce qu’a fait pour moi ce vaillant chevalier. Et j’en prends à témoin vos saintes auréoles.— Le cheval de Roland entendit ces paroles, Leva la tête, et dit à l’enfant: C’est bien, roi. L’orphelin remonta sur le blanc palefroi, Et rentra dans sa ville au son joyeux des cloches.
XI CE QU’A FAIT RUY LE SUBTIL
Et dans le même instant, entre les larges roches, A travers les sapins d’Ernula, frémissant De ce défi superbe et sombre, un contre cent, On pouvait voir encor, sous la nuit étoilée, Le groupe formidable au fond de la vallée. Le combat finissait; tous ces monts radieux Ou lugubres, jadis hantés des demi-dieux, S’éveillaient, étonnés, dans le blanc crépuscule, Et, regardant Roland, se souvenaient d’Hercule. Plus d’infants; neuf étaient tombés; un avait fui, C’était Ruy le Subtil; mais la bande sans lui Avait continué, car rien n’irrite comme La honte et la fureur de combattre un seul homme; Durandal, à tuer ces coquins s’ébréchant, Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ Plus vermeil qu’un nuage où le soleil se couche; Elle s’était rompue en ce labeur farouche; Ce qui n’empêchait pas Roland de s’avancer; Les bandits, le croyant prêt à recommencer, Tremblants comme des bœufs qu’on ramène à l’étable A chaque mouvement de son bras redoutable, Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas; Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las, Les chassait devant lui parmi les fondrières; Et, n’ayant plus d’épée, il leur jetait des pierres.

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MAHAUD ENDORMIE.
Dessiné par F. Flameng. - Gravé par A. Mongin. L. HÉBERT, ÉDITEUR - Imp. Wittmann.
EVIRADNUS
I DÉPART DE L’AVENTURIER POUR L’AVENTURE
Qu’est-ce que Sigismond et Ladislas ont dit? Je ne sais si la roche ou l’arbre l’entendit; Mais, quand ils ont tout bas parlé dans la broussaille, L’arbre a fait un long bruit de taillis qui tressaille, Comme si quelque bête en passant l’eût troublé, Et l’ombre du rocher ténébreux a semblé Plus noire, et l’on dirait qu’un morceau de cette ombre A pris forme et s’en est allé dans le bois sombre, Et maintenant on voit comme un spectre marchant Là-bas dans la clarté sinistre du couchant. Ce n’est pas une bête en son gîte éveillée, Ce n’est pas un fantôme éclos sous la feuillée, Ce n’est pas un morceau de l’ombre du rocher Qu’on voit là-bas au fond des clairières marcher; C’est un vivant qui n’est ni stryge ni lémure; Celui qui marche là, couvert d’une âpre armure, C’est le grand chevalier d’Alsace, Eviradnus. Ces hommes qui parlaient, il les a reconnus; Comme il se reposait dans le hallier, ces bouches Ont passé, murmurant des paroles farouches, Et jusqu’à son oreille un mot est arrivé; Et c’est pourquoi ce juste et ce preux s’est levé. Il connaît ce pays qu’il parcourut naguère. Il rejoint l’écuyer Gasclin, page de guerre, Qui l’attend dans l’auberge, au plus profond du val, Où tout à l’heure il vient de laisser son cheval Pour qu’en hâte on lui donne à boire, et qu’on le ferre. Il dit au forgeron:—Faites vite. Une affaire M’appelle.—Il monte en selle et part.
II EVIRADNUS
Eviradnus, Vieux, commence à sentir le poids des ans chenus; Mais c’est toujours celui qu’entre tous on renomme, Le preux que nul n’a vu de son sang économe; Chasseur du crime, il est nuit et jour à l’affût; De sa vie il n’a fait d’action qui ne fût Sainte, blanche et loyale, et la grande pucelle, L’épée, en sa main pure et sans tache, étincelle. C’est le Samson chrétien, qui, survenant à point, N’ayant pour enfoncer la porte que son poing, Entra, pour la sauver, dans Sickingen en flamme; Qui, s’indignant de voir honorer un infâme, Fit, sous son dur talon, un tas d’arceaux rompus Du monument bâti pour l’affreux duc Lupus, Arracha la statue, et porta la colonne Du munster de Strasbourg au pont de Wasselonne, Et là, fier, la jeta dans les étangs profonds; On vante Eviradnus d’Altorf à Chaux-de-Fonds; Quand il songe et s’accoude, on dirait Charlemagne; Rôdant, tout hérissé, du bois à la montagne, Velu, fauve, il a l’air d’un loup qui serait bon; Il a sept pieds de haut comme Jean de Bourbon; Tout entier au devoir qu’en sa pensée il couve, Il ne se plaint de rien, mais seulement il trouve Que les hommes sont bas et que les lits sont courts; Il écoute partout si l’on crie au secours; Quand les rois courbent trop le peuple, il le redresse Avec une intrépide et superbe tendresse; Il défendit Alix comme Diègue Urraca; Il est le fort, ami du faible; il attaqua Dans leurs antres les rois du Rhin, et dans leurs bauges Les barons effrayants et difformes des Vosges; De tout peuple orphelin il se faisait l’aïeul; Il mit en liberté les villes; il vint seul De Hugo Tête-d’Aigle affronter la caverne; Bon, terrible, il brisa le carcan de Saverne, La ceinture de fer de Schelestadt, l’anneau De Colmar et la chaîne au pied de Haguenau. Tel fut Eviradnus. Dans l’horrible balance Où les princes jetaient le dol, la violence, L’iniquité, l’horreur, le mal, le sang, le feu, Sa grande épée était le contre-poids de Dieu. Il est toujours en marche, attendu qu’on moleste Bien des infortunés sous la voûte céleste, Et qu’on voit dans la nuit bien des mains supplier; Sa lance n’aime pas moisir au râtelier; Sa hache de bataille aisément se décroche; Malheur à l’action mauvaise qui s’approche Trop près d’Eviradnus, le champion d’acier! La mort tombe de lui comme l’eau du glacier. Il est héros; il a pour cousine la race Des Amadis de France et des Pyrrhus de Thrace. Il rit des ans. Cet homme à qui le monde entier N’eût pas fait dire Grâce! et demander quartier, Ira-t-il pas crier au temps: Miséricorde! Il s’est, comme Baudoin, ceint les reins d’une corde; Tout vieux qu’il est, il est de la grande tribu; Le moins fier des oiseaux n’est pas l’aigle barbu. Qu’importe l’âge? il lutte. Il vient de Palestine, Il n’est point las. Les ans s’acharnent; il s’obstine.
III DANS LA FORÊT
Quelqu’un qui s’y serait perdu ce soir, verrait Quelque chose d’étrange au fond de la forêt; C’est une grande salle éclairée et déserte. Où? Dans l’ancien manoir de Corbus. L’herbe verte, Le lierre, le chiendent, l’églantier sauvageon, Font, depuis trois cents ans, l’assaut de ce donjon; Le burg, sous cette abjecte et rampante escalade, Meurt, comme sous la lèpre un sanglier malade; Il tombe; les fossés s’emplissent des créneaux; La ronce, ce serpent, tord sur lui ses anneaux; Le moineau franc, sans même entendre ses murmures, Sur ses vieux pierriers morts vient becqueter les mûres; L’épine sur son deuil prospère insolemment; Mais, l’hiver, il se venge; alors, le burg dormant S’éveille, et, quand il pleut pendant des nuits entières, Quand l’eau glisse des toits et s’engouffre aux gouttières, Il rend grâce à l’ondée, aux vents, et, content d’eux, Profite, pour cracher sur le lierre hideux, Des bouches de granit de ses quatre gargouilles. Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles; Hélas! et Corbus, triste, agonise. Pourtant L’hiver lui plaît; l’hiver, sauvage combattant, Il se refait, avec les convulsions sombres Des nuages hagards croulant sur ses décombres, Avec l’éclair qui frappe et fuit comme un larron, Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon, Une sorte de vie effrayante, à sa taille; La tempête est la sœur fauve de la bataille; Et le puissant donjon, féroce, échevelé, Dit: Me voilà! sitôt que la bise a sifflé; Il rit quand l’équinoxe irrité le querelle Sinistrement, avec son haleine de grêle; Il est joyeux, ce burg, soldat encor debout, Quand, jappant comme un chien poursuivi par un loup, Novembre, dans la brume errant de roche en roche, Répond au hurlement de janvier qui s’approche. Le donjon crie: En guerre! ô tourmente, es-tu là? Il craint peu l’ouragan, lui qui vit Attila. Oh! les lugubres nuits! Combats dans la bruine; La nuée attaquant, farouche, la ruine! Un ruissellement vaste, affreux, torrentiel, Descend des profondeurs furieuses du ciel; Le burg brave la nue; on entend les gorgones Aboyer aux huit coins de ses tours octogones; Tous les monstres sculptés sur l’édifice épars Grondent, et les lions de pierre des remparts Mordent la brume, l’air et l’onde, et les tarasques Battent de l’aile au souffle horrible des bourrasques; L’âpre averse en fuyant vomit sur les griffons; Et, sous la pluie entrant par les trous des plafonds, Les guivres, les dragons, les méduses, les drées, Grincent des dents au fond des chambres effondrées; Le château de granit, pareil aux preux de fer, Lutte toute la nuit, résiste tout l’hiver; En vain le ciel s’essouffle, en vain janvier se rue; En vain tous les passants de cette sombre rue Qu’on nomme l’infini, l’ombre et l’immensité, Le tourbillon, d’un fouet invisible hâté, Le tonnerre, la trombe où le typhon se dresse, S’acharnent sur la fière et haute forteresse; L’orage la secoue en vain comme un fruit mûr; Les vents perdent leur peine à guerroyer ce mur, Le fôhn bruyant s’y lasse, et sur cette cuirasse L’aquilon s’époumone et l’autan se harasse, Et tous ces noirs chevaux de l’air sortent fourbus De leur bataille avec le donjon de Corbus. Aussi, malgré la ronce et le chardon et l’herbe, Le vieux burg est resté triomphal et superbe; Il est comme un pontife au cœur du bois profond, Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le front; Le soir, sa silhouette immense se découpe; Il a pour trône un roc, haute et sublime croupe; Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant, Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent, Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l’orme, Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme Les nuages, ce dais livide de la nuit. Le pâtre a peur, et croit que cette tour le suit; Les superstitions ont fait Corbus terrible; On dit que l’Archer Noir a pris ce burg pour cible, Et que sa cave est l’antre où dort le Grand Dormant; Car les gens des hameaux tremblent facilement, Les légendes toujours mêlent quelque fantôme A l’obscure vapeur qui sort des toits de chaume, L’âtre enfante le rêve, et l’on voit ondoyer L’effroi dans la fumée errante du foyer. Aussi, le paysan rend grâce à sa roture Qui le dispense, lui, d’audace et d’aventure, Et lui permet de fuir ce burg de la forêt Qu’un preux, par point d’honneur belliqueux, chercherait. Corbus voit rarement au loin passer un homme. Seulement, tous les quinze ou vingt ans, l’économe Et l’huissier du palais, avec des cuisiniers Portant tout un festin dans de larges paniers, Viennent, font des apprêts mystérieux, et partent; Et, le soir, à travers les branches qui s’écartent, On voit de la lumière au fond du burg noirci, Et nul n’ose approcher. Et pourquoi? Le voici.
IV LA COUTUME DE LUSACE
C’est l’usage, à la mort du marquis de Lusace, Que l’héritier du trône, en qui revit la race, Avant de revêtir les royaux attributs, Aille, une nuit, souper dans la tour de Corbus; C’est de ce noir souper qu’il sort prince et margrave; La marquise n’est bonne et le marquis n’est brave Que s’ils ont respiré les funèbres parfums Des siècles dans ce nid des vieux maîtres défunts. Les marquis de Lusace ont une haute tige, Et leur source est profonde à donner le vertige; Ils ont pour père Antée, ancêtre d’Attila; De ce vaincu d’Alcide une race coula; C’est la race, autrefois païenne, puis chrétienne, De Lechus, de Platon, d’Othon, d’Ursus, d’Étienne, Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêts Bordant l’Europe au nord, flot d’abord, digue après. Corbus est double; il est burg au bois, ville en plaine. Du temps où l’on montait sur la tour châtelaine, On voyait, au delà des pins et des rochers, Sa ville perçant l’ombre au loin de ses clochers; Cette ville a des murs; pourtant ce n’est pas d’elle Que relève l’antique et noble citadelle; Fière, elle s’appartient; quelquefois un château Est l’égal d’une ville; en Toscane, Prato, Barletta dans la Pouille, et Crême en Lombardie, Valent une cité, même forte et hardie; Corbus est de ce rang. Sur ses rudes parois Ce burg a le reflet de tous les anciens rois; Tous leurs événements, toutes leurs funérailles, Ont, chantant ou pleurant, traversé ses murailles, Tous s’y sont mariés, la plupart y sont nés; C’est là que flamboyaient ces barons couronnés; Corbus est le berceau de la royauté scythe. Or, le nouveau marquis doit faire une visite A l’histoire qu’il va continuer. La loi Veut qu’il soit seul pendant la nuit qui le fait roi Au seuil de la forêt, un clerc lui donne à boire Un vin mystérieux versé dans un ciboire, Qui doit, le soir venu, l’endormir jusqu’au jour; Puis on le laisse, il part et monte dans la tour; Il trouve dans la salle une table dressée; Il soupe et dort; et l’ombre envoie à sa pensée Tous les spectres des rois depuis le duc Bela; Nul n’oserait entrer au burg cette nuit-là; Le lendemain, on vient en foule, on le délivre; Et, plein des visions du sommeil, encor ivre De tous ces grands aïeux qui lui sont apparus, On le mène à l’église où dort Borivorus; L’évêque lui bénit la bouche et la paupière, Et met dans ses deux mains les deux haches de pierre Dont Attila frappait, juste comme la mort, D’un bras sur le midi, de l’autre sur le nord. Ce jour-là, sur les tours de la ville, on arbore Le menaçant drapeau du marquis Swantibore Qui lia dans les bois et fit manger aux loups Sa femme et le taureau dont il était jaloux. Même quand l’héritier du trône est une femme, Le souper de la tour de Corbus la réclame; C’est la loi; seulement, la pauvre femme a peur.
V LA MARQUISE MAHAUD
La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur, Mahaud, est aujourd’hui marquise de Lusace. Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce. Une reine n’est pas reine sans la beauté. C’est peu que le royaume, il faut la royauté. Dieu dans son harmonie également emploie Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie, Et, certes, il est bon qu’une femme parfois Ait dans sa main les mœurs, les esprits et les lois, Succède au maître altier, sourie au peuple, et mène, En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine; Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur, Tient trop le sceptre, hélas! comme on tient une fleur; Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse. Toute une Europe obscure autour d’elle se creuse; Et, quoiqu’elle ait vingt ans, on a beau la prier, Elle n’a pas encor voulu se marier. Il est temps cependant qu’un bras viril l’appuie; Comme l’arc-en-ciel rit entre l’ombre et la pluie, Comme la biche joue entre le tigre et l’ours, Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours, Deux noirs voisins qui font une noire besogne, L’empereur d’Allemagne et le roi de Pologne.
VI LES DEUX VOISINS
Toute la différence entre ce sombre roi Et ce sombre empereur, sans foi, sans Dieu, sans loi, C’est que l’un est la griffe et que l’autre est la serre; Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire, Ils n’en passent pas moins pour avoir fait tous deux Dans l’enfer un traité d’alliance hideux; On va même jusqu’à chuchoter à voix basse, Dans la foule où la peur d’en haut tombe et s’amasse, L’affreux texte d’un pacte entre eux et le pouvoir Qui s’agite sous l’homme au fond du monde noir; Quoique l’un soit la haine et l’autre la vengeance, Ils vivent côte à côte en bonne intelligence; Tous les peuples qu’on voit saigner à l’horizon Sortent de leur tenaille et sont de leur façon; Leurs deux figures sont lugubrement grandies Par de rouges reflets de sacs et d’incendies; D’ailleurs, comme David, suivant l’usage ancien, L’un est poëte, et l’autre est bon musicien; Et, les déclarant dieux, la renommée allie Leurs noms dans les sonnets qui viennent d’Italie. L’antique hiérarchie a l’air mise en oubli, Car, suivant le vieil ordre en Europe établi, L’empereur d’Allemagne est duc, le roi de France Marquis; les autres rois ont peu de différence; Ils sont barons autour de Rome, leur pilier, Et le roi de Pologne est simple chevalier; Mais dans ce siècle on voit l’exception unique Du roi sarmate égal au césar germanique. Chacun s’est fait sa part; l’allemand n’a qu’un soin, Il prend tous les pays de terre ferme au loin; Le polonais, ayant le rivage baltique, Veut des ports, il a pris toute la mer Celtique, Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons, L’Islande voit passer ses navires démons; L’allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses, Le polonais secourt Spotocus, duc des russes, Comme un plus grand boucher en aide un plus petit; Le roi prend, l’empereur pille, usurpe, investit; L’empereur fait la guerre à l’ordre teutonique, Le roi sur le Jutland pose son pied cynique; Mais, qu’ils brisent le faible ou qu’ils trompent le fort, Quoi qu’ils fassent, ils ont pour loi d’être d’accord; Des geÿsers du pôle aux cités transalpines, Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines, Egratignent le pâle et triste continent. Et tout leur réussit. Chacun d’eux, rayonnant, Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires, Et règne; et, sous Satan paternel, ils sont frères; Ils s’aiment; l’un est fourbe et l’autre est déloyal; Ils sont les deux bandits du grand chemin royal. O les noirs conquérants! et quelle œuvre éphémère! L’ambition, branlant ses têtes de chimère, Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté, Nourrit la pourriture et la stérilité; Ce qu’ils font est néant et cendre; une hydre allaite, Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette. Le polonais sournois, l’allemand hasardeux, Remarquent qu’à cette heure une femme est près d’eux; Tous deux guettent Mahaud. Et naguère avec rage, De sa bouche qu’empourpre une lueur d’orage Et d’où sortent des mots pleins d’ombre et teints de sang, L’empereur a jeté cet éclair menaçant: —L’empire est las d’avoir au dos cette besace Qu’on appelle la haute et la basse Lusace, Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents, S’accroît, quand, par hasard, une femme est dedans.— Le polonais se tait, épie et patiente. Ce sont deux grands dangers; mais cette insouciante Sourit, gazouille et danse, aime les doux propos, Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts; Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière; Elle est femme toujours; dans sa couronne altière, Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron; Car le fleuron tranchant, c’est l’homme et le baron. Elle a des tribunaux d’amour qu’elle préside; Aux copistes d’Homère elle paye un subside; Elle a tout récemment accueilli dans sa cour Deux hommes, un luthier avec un troubadour, Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race, Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse, A l’heure où les vitraux aux brises sont ouverts, Lui font de la musique et lui disent des vers. Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves, Font la fête du trône et sacrent leurs margraves; C’est aujourd’hui le jour du burg mystérieux; Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux. Qu’est-ce que tout cela fait à l’herbe des plaines, Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines? Qu’est-ce que tout cela fait aux arbres des bois, Que le peuple ait des jougs et que l’homme ait des rois? L’eau coule, le vent passe, et murmure: Qu’importe?
VII LA SALLE A MANGER
La salle est gigantesque; elle n’a qu’une porte; Le mur fuit dans la brume et semble illimité; En face de la porte, à l’autre extrémité, Brille, étrange et splendide, une table adossée Au fond de ce livide et froid rez-de-chaussée; La salle a pour plafond les charpentes du toit; Cette table n’attend qu’un convive; on n’y voit Qu’un fauteuil, sous un dais qui pend aux poutres noires; Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires, Le fier combat du roi des vendes Thassilo Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l’eau, Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse, Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse, Odin, le loup Fenris et le serpent Asgar; Et toute la lumière éclairant ce hangar, Qui semble d’un dragon avoir été l’étable, Vient d’un flambeau sinistre allumé sur la table; C’est le grand chandelier aux sept branches de fer Que l’archange Attila rapporta de l’enfer Après qu’il eut vaincu le Mammon, et sept âmes Furent du noir flambeau les sept premières flammes. Toute la salle semble un grand linéament D’abîme, modelé dans l’ombre vaguement; Au fond, la table éclate avec la brusquerie De la clarté heurtant des blocs d’orfévrerie; De beaux faisans tués par les traîtres faucons, Des viandes froides, force aiguières et flacons Chargent la table où s’offre une opulente agape; Les plats bordés de fleurs sont en vermeil; la nappe Vient de Frise, pays célèbre par ses draps; Et, pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats, Les pâtres de la Murg ont sculpté les sébiles; Ces orfévres du bois sont des rustres habiles Qui font sur une écuelle ondoyer des jardins Et des monts où l’on voit fuir des chasses aux daims; Sur une vasque d’or aux anses florentines, Des actéons cornus et chaussés de bottines Luttent, l’épée au poing, contre des lévriers; Des branches de glaïeuls et de genévriers, Des roses, des bouquets d’anis, une jonchée De sauge tout en fleur nouvellement fauchée, Couvrent d’un frais parfum de printemps répandu Un tapis d’Ispahan sous la table étendu. Dehors, c’est la ruine et c’est la solitude. On entend, dans sa rauque et vaste inquiétude, Passer sur le hallier par l’été rajeuni Le vent, onde de l’ombre et flot de l’infini. On a remis partout des vitres aux verrières Qu’ébranle la rafale arrivant des clairières; L’étrange dans ce lieu ténébreux et rêvant, Ce serait que celui qu’on attend fût vivant; Aux lueurs du sept-bras, qui fait flamboyer presque Les vagues yeux épars sur la lugubre fresque, On voit le long des murs, par place, un escabeau, Quelque long coffre obscur à meubler le tombeau, Et des buffets chargés de cuivre et de faïence; Et la porte, effrayante et sombre confiance, Est formidablement ouverte sur la nuit. Rien ne parle en ce lieu d’où tout homme s’enfuit. La terreur, dans les coins accroupie, attend l’hôte. Cette salle à manger de titans est si haute, Qu’en égarant, de poutre en poutre, son regard Aux étages confus de ce plafond hagard, On est presque étonné de n’y pas voir d’étoiles. L’araignée est géante en ces hideuses toiles Flottant là-haut, parmi les madriers profonds Que mordent aux deux bouts les gueules des griffons. La lumière a l’air noire et la salle a l’air morte. La nuit retient son souffle. On dirait que la porte A peur de remuer tout haut ses deux battants.
VIII CE QU’ON Y VOIT ENCORE
Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps, A de plus sépulcral et de plus redoutable, Ce n’est pas le flambeau, ni le dais, ni la table; C’est, le long de deux rangs d’arches et de piliers, Deux files de chevaux avec leurs chevaliers. Chacun à son pilier s’adosse et tient sa lance; L’arme droite, ils se font vis-à-vis en silence; Les chanfreins sont lacés; les harnais sont bouclés; Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés; Les trousseaux de poignards sur l’arçon se répandent; Jusqu’aux pieds des chevaux les caparaçons pendent; Les cuirs sont agrafés; les ardillons d’airain Attachent l’éperon, serrent le gorgerin; La grande épée à mains brille au croc de la selle; La hache est sur le dos, la dague est sous l’aisselle; Les genouillères ont leur boutoir meurtrier, Les mains pressent la bride et les pieds l’étrier; Ils sont prêts; chaque heaume est masqué de son crible; Tous se taisent; pas un ne bouge; c’est terrible. Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail; Si Satan est berger, c’est là son noir bétail. Pour en voir de pareils dans l’ombre, il faut qu’on dorme; Ils sont comme engloutis sous la housse difforme; Les cavaliers sont froids, calmes, graves, armés, Effroyables; les poings lugubrement fermés; Si l’enfer tout à coup ouvrait ces mains fantômes, On verrait quelque lettre affreuse dans leurs paumes. De la brume du lieu leur stature s’accroît. Autour d’eux l’ombre a peur et les piliers ont froid. O nuit, qu’est-ce que c’est que ces guerriers livides? Chevaux et chevaliers sont des armures vides, Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier, L’air fauve, et, quoiqu’étant de l’ombre, ils sont du fer. Sont-ce des larves? Non; et sont-ce des statues? Non. C’est de la chimère et de l’horreur, vêtues D’airain, et, des bas-fonds de ce monde puni, Faisant une menace obscure à l’infini; Devant cette impassible et morne chevauchée, L’âme tremble et se sent des spectres approchée, Comme si l’on voyait la halte des marcheurs Mystérieux que l’aube efface en ses blancheurs. Si quelqu’un, à cette heure, osait franchir la porte, A voir se regarder ces masques de la sorte, Il croirait que la mort, à de certains moments, Rhabillant l’homme, ouvrant les sépulcres dormants, Ordonne, hors du temps, de l’espace et du nombre, Des confrontations de fantômes dans l’ombre. Les linceuls ne sont pas plus noirs que ces armets; Les tombeaux, quoique sourds et voilés pour jamais, Ne sont pas plus glacés que ces brassards; les bières N’ont pas leurs ais hideux mieux joints que ces jambières; Le casque semble un crâne, et, de squames couverts, Les doigts des gantelets luisent comme des vers; Ces robes de combat ont des plis de suaires; Ces pieds pétrifiés siéraient aux ossuaires; Ces piques ont des bois lourds et vertigineux Où des têtes de mort s’ébauchent dans les nœuds. Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustes Achèvent les poitrails des destriers robustes; Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots; Le mortier des marquis près des tortils ducaux Rayonne, et sur l’écu, le casque et la rondache, La perle triple alterne avec les feuilles d’ache; La chemise de guerre et le manteau de roi Sont si larges, qu’ils vont du maître au palefroi; Les plus anciens harnais remontent jusqu’à Rome; L’armure du cheval sous l’armure de l’homme Vit d’une vie horrible, et guerrier et coursier Ne font qu’une seule hydre aux écailles d’acier. L’histoire est là; ce sont toutes les panoplies Par qui furent jadis tant d’œuvres accomplies; Chacune, avec son timbre en forme de delta, Semble la vision du chef qui la porta; Là sont les ducs sanglants et les marquis sauvages Qui portaient pour pennons au milieu des ravages Des saints dorés et peints sur des peaux de poissons. Voici Geth, qui criait aux slaves: Avançons! Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne, Welf, dont l’écu portait: «Ma peur se nomme Aucune.» Zultan, Nazamystus, Othon le Chassieux; Depuis Spignus jusqu’à Spartibor aux trois yeux, Toute la dynastie effrayante d’Antée Semble là sur le bord des siècles arrêtée. Que font-ils là, debout et droits? Qu’attendent-ils? L’aveuglement remplit l’armet aux durs sourcils. L’arbre est là sans la séve et le héros sans l’âme; Où l’on voit des yeux d’ombre on vit des yeux de flamme; La visière aux trous ronds sert de masque au néant; Le vide s’est fait spectre et rien s’est fait géant; Et chacun de ces hauts cavaliers est l’écorce De l’orgueil, du défi, du meurtre et de la force; Le sépulcre glacé les tient; la rouille mord Ces grands casques épris d’aventure et de mort, Que baisait leur maîtresse auguste, la bannière; Pas un brassard ne peut remuer sa charnière; Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous, Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous; Le heaume affreux n’a plus de cri dans ses gencives; Ces armures, jadis fauves et convulsives, Ces hauberts, autrefois pleins d’un souffle irrité, Sont venus s’échouer dans l’immobilité, Regarder devant eux l’ombre qui se prolonge, Et prendre dans la nuit la figure du songe. Ces deux files, qui vont depuis le morne seuil Jusqu’au fond où l’on voit la table et le fauteuil, Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite; Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite; Jusqu’au jour où le toit que Spignus crénela, Chargé d’ans, croulera sur leur tête, ils sont là, Inégaux face à face, et pareils côte à côte. En dehors des deux rangs, en avant, tête haute, Comme pour commander le funèbre escadron Qu’éveillera le bruit du suprême clairon, Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre, Charlemagne, ce roi qui de toute la terre Fit une table ronde à douze chevaliers. Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers, Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes, Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes, Farouches bois de cerfs, aspics, alérions, Sur la rigidité des pâles morions, Semblent une forêt de monstres qui végète; L’un penche en avant, l’autre en arrière se jette; Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux, Que le bronze et le rêve ont créés dans leurs jeux, Lions volants, serpents ailés, guivres palmées, Faits pour l’effarement des livides armées, Espèces de démons composés de terreur, Qui, sur le heaume altier des barons en fureur, Hurlaient, accompagnant la bannière géante, Sur les cimiers glacés, songent, gueule béante, Comme s’ils s’ennuyaient, trouvant les siècles longs; Et, regrettant les morts saignant sous les talons, Les trompettes, la poudre immense, la bataille, Le carnage, on dirait que l’Épouvante bâille. Le métal fait reluire, en reflets durs et froids, Sa grande larme au mufle obscur des palefrois; De ces spectres pensifs l’odeur des temps s’exhale; Leur ombre est formidable au plafond de la salle; Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessus Des blêmes cavaliers vaguement aperçus, Elle remue et croît dans les ténébreux faîtes; Et la double rangée horrible de ces têtes Fait, dans l’énormité des vieux combles fuyants, De grands nuages noirs aux profils effrayants. Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabre Dans cette légion de la guerre macabre; Oh! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés, Chose affreuse! A la brume éternelle mêlés, Ayant chez les vivants fini leur tâche austère, Muets, ils sont tournés du côté du mystère; Ces sphinx ont l’air, au seuil du gouffre où rien ne luit, De regarder l’énigme en face dans la nuit, Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres, Sous leurs sabots d’acier étinceler les astres, Voulant pour cirque l’ombre, ils provoquaient d’en bas, Pour on ne sait quels fiers et funèbres combats, Dans le champ sombre où n’ose aborder la pensée, La sinistre visière au fond des cieux baissée.
IX BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER
C’est là qu’Eviradnus entre; Gasclin le suit. Le mur d’enceinte étant presque partout détruit, Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches Qu’au-dessus de la cour exhaussent quelques marches, Domine l’horizon, et toute la forêt Autour de son perron comme un gouffre apparaît. L’épaisseur du vieux roc de Corbus est propice A cacher plus d’un sourd et sanglant précipice; Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on, Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon; Le plancher sonne; on sent au-dessous des abîmes. —Page, dit ce chercheur d’aventures sublimes, Viens. Tu vois mieux que moi, qui n’ai plus de bons yeux, Car la lumière est femme et se refuse aux vieux; Bah! voit toujours assez qui regarde en arrière. On découvre d’ici la route et la clairière; Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu’un?—Gasclin Se penche hors du seuil; la lune est dans son plein, D’une blanche lueur la clairière est baignée. —Une femme à cheval. Elle est accompagnée. —De qui? Gasclin répond:—Seigneur, j’entends les voix De deux hommes parlant et riant, et je vois Trois ombres de chevaux qui passent sur la route. —Bien, dit Eviradnus. Ce sont eux. Page, écoute. Tu vas partir d’ici. Prends un autre chemin. Va-t’en sans être vu. Tu reviendras demain Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage, Au point du jour. C’est dit. Laisse-moi seul.—Le page Regardant son bon maître avec des yeux de fils, Dit:—Si je demeurais? Ils sont deux.—Je suffis. Va.
X EVIRADNUS IMMOBILE
Le héros est seul sous ces grands murs sévères. Il s’approche un moment de la table où les verres Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands, Sont étagés, divers pour les vins différents; Il a soif; les flacons tentent sa lèvre avide; Mais la goutte qui reste au fond d’un verre vide Trahirait que quelqu’un dans la salle est vivant; Il va droit aux chevaux. Il s’arrête devant Celui qui le plus près de la table étincelle, Il prend le cavalier et l’arrache à la selle; La panoplie en vain lui jette un pâle éclair, Il saisit corps à corps le fantôme de fer, Et l’emporte au plus noir de la salle; et, pliée Dans la cendre et la nuit, l’armure humiliée Reste adossée au mur comme un héros vaincu; Eviradnus lui prend sa lance et son écu, Monte en selle à sa place, et le voilà statue. Pareil aux autres, froid, la visière abattue, On n’entend pas un souffle à sa lèvre échapper, Et le tombeau pourrait lui-même s’y tromper. Tout est silencieux dans la salle terrible.
XI UN PEU DE MUSIQUE
Ecoutez!—Comme un nid qui murmure invisible, Un bruit confus s’approche, et des rires, des voix, Des pas, sortent du fond vertigineux des bois. Et voici qu’à travers la grande forêt brune Qu’emplit la rêverie immense de la lune, On entend frissonner et vibrer mollement, Communiquant au bois son doux frémissement, La guitare des monts d’Inspruck, reconnaissable Au grelot de son manche où sonne un grain de sable; Il s’y mêle la voix d’un homme, et ce frisson Prend un sens et devient une vague chanson. «Si tu veux, faisons un rêve. Montons sur deux palefrois; Tu m’emmènes, je t’enlève. L’oiseau chante dans les bois. «Je suis ton maître et ta proie; Partons, c’est la fin du jour; Mon cheval sera la joie, Ton cheval sera l’amour. «Nous ferons toucher leurs têtes; Les voyages sont aisés; Nous donnerons à ces bêtes Une avoine de baisers. «Viens! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux, Le mien au fond de mes songes, Et le tien au fond des cieux. «Un bagage est nécessaire; Nous emporterons nos vœux, Nos bonheurs, notre misère, Et la fleur de tes cheveux. «Viens, le soir brunit les chênes, Le moineau rit; ce moqueur Entend le doux bruit des chaînes Que tu m’as mises au cœur. «Ce ne sera point ma faute Si les forêts et les monts, En nous voyant côte à côte, Ne murmurent pas: Aimons! «Viens, sois tendre, je suis ivre. O les verts taillis mouillés! Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés. «L’envieux oiseau nocturne, Triste, ouvrira son œil rond; Les nymphes, penchant leur urne, Dans les grottes souriront, «Et diront: «Sommes-nous folles! «C’est Léandre avec Héro; «En écoutant leurs paroles «Nous laissons tomber notre eau.» «Allons-nous-en par l’Autriche! Nous aurons l’aube à nos fronts; Je serai grand, et toi riche, Puisque nous nous aimerons. «Allons-nous-en par la terre, Sur nos deux chevaux charmants, Dans l’azur, dans le mystère, Dans les éblouissements! «Nous entrerons à l’auberge, Et nous payerons l’hôtelier De ton sourire de vierge, De mon bonjour d’écolier. «Tu seras dame, et moi comte; Viens, mon cœur s’épanouit, Viens, nous conterons ce conte Aux étoiles de la nuit.» La mélodie encor quelques instants se traîne Sous les arbres bleuis par la lune sereine, Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S’éteint comme un oiseau se pose; tout se tait.
XII LE GRAND JOSS ET LE PETIT ZÉNO
Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtes Joyeuses, et d’où sort une lueur de fêtes; Deux hommes, une femme en robe de drap d’or. L’un des hommes paraît trente ans; l’autre est encor Plus jeune, et, sur son dos, il porte en bandoulière La guitare où s’enlace une branche de lierre; Il est grand et blond; l’autre est petit, pâle et brun; Ces hommes, qu’on dirait faits d’ombre et de parfum, Sont beaux, mais le démon dans leur beauté grimace; Avril a de ces fleurs où rampe une limace. —Mon grand Joss, mon petit Zéno, venez ici. Voyez. C’est effrayant. Celle qui parle ainsi C’est madame Mahaud; le clair de lune semble Caresser sa beauté qui rayonne et qui tremble, Comme si ce doux être était de ceux que l’air Crée, apporte et remporte en un céleste éclair. —Passer ici la nuit! Certe, un trône s’achète! Si vous n’étiez venus m’escorter en cachette, Dit-elle, je serais vraiment morte de peur. La lune éclaire auprès du seuil, dans la vapeur, Un des grands chevaliers adossés aux murailles. —Comme je vous vendrais à l’encan ces ferrailles! Dit Zéno; je ferais, si j’étais le marquis, De ce tas de vieux clous sortir des vins exquis, Des galas, des tournois, des bouffons, et des femmes. Et, frappant cet airain d’où sort le bruit des âmes, Cette armure où l’on voit frémir le gantelet, Calme et riant, il donne au sépulcre un soufflet. —Laissez donc mes aïeux, dit Mahaud, qui murmure. Vous êtes trop petit pour toucher cette armure. Zéno pâlit. Mais Joss:—Ça, des aïeux! J’en ris. Tous ces bonshommes noirs sont des nids de souris. Pardieu! pendant qu’ils ont l’air terrible, et qu’ils songent, Écoutez, on entend le bruit des dents qui rongent. Et dire qu’en effet autrefois tout cela S’appelait Ottocar, Othon, Platon, Bela! Hélas! la fin n’est pas plaisante, et déconcerte. Soyez donc ducs et rois! Je ne voudrais pas, certe, Avoir été colosse, avoir été héros, Madame, avoir empli de morts des tombereaux, Pour que, sous ma farouche et fière bourguignotte, Moi, prince et spectre, un rat paisible me grignote! —C’est que ce n’est point là votre état, dit Mahaud. Chantez, soit; mais ici ne parlez pas trop haut. —Bien dit, reprend Zéno. C’est un lieu de prodiges. Et, quant à moi, je vois des serpentes, des stryges, Tout un fourmillement de monstres, s’ébaucher Dans la brume qui sort des fentes du plancher. Mahaud frémit. —Ce vin que l’abbé m’a fait boire, Va bientôt m’endormir d’une façon très noire; Jurez-moi de rester près de moi. —J’en réponds, Dit Joss; et Zéno dit:—Je le jure. Soupons.
XIII ILS SOUPENT
Et, riant et chantant, ils s’en vont vers la table. —Je fais Joss chambellan et Zéno connétable, Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux, Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux; Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuille N’a pas de bruit distinct qu’on note et qu’on recueille, Ainsi va le babil sans forme et sans lien; Joss par moments fredonne un chant tyrolien, Et fait rire ou pleurer la guitare; les contes Se mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes. Mahaud dit:—Savez-vous que vous êtes heureux? —Nous sommes bien portants, jeunes, fous, amoureux, C’est vrai.—De plus, tu sais le latin comme un prêtre, Et Joss chante fort bien.—Oui, nous avons un maître Qui nous donne cela par-dessus le marché. —Quel est son nom?—Pour nous Satan, pour vous Péché, Dit Zéno, caressant jusqu’en sa raillerie. —Ne riez pas ainsi, je ne veux pas qu’on rie. Paix, Zéno! Parle-moi, toi, Joss, mon chambellan —Madame, Viridis, comtesse de Milan, Fut superbe; Diane éblouissait le pâtre; Aspasie, Isabeau de Saxe, Cléopâtre, Sont des noms devant qui la louange se tait; Rhodope fut divine; Érylésis était Si belle, que Vénus, jalouse de sa gorge, La traîna toute nue en la céleste forge Et la fit sur l’enclume écraser par Vulcain; Eh bien! autant l’étoile éclipse le sequin, Autant le temple éclipse un monceau de décombres, Autant vous effacez toutes ces belles ombres! Ces coquettes qui font des mines dans l’azur, Les elfes, les péris, ont le front jeune et pur Moins que vous, et pourtant le vent et ses bouffées Les ont galamment d’ombre et de rayons coiffées. —Flatteur, tu chantes bien, dit Mahaud. Joss reprend: —Si j’étais, sous le ciel splendide et transparent, Ange, fille ou démon, s’il fallait que j’apprisse La grâce, la gaîté, le rire et le caprice, Altesse, je viendrais à l’école chez vous. Vous êtes une fée aux yeux divins et doux, Ayant pour un vil sceptre échangé sa baguette.— Mahaud songe:—On dirait que ton regard me guette, Tais-toi. Voyons, de vous tout ce que je connais, C’est que Joss est bohême et Zéno polonais, Mais vous êtes charmants; et pauvres; oui, vous l’êtes; Moi, je suis riche; eh bien! demandez-moi, poëtes, Tout ce que vous voudrez.—Tout! Je vous prends au mot, Répond Joss. Un baiser.—Un baiser! dit Mahaud Surprise en ce chanteur d’une telle pensée; Savez-vous qui je suis?—Et fière et courroucée, Elle rougit. Mais Joss n’est pas intimidé. —Si je ne le savais, aurais-je demandé Une faveur qu’il faut qu’on obtienne, ou qu’on prenne? Il n’est don que de roi ni baiser que de reine. —Reine! et Mahaud sourit.
XIV APRÈS SOUPER
Cependant, par degrés, Le narcotique éteint ses yeux d’ombre enivrés; Zéno l’observe, un doigt sur la bouche; elle penche La tête, et, souriant, s’endort, sereine et blanche. Zéno lui prend la main qui retombe. —Elle dort! Dit Zéno; maintenant, vite, tirons au sort. D’abord, à qui l’état? Ensuite, à qui la fille? Dans ces deux profils d’homme un œil de tigre brille. —Frère, dit Joss, parlons politique à présent. La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent; Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle. L’ami de dessous terre est sûr et tient parole; Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôté De ce que nous avons construit et comploté; Tout nous a réussi. Pas de puissance humaine Qui nous puisse arracher la femme et le domaine. Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien, Pour un oui, pour un non, pour un dogme arien Dont le pape sournois rira dans la coulisse, Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse, Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait, C’était bon dans le temps où l’on se querellait Pour la croix byzantine ou pour la croix latine, Et quand Pépin tenait un synode à Leptine, Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soûls, Glaive au poing, s’arrachaient leur Agnès de deux sous; Aujourd’hui, tout est mieux et les mœurs sont plus douces, Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses, Et l’on sait en amis régler un différend; As-tu des dés? —J’en ai. —Celui qui gagne prend Le marquisat; celui qui perd a la marquise. —Bien. —J’entends du bruit. —Non, dit Zéno, c’est la bise Qui souffle bêtement et qu’on prend pour quelqu’un. As-tu peur? —Je n’ai peur de rien, que d’être à jeun, Répond Joss, et sur moi que les gouffres s’écroulent! —Finissons. Que le sort décide. Les dés roulent. —Quatre. Joss prend les dés. —Six. Je gagne tout net, J’ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet. Dès demain, j’entre en danse avec tout mon orchestre. Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre. Des trompettes d’airain seront mes galoubets. Les impôts, cela pousse en plantant des gibets. Zéno dit:—J’ai la fille. Eh bien! je le préfère. —Elle est belle, dit Joss. —Pardieu! —Qu’en vas-tu faire? —Un cadavre. Et Zéno reprend: —En vérité, La créature m’a tout à l’heure insulté. Petit! voilà le mot qu’a dit cette femelle. Si l’enfer m’eût crié, béant sous ma semelle, Dans la sombre minute où je tenais les dés: «Fils, les hasards ne sont pas encor décidés; Je t’offre le gros lot, la Lusace aux sept villes; Je t’offre dix pays de blés, de vins et d’huiles, A ton choix, ayant tous leur peuple diligent; Je t’offre la Bohême et ses mines d’argent, Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre D’où plus d’un fleuve sort, où pas un ruisseau n’entre; Je t’offre le Tyrol aux monts d’azur remplis, Et je t’offre la France avec les fleurs de lys; Qu’est-ce que tu choisis?» J’aurais dit: «La vengeance.» Et j’aurais dit: «Enfer, plutôt que cette France, Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau, Mets à mes ordres l’ombre et les vers du tombeau!» Mon frère, cette femme, absurdement marquise D’une marche terrible où tout le nord se brise, Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger, Ayant été stupide au point de m’outrager, Il convient qu’elle meure; et puis, s’il faut tout dire, Je l’aime; et la lueur que de mon cœur je tire, Je la tire du tien; tu l’aimes aussi, toi. Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi, Les bohêmes pour mettre à fin cette équipée, Nous sommes devenus, près de cette poupée, Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon, Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon; Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme; Or, frère, elle serait entre nous une flamme; Tôt ou tard, et malgré le bien que je te veux, Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux; Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte. Nous l’aimons. Tuons-la. —Ta logique est exacte, Dit Joss rêveur; mais quoi! du sang ici? Zéno Pousse un coin de tapis, tâte, prend un anneau, Le tire, et le plancher se soulève; un abîme S’ouvre; il en sort de l’ombre ayant l’odeur du crime; Joss marche vers la trappe, et, les yeux dans les yeux, Zéno muet la montre à Joss silencieux; Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre.
XV LES OUBLIETTES
S’il sortait de ce puits une lueur de soufre, On dirait une bouche obscure de l’enfer. La trappe est large assez pour qu’en un brusque éclair L’homme étonné qu’on pousse y tombe à la renverse; On distingue les dents sinistres d’une herse, Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit; Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit; L’Épouvante est au fond de ce puits toute nue; On sent qu’il pourrit là de l’histoire inconnue, Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant, Cuve du meurtre, est plein de larves se traînant, D’ombres tâtant le mur et de spectres reptiles. —Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles, Dit Joss. Et Zéno dit:—Je connais le château; Ce que le mont Corbus cache sous son manteau, Nous le savons, l’orfraie et moi; cette bâtisse Est vieille; on y rendait autrefois la justice. —Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point? —Son œil est clos ainsi que je ferme mon poing; Elle dort d’une sorte âpre et surnaturelle, L’obscure volonté du philtre étant sur elle. —Elle s’éveillera demain au point du jour. —Dans l’ombre. —Et que va dire ici toute la cour Quand, au lieu d’une femme, ils trouveront deux hommes? —Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes! —Où va cette oubliette? —Aux torrents, aux corbeaux, Au néant; finissons. Ces hommes, jeunes, beaux, Charmants, sont à présent difformes, tant s’efface Sous la noirceur du cœur le rayon de la face, Tant l’homme est transparent à l’enfer qui l’emplit. Ils s’approchent; Mahaud dort comme dans un lit. —Allons! Joss la saisit sous les bras, et dépose Un baiser monstrueux sur cette bouche rose; Zéno, penché devant le grand fauteuil massif, Prend ses pieds endormis et charmants; et, lascif, Lève la robe d’or jusqu’à la jarretière. Le puits, comme une fosse au fond d’un cimetière, Est là béant.
XVI CE QU’ILS FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE A FAIRE
Portant Mahaud, qui dort toujours, Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas lourds, Zéno tourné vers l’ombre et Joss vers la lumière; La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière; Tout à coup il s’arrête, et Zéno dit:—Eh bien? Mais Joss est effrayant; pâle, il ne répond rien, Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière... Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre; Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur, Un des grands chevaliers rangés le long du mur Qui se lève et descend de cheval; ce fantôme, Tranquille sous le masque horrible de son heaume, Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher; On croit entendre un dieu de l’abîme marcher; Entre eux et l’oubliette, il vient barrer l’espace, Et dit, le glaive haut et la visière basse, D’une voix sépulcrale et lente comme un glas: —Arrête, Sigismond! Arrête, Ladislas! Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte Qu’elle gît à leurs pieds et paraît une morte. La voix de fer parlant sous le grillage noir Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir, Et que Zéno chancelle ainsi qu’un mât qui sombre: —Hommes qui m’écoutez, il est un pacte sombre Dont tout l’univers parle et que vous connaissez; Le voici: «Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés, «Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires, «Je contracte alliance avec mes deux bons frères, «L’empereur Sigismond et le roi Ladislas; «Sans jamais m’absenter ni dire: je suis las, «Je les protégerai dans toute conjoncture; «De plus, je cède, en libre et pleine investiture, «Étant seigneur de l’onde et souverain du mont, «La mer à Ladislas, la terre à Sigismond, «A la condition que, si je le réclame, «Le roi m’offre sa tête et l’empereur son âme.» —Serait-ce lui? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants, Es-tu Satan? —Je suis plus et moins. Je ne prends Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames, Laissant sous l’ongle noir se débattre vos âmes. Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front, Et Zéno dit à Joss:—Hein! qu’est-ce que c’est donc? Joss bégaye:—Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge. De quelle part viens-tu? Qu’es-tu, spectre? —Le juge. —Grâce! La voix reprend: —Dieu conduit par la main Le vengeur en travers de votre affreux chemin; L’heure où vous existiez est une heure sonnée; Rien ne peut plus bouger dans votre destinée; L’idée inébranlable et calme est dans le joint. Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point Que vous aviez sur vous l’œil fixe de la peine, Et que quelqu’un savait dans cette ombre malsaine Que Joss fût kaÿser et que Zéno fût roi. Vous venez de parler tout à l’heure, pourquoi? Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables, N’espérez rien. Je suis l’abîme, ô misérables! Ah! Ladislas est roi, Sigismond est césar; Dieu n’est bon qu’à servir de roue à votre char; Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes; Toi, Milan t’a fait duc, Rome empereur, tu portes La couronne de fer et la couronne d’or; Toi, tu descends d’Hercule, et toi, de Spartibor; Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde; Tous les monts de la terre et tous les flots de l’onde Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux; Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux; Vous avez la puissance et vous avez la gloire; Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire, Sous cette inaccessible et haute dignité, Sous cet arc de triomphe au cintre illimité, Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles, Sous ces couronnes, tas de perles et d’étoiles, Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux, Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux! O dégradation du sceptre et de l’épée! Noire main de justice aux cloaques trempée! Devant l’hydre le seuil du temple ouvre ses gonds, Et le trône est un siége aux croupes des dragons! Siècle infâme! ô grand ciel étoilé, que de honte! Tout rampe; pas un front où le rouge ne monte, C’est égal, on se tait, et nul ne fait un pas. O peuple, million et million de bras, Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent, Toi, que leurs majestés les vermines dévorent, Est-ce que tu n’as pas des ongles, vil troupeau, Pour ces démangeaisons d’empereurs sur ta peau! Du reste, en voilà deux de pris; deux âmes telles Que l’enfer même rêve étonné devant elles! Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants, Splendides, inouïs, prospères, étouffants; Le temps d’être punis arrive; à la bonne heure. Ah! le vautour larmoie et le caïman pleure. J’en ris. Je trouve bon qu’à de certains instants, Les princes, les heureux, les forts, les éclatants, Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes, A leurs fronts cerclés d’or, chargés de diadèmes, Sentent l’âpre sueur de Josaphat monter. Il est doux de voir ceux qui hurlaient, sangloter. La peur après le crime; après l’affreux, l’immonde. C’est bien. Dieu tout-puissant! quoi, des maîtres du monde, C’est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j’ai là! Quoi, ceci règne! Quoi, c’est un césar, cela! En vérité, j’ai honte, et mon vieux cœur se serre De les voir se courber plus qu’il n’est nécessaire. Finissons. Ce qui vient de se passer ici, Princes, veut un linceul promptement épaissi. Ces mêmes dés hideux qui virent le calvaire Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère, Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu. Vous avez joué là, rois, un lugubre jeu. Mais, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale Ce moment que remplit la brume sépulcrale. Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins, Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains Pour qu’ils puissent tâter vos actions funèbres; A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres? A quoi bon vous parler de ce que vous faisiez? Boire de l’ombre, étant de nuit rassasiés, C’est ce que vous avez l’habitude de faire, Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre L’odeur des attentats et le goût des forfaits. Je vous dis seulement que ce vil portefaix, Votre siècle, commence à trouver vos altesses Lourdes d’iniquités et de scélératesses; Il est las, c’est pourquoi je vous jette au monceau D’ordures que des ans emporte le ruisseau! Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille, J’ai vu cela! Dieu bon, sont-ils de la famille Des vivants, respirant sous ton clair horizon? Sont-ce des hommes? Non. Rien qu’à voir la façon Dont votre lèvre touche aux vierges endormies, Princes, on sent en vous des goules, des lamies, D’affreux êtres sortis des cercueils soulevés. Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez De la face de l’homme est un mensonge infâme; Vous avez quelque bête effroyable au lieu d’âme; Sigismond l’assassin, Ladislas le forban, Vous êtes des damnés en rupture de ban; Donc lâchez les vivants et lâchez les empires! Hors du trône, tyrans! à la tombe, vampires! Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez. Et son doigt est tourné vers le gouffre. Attérés, Ils s’agenouillent. —Oh! dit Sigismond, fantôme, Ne nous emmène pas dans ton morne royaume! Nous t’obéirons. Dis, qu’exiges-tu de nous? Grâce! Et le roi dit:—Vois, nous sommes à genoux, Spectre! Une vieille femme a la voix moins débile. La figure qui tient l’épée est immobile, Et se tait, comme si cet être souverain Tenait conseil en lui sous son linceul d’airain; Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine: —Princes, votre façon d’être lâches me gêne. Je suis homme et non spectre. Allons, debout! mon bras Est le bras d’un vivant; il ne me convient pas De faire une autre peur que celle où j’ai coutume. Je suis Eviradnus.
XVII LA MASSUE
Comme sort de la brume Un sévère sapin, vieilli dans l’Appenzell, A l’heure où le matin au souffle universel Passe, des bois profonds balayant la lisière, Le preux ouvre son casque, et hors de la visière Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît. Sigismond s’est dressé comme un dogue en arrêt; Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée, Grince des dents et rit, et, comme la nuée Résume en un éclair le gouffre pluvieux, Toute sa rage éclate en ce cri:—C’est un vieux! Le grand chevalier dit, regardant l’un et l’autre: —Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre. Je vous défie à mort, laissant à votre choix D’attaquer l’un sans l’autre ou tous deux à la fois; Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne; Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne; Car le châtiment doit lui-même être correct. Eviradnus n’a plus que sa veste d’Utrecht. Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape, Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe, Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus, Il se glisse en rampant derrière Eviradnus; Mais Eviradnus sent qu’on l’attaque en arrière, Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière, Et sa main colossale étreint comme un étau Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau; Dans l’œil du nain royal on voit la mort paraître. —Je devrais te couper les quatre membres, traître, Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants. Tiens, dit Eviradnus, meurs vite! Et sur ses flancs Le roi s’affaisse, et, blême et l’œil hors de l’orbite, Sans un cri, tant la mort formidable est subite, Il expire. L’un meurt, mais l’autre s’est dressé. Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé Sur un banc son épée, et Sigismond l’a prise. Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise; L’épée au poing, joyeux, assassin rayonnant, Croisant les bras, il crie:—A mon tour maintenant!— Et les noirs chevaliers, juges de cette lice, Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice, Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé, Eviradnus sans arme et Sigismond armé. Le gouffre attend. Il faut que l’un des deux y tombe. —Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe, Dit Sigismond. C’est toi le mort! c’est toi le chien! Le moment est funèbre; Eviradnus sent bien Qu’avant qu’il ait choisi dans quelque armure un glaive, Il aura dans les reins la pointe qui se lève; Que faire? Tout à coup sur Ladislas gisant Son œil tombe; il sourit, terrible, et, se baissant De l’air d’un lion pris qui trouve son issue: —Hé! dit-il, je n’ai pas besoin d’autre massue!— Et, prenant aux talons le cadavre du roi, Il marche à l’empereur qui chancelle d’effroi; Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue, Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue Au-dessus de sa tête, en murmurant: Tout beau! Cette espèce de fronde horrible du tombeau, Dont le corps est la corde et la tête la pierre. Le cadavre éperdu se renverse en arrière, Et les bras disloqués font des gestes hideux. Lui, crie:—Arrangez-vous, princes, entre vous deux. Si l’enfer s’éteignait, dans l’ombre universelle, On le rallumerait, certe, avec l’étincelle Qu’on peut tirer d’un roi heurtant un empereur. Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d’horreur, Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe; Soudain le mort s’abat et le cadavre frappe... Eviradnus est seul. Et l’on entend le bruit De deux spectres tombant ensemble dans la nuit. Le preux se courbe au seuil du puits, son œil y plonge, Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe: —C’est bien! disparaissez, le tigre et le chacal!
XVIII LE JOUR REPARAIT
Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal, Et, de peur qu’au réveil elle ne s’inquiète, Il referme sans bruit l’infernale oubliette; Puis remet tout en ordre autour de lui, disant: —La chose n’a pas fait une goutte de sang; C’est mieux. Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate; Les monts gris sont bordés d’un long fil écarlate; Et voici que, portant des branches de genêt, Le peuple vient chercher sa dame; l’aube naît. Les hameaux sont en branle, on accourt; et, vermeille, Mahaud, en même temps que l’aurore, s’éveille; Elle pense rêver et croit que le brouillard A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard, Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être; Eviradnus salue, et le vieux vaillant maître, S’approchant d’elle avec un doux sourire ami: —Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi?