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La guerre et la paix, Tome III

CHAPITRE PREMIER (continued 2)

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«Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici.»

Les artilleurs continuaient à hocher la tête d'un air mécontent, mais, lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne les gênait en rien, qu'il restait tranquillement assis à les regarder ou se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, à leur passage, avec un sourire timide, leur mécontentement se changea en une sympathie gaie et affectueuse, semblable à celle des soldats pour les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec eux. Ils l'adoptèrent en pensée, et lui donnèrent même, en plaisantant entre eux sur son compte, le sobriquet de «Notre Bârine[3]«. Un boulet vint tomber à deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait été saupoudré, sourit en regardant autour de lui.

«Vous n'avez donc vraiment pas peur, Bârine?» lui dit un soldat à la forte carrure et au visage enluminé, en montrant ses dents blanches.

—As-tu donc peur, toi? répondit Pierre.

—Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas grâce... s'il vous jette à terre, il fera voler en l'air vos entrailles.... Comment ne pas avoir peur?» ajouta-t-il en riant.

Quelques-uns de ses camarades s'étaient arrêtés à côté de Pierre; avec leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient étonnés et charmés de l'entendre parler comme tout le monde.

«C'est notre métier, Bârine!... Quant à vous, c'est autre chose, et c'est bien étonnant que...

—À vos pièces!» cria le jeune lieutenant, qui évidemment remplissait ses fonctions pour la première ou la seconde fois de sa vie, tant il y mettait de ponctualité exagérée envers les soldats et son chef.

Le grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout le champ de bataille, à gauche surtout, où étaient les ouvrages avancés de Bagration; mais la fumée empêchait Pierre, dont l'attention était absorbée par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de l'action. Sa première impression de satisfaction involontaire avait fait place à un sentiment de tout autre genre, provoqué par la vue du pauvre petit soldat couché dans la prairie. Il était à peine dix heures du matin: on avait emporté de la batterie une vingtaine d'hommes, deux pièces avaient été démontées! les projectiles arrivaient en nombre plus considérable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on n'entendait que plaisanteries et gais propos.

«Eh! la belle! criait un soldat à une grenade qui passait en l'air comme une flèche: pas ici! vers l'infanterie!

—À l'infanterie! ajoutait un autre en riant à la vue du projectile qui éclatait au milieu des soldats.

—Dis donc, est-ce une connaissance?» criait un troisième à un paysan qui se baissait devant un boulet.

Quelques soldats se groupèrent près du rempart, pour regarder quelque chose dans le lointain.

«Vois-tu, on a retiré les avant-postes, on s'est replié, dit l'un.

—Fais attention à tes propres affaires, lui cria un vieux sous-officier; s'ils se sont retirés, c'est qu'ils ont affaire plus loin,» et, saisissant l'un d'eux par l'épaule, il le poussa du genou.

Ils éclatèrent de rire.

«N° 5, en avant! criait-on d'un autre côté.

—Tous à la fois et bien ensemble, répondirent gaiement ceux qui poussaient le canon.

—Tiens, en voilà un qui a failli enlever le chapeau de «notre Bârine,» dit un loustic en s'adressant à Pierre. «Oh! l'animal! ajouta-t-il en voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme.

—Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus pour ramasser les blessés, se courbaient et allongeaient l'échine... ce ragoût-là ne vous plaît pas?

—Voyez donc les corbeaux!» dit un autre en s'adressant à un groupe de miliciens qui s'étaient arrêtés, saisis de terreur à la vue du soldat qui venait de perdre une jambe.

Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé, après chaque homme jeté à bas, l'excitation générale augmentait. Ainsi qu'un défi jeté à la tempête déchaînée autour d'eux, les figures de ces soldats s'éclairaient de plus en plus, comme les éclairs qui jaillissent plus précipités d'une nuée d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait à son tour. À dix heures, les fantassins, postés en avant de la batterie dans les broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka, se replièrent; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des fusils. Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea quelques mots avec un colonel, lança à Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit après avoir donné l'ordre aux fantassins préposés à la garde de la batterie de se coucher à plat ventre pour être moins exposés. On entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie, qui s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle, qui marchait à reculons, tenant son épée abaissée et regardant autour de lui avec inquiétude; l'infanterie disparut dans la fumée, et l'on n'entendit plus que des cris prolongés et le crépitement d'une fusillade bien nourrie. Quelques minutes plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent de la mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la batterie, et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redoublaient d'activité autour des canons, personne ne faisait plus attention à Pierre; une ou deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier, les sourcils froncés, marchait à grands pas entre les pièces. Le petit lieutenant, les joues enflammées, donnait ses ordres avec plus de précision encore; les artilleurs présentaient les gargousses, chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crânerie de plus en plus surexcitée. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancés par des ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur toutes les figures brillait le feu, dont Pierre, debout à côté du vieil officier, attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main à la visière de sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier.

«J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il n'y a plus que huit charges: faut-il continuer le feu?

—La mitraille!» cria sans lui répondre directement son chef, en regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant poussa un cri, tourna sur lui-même, et s'abattit comme un oiseau tiré au vol.

Tout devint étrange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui jusque-là n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre bruit. À droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra! et il crut les voir reculer au lieu de s'élancer en avant. Un boulet frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la terre: une balle noire rebondit et tomba au même instant dans un corps mou. À cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.

«À mitraille!» répéta le vieux commandant.

Un sous-officier, effrayé, se précipita vers lui et lui dit, avec un chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un maître d'hôtel venant prévenir son maître que le vin manque.

«Brigands! que font-ils? s'écria l'officier en tournant vers Pierre sa figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de l'éclat de la fièvre.

—Cours aux réserves, et amène un caisson! ajouta-t-il avec colère en s'adressant à un soldat.

—J'irai, moi!» dit Pierre.

L'officier; sans lui répondre, fit quelques pas de côté:

«Attendre... ne pas tirer!»

Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions se heurta contre Pierre.

«Eh! monsieur, ce n'est pas ta place,» dit-il en descendant au pas de course.

Pierre courut après lui, en évitant l'endroit où était couché le jeune lieutenant. Un boulet, un second, un troisième passèrent au-dessus de sa tête et tombèrent à ses côtés.

«Où vais-je?» se demanda-t-il tout à coup à deux pas des caissons.

Il s'arrêta indécis, ne sachant où aller. À cet instant un choc effroyable le rejeta en arrière la face contre terre, une flamme immense l'aveugla tout à coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et d'un fracas épouvantables, l'assourdit complètement. Lorsqu'il revint à lui, il se trouva couché à terre, et les bras étendus. Le caisson qu'il avait vu avait disparu: à sa place gisaient de tous côtés sur l'herbe roussie des planches vertes à demi brûlées et des lambeaux de vêtements; un cheval, se débarrassant des débris de son brancard, passa au galop, tandis qu'un autre, blessé mortellement, hennissait de douleur.

XIV

Pierre, affolé de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant à la batterie, le seul endroit où il pût trouver un refuge contre tous ces désastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et de voir la batterie occupée par une masse de nouveaux venus, qu'il ne parvenait pas à reconnaître. Le colonel était penché sur le rempart comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se débattant entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait pas encore eu le temps de comprendre que le colonel était mort, et le soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tué, devant ses yeux, d'un coup de baïonnette qui lui traversa le dos. À peine était-il arrivé dans le retranchement, qu'un homme à figure maigre et brune, ruisselant de sueur, en uniforme gros-bleu, une épée nue à la main, se jeta sur lui en criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par l'épaule et par la gorge. C'était un officier français; laissant tomber son épée, il prit à son tour Pierre au collet; ils se regardèrent ainsi quelques secondes, et sur leurs figures si étrangères l'une à l'autre se peignait l'étonnement de ce qu'ils venaient de faire.

«Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien?» pensait chacun d'eux.

L'officier inclinait vers la première supposition, car la main puissante de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Français avait l'air de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs têtes, et il sembla à Pierre que celle de son prisonnier avait été enlevée du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son côté et lâcha prise. Le Français, peu curieux de décider lequel des deux était le prisonnier de l'autre, courut à la batterie, tandis que Pierre descendait le mamelon, en trébuchant contre les morts et les blessés, et croyait, dans son épouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son habit. À peine arrivé au bas, il vit venir à lui des masses compactes de Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers la batterie. C'était l'attaque dont Yermolow s'attribua le mérite en assurant à qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure l'avaient seuls rendue possible; il prétendait avoir jeté à pleines mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses poches. Les Français qui s'étaient emparés de la batterie s'enfuirent à leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement qu'il fut impossible de les arrêter. Les prisonniers furent emmenés de la batterie; parmi eux se trouvait un général blessé, qui fut aussitôt entouré de nos officiers. Des masses de blessés, Français et Russes, les traits défigurés par la souffrance, se traînaient péniblement, ou étaient portés sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais, au lieu de ceux qui l'y avaient reçu tout à l'heure, il n'y trouva que des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y aperçut aussi le jeune lieutenant, toujours assis dans la même pose au bord du parapet, et replié sur lui-même dans une mare de sang; le soldat aux joues enluminées avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait pas à l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: «Ils vont sûrement cesser, se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait?» Et il suivit machinalement le défilé des brancards qui s'éloignaient du champ de bataille. Le soleil, caché par un rideau de fumée, brillait encore en haut de l'horizon. Là-bas, à gauche, et surtout près de Séménovsky, une massé confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait qu'augmenter de violence: c'était comme la suprême expression du désespoir d'un homme qui réunit toutes ses forces pour pousser son dernier cri.

XV

L'action principale se passa sur une étendue de deux verstes[4] entre Borodino et les ouvrages avancés de Bagration. En dehors de ce rayon, la cavalerie d'Ouvarow fit une démonstration vers le milieu de la journée, et, de l'autre côté d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les «flèches» de Bagration, sur un espace découvert près du bois, qu'eut lieu en réalité la bataille, de la façon la plus simple et la moins compliquée qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donné des deux côtés par le feu de plus de cent pièces de canon. Puis, lorsque la fumée s'étendit comme un épais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se dirigèrent sur les «flèches», pendant que le détachement du vice-roi se portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces «flèches» et la redoute de Schevardino où se tenait Napoléon, et plus de deux verstes, à vol d'oiseau, entre ces ouvrages avancés et Borodino. Napoléon ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur ce point, car la fumée couvrait tout le terrain. Les soldats de la division Dessaix ne restèrent visibles que jusqu'à leur descente dans le ravin; dès qu'ils y disparurent, la fumée, en redoublant d'épaisseur, déroba à la vue le versant opposé. De côté et d'autre se détachaient quelques points noirs, et brillaient quelques baïonnettes, mais, du haut de la redoute de Schevardino, il était impossible de préciser si les Russes et les Français étaient immobiles ou en mouvement. Les rayons obliques d'un soleil resplendissant éclairaient la figure de Napoléon, qui s'abritait derrière sa main pour examiner les ouvrages avancés. Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fumée, toujours croissante, l'empêchait de rien distinguer. Il descendit du mamelon et se mit à marcher de long en large, en s'arrêtant de temps à autre, en prêtant l'oreille au bruit des détonations, et en jetant des regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit où il se tenait dans ce moment, ni de la hauteur où étaient restés ses généraux, ni des retranchements eux-mêmes, pris et repris tour à tour par les Russes et par les Français, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante, tantôt les Russes, tantôt les Français, tantôt l'infanterie, tantôt la cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et, ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoyés par Napoléon, et les officiers d'ordonnance de ses maréchaux venaient à tout instant lui faire leurs rapports; ces rapports étaient forcément mensongers, parce que, dans le feu de la mêlée, il était impossible de savoir au juste où en étaient les choses, parce que la plupart des aides de camp se bornaient à raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu même du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils mettaient à franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite, la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du pont de la Kolotcha, et demander à Napoléon s'il fallait ou non le faire franchir aux troupes. Napoléon ordonna de s'aligner de l'autre côté et d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au même moment où l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait été repris et brûlé par les Russes, dans ce même engagement où nous avons vu figurer Pierre au commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un air de terreur, que l'attaque des ouvrages avancés avait été repoussée, que Compans était blessé, Davout tué, tandis que, par le fait, ces retranchements avaient été repris par des troupes fraîches, et que Davout n'était que contusionné. À la suite de ces rapports, faux par la force même des circonstances, Napoléon faisait des dispositions qui, si elles n'avaient pas déjà été prises par d'autres d'une manière plus opportune, auraient été inexécutables. Les maréchaux et les généraux, plus rapprochés que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles que de temps à autre, prenaient leurs mesures sans en référer à Napoléon, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un côté et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'étaient le plus souvent exécutés qu'à moitié, de travers ou pas du tout. Les soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons dès qu'ils sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux, et la cavalerie s'élançait de son côté pour rattraper les fuyards russes. C'est ainsi que deux régiments de cavalerie franchirent le ravin de Séménovsky, se lancèrent sur la montée, tournèrent bride et repartirent à fond de train, tandis que l'infanterie faisait de même de son côté, en se laissant également entraîner. Ainsi donc toutes les dispositions nécessitées par le moment étaient prises par les chefs immédiats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et à plus forte raison ceux de Napoléon. Ils craignaient d'autant moins d'en assumer la responsabilité, que, pendant la mêlée, l'homme n'a plus d'autre idée que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il se jette en avant, en arrière, et agit sous l'influence exclusive de sa surexcitation personnelle. En résumé, tous ces mouvements, produits par le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes. Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal: c'étaient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace, leur apportaient la mort et les blessures. Dès que ces hommes se trouvaient hors de la portée des projectiles, leurs chefs s'en emparaient, les alignaient, les soumettaient à la discipline, et, par la puissance de cette même discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer et de feu, où ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient à l'aventure, en s'entraînant mutuellement.

XVI

Les généraux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois mené au feu des masses énormes de troupes bien disciplinées, mais, au lieu de voir, comme il était toujours arrivé aux batailles précédentes, l'ennemi prendre la fuite, ces masses disciplinées revenaient de là-bas débandées et terrifiées; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait à vue d'œil. Vers midi, Murat envoya son aide de camp à Napoléon pour réclamer des renforts. Napoléon était assis au pied du mamelon et buvait du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les Russes en déroute si Sa Majesté voulait envoyer des renforts:

«Des renforts?» s'écria Napoléon d'un air sévère et surpris, comme s'il ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli garçon, aux cheveux bouclés, qu'on lui avait envoyé: «Des renforts? se dit-il à part lui.... Que peuvent-ils avoir encore à me demander lorsqu'ils disposent de la moitié de l'armée sur l'aile gauche des Russes, qui n'est même pas fortifiée? Dites au roi de Naples qu'il n'est pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon échiquier; allez![5]« Le jeune et joli garçon soupira profondément, et, tenant toujours la main à la hauteur de son shako, retourna au feu. Napoléon se leva, et appela Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation, l'attention de Berthier fut attirée par la vue d'un général, monté sur un cheval couvert d'écume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa suite: c'était Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec précipitation de l'Empereur, en lui démontrant, hardiment et à haute voix, la nécessité dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes étaient perdus si l'Empereur consentait à donner une division. Napoléon haussa les épaules, garda le silence et continua sa promenade, tandis que Belliard exposait avec véhémence son avis aux généraux qui l'entouraient.!

«Vous êtes trop vif, Belliard, dit Napoléon; on se trompe facilement dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!»

Belliard venait à peine de disparaître qu'un nouvel envoyé arriva du champ de bataille.

«Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napoléon du ton d'un homme agacé par des obstacles imprévus.

—Sire, le prince... commença à dire l'aide de camp...

—Demande des renforts, n'est-ce pas?» s'écria Napoléon avec impatience.

L'aide de camp inclina la tête affirmativement. Napoléon se détourna, fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.

«Il faudra leur donner des réserves, qu'en pensez-vous? Qui enverrons-nous là-bas, à cet oison dont j'ai fait un aigle?

—Envoyons la division de Claparède, Sire,» répondit Berthier, qui connaissait par leur nom toutes les divisions, les régiments et les bataillons.

L'Empereur approuva d'un signe de tête; l'aide de camp partit au galop du côté de la division Claparède, et, quelques instants après, la jeune garde, postée derrière le mamelon, se mit en mouvement. Napoléon regardait silencieusement dans cette direction.

«Non, dit-il tout à coup, je ne puis y envoyer Claparède, envoyez-y Friant.»

Bien qu'il n'y eût aucun avantage à employer le second plutôt que le premier, et qu'il en résultât au contraire un grand retard dans l'exécution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualité. Napoléon en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le rôle du docteur qui entrave par ses remèdes la marche de la nature, ce rôle qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se perdit comme les autres dans la fumée, tandis que les aides de camp arrivaient de tous côtés, et paraissaient s'être donné le mot pour demander la même chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les troupes françaises. M. de Beausset, qui était encore à jeun, s'approcha de Napoléon, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa respectueusement de déjeuner.

«Il me semble que je puis maintenait féliciter Votre Majesté d'une victoire?»

Napoléon secoua la tête négativement. M. de Beausset, pensant que ce geste se rapportait à la victoire présumée, se permit alors de faire observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait empêcher de déjeuner, du moment que c'était possible.

«Allez-vous...» dit tout à coup Napoléon, en se détournant.

Un soupir de commisération et de déconvenue passa sur la figure de M. de Beausset, qui alla rejoindre les généraux. Napoléon éprouvait la sensation pénible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent à pleines mains, et ayant prévu toutes les chances, se sent, malgré tout, près d'être battu pour avoir trop savamment combiné ses coups. Les troupes et les généraux étaient les mêmes qu'autrefois; ses mesures étaient bien prises, sa proclamation courte et énergique; il était sûr de lui, de son expérience et de son génie, que les années n'avaient fait qu'accroître; l'ennemi qu'il combattait était le même qu'à Austerlitz et à Friedland; il comptait tomber sur lui à bras raccourcis... et voilà que ce coup de massue lui échappait comme par magie! Ses combinaisons passées avaient toujours été couronnées de succès: il avait, comme toujours, concentré ses batteries sur un seul point, lancé ses réserves et sa cavalerie—des hommes de fer—pour enfoncer les lignes, et cependant la victoire ne venait pas! De tous côtés on lui demandait des renforts, on lui apprenait que des généraux étaient morts ou blessés, que les troupes étaient débandées, et qu'il était impossible de déloger les Russes. Jadis, après deux ou trois dispositions, deux ou trois mots jetés à la hâte, les aides de camp et les maréchaux arrivaient à lui, la figure rayonnante, lui annonçant avec force félicitations que des corps entiers avaient été faits prisonniers, apportant des faisceaux de drapeaux et d'aigles pris à l'ennemi, en traînant des canons à leur suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la cavalerie sur les trains de bagages! C'était ainsi que cela avait eu lieu à Lodi, à Marengo, à Arcole, à Iéna, à Austerlitz, à Wagram, etc. Aujourd'hui il se passait quelque chose d'étrange; bien que les ouvrages avancés eussent été emportés d'assaut; il le sentait d'instinct, et il comprenait que ce sentiment était partagé par son entourage militaire. Tous les visages étaient tristes, on évitait de se regarder, et Napoléon savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se prolongeait huit heures, bien qu'il y eût engagé toutes ses forces, et qui n'avait pas encore abouti à une victoire. Il savait que c'était une bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de tension extrême, le perdre, lui et son armée. Lorsqu'il repassait en pensée toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle, depuis deux mois, aucune bataille n'avait été gagnée, aucun drapeau, aucun canon, aucun corps de troupes n'avait été pris, les figures contristées de son entourage, les doléances sur la résistance opiniâtre des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient tomber sur son aile gauche d'un moment à l'autre, enfoncer son centre, un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela était possible. Jadis il ne prévoyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un nombre incalculable de hasards, tous défavorables, s'offrait à son imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc gauche, Napoléon fut terrifié. Berthier s'approcha de lui, et lui proposa de monter à cheval pour se rendre un compte exact de la situation.

«Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!...» Et il partit pour le village de Séménovsky.

Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et des hommes couchés dans des mares de sang, isolément ou par groupes; jamais ni Napoléon ni aucun de ses généraux n'avaient vu une aussi grande quantité de morts réunis sur un si étroit espace. La voix sourde du canon, qui, dix heures durant, n'avait cessé de se faire entendre et fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre à ce tableau. Il arriva sur les hauteurs de Séménovsky, et aperçut dans le lointain, à travers la fumée, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui étaient pas familières: c'étaient des Russes. Leurs masses serrées étaient placées derrière le village et le mamelon, et leurs bouches à feu continuaient à tonner sans relâche sur toute la ligne; ce n'était plus une bataille, c'était une boucherie sans résultat pour les Russes comme pour les Français. Napoléon s'arrêta, et retomba dans la rêverie dont Berthier l'avait tiré. Arrêter ce qu'il voyait était impossible, et cependant c'était lui qui, aux yeux de tous, en était l'ordonnateur responsable; et ce premier insuccès lui faisait comprendre toute l'horreur et toute l'inutilité de ces massacres. Un des généraux qui le suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde. Ney et Berthier échangèrent un coup d'œil et un sourire de mépris à cette absurde proposition. Napoléon baissa la tête et garda longtemps le silence.

«À huit cents lieues de France, je ne ferai pas démolir ma garde[6]!» s'écria-t-il, et, faisant tourner bride à son cheval, il retourna à Schevardino.

XVII

Koutouzow, la tête inclinée et affaissé sur lui-même de tout le poids de son corps, était toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, où Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais approuvant ou désapprouvant ce qu'on venait lui proposer.

«C'est cela... oui, oui, faites!» disait-il; ou bien: «Vas-y, va voir, mon ami!» ou bien encore: «C'est inutile, attendons!...»

Il écoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les ordres qu'on lui demandait, sans paraître s'intéresser au sens des paroles de ceux qui lui parlaient, mais épiant toutefois leur ton et l'expression de leur visage. Sa longue expérience et sa sagesse de vieillard lui disaient qu'il n'était pas possible à un seul homme d'en diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les troupes, ni le nombre des canons et des gens tués, ne décident du sort de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'élan des troupes, qu'il tâchait de découvrir et de conduire autant qu'il était en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, usé par l'âge, un contraste saisissant. À onze heures du matin, on vint lui dire que les ouvrages avancés dont les Français s'étaient emparés leur avaient été repris, mais que le prince Bagration était blessé. Koutouzow poussa un cri et secoua la tête.

«Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,—dit-il à un aide de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:

—Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la première armée?»

Le prince partit à l'instant, et il n'avait pas encore atteint le village de Séménovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des renforts. Koutouzow fronça le sourcil, envoya Doktourow prendre le commandement de la première armée, et prier le prince, dont les conseils lui étaient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir auprès de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat était prisonnier, il sourit, et son état-major s'empressa de le féliciter.

«Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement gagnée, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien extraordinaire, mais il ne faut pas se réjouir trop tôt!»

Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux troupes. Un peu plus tard, à l'arrivée de Scherbinine, qui venait lui annoncer la reprise par les Français des ouvrages avancés du village de Séménovsky, Koutouzow devina, à l'expression de son visage et aux bruits qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se levant aussitôt, il le prit à l'écart.

«Mon ami, lui dit-il, va auprès d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a à faire.»

Koutouzow se trouvait à Gorky, au centre même de notre position; l'attaque dirigée par Napoléon sur notre flanc gauche avait été vaillamment et à plusieurs reprises repoussée par la cavalerie d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas dépassé Borodino. À trois heures, les Français cessèrent l'attaque, et Koutouzow put constater, sur la physionomie de tous ceux qui arrivèrent du champ de bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation portée au dernier degré. Le succès dépassait ses espérances, mais ses forces lui faisaient défaut, sa tête s'inclinait et il sommeillait involontairement. On lui apporta à dîner; pendant son repas, Woltzogen s'approcha de lui; c'était celui-là même qui, au dire du prince André, affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui détestait Bagration. Il venait rendre compte à Koutouzow, de la part de Barclay, de la marche des opérations militaires du flanc gauche. Le sage Barclay, en voyant la foule des fuyards blessés et les dernières lignes enfoncées, en avait conclu que la bataille était perdue, et avait chargé son aide de camp favori d'en prévenir Koutouzow. Celui-ci, mâchant avec peine un morceau de poule rôtie, regardait complaisamment venir Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des lèvres, la main à la visière de sa casquette avec une affectation cavalière; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingué, je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que j'apprécie à sa juste valeur. «Ce vieux Monsieur,» c'était le nom que les Allemands donnaient à Koutouzow, «ce vieux Monsieur» se donne ses aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il commença son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait mission de la faire connaître, et telle qu'il l'avait jugée par lui-même.

«Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi; nous ne pouvons l'en déloger, faute de troupes; elles fuient et il est impossible de les arrêter!»

Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son émotion, et ajouta avec un sourire:

«Je ne me crois pas en droit de cacher à Votre Altesse ce que j'ai vu: les troupes sont en pleine déroute!

—Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'écria Koutouzow en se levant vivement, les sourcils froncés, et faisant de ses mains tremblantes des gestes de menace; tout près de suffoquer, il s'écria: «Comment osez-vous, monsieur, me dire cela, à moi? Vous ne savez rien! Dites à votre général que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que lui le véritable état des choses.»

Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow poursuivit:

«L'ennemi est repoussé du flanc gauche, et fortement entamé au flanc droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce qui n'est pas. Allez répéter au général Barclay que mon intention est d'attaquer l'ennemi demain!» Tous se taisaient, et l'on n'entendait que la respiration haletante du vieillard: «Il est repoussé de partout, reprit-il, j'en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes! La victoire est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la Russie!» ajouta-t-il en se signant et en laissant échapper un sanglot.

Woltzogen haussa les épaules, un sourire ironique passa sur ses lèvres, et il s'éloigna sans chercher même à dissimuler la surprise que lui causait l'aveugle entêtement du «vieux Monsieur». Un général d'un extérieur agréable parut en ce moment sur la colline.

«Ah! voilà mon héros!» dit Koutouzow en l'indiquant de la main.

C'était Raïevsky; il avait passé toute la journée sur le point le plus important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes tenaient toujours ferme, et que les Français n'osaient plus attaquer.

«Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obligés de nous retirer? lui demanda Koutouzow en français.

—Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indécises, c'est toujours le plus opiniâtre qui reste victorieux, et mon opinion...

—Kaïssarow, s'écria Koutouzow, prépare-moi l'ordre du jour, et toi, dit-il à un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque pour demain!»

Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prévint le maréchal que son chef demandait la confirmation par écrit de l'ordre qu'il lui avait donné. Koutouzow, sans même le regarder, fit aussitôt libeller cet ordre, qui mettait à couvert la responsabilité de l'ex-commandant en chef. Grâce à l'intuition morale et mystérieuse de ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow se transmirent instantanément jusqu'aux extrémités de l'armée. Ce n'étaient plus certainement les mêmes mots qui leur parvenaient, et il n'y avait même rien de vrai dans les expressions attribuées à Koutouzow, mais chacun en comprit le sens et la portée; en effet elles n'étaient pas le résultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles traduisaient fidèlement le sentiment caché au fond du cœur du commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le cœur de tous les Russes! Tous ces soldats épuisés et hésitants, apprenant qu'on attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur répugnait de croire était faux; ils furent consolés, et leur courage se ranima.

XVIII

Le régiment du prince André était dans les réserves restées inactives jusqu'à deux heures, derrière Séménovsky, sous un feu violent d'artillerie. À ce moment, le régiment, qui avait déjà perdu plus de deux cents hommes, fut porté en avant sur le terrain situé entre le village de Séménovsky et la batterie du mamelon, où des milliers d'hommes avaient déjà été tués ce jour-là, et vers lequel venait d'être dirigé le feu convergent de plusieurs centaines de pièces ennemies.

Sans quitter sa place, sans avoir tiré un coup de fusil, le régiment perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, à sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une épaisse fumée et vomissaient une grêle de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur lui sans trêve ni cesse. De temps à autre les grenades et les boulets, en passant, avec leur sifflement prolongé, au-dessus de leurs têtes, leur donnaient un moment de répit, mais parfois, en une seconde, plusieurs hommes étaient atteints: on mettait alors les morts de côté, et l'on emportait les blessés. À chaque nouvelle détonation, les chances de vie diminuaient pour les survivants. Le régiment était formé en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais, malgré l'étendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la même impression. Tous étaient sombres et taciturnes; à peine échangeaient-ils quelques mots entrecoupés à voix basse, et ces mots mêmes expiraient sur leurs lèvres à la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses mains, s'en servait pour nettoyer sa baïonnette; celui-ci défaisait les courroies de son sac et les rebouclait; celui-là rabattait avec soin les revers ses bottes, qu'il ôtait et remettait tour à tour; quelques-uns construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du champ. Tous semblaient absorbés par leurs occupations, et lorsque leurs camarades tombaient à leurs côtés, tués ou blessés, lorsque les brancards les frôlaient, lorsque à travers la fumée on apercevait les masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, dès qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie s'échappait de toutes ces bouches, et immédiatement après ils reportaient toute leur attention sur les incidents étrangers à l'action qui se déroulait autour d'eux. On aurait dit qu'épuisés au moral ils se retrempaient dans ces détails de la vie habituelle. Une batterie d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson eut la jambe prise dans un des traits.

«Eh! gare au cheval de volée!... attention! il va tomber... ne le voient-ils donc pas!» s'écria-t-on de tous côtés.

Une autre fois, à la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'où, qui s'élança, effaré, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet tombé près de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en serrant la queue entre ses pattes, tout le régiment éclata de rire; mais ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les figures hâves et soucieuses blêmissaient et se contractaient de plus en plus, se tenaient là depuis huit heures, sans nourriture, et exposés à toutes les terreurs de la mort.

Le prince André, pâle comme eux, marchait en long et en large d'un bout à l'autre de la prairie, les mains croisées derrière le dos, la tête inclinée; il n'avait rien à faire, aucun ordre à donner: tout se faisait sans qu'il eût à s'en mêler; on enlevait les morts, on emportait les blessés, et les rangs se reformaient de nouveau. Au début de l'action, il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs, mais il reconnut bientôt qu'il n'avait rien à leur apprendre. Toutes les forces de son âme, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'à écarter de sa pensée l'horreur de sa situation. Il traînait les pieds sur l'herbe foulée, en examinant machinalement la poussière qui recouvrait ses bottes: tantôt, faisant de grands pas, il essayait de suivre le sillon laissé par les faucheurs; tantôt, comptant les sillons, il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tantôt il arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisière du champ, et en écrasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses idées de la veille: il ne pensait à rien, et prêtait une oreille fatiguée aux mêmes bruits, au crépitement des grenades et de la fusillade. De temps à autre il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: «La voilà!... Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui s'approchait à travers les nuages de fumée: En voici encore une autre! La voilà!... non, elle a passé par-dessus ma tête.... Ah! celle-ci est tombée cette fois!...» Et il recommençait à compter ses pas, qui le menaient en seize enjambées jusqu'à la lisière de la prairie.

Soudain, un boulet siffla et s'enfonça à cinq pas de lui dans la terre. Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup d'hommes avaient été sans doute abattus, car il remarqua une grande agitation devant le second bataillon.

«Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, empêchez les hommes de se grouper!»

L'aide de camp exécuta l'ordre, et se rapprocha du prince André, pendant que le chef de bataillon l'abordait d'un autre côté.

«Gare!» cria à ce moment un soldat épouvanté et, comme un oiseau au vol rapide se posant à terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval du chef de bataillon, à deux pas du prince André.

Le cheval, ne s'inquiétant pas de savoir si c'était bien ou mal de témoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un hennissement d'épouvante, et se jeta de côté en renversant presque son cavalier.

«À terre!» s'écria l'aide de camp.

Le prince André se tenait debout, hésitant; l'obus, semblable à une énorme toupie, tournait en fumant sur la lisière de la prairie, à côté d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: «Est-ce vraiment la mort?» pensa-t-il en regardant avec un sentiment indéfinissable de regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: «Je ne veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre!» Il se le disait, et cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.

«Monsieur l'aide de camp, s'écria-t-il, c'est une honte de...»

Il n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas étrange de vitres brisées, retentit, lança en l'air une gerbe d'éclats qui retomba en pluie de fer, en répandant une forte odeur de poudre. Le prince André fut jeté de côté les bras en avant, et tomba lourdement sur la poitrine. Quelques officiers se précipitèrent vers lui: une mare de sang s'étendait à sa droite; les miliciens, qu'on appela aussitôt, s'arrêtèrent derrière le groupe d'officiers; le prince André, la face contre terre, respirait bruyamment.

«Voyons, arrivez donc!» dit une voix. Les paysans s'approchèrent, et le soulevèrent par la tête et par les pieds: il poussa un gémissement, les paysans se regardèrent et le remirent à terre.

«Prenez-le quand même?» répéta-t-on.

On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard.

«Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?... c'est fini alors! dirent plusieurs officiers.

—Il a passé à toucher mon oreille!» ajouta l'aide de camp.

Les porteurs s'éloignèrent à la hâte par le sentier qu'ils avaient frayé du côté de l'ambulance.

«Eh! les paysans, allez donc au pas, s'écria un officier en arrêtant les premiers, qui, en marchant inégalement, secouaient le brancard.

—Fais attention, Fédor! dit l'un d'eux.

—M'y voilà, m'y voilà! répondit celui-ci joyeusement en emboîtant le pas.

—Excellence, mon prince!» dit Timokhine d'une voix tremblante en accourant vers le brancard.

Le prince André ouvrit les yeux, jeta un regard à celui qui lui parlait, et referma les paupières.

Les miliciens portèrent le prince André dans le bois, où se tenaient les voitures de malades et l'ambulance, composée de trois tentes dressées au bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux étaient attelés aux voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux becquetaient les grains tombés à leurs pieds, et les corbeaux, flairant le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour des tentes étaient assis, couchés, debout, des hommes de toute arme aux uniformes ensanglantés; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on avait peine à écarter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds à la voix des officiers, ils restaient penchés sur les brancards, essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Dans les tentes on entendait tantôt des sanglots de colère et de douleur, tantôt des gémissements plaintifs; de temps à autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et indiquait les blessés qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie. Quelques-uns déliraient. Le prince André, comme chef de régiment, fut porté, à travers tous ces blessés, à la tente la plus voisine, et ses porteurs s'arrêtèrent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la touffe d'absinthe, le champ labouré, cette toupie noire qui tournait, le violent désir de vivre qui s'était emparé de lui, tout lui revint à la mémoire. À deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux noirs sous le bandage qui les couvrait à moitié, se tenait appuyé contre une branche: les balles l'avaient frappé à la tête et au pied. On l'écoutait avec curiosité.

«Nous l'avons si bien délogé, disait-il, qu'il s'est enfui en abandonnant tout!

—Nous avons fait prisonnier le Roi lui-même, criait un soldat dont les yeux étincelaient.

—Ah! si les réserves étaient arrivées, il n'en serait rien resté, parole d'honneur!»

Le prince André écoutait comme les autres, et en éprouvait un sentiment de consolation.

«Mais à présent, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arrivé? et pourquoi suis-je ici?... Pourquoi ce désespoir de quitter la vie? Il y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?»

XIX

Un des chirurgiens, dont le tablier et les mains étaient tout tachés de sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce. Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son regard se reporta à gauche et à droite; il soupira et baissa les yeux.

«À l'instant,» dit-il à un chirurgien qui lui indiquait le prince André, et il le fit transporter dans la tente.

Un murmure s'éleva parmi les blessés.

«Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont le droit de vivre?

Le prince André fut déposé sur une table qui venait d'être débarrassée: le chirurgien l'épongeait encore. Le blessé ne put distinguer nettement ceux qui étaient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la chair humaine nue, ensanglantée, qui semblait remplir cette tente si basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour brûlant du mois d'août, dans le petit étang de la grand'route de Smolensk. C'était bien là cette chair à canon, dont l'aspect lui avait inspiré alors un dégoût et une horreur prophétiques. Dans la tente il y avait trois tables: le prince André, déposé sur l'une d'elles, fut abandonné à lui-même pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les tables voisines. Sur la plus rapprochée était assis un Tartare, un cosaque sans doute, à en juger par l'uniforme qui était à ses côtés. Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la peau noire de son dos musculeux.

«Oh! oh!» rugissait le Tartare, et tout à coup, relevant sa figure bronzée, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri perçant, et se jeta de côté et d'autre, afin de se débarrasser de ceux qui le retenaient.

La dernière table était entourée de plusieurs personnes: un homme robuste et fort y était étendu, la tête rejetée en arrière; la couleur de ses cheveux bouclés et la forme de sa tête n'étaient pas inconnues au prince André. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui, pour l'empêcher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse, était continuellement agitée par un soubresaut convulsif. Tout son corps était secoué par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux chirurgiens, dont l'un était pâle et tremblant, s'occupaient de son autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du prince André, lui jeta un coup d'œil et se détourna rapidement.

«Déshabillez-le!... À quoi songez-vous donc!» s'écria-t-il avec colère en s'adressant à un des aides.

Lorsque le prince André se vit entre les mains de l'infirmier qui, les manches retroussées, lui déboutonnait à la hâte son uniforme, tous les souvenirs de son enfance passèrent comme un éclair dans son esprit. Le chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit tout à coup le prince André lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il revint à lui, des morceaux de ses côtes brisées avaient été retirés de sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupée, et sa plaie était pansée. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui, l'embrassa silencieusement, et s'éloigna sans se retourner.

Après cette terrible souffrance, il éprouva un sentiment indicible de bien-être: les moments les plus charmants de sa vie repassèrent devant ses yeux, surtout les heures de son enfance où, après l'avoir déshabillé, on le couchait dans son berceau et où la vieille bonne l'endormait en chantant. Il était heureux de se sentir vivre, et tout ce passé semblait être devenu le présent. Les chirurgiens continuaient à s'agiter autour du blessé qu'il avait cru reconnaître; ils le soutenaient et cherchaient à le calmer.

«Montrez-la-moi, montrez-la-moi,» gémissait-il vaincu par la torture.

Le prince André, en écoutant ces cris, avait, lui aussi, envie de pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait la vie? Était-ce à cause de ses souvenirs d'enfance? Était-ce parce qu'il avait lui-même tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au blessé sa jambe coupée, qui avait conservé sa botte toute maculée de sang.

«Oh!» s'écria-t-il en pleurant comme une femme.

À un mouvement que fit le docteur, le prince André reconnut Anatole Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait épuisé, à côté de lui: «Quoi! c'est lui!» se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui lui présentait un verre d'eau, dont ses lèvres tremblantes et gonflées ne pouvaient saisir le bord. «Oui, c'est bien lui, cet homme qui me touche presque, qui est lié à moi par un souvenir douloureux, mais quel est ce lien?» se demandait-il sans trouver de réponse, et soudain, comme une figure de ce monde idéal plein d'amour et de pureté, Natacha se dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la première fois à ce bal de 1810, avec son cou et ses mains grêles, avec cette tête rayonnante, effarouchée, toujours prête à s'exalter... et son amour et sa tendresse pour elle se réveillèrent plus forts et plus vifs que jamais.... Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet homme, dont les yeux, rougis et troublés par les larmes, s'étaient tournés vers lui. Le prince André se rappela tout, et une compassion affectueuse pénétra son cœur inondé de joie. Il ne put se maîtriser, et pleura des larmes de tendresse et de pitié sur l'humanité, sur lui-même, sur ses faiblesses et sur celles de cet infortuné. «Oui, se dit-il, voilà la pitié, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment comme pour ceux qui nous détestent, cet amour que Dieu prêchait sur la terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors.... Voilà ce qui me restait encore à apprendre dans cette existence, et ce qui fait que je regrette la vie!... Mais maintenant, je le sens, il est trop tard.»

XX

L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de blessés, la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête, les nouvelles qu'il recevait à tout moment de tant de généraux tués ou hors de combat, la perte de son prestige, que jusque-là rien n'avait pu atteindre, tout produisit sur Napoléon une impression extraordinaire. Lui, qui d'habitude aimait à voir les morts et les blessés, et croyait donner par là une preuve de sa grandeur et de sa fermeté d'âme, se sentit vaincu moralement ce jour-là, et il quitta en toute hâte le champ de bataille pour retourner à Schevardino. La figure jaune et gonflée, les yeux troubles, la voix enrouée, assis sur son pliant de campagne, il prêtait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever les yeux. Il attendait avec une fiévreuse inquiétude la fin de cette affaire, dont il était le grand moteur et qu'il était impuissant à arrêter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le dessus sur le mirage qui le séduisait depuis si longtemps, et il rapporta à lui-même cette impression de douleur qu'il avait éprouvée sur le champ de bataille. Il pensait à la possibilité de la mort et de la souffrance; il ne désirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conquêtes; il ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la liberté! Mais lorsqu'il atteignit les hauteurs de Séménovsky, et que le grand-maître de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer le feu dirigé contre les troupes russes massées devant Kniazkow, il y consentit, et donna ordre qu'on lui rendît compte du résultat obtenu.

Un aide de camp lui annonça bientôt après que deux cents canons avaient été pointés sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.

«Notre feu en abat des rangs entiers et ils résistent toujours!

—Ils en veulent encore! dit Napoléon d'une voix rauque.

—Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu.

—Ils en veulent encore? répéta Napoléon. Eh bien, qu'on leur en donne[7]!...» Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de chimères qu'il s'était créé, pour y reprendre le rôle douloureux, cruel et inhumain qui lui était fatalement destiné.

L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme, responsable plus qu'aucun autre de tous ces événements l'empêcha, jusqu'à la fin de sa vie, de comprendre la portée réelle des actes qu'il commettait en opposition avec les règles éternelles du vrai et du bien, et comme la moitié de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les renier sans être illogique. Ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il avait éprouvé une satisfaction intime en comparant le nombre des cadavres russes avec celui des Français; ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il écrivait à Paris: que le champ de bataille était superbe[8].... Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait là 50 000 morts, et à Sainte-Hélène même, où il employait ses loisirs à faire le récit de ses actions, il dictait ce qui suit:

«La guerre de Russie aurait dû être la plus populaire des temps modernes: c'était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du repos et de la sécurité de tous: elle était purement pacifique et conservatrice.

«C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se dérouler, tout pleins du bien-être et de la prospérité de tous. Le système européen se trouvait fondé; il n'était plus question que de l'organiser.

«Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu aussi mon Congrès et ma Sainte-Alliance. Ce sont des idées qu'on m'a volées. Dans cette réunion des grands souverains, nous eussions traité de nos intérêts en famille, et compté de clerc à maître avec les peuples.

«L'Europe n'eût bientôt fait de la sorte véritablement qu'un même peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la patrie commune. J'eusse demandé toutes les rivières navigables pour tous, la communauté des mers, et que les grandes armées permanentes fussent réduites désormais à la seule garde des Souverains.

«De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique, tranquille, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites immuables; toute guerre future purement défensive, tout agrandissement nouveau antinational. J'eusse associé mon fils à l'Empire; ma dictature eût fini et son règne constitutionnel eût commencé.

«Paris eût été la capitale du monde, et les Français l'envie des nations!...

«Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en compagnie de l'Impératrice et durant l'apprentissage royal de mon fils, à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les bienfaits[9].»

Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement prédestiné par la Providence à ce rôle, s'ingéniait à prouver que son but était le bien des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'êtres et les combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire!

«Des quatre cent mille hommes qui passèrent la Vistule, écrivait-il, la moitié étaient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois, Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains. L'armée impériale proprement dite était pour un tiers composée de Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Piémontais, Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32ème division militaire, Brème, Hambourg... etc.; elle comptait à peine cent quarante mille hommes parlant français. L'expédition de Russie coûta moins de cinquante mille hommes à la France actuelle; l'armée russe dans la retraite de Vilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu quatre fois plus que l'armée française; l'incendie de Moscou a coûté la vie à cent mille Russes, morts de froid et de misère dans les bois; enfin, dans sa marche de Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi atteinte par l'intempérie de la saison; à son arrivée à Vilna elle ne comptait que cinquante mille hommes, et à Kalisch moins de dix-huit mille hommes[10].»

Il croyait donc que la guerre qu'il faisait à la Russie dépendait exclusivement de sa volonté, et l'horreur du fait accompli ne lui causait aucun remords!

XXI

Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents, étaient confusément couchés, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies appartenant à M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs et sur ces prairies, pendant des centaines d'années, les paysans des environs avaient fait paître leur bétail et récolté leurs moissons. Aux ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient bu du sang; une foule de soldats blessés ou valides, des différentes armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là vers Valouïew; d'autres soldats, affamés, épuisés de fatigue, se laissaient machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et riant quelques heures auparavant, où étincelaient les baïonnettes, et où s'élevaient les vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un brouillard intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés, une pluie fine mouillait les morts, les blessés et les exténués. Elle avait l'air de leur dire: «Assez, assez, malheureux, revenez à vous.... Que faites-vous?» Un doute passait alors dans l'âme de ces pauvres êtres, et ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensée du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir; jusque-là, quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystérieuse et incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur, couvert de sueur, de poudre et de sang, qui, resté seul sur les trois servants de la pièce, portait péniblement les gargousses, chargeait, pointait et allumait la mèche!... et les boulets se croisaient toujours dans les airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et cette œuvre terrible, dirigée non par la volonté humaine, mais par la volonté de celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait impitoyablement son cours! Quiconque aurait considéré les armées russes et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il suffisait d'un faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir complètement. Mais aucune des deux ne faisait cet effort suprême, et le feu de la bataille achevait peu à peu de s'éteindre. Les Russes ne prenaient pas l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, massés sur la route de Moscou et se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste jusqu'à la fin. Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les Français, le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulement possible et facile aux Français, que soutenaient le souvenir des quinze ans de victoire de Napoléon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de leurs pertes, qui n'étaient que du quart de leur effectif, la certitude d'avoir derrière eux en réserve plus de 20 000 hommes de troupes fraîches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de ne pouvoir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait avancer sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut se transformer tout à coup en printemps. Cette faute ne saurait être imputée à Napoléon: tous, depuis le général en chef jusqu'au dernier soldat, savaient que cet effort était impossible; en effet, l'esprit de corps était complètement paralysé par cet ennemi terrible qui, après avoir perdu la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter à Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'étoffe cloués à un bâton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire de l'étendue de la conquête: mais c'était une de ces victoires qui font passer dans l'âme de l'agresseur la double conviction de la supériorité morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion française, semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle courait à sa perte; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que coûte, elle devait atteindre Moscou! L'armée russe, de son côté, quoique deux fois plus faible, se trouvait inexorablement poussée à continuer sa résistance. Là, à Moscou, toute saignante encore de ses plaies de Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir à la fuite de Napoléon, à sa retraite par le même chemin, à la perte presque totale des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et à l'anéantissement de la France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino même, la main d'un adversaire dont la force morale était supérieure!

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