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La guerre et la paix, Tome III

CHAPITRE II

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CHAPITRE II

I

L'intelligence humaine ne saurait comprendre a priori la perpétuité absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conçoit les lois que lorsqu'elle peut en décomposer les unités et les étudier séparément, mais en même temps ce partage arbitraire en unités précises est la cause de la plupart de nos erreurs.

Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu'Achille ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois qu'Achille aura franchi la distance qui l'en sépare, celui-ci aura repris de l'avance en parcourant la dixième partie de cette même distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en franchira la centième, et ainsi de suite à l'infini. Pour les anciens, c'était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition provient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.

En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mouvement quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce n'est qu'en admettant les infinitésimaux et leur progression ascendante jusqu'à un dixième, et en faisant la somme de cette progression géométrique, que nous obtenons la solution désirée. La nouvelle science de l'emploi des infiniment petits résout actuellement des questions qui paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitésimaux, elle rétablit en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelligence humaine est entraînée à commettre en considérant les unités individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-même.

Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le même système. La marche de l'humanité, tout en étant la conséquence d'une multitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais d'interruption. L'étude de ces lois est le but de l'histoire, et pour s'expliquer celles qui régissent la somme des volontés de ce mouvement perpétuel, l'esprit humain admet des unités indépendantes et séparées. Le premier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasard une série d'événements qui se suivent, à les examiner en dehors des autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni commencement ni fin, puisque toujours un fait découle forcément du précédent. En second lieu, elle étudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et les accepte comme la résultante des volontés de tous les hommes, tandis que cette résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient les unités dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus possible de la vérité, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre, qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les volontés humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure historique, il est complètement dans l'erreur.

Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel de la critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est qu'en étudiant les quantités différentielles de l'histoire, c'est-à-dire les courants homogènes qui entraînent les hommes, et après en avoir trouvé l'intégrale, que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois.

Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à l'observateur un mouvement inusité de millions d'hommes. Ils quittent leurs occupations, se portent d'un côté de l'Europe à l'autre, pillent, s'entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont les lois? se demande l'esprit humain.

Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des édifices de la ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de Révolution; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils nous parlent de l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les autres et nous disent: «Voilà la cause du mouvement! Voilà ses lois!» Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indiquée est trop faible pour l'effet produit. C'est la somme des volontés humaines qui a amené la Révolution et Napoléon, de même que c'est encore elle qui les a supportés et qui les a renversés.

«Lorsqu'il y a des conquêtes,» nous dit l'historien, «il y a des conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands hommes!» C'est vrai, répond l'esprit humain, mais il ne m'est pas démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l'on puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l'action individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent. Bien que la cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chênes. Je n'y vois que la réunion des conditions que je rencontre dans toute manifestation de la vie, et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chêne, je n'y découvrirais pas la raison d'être du carillon, du mouvement de la locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver là, il me faut absolument changer mon point d'observation, et étudier les lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procéder de même (des tentatives de ce genre ont déjà été faites), et, au lieu d'étudier seulement les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, chercher à se rendre compte des éléments homogènes et infiniment petits qui dirigent les masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il parviendra en suivant cette voie: il est évident que c'est la seule possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que la millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la description des souverains, des généraux, des ministres, et à l'exposition des combinaisons suggérées par leurs actes.

II

Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les cœurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre.

Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà.

Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés. L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés, emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer. Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain, mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que Moscou fut livré à l'ennemi.

Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir à l'accomplissement de ses desseins.

Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui demande également sur quel endroit il doit diriger les approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou, et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite.

III

Lorsque Yermolow, envoyé par Koutouzow pour examiner la position, vint lui rapporter qu'il était impossible de se battre sous les murs de Moscou, le maréchal le regarda en silence.

«Donne-moi la main, dit-il en lui tâtant le pouls. Tu es malade, mon ami: pense à ce que tu dis...» Car il ne pouvait admettre de se replier au delà sans livrer bataille.

Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaïa, à six verstes de la barrière Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de généraux l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait à l'instant de Moscou. Cette brillante réunion, divisée en plusieurs groupes, discutait sur les avantages et les désavantages de la position, sur la situation des troupes, sur les plans proposés et sur l'esprit qui régnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'était un conseil militaire. La conversation ne s'écartait pas des intérêts généraux; les nouvelles particulières se communiquaient à voix basse; aucune plaisanterie, aucun sourire ne déridait leurs figures soucieuses, et l'on voyait que tous s'efforçaient d'être à la hauteur des circonstances. Le général en chef écoutait toutes les opinions énoncées, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs discussions et sans faire connaître son avis. Parfois, après avoir prêté l'oreille, il se détournait, désappointé d'avoir entendu autre chose que ce qu'il désirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie; les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient même à ceux qui en avaient déterminé le choix; un troisième disait que la faute datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille l'avant-veille; le quatrième racontait la bataille de Salamanque, dont les détails venaient d'être apportés par un Français nommé Crossart. Ce Français, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au service de la Russie, et, en prévision de la défense possible de Moscou, exposait les péripéties du siège de Saragosse. Le comte Rostoptchine assurait que, bien que lui et la milice fussent prêts à mourir sous les murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empêcher de regretter l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laissé, ajoutant que, s'il avait pu pressentir ce qui se passait, il eût agi tout autrement. Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons stratégiques, causaient de la direction que devaient prendre les troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la défense de Moscou était matériellement impossible. L'ordre de livrer bataille n'aurait eu pour résultat qu'un immense désordre, car, non seulement cette position n'était pas défendable aux yeux des généraux, mais déjà même ils délibéraient sur les conséquences d'une retraite, et ce sentiment était partagé par toute l'armée. Tandis que presque tous critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, à le soutenir, mais la question par elle-même n'avait plus d'importance: ce n'était qu'un prétexte à discussions et à intrigues. Koutouzow le comprenait et ne se méprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen déployait avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas d'insuccès il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow, pour avoir amené les troupes, sans combat, jusqu'à la montagne des Moineaux, et que, dans le cas où il refuserait d'exécuter le plan proposé par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir abandonné Moscou. Mais ces intrigues préoccupaient peu le vieillard en ce moment: un unique et menaçant problème se dressait devant lui, problème que jusqu'à présent personne n'avait pu résoudre: «Est-ce vraiment moi qui ai laissé arriver Napoléon jusqu'aux murs de Moscou? Quel est donc l'ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat?» se répétait-il pour la centième fois: «Était-ce hier soir, lorsque j'ai envoyé dire à Platow de se retirer, ou était-ce avant-hier, lorsque, à moitié endormi, j'ai ordonné à Bennigsen de prendre ses dispositions? Oui, Moscou doit être abandonné, les troupes doivent se replier, il faut s'y résigner.» Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette résolution que de se démettre de ses fonctions. Car, à part le pouvoir qu'il aimait, auquel il était habitué, il se croyait surtout destiné à la gloire, sauver son pays: n'était-ce pas là ce qu'avait eu en vue l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au désir de l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'armée dans ces circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage. Appelant à lui les plus anciens généraux, il leur dit:

«Bonne ou mauvaise, ma tête doit s'aider elle-même!...» Et, montant en voiture, il retourna à Fili.

IV

Le conseil de guerre se réunit à deux heures dans la plus spacieuse des deux isbas qui appartenaient à un nommé André Sévastianow. Les paysans, les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de l'autre isba; la petite fille d'André, Malacha, âgée de six ans, que Son Altesse avait embrassée et à laquelle il avait donné un morceau de sucre, était seule restée blottie sur le poêle de la grande chambre, à regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des généraux qui entraient l'un après l'autre, et allaient s'asseoir sous les images. Le grand-père, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, était assis à part dans l'angle obscur du poêle. Affaissé dans son fauteuil de campagne, il témoignait de son agacement, tantôt en lançant des interjections étouffées, tantôt en tortillant nerveusement le collet de son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gêner; il serrait la main à quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp Kaïssarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fenêtre qui était en face de son chef, mais, à un geste d'impatience de Koutouzow, il comprit que Son Altesse désirait rester dans le demi-jour pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait déjà tant de monde autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de papiers et de crayons, que les domestiques militaires apportèrent encore un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kaïssarow et Toll. À la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure pâle et maladive, avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus proéminent, trahissait les angoisses de la fièvre dont il ressentait en ce moment même le violent frisson. Ouvarow, assis à côté de lui, lui racontait quelque chose à voix basse et avec des gestes saccadés. Personne du reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevés, et les mains croisées sur la poitrine, écoutait avec attention. En face de lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tête aux traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorbé dans ses pensées. Raïevsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait à lui faire des petits signes, auxquels elle répondait timidement.

On attendait Bennigsen, qui, sous prétexte d'inspecter une seconde fois la position, achevait tranquillement chez lui son succulent dîner; deux heures, de quatre à six, se passèrent ainsi en causeries à voix basse, sans qu'on prît aucune décision.

Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais de façon à ne pas laisser éclairer ses traits par les bougies qu'on venait d'y poser.

Bennigsen ouvrit aussitôt le conseil en formulant la proposition suivante:

«Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la Russie, ou bien devons-nous la défendre?»

Un long et profond silence succéda à ces paroles, tous les visages se contractèrent, tous les yeux se tournèrent vers Koutouzow, qui, les sourcils froncés, toussaillait et s'efforçait de surmonter son émotion. Malacha l'observait aussi.

«L'antique et sainte capitale de la Russie?» répéta-t-il tout à coup avec colère et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la fausse note.

«Vous me permettrez de dire à Votre Excellence que cette phrase n'offre aucun sens à un cœur russe. Ce n'est pas ainsi que doit être posée la question pour la discussion de laquelle j'ai réuni ces messieurs; elle est purement militaire et la voici: Le salut du pays étant dans l'armée, est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans résistance? C'est là-dessus que je désire connaître votre avis.»

Les discussions commencèrent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il était impossible de défendre la position de Fili; en conséquence, il proposa de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se partagèrent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow, Raïevsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice était nécessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue d'autres considérations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre que leur réunion ne pouvait plus arrêter la marche fatale des événements. Par le fait, Moscou était abandonné. Les autres généraux le voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction à faire prendre à l'armée dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il s'agissait d'une querelle entre «le grand-père» et «l'habit aux longs pans», comme elle désignait à part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit cœur elle donnait raison au «grand-père»; elle saisit au vol un coup d'œil perçant et rusé jeté par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de lui voir remettre à sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononcées d'une voix calme et mesurée à l'adresse de Bennigsen exprimaient une désapprobation complète.

«Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow. Faire changer de position à une armée dans le voisinage immédiat de l'ennemi est toujours une opération dangereuse; l'histoire est là pour le confirmer. Ainsi, par exemple...» il s'arrêta comme pour rassembler ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur affectée sur Bennigsen.... «par exemple, si la bataille de Friedland, que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas été à notre avantage, c'est précisément à cause d'une conversion semblable.»

Un silence d'une minute qui parut éternelle, pesa sur l'assistance.

Les discussions reprirent ensuite à bâtons rompus, mais on sentait que le sujet était épuisé.

Tout à coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les généraux se tournèrent vers lui.

«Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots cassés. J'ai écouté les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir qui m'a été confié par l'Empereur et la patrie, je commande la retraite!»

Les généraux se dispersèrent dans un silence solennel, comme celui qui accompagne d'ordinaire les prières des morts. Malacha, qu'on attendait depuis longtemps à souper, descendit lentement et à reculons de la soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du poêle, et, se faufilant prestement entre les jambes des généraux, elle disparut par la porte entre-bâillée.

Koutouzow, après avoir congédié les membres du conseil, resta longtemps appuyé sur la table à réfléchir à ce terrible problème, se demandant de nouveau où et comment s'était décidé l'abandon de Moscou, et à qui il pouvait être imputé.

«Je ne m'y attendais pas, dit-il à son aide de camp Schneider, qui venait d'entrer chez lui à une heure avancée de la nuit. Je n'aurais jamais cru pareille chose possible!

—Il faut vous reposer, Altesse, lui répondit l'aide de camp.

—Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande de cheval,» dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il répéta: «Ils en mangeront! Ils en mangeront!»

V

Comme contraste à Koutouzow et à propos d'un fait d'une bien autre importance que la retraite de l'armée, c'est-à-dire l'abandon et l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien à tort, pour en avoir été le fauteur.

Tout Russe animé aujourd'hui du même sentiment qu'éprouvaient alors nos pères, aurait pu prophétiser ces événements, que la bataille de Borodino avait rendus inévitables.

À Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages de l'Empire, l'esprit était le même qu'à Moscou, quoique complètement en dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans commettre aucun désordre. Il l'attendait avec calme, sentant que, lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Dès qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aisées s'éloignèrent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres détruisirent et incendièrent le reste. La conviction que ce devait être, et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans tout cœur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prévision de la prise de Moscou, s'était répandue en 1812 dans toute la société de cette ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en août, en laissant derrière eux leurs maisons et la moitié de leur fortune, le prouvaient bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants pour le salut de la patrie, et autres actes contraires à la nature humaine, mais qui s'exprime simplement, sans éclat, et par cela même produit d'immenses résultats. «Il est honteux,» disaient les affiches du comte Rostoptchine, «de fuir le danger. Les lâches seuls abandonnent Moscou!» Et cependant ils partaient malgré la qualification de poltrons qui leur était appliquée! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela devait être ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrayés par le récit des horreurs commises par Napoléon dans les pays conquis. Ils savaient très bien que Berlin et Vienne étaient restés intacts, et que pendant l'occupation française, les habitants passaient gaiement leur temps avec ces vainqueurs pleins de séductions que les hommes et même les femmes en Russie portaient alors dans leur cœur! Ils partaient parce qu'il ne pouvait être question pour les Russes de rester sous la domination des Français: bonne ou mauvaise, pour eux elle était inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait à livrer une belle et opulente capitale à l'incendie et au pillage devenus par là même inévitables, car il n'est que trop vrai que ne pas brûler et ne pas piller des foyers abandonnés est tout à fait contraire à l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui dès le mois de juin quittait Moscou avec ses nègres et ses bouffons pour se réfugier dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgré la crainte d'être arrêtée sur l'ordre de Rostoptchine, était instinctivement résolue à ne pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'après nous, elle accomplissait simplement et véritablement la grande œuvre du salut de la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blâmait les partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait à des braillards avinés de mauvaises armes; qui ordonnait des processions et les défendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de transport des particuliers; qui annonçait son intention de brûler Moscou, sa maison, et se dédisait le quart d'heure suivant; qui exhortait la populace à se saisir des espions et lui reprochait ensuite de les avoir saisis; qui chassait tous les Français de la ville, et y laissait tranquillement Mme Aubers-Chalmé, le grand centre de réunion de la colonie française; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi, et lui livrait, pour s'en débarrasser, un homme à écharper; qui prétendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir par une porte dérobée, tout en rimant un mauvais quatrain français[11] pour que personne ne doutât de sa coopération: cet homme ne comprenait pas la valeur morale de l'événement qui s'accomplissait sous ses yeux. Dévoré du désir d'agir seul, d'étonner le monde par un exploit d'un patriotisme héroïque, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de l'incendie de Moscou, en essayant d'arrêter ou d'activer, de son faible bras, le courant irrésistible du mouvement national qui l'emportait avec le reste.

VI

En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un véritable grand homme, le droit de son côté.

En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui.

«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur. Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous; elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous, monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant les yeux au ciel.

—Mais écoutez-moi, au nom du ciel.

—Épousez-moi, et je serai votre esclave.

—Mais c'est impossible!

—Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi[12]!» dit-elle en pleurant.

Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples (il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de son mari, qu'elle avait été sacrifiée!

«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu.

—Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne pouvaient servir à cela?»

Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec lesquels il était en intimes relations.

Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour les sacrés cœurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de ce moment, devint un de ses habitués.

Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son cœur.... C'était la grâce qui opérait!

On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document important.

Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait vaincre le plus fort.

Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes, pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule: tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais, tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au plaisir de développer sa pensée avec art.

«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il, vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint.... Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel, assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et...

—Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui est erronée?»

Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la solution du problème de l'œuf par Christophe Colomb; il resta ébahi devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout d'abord à lui déduire ses raisons.

«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le raisonnement de sa fille spirituelle...

VII

Hélène comprenait fort bien que l'affaire en elle-même, ne présentait aucune difficulté au point de vue religieux, et que les objections de ses guides leur étaient dictées uniquement par la crainte des autorités laïques.

Elle décida donc qu'il fallait y préparer peu à peu la société. Elle excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la même comédie qu'avec le prince. Aussi stupéfait d'abord que ce dernier de la proposition d'épouser une femme dont le mari était vivant, il ne tarda pas, grâce à l'imperturbable assurance d'Hélène, à regarder bientôt la chose comme toute naturelle. Hélène n'aurait certes pas gagné sa cause si elle avait montré la moindre hésitation, le moindre scrupule, et gardé le moindre mystère; mais elle racontait, sans se gêner et avec un laisser-aller plein de bonhomie, à tous ses amis intimes (c'est-à-dire à tout Pétersbourg) qu'elle avait reçu du prince et de l'Excellence une proposition de mariage, qu'elle les aimait également, et qu'elle ne savait comment se résoudre à leur causer du chagrin. Le bruit de son divorce se répandit aussitôt; bien des gens se seraient élevés contre son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connaître l'intéressant détail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces gens-là n'y trouvèrent plus rien à redire. Elle avait déplacé la question; on ne se demandait plus, si la chose était possible, mais bien lequel des deux prétendants lui offrait le plus d'avantages, et comment la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-là, des gens à préjugés qui, incapables de s'élever à la hauteur voulue, voyaient dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais ils étaient peu nombreux et ils ne parlaient qu'à mots couverts. Quant à savoir s'il était bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait été déjà tranchée par des esprits supérieurs, et l'on ne voulait passer ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.

Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permît d'exprimer hautement une opinion contraire. Elle était venue cet été-là, à Pétersbourg voir un de ses fils; rencontrant Hélène à un bal, elle l'arrêta au passage, et, au milieu d'un silence général, lui dit de sa voix forte et dure:

«Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir inventé quelque chose de neuf? Pas du tout, ma très chère, tu as été devancée et c'est depuis longtemps l'usage dans...»

Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges manches, la regarda sévèrement et lui tourna le dos. Malgré la crainte qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se redisait à l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son sermon.

Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mémoire et se répétait à tout propos, disait à sa fille, chaque fois qu'il la rencontrait:

«Hélène, j'ai un mot à vous dire:... J'ai eu vent de certains projets relatifs à... vous savez? Eh bien, ma chère enfant, vous savez que mon cœur de père se réjouit de vous savoir... vous avez tant souffert... mais, chère enfant, ne consultez que votre cœur. C'est tout ce que je vous dis[13]...» Et, pour cacher son émotion de commande, il la serrait sur sa poitrine.

Bilibine n'avait pas perdu sa réputation d'homme d'esprit; c'était un de ces amis désintéressés comme les femmes à la mode en ont souvent, et qui ne changent jamais de rôle; il lui exposa un jour, en petit comité, sa manière de voir sur cet important sujet.

«Écoutez, Bilibine,» lui répondit Hélène, qui avait l'habitude d'appeler les amis de cette catégorie par leur nom de famille... et elle lui toucha l'épaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes: «Dites-moi comme à une sœur ce que je dois faire.... Lequel des deux?» Bilibine plissa son front et se mit à réfléchir.

«Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si vous épousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'épouser l'autre, et vous mécontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce côté une certaine parenté. Si au contraire vous épousez le vieux comte, vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un aussi grand personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous épousant.

—Voilà un véritable ami! dit Hélène rayonnante. Mais c'est que j'aime l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais ma vie pour leur bonheur à tous deux!»

Bilibine haussa les épaules; évidemment à cette douleur-là il ne trouvait pas de remède. «Quelle maîtresse femme! se dit-il. Voilà ce qui s'appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les trois à la fois[14]!»

«Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question. Consentira-t-il?

—Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hélène, persuadée que Pierre l'aimait aussi.

—Il vous aime jusqu'à divorcer?» demanda Bilibine.

Hélène éclata de rire.

La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui se permettaient de douter de la légalité de l'union projetée. Dévorée par l'envie que lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire à la pensée du bonheur qui allait lui échoir; elle se renseigna auprès d'un prêtre russe sur la possibilité d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande satisfaction, que la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un texte de l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier du vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaquables à ses yeux, la princesse courut chez sa fille de grand matin, pour être plus sûre de la trouver seule. Hélène l'écouta tranquillement et sourit avec une douce ironie.

«Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement défendu d'épouser une femme divorcée.

—Ah! maman, ne dites pas de bêtises, vous n'y entendez rien. Dans ma position j'ai des devoirs...

—Mais, mon amie...

—Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Père, qui a le droit de donner des dispenses...?»

En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse l'attendait au salon.

«Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre lui, parce qu'il m'a manqué de parole...

—Comtesse, à tout péché miséricorde,» dit, en se montrant sur le seuil de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentués.

La vieille princesse se leva, lui fit une révérence respectueuse, dont le nouveau venu ne daigna pas même s'apercevoir, et, jetant un coup d'œil à sa fille, quitta majestueusement la chambre. «Elle a raison, se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'étaient envolés à la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous pas, nous autres, lorsque nous étions jeunes! C'était pourtant bien simple!» ajouta-t-elle en montant en voiture.

Au commencement du mois d'août, l'affaire d'Hélène fut décidée, et elle écrivit à son mari—«qui l'aimait tant»—une lettre où elle lui annonçait son intention d'épouser N., et sa conversion à la vraie religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalités nécessaires au divorce, formalités que le porteur de la missive était chargé de lui expliquer: «Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hélène[15].» Cette lettre arriva chez Pierre le jour même où il était à Borodino.

VIII

Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre abandonna la batterie et courut avec les soldats à Kniazkow. En traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et n'y entendant que des cris et des gémissements, il s'enfuit au plus vite; il ne désirait qu'une chose: oublier au plus tôt les terribles impressions de la journée, rentrer dans les conditions ordinaires de la vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que là seulement il serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les mêmes scènes de souffrances se reproduisaient à chaque pas; il rencontrait les mêmes figures, épuisées ou étrangement indifférentes; il entendait encore dans l'éloignement le bruit sinistre de la fusillade.

Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaïsk, il s'assit suffoqué. La nuit descendait, le grondement des canons avait cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main, resta longtemps couché à voir passer les ombres qui le frôlaient dans les ténèbres. Il lui semblait à chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il était resté ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirèrent de cette léthargie en allumant à côté de lui un feu sur lequel ils placèrent leur marmite; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en y ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon, mêlé à la fumée, se répandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats n'y firent aucune attention et continuèrent à causer.

«Qui es-tu, toi? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant à lui; il voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient à manger s'il était digne de leur intérêt.

—Moi, moi? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.

—Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la tête.... Eh bien, alors, mange si tu veux!» ajouta-t-il en tendant à Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.

Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger: jamais nourriture ne lui avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerées de ce ragoût, le soldat avait les yeux fixés sur sa figure éclairée par le feu.

«Où vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.

—Je vais à Mojaïsk.

—Tu es donc un monsieur?

—Oui.

—Comment t'appelle-t-on?

—Pierre Kirilovitch.

—Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...»

Et les soldats se mirent en route avec Pierre.

Les coqs chantaient déjà lorsqu'ils atteignirent Mojaïsk et en gravirent péniblement la raide montée. Pierre, dans sa distraction, avait oublié que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait plus souvenu s'il n'avait rencontré son domestique qui allait à sa recherche. Reconnaissant son maître à son chapeau blanc qui se détachait sur l'obscurité:

«Excellence, s'écria-t-il, nous ne savions plus ce que vous étiez devenu. Vous êtes à pied? Où allez-vous donc? Venez par ici.

—Ah oui!» dit Pierre en s'arrêtant.

Les soldats firent comme lui.

«Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouvé les vôtres? Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.

—Adieu! reprirent les autres en chœur.

—Adieu! leur répondit Pierre en s'éloignant.... Ne faudrait-il pas leur donner quelque chose?» se demanda-t-il en mettant la main à son gousset. «Non, c'est inutile,» lui répondit une voix intérieure. Les chambres de l'auberge étant toutes occupées, Pierre alla coucher dans sa calèche de voyage.

IX

À peine avait-il posé sa tête sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le gagner, et tout à coup, avec une netteté de perception qui touchait presque à la réalité, il crut entendre le grondement du canon, la chute des projectiles, les gémissements des blessés, sentir le sang et la poudre, et il éprouva une sensation de terreur irréfléchie. Il ouvrit les yeux et releva la tête. Tout était calme autour de lui. Seul un domestique militaire causait devant la porte cochère avec le dvornik; au-dessus de sa tête, dans l'angle des poutres équarries du hangar, des pigeons effarouchés par ses mouvements agitèrent leurs ailes; à travers une fente on entrevoyait le ciel pur et étoilé, et l'odeur pénétrante du foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rêver à la paix et aux rustiques travaux: «Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y être laissé aller!... Et «Eux», eux qui ont été fermes et calmes jusqu'au dernier moment! «Eux», c'étaient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient donné à manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa pensée, ils se détachaient de tout le reste des hommes: «Être soldat, simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y prendre part de tout son être, se pénétrer de ce qui les pénètre!... Mais comment se débarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pèse sur mes épaules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon père, et même, après le duel avec Dologhow, j'aurais pu être fait soldat!» Et dans son imagination il revit le banquet du club, la provocation de Dologhow, son entretien à Torjok avec le Bienfaiteur, et Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient joué un rôle dans sa vie défilèrent confusément devant lui. Lorsqu'il se réveilla, la lueur bleuâtre de l'aube glissait sous l'appentis, et une légère gelée blanche pailletait les poteaux: «Ah! c'est déjà le jour!» se dit Pierre, qui se rendormit dans l'espérance de comprendre les paroles du Bienfaiteur, qu'il avait entendues en rêve. L'impression qu'elles lui avaient laissée était si vive, que longtemps après il s'en souvint. Il demeura d'autant plus persuadé qu'elles avaient été réellement prononcées, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme à sa pensée: «La guerre, lui avait dit cette voix mystérieuse, est pour la liberté humaine l'acte de soumission le plus pénible aux lois divines.... La simplicité du cœur consiste dans la soumission à la volonté de Dieu, et «Eux» sont simples! «Eux» ne parlent pas, mais agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se connaîtrait pas lui-même...» Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son domestique le réveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'œil dans la cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un puits: autour de ce puits, des soldats donnaient à boire à leurs chevaux efflanqués, attelés à des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge l'une après l'autre. Pierre se retourna avec dégoût, ferma les yeux et se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. «Non, pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux comprendre ce qui m'a été révélé pendant mon sommeil. Une seconde de plus et je l'aurais compris. Que faire à présent?» se dit-il en sentant avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si précis en rêve s'était évanoui. Il se leva après avoir appris de son domestique et du dvornik que les Français se rapprochaient de Mojaïsk et que les habitants s'en éloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit à pied en avant. Les troupes se retiraient également en laissant derrière elles dix mille blessés. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours et aux fenêtres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des jurons. Pierre, ayant rencontré un général blessé qu'il connaissait, lui offrît une place dans sa calèche, et ils continuèrent ensemble leur route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frère et celle du prince André.

X

Il rentra à Moscou le 30 août; il en avait à peine franchi la barrière, qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.

«Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.»

Pierre, sans entrer dans son hôtel, prit un isvostchik et se rendit chez le gouverneur général, qui lui-même venait seulement d'arriver de la campagne. Le salon d'attente était plein de monde. Vassiltchikow et Platow l'avaient déjà vu, et lui avaient déclaré qu'il était impossible de défendre Moscou et que la ville serait livrée à l'ennemi. Bien que l'on cachât cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et les chefs des différentes administrations vinrent demander au comte ce qu'ils devaient faire, afin de mettre à couvert leur responsabilité. Au moment où Pierre entra dans le salon, un courrier de l'armée sortait du cabinet de Rostoptchine. Le courrier répondit par un geste désespéré aux questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans s'arrêter. Pierre porta ses yeux fatigués sur les différents groupes de fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient leur tour. Tous étaient inquiets et agités. Il s'approcha de deux de ses connaissances qui causaient ensemble. Après quelques paroles échangées, la conversation interrompue se renoua.

«On ne peut répondre de rien dans la situation présente, disait l'un.

—Et pourtant voilà ce qu'il vient d'écrire, répondait l'autre en montrant une feuille imprimée.

—C'est bien différent: cela, c'est pour le peuple.

—Qu'est-ce donc? demanda Pierre.

—Voilà! c'est sa nouvelle affiche.»

Pierre la prit pour la lire.

«Son Altesse, dans l'intention d'opérer une plus prompte jonction avec les troupes qui marchent à sa rencontre, a traversé Mojaïsk et s'est établie dans une forte position où l'ennemi ne l'attaquera pas de sitôt. On lui a envoyé d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son Altesse affirme qu'elle défendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de son sang, et qu'elle est prête même à se battre dans les rues. Ne faites pas attention, mes bons amis, à la fermeture des tribunaux: il fallait les mettre à l'abri. Mais n'importe! Le scélérat trouvera à qui parler. Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'épieu ne sera pas mal, mais le mieux sera la fourche: le Français n'est pas plus lourd qu'une gerbe de seigle. Demain, après midi, l'image d'Iverskaïa ira visiter les blessés de l'hôpital Catherine. Là nous les aspergerons d'eau bénite, ils en guériront plus tôt. Moi-même je me porte bien: j'avais un œil malade, maintenant j'y vois des deux yeux.»

«Les militaires m'ont assuré, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre en ville et que la position...

—Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.

—Que veut donc dire cette phrase à propos de son œil?

—Le comte a eu un orgelet, répondit un aide de camp, et il s'est tourmenté quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles.... Mais à propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a raconté que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse, votre femme...

—Je n'en sais rien, répondit Pierre avec indifférence: qu'avez-vous entendu dire?

—Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne répète que ce que j'ai entendu: on assure qu'elle...

—Qu'assure-t-on?

—On assure que votre femme va à l'étranger.

—C'est possible, répondit Pierre en regardant d'un air distrait autour de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois là-bas? ajouta-t-il en indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.

—Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nommé Vérestchaguine. Vous connaissez peut-être l'histoire de la proclamation?

—Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un traître.

—Ce n'est pas lui qui a écrit la proclamation, c'est son fils: il est en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort embrouillée. Il y a deux mois à peu près que cette proclamation a paru. Le comte fit faire une enquête: c'est Gabriel Ivanovitch, ici présent, qui en a été chargé; cette proclamation avait passé de main en main.

«—De qui la tenez-vous? demandait-il à l'un.

«—D'un tel,» répondait-on; il courait alors chez la personne indiquée, et de fil en aiguille il remonta jusqu'à Vérestchaguine, un jeune marchand naïf, auquel nous demandâmes de qui il la tenait. Nous le savions très bien, car il ne pouvait l'avoir reçue que du directeur des postes, et il était facile de voir qu'ils s'entendaient.

«Il répond:

«—De personne, c'est moi qui l'ai écrite.»

«On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.

«Le comte le fait appeler:

«—De qui tiens-tu cette proclamation?

«—C'est moi qui l'ai composée.» Alors vous comprenez la colère du comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait de quoi être irrité devant ce mensonge et cette obstination.

—Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui dénonçât Klutcharew.

—Pas du tout, pas du tout, répliqua l'aide de camp effrayé: Klutcharew avait d'autres péchés sur la conscience, pour lesquels il a été renvoyé.... Mais, pour en revenir à l'affaire, le comte était indigné.... «Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car voilà le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite, car tu ne sais pas le français, imbécile!

«—Non, répond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai composée.

«—Si c'est ainsi, tu es un traître, je te ferai juger, et l'on te pendra!» C'en est resté là. Le comte a fait appeler le vieux, et le père répond comme le fils. Le jugement a été prononcé, on l'a condamné, je crois, aux travaux forcés, et le vieux vient aujourd'hui demander sa grâce. C'est un vilain garnement, un enfant gâté, un joli cœur, un séducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit supérieur à tout le monde. Son père tient un restaurant près du pont de pierre; on y voit une grande image qui représente Dieu le père tenant d'une main le sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emportée de là chez lui et qu'un misérable peintre...»

XI

L'aide de camp en était là de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut appelé chez le gouverneur général. Le comte Rostoptchine, les sourcils froncés, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment où Pierre entra dans son cabinet.

«Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure.... Entre nous, mon cher, êtes-vous maçon?» demanda-t-il d'un ton sévère qui impliquait tout à la fois le reproche et le pardon.

Pierre se taisait.

«Je suis bien informé, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y a maçon et maçon, et j'espère que vous n'êtes pas de ceux qui perdent la Russie, sous prétexte de sauver l'humanité.

—Oui, je suis maçon, répondit Pierre.

—Eh bien, mon très cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM. Spéransky et Magnitzky ont été envoyés vous devinez où, avec Klutcharew et quelques autres, dont le but avoué était l'édification du temple de Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que je n'aurais pas renvoyé le directeur des postes s'il n'avait pas été un homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilité son voyage en lui donnant une voiture, et qu'il vous a confié des documents importants. J'ai de l'amitié pour vous; vous êtes plus jeune que moi, écoutez donc le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces gens-là et partez le plus tôt possible.

—Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.

—C'est mon affaire et non la vôtre! s'écria Rostoptchine.

—On l'accuse de répandre les proclamations de Napoléon? mais ce n'est pas prouvé, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et Vérestchaguine...?

—Nous y voilà! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colère: Vérestchaguine est un traître qui recevra son dû; je ne vous ai pas fait appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou l'ordre de vous éloigner, comme il vous plaira, et de rompre toute relation avec les Klutcharew et compagnie!» Remarquant qu'il s'était un peu trop échauffé en parlant à un homme qui n'avait rien à se reprocher, il lui serra la main et changea subitement de ton. «Nous sommes à la veille d'un désastre public, et je n'ai pas le temps de dire des gentillesses à tous ceux qui ont affaire à moi, la tête me tourne. Eh bien, mon cher, que ferez-vous?

—Rien, répondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air soucieux.

—Un conseil d'ami, mon cher, décampez, et au plus tôt, c'est tout ce que je vous dis. À bon entendeur, salut! Adieu, mon cher... À propos, est-ce vrai que la comtesse soit tombée entre les pattes des saints pères de la Société de Jésus?»

Pierre ne répondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrité.

En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient, le secrétaire du comité, le colonel du bataillon, son intendant, son majordome, etc.; tous avaient à lui demander quelque chose. Pierre ne comprenait rien, ne s'intéressait pas à leurs affaires et ne répondait aux gens que pour s'en débarrasser au plus vite. Enfin, resté seul, il décacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa table. «La simplicité du cœur consiste dans la soumission à la volonté de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il après l'avoir lue; il faut savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...» Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitôt, sans même se donner le temps de se déshabiller.

À son réveil, on vint lui dire qu'un homme de la police était venu s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il était parti, et que plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit à la hâte sa toilette, et, au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par la porte cochère.

Depuis lors, et jusqu'après l'incendie de Moscou, malgré toutes les recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il était devenu.

XII

Les Rostow ne quittèrent Moscou que le 13 septembre, la veille même de l'entrée de l'ennemi.

Une terreur folle s'était emparée de la comtesse après l'entrée de Pétia au régiment des cosaques d'Obolensky et son départ pour Biélaïa-Tserkow. La pensée que ses deux fils étaient à la guerre, exposés tous deux à être tués, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Pétia, afin de le placer en sûreté à Pétersbourg: mais ces deux projets échouèrent. Nicolas, qui, dans sa dernière lettre, avait raconté sa rencontre imprévue avec la princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps. L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver complètement de sommeil. Le comte s'ingénia à calmer les inquiétudes de sa femme, et parvint à faire passer son plus jeune fils du régiment d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait à Moscou même; la comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant que Nicolas avait été seul en danger, il lui avait semblé, et elle s'en faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants, mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Pétia, avec ses yeux noirs pétillants de malice, ses joues vermeilles au léger duvet et son nez camard, se trouva tout à coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut sentir qu'il était devenu son préféré; elle ne pensait plus qu'au moment de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux mêmes qu'elle aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: «Je n'ai besoin que de Pétia,» pensait-elle.... «Que me font les autres?» Une seconde lettre de Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'août, ne calma pas ses inquiétudes, bien qu'il écrivît du gouvernement de Voronège, où il avait été envoyé pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses craintes pour Pétia redoublèrent. Presque toutes les connaissances des Rostow avaient quitté Moscou, on engageait la comtesse à suivre au plus tôt cet exemple; néanmoins elle ne voulut pas entendre parler de départ avant le retour de son Pétia adoré, qui arriva enfin le 9; mais, à son grand étonnement, cet officier de seize ans se montra peu touché de l'accueil plein de tendresse exaltée et maladive de sa mère: aussi garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Pétia le devina d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas s'efféminer, comme il disait, il répondit à ses démonstrations par une froideur calculée et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aimée.

L'insouciance du comte était toujours la même; aussi rien ne se trouva prêt le 9, date fixée pour leur départ, et les chariots envoyés de leurs terres de Riazan et de Moscou pour le déménagement n'arrivèrent que le 11. Du 9 au 12, une agitation fiévreuse régnait à Moscou: tous les jours des milliers de charrettes amenaient des blessés de la bataille de Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu prendre avec eux, se croisant aux barrières de la ville. Malgré les affiches de Rostoptchine, ou peut-être à cause de ses affiches, les nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous côtés. On assurait qu'il était défendu de quitter la capitale, ou bien qu'après avoir mis en sûreté les saintes images et les reliques des saints, on forçait tous les habitants à s'éloigner, ou bien encore qu'une bataille avait été gagnée depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que l'armée avait été détruite, que la milice irait jusqu'aux Trois-Montagnes avec le clergé en tête, que les paysans se révoltaient, qu'on avait arrêté des traîtres, etc., etc. Ce n'étaient que des faux bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous étaient convaincus que Moscou serait abandonné, qu'il fallait fuir et sauver ce qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'écrouler, mais jusqu'au 1er septembre il n'y avait rien de changé en apparence, et, comme le criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mène au supplice, Moscou continua, par la force de l'habitude, à vivre de sa vie ordinaire, malgré l'imminence de la catastrophe qui allait le bouleverser de fond en comble.

Ces trois jours se passèrent pour la famille Rostow dans les agitations et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en quête de nouvelles et prenait des dispositions générales et vagues pour son départ, la comtesse surveillait le triage des effets, courait après Pétia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer. Depuis quelque temps, elle était triste et mélancolique. La lettre de Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse Marie, avait fait naître, chez la comtesse tout un monde d'espérances qu'elle n'avait pas même cherché à dissimuler devant elle, car elle voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. «Je ne me suis jamais réjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fiancé à Natacha, tandis que j'ai toujours désiré de voir Nicolas épouser la princesse Marie, et j'ai le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!...» Et la pauvre Sonia était bien forcée de lui donner raison, car un mariage avec une riche héritière n'était-il pas le seul moyen de relever la fortune compromise des Rostow? Elle en avait le cœur gros, et, pour faire diversion à son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et difficile travail du déménagement, et c'était à elle que s'adressaient le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre à donner. Pétia et Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents, gênaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans toute la maison que leurs éclats de rire et leurs courses folles. Ils riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils étaient gais et que tout leur était matière à plaisanterie. Pétia, qui n'était qu'un gamin quand il avait quitté la maison maternelle, se réjouissait d'y être revenu jeune homme; il se réjouissait aussi de n'être plus à Biélaïa-Tserkow, où il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'être de retour à Moscou, où, bien sûr, il sentirait la poudre. Natacha, de son côté, était gaie parce qu'elle avait été trop longtemps triste, parce que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et qu'elle avait retrouvé sa belle santé d'autrefois; ils étaient gais enfin parce que la guerre était aux portes de Moscou, et qu'on allait s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces événements extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son extrême jeunesse.

XIII

Le samedi 12 septembre, tout était sens dessus dessous dans la maison Rostow; les portes étaient ouvertes, les meubles emballés ou déplacés, les glaces, les tableaux enlevés, les chambres pleines de foin, de papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient, à pas lourds et traînants. Dans la cour se pressaient plusieurs chariots, dont quelques-uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis que les autres attendaient à vide, et que les voix des nombreux domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour et de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse, à laquelle le bruit et l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un fauteuil dans un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tête. Pétia était allé chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice dans un régiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle à l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par terre dans sa chambre démeublée, au milieu d'un tas de robes, d'écharpes et de rubans, jetés de côté et d'autre, tenait à la main une vieille robe de bal démodée, dont elle ne pouvait détacher les yeux: c'était celle qu'elle avait mise à son premier bal à. Pétersbourg.

Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de l'agitation de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinée elle avait essayé de se mettre à la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer à un travail quelconque, lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de cœur et d'âme. Après quelques essais infructueux, elle abandonna à Sonia les cristaux et la porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée.

«Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?» dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixés de nouveau sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rêverie qui la ramena bien loin dans le passé.

Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans la pièce voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un long convoi de blessés était arrêté devant la maison. Les femmes, les laquais, la ménagère, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les postillons, tous se pressaient sous la porte cochère pour les examiner. Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.

L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna, se sépara du groupe qui stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une télègue couverte de nattes de tille, se mit à causer avec un jeune et pâle officier qui s'y trouvait couché. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour écouter ce qu'ils se disaient.

«Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la vieille. Vous seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par exemple.... Voilà nos maîtres qui partent.

—Mais le permettront-ils? demanda le blessé d'une voix faible. Il faut le demander au chef,» ajouta-t-il en montrant un gros major à quelques pas de là.

Natacha jeta un coup d'œil effrayé sur le blessé et se dirigea aussitôt du côté du major.

«Ces blessés peuvent-ils s'arrêter chez nous? lui demanda-t-elle.

—Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle,» demanda le major en souriant, et en portant la main à la visière de sa casquette.

Natacha répéta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue étaient si sérieuses, que, malgré le mouchoir jeté négligemment sur ses cheveux, le major cessa de sourire et lui répondit affirmativement.

«Mais certainement, pourquoi pas?» Natacha inclina légèrement la tête et retourna auprès de la ménagère, qui causait encore avec son blessé.

—On le peut, on le peut!» dit Natacha tout bas.

La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la cour, et une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même dans les maisons voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle, ne laissa pas que de plaire à Natacha, et elle fit entrer le plus de blessés possible dans la cour de leur maison.

«Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille ménagère.

—Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour; nous pourrions bien aller à l'auberge et leur donner nos chambres!

—Ah! mademoiselle, voilà encore une de vos idées; si même on les logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?

—Eh bien, je la demanderai!»

Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand salon, où l'on sentait une odeur de vinaigre et d'éther.

«Maman, vous dormez?

—Comment pourrais-je dormir? s'écria la comtesse, qui venait pourtant de sommeiller.

—Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant à genoux devant sa mère, et en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai réveillée, je ne le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyée vous demander.... Il y a ici des blessés, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait où les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une haleine.

—Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené? Je ne comprends rien,» murmura la comtesse.

Natacha se mit à rire, la comtesse sourit.

«Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mère et s'enfuit; mais dans le salon voisin elle se heurta contre son père, qui venait de rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.

—Nous avons traîné trop longtemps, s'écria-t-il avec humeur. Le club est fermé, la police s'en va!

—Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux blessés...?

—Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonté, toutes tant que vous êtes, de ne plus vous occuper de billevesées, mais d'emballage, car il faut partir demain et partir au plus vite...» Et le comte répétait cette injonction à tous ceux qu'il rencontrait.

À dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans la matinée des armes au Kremlin, et, malgré les affiches de Rostoptchine annonçant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours à l'avance, on savait que l'ordre avait été donné de se porter le lendemain en masse aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La comtesse contemplait avec épouvante la figure animée de son fils, pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui répondrait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter toute l'affaire; aussi, dans l'espérance qu'elle pourrait partir et emmener Pétia comme leur défenseur, elle garda le silence; mais après le dîner elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit même, si c'était possible. Avec la ruse toute féminine que donne l'affection, la comtesse, qui jusque-là avait montré le plus grand calme, lui assura qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.

XIV

Mme Schoss, qui était allée voir sa fille, augmenta encore les terreurs de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaïa à un entrepôt de spiritueux; elle avait été forcée de prendre un isvostchik pour éviter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et l'isvostchik lui avait raconté que le peuple avait enfoncé les tonneaux, sur l'ordre qu'il en avait reçu. À peine le dîner fut-il terminé, que toute la famille se remit à emballer avec une ardeur fiévreuse. Le vieux comte ne cessait d'aller de la cour à la maison et de la maison à la cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Pétia donnait des ordres à droite et à gauche. Sonia perdait la tête et ne savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, où son intervention fut d'abord reçue avec défiance. Comme on supposait qu'elle plaisantait, on ne l'écoutait pas; mais, avec une opiniâtreté et une persévérance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne volonté, elle en arriva à se faire obéir. Son premier exploit; qui lui coûta des efforts énormes, mais qui fit reconnaître son autorité, fut l'emballage des tapis; le comte avait une très belle collection de tapis persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses étaient ouvertes devant elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait toujours du garde-meuble: il fallait donc forcément trouver une troisième caisse, et on l'envoya chercher.

«Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les deux caisses.

—Impossible, mademoiselle, objecta le maître d'hôtel, on a déjà essayé.

—Eh bien, attends, tu verras...»

Et Natacha commença à retirer de la caisse les plats et les assiettes qui y étaient déjà soigneusement emballés. «Il faut mettre les plats dans les tapis, dit-elle.

—Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis, reprit le maître d'hôtel.

—Attends donc, s'écria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en indiquant les services de Saxe.

—Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait Sonia d'un ton de reproche.

—Ah! Mademoiselle, mademoiselle!» répétait le maître d'hôtel....

Malgré toutes les observations, Natacha avait jugé inutile d'emporter les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son travail, en rejetant tout ce qui était inutile, et commençait vivement l'emballage. Grâce à cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur se trouva casé dans les deux caisses; mais, malgré tout ce qu'on pouvait faire, on ne parvenait pas à fermer celle où étaient les tapis. Natacha, ne se tenant pas pour battue, plaçait, déplaçait, entassait sans se lasser et forçait le maître d'hôtel et Pétia, qu'elle avait fini par entraîner dans cette grande œuvre, à peser avec elle de toutes leurs forces sur le couvercle.

«Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enlève un tapis.

—Non, non, il faut peser dessus!... Pèse donc, Pétia!... À ton tour, Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle pouvait le contenu de la caisse.

—Hourra!» s'écria-t-elle tout à coup.

Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa un cri de triomphe. Une seconde après avoir ainsi conquis la confiance générale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-même ne s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle disposition avait été prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgré leurs efforts réunis, tout ne put être emballé dans la nuit; le comte et la comtesse se retirèrent après avoir remis le départ au lendemain, et Sonia et Natacha s'étendirent sur les canapés.

Cette même nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau blessé dans la maison Rostow. D'après ses suppositions, ce devait être un officier supérieur. La capote et le tablier de sa calèche le cachaient entièrement. Un vieux valet de chambre, d'un extérieur respectable, était assis sur le siège à côté du cocher, tandis que le docteur et deux soldats suivaient dans une autre voiture.

«Ici, par ici, s'il vous plaît, nos maîtres partent, la maison est vide, disait la vieille au vieux domestique.

—Hélas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons aussi notre maison à Moscou, mais c'est loin et elle est vide!

—Venez, venez chez nous, répétait la femme da charge. Votre maître est donc bien malade?» Le valet de chambre fit un geste de découragement.

—Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le médecin.»

Il descendit du siège et s'approcha de l'autre voiture.

«C'est bien,» répondit le docteur.

Le domestique jeta un coup d'œil dans la calèche, secoua la tête, et donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.

«Seigneur Jésus-Christ, s'écria Mavra Kouzminichna lorsque l'équipage s'arrêta à côté d'elle, portez-le dans la maison, les maîtres ne diront rien,» ajouta-t-elle... et, comme il était urgent d'éviter l'escalier, on transporta le blessé tout droit dans l'aile gauche de la maison, à la chambre occupée la veille par Mme Schoss. Ce blessé était le prince André Bolkonsky.

XV

Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'était un dimanche, une belle et claire journée d'automne, égayée par le carillon de toutes les églises qui appelait comme toujours les fidèles à la messe. Personne ne pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se décider, et l'agitation inquiète qui y régnait ne se manifestait que par la cherté excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans, de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des séminaristes, des fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta dès le point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivée sur les lieux, cette cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue que Moscou serait inévitablement livré à l'ennemi, elle retourna sur ses pas et se répandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce jour-là le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des glaces.

Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit que faiblement de l'agitation et du désordre du dehors. Toutefois trois de leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut volé. Les trente charrettes venues de la campagne représentaient à elles seules une fortune, tant les moyens de transport étaient devenus rares, et plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes énormes. La cour de leur hôtel ne désemplissait pas de soldats envoyés par leurs officiers qui avaient été recueillis dans le voisinage, et de malheureux blessés qui demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgré la compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables, le maître d'hôtel répondait invariablement à leurs prières par un refus catégorique: «Il n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requête... et d'ailleurs, si on cédait une des charrettes, quelle raison y aurait-il pour ne pas les céder toutes, et même ses propres voitures?... Ce n'était pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les blessés, et dans le malheur général il était du devoir de chacun de penser aux siens avant tout!» Pendant que le maître d'hôtel parlait ainsi au nom de son maître, celui-ci s'éveillait, quittait doucement sur la pointe des pieds la chambre à coucher conjugale, afin de ne pas déranger la comtesse, et gagnait le perron, où on le vit bientôt apparaître dans sa robe de chambre de soie violette. Il était de fort bonne heure: toutes les voitures étaient chargées et stationnaient devant l'entrée; le maître d'hôtel causait avec un vieux domestique militaire et un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. À la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de s'éloigner.

«Eh bien! tout est-il prêt? lui demanda le comte en passant la main sur son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le planton.

—Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence.

—C'est parfait! La comtesse va se réveiller, et alors, avec l'aide de Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles figures, vous êtes-vous au moins abrités chez moi?»

L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance se colorèrent subitement.

«Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait d'effets, je m'en accommoderai très bien.»

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa au comte la même prière au nom de son maître.

«Sans doute, sans doute, très volontiers! répondit le comte.... Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que l'on décharge une ou deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.» Et, sans s'expliquer plus clairement, il détourna vivement la tête d'un autre côté, pendant qu'une expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.

Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'œil autour de lui: la cour se remplissait de blessés, il en venait de toutes parts à sa rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se garnissaient de figures blêmes qui le regardaient avec une anxiété douloureuse.

«Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé au sujet des tableaux!»

Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir réitéré l'ordre de ne pas refuser aux blessés les moyens de partir.

«Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les laisser ici,» dit le comte à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu.

La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna, son ex-femme de chambre, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de chef de la police secrète, vint lui dire que Mme Schoss était très mécontente, et qu'on avait oublié d'emballer les robes d'été des demoiselles. La comtesse ayant demandé quel était le motif de la mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été enlevée d'une des charrettes, qu'on était en train de décharger les autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le comte avait dit d'emmener les blessés à leur place. Elle fit aussitôt demander son mari.

«Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais déballer?

—J'allais justement t'en prévenir, ma chère.... C'est que, vois-tu, petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur céder quelques charrettes pour les blessés. Ces objets-là nous sont bien inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalité, et je pense, ma chère, que dès lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dépêcher...»

Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix timide, comme lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituée à ce ton, qui précédait toujours l'aveu de quelque grosse dépense, telle que la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une fête ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour système de le contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander quelque chose. Elle prit donc son air de victime résignée et, s'adressant à son mari:

«Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de tes enfants! Tu m'as dit toi-même que tout notre mobilier valait cent mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas à l'abandonner; tu feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les Lopoukhine: on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et nous, nous sommes des imbéciles.... De grâce, aie pitié de tes enfants si tu n'as pas pitié de moi!»

Le comte baissa la tête, et quitta la chambre d'un air désespéré.

«Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui était entrée sur les talons du comte dans la chambre de sa mère, et qui avait tout entendu.

—Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son père.

—Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?

—Qu'est-ce que cela te fait?» reprit le comte avec irritation.

Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air soucieux.

«Papa, voilà Berg qui est arrivé.»

XVI

Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et décoré du Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la même place, commode et agréable, auprès du chef d'état-major du second corps. Il était arrivé de l'armée à Moscou le matin même du 1er septembre, sans y avoir à faire rien de particulier. Mais, ayant remarqué que tout le monde demandait à y aller, il fit comme tout le monde et obtint un congé pour affaires de famille. Berg, assis dans son élégant droschki attelé d'une paire de chevaux bien nourris, pareils à ceux qu'il avait vus chez le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosité les charrettes qui encombraient la cour de l'hôtel de son beau-père. En montant les degrés du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une blancheur immaculée et y fit un nœud. Puis, hâtant le pas, il se précipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains à Natacha et à Sonia, et s'informa avec empressement de la santé de sa maman.

«Qui pense à la santé en ce moment? répondit le comte d'un air grognon. Raconte un peu ce qui se passe: où sont les troupes? Y aura-t-il une bataille?

—Dieu seul peut le savoir, papa, répondit Berg. L'armée est animée d'un courage héroïque, et ses chefs se sont rassemblés en conseil; la décision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en termes généraux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez éloquentes pour décrire la valeur véritablement antique dont les troupes russes ont fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire à un général de sa connaissance chaque fois qu'il parlait des «troupes russes»... je vous dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais été forcés de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais héros antiques! ajouta-t-il rapidement. Le général Barclay de Tolly n'a pas ménagé sa vie, il était toujours au premier rang. Quant à notre corps, qui était placé sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer...» Et là-dessus Berg entama un long récit, la compilation de tout ce qu'il avait entendu raconter pendant ces derniers jours.

Le regard de Natacha, obstinément fixé sur lui, comme si elle cherchait sur sa figure une réponse à une question qu'elle se posait intérieurement, embarrassait visiblement le narrateur.

«L'héroïsme des troupes a été incomparable et l'on ne saurait assez l'exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes grâces de Natacha par un sourire à son adresse. La Russie n'est pas à Moscou, elle est dans le cœur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?»

La comtesse entra à ce moment: elle avait la figure fatiguée et maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui adressa mille questions sur sa santé, en secouant la tête en signe d'intérêt.

«Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un cœur russe. Mais de quoi vous inquiétez-vous? Vous aurez le temps de partir...

—En vérité, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse en se tournant vers son mari: rien n'est prêt, personne ne donne d'ordres, c'est à regretter Mitenka! Ça n'en finira pas!» Le comte allait répliquer, mais il préféra se diriger vers la porte.

Pendant ce temps, Berg, qui avait tiré son mouchoir de sa poche, secoua douloureusement la tête en y retrouvant le nœud qu'il venait d'y faire.

«Papa, j'ai une grande prière à vous adresser.

—À moi?

—Oui; comme je passais tout à l'heure devant la maison Youssoupow, l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager à acheter quelque chose. Poussé par la curiosité, j'y suis entré, et j'y ai trouvé une très jolie chiffonnière..., et vous vous rappelez sans doute que Vérouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes même disputés à ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pensée à son intérieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise! J'ai vu plusieurs paysans là-bas dans la cour; laissez-moi en emmener un, je lui donnerai un bon pourboire et...»

Le comte fronça le sourcil:

«C'est à la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il sèchement. Ce n'est pas moi qui donne des ordres.

—Si cela vous dérange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement à cause de Véra que...

—Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'écria le comte avec colère; vous me faites tourner la tête, ma parole d'honneur!» Et il sortit.

La comtesse fondit en larmes.

«Ah oui! les temps sont bien durs!» reprit Berg.

Natacha avait d'abord suivi son père, mais, une idée lui étant venue tout à coup, elle descendit l'escalier quatre à quatre.

Pétia était sur le perron, fort occupé à distribuer des armes à ceux qui partaient de Moscou. Les charrettes étaient toujours attelées, mais deux d'entre elles avaient été déchargées, et un officier venait de s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.

«Sais-tu à propos de quoi?» demanda Pétia à sa sœur.

Cette question avait trait à la querelle des parents. Elle ne répondit pas.

«C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux blessés? poursuivit le jeune garçon: c'est Vassili qui me l'a dit, et selon moi...

—Selon moi, s'écria tout à coup Natacha en tournant vers son frère son visage surexcité, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indignée! Sommes-nous donc des Allemands?»

Les sanglots la suffoquèrent, et, ne trouvant là personne sur qui décharger sa colère, elle s'enfuit précipitamment.

Berg, assis à côté de sa belle-mère, était en train de lui prodiguer de respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute bouleversée, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa mère d'un pas résolu.

«C'est une horreur, c'est une indignité! s'écria-t-elle: il est impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonné!» Berg et la comtesse la regardèrent d'un air surpris et effaré.

Le comte, debout à la fenêtre, garda le silence.

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