CHAPITRE III (continued 2)
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«Où est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant à tout le monde.
—Il est en bas; Natacha est auprès de lui, répondit Sonia en rougissant. Vous êtes sans doute fatiguée, princesse?»
Des larmes d'impatience lui montèrent aux yeux; se détournant, elle allait demander à la comtesse la permission de se rendre chez son frère, lorsque des pas légers se firent entendre. C'était Natacha qui accourait, cette Natacha qui lui avait tant déplu lors de leur première entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'œil sur elle pour sentir que celle-là du moins, sympathisait complètement avec elle, et qu'elle partageait sincèrement sa douleur. Elle se précipita vers elle, l'embrassa et éclata en sanglots sur son épaule. Lorsque Natacha, assise au chevet du prince André, avait été informée de l'arrivée de la princesse, elle avait doucement quitté la chambre pour courir à sa rencontre. Son visage ému n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui, pour elle, pour tous ceux qui tenaient de près à celui qui lui était cher, une compassion infinie pour les autres, et un désir passionné de se sacrifier tout entière pour ceux qui souffraient! La pensée égoïste d'unir à jamais son avenir à celui du prince André n'existait plus dans son cœur. L'instinct si délicat de la princesse Marie le lui fit deviner au premier regard, et cette découverte diminua l'amertume de ses larmes.
«Allons chez lui, Marie,» dit Natacha en l'entraînant dans une autre pièce. La princesse releva la tête et s'essuya les yeux, mais, au moment de lui poser une question, elle s'arrêta. Elle sentait que la parole serait impuissante à l'exprimer ou à y répondre, et qu'elle lirait sur la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle désirait apprendre.
De son côté, Natacha était pleine d'anxiété et de doutes: fallait-il ou ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la vérité à ces yeux si lumineux qui la pénétraient jusqu'au fond du cœur, et qu'on ne pouvait tromper? Les lèvres de Natacha tremblèrent, sa bouche se contracta, et, éclatant en sanglots, elle se cacha le visage. La princesse Marie avait compris! Néanmoins, se refusant encore à perdre tout espoir, elle lui demanda en quel état se trouvait la plaie et depuis quand l'état général avait empiré.
«Vous... vous le verrez,» dit Natacha en pleurant.
Elles restèrent quelques instants dans la chambre voisine de celle du malade, afin de se remettre de leur émotion.
«Quand est-ce arrivé?» demanda la princesse Marie.
Natacha lui raconta comment, dès le début, la fièvre et les souffrances avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'étaient calmées, bien que le docteur redoutât toujours la gangrène, mais ce danger avait été également écarté; à leur arrivée à Yaroslaw, la suppuration s'était produite, le docteur avait encore espéré lui voir suivre un cours régulier; puis la fièvre avait repris, sans toutefois provoquer de craintes sérieuses.
«Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, «cela» est survenu tout à coup... je n'en connais pas la raison et vous verrez vous-même.
—La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri?
—Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez.... Marie, il est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et alors...»
XV
Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie devant elle, la princesse, suffoquée par les larmes malgré tous ses efforts pour les maîtriser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de voir son frère sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les paroles de Natacha et «ce» qui était survenu à son frère depuis deux jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilité et de tendresse, était l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son imagination la figure de son petit André telle qu'elle l'avait connue dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle prévoyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et émues comme celles que son père lui avait adressées à son lit de mort, et que malgré tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tôt ou tard, en venir là, et elle entra résolument dans la chambre.
Couché sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de chambre fourrée de petit-gris, maigre et pâle, tenant son mouchoir dans une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince André tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie et du regard de son frère, ses sanglots s'arrêtèrent, ses larmes se séchèrent, et elle eut peur, comme une coupable. «Suis-je donc coupable?» se dit-elle. «Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et d'avenir, tandis que moi...» lui répondit l'œil froid et sévère du prince André, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-même, il y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur côté.
«Bonjour, Marie, comment es-tu arrivée jusqu'ici?» lui demanda-t-il en l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui appartenir.
Un cri désespéré aurait moins terrifié la princesse Marie que le timbre de cette voix.
«As-tu amené le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un visible effort de mémoire.
—Comment te sens-tu à présent? demanda la princesse Marie, surprise d'avoir trouvé quelque chose à dire.
—Demande-le au docteur, ma chère,» et, cherchant à être amical, il ajouta, en remuant machinalement les lèvres:
«Merci, chère amie, d'être venue!»
Sa sœur lui serra la main, et cette étreinte lui fit froncer imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se lisait ce dégagement de la vie, si terrible à constater chez les mourants, quand on jouit soi-même de toute sa santé. Il n'y prenait plus d'intérêt, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il s'abîmait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui le détachait d'eux.
«Quel étrange jeu de la destinée que notre réunion! dit-il en rompant le silence et en lui montrant Natacha.... Elle me soigne, comme tu vois.»
La princesse Marie l'écoutait avec stupeur. Comment son frère, si délicat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en présence de celle qu'il aimait et dont il était aimé? S'il avait cru pouvoir revenir à la vie, il n'aurait pas employé ce ton de blessante froideur. La seule explication plausible, c'est que tout lui devenait indifférent, parce que quelque chose d'autre, et de plus important, se révélait à lui.
La conversation, gênée, tendue, tombait à chaque instant.
«Marie a passé par Riazan,» dit Natacha. Le prince André ne fut pas étonné de ce qu'elle appelait sa sœur par son nom; Natacha s'en aperçut elle-même pour la première fois.
«Eh bien? demanda-t-il.
—On lui a raconté que Moscou est incendié, complètement incendié, et que...» Natacha s'arrêta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour écouter.
—Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!...» et, regardant dans le vague, il tira sa moustache.
«Et toi, Marie, tu as rencontré le comte Nicolas? demanda le prince André.... Il a écrit aux siens que tu lui avais beaucoup plu, poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la portée de cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son côté, t'avait plu, ce serait très bien, tu l'épouserais!» La princesse Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le séparait déjà de ce monde.
—Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard à Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua.
—André, veux-tu... demanda tout à coup la princesse Marie d'une voix tremblante... veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander après toi.»
Le prince André eut un sourire imperceptible; sa sœur, qui connaissait si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'était plutôt une ironie à son adresse, pour avoir employé un dernier moyen de réveiller le sentiment qui s'éteignait peu à peu en lui. «Oui, je serai bien aise de le voir.... Se porte-t-il bien?»
On amena l'enfant. Effrayé à la vue de son père, qui l'embrassa, il ne savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne pleurait dans la chambre. Dès qu'il fut sorti, la princesse Marie s'approcha de son frère, et, ne pouvant se contenir plus longtemps, fondit en larmes.
Le prince André la regarda fixement.
«Tu pleures sur lui,» dit-il.
La princesse fit un signe affirmatif.
«Il ne faut pas pleurer ici,» ajouta-t-il sans s'émouvoir.
Il comprenait que sa sœur pleurait sur l'enfant qui allait devenir orphelin, et il essayait de se reprendre à la vie. «Oui, cela doit lui paraître bien triste, et c'est pourtant si simple!» se dit-il à lui-même. «Les oiseaux du ciel ne sèment pas, ne moissonnent pas, mais notre Père céleste les nourrit.» Il voulut d'abord répéter ce verset à sa sœur: «C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement; les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que toutes ces pensées qui leur paraissent si importantes, n'importent guère! Oui, nous ne nous comprenons plus.» Et il se tut.
Le fils du prince André avait sept ans; il ne savait rien, pas même ses lettres, et cependant, eût-il été alors un homme fait et en pleine possession de ses facultés, il n'aurait, ni mieux ni plus profondément compris l'importance de la scène à laquelle il venait d'assister entre son père, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses beaux yeux pensifs, appuya sa tête contre sa poitrine; sa petite lèvre retroussée et vermeille trembla, et il pleura doucement.
À dater de ce jour, il évita Dessalles et la vieille comtesse qui cependant l'accablait de soins; il préférait rester seul, ou avec sa tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particulièrement en affection; il leur prodiguait à toutes deux des caresses silencieuses.
La princesse Marie, en sortant de chez son frère, avait perdu tout espoir; aussi ne reparla-t-elle plus à Natacha de la possibilité d'une guérison. Elles se relayaient auprès du divan du malade; la princesse ne pleurait pas, et elle adressait de ferventes prières à l'Être éternel et insondable, dont la présence se manifeste si vivement au chevet d'un mourant.
XVI
Le prince André sentait qu'il se mourait, qu'il était déjà mort à moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son âme. Il attendait ce qu'il savait inévitable, sans hâte et sans inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d'éternel, d'inconnu et de lointain, qu'il n'avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie, était maintenant là, tout près: il le devinait, il le touchait presque.
Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait passé par cette douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captivés par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir la mort dans l'obus qui s'avançait en tournoyant. Revenu à lui dans l'ambulance, cette fleur d'amour éternel s'était épanouie au fond de son âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie; libre et indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui. Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce qui l'entourait, plus s'abaissait cette barrière qui sépare la vie de la mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'était-ce en effet que d'aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n'est de n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et immatérielle? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait:
«Tant mieux!»
Mais, après cette nuit de délire où celle qu'il désirait retrouver lui était apparue, après qu'elle eut appliqué ses lèvres sur sa main en la couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme pénétra de nouveau dans son cœur et le rattacha à l'existence. Des pensées confuses et joyeuses venaient l'assaillir, et en se reportant au moment où, à l'ambulance, il avait aperçu Kouraguine à côté de lui, il se reconnaissait incapable de revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourmenté dans son délire par le désir de savoir s'il était encore de ce monde, il n'osait cependant le demander à ceux qui l'entouraient.
Sa maladie avait suivi son cours normal, et «ce quelque chose qui lui était survenu depuis deux jours», comme disait Natacha à la princesse Marie, n'était rien autre que la lutte suprême entre la vie et la mort.... C'était la mort qui était la plus forte, et ce renouveau d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'était que l'aveu involontaire du prix qu'il attachait à la vie et la dernière révolte de son être contre la terreur de l'inconnu!
Un soir qu'il sommeillait, agité comme il l'était toujours à cette heure par une légère fièvre qui donnait une grande lucidité à ses idées, il éprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.
«Ah! se dit-il, c'est elle qui est entrée!»
C'était en effet Natacha, qui venait, à pas de loup, occuper sa place habituelle à son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.
Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tête interceptait la lumière de la bougie; elle tricotait assidûment un bas, depuis le jour où le prince André lui avait dit que personne ne soigne les malades comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exerçait, disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage incliné. Tout à coup le peloton de laine lui échappa. Natacha tressaillit, jeta un regard à la dérobée sur le malade et, étendant la main devant la bougie pour le préserver de la lumière, elle se pencha vivement pour ramasser son peloton, et reprit sa première pose. Il la regarda sans faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour à tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement à reprendre haleine. Les premiers jours de leur réunion, il lui avait avoué que, s'il revenait à la vie, il remercierait éternellement Dieu pour cette blessure qui les avait ainsi réconciliés; mais depuis, il n'en avait plus reparlé.
«Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en prêtant l'oreille au léger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destinée nous a-t-elle réunis, si c'est pour me faire mourir?... La vérité de la vie ne se serait-elle donc révélée à moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus que tout au monde, et puis-je m'empêcher de l'aimer?» se dit-il en poussant un profond gémissement, comme il en avait pris l'habitude pendant ses longues heures de souffrance. À cette plainte, Natacha posa son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux brillants:
«Vous ne dormez pas? lui dit-elle.
—Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer. Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumière!... J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!»
Natacha se rapprocha encore plus près, et son visage s'illumina de joie et de passion.
«Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.
—Et moi...»
Elle détourna la tête un instant.
«Pourquoi donc trop?
—Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la vérité, dites-moi ce que vous sentez au fond du cœur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?
—J'en suis sûre, j'en suis sûre!» s'écria Natacha en lui saisissant les deux mains avec une exaltation croissante.
Il se tut.
«Comme ce serait bien!» dit-il en lui baisant la main.
Natacha était heureuse; mais, se rappelant aussitôt qu'une émotion trop vive pouvait lui être fatale:
«Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se maîtrisant.... Il faut dormir, je vous en prie.»
Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla d'attention à son ouvrage, afin d'éviter de lever encore les yeux. Bientôt après il s'endormit.
Son sommeil ne fut pas de longue durée. Une sueur froide le réveilla.
Sa pensée recommençait à flotter entre la vie et la mort:
«L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la négation de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le comprends que par l'amour. Tout est là!... L'amour c'est Dieu, et mourir c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, à la source générale et éternelle.»
Ces rêves lui semblaient consolants, mais ce n'étaient que des rêves qui passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre même de la réalité, et il se rendormit, encore en proie à mille idées confuses et agitées.
Il se vit en songe couché dans la chambre qu'il habitait. Il avait recouvré toute sa santé. Une foule de personnes inconnues défilaient devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et se disposait à les suivre il ne savait où, tout en se disant qu'il perdait son temps à des bagatelles, lorsqu'il avait à s'occuper de bien plus graves intérêts; et cependant il continuait à leur parler et à les étonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun sens.... Peu à peu ces figures s'évanouirent, et toute son attention se concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il à la fermer assez vite? «tout» dépend de cela. Il se lève, il s'en approche pour tirer le verrou, mais ses jambes fléchissent sous lui, et il sent qu'il n'arrivera pas à temps!... Réunissant toutes ses forces dans un effort suprême, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible l'étreint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la mort qui est là, là, derrière la porte, et, au moment où il s'y traîne haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pénètre dans la chambre!... Cet être innommé, c'est la mort, la mort qui vient à lui, et il faut à tout prix qu'il lui échappe!... Il saisit la porte... la refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de forces, peut-être pourra-t-il du moins l'empêcher de passer?... Hélas! ses forces s'épuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de nouveau!... Il tente une fois encore de résister à la pression du dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entré... et le prince André se sent mourir!
À ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il se réveilla...
«Oui, c'était bien là la mort!... Mourir et se réveiller! La mort est donc le réveil?»
Cette pensée passa comme un éclair dans son esprit, et un coin du voile qui lui dérobait encore l'inconnu se releva dans son âme! Il sentit son corps délivré des liens qui l'attachaient à la terre, et il éprouva un mystérieux bien-être, qui depuis lors ne le quitta plus!
Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement. Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il désirait. Il ne comprit pas sa question et fixa sur elle un regard étrange. C'était «cela» dont elle avait parlé à la princesse Marie!... À dater de cette heure, la fièvre prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins, elle ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se développaient chez le malade avec une effroyable intensité.
Ses derniers jours et ses dernières heures s'écoulèrent paisibles et sans qu'il se produisît dans son état aucun nouvel incident.
La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement à ce qui ne serait bientôt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, à son enveloppe matérielle, et que son esprit n'était déjà plus de ce monde. La violence de leurs sensations était telle, que le spectacle terrible de la mort n'avait pas de prise sur leurs âmes. Jugeant inutile d'aviver leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles étaient à ses côtés, ni hors de sa présence, et, se trouvant impuissantes à exprimer par des paroles ce qu'elles éprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui. Elles le voyaient s'abîmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et toutes deux savaient que c'était bien et que ce devait être ainsi.
Il se confessa, il communia, et prit congé des siens. Lorsqu'on lui amena son fils, il effleura sa joue de ses lèvres et se tourna, non pas par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'était tout ce qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bénir l'enfant: il le fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'œil interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore quelque chose à faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras de la princesse Marie et de Natacha.
«C'est fini!» dit sa sœur quelques secondes après.
Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.
«Où est-il à présent?» se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couché dans le cercueil, tous s'en approchèrent pour lui dire un dernier adieu. Le cœur de l'enfant était déchiré par une poignante surprise. Tous pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'était plus, et le vieux comte sur lui-même; il prévoyait qu'il aurait bientôt le même pas à franchir.
Natacha et la princesse Marie pleuraient également, non sur leur propre douleur, mais sous l'influence de l'émotion dont leur cœur débordait à la vue du mystère si solennel et si simple de la mort!