La Guerre est morte
Reading edition
ROMAN
DEUXIÈME MILLE
PARIS L’ÉDITION 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
1917 Tous droits réservés
DU MÊME AUTEUR
Monsieur de Berlin (Librairie Fasquelle).
POUR PARAITRE
Les Secrets du confessionnal, roman.
Eïra Puma, roman.
Le Train sans yeux, roman.
Les Animaux malades de la paix, roman.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
Cinq exemplaires sur papier d’Arches (1 à 5) et cinq exemplaires sur le même papier, marqués A à E
Copyright by Louis Delluc 1917
Tous droits de reproduction, traduction et adaptation réservés pour tous pays.
Pour une vivante qu’on appelle Pretty Pray, ou qu’on appelle Sainte, ou qu’on appelle autrement.
Non, je ne relirai pas ces notes. Je ne veux pas, même en littérature, revivre cette journée invraisemblable. L’ai-je vécue seulement ? Ah ! je ne sais plus. J’ai souvenir d’avoir approché le crime et le génie, et je suis sûr d’avoir été fou, puisque j’ai suivi la destinée de ces deux fous pendant quelques heures. Je suis sûr aussi d’être innocent. Essayez de lire ce chaos. Vous comprendrez quel ouragan m’a emporté. Mais je suis innocent ; les juges l’on dit, les journaux l’ont dit : que ce soit une chose entendue ! Je demande le silence et le repos. Laissez-moi reposer, je vous en supplie. Ne plus voir, ne plus entendre, ne plus être ! Encore quelques heures de repos, n’est-ce pas ? Vous voyez bien que je n’en peux plus.
Encore un mot.
C’est le 27 novembre que le drame a eu lieu. Le 27 novembre 1915, un samedi, une belle journée, vous souvenez-vous ? avec beaucoup de froid et un petit peu de soleil. Réellement une parfaite journée de fin d’automne.
Cinq heures.
Nuit. Je dors.
Pourquoi m’éveiller brusquement ? Je me suis couché très tard, après des heures de dur travail. Je me suis jeté dans mon lit, brisé, à bout d’élan, les nerfs en loques, sans fièvre. Presque mort. Et un besoin de sommeil, une faim énorme de dormir. Vite, j’ai dormi, comme un tout petit, sans rêve, certainement sans rêve, et je suis bête de m’éveiller comme sur un cri de cauchemar. Adieu, je dors. Quelle heure est-il ?
On sonne.
Hallucination ?
La sonnerie insiste. C’est ce qui m’a tiré de mon somme sépulcral. Je savais bien que je dormais un sommeil parfait. Il n’y avait qu’un bruit violent pour… Mais je ne répondrai pas. Sonne, mon ami, sonne, je suis mort jusqu’à très tard et rien ne m’arrachera de cet anéantissement. D’ailleurs, ce n’est rien de sérieux. Quelqu’un se trompe. Pas autre chose. On ne remet pas les télégrammes avant sept heures, et mes amis se sont laissés persuader que je me ruais vers des horizons méditerranéens pour travailler. Qu’ils me pardonnent cette machination où je suis obligé pour écrire sans agitation et sans désordre. Rien d’intéressant ne vaut que je sorte de mon lit. Rien. Bonsoir, l’erreur.
Au moins, ne sonne plus, stupide. Il voit bien que je suis résolu de me taire. Ne va-t-il pas comprendre qu’il me gêne, ce carillonneur du tonnerre de diable ? Et ma foi, il n’y gagnera rien. La seule concession dont je sois capable, c’est de me rendre sourd avec les couvertures. Sonne, sonne maintenant, tu ne me gênes plus.
Je l’entends encore. J’entends la vibration grêle du timbre sur les cloisons et aussi le tressaillement ricaneur des meubles. Mon lit est secoué d’une façon imperceptible par ces ondes aiguës de la sonnerie électrique. Finissons-en.
Qui est là ?
Nulle réponse. Et on sonne.
Eh bien, que veut-on ? Parlez.
Du silence.
Je me lève. Je cours à la porte. Impossible de savoir s’il y a un seul quelqu’un ou plusieurs quelqu’uns derrière cette porte. A croire que la sonnerie chante d’elle-même.
Mais c’est idiot, répondez, que voulez-vous ?
J’entr’ouvre. On force la porte. Il fait tout à fait nuit sur le palier, et l’antichambre n’a qu’une ampoule masquée de rouge. Un homme se précipite. Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
— Vous êtes fou de me faire attendre ainsi.
Il crie presque. D’où vient cette voix rauque et si autoritaire ? Je ne connais pas cette voix.
— Habillez-vous.
Il ordonne. Comme si j’allais m’habiller à cause d’un individu qui se jette dans ma maison et qui sort d’on ne sait quelle ombre ! Je sais bien que je suis ridicule avec ce pyjama endossé trop vite, et ma stupeur muette et mon ébouriffement. Je suis ridicule, et puis ? Et puis, je suis ridicule, voilà tout. Je vais me coucher et dormir. Il faut d’abord expulser l’intrus. Quel ennui ! Je ne songe même pas à lui demander compte de son invasion. Qu’il parte, qu’il parte, et Dieu de Dieu, que je dorme !
— L’auto est en bas, mon cher. Je vous accorde un total de dix minutes. Allez, allez, chauffez.
Est-ce que je deviens idiot ? C’est pourtant réel qu’un monsieur entre chez moi tempêtueusement à une heure impardonnable et m’intime l’ordre de m’équiper pour le suivre. Et je ne trouve rien à dire.
— Vous ne vous pressez pas ? vous êtes malade ? Cela vous passera en route pendant que je vous conterai le détail de l’affaire. Ce sera la plus belle aventure de votre vie.
Il me regarde en face, de très près. J’ai l’impression que ses yeux entrent dans les miens, lentement, fortement, méthodiquement, comme deux lames froides. Il a des yeux gris, très gris et très pâles, dans un visage épais d’honnête bourgeois. Il est glabre, et banal avec excès.
Ce gros géant a une inexpression qui donne le frisson. Qui est-ce ? Je ne l’ai jamais vu ; car je me souviendrais de ces yeux intimidants, si je les avais vus.
— Pourquoi restez-vous à me regarder ?
Il sourit. Il est beaucoup plus effrayant quand il sourit. On est forcé de voir ses yeux quand il sourit, et ses yeux sont des abîmes.
Je murmure :
— Qui êtes-vous ?
Il pouffe comme un honnête compère qui se réjouirait d’une histoire grasse après le dîner.
— Sang de moi, s’exclame-t-il, je sentais bien que vous dormiez les yeux ouverts. Hop, mettez-vous sous la douche. Nous perdrons trois minutes encore, mais votre lucidité m’est trop précieuse.
Il ouvre la porte du cabinet de toilette.
— Monsieur est servi !
Et il tourne des robinets avec autant de décision que s’il avait toujours eu l’hospitalité de mon petit appartement.
Il rit avec plénitude.
— Comme il faut que tout cela importe, affirme cet hôte délibéré, pour que Cobral vous serve de valet de chambre !
Cobral ? Qui, Cobral ? Une minute, et je trouverai. Eh oui, je connais ce nom de Cobral, mais voilà une chose inouïe qu’un valet de chambre m’ose parler avec cette rude autorité. Qui prouve qu’il soit valet de chambre ? C’est lui qui le dit. Non, il ne le dit pas, j’ai mal entendu, et je sais exactement que le Cobral en question — mais où l’ai-je connu ? — n’était pas valet de chambre.
Au moins, c’est un audacieux, car me voilà sous la douche, comme un saint Jean naïf sous le baptême, sans que j’aie fait à ces excentricités la plus mince tentative de révolte. L’eau froide m’éclaire un peu l’esprit. Cobral parle toujours. Plutôt, il agit, et ne parle que de loin en loin pour rendre son commandement plus efficace. Il est irrésistible.
Voilà qu’il m’aide à ma toilette et qu’après la pluie de l’appareil, il me bouchonne aussi dextrement qu’un masseur professionnel. Il frotte seulement un peu dru et le sang me perle çà et là.
Je risque, à travers le halètement agréable du patient, une enquête modeste.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Il ne veut sans doute pas répondre. Il se dérobe par un :
— Je trouve impayable que vous ne m’ayez pas reconnu…
— Avouez, dis-je, mon cher monsieur…
— Et il m’appelle Monsieur, bouffonne ce terrible humoriste.
Pendant ce temps je m’habille. Que feriez-vous à ma place ? Je suis complètement éveillé, mon lit s’est refroidi, il n’y a pas de feu dans ma chambre, je n’ai plus qu’une envie : avoir chaud.
— Ce complet vient de Londres, constate Cobral qui considère minutieusement tous mes gestes.
Il ajoute :
— Moi aussi.
Je ris sottement.
— Vous venez de Londres ? Que c’est curieux !
Pourquoi ai-je dit cela ? Il n’y a pas de sens dans mes paroles.
Cobral va et vient par la pièce.
— Vous ne m’avez pas reconnu et vous êtes venu chez moi bien souvent… Vous avez pris une drogue pour dormir si absolument ? Moi je ne suis venu ici qu’une fois et je reconnais toutes choses.
Il regarde autour de lui avec des yeux de maître.
— Derrière cette porte, votre cabinet de travail. Vous n’y êtes jamais parce que vous travaillez très peu. Vous êtes un peu paresseux, et je sais que les journalistes travaillent n’importe où, n’importe comment et n’importe quand… Je ne m’explique pas, mon cher, pourquoi vous, journaliste, vous ne suivez pas les armées, celles d’Orient par exemple.
Je lui révèle :
— Je ne suis plus journaliste. C’est-à-dire que je ne suis attaché à aucun journal, en ce moment.
— Je le sais, autant qu’on peut le savoir, gronda-t-il. Serais-je venu si je ne le savais pas ?
Il plonge encore ses yeux dans les miens. C’est désagréable à un point qui ne se peut dire. Mais il se remet à sourire et à marcher.
Il s’arrête devant un petit meuble en marqueterie qui flanque mon chevet.
— Et ça, dit-il, me prouverait que vous n’êtes point un homme de cabinet. Il y a là-dedans le meilleur de vous-même et vous le tenez dans la chambre à coucher.
— Ce chiffonnier…
— Ce chiffonnier ignore les chiffons. Vous y consignez quelques manuscrits qui vous sont chers, inédits presque tous, des poèmes, des œuvres dramatiques…
— Des folies de jeunesse.
— Oui, vieillard trentenaire, de belles folies sans lesquelles je vous aimerais beaucoup moins. J’en ai fait de pareilles.
Il corrige, modeste :
— Pas aussi curieuses, à dire vrai, pas aussi curieuses.
Je me fâche presque :
— Vous parlez comme si vous aviez lu ces pages !
— J’ai lu, évidemment, je n’ai pas tout lu, mais j’ai lu, je dois dire que j’ai lu… On est Cobral ou on n’est pas Cobral.
Certes, c’est Cobral. Je commence à penser, moi aussi, que Cobral est Cobral. Un charmant colosse, apparu dans les meilleurs cercles il y a dix ans, sans histoire, sans âge, sans but, sans amis, accompagné du mystère le plus trouble et le plus désarmant. Périodiquement, on se rangeait à l’opinion des paisibles qui le considéraient comme un brillant aventurier — fouilleur d’or ou conquérant colonial — revenu à Paris pour y consommer doucement ses sous et ses journées. Périodiquement aussi, on s’effarait de lui qu’on trouvait mêlé à toutes les aventures du Paris criminel au moment qu’elles s’embrouillaient définitivement et qu’il les débrouillait avec tranquillité. Pas détective, peut-être, mais doué d’une invention si prodigieuse dans le romanesque qu’il semblait avoir créé lui-même des situations impossibles pour se donner la joie calme de les résoudre.
Très gentil, ce Cobral, que je n’avais jamais trouvé effrayant, moi. Mon goût pour l’inattendu me préservait de l’étonnement, soit, et il était si amusant à table. Je l’avais connu au restaurant, rue Drouot, où je rencontrais des amis du Figaro et Cobral venait avec l’un d’eux — ou avec la maîtresse de l’un d’eux, je ne saurais préciser — et nous nous étions pris de sympathie instantanément. Bien entendu, comme de toutes les amitiés foudroyantes, il n’en était pas sorti grand’chose, mais j’avais transformé en copie pathétique un lot de ses anecdotes, bien mieux pathétiques, d’ailleurs, que ma copie. Et je l’avais perdu de vue. Nous étions certains, je suppose, d’avoir fait très vite le tour l’un de l’autre. Ah non, je me rappelle que je dus partir à San Francisco et à Chicago, sous prétexte d’aider les représentations d’une œuvre musicale française — qui n’eut aucun succès, à cause du prix trop modique des places — en réalité pour étudier les mœurs du reportage transatlantique. Et au retour, plus de Cobral, à moins que je n’aie plus songé à lui. C’est bien possible, je m’étais absenté deux ans. Je revenais ardent et féroce comme un provincial qui veut tout dévorer, et je ne hantais plus les cercles et les pesages où mon Cobral s’était fait populaire. Puis des mois, et des mois, et la guerre…
Pourquoi soudain, en pleine nuit, cette apparition ? Et notre vieux semblant de tendresse n’explique pas ce ton impératif.
Il parle moins. Oui, il ordonne moins. Il voit que je m’habille. C’est ce qu’il voulait ! Il triomphe. Nous allons voir.
— Je vous conseille de prendre un cordial avant de partir, dit-il tout à coup.
Il s’imagine que je vais partir. Je me souviens qu’il aimait jadis les plaisanteries monumentales. Il n’a pas changé. Peut-être de visage, mais si peu. Je crois qu’il avait quelques cheveux gris aux tempes. Il est noir comme un tzigane. Il se teint et ça ne me regarde pas, et je peux aussi me tromper. Peut-être n’a-t-il jamais eu de cheveux gris.
Quel âge a-t-il ? Je me réponds aussitôt : cinquante ans, mais cela ne paraît pas. Qui me dit qu’il a cinquante ans ?
Il parle vite et net :
— Nous n’avons pas le temps de faire du thé… Ah ! sans votre encombreuse de douche, il eut été facile de jouer du samovar… Tant pis, mon cher, et adaptons-nous… Un verre d’alcool fera l’affaire.
— Je n’ai pas d’alcools.
— Vous manquez de mémoire… Je sais — dites que je mens — je sais qu’il y a de bonnes bouteilles sur le deuxième rayon de votre bibliothèque.
Il est déjà dans mon cabinet. Est-ce qu’il aurait exploré mon home durant mes absences ? Dans quel but ? Je n’ai rien et pas même l’ombre de rien.
Il revient sur ses pas pour me confirmer avant toute vérification :
— Sur le deuxième rayon, à gauche, derrière Tacite.
Et il ouvre les panneaux. Il crie joyeux :
— Voilà… voilà…
Mais il achève par un « oh » consterné.
— Je suis volé, gémit-il, les bouteilles sont vides.
Il revient.
— Vides, mon cher, vides, ah ! vous auriez dû les renouveler… Du curaçao, j’ai trouvé du curaçao et du kummel… ce n’est pas l’heure d’y toucher… Pourquoi n’y a-t-il pas de fine… ou de marc ?… Je vous dis que vous êtes un grand coupable… ou du whisky ?… vous n’aimez pas le whisky ? Si… à la bonne heure !… moi j’aime énormément le whisky… que faire ?
Il rit de nouveau.
— Je sais où il y a du bon whisky… Venez… vous êtes prêt ?… Allons venez… Je suis resté dix minutes de plus que je n’avais dit…
Il m’entraîne. Où allons-nous ? Attendez, Cobral.
— L’auto est en bas, je vous dis.
Je m’en soucie bien. Je ne sais même pas pourquoi je descends. Quelle heure est-il ? Cinq heures. Tout cela est insensé. Partons, ma foi, mais ce froid, ce noir, cet escalier noir où le brouillard s’est glissé… Allons, jetons-nous là-dedans. Je vous suis : Oui, je sais que l’auto est en bas, mais laissez-moi éteindre l’électricité. J’aurais dû mettre un mot sur ma table pour le concierge. Je lui dirai en bas ou je téléphonerai. Quelle course ! Trois étages en trois secondes. Donnez de la lumière au moins. Pas le temps ? Pas le temps ? Où allons-nous au fait ?
— Signer la paix, murmure Cobral.
— Signer quoi ?
Je crie :
— La porte…
Et je donne mon nom aux vitres closes de la loge.
La porte s’ouvre sur du noir.
Je suis de très mauvaise humeur. Je bougonne :
— Signer la paix… quel imbécile…
— Roulez ! ordonne Cobral.
Une auto ronfle, au bord du trottoir. Ses phares flambent soudain. Je tombe assis sur des coussins de cuir odorant.
Roulons.
Le vent nous plante de petites aiguilles dans la figure. Je suis transi. Cobral enfonce une grosse casquette bleue sur son front têtu. J’ai pris mon feutre, il ne tient pas, je l’ôte, j’ai froid, mais j’aime le vent sur les cheveux.
— Voulez-vous des lunettes ? offre Cobral.
— Non, je suis bien ainsi.
Un peu trop froid cependant. Mais Cobral me passe une couverture doublée d’hermine, tout à fait suave.
La voiture est découverte, sans une glace pour nous garantir. Voiture de course, de course et de luxe, et elle file, silencieuse, prudente, folle, avec ce paradoxe d’audace intelligente qui marque les félins. Blanche, à ce qu’il m’a paru, blanche comme un yacht de plaisir, et dans cette ombre matinale je retrouve d’anciennes impressions nocturnes de départ pour la pêche au large. Suis-je éveillé réellement ?
Cobral est enterré dans sa rêverie.
J’ai sommeil, j’ai faim et j’ai froid.
— Cobral…
Il sursaute et me regarde.
— Cobral, expliquez-moi…
Il sourit :
— Si vous avez froid, il y a encore un manteau.
Je proteste que je n’ai pas froid. Mais j’ose dire :
— J’ai sommeil.
Il hausse les épaules.
J’ajoute :
— J’ai faim.
Il rit et m’accorde, moqueur :
— Nous allons boire.
Quel est ce chemin que nous suivons ? Je pense avoir reconnu la rue de Châteaudun puis une masse vaguement éclairée : la gare du Nord, peut-être. La voiture a tourné brusquement, passé sous un pont du métro et ce sont les fortifications. Un arrêt. Cobral s’impatiente. Départ.
— Tout droit ? demande le chauffeur qui s’est retourné.
C’est un nègre, tout jeune, aux yeux tristes. Je dis que ses yeux sont tristes, mais c’est peut-être une imagination.
— Tout droit, approuve son maître, comme hier.
Je veux savoir.
— Que voulez-vous de moi, Cobral ?
— Hein ? — comme s’il tombait d’un rêve extraordinaire — mais je vous l’ai dit, mon cher.
— Cobral, ne vous moquez pas de moi. Il suffit que vous m’ayez fait lever à cette heure inepte. Je ne l’admets que si je vous suis utile ou nécessaire.
— Vous m’êtes nécessaire. Quelle question !
Il se frappe le front d’un geste quasi comique :
— N’oublions pas le whisky.
— Me direz-vous ?…
— Chut… Laissez-moi retrouver la boutique… Ah ! c’est là… Stop, Harry !
Halte devant une espèce d’épicerie aux volets hermétiques et sans lumières. Cobral donne un coup de poing sur la porte. Agitation à l’intérieur. Une tête à la fenêtre du premier. On parlemente. La porte s’ouvre. Cobral revient, s’assied et m’expose deux bouteilles de whisky. Ce sont de grands crûs. L’auto file. Tout cela a duré moins de deux minutes.
— Nous boirons à la maison, dit-il, comme je vais parler… Je crois qu’il y a des biscuits et des conserves…
Il baille. Un genre de rugissement taciturne.
— J’ai faim, moi aussi, soupire-t-il.
Si je n’étais si volontiers maître de moi, je serais exaspéré devant ce calme où il y a de l’ironie.
Pourtant je crie :
— A la fin des fins, voulez-vous parler, Cobral ?
— Tant qu’il vous plaira. Sur quel sujet ?
— Je vous donne ma parole d’honneur que cette farce a trop duré. Si je n’ai pas d’explication raisonnable dans une minute, je vous affirme que je vous lâche.
— Essayez.
Je sors un petit revolver de ma poche, un joli petit revolver qui fait plaisir à voir. Plaisir ? Non. Qui me fait de la peine, parce que c’est un souvenir. Mais en ce moment je ne pense pas à celle qui me l’envoya dans un coffret à bijoux, un jour que découragé de… Bon, je suis guéri et la petite arme est remarquable.
— Tiens, constate Cobral, j’en ai un presque pareil.
C’est vrai ; il le montre. Il le remet dans sa poche.
— Vous savez bien, ajoute-t-il, que vous ne vous en servirez pas.
— Pourquoi ?
— Il n’est pas chargé.
L’animal, le sacré garçon qui devine tout.
— C’est vrai. Et le vôtre ?
— Le mien non plus.
Il rit. Il ment.
Je rempoche mon artillerie.
— Et alors ?
Sans arme, je suis bien plus fort et il se laisse faire :
— Mon petit, ne vous mettez pas en colère. Je vous dis que j’ai besoin de vous et que je vous mêle à un événement prodigieux. Je vous l’ai annoncé d’une manière un peu sommaire, vraie pourtant.
— Pour qui me prenez-vous ?
— Accordez-moi cinq minutes. Je vous dirai tout ce qu’il faut. Vous n’irez même pas au bout du monde comme vous l’avez fait quelquefois. Je vous emmène à onze kilomètres de Paris. Et je vous promets de vous rendre à Paris dans une heure.
— Ayez des secrets si vous voulez, mais je ne vois pas ce que je fais là-dedans.
— Enfant, on vous dit que vous aurez l’honneur de terminer la grande guerre par la grande paix, et il vous faut des douceurs par-dessus le marché.
— Vous imaginez que je vais-croire ?…
— Vous n’avez rien à croire, vous n’avez qu’à savoir, et s’il faut agir, on vous le dira. C’est tout. Je consens à vous avouer que le bonheur des hommes m’importe avant toute chose, et que la guerre ne réalise pas, selon moi, ce bonheur. C’est pourquoi…
Ran !
Arrêt brusque. Quelque chose s’effondre devant nous.
Nous sommes sur une chaussée très large bordée de terrains vagues et d’usines. La route de Saint-Denis, probablement.
Nous venons de culbuter une petite carriole chargée de légumes, que traînait vers Paris une bourrique très âgée. Il n’y a rien de brisé. La carriole a versé, la bourrique est sur le flanc et la maraîchère, qui menait aux Halles toute cette fortune, nous montre les poings en criant. Cobral saute sur le pavé comme s’il voulait la tuer.
Il remet sur roues et sur pattes le véhicule et l’animal, et considérant les choux qui ont roulé dans le ruisseau :
— Rien de cassé, rien de perdu, tais-toi, ma petite vieille, je n’ai pas le temps de réembarquer ta cargaison.
La vieille crie encore tandis que nous nous éloignons, toujours aigrement vaporisés par la brise du matin.
— Mes compliments, dis-je à Cobral… Vous êtes d’une belle vigueur !… quels muscles !
Il fait celui qui n’entend pas.
— La guerre n’est pas le bonheur des hommes, reprend-il posément. Elle sert, probablement, à l’atteindre, mais le moment est venu, je crois, de la terminer pour en exploiter les fruits.
Quels enfantillages, et cela d’un ton sérieux de philosophe ! Cobral continue de s’amuser à mes dépens. Je le laisse faire. Ou bien je dors et c’est un rêve très excentrique, ou je suis éveillé et je l’obligerai bien d’interrompre ces balivernes avant longtemps.
— Vous me plaisez beaucoup, lui dis-je, en essayant de reproduire ce sourire supérieur et naïf qu’il affectionne… Parlez encore…
— Venez vite vous réconforter.
L’auto s’est arrêtée devant une grille. C’est un jardin, avec une villa que je devine dans les ténèbres. Cobral pousse le portail, court vers le perron, sort une clé de sa poche et m’ouvre la maison où il entre comme chez lui.
— Nous sommes chez un ami, dit-il.
Et il se démène pour m’offrir l’hospitalité.
Voyons, voyons ! c’est moi ? c’est Cobral ? c’est quoi ? C’est une histoire fantastique. Il n’est pas impossible, après tout, que je sois encore endormi. Je commence à être persuadé que je dors. Mais quand on fait des rêves de ce goût-là, on n’est pas près de s’éveiller. Hé là ! est-ce que je serais mort ?
Je suis malade peut-être. Je suis malade. Je n’étais pas malade hier en me couchant. Hier, c’était la pleine nuit, le matin bientôt. Je n’avais pas dormi, je vous le jure, quand cette brute m’a éveillé. Mais s’il m’a éveillé c’est que je dormais. C’est juste. Et s’il m’a éveillé, je ne dors pas.
Soit, je ne dors pas, mais quel conte invraisemblable ! Pauvre homme ! C’est moi qui le fais invraisemblable. Car je ne vois pas, sauf ce réveil et cette hâte, ridicule assurément, je ne vois pas de choses pour m’étonner. Je suis malade. Cela explique que je me sente si mal à mon aise. Il y a la petite fièvre de la peau qui n’a pas assez dormi, mais j’en ai vu bien d’autres. Que de nuits blanches ! Aucune n’a mis en moi cette inquiétude. J’ai une inquiétude lâche et déprimante par tout le corps. Ce n’est pas de la peur. Ne dites pas que c’est de la peur, je vous en prie. Je suis malade, et après ?
Et après, c’est ennuyeux. Cela me fait voir très mal des insignifiances. Rien sous mes yeux que de l’ordinaire et du médiocre. Nous sommes dans une salle à manger ou dans un fumoir, une pièce d’homme enfin. Très nu, très primitif cet intérieur qui n’est pas dépourvu de confort. Un confort solide, où le cuir, le cuivre et le beau bois font un chœur vigoureux. Les meubles sont beaux dans leur claire sévérité britannique. L’âme fait défaut.
Le velours des fauteuils est trop neuf, les coussins du canapé ignorent les fidèles empreintes, l’âtre semble résolu à n’avoir jamais de feu puisque jamais il ne favorisera une rêverie à deux — pieds aux chenets, — les lampes vous regardent, impersonnelles, avec une tranquillité de maître d’hôtel, et je parie que la table, l’écritoire et le buvard n’ont aucune idée de ce que peut être une lettre véritable. Cet homme-là ne doit correspondre que par télégramme et ne jamais s’asseoir. Cela ne sent aucun parfum d’amie, ni d’épouse. Cela ne sent pas non plus le tabac. Quel est cet homme qui habite sans chien, sans cigarettes, sans femme, une grande villa où il ne s’assied pas sérieusement quand il s’assied ? C’est Cobral ? Ce n’est pas Cobral.
Et si c’est Cobral, quelle importance ? Il peut bien me conduire chez lui, et je ne vois pas pourquoi je piquerais un point d’interrogation sur chaque centimètre carré de l’ameublement. Assez de chinoiseries, ne sculptons pas des cheveux qu’on se bornait jadis à couper en quatre, et conformons-nous à la mise en scène décidément neutre de cette maison. Pourquoi ne serait-ce pas la maison de Cobral ? Car il est homme à avoir plusieurs maisons, et celle-ci doit servir à — oui, je serais curieux de savoir à quoi peut servir cette froide installation. Toutes ces questions sautent à cloche-pied dans ma tête. Je veux ne penser à rien. Pourtant avant de fermer ma pensée et de mettre le verrou, je devine : « Ce n’est pas chez Cobral. » Je le devine, en me souvenant qu’il a dit : « Nous sommes chez un ami. » Chez qui ? Tout est à recommencer. Mais j’ai dit que je ne penserai à rien. L’ai-je dit ? J’ai pu le dire. Mais je pense, je pense, je pense à tout.
— C’est froid, mais ça chauffe.
Cobral a crié cela. Il a vociféré. Qu’il est joyeux, cet homme que je ne connais pas !
— Encore un verre ? C’est du sacré.
Encore un verre ? J’ai bu.
Voilà, j’ai bu, voilà dix minutes qu’il y a devant le fauteuil où je suis plié comme un solliciteur, un guéridon, — il est vilain ce guéridon — avec deux assiettes de poupée, une boîte éventrée de corned beef et les bouteilles de whisky et deux verres, et la lumière jeune d’un abat-jour annamite, et Cobral, Cobral en face, Cobral partout, Cobral qui me cache toute la chambre avec ses épaules de picador et sa tête pleine d’os ; — en voilà une énorme tête, sans chapeau, et ce front, hein, ce front inouï, trop de front, je vous le garantis — Cobral, qui boit son Dewar’s comme un gargarisme parce que la liqueur n’a guère le temps de passer, facile, par cette bouche qui dévore, détruit et exige d’inépuisables proies.
— Vous ne croyez pas que vous mangez trop, à pareille heure ?
C’est lui qui parle. Il parle, la bouche pleine. Il n’a pas envie de parler. Il a envie de manger. Il répète encore :
— Vous ne croyez pas que vous ?…
J’ai donc mangé ?
Machinalement, j’ai mangé. Vaincu par la contagion du broyeur qui me fait vis-à-vis ; j’ai mangé. Je n’aime pas cette viande opprimée, je n’ai pas faim. Je n’avais pas faim du tout. Et j’ai mangé.
Que se passe-t-il donc ? Est-ce en moi ou hors de moi qu’il y a de l’inattendu ?
Moi, je ne suis pas bien. L’estomac m’est un poids, comme une outre qui va me crever dans la bouche. La tête aussi est un poids. Lourde et vide, et gênante. On aimerait porter sa tête sous le bras quelquefois, comme le décapité des portails religieux, ou la poser dans un dressoir. Je suis paralysé. Je suis un ancien homme sans muscles, sans cœur, ni veines, sans âme, et je regarde un homme très bien portant et très tranquille qui me regarde aussi.
Je n’aime pas qu’il me regarde. Si je n’avais pas ses yeux si près, je ne serais certainement plus malade. Comme je dois être malade pour rester paralysé si longtemps !
Mais, hors de moi, tout n’est pas régulier. Je sens bien que je ne suis pas le seul en désordre ici. Il y a dans les choses, ou dans l’homme, ou dans l’atmosphère, un relent de désordre. Voilà qui ne va pas être réjouissant.
— Et d’une ! rugit Cobral.
Il pose délicatement la bouteille vide sur la brique du foyer. Pourquoi ai-je l’impression qu’il veut la manier comme une masse et tout fracasser ? Et me fracasser pareillement…
J’ai les nerfs en charpie.
Et je ris. Cobral ne me regarde plus. Je ris, je respire, je me porte bien… Que la vie m’est douce et comme cette brise est pure, qui se jette dans ma poitrine ! Ah ! revivre…
Cobral me regarde.
Je ris tout de même.
Il me regarde avec ses mêmes yeux intolérables. Il ne me gêne plus et je ris. Et je parle. Et je suis très content. Rien n’est voluptueux comme de s’éveiller tout à fait matin. C’est une joie.
— J’ai bien soif, mon cher.
A qui ai-je dit « mon cher » ? Je ne sais pas. Je sais que j’ai envie de rire et j’ai envie qu’il fasse jour. C’est tout ce que je sais.
Et il va faire jour. Les rideaux safran de la fenêtre prennent des tons vagues de vieille soie. Une buée d’aurore pauvre met du blanc derrière les fenêtres. J’aimerais que cela se fasse rapidement, et que ces lampes soient éteintes, et qu’on marche sur une route d’où l’on verrait des prairies.
Je ris. Je rêve. Cobral bafre toujours. Il est probable que je mange et que je bois encore. C’est trop laid : je n’en parlerai pas.
Qui est celui-ci ?
Nous sommes trois dans cette chambre. Je n’ai entendu aucun pas, aucun bavardage de serrure ou de porte, et un homme est entré.
— Bonjour, dit Cobral, qui ne se dérange pas.
L’homme lui serre la main et me sourit.
Je lui prends les mains, puisque je le connais et que je ne connais plus son nom.
— C’est lui, dit Cobral en me désignant.
L’homme est joyeux à ces mots. Il pose sa droite sur mon épaule et sourit de nouveau avec un charme déjà amical.
Cobral rit et me dit, en clignant vers l’inconnu :
— C’est lui.
Qu’est-ce que je fais là, moi ?
Sept heures.
— Vous n’êtes pas surpris de me voir ? dit l’inconnu.
Il a une voix moelleuse avec des heurts métalliques, une voix toute semblable à son regard, qui est tendre et dur comme celui d’un oriental légendaire. Des yeux fauves, des yeux généreux où passent des lueurs vives d’orgueil, de ces yeux gris qui semblent noirs et qui veulent donner beaucoup. Mais de ces yeux qui prennent tout.
— J’ai été si malade, soupire-t-il. Pauvre Nanni qui se mêle de souffrance et d’incapacité au moment où les autres vont agir. L’important est que mes deux ans de chambre close soient terminés et que je sois mêlé au bouleversement. Je viens bien tard. Non, pas si tard, puisque, après trois semaines de recherches j’ai trouvé la clef de l’issue. Aujourd’hui, ce soir, dans un moment, ce sera la plus grande heure du monde.
Il n’a pas bougé, engoncé dans sa molle et fixe attitude de nonchalance. Pourquoi me donne-t-il l’impression d’aller et venir par la chambre ? Des éclats rauques mettent dans la musique de sa voix un halètement mystérieux. Est-ce ma fièvre que je lui prête ? Est-il dévoré par une fièvre plus impérieuse que la mienne ?
— Tu ne manges pas, Nanni ? Tu ne bois pas ?
Il répond à Cobral :
— Non, j’ai pris ce qu’il me faut.
Il hausse les épaules, rudement, comme s’il secouait une crinière, et me considère profondément.
Puis il regarde Cobral :
— Je suis content que ce soit lui.
Et il se tourne vers moi de nouveau.
— Vous serez heureux d’avoir vu cela… même… même…
Il hésite. Il frémit. Il tape du pied.
— Ne pensons qu’à la gloire, crie-t-il… Je sais qu’il y a de la gloire, et rien que de la gloire, dans la nuit qui vient.
Il rit magnifiquement, et fier d’un rêve inexpliqué.
— Nous allons fabriquer une belle constellation… la plus fugitive… la plus éternelle… Ah ! Dieu…
Il rit encore. Puis il va à la fenêtre, écarte le rideau et cherche un paysage qu’il est seul à voir au delà du matin laborieux qui s’apprête.
Cobral vide son verre avec le geste qui termine une série. Puis il appelle :
— Nanni !
Nanni revient près de nous. Je remarque seulement que son vêtement a un aspect militaire. Les bandes autour des mollets font une élégance à ses jambes qu’il a courtes et minces, et détaillent ses pieds minuscules. Une veste de cuir jaune, avec, aux manches, des ailes brodées, des ailes blanches, de petites ailes qui semblent vivantes.
Nanni ? J’ai connu un aviateur…
En entrant, il a dû jeter sa casquette sur un meuble. Pourtant, cela n’est pas. Je me souviens qu’il n’avait pas de casquette. Tête nue, et des cheveux noirs, de copieux cheveux noirs presque lisses, je veux dire des cheveux qui n’ondulent pas naturellement, mais bouclés, un peu bouclés, à peine, à peine, une ou deux boucles de troisième ordre, — une chevelure qui casque la tête dont elle a pris la forme une fois pour toutes, mais où l’on voit que le vent a passé les mains.
Profil net et volontaire, visage très pâle aux yeux cernés de rêve et d’ambition, qui est-il ?
Je ne l’ai jamais vu. Je vous dis que ma mémoire n’est pas en faute. Je vois cet homme pour la première fois. Tout à l’heure, j’ai cru que ne connaissais pas Cobral. J’avais oublié son nom et cela me gênait pour reconnaître un visiteur surgi dans le réveil maussade de l’avant-matin.
Maintenant, je suis parfaitement lucide, mieux que lucide, les nerfs sous le fouet de la curiosité, l’esprit surexcité jusqu’à la passion, et cet homme me dit son nom. Je ne sais pas. Je ne sais pas qui est cet homme. Et je ne l’ai jamais vu devant moi.
D’où alors ce sentiment qu’il m’est proche ou que je n’ignore pas sa vie et sa valeur ? Comme je suis incertain aujourd’hui ! Nanni ? Quel est ce monsieur aux cheveux corses ?
— D’où viens-tu ? dit Cobral.
— J’en viens.
— Réellement ?
— Il fallait que je voie le château encore une fois.
— Trois nuits sans sommeil, marmonne Cobral, cela n’est pas bon du tout.
— Demain, demain soir, il y aura du sommeil.
— Et sache bien, repart Cobral, que tu n’auras pas trois minutes pour te reposer aujourd’hui.
— Que ferais-je de repos ? s’écrie Nanni… Du repos ! Du repos ! C’est là-haut que je me repose… C’est là-bas que je me reposerai… que fait-on aujourd’hui ?
— On te montre partout… On te montre à tous. A celui-ci d’abord.
Son doigt vers moi.
Je parle, enfin :
— Que voulez-vous de moi ?
Nanni plie sur ses jambes comme un jaguar sur ses jarrets. Sa voix bondit :
— Mon cher, je savais que vous étiez une âme impétueuse… Quelle joie pour nous que vous soyez venu ! Quelle joie pour vous !
— Je viens, dis-je doucement, mais je ne sais pas pourquoi.
— Je ne lui ai pas tout dit, brusque Cobral, mais il devine, il sent, il aime, il est nôtre, vois-tu…
— Généreux, crie Nanni, cœur généreux, front généreux, vois comme il nous ressemble. C’est bien celui qu’il fallait.
Cobral se lève.
— Tu ne bois pas ?
Et à moi :
— Vous non plus ?
Et il sombre du feutre où il n’est plus lui.
— Allons !
Je ne bouge pas.
— Où ?
Je ne bougerai qu’après une saine réponse.
— A l’appareil.
C’est Nanni qui parle. Je devine soudain que j’aimerai tout ce que fera Nanni. Je devine que Nanni me plaît étrangement.
Cobral aussi devine cela.
Mais il ordonne :
— Petit Nanni, il faut que nous soyons à Paris dans une heure.
— C’est bien court, proteste l’aviateur chagriné. Que devons-nous faire ?
— Nous préparer à déjeuner.
— Dès huit heures ?
— Tu es attendu à midi par Mme de Hocques, mais il y a quelqu’un qu’elle n’attend pas et que je veux voir près de toi… qui doit être près de toi…
Nanni écoute à peine. Il questionne avec indifférence :
— Qui ?
— Pretty Pray.
— Pretty ?
Nanni n’est plus pâle. Terreux, puis blême, puis semblable aux cires transparentes, il semble soudain n’être plus qu’une ébauche de sa propre image, une ébauche où les traits indiquent celui que la couleur précisera.
Il murmure :
— Pretty…
Et il se tait.
Et il murmure encore :
— Pretty…
On jurerait que ses lèvres n’ont pas eu un mouvement pour former ce nom. Et il n’y a pas d’intonation, haine ou tendresse, pour souffler :
— Pretty.
Un souffle, oui, un souffle de mourant.
Je souris cependant et je dis :
— Pretty Pray… La petite Sainte ?…
Nanni me dévisage de ses yeux tout à coup glacés :
— Vous connaissez… mademoiselle… Sainte…
Je lui ai fait de la peine en citant familièrement ce surnom de Pretty. Ses amis intimes la nomment Sainte, ou, en badinant Mlle Sainte. Mais je peux dire : la petite Sainte, sans offenser personne. Je l’ai vue débuter, cette douce comédienne, et elle a de l’amitié pour moi.
Je voudrais pourtant que Nanni soit apaisé. Si je savais ce qui l’a ainsi abattu ? C’est peut-être une ancienne union que ce nom a évoquée. Bah ! je le saurais, je sais presque tout ce que Sainte a fait sur terre depuis qu’elle y tient tant de place. Quel être surprenant !
— C’est une amie… pour vous… une amie ? ai-je demandé prudemment.
Nanni réfléchit. M’a-t-il entendu ? Il écoute quelqu’un en lui-même.
— Oui et non, répond-il… C’est une femme charmante…
Il médite encore bizarrement et conclut :
— Charmante… sympathique… charmante…
Et il appelle :
— Holà, Cobral !… Vas-tu nous faire attendre ?
Cobral est déjà à la grille. Il rit. Je crois qu’il ne s’étonne de rien, même pas de Nanni. Peut-être est-il habitué à lui.
Nous courons vers la grille. Le brouillard flotte comme une vague impalpable où se marque un sillage derrière nous.
Quels sont ces gens ? Qui suis-je ? Je ne sais plus ce que je sais, ni ce que je dois savoir.
L’auto est rangée devant la grille. Elle est très belle, longue, blanche, sentant la souplesse et l’agilité. Le nègre, accoté à un arbre du trottoir, ne prend pas garde à nous.
Cobral nous guide. Nanni m’a pris le bras. Au delà de la route, une plaine. Encerclant un champ immense, des barrières. Et loin, au milieu de cette piste rudimentaire, des hangars. Un grand nombre de hangars.
Cobral pousse une porte basse. Nous voilà dans le champ. Les pluies récentes ont laissé des flaques de boue que le brouillard tiède entretient.
Nanni a son fier sourire maintenant. Moins franc qu’à sa venue, un sourire mince de savant, un sourire qui se tait. Il pense. Il parle. Ce sont deux actes sans communion. Il ne pense pas à ce qu’il dit. C’est curieux. Tous ces mots sont des prétextes à de petits drames. Ceux de Cobral aussi. Et moi, ne suis-je pas tout un drame parmi ces drames ?
La boue jaillit sur bottines et bottes.
— Vous pensez au dégel, Nanni ? crie Cobral toujours en avant et qui se retourne…
— Le dégel ? ricane l’autre… ah ! ah ! oui le beau dégel décoré d’ornières magnifiques… Quels canons ont passé là ?
Il s’arrête et, grave, murmure :
— Le dernier canon… voir passer le dernier canon pour la dernière fois… et que ce soit la fin de ces rudesses…
Nous repartons. Il s’arrête encore :
— Le dernier héros… voilà… le dernier… On vient de voir trop de héros… c’est certain… trop de héros… Il faut des hommes maintenant…
Il se prend la tête à deux mains :
— Pensée qui ordonne… pensée de bonheur et de calme… ah, mon ami, quel printemps régnera désormais dans l’âme du monde !… Et c’est nous… nous trois… Je l’ai tant rêvé !… J’ai été malade d’ambition… c’était trop lourd le poids de ce désir… j’ai été très mal… très mal, vous le savez… et tenez, je voudrais… écoutez… c’est tout simple ce que je vais faire… si… si… puéril… normal… et cela paraîtra géant… disons héroïque… supposez : héroïque… alors je voudrais, je veux bien être un héros… un héros… le dernier… mais je serai le premier homme… C’est pourquoi je veux en revenir, pour voir… pour être… vous comprenez… pour être… pour être…
Il fronce les sourcils :
— Je veux revenir pour être oublié… Qu’on ne sache pas dans l’avenir qui je suis… Les autres, les anciens, les héros des temps héroïques, ne les oubliez pas. Oubliez Ugo Nanni… Ce n’est pas un héros… Ce n’est plus un héros… C’est un homme… Et tous les hommes ne sont que des hommes… Il le faut… venez… il le faut, il le faut…
Cobral nous a devancés de plusieurs centaines de mètres. Je le vois disparaître derrière un hangar monumental.
— C’est là, indique Nanni, je suis content de vous le montrer. Demain, au retour, on le détruira. Vous verrez…
Et il ajoute confidentiellement :
— Couvrez-vous, et d’importance… cette nuit… Vous ne savez pas comme il fait froid… Couvrez votre tête… vos oreilles… Moi, je ne peux pas… j’ai trop d’agitation dans le cerveau… comme si ma tête flambait… je crois, d’honneur, que ma tête flambe… C’est ce qui me fait aller dans le vent… ne pensez-vous pas que le vent attise la flamme… J’ai peut-être un panache de feu là-haut… là-haut…
Il se hâte et m’entraîne. Je me plais infiniment avec ce garçon incompréhensible. L’énigme trépidante de ses paroles me saoule comme un vin trop neuf. Je suis persuadé qu’il prépare des audaces terrifiantes. Tout, de lui, me sera naturel et sympathique. Même d’être victime de ses outrances.
Voici le hangar.
Voici Cobral.
Voici l’aigle.
Pourquoi ai-je pensé ce mot : « l’aigle ! » Je suis devant un biplan, un classique et énorme biplan, avec cet échafaudage d’ailes qui évoque un transport à deux ponts. Pourquoi « l’aigle » ? Le journalisme a popularisé le cliché de « l’oiseau » que nos reporters emploient à pleins tiroirs pour poétiser — ou alors, pour quel insuffisant synonymat ! — l’aéroplane. Et ce biplan mathématique et exact n’autorise même pas le pauvre travestissement du mot, puisqu’il est posé, sans envol, sur ce coin de terre comme un théorème sur le tableau noir.
« L’aigle. » J’ai pensé aux ailes festonnées des aviatiks. Et ainsi, c’est ainsi, j’ai toujours eu cette faiblesse de disserter mentalement sur les exclamations intérieures qui me semblent intempestives.
— Ho ! Nanni, qu’est cela ?
Je regarde quatre cartouches tricolores peints sur chacune des quatre ailes tendues. Les avions français portent toujours ces cocardes nationales, mais il n’y a point de lettre à l’ordinaire. Qu’est-ce que ces lettres ?
Nanni, qui allait vers l’appareil, revient.
— Que demandez-vous, ami ?
Le vent qui s’est levé remue doucement quelques mèches de sa chevelure. Il en a le front obscurci. Son menton de chef est plus volontaire que ses yeux, qui semblent commander pourtant. Il a sa voix chaude, nette, rapide aussi.
— Que demandez-vous ?
— Ça… qu’est-ce que cela ?… il y a des lettres sur les ailes… pourquoi cette lettre ?… pourquoi cette lettre quatre fois ?
Il rit de bon cœur.
— Je ne peux écrire mon nom tout entier, je pense.
— Oui, oui, dis-je rêveusement, mais cette lettre sur ce cercle victorieux… Je ne peux pas oublier les meubles de la Malmaison… de Compiègne… de Fontainebleau… C’est prodigieux… ah, j’ai été témoin d’un prodige… J’ai cru voir cette lettre comme si… je l’ai vue ailleurs et ne l’ai pas vue depuis… Du moins, la voir sur une chose de guerre, quel prodige…
Y a-t-il une réponse dans ses yeux ?
Il n’est plus auprès de moi. Il est aux pieds de l’avion et touche avec une sûre négligence d’amoureux tous les détails de son fidèle.
Je regarde Cobral qui se tient opiniâtrement loin de nous. Je regarde Nanni et les aides qui inspectent l’aéro avec leurs mains sèches et des yeux de rats. Je regarde l’aéro, solide, léger, précieux, brutal, sans âme, sans élan, sans défaite, attente insensible du moteur et de l’espace qui feront de ces ailes des ailes.
Il y a sur chacune des ailes une lettre. Je suis émerveillé de cet « N » qui pose un lourd éclair d’encre sur les cocardes tricolores. Pourquoi suis-je émerveillé ? Nanni a eu la fantaisie de baptiser son aéro d’une initiale, la sienne, quadruplement. Quoi d’émerveillant ?
Je viens d’être ému, vous le sentez. Vous l’êtes aussi, peut-être ?
Je suis mécontent d’être ému. Bâtisseurs de ténèbres ! Qu’ai-je cherché ? qu’ai-je trouvé ? Je voudrais bien qu’on me guérisse de cette tare. Ce n’est pas une maladie : c’est une tare et je doute qu’on me guérisse. Quel tourment de me créer des stupeurs et des enthousiasmes, basés sur des nuages d’où je retombe à tout moment. Ne suis-je pas grotesque d’avoir lancé mon souvenir sur des pistes légendaires et mortes qui ne revivront pas ? J’ai honte d’être ému. Je veux cesser de l’être. Je veux parler à quelqu’un. Je vais parler à Cobral.
Où est-il ?
Derrière l’aéro ? Peut-être s’enquiert-il de ce qui m’a étonné. Que lui dira-t-on ? Nanni a, de son aveu, marqué l’initiale de son nom sur les ailes. Cobral n’en saura pas davantage. Eh quoi ! il le sait déjà. C’est un ami de Nanni, un habitué de la villa, et sans doute, du hangar. Pourquoi s’étonnerait-il lui aussi ? Un aviateur militaire a de droit l’insigne de l’aviation française. Et peut-être lui est-il permis de le signer ou de le chiffrer. Ce n’est que de la bravoure, cette identité voyante — et vue. Pardon, pardon, je n’ai pas dit qu’il fût aviateur militaire. Je ne le sais pas. Comment le dirais-je ? Peut-être même — que décider ? — n’est-il pas français ? Je vais trouver Cobral qui m’éclairera.
— Il est né en France et il est mobilisé.
Cobral me répond, qui était derrière moi. Ai-je exprimé à voix haute mon embarras ? Il répond à ma pensée. Il répond distraitement, sans quitter des yeux le biplan.
— Il est né en France.
Je dis vivement :
— En Corse ?
Cobral me regarde avec étonnement, puis s’occupe à nouveau de l’appareil. Lentement, il proteste.
— Non. Pas en Corse. En Touraine, je crois : je sais qu’il est né près de Paris. Pourquoi voulez-vous qu’il soit né en Corse ? C’est enfantin.
Il prend un journal dans la poche et le déploie. Il reprend.
— Son nom vous trompe. C’est qu’il est d’origine italienne. Il en est très fier, parce que sa famille est fière de son ascendance très purement latine. Son parrain lui a donné le prénom d’Ugo.
Il baille et parcourt le journal comme s’il y était obligé et que ce lui fût un vrai supplice. Il murmure des mots que je n’entends pas.
Enfin il articule :
— Rien. Rien.
Et soudain :
— Vous connaissez ce journal ?
— Quel est ce journal ?
Il tourne une page pour regarder le titre de la feuille. Il l’a — oh ! — oublié.
Lui, peu intéressé :
— L’Exigeant.
— Oui, c’est un bon journal, un journal du soir… Je connais des gens là-dedans… Certainement, je connais… je connais… que voulez-vous faire ?
Il jette encore une fois les yeux sur la feuille.
— C’est le numéro d’hier… Il ne donne pas les spectacles… Je voudrais savoir ce qu’on joue ce soir, dans les théâtres…
— Je peux vous renseigner peut-être… J’avais pensé, moi aussi, aller au théâtre ce soir… j’ai tellement travaillé la dernière nuit…
— Vous n’irez pas.
J’ai mal entendu. Il n’invente pas cependant. Il a dit ça très bas, et très vite.
— Est-ce que Pretty Pray joue ce soir ? demande Cobral, indifférent.
— Je ne sais pas… Je crois qu’elle est sans engagement… A moins qu’elle ne paraisse dans un concert de charité.
— Je ne vois pas la nécessité de savoir tout cela, jette-t-il sèchement.
Cette brute est un maniaque. J’ignore sa manie. Mais il a le ton coupant des maniaques, dont la volonté n’a plus d’ampleur forte. Une volonté à ressort.
— Eh bien, reprend-il en souriant, vous êtes tout à fait bon… C’est à l’Exigeant que vous me mènerez… Nous y ferons une édition spéciale… vous y signerez l’article… Il est fait depuis longtemps.
Je ris bruyamment.
— Que vous êtes nerveux, reproche Cobral. Ménagez-vous jusqu’à ce soir. Mais je ne crains rien… Vous êtes un homme extraordinaire. Extraordinaire.
La colère me guette. J’ai une envie farouche de le prendre au collet et de regarder ses yeux, tout le temps qu’il faudra pour savoir ce qu’il y a dedans.
C’est lui qui me prend au revers de mon pardessus et qui explique doucement :
— Nanni vous aime beaucoup. Je ne savais pas qu’il vous connaissait. Il vous a vu ? Rappelez-vous. Ugo Nanni, vous le connaissez parfaitement…
Il ôte de mon col un fil blanc. Il a une main puissante de démolisseur sportif. Il a des gestes incomparables de légèreté. Et il laisse mon col et mon pardessus et mes yeux où il recommençait à traîner les siens, et il regarde Nanni s’activer près de l’aigle.
Oh ! encore ce mot ! « L’aigle ! » « l’Aigle ! » Mais pourquoi l’Aigle ?
— Nanni aurait été un grand homme pendant ces mois de guerre… un grand homme, mon cher… mais il était malade… il ne sortait pas… on ne le laissait pas sortir… il est guéri… il a fallu beaucoup de démarches pour le faire mobiliser… C’était un aviateur prestigieux… il a même brisé beaucoup d’appareils… il ne s’est pas abîmé… jamais une égratignure… ah, un grand homme… un grand homme… quelle vaillance… quelle modestie… il n’y a que trois jours qu’il a repris ses vols… il a été droit au but… Je n’espérais pas trouver un collaborateur si splendide…
Il réfléchit. Il complète :
— Les autres seront très bien aussi.
Il cherche mes yeux.
— Vous surtout.
Je crie :
— Ah, mais… Ah mais… quoi ?…
Il dit, dans un gros rire :
— Moi aussi.
Et il appelle :
— Nanni ?… Nanni ?…
Se tournant vers moi :
— Vous connaissez Pretty Pray ?… Je ne sais pas qui elle est… je la vois quelquefois… j’ai un service à lui demander… Allons vite, et ne dites pas de mal de moi devant elle. D’ailleurs vous ne pensez pas de mal de moi. D’elle non plus, je le sens.
— De qui ? s’informe Nanni qui nous rejoint.
— De Sainte, répond Cobral.
Nanni ne tressaille pas, et son visage ne témoigne d’aucune émotion.
— J’oubliais que nous devions la voir, murmura-t-il.
— Viens, Nanni. Es-tu prêt ?
Il semble transfiguré.
— Tout est prêt… Allons…
Pourtant il hésite et s’arrête.
— Que veux-tu ? dit Cobral.
— Est-il indispensable que je la voie ?
— Oui.
— Ce sera très dur.
— Oui.
— Tu réponds de moi ?
— Je réponds d’elle. Toi, tu réponds de toi.
— Si je le croyais ! Tu ne sais pas, Cobral, comme il est grave que je la rencontre aujourd’hui… je ne l’ai pas vue… depuis… depuis… ah ! que de mois…
— Rien n’est mort.
— Rien n’était né.
— Tout naîtra peut-être.
— Je sais que non, Cobral, et cela me fait peur. Pourquoi m’obliges-tu à la voir ?
— Tu la verras plusieurs fois aujourd’hui.
— Si je viens à bout de ces minutes, je serai… je serai…
— Tu seras un homme.
Cobral commande.
Nanni a dans le regard une exaltation de martyr. De quoi, de qui est-il l’apôtre ?
Nous allons vers la route. Minuscules, tous les trois, au milieu du terrain d’aviation. La boue s’acharne. Nous ne nous apercevons plus de rien. Moi, je suis passionnément une tragédie que le front de Nanni me révèle entre deux bonds de sa chevelure.
— Nous allons chez elle, dit Cobral, sans le regarder, nous allons chez Pretty pour une chose grave. Il faudra que tu sois très fort.
Nanni, dans une acceptation sereine, murmure :
— Je crois que tu peux me demander l’impossible… Je pourrai l’impossible… l’impossible, si tu veux…
— Je ne te demande que l’immobilité, continue Cobral qui marche toujours, les yeux loin de nous.
— L’immobilité ?
— Si tu crois… si tu vois… que… que ton ami Cobral… au cours de cette journée… agit… pour un autre… comprends-tu ? pour un autre que toi… es-tu capable de…
— Pour elle ?… Pour un autre ?…
— Peut-être… elle… et un autre…
— Et toi, tu aideras ?
— Oui.
Nanni va s’arrêter. Il respire un peu plus durement.
Cobral demande :
— Eh bien…
— Eh bien, je ferai ce que tu voudras.
— Es-tu capable de ne pas te trahir ?
— Je ne me trahirai pas.
— Es-tu capable de ne pas souffrir ?
Nous marchons en silence. Nanni a sur les lèvres — comme elles sont pâles, ses lèvres ! — un pauvre sourire. Il voudrait donner un ton plaisant à ce qu’il dit. Il ne peut même pas parler.
Et puis, tous les muscles de l’âme tendus à le tuer, il répond tranquillement, comme s’excusant d’une distraction :
— Au fait, je ne souffrirai pas.
L’auto nous emporte vers Paris.
La mairie du Bourget porte huit heures et demie sur son horloge.
Neuf heures.
Cobral assiège la porte de Pretty aussi rudement que la mienne. Quelle catapulte ! Nanni et moi sommes encore dans l’ascenseur, et lui qui a monté l’escalier en quatre bonds, carillonne, carillonne comme il tirerait le canon.
Une femme de chambre. Cobral la bouscule. Il entre. Nous le suivons. Il disparaît. Nous demeurons dans l’antichambre, la camériste nous regarde, stupide. Des portes claquent. Je n’aime pas ces façons d’entrer chez les femmes.
Une voix. C’est Pretty.
Elle est furieuse. Je suis content. Elle vient. Je suis exaspéré des manières de Cobral. Je retrouve d’un coup ma colère du réveil. Je me fâcherai !… Nanni est muet. Il va pousser la porte du palier que la femme de chambre, effarée, a oublié de refermer.
Pretty est furieuse. Pretty est grandement furieuse. Elle crie. Je ne distingue pas les mots qu’elle dit. Je reconnais sa voix de théâtre. Sa voix des jours où elle dit des choses lyriques.
Cobral revient. Il sourit. Je ne me fâcherai pas. Je ne le giflerai pas. Je ne l’étranglerai pas. Il sourit comme un bonhomme qui aurait pris un goujon — vivant — après douze heures de faction à la ligne.
— Entrons là, dit-il.
Et il se jette dans un boudoir où il nous offre des sièges. Audace. Ah, brute !
Presque aussitôt, Pretty.
Elle mérite qu’on l’appelle Sainte, ce matin, car elle est un petit charme parfait. Pas coiffée, pas maquillée, les yeux gros, elle sort du sommeil et du lit, et dans son peignoir rose on dirait une gosse d’album anglais qui va voir à la cheminée ce que saint Nicolas a semé dans ses socques. Bonjour, Sainte.
Pretty ne me tend pas la main. Elle ne voit pas Nanni. Elle ne vient que pour Cobral.
Toute frémissante :
— C’est trop long ? crie-t-elle, c’est trop long, n’est-ce pas ? de m’envoyer la femme de chambre et d’attendre que je vous fasse entrer ?… Dans ma chambre !… dans ma chambre !… vous !… vous !…
Cobral est un mufle.
Mais il sourit.
— Est-ce que vous avez l’habitude d’entrer chez les gens ?… de faire la lumière ?… de les tirer du lit ?… et d’éclater en paroles saugrenues ?… si c’est votre genre, il faudra…
Je risque :
— Oui, c’est son genre… Exactement son genre.
Pretty me regarde.
— Vous ici ?… Vous pratiquez le même sport ?… Eh bien, vous me plaisiez beaucoup mais je me demande si vous n’êtes pas aussi un…
Quoi ? Elle freine. Il est temps… Elle a vu Nanni. Elle s’apaise.
— Bonjour, monsieur Nanni, comment allez-vous ? Je suis contente de vous voir chez moi.
Nanni s’entrave dans une salutation précieuse. Pretty nous interrompt.
— Je suis dans un état de rage… inexprimable… je ne sais comment cela passera… il y a visite et visite… on ne viole pas une maison…
— Ne vous emportez pas, dis-je, et songez que Nanni et moi sommes restés à la porte.
— Enfin, s’exclame-t-elle, que diriez-vous si l’on vous éveillait de cette façon-là ?
— Je dirais… je dirais…
— Ma chère amie, décide Cobral, nous perdons du temps.
— Le mien.
Elle tape du pied, gentiment.
— Il faut que je vous parle, dit Cobral, qui ne sourit plus.
— Vous attendrez mon bon plaisir.
— Peut-être.
Elle est partie. Nanni est impassible, résolument. Cobral prend un livre sur la petite bibliothèque et le feuillette comme si Pretty n’était pas brusquement disparue, ou comme si elle n’était jamais venue dans cette pièce.
Tout y est bleu et gris. Beaucoup de statuettes. Une chaleur intime. Sur la fenêtre qui découvre les Tuileries et la rue de Rivoli, se profile un Dionysos de marbre. Des livres, des livres. Des fleurs. Une gerbe de mimosas, bientôt fanés mais dont la saveur lourde — une fleur qu’on respire avec la bouche — étourdit.
Nous sommes chez une femme intelligente et qui aime la vie. Pretty me plaît beaucoup.
Cobral se lève et sort du boudoir.
Une sonnerie bientôt. Sonnerie qui insiste. La femme de chambre vient. Elle n’est pas remise de son affolement. Pauvre petite, comme je la comprends. Est-ce que je suis remis de cette matinée hâtive ?
— Mademoiselle attend ces messieurs.
Elle nous mène à la chambre de Pretty. Jolie chambre pensive où il n’y a pas trop de meubles et pas trop de dentelles. Ce n’est pas une chambre d’actrice, Dieu merci. Mais que fait Pretty ? Elle s’est recouchée. Paresseuse !
Cobral est assis déjà près du lit.
Pretty nous fait un sourire. Elle a retapé sa coiffure et s’est inondée de poudre. Elle est armée de pied en cap. Pourtant je ne conçois pas qu’elle nous reçoive si familièrement.
Mais comme si elle me devinait :
— Je crois que ma classique pudeur est très en déroute ce matin… Tant pis pour moi, je n’ai pas le courage de rester debout à ces heures sensationnelles. Asseyez-vous… Prenez ce fauteuil, Nanni, et approchez.
Elle lui rit fraternellement.
Il s’oblige à sourire. Il y réussit. On dirait de ces sourires peints sur marionnettes ou sur ces figures, dans les foires, qui sont aux boutiques dites « Massacres ».
— Que me veut-on ?… Fumez si cela vous amuse… Ce me sera agréable…
Cobral parle :
— Pourquoi ne jouez-vous rien actuellement ?… je sais, je sais… la guerre… eh bien c’est la raison de faire de la belle besogne… vous ne trouvez pas que « ceux qui restent » abusent du café-concert et de la revue à petit spectacle… triste, triste… Donnez-leur des chefs-d’œuvre… c’est-à-dire vous-même… assez de femelleries…
Pourquoi ces banalités ?
Mais il les distille subtilement. Il flatte. A la réflexion la flatterie est grossière, mais il la détaille en grand acteur. Pretty n’a pas du tout l’air de l’entendre. Elle est dans le ravissement. Petite Pretty, qui aime renier ses anciennes idoles, quand on l’y invite adroitement.
Idoles, non, je ne peux dire qu’elle ait eu pour idoles ses buts oubliés et son répertoire de début. Pretty Pray n’est pas une vieille dame ; mais elle a vingt-quatre ans et, depuis six ans, elle a vu bien des choses. Elle a débuté dans une bonbonnière, où l’on affichait des polissonneries. Elle passait pour Anglaise. Il est vrai qu’elle est née à Cricquebœuf et qu’elle est blonde. Elle a travaillé ensuite la tragédie racinienne au Conservatoire. Impatiente d’attendre des prix et des récompenses, elle est revenue aux légèretés, et le music-hall a connu des sketches où elle chantait et dansait intrépidement. Mais je ne vous conterai pas sa carrière. Vous la connaissez mieux que moi. Un jour, le hasard l’a jetée dans les bras d’un faiseur de drames littéraires et, souple comme un courtisan, elle a saisi en un tour de main des intentions et des idées que ne lui avait pas apprises son début sans envergure. C’est depuis ce temps-là qu’elle aime être appelée Sainte par ses amis. Je la soupçonne de haïr son nom réel de Pretty Pray, qui est un peu badin pour cette amie des poèmes sérieux et des comédies pathétiques.
J’aime bien l’appeler Sainte.
Si elle l’osait, elle se ferait afficher sous ce nom quand elle joue.
— Vous êtes très attachant, Cobral, mais je ne pense pas que vous me jetiez à bas du lit pour me parler du théâtre à venir et de la moralité des civils, n’est-ce pas ?
Un rayon de soleil coule par la fenêtre. Un soleil convalescent.
Je n’aime pas qu’elle parle à Cobral comme à un ami. Où se sont-ils vus ? Je croyais connaître la vie de Sainte, et je l’ai vue assez souvent ces dernières semaines pour savoir quels sont tous ses amis actuels. Je suis un sot, voilà. Comme si, après les plus généreuses confidences de n’importe quelle femme, il ne convenait pas de se demander : « Quelles choses importantes m’a-t-elle cachées ? »
Trop souvent, Sainte m’a dit : « Je n’ai pas de secrets pour vous. » Elle a dû me taire les plus beaux détails, avec délices.
Cobral abuse de ses éclats de rire. Il sera bientôt visible pour tous que c’est de l’imitation.
— Ma chère amie, dit-il gaiement…
Oh, comme ces façons affectueuses m’insupportent !
— Ma chère amie…
Pourquoi m’insupporter ? Les amis de Sainte me doivent être aussi étrangers que les deux ou trois petites passions de son petit cœur. C’est vrai que je n’ai jamais pensé à son cœur, ni à tout ce qui s’ensuit, mais son amitié m’amuse. Donc je suis jaloux de ses amitiés nouvelles.
— Ma chère amie, ma visite précipitée a deux mobiles…
— Mon réveil et ma colère.
Il fait à cette plaisanterie un succès de joie indulgente.
— Non… une invitation à accepter… Un service… à rendre.
— Vite, parlez-moi de l’invitation…
Et elle bat des mains avec un enthousiasme parodié.
— J’ai un service à vous demander… reprend Cobral… c’est moi qui vous le demande… mais au nom d’une cause considérable… considérable… comme vous le diront ces messieurs.
Sainte, qui croit à une farce, nous interroge des yeux. Nous demeurons impénétrables.
— C’est un très gros service… que vous pouvez me rendre… nous rendre… facilement…
— Eh bien, dites de quoi il s’agit, et je vous répondrai.
Elle s’impatiente. Cobral semble disposé à prendre son temps maintenant.
— J’ai eu entre les mains, narre-t-il, un programme de la matinée que donne aujourd’hui l’Union Cordiale… Une belle manifestation franco-anglaise… vous y paraissez… Cela me fait plaisir… Le Président de la République vous applaudira…
— Ce n’est pas la première fois, rétorque Sainte, et les ministres aussi. Il y aura des ministres…
— Cela est improbable, se moque Cobral, car c’est grande séance à la Chambre… les ministres y seront tous… ils y seront tous… tous… vous ne le saviez pas ?
— Comment le saurais-je ?… Les événements politiques me sont inconnus.
— Inconnus ? Inconnus ?… Et les hommes politiques vous sont inconnus ?
— Evidemment… vous posez des questions… des questions…
— Je ne demande rien… Vos secrets sont à vous… Je ne vois pas pourquoi je voudrais vous les prendre… Je ne les prendrai certainement pas…
Cette conversation me paraît bête et misérable. Nanni ferme à demi les yeux. Est-ce pour ne pas la voir ? Est-ce pour mieux la voir ? Elle est très belle, notre blonde Sainte, accoudée à l’oreiller ; si elle est plus belle encore dans le cœur fougueux de Nanni, comme elle doit être belle !
Elle se tait, agacée par le ton sournois de Cobral. Elle dit avec un peu d’aigreur :
— Cobral, vous êtes ennuyeux… si vous avez quelque chose à me demander, demandez.
— Que direz-vous tout à l’heure à la matinée du Trocadéro ? C’est au Trocadéro, n’est-ce pas ?
— Oh ! cet homme qui répond aux questions par des questions… Oui, c’est au Trocadéro…
— Merci… Quels poèmes direz-vous ?
— Je ne sais encore… Le programme porte : « Poèmes » par Mlle Pretty Pray.
— Poèmes de qui ?
— De quelqu’un qui me plaira… Si je savais qui me plaira d’ici la matinée, j’aurais un bonheur de première classe.
— En attendant, vous êtes nerveuse… Donc vous direz des vers…
— Oui, oui, oui et oui… des pauvretés sans doute… Parce que les poètes m’ont tout l’air d’être au garage depuis qu’il leur faut célébrer des faits au-dessus de leurs petites histoires…
— Pretty, vous êtes injuste… Les poètes ont toujours été ceux qui peuvent le mieux exprimer la séduction ou la douleur de la vie quotidienne… Ils n’ont pas changé… Il n’y a plus de vie quotidienne, il y a un trou dans l’espace et dans le temps, cratère inquiétant dont les vapeurs annoncent le dernier cercle de l’enfer — ou le premier… Dante est mort, chère amie, et les bons jeunes gens qui écrivent ont assez de peine à écrire en français… si vous leur demandez de penser par surcroît…
— Il y en a sans doute qui ont d’autre but que des rimes insensibles et du bruit sous les mots ! Qu’ils viennent !
— Je viens.
— Quoi ?
— Pretty, vous serez un ange… Pretty, je vous nommerai Sainte avec des inflexions mélodieuses si vous déclamez ceci à la matinée du Trocadéro.
— Qu’est-ce qui vous prend ?
Je suis plus stupéfait que Sainte. Cobral tire de son portefeuille un beau papier de format princier, plié en quatre, qu’il tend à Pretty. Cobral serait poète, écrivain, littérateur ?
— C’est une sorte d’hymne, dit-il.
— Je ne le dirai sûrement pas aujourd’hui, crie vivement Pretty ; il est d’une grande longueur et j’ai trop de conscience pour risquer une chose que je n’aurais pas le temps d’étudier.
— Vous le direz, maintient Cobral…
— Que je le lise, s’il vous plaît.
Elle parcourt le manuscrit. Cobral affecte de s’intéresser au couvercle d’un drageoir ciselé qu’il manie avec des chatteries d’antiquaire. Nanni est comme absent. Comment croire qu’il y a une goutte de sang et une étincelle de nerf dans ce corps statufié correctement sur un fauteuil ? Je ne songe qu’à Pretty, à la délicate Sainte, dont les yeux étroits, la bouche sans volupté et les épaules découragées ont un grand pouvoir de charme triste sur moi.
Elle a lu, elle rit à n’en plus finir.
— C’est beau, ma chère amie ? interroge Cobral gravement.
Sainte, rit, rit, rit éperdument.
— Je savais… oh ! Cobral… je savais… je savais que c’était pour rire… eh bien, je ris… c’est réussi… voyez ! je ris… je ris…
— Pourquoi riez-vous ?
Elle pousse de petits cris aigus.
— Il demande… il demande… vous demandez pourquoi je ris…
Elle étouffe. Elle tousse. Elle revient à son petit air digne qui me plaît tant.
— Vous direz ces pages, n’est-ce pas ? reprend Cobral sans gaîté et sans solennité… vous les lirez au Trocadéro.
Sainte est dégrisée de son élan comique.
— La plaisanterie est finie, mon cher… j’ai ri… ne me demandez pas autre chose…
— Justement, je vous demande autre chose… je ne vous demandais pas de rire… je vous demande…
— Alors, faites dire vos vers par un clown…
— Laissons cela, intime Cobral.
Une pause. Sainte a peut-être blessé Cobral. C’est ce qu’elle est occupée à chercher. Nanni demeure indifférent à tous ces propos. Moi, je m’entête à ne rien comprendre.
Cobral allume une cigarette et la flamme du briquet éclaire son sourire revenu.
Sainte se tourne vers Nanni.
— Pourquoi, lui dit-elle doucement, ne m’avez-vous pas donné de vos nouvelles ?
Nanni livre aux yeux de Sainte ses yeux de pierre usée. Elle en a une impression amère. Elle n’aime pas semer le mal.
— Nanni a dû faire des prodiges, dit-elle en me regardant.
Je rougis. Je crois que je dis :
— Il en fera.
Mais la peine de Nanni et les rampements de Cobral me troublent âprement.
— Nanni, intervient Cobral, Nanni…
L’appelé parvient à mettre un peu de sourire naturel dans ses yeux où la vie se rallume une seconde.
— Nanni, puisque Sainte ne veut pas m’entendre, dites-lui, je vous prie…
— Ah ! non, crie-t-elle, vous ne voulez pas lui faire répéter vos prétentions humoristiques ?
— Nanni, mon cher Nanni, veux-tu soumettre à Mlle Pretty Pray l’invitation dont nous sommes chargés ?
— Quelle invitation ? balbutie Nanni. Je ne sais pas de quelle invitation tu me parles.
— Vous l’intimidez, ricane Cobral. Et vous, dit-il vers moi, ne direz-vous pas ?…
— Vous oubliez que je ne suis au courant de rien.
— Que de temps gaspillé, gronde-t-il, en se levant.
Et il marche par la chambre.
Il s’arrête soudain et cherche les yeux de Sainte.
— Vous avez entendu parler de Mme de Hocques ?
Sainte tressaille.
— Mme de Hocques !… Celle ?…
— La milliardaire… la bonne… la belle… la grande… la seule…
— Oui… j’ai entendu parler… j’ai beaucoup entendu parler de Mme de… de cette dame…
— Ce n’est pas elle qui vous envoie ce poème, mais elle serait contente que vous le disiez… Bah, puisque vous ne voulez pas…
Sainte rit nerveusement.
— C’est inouï qu’elle soit mêlée à cette histoire de… de matinée… et de poème…
— Peuh !… Elle y est mêlée… elle y est à peine mêlée… seulement elle veut vous voir… elle veut absolument vous voir… dans le plus bref délai…
Il reprend sa marche sur le tapis.
— Ho ! dit-il devant une petite toile mal encadrée, si vous l’avez payé, celui-là vous a coûté cher… Mais c’est un cadeau, je gage… ah ! si j’avais le pareil dans ma chambre à coucher… bravo… c’est un vrai… et un beau… peut-être n’y connaissez-vous rien… si… vous devez aimer cette peinture… c’est un cadeau royal… royal…
Sainte s’en prend à Nanni :
— Votre ami est le plus insupportable des hommes… Vous voyez que je dis vrai… On ne peut causer avec lui deux minutes en sécurité…
Cobral se retourne :
— Vous me parlez, ma chère ?
— Pas du tout.
— Excusez-moi.
Il revient à la peinture.
— Cobral, dites, Cobral…
— Quoi donc, Sainte entre toutes les saintes ?
— Pourquoi me disiez-vous que cette dame… Mme de… de…
— De Hocques ?
— Oui… Mme Hocques… voulait… veut…
— Je suis un enfant ! J’oubliais l’essentiel. Mme de Hocques m’a chargé de vous prier à déjeuner pour ce matin.
— A déjeuner ? Chez elle ?
— Chez elle, Sainte… Et vous aurez en face de vous votre ami Cobral… et monsieur l’aviateur que voici… et monsieur l’écriveur que voilà…
— A déjeuner ? répète Sainte, interdite.
— Ce sera intime et important… Il y aura un grand général… Ah ! vous ne vous doutez pas quel général elle a invité… un général connu… oui, Sainte… un général connu… historique.
— C’est sérieux ? Elle me fait inviter ?
— Petite dame, vous êtes incrédule et c’est charmant. Mais les minutes ont une valeur considérable. Vous allez donc sauter de ce lit soëf et amollissant. Vous revêtirez le tailleur le plus chic et le plus sobre que vous possédiez et dans notre compagnie, vous irez à l’hôpital d’Antin où Mme de Hocques, bienfaitrice et infirmière, sera heureuse de vous voir.
— Mais, discute Sainte, doutant, cette dame ne me connaît pas. Pourquoi veut-elle que je vienne ?
— Elle me connaît, dit Cobral. Cela suffit. Vous déjeunerez donc chez elle et, pour ne pas la contrarier, si elle vous parle du Trocadéro, vous lui direz que vous y déclamez un poème de Cobral. Jean-Pierre Cobral, français.
— Et il faut que je me lève et que je vous suive et que…
— Il paraît, insinue Cobral, qui s’est approché de la fenêtre et tambourine des improvisations, il paraît qu’elle nous fera déjeuner avec un homme politique, ce jeune ministre vous savez… cet orateur ?… vous devez connaître son nom… Cardiette… René Cardiette… il parle cet après-midi à la Chambre… il interpelle sur une loi nouvelle… pour lever une classe de plus… vous ne l’avez jamais vu ?
Je n’entends plus que la vitre en batterie sous les doigts de Cobral. Sans lever les yeux, j’ai senti Sainte s’immobiliser et retenir son souffle. Elle est pétrifiée. A côté de moi Nanni a reçu un choc terrible, car il a durement ahané : c’est fini, il soupire légèrement comme s’il dormait d’un sommeil fluide et heureux.
Sainte reste figée sous ses couvertures.
Les autos font un bruit de houle sous les fenêtres. Le soleil touche le lit et grimpe jusqu’à la bosse que font les pieds de Sainte sous la soie.
Elle baille, la petite masque, et s’étirant un peu, murmure :
— Il est dit que je ne pourrai jamais être reine fainéante… Je vais m’habiller… Mais il faut vous éloigner…
Et elle fait une moue admirablement composée.
— Allez tous dans le salon, ordonne-t-elle.
— C’est trop loin, dit Cobral. Vous auriez le temps de vous rendormir. Je ne vous le permets pas.
— Alors, tous, au tableau. Je vous donnerai le signal du retour.
Et de regarder, Cobral, Nanni et moi, le petit tableau qui intéressait Cobral. C’est un F. Luini. C’est une merveille. Il y a un ange tout à fait équivoque dans le coin gauche. Mais un ange équivoque ne me surprend pas, quand je suis en compagnie de Cobral, de Nanni et de Sainte.
Derrière nous, un bruit d’étoffes agitées. Un pied nu sur la peau sourde qui le reçoit. La porte s’ouvre. Les mules font sonner la dalle du cabinet de toilette.
— Retournez-vous si mes anges ne vous amusent plus… Mais défense d’entrer…
Elle s’active. Le cristal tinte, le nickel choque l’ivoire, l’eau ronfle dans les faïences.
— Rien ne m’est plus pénible que de vous savoir là pendant ma toilette. C’est odieux…
— Mettez-nous à la porte, crie Cobral.
Nanni est charmé de cette proposition. Il voudrait bien s’en aller.
— Eh bien, partez ! répond Sainte sans conviction… Je dis ça et je sais que vous ne partirez pas…
— Vous constaterez que notre attitude est infiniment respectueuse…
— C’est heureux.
Un linge mouillé claque sur de la chair jeune. Nanni souffre.
— Savez-vous l’heure ? interpelle Cobral… Il est dix heures… Il est dix heures, mademoiselle…
— Il n’est que dix heures ?
— Il est déjà dix heures… On nous attend à onze heures.
— Misérable ! Il ne me faut pas vingt minutes pour ma toilette…
— Je comprends cela. Et il vous en faut vingt pour mettre vos bagues. Et il vous en faut encore vingt pour dire des tendresses à votre miroir. Et je ne parle pas du quart d’heure de grâce qui représente soixante minutes, bon poids.
— Je n’entends pas ce que vous dites. Sonnez ma femme de chambre.
Cobral sonne.
— Et ne parlez plus. Il n’y a que vous qui parlez. Laissez parler les autres.
La femme de chambre va au cabinet de toilette.
Je voudrais avoir l’air naturel.
— Sainte, je suis fâché…
— Pourquoi ?
— Je ne savais pas que Cobral fût votre ami.
— Vous êtes bon ! Je ne savais pas qu’il fût le vôtre.
— Ah, je ne le savais pas non plus.
Elle n’a pas compris, mais elle rit et je ris.
— Et Nanni ? Pourquoi ne dit-il rien ? dit-elle soudain.
Nanni se tait, sombre. Il regarde la porte ouverte du cabinet de toilette où l’on ne voit qu’une ombre mince et nue aux mains d’une ombre juponnée.
Cobral furète en fredonnant imperceptiblement, et ses yeux ne quittent pas les gravures et les croquis pendus aux cloisons.
— Nanni, vous n’avez rien à me dire ? Vous savez que les autres m’ennuient. Vous seul m’intéressez. Depuis tant de mois, vous voilà devenu tout nouveau pour moi.
— C’est cela. Vous m’avez oublié.
Il veut rire. Sa voix est mal accordée.
— Oublié, ah que non ! j’ai tant de fois pensé à vous. J’ai retrouvé une lettre, figurez-vous, le mois dernier, j’ai retrouvé une ancienne lettre, une belle lettre. Vous m’en écrirez de semblables ?
— Je ne crois pas.
Il y a du bruit dans le cabinet de toilette. Nanni a parlé très bas.
— Je n’ai pas entendu, crie Sainte. Que disiez-vous, Nanni ?
— Rien de plaisant.
— Vous savez bien que vous me plaisez.
Cobral intervient.
— Vous n’avez pas de honte de troubler cet aviateur candide avec votre coquetterie ?
— De quoi vous mêlez-vous ?
Sainte est presque fâchée.
— Je ne peux pas dire à Nanni qu’il me plaît ? Il est à moi autant qu’à vous. Je le connaissais avant de vous connaître. Et avant même que vous ne le connaissiez, sans doute… Vous me plaisez beaucoup, Nanni. Et je suis heureuse de déjeuner avec vous. Heureuse, je vous dis…
— Ce n’est pas à cause de moi que vous êtes heureuse.
— Qu’est-ce que vous dites ?… A cause de quoi serais-je heureuse ?
Nanni fait un geste d’indifférence — qu’elle ne peut voir — si brusque et si gauche qu’il renverse une tasse du nécessaire posée par la camériste sur le guéridon. Des miettes de porcelaine sur le plancher.
— Une catastrophe ? J’ai entendu… Qu’est-ce que vous avez cassé ?
— Une tasse…
— Oh ! méchant… Qui a fait cela ?
— Moi, dit Cobral…
— Je croyais que c’était Nanni.
— Je vous crie que c’est moi.
— Ne criez pas. Vous êtes impardonnable. Que disiez-vous, Nanni ?
— Je ne disais rien.
— Vous étiez plus bavard jadis.
— On change.
Les petits pieds trottent à bottines autoritaires sur les dalles.
— Dans cinq minutes je serai prête. Encore un sou de poudre et trois centimes de rouge.
— Ne mettez pas trop de rouge, conseille Cobral. Il n’aime pas les femmes de théâtre.
Je demande :
— Qui ?
Sainte n’a rien dit. Nanni s’assied, une bouffée de sang au visage.
Enfin la voix de Sainte :
— C’est vous qui n’aimez pas les femmes de théâtre, Nanni ?
Il s’irrite.
— Il ne s’agit pas de moi, voyons.
Plus calme, il se reprend et atténue :
— Je ne les aime pas. Mais vous n’en êtes pas une.
Le rire de Sainte.
— C’est bien là le compliment que je préfère.
Je remarque :
— Vous n’étiez pas ainsi autrefois.
— On change.
— Vous aussi ? raille Cobral.
— C’est vrai, s’amuse Sainte. Nanni vient de dire les mêmes mots. Nous avons changé tous les deux.
— Et ça n’a rien changé, résume Cobral.
Nanni se passe les mains sur les cheveux pour les aplatir définitivement. Il a de petites mains d’homme sensible. Il a sur le visage une volonté qui tuera sa sensibilité — ou qui le tuera, lui.
— Au moins, dit-il péniblement, vous n’avez pas changé d’aspect. On vous prend toujours pour une jeune fille. Je sais que cela vous est agréable.
— Vous vous décidez à dire des gentillesses spontanées. Il est grand temps. Vous non plus, vous n’avez pas changé d’aspect. Peut-être l’air un peu moins du condottiere. Vous êtes plus moderne. Mais vous avez été malade ? Cela laisse des traces.
— Ce n’est pas la maladie qui m’a changé. C’est la solitude.
— Vous n’aviez pas d’amis ?
— Je n’ai pas d’amis.
— Et Cobral ?
— Je ne le connaissais pas, il y a quinze jours. Et Monsieur n’est mon presque ami que depuis ce matin.
— Vous étiez seul ?
— Comme une île perdue.
— Eh bien, les îles ne vont pas à la dérive.
— Qui vous dit que j’aille à la dérive ?
— Vous ne comprenez pas. Je veux dire que l’isolement a dû vous rendre très fort.
— Très fort, dit Nanni.
On dirait un gamin qui va pleurer.
— Vous voyez que vous aurez le temps de dire votre mot dans cette guerre.
— Mon mot ? Le dernier. Le dernier de la phrase.
— Quoi ? Je n’entends pas.
— Rien de sérieux. J’essayais de résumer mon propre rôle à mes yeux.
— Vous planez au-dessus de la tuerie, je pense ?
— Je suis aviateur.
— Moralement surtout vous planez. Peut-être regrettez-vous l’ancienne cuirasse des ancêtres, envahisseurs de cités et de marquisats. J’ai lu Machiavel pour m’amuser.
— Je ne l’ai pas lu.
— Il donne toutes les armures qu’il faut, celui-là.
— Je n’ai pas besoin d’armure. Il faut que personne n’en ait besoin. On a trop défendu et on a trop attaqué. Il ne faut plus être assailli. Il ne faut plus tuer. Il faut tuer la guerre. Il faut tuer la guerre.
Sainte dit :
— Suzanne, donnez-moi le petit chapeau bleu à brides. C’est celui que je préfère.
Nanni piétine et trépide et crispe sa main sur le dos d’une chaise.
— L’armure, dit-il, j’en ai perdu le goût dans la solitude… Me croiriez-vous ? moi, pauvre rêveur qui fus une sorte de poète dans l’aviation, je croyais, à réfléchir, face à mes quatre murs inintelligents, avoir des fautes lourdes sur le cœur, et l’injustice aux mains… J’ai tant aimé la chasse… j’ai tellement chassé… dans tous les pays du monde… levé, flairé, traqué, tué jusqu’au dégoût… toutes ces bêtes en fuite je les revoyais dans ma torpeur morbide… et chaque évocation me conduisait à décréter : « plus de fusils »… Il faut ne plus avoir à se défendre… ni besoin de conquérir… ni besoin d’amasser… ni besoin de dévorer… et que l’apaisement soit éternel…
Il rit violemment et, s’arrêtant :
— A moins qu’une seule bête soit coupable… et il faut la tuer pour sauver les autres… un seul crime… le dernier… le plus beau… bientôt, bientôt, bientôt, c’est promis…
— Vous dites des rébus, lui jette Sainte gaiement.
Elle se campe dans l’embrasure, simple et parfaite des bottines au chapeau, avec un tailleur bleu aussi sommaire qu’il est possible et plus élégant qu’on ne l’espérait. Elle se gante en parlant.
— Avouez que j’ai brûlé les étapes.
— Quarante minutes, note Cobral, penché sur sa montre.
— Je suis en avance. Nous irons à pied. J’ai envie de marcher. Jusqu’à l’avenue d’Antin il y a bien dix minutes.
Mais elle s’exclame :
— Je n’ai pas déjeuné.
Les petits pains, le beurre, les toasts, attendent sur le plateau dont Nanni a brisé la tasse.
— Vous m’avez tellement occupée que je n’ai plus faim. Mais je vais boire le chocolat… Apportez une tasse, Suzanne.
— Ce serait trop long, défend Cobral… Vous boirez à la régalade… Ouvrez la bouche.
Nous rions. Sainte s’amuse. Que nous sommes jeunes et contents pendant une minute ! Et la terreur pourtant, ou l’angoisse, nous harcèlent.
Sainte s’assied, renverse un peu la tête et Cobral verse de haut le chocolat dans la petite gueule fraîche de notre amie.
Je ne sais pas ce que je fais là. Je suis heureux d’y être. Je regarde Nanni. Une larme au coin de sa paupière. Elle roule.
Il rit plus fort que moi.
— Venez.
Sainte nous emmène maintenant. Il n’y a plus de soleil sur le lit ou dans la chambre. Une pendule ancienne nous regarde passer dans l’antichambre. Elle bat sa mesure sèchement, fièvreusement, comme si elle avait hâte d’en finir.
Onze heures.
Comme nous atteignons le premier étage de l’hôpital d’Antin, un orage de bravos et de hourras se déchaîne derrière le mur du palier.
Personne pour nous guider. Cobral ouvre une porte, à lui familière, et nous voici dans une grande salle vide. Odeur de phénol, d’iode, d’antisepsie.
Sainte s’appuie au bras de Nanni.
Une autre porte. Le réfectoire.
Huit cents blessés achèvent de déjeuner, huit cents jeunes hommes de toutes classes, de tous climats, de toutes expressions, la tête enturbannée de pansements, le bras en écharpe, munis de béquilles qu’ils ont posées contre le banc, huit cents êtres blessés de toutes les blessures de guerre, et qui marquent à coup de couteaux sur les verres, ou de brodequins sur le plancher, une formidable mesure au refrain qu’on leur chante.
C’est le jour du dessert de luxe. On distribue des cigares, des fruits, et pendant plus d’une heure on les met en joie avec la Bande à Nini. Une demi-douzaine de comédiens ou de chanteurs, un compositeur aveugle qui ténorise, de Max qui livra dans la féerie, l’amour ou la frénésie son lyrisme ailé, une jeune coquette anciennement subventionnée, tout le théâtre représenté et résumé par quelques personnages typés comme s’ils le faisaient exprès, se démènent, se distribuent et se dépensent sous le commandement de Nini, étoile internationale du caf’conc’, ambitieuse de donner la joie aux soldats de France et de nettoyer à l’occasion, la Chanson qui en a besoin.
Une figure de reine déchue : Mme de Hocques. On lui doit le confort spécial de cet hôpital où elle est simple infirmière, ayant voulu qu’une infirmière accomplie acceptât le titre de major. Elle est inégalable pour procurer des douceurs à ce monde convalescent. Elle affectionne la bande à Nini qui y répand chaque semaine l’enthousiasme comme un torrent d’air pur.
Cobral s’incline très respectueusement devant elle. Je doute qu’il ait beaucoup de respect réel. Cobral semble chez lui ici.
Ne semble-t-il pas chez lui partout ?
Il nous présente à Mme de Hocques qui renouvelle son invitation, et nous quitte aussitôt pour faire boire un Marocain, souriant et défiguré, un lambeau d’homme.
Je dis à Cobral :
— Je n’ai rien à faire ici. Je vous rejoindrai plus tard. Je n’aime pas venir en spectateur vers la souffrance humaine.
— Attendez-moi, dit-il. Nous vous suivons.
C’est tout ce que nous faisons ici ? Quelle nécessité de venir, alors ?
Nanni est illuminé de joie.
— Ne plus voir ça… Ne plus voir ça… demain ce sera fini… on verra de la vie désormais…
Ce qu’il dit ne m’amuse plus du tout.
Cobral semble suivre avec intérêt une chanteuse à la voix rude qui essaie des romances faubouriennes.
— Elle a une nature, dit-il enfin.
Mme de Hocques présente Sainte à Nini. Veut-elle l’enrôler dans la bande charitable ?
Cobral me prend à part :
— Vous ferez comme vous voudrez, mais il faut d’ici midi m’avoir mis en rapport avec un journaliste influent… d’un grand journal…
— Je vous ai dit que nous irions à l’Exigeant.
— Ce soir, oui, mais avant midi, trouvez un autre… le rédacteur d’un grand journal…
— Je ne dis pas non.
— Je dis oui, réplique Cobral, partons.
— Qu’est-ce que vous voulez en faire ?
— Je le lui dirai moi-même.
— Et à moi vous ne direz rien ?
— Nous vous dirons tout dans la voiture. Venez.
— Vous n’avertissez pas Pretty ? s’inquiète Nanni.
— Elle est en bonnes mains, voyez.
Guidée par Mme de Hocques et la verveuse Nini, Sainte est montée sur une table et jette aux huit cents convives qu’elle va dompter et épanouir dramatiquement, le titre d’un premier texte.
— Elle dira le mien, au Trocadéro, m’affirme Cobral.
Comme nous sortons, un soldat de la dernière table, déplore, montrant Cobral à son voisin :
— Encore un qui est dégoûté d’attendre son tour ! Est-ce que tu ne crois pas que c’était un chanteur ?
Nous retraversons la salle vide.
A la porte, un grand homme maigre se hâte vers le réfectoire. Il tient son chapeau à la main. Front haut, tête d’intelligence hautaine, moustache discrète de diplomate et des yeux généreux. Voilà des yeux qui donnent. Enfin, des yeux francs, des yeux riches.
Il va si vite qu’il heurte Nanni au passage. Bousculade insignifiante qui les immobilise une seconde. Ils se regardent, s’excusent, se saluent de la main, étrangers.
Nanni nous rejoint. Il a des yeux qui donnent, lui aussi. Moins beaux, ou moins riches, ou peut-être ont-ils tout donné.
— Cette figure m’est connue, murmure-t-il.
— René Cardiette, dit Cobral.
— Hein ?
Nanni s’arrête et va courir en arrière. Pourquoi ? Pour voir quoi ?
— Non.
Cobral n’a pas crié cet ordre.
— Merci, Cobral.
Et, cette fois, Nanni, impétueux, nous précède pour sortir.
Onze heures trente.
— Monsieur, je suis content de faire votre connaissance.
Moquin tend la main à Cobral et fait une imperceptible grimace du nez — flanc droit — qui donne le frisson à son monocle. Cela veut dire : « Si ces gens sont ennuyeux, toute la bonne impression de la matinée est fichue, et je serai de mauvaise humeur au restaurant. »
— Je n’ai, dit Cobral, aucune raison personnelle de vous déranger, mais le Président de la République souhaite que vous veniez à la matinée du Trocadéro.
Moquin a failli trahir son effarement. Craint-il d’avoir trouvé son maître ? C’est une plaisanterie de Cobral. Une plaisanterie de ce genre est bien près du déséquilibre mental. Les actes de Cobral relèvent à l’ordinaire du paradoxe aigu. Celui-ci dépasse toute limite permise.
— Voici une loge, dit-il encore.
Sans rire, Moquin prend le coupon que lui tend Cobral.
— C’est aujourd’hui, cette matinée ?… quel dommage !…
— Vous n’êtes pas libre ?
— Le Journal m’a chargé d’aller à la Chambre où se débattra la question de l’emprunt… Il y a un discours de Cardiette que je dois entendre… et que je veux entendre…
— Qu’à cela ne tienne… Je vais dire à votre directeur… je n’ai qu’un mot à dire… et aussitôt… Tenez, considérez-vous comme libre… Je ferai ce qu’il faut…
Moquin n’est plus étonné. Il est ennuyé. Ce railleur obstiné, toujours prêt à frapper le défaut de ce qu’il entend et de ce qu’il voit, portant sans conviction visible des coups dont le but ne se dérobe jamais, et corrigeant sa dextérité sévère par un sourire qui est toujours une moue, ignore la prudence et pourtant maudit les partenaires trop balourds. Il craint que son refus ne soit accueilli par Cobral sans respect et se demande si le solliciteur humoristique assis en face de lui n’est pas un échappé. Dure minute pour la timidité de Moquin et pour son épuisable violence.
— Arrangez-vous avec mon directeur, concède-t-il, mais il est bien tard.
— Je vais lui téléphoner.
— Et je vous assure que je préférerais entendre Cardiette que Chenal ou Albert Lambert.
— Cardiette est un grand orateur, n’est-ce pas ? demande Nanni.
— Cardiette est le seul orateur de ce temps. S’il le voulait, il imposerait au pays sa dictature. Il tient la France avec sa parole.
Il y a peu de monde chez Jim Aston. Le coin du bar où Moquin vient s’asseoir quotidiennement, de dix heures à midi, pour lire les feuilles, consommer deux cocktails et recevoir ses amis ou similis, est vide d’étrangers. Un seul habitué, à la table voisine, noircit ligne à ligne, posément, des pages blanches. C’est un journaliste lui aussi.
— Monsieur Moquin, reprend Cobral, je n’insisterais pas si le Président de la République lui-même ne m’avait…
— Il pouvait m’écrire ou s’y prendre plus tôt. Quels secrétaires a-t-il donc à ses trousses ?
— C’est que M. le Président ne songeait pas à vous inviter… Mais on vient d’ajouter au programme une partie inédite… dont il faut qu’on parle…
— Si on en parlera ? s’écrie Nanni enflammé, mais c’est la seule chose qui restera de seize mois de campagne…
Moquin essaie de rire :
— Un nouveau modèle de sous-marin ?…
Il boit.
— Ou de bombe ?
Il prend une cigarette.
— Ou de constitution ?
Il fume.
— Cobral, Cobral, tu vois comme ils sont ironiques, mais tu ne sais pas à quel point ils sont délicats. Ce sont des enfants. Ce sont absolument des enfants. Et celui-là qui plaisante sera le premier à crier de joie tout à l’heure.
— Pourquoi voulez-vous me faire crier de joie ? s’enquiert, tranquille, Moquin.
— Parce que la guerre sera finie… murmure Nanni.
Le monocle de Moquin tressaille de nouveau. Il doit penser que Cobral et Nanni abusent et que j’aurais bien agi en ne les amenant pas.
— A quelle heure ? dit-il après une pause… A quelle heure comptez-vous terminer la guerre ?
Nanni hoche la tête :
— On ne peut prédire cela à quelques minutes près… On ne peut pas…
— Ce sera fait dans vingt-quatre heures, assure Cobral.
— Vingt-quatre heures, soupire Nanni, il faut bien vingt-quatre heures. Tant de choses à régler avant de finir… Tant de détails…
Et changeant de ton, vivement :
— Vous venez, bien entendu, à cette matinée…
Cobral l’interrompt :
— Je veux vous faire entendre une jeune artiste bien séduisante… Pretty Pray… un tempérament et une distinction extraordinaire…
Moquin se met à rire.
— C’est tout ce que vous avez de sensationnel à me révéler ?… Pretty Pray… Oui, elle a bien du talent, cette petite… mais je la connais… je la connais depuis très longtemps… J’ai dû la voir naître… en effet, elle a du talent… elle a un talent qui fait plaisir aux gens difficiles… faites-lui mes compliments.
— Vous les ferez vous-même, puisque vous venez…
— Ah vous êtes toujours dans les mêmes dispositions ? Vous me voulez ?
— Il faut que vous veniez. Il faut un chroniqueur considérable pour noter cette journée.
Moquin me regarde :
— Et vous, me dit-il narquois, vous ne vous joignez pas au concert ?