La Guerre est morte (continued 2)
Reading edition
— Il paraît, dis-je, que j’ai aussi ma partie.
— Il vient pour l’Exigeant, explique Nanni.
— Me conseillez-vous d’y aller ? interroge Moquin tourné vers moi.
— Vous avez un camée sorti d’Amsterdam en 1817, dit Cobral en touchant le bijou que Moquin porte à sa cravate… vous l’avez payé quatre cents francs… à Paris… il y a cinq ans…
— Vous êtes détective ou expert en bijouterie ?
— J’aime les belles choses, dit Cobral… Pretty Pray parlera ce soir au nom du peuple Français…
— Je la croyais moins populaire…
— Depuis deux heures elle est très populaire… Vous entendrez parler d’elle… Et, d’abord, vous l’entendrez parler.
— Ah ! déplore Moquin, je préférerais Cardiette.
— Vous n’en serez pas si loin, dit Nanni sans amertume.
— Que voulez-vous dire ?
Moquin est presque réconcilié avec ces êtres invraisemblables, par l’appât d’une histoire à raconter.
— Cardiette vous aurait déçu… console Cobral.
— Je sais que non… On m’a dit ce que sera son discours… avec trente-cinq minutes d’éloquence, il va remuer la Chambre et donner un cœur à ceux qui n’en ont plus ou qui n’en ont jamais eu… Une loi financière, une loi militaire, une loi judiciaire dépendent de son succès… Et de ces trois lois, dont il va assurer le vote unanime, dépend la sérénité des mois qui mèneront à la victoire… Cardiette va dire aujourd’hui l’hymne de la victoire.
— Non, monsieur Moquin, dit Cobral… Non, monsieur Moquin, vous vous trompez… ou l’on vous a trompé… Ce n’est pas l’hymne de la victoire… c’est l’hymne de la guerre…
— Certes, et c’est ce que je dis…
— Cela n’a pas le même sens… La victoire est noble… la guerre ne l’est pas… Je veux finir la guerre… nous allons tuer la guerre…
— Comment cela ?
— Venez entendre l’hymne de la victoire… le véritable… c’est l’hymne de la paix celui-là… venez au Trocadéro… Je vous dis que tout le vœu du peuple s’exprimera…
— Vous êtes fou, ou bien audacieux, crie Moquin, de prétendre révéler à un peuple ce qu’il pense.
— Je ne lui révélerai pas, dit Cobral. Je dirai seulement que la guerre est morte et que le bonheur éternel va naître.
Moquin se fâche.
— Ce sont des blagues que Paris n’écoute pas volontiers en ce moment.
— Parce qu’il les croit impossibles… et il s’abandonne à son destin qu’il imagine fixé dans l’attente… Je dirai que la paix est venue, et quand le pays entier saura que cela a été dit, il y aura un formidable éclat de joie.
— Après tout, dit Moquin, il est facile de dire, d’imprimer et de répandre n’importe quelles billevesées… Mais c’est un gros mensonge. Et gare à celui qui se risquera à l’affirmer…
— Celui-là sera anonyme… nous n’aurons servi qu’à susciter l’élan général de la France et du monde allié… Des millions d’êtres diront demain en s’abordant : « C’est bien vrai que la paix est sur la terre ? »
— Mais puisque ce sera faux…
— Ce sera vrai.
Pour la troisième fois, le monocle de Moquin tremble légèrement. Il se domine traditionnellement et questionne, avec sa moue indulgente :
— Il aura suffi de faire dire par une actrice devant quatre mille personnes !…
— Cela n’aura pas suffi, dit Cobral.
— D’ailleurs, jette Nanni, ce n’est pas aux quatre mille personnes qu’elle parlera de la paix imminente… C’est au président de la République…
— Important, concède Moquin impitoyable. Mais à la même heure René Cardiette dira tout le contraire aux membres du gouvernement et aux représentants de la nation.
— Il ne le dira pas.
— Vous l’empêcherez ?
— Oui.
— C’est à voir.
— C’est vu et pas à voir.
— Admettons, et Moquin le prend de plus haut, mais à la même heure, le généralissime continuera de gouverner ses généraux pour tendre un peu plus leurs muscles sur la barrière lourde du front. Le président de la République lui-même ne décidera pas ce poilu-là à quitter sa place ?
— Il l’a quittée.
— Quoi ? Ah oui, son voyage à Londres. Je parlais par images. Aussi bien je ne me trompais pas de beaucoup, et le généralissime sera au front ce soir ou demain matin.
— Non.
— J’irai jusqu’au bout de la plaisanterie. Le gouvernement renonce à la gloire, les généraux n’ont plus de chefs et sont découragés, et le peuple s’en moque. Et après ? La guerre ne sera pas finie.
— Nous allons la tuer, dit Nanni.
Et il répète, farouche :
— Nous allons la tuer…
— Alors, dit Moquin, il serait bon de tuer quelqu’un qui est plus difficile encore à persuader que vos parlementaires et vos soldats, un certain quelqu’un, bardé de chefs qu’il guide ou qui le guident. Peut-être qu’en supprimant celui-là et son nid suffocant, vous achèveriez votre œuvre folle.
— Ça, dit Cobral, c’est la partie de monsieur.
Il montre Nanni.
Moquin persifle :
— A quelle heure détruisez-vous ?…
— Pas avant la nuit. Je suis aviateur.
Moquin est incapable de souffler un mot. Il est plus coi que moi, et moi je ne sais plus où je suis. Est-ce que j’assiste à une expérience de déformation cérébrale ? Où est le médecin ? Où est le malade ? Suis-je malade moi aussi ?
Personne ne parle plus.
Nanni regarde Moquin, avide, impérieux, les cheveux ailés comme s’il y restait le vent des altitudes, et sa bouche mince fait la lippe volontaire qui n’a pas le temps d’être dédaigneuse. Quel est ce visionnaire qui parle de détruire du haut de son vol, avec ses obus et ses bombes, le cerveau perfide de cette guerre ?
Il dit doucement et baissant les paupières :
— Il ne faut plus tuer personne… mais ça ce n’est pas tuer des hommes… C’est tuer la guerre…
Moquin ne peut railler. Il demande très bas :
— Vous savez où il faut aller pour… pour ça ?…
— Je sais, dit Nanni… Ce n’est pas si loin qu’on se l’imagine…
Un long silence. Interminable. Ecrasant.
— Midi trente, signale Cobral, on nous attend… Monsieur Moquin, charmé de vous avoir approché… vous viendrez et vous verrez et vous direz la chose… vous la savez déjà… vous n’avez plus qu’à regarder…
Il se lève. Il sort. Nanni le suit. Perdu dans son imagination, il dit à peine l’au revoir nécessaire à Moquin.
Moi je les regarde sortir, sans bouger, comme si je ne devais pas les suivre. Je suis étourdi de cette conversation. J’ai vu un choc violent ou j’en ai été victime. Que sais-je ? Me voilà brisé. Pourquoi demeurer ? Et pourquoi sortir ?
Il y a dans ma tête un biplan gigantesque avec des « N » sur les ailes, et, petit dans cette toile et ce métal, un profil net — qui fait un bec à l’aigle, oui, à l’aigle — un homme qui semble hanté de cadavres innombrables et qui va les venger, à pleines mains.
Je me lève. Je frappe l’épaule de Moquin qui affecte de feuilleter des journaux illustrés.
— A ce soir, lui dis-je.
Il me serre la main, mollement, et me regarde avec effroi, comme si j’étais un étranger redoutable.
Je m’éloigne.
— Dites ?
Il me rappelle.
Je reconnais son visage rose et sardonique et son sourire terrible. Il redevient l’homme d’il y a un moment.
— Vous avez des relations impossibles, dit-il gaiement.
Il se lève et, plus sérieux, à l’oreille, il me confie :
— Ces hommes que vous m’avez montrés…
— Tiens, ils sont partis !
— Il y a, parmi eux, un fou… un espion… et un Allemand.
Je pouffe.
— Ils ne sont que deux.
Moquin se rassied :
— Cherchez.
Et je sors.
Je chercherai.
Douze heures quarante.
Nous entrons dans le salon pourpre et noir de Mme de Hocques avec dix minutes de retard. Pourtant l’auto blanche a battu tous les records possibles de l’excès de vitesse en quittant le boulevard des Capucines à midi trente. Dix minutes pour toucher le fond de Neuilly à midi quarante.
Qui croirait à des soucieux ou à des ardents ? Dans le salon audacieusement moderne une flamme danse aux chenets et secoue sa lueur chaude sur les fresques et sur les visages. Il n’y a que gaieté sur ces visages-là. Mme de Hocques a dépouillé son sarreau blanc à croix rouge, et très mondaine, éclatante de ses quarante ans aristocratiques, elle rit et jase princièrement. Elle vient d’étaler sur un coussin noir et or, une liasse de gravures précieuses, que Sainte manie avec des mains spirituelles et que commente Cardiette, amical, intime, familial presque.
Moins jeune, plus familial encore, le général ne se mêle pas aux rires et aux tendres bavardages. Il sourit peut-être. Il sourit de tous ses yeux. Je ne l’ai jamais approché auparavant et je voudrais lui dire : « Vous êtes bon, n’est-ce pas ? » Car il est bon puisqu’il est fort. Ceux qui sont absolument forts, se taisent, pensent et aiment. Celui-là n’a rien à dire dans cette réunion où il tient le rôle d’un grand-père dont il suffit qu’on sente le regard, le calme dans le grand fauteuil, et le sourire, et le cœur.
C’est un grand-père, ce pépère qui n’avait jamais fait parler de ses complets ni de ses chevaux ni de ses dettes, et qui a fait aimer tout d’un coup son nom à la nudité romaine. Son visage est un bon visage du coin du feu, et l’on a toute sécurité quand on regarde le front précis où la lumière capricieuse du foyer atténue tous les plis de méditation. Et on l’imagine déambulant par quelque verger de la campagne toulousaine, le sécateur en main, émondant posément les branches mortes ou les roses pourries.
Cardiette brillant et puissant, semble, auprès de lui, son œuvre. Comme tel poème triomphal, apte à bouleverser les âmes, que composent parfois des êtres de génie au visage timide dans un bureau de l’administration.
Mais se souviennent-ils de ce qu’ils ont fait ? Savent-ils quels ils sont ? Le grand jardin que l’auto a traversé pour nous mettre à la porte de l’hôtel m’évoquait des temps bourgeois de jouissance. Les gens qui rient ou qui se taisent dans ce salon, savent-ils que l’heure est tragique ? Ce sont les maîtres de l’heure cependant.
Cobral nous excuse d’être bottés de boue jusqu’aux cuisses, mais on n’y prend pas garde et, comme le général a une vareuse toute simple, Cardiette un complet presque déformé, Sainte le plus discret des tailleurs, Mme de Hocques ne peut s’en prendre à personne d’être, elle, si coquette : et son apparat est du meilleur goût, et il se fond harmonieusement avec le faste rare de la décoration.
Le maître d’hôtel ouvre les portes.
Et ces êtres qui méditent des choses géantes, chacun selon son art, son sens ou sa folie, passent à table en parlant des Dévéria et des jupes en abat-jour.
La chère est exceptionnelle. Ceux qui ont mangé chez Mme de Hocques savent quelle cuisine rare on y déguste. Aujourd’hui c’est gala de gueule, avec une sobriété dans le service qui rehausse la tenue de ce déjeuner. Les hôtes sont considérables, n’est-ce pas ?
Sainte et Mme de Hocques se sont jetées à cœurs perdus dans une vaste dissertation sur les velours brochés. Cardiette les regarde avec l’admiration d’un littérateur devant les petits spectacles séduisants de l’existence.
Nanni regarde Cardiette.
Le général fait celui qui a faim. Moi, j’ai faim. Et Cobral mange.
Cardiette interrompt le babillage des chiffons par une louange au menu, et l’on parle cuisine. Souvenirs de repas incroyables : les « recettes » pleuvent. Sainte, elle-même, explique un mets qu’elle aurait inventé, et le général, dont je n’ai pas encore entendu la voix, quitte à regret le hachis aux tons vifs qui embaume dans son assiette, pour trahir les secrets culinaires d’une grand’mère défunte.
Nanni se désintéresse de ces propos. Il pense à quoi ? Ne vogue-t-il pas à toutes ailes dans son rêve fabuleux et nébuleux où miroitent les cocardes comme des cibles tricolores ? Loin, là-haut, il est en route déjà, et par moments un tressaillement secoue son visage. Impatience ou allégresse, exaspération de vie, toute prête à agir, à se livrer. Quand ses yeux se posent sur Cardiette, il semble vieillir brusquement. Ses épaules s’affaissent imperceptiblement et l’impossibilité amère se trace sous ses yeux et sur ses joues. Pauvre merveilleux exalté !
Il parle cependant. Il jette un mot çà et là. Chacune de ces brèves paroles a de quoi stupéfier, mais la conversation est devenue intense, et tout ce qu’on y jette disparaît dans une écume vive comme des fleurs tombées au torrent.
Cobral est aussi muet que le général. On jugerait que l’un et l’autre ont fait le pari d’un match de silence. Cardiette suffit à bruire. Il est maître de sa verve, et ce grand esprit mêle ses souvenirs et ses pensées neuves avec une si nette dextérité qu’on est en joie de l’écouter. Il suffit des quelques répliques qu’il arrache à Nanni et à moi, des coquetteries charmantes de Sainte et du charme de Mme de Hocques pour réaliser un entretien éclatant.
Il sent que Sainte est curieuse de lui. Mais il est aussi roué qu’elle-même et ne se gaspille pas en galanteries. Il est de ces êtres à qui l’on ne fait avouer de secrètes tendresses qu’en faisant parler leurs yeux. Ses yeux parlent aux yeux de Sainte.
Nanni a de la peine. Et il se débat entre les chevauchées aériennes de son imagination et le renoncement que lui impose la réalité. Il sait lire ce que les yeux d’un autre disent à une autre.
Cardiette n’a de compliments que pour Mme de Hocques. La belle divorcée aux millions discrets et artistes n’a pas le goût banal des fadeurs. Elle ne se fait dire que ce qu’elle veut qu’on lui dise. Et comme elle est joueuse raffinée, c’est un plaisir de la voir lutter avec Cardiette à qui mènera l’autre sur le terrain projeté.
Je crois que Sainte est un peu jalouse. Quels pièges d’âmes autour de cette table ! Et quelle chasse immense au delà de ces petits assauts ! Il n’est que guerre au monde. Si l’on détruit toutes causes de la grande, la petite subsistera tant qu’il y aura sur terre deux hommes et une femme, ou seulement un homme et une femme.
— Parlez-nous de votre discours, supplie pour la troisième fois Mme de Hocques.
Cardiette feint une grimace gamine.
— Absolument pas… Laissez-moi n’y pas penser du tout… Le sort en est jeté, et j’ai trop peur de découvrir qu’il est pire encore que je ne le suppose…
— Vous ne savez ce que vous voulez, blâme-t-elle. Vous m’assuriez ce matin que vous diriez tout ce qu’il faut dire… Et maintenant…
— Et maintenant je dis que vous venez de faire un geste qui vous fait ressembler à un portrait de Marie Walewska…
— Ah bon, c’est un compliment, car j’ai vu des portraits d’elle, et elle m’a beaucoup plu…
— C’est celle qui s’est penchée sur… sur l’île d’Elbe ?… demande Sainte timidement.
— Oui Mademoiselle, répond Cardiette en riant trop, elle s’est penchée sur… sur celui que vous dites. Si vous vous souvenez de son image, vous direz comme moi que Mme de Hocques…
— Je veux bien, dit Mme de Hocques, mais où est le grand homme que j’aimerai ? Il y a plusieurs grands hommes ici.
Cobral murmure :
— L’autre… l’autre… est mort…
Cardiette entreprend un madrigal compliqué où il veut comparer Mme de Hocques à la conseillère de la victoire. Mais il n’est pas assez intime dans la maison pour dire ce qu’il veut avec la vigueur nécessaire.
Et il n’aboutit qu’à :
— Oui, un grand homme… ah, si un grand homme… comme l’ancien… s’il était là…
— Mais il est là, dit le général, paisible.
Je sursaute. Mme de Hocques sourit. Cardiette fait le visage contraint de ceux qui vont recevoir un compliment trop vif. Et Sainte est fière déjà.
Nanni n’écoute pas. Cobral est tout à ce qu’il boit et à ce qu’il mange.
Le général montre Nanni :
— Je me demande si monsieur, dit-il en souriant malicieusement, est réellement aviateur et se nomme du nom que vous avez dit.
Nanni le regarde, hébété. Il a pâli un peu plus. Il écarte de son front la masse de cheveux qui le couvre. Sa main est petite, une petite main impériale.
Et le général répond à son : « Quoi ?… Que dites-vous ? » interloqué, par un plaisant :
— Sire, que votre Majesté est bonne de m’accepter dans un régiment de sa garde.
— Général, crie Mme de Hocques, vous me faites trembler… Vous prenez des façons d’évoquer les morts qui vont me ravager les nerfs.
— Mais le général a raison, dit Cardiette, et je ne vois pas ce qui vous effraie. Monsieur ressemble étrangement à…
— Oui, oui, approuve Sainte, la première fois que je l’ai rencontré, je me souviens de l’avoir appelé Bonaparte.
— Je ne suis pas de votre avis, contredit Cardiette qui cherche le fond de ses yeux… je pense plutôt à l’homme de la fin… A l’homme de la Walewska…
— Tout cela est fou, murmure Nanni.
Il tapote fébrilement la nappe.
— Allons, reprend-il, ne parlons plus de ça… ne parlons plus de ça…
Un silence.
Le général qui le regarde :
— Ce n’est pas Toulon… ce n’est pas Elbe non plus… C’est l’un et l’autre… toutes les dates de sa vie sont sur ce visage…
Nanni demande très bas :
— Quelle vie ?… La vie de qui ?…
Et Cardiette :
— Il n’a pas d’âge… Il est là tout entier. Tous ses portraits sont là dans les traits de…
— Vous vous trompez, balbutie Nanni, comme si on l’accusait d’un crime…
Et le général reprend plaisamment, comme tout à l’heure, mais avec un peu d’émotion :
— Sire… Sire… vous êtes mon admiration absolue… je vous admire…
Mme de Hocques, troublée, veut rire :
— Eh bien, c’est une grande entrevue aujourd’hui chez Walewska…
— Une grande entrevue, dit le général…
— Savez-vous, repart Cardiette, que vous allez m’illusionner et que parti d’une ressemblance étrange…
Le général le regarde :
— Est-ce une illusion qui vous gêne ?… Je la voudrais, moi, cette illusion…
Sainte, que ne gagne pas l’inquiétude lourde des autres, insinue :
— Vous n’avez pas songé au spiritisme depuis que nous sommes en guerre ?…
— Il n’y croit pas, dit Cobral, qu’on entend à peine.
Et le général :
— Être en face de… de l’autre… ce serait… ce serait…
— Oui, dit Cardiette, c’est une ressemblance intimidante.
Nanni proteste :
— Laissons cette conversation… Il est inutile de la prolonger… C’est inutile…
— Je n’ai pas, dit Cardiette, le même culte que vous, général… Je ne puis aimer la guerre, et celui-là c’était la guerre…
— Et qui vous a dit que j’aimais la guerre ? riposte le général… Un être de génie est toujours et partout un être de génie… Tant pis pour le monde, s’il est un soldat… Mais ce soldat-là était le génie du lendemain et non le génie de la guerre.
— Quoi ? dit Cardiette… Il avait un autre but que la guerre ?
— Je n’en sais rien, mais donnez-lui vingt ans de plus et l’Empire de l’Europe… C’est le commencement de la grande union… de la paix absolue… Pourquoi est-il parti si vite ? Il n’avait fait que la moitié de sa tâche… On ne l’a pas achevée…
— C’est pour cette fois peut-être…
— Oh ! non, car il n’est pas là…
— Enfin, général, si, à dire vrai, son génie n’est pas au milieu de nous, il y a des hommes de valeur et de volonté qui s’activent à l’effort.
— Il n’y a rien. Nous ne sommes rien. Nous ne faisons rien.
Les femmes se taisent, stupéfaites. Cobral ne prend aucune part à ces débats.
— Nous sommes des ouvriers, reprend le général, nous travaillons à bâtir cette guerre qui est une lutte d’algèbre et de chimie… Où est le maître ?… Il n’y a eu qu’un maître au monde pour heurter les hommes… On l’a tué avant qu’il ait enfanté son miracle…
— Je ne vous comprends pas, général, dit Cardiette gravement… Votre grand homme n’aurait pas mis fin à la gangrène des haines terrestres… c’est à vous… à nous… d’espérer dépouiller la civilisation de sa dernière plaie…
— Non, notre œuvre sera provisoire… encore une fois… l’autre manque…
Cardiette s’indigne :
— Mais s’il était là, il ne serait que ce qu’il a été ; il ferait de cette guerre une guerre, pas autre chose… Peut-être — et ce n’est pas sûr — nous dépasserait-il tous par une de ses inspirations de tactique et de risque où il a gagné sa gloire… Mais après, il continuerait et n’obtiendrait pas ce que nous obtenons patiemment… Il faut choisir : la guerre… ou la paix… La paix, c’est nous… la guerre, c’est lui.
— Allons, Cardiette, vous êtes un manieur de mots et, par chance, un remueur d’idées… Mais vous n’êtes pas à la tribune… Ne cherchez pas à convaincre ceux qui étaient convaincus avant vous… Il vous apparaît que cette guerre doit nous mener à la grande paix européenne… Elle doit y mener… Je ne suis pas sûr qu’elle y mène… Les campagnes impériales y menaient plus certainement celui qui les avait entreprises, car il avait le don de vaincre, qui cache — le saviez-vous ? — le don de se vaincre…
— Vous avez le don de ne pas être vaincus…
— Qu’est-ce que cela ? Je vous dis que nous faisons l’ouvrage pratique et méthodique nécessaire à sauver l’honneur de plusieurs années… Il n’y a pas sur nous le coup d’aile sublime qui consacrerait la lutte sanglante comme une apothéose… Nous sommes, nous, les trente millions de soldats, officiers, femmes, civils et enfants, des patients admirables qui vivent au jour le jour avec un art, je dis que c’est un art, inconnu encore, et, vous le sentez, inégalable… J’admire, et je crois que je préférerais ne pas admirer… C’est l’armée de l’ordre, ce peuple qui attend… La colère qui est en lui, qui crèverait et l’écartèlerait comme un dernier spasme de délire, ce n’est pas nous, ce n’est pas moi, ce n’est pas vous, qui lui en arracheront le sursaut… Dites, si vous voulez, que ces millions d’hommes ne sont qu’un être formidable et soumis à la main du maître… J’ai commencé par vous crier que nous n’avions pas de maître, et je vous défie de me prouver l’éclat définitif et universel d’une guerre où les complications savantes de notre horlogerie ne mènent pas à un passage des Alpes, à une conquête d’Egypte, à Wagram…
— Il y a la Marne.
— Ce n’est pas Austerlitz.
— Ce n’est pas Waterloo.
— Waterloo n’est pas une défaite. C’est une trahison. Il a été trahi.
— Par qui ?
— Par vous.
Cardiette, ahuri, s’arrête.
— Par vous. Tous ceux qui ont vu la guerre au bout de sa guerre se sont trompés. Parce que son génie militaire était complet, vous avez douté qu’il eût d’autre destinée que de se prolonger inévitablement. Et peut-être aujourd’hui ne croyez-vous à la paix issue des batailles que parce que le génie qui prévoit et qui tue vous a manqué.
— Général, je ne vous laisserai pas dire cela… je sais que notre valeur guerrière est la même, mais que l’improvisation nous manque… Je doute aussi que sa présence eût modifié quoi que ce soit à la marche des événements où il faut de purs mathématiciens. La stratégie n’est plus une ode. C’est une équation.
Il hausse les épaules et plus calme, ironique :
— Quant à son rôle de pacificateur…
Le général, qui retombait dans son mutisme coutumier répond, froid et grave :
— S’il avait paru… s’il s’était mêlé à nous… l’Europe serait rendue à la vie, au commerce, à l’amitié, depuis douze mois…
Cardiette sourit.
— … Et pour toujours !… achève le général.
— Comment cela ? En signant un décret ?
— Non. Avec des hommes, des fusils, des canons, comme nous… Et comme lui… Par un geste incroyable qui chasse… qui écrase…
— Mais la Marne…
— La Marne c’était la patrie en danger… Lui faisait mieux… Et tout ce qu’il allait trouver si vous l’aviez laissé…
— Pourquoi me dites-vous que moi… que nous…
— Parce que vous ressemblez beaucoup à de belles paroles qu’on a dites, après avoir laissé l’aigle, venu de clocher en clocher, se rompre les ailes dans une bourrasque…
— La dernière tempête…
— Un courant d’air… Un courant d’air qui n’aurait pas tenu devant la confiance de son peuple entier… Vous n’avez pas laissé deviner au peuple que son bonheur dépendait de la fin et que, l’ambition satisfaite, le génie épanoui, la sérénité règnerait…
— Qu’aurait-il fait ?… Une folie nouvelle sur la mer…
— Si je savais ce qu’il aurait fait, je ne serais pas celui que je suis… Ah ! un aigle ! qu’on me donne un aigle !
Nanni fait un sourire tourmenté.
— Des aigles, des centaines d’aigles, des milliers d’aigles… Vous les avez, général, et vous les jetez sur leur proie…
— Il faut, dit le général, un aigle qu’on ne jette pas… qui se jette !
— Vous y avez pensé quelquefois ? demande Nanni en frémissant… vous avez attendu ?
Le général le regarde :
— Votre pensée n’est pas celle qu’il faut, implacable… C’est un peu de désordre au fond de vos yeux qui me fait douter de vous… Ah ! comme vous avez le visage qu’il faut !… Pourquoi cette flamme anormale dans les yeux ?… Pourquoi ce cri de votre regard est-il par moments un bavardage ?
Cardiette raille.
— Vous demandiez le génie… vous vouliez le désordre du génie…
— Le génie est muet.
— Alors vous… dit Cobral respectueusement.
— Moi je suis taciturne. Il faut être muet.
Montrant du doigt Nanni :
— Celui-là est presque muet.
Rêveur, sombre, il répète :
— Presque.
Nanni incline le front vers la table. Sa tête est comme appuyée à un mur invisible. Sa tête est pesante, et pèse sur un obstacle que je ne devine pas.
Nos yeux sont posés sur lui. Nos yeux cherchent le secret de cet homme. Ce profil chargé de cheveux noirs est devenu trop grand par ce que les autres ont dit. Qui est Nanni ? Pourquoi n’a-t-il pas un visage quelconque ? Pourquoi n’a-t-il pas un visage à lui ? Cela ne se vole pourtant pas, un front et un regard, et l’on ne peut ressembler à un mort si extraordinairement. L’étonnement gêne tous ceux qui sont là. Mais ils trouvent naturel que Nanni soit au milieu d’eux et qu’il ait un air de ne pas être Nanni. Pourquoi Sainte qui, dévote, cédait tout à l’heure au sourire incroyant de Cardiette, ne peut-elle que regarder l’aviateur ? Pourquoi Cardiette imite-t-il la réserve brusque du général ? Et pourquoi le général, devant ce pilote sans grade, est-il déférent ? Je suis, moi, noyé de stupeur et je laisse les mots ou le silence passer, sans comprendre. Je demande à comprendre. Je voudrais ne pas comprendre. Pourquoi mon effroi n’est-il pas effrayant ?
Des minutes éternisent ce silence. Mme de Hocques n’est plus troublée cependant. Elle a repris son masque agréable de mondaine, mais ses yeux et ceux de Cobral se sont joints. Que se disent-ils ? Je sens que ces deux êtres se tiennent. Pourquoi n’avais-je pas deviné ? Cobral est le maître, ici. Son effacement le prouve, car il est affecté, et c’est peut-être dans cette salle à manger, et peut-être dans ce moment précis, que se fixe le drame où je vais être spectateur puisque je n’ai pu résister au commandement de ce fou de Cobral.
Ce fou de Cobral ! Les dernières paroles de Moquin me poursuivent. Un fou, un espion, un Allemand. Qui ? Un fou, il y a un fou, je vois, je sais. N’est-ce pas moi ? Non. Moquin m’a mis hors de cause en montrant les deux hommes. Un fou ! Un fou m’a réveillé. Un fou m’a mené au Bourget… Un fou, un espion, un Allemand… un espion, ne faut-il pas dire une espionne ; mais alors où sont tombés ces chefs de la France ? Ce n’est pas possible… Que serait Nanni ? Un fou, un espion, un… Qu’est-ce que Nanni ? Mais je suis égaré par le mystère des paroles… Je n’ai qu’à regarder Nanni pour que s’évanouissent tous soupçons incohérents. Nanni, Nanni, ce n’est pas Nanni. C’est un autre. Quel est ce lieu ? Quelle est cette année ? Quel est ce siècle ? Quel est cet homme ?
Il secoue la tête. Ses narines palpitent. Il respire généreusement. Où est-il ? Il ne nous voit plus.
Le silence est épuisant. Cobral regarde son assiette. Mme de Hocques joue avec ses bagues, mais Sainte suit les yeux du général attachés à ceux de Nanni.
Nanni est loin.
A-t-il jamais été parmi nous pour pouvoir s’isoler ainsi ? Je sais que ses yeux se sont posés à des lieues de nous. Dans quel espace ?
Malgré lui, il cède au regard du général et le regarde à son tour. Il se passe la main sur le front encore, comme au réveil, et soupire, vague :
— Pardon… Vous me demandiez quoi, s’il vous plaît ?
Le général a une voix nette et basse, affectueuse :
— Vous êtes au Bourget ?
— Oui, fait Nanni.
— Il y a un grand départ prochain… un raid en Allemagne… est-ce que ?… dites-moi… est-ce que vous faites partie de cette escadrille ?
— Oui, fait Nanni.
— C’est la plus belle tentative de ces mois de guerre… six escadrilles vont se rejoindre au-dessus de Paris… ce sera toute une escadre… vous le savez ? et vous savez aussi le but sans doute ; quoiqu’il soit résolu de le dire au dernier moment. Vous le savez ?
— Oui, fait Nanni.
— Des usines à munitions… des usines considérables… C’est un bel effort… un effort inouï… car ils vous attendront… ils se doutent… ils se défendront… contre… contre les aigles… puisque vous appelez ces machines des aigles… et vous aurez une belle part, sans doute, grâce à votre maîtrise et à votre valeur… Dans ces courses aériennes, l’initiative importe… c’est le plus inventif qui devient le guide… et si l’on vous fait la route trop difficile, vous êtes capable… n’est-ce pas ? vous êtes capable de les mener ailleurs… vous songez à les mener là où ce sera le plus beau… et plus terrible…
— Oui, fait Nanni.
— Vous connaissez votre but propre, je le vois… vous avez étudié et peut-être pressenti la réalité… et votre victime ne vous attend pas… vous êtes sûr d’aller où il faut… vous êtes sûr de savoir où il est ?… et de pouvoir y aller ?
— J’y vais, dit Nanni.
Le général ne parle plus. Ce dialogue lui a fait trahir sa curiosité profonde qu’il oblige si volontiers à se cacher.
Je ne regarde personne. Je sens que tous sont émus et graves, même ceux qui savaient déjà ce qui se dirait ici.
Le silence est bon maintenant comme une détente.
Le cristal d’un verre tinte sous un ongle.
Un œillet beige, dans la vasque où ils sont en forêt, plie sur sa tige et la casse. Dehors, une auto lointaine traîne la plainte de sa sirène au-dessus des jardins.
Voici l’heure du café et des fumées.
Nous passons au salon en riant. Comme il fait gai dans ce salon sans mystère ! Il y rôde une âme bourgeoise dénuée de secrets, de mensonges et de combats.
— Chère hôtesse, déclare Cardiette, votre café est oriental comme le harem le plus choisi, mais dans trois minutes, je fuis.
— Nous fuirons avant vous, répond Cobral et nous emmenons Mlle Pray… Vous viendrez l’applaudir sans doute, Madame ?
— Avec joie… vous applaudir l’un et l’autre… comptez sur moi… Mais si vite… partir si vite…
— Il est deux heures, dit Cardiette… On m’attend à la Chambre…
— Et cette matinée du Trocadéro commence donc si tôt ?
— Affreusement tôt, dit Sainte, mais je ne suis pas obligée d’arriver dès le début.
— Si donc, crie Cobral… Vous savez bien qu’il faut tenir votre promesse… J’ai tenu la mienne…
— Du moins, offre Mme de Hocques, ne partez pas sans goûter mes friandises… On dirait un convoi de vivres abandonné par l’ennemi… Tenez, général, faites-moi le plaisir… Ce sont des pralines arabes… C’est absolument inconnu en France… Vous me refusez ?… Monsieur Cardiette ?… Vous non plus ? Eh bien, Mademoiselle et moi nous allons nous en priver… Si… Si… Puisque vous faites fi de mes trésors, je ne veux plus les aimer.
Elle rit. Sainte cueille un fruit confit dans un compotier. Cobral prend congé. Nanni et moi l’imitons. Le général et Cardiette vont en faire autant.
— Non, dit Mme de Hocques, vous me devez au moins cinq minutes de cigares… Je le veux… Voici une boîte pour vous… Prenez, allumez, ces messieurs qui s’en vont n’y ont pas droit… Ils ne sont pas à la peine, ils ne seront pas à l’honneur… Ah, ma chère demoiselle, venez vous chapeauter dans ma chambre…
Elles sortent, en jacassant comme des fillettes.
Le général achève d’allumer son cigare. Cardiette envoie une bouffée grise dans une masse de chrysanthèmes. Nous les quittons.
Dans l’antichambre, Sainte nous rejoint. Elle fait à Nanni un bon visage tendre. Lui sera-t-elle plus douce ? Pourquoi ? Mme de Hocques tient, j’en jurerais, à nous voir partir au plus vite. Cobral aussi. Leur poignée de mains n’est pas celle d’indifférents qui ont amicalement déjeuné.
Que faire ? que savoir ?
Un prétexte. Je ne sais ce que je leur dis. Probablement que j’ai oublié mes gants ou je ne sais quoi ; mes explications ne sont pas remarquées. Et je retourne sur mes pas.
Le salon.
Face à face, assis au coin du feu, le général et Cardiette occupent confortablement leurs fauteuils. Ils ont aux mains leurs cigares qui livrent une mince tige de fumée. L’odeur de ce tabac donne le vertige.
Ils sont immobiles. Les yeux clos.
Qu’a-t-on fait ?
J’approche. J’écoute à chaque poitrine. Le cœur bat, paisiblement. Ils sont endormis. Ils viennent de s’endormir. Et je sens un poids sur mes paupières, une lassitude aux épaules. Vite, je m’évade de cette fumée perfide qui endort.
Mon absence a duré peu de secondes. Cobral, seul, l’a remarquée et ses yeux crèvent les miens de leur violence glacée. Il m’ordonne de me taire. Nous verrons bien.
Quinze heures.
Cobral diffère une explication qu’il sera forcé de me donner. Une explication que je le forcerai de me donner. Il ne m’a pas une fois regardé en face depuis l’au revoir de Mme de Hocques.
Il devine qu’il est deviné.
Qu’ai-je deviné ? En somme qu’ai-je deviné ?
A la fin d’un repas bizarre — où les propos tenus furent si fantastiques et si fous que je ne sais plus réellement si je les ai entendus — j’ai assisté à un drame.
Deux hommes se sont endormis pour avoir fumé des cigares offerts par notre hôtesse. Ils sont tombés dans une quasi-léthargie avant même de sentir le goût de ces cigares foudroyants. Je sais qu’ils ne sont pas morts. C’est trop qu’ils dorment.
Mme de Hocques est une aventurière. Je sais l’histoire de sa vie cependant. C’est une des plus nobles figures de la noblesse française. Non ! L’évidence condamne tout plaidoyer. Elle a endormi chez elle un chef militaire et un chef politique. Pourquoi ? On n’endort pas les gens par plaisanterie. On n’endort pas ceux-là : à moins d’avoir très besoin de leur sommeil. Pourquoi est-il nécessaire à Mme de Hocques d’endormir ce général et ce ministre ?
Elle obéit.
Elle n’a pas de volonté certainement. Elle obéit à Cobral.
Ah mais, je ne vais pas me demander pourquoi elle connaît Cobral ? J’ai appris en quelques heures qu’il signait amitié avec chacun selon son gré. N’ai-je pas vu qu’il était l’ami de Sainte dont je croyais ne pas ignorer les amis ? Et chez Mme de Hocques rien ne m’est intime. Comment être surpris de ses affections secrètes ?
Voilà qui n’est plus une affection secrète.
Plus rien n’est secret. Rien n’est encore clair. Il faut aller jusqu’à la vérité. Où ?
Cobral parlera. Je le veux. Il sait qu’il parlera puisqu’il évite le tête-à-tête.
Il doit se rendre compte exactement que je cherche et que je tâtonne et qu’il est maître du mot où je lirai tout le mystère.
Je ne sais rien. Je ne sais absolument rien. Cette femme, cet homme, ces hommes sont effrayants. Quel est leur but ? Et que viennent-ils de faire ? Je suis sûr que, du même coup, je saurai ce qu’ils ont fait et ce qu’ils auraient fait. Oh ! je ne sais rien.
Que Cobral parle.
Il a refusé de me regarder. Je vous affirme qu’il a refusé de me regarder. J’étais en face de lui dans l’auto. Je ne l’ai pas quitté des yeux, moi. Sauf pendant trois secondes pour m’inquiéter de Nanni et de Sainte, mais j’ai vu que ceux-là, au contraire, se donnaient ardemment leurs yeux comme s’ils voulaient se toucher le fond de l’âme. Cobral, feutre en masque sur les yeux, fuyait tout le monde, et moi surtout.
Je n’ai pas osé parler. Je craignais d’effrayer Sainte. Elle n’a aucune idée de ce que veut Cobral, cette petite. Elle se laisse entraîner. Ce n’est pas grave ce qu’elle fait. Cobral ne la connaît pas beaucoup et il use d’elle : ce ne sont pas des amis. Vous comprenez que je ne pouvais parler et qu’elle ne sait rien ? Cobral l’a persuadée de se faire son interprète aujourd’hui pour je ne sais quelle folie. Ce doit être une folie considérable, la conversation avec Moquin me l’a indiqué. Elle a accepté. Elle avait refusé. En se fâchant. C’est-à-dire : en riant. Elle a accepté parce que l’invitation de Mme de Hocques touchait son ambition. On voit très bien Sainte ambitieuse. C’est une âme de commandement. Cobral avait aussi, pour la décider, le nom de Cardiette. Je serais incapable de vous dire si elle connaissait Cardiette avant ce déjeuner, mais vous avez remarqué comme il l’intéressait. C’est une manière de grand homme. Je crois qu’il l’a un peu déçue par sa désinvolture à l’égard d’une mémoire impériale. Et de vrai Nanni a dit, ou laissé dire, des choses troublantes, qui ont troublé Sainte plus que personne autre. L’ambition et la passion s’effacent devant le mystère, n’est-ce pas, petite amie ? Après tout, rien ne prouve que l’attrait du mystère ne la mette pas sur le chemin de sa vraie passion. L’essentiel est qu’elle ne sait rien. Elle vit ardemment à cette heure et ne cherche pas quelle est la vie des autres. Même pas de Nanni à parler franchement. Elle cherche son cœur, c’est bien assez. Et que fait Nanni là-dedans ? N’est-il pas emporté ? Comme elle. Et comme moi.
Cobral parlera.
Je me le déclare furieusement. Je rage.
Voilà une heure qu’il fuit.
Il n’est pas loin et je l’aperçois à tout moment. Mais il disparaît quand je vais aller vers lui, ou bien il est si exagérément entouré que je ne puis même pas lui dire : « Cobral, un mot, je vous prie. »
Quand nous arrivions, un ténor italien chantait la Brabançonne. Ils ont mis sur cet air de kermesse des paroles navrantes. Qui a fait cela, Cobral ? Cobral avait disparu.
Depuis j’ai couru par le Trocadéro vainement. Alpinisme regrettable. Quand je le voyais derrière un portant, j’accourais, et il se fondait dans la pénombre. Par un trou du décor, je regardais la salle. Il y était. Seul, dans une loge. Hâte à travers les couloirs. La salle. La loge. Personne. Je l’ai vu partout. Je ne l’ai trouvé nulle part. Je renonce. Je suis exténué.
Je m’assieds dans un coin du plateau sur un reste de chaise. Devant moi, le nez contre la toile sale d’un envers de paysage, un pompier. J’écoute malgré moi, les voix fraîches et les voix célèbres se succéder et provoquer l’acclamation. Les concerts de charité évoquent le programme des casinos où les baigneurs assistent fidèlement à des résurrections de momies artistiques très mal vues à Paris. Les vieux opéras surabondent. Les vieux chanteurs aussi. Les jeunes diseuses ont la charge des textes patriotiques. Ici, charge veut dire : poids. D’aucuns pourtant sont de belles charges impétueuses et leur élan me plaît. Il n’y en a pas aujourd’hui. A moins que le texte de Cobral… Je renonce à me mettre en quête de lui. Il finira par passer devant moi et je l’obligerai à parler.
Un chœur anglais, si touchant que le public fait son parfait silence des grandes émotions. C’est tout à fait beau pour moi qui entends sans voir. Les choristes sont peut-être jolies. Je ne les vois pas, et je ne vois pas non plus que le décor est ingénu, et que le plancher est malpropre, et que des gens sont là pour ne pas comprendre.
Je suis délicieusement seul dans l’obscurité de ma retraite. Il y a beaucoup d’espace derrière moi. Devant, il y a des portants imprécis et un pompier que son immobilité idéalise.
Ce chœur est touchant, ai-je dit ? C’est bien cela. Il est touchant, profondément touchant.
Qui vient ? Cobral ?
Des pas derrière moi.
Je me retourne à demi. Des voix. C’est Nanni. Et Sainte. J’avais oublié, ma foi, qu’elle figurait à cette matinée. Elle n’est pas encore passée. Je l’aurais entendue. J’aime beaucoup l’entendre.
Ils ne m’ont pas vu.
Je crois qu’ils s’asseyent. Sur un banc sans doute. Ou sur des chaises en loques comme la mienne. Ils sont assis. Je n’ose les regarder. Je ne veux être vu de personne. Je ne les vois plus, mais il m’a semblé que Nanni se tenait très respectueusement.
— Que voulez-vous, Pretty ? Que voulez-vous de moi ?
— Appelez-moi Sainte.
— Sainte, que voulez-vous ?
— Oh Nanni, que vous faites de bizarres questions ! Des mois et des mois m’ont privée de vous… eh oui, privée de vous que j’aimais bien… et vous revenez… et vous croyez que je n’ai rien à vous dire… et rien à vous faire dire ?…
— Si vous aviez tant à me dire… fait-il vivement.
Mais il s’arrête court. Et avec une espèce de plainte tendre :
— Sainte, vous ne vous êtes guère inquiétée du pauvre Nanni pendant tous ces mois ?
Elle se tait.
— Je savais, dit-elle enfin, je savais où vous étiez et que l’on ne devait pas vous visiter.
— Ah, c’est pour cela que ?…
— Nanni, vous êtes un enfant gâté, et je vais me fâcher si vous faites la grimace devant toutes choses. Je suis heureuse de vous retrouver. Je veux que vous parliez.
— Vous étiez moins heureuse ce matin ?
— Nanni, vous recommencez ? Ce matin j’étais heureuse de votre venue. J’aurais préféré ne pas voir cet insupportable Cobral ni le petit gentil quelconque.
C’est moi. Flatté.
— Pourtant l’insupportable vous a bientôt intéressée…
— L’insupportable, c’est vous, Nanni.
— Vous avez raison, Sainte, mais j’ai eu de la peine autrefois !
— De la peine ?… à cause ?… à cause de ?…
— A cause de quelqu’un, mon enfant, et ce matin j’ai cru que ça allait recommencer. Seulement ce n’est pas le même quelqu’un. Je voudrais bien ne plus souffrir. Au moins pas aujourd’hui : je n’ai pas le temps.
— Vous êtes un impertinent, un cher impertinent qui se trompe. Pas le même quelqu’un ? Mais il n’y avait personne. Il n’y a personne.
— Vous me dites cela, pourquoi ? J’ai vu que ce déjeuner vous attirait…
— … à cause…
— … à cause d’un quelqu’un ! Et c’est tout.
— Nanni, quel enfant ! Je suis enthousiaste, je suis femme, je suis curieuse. Obligée d’aller chez cette dame qui s’intéresse à mon avenir théâtral, je préférais y voir des gens de valeur… Le général… je voulais voir le général…
— Est-ce que vous avez vu le ministre ?
Il eut un vague rire.
— Je n’ai vu que vous, dit Sainte, très bas. Vous êtes le seul quelqu’un de ma journée.
— Non. Même pas de votre journée.
— Si. Et de bien d’autres journées, ne le croyez-vous pas ?
— Je n’en sais rien.
— Nanni, Nanni, parlez. Parlez de vous… On m’a dit votre maladie… ces sombres jours… cette sauvagerie… J’ai pensé à vous… Qui êtes-vous ?
— Sainte, qu’est-ce que vous dites ?
— Que faisiez-vous dans cette solitude ? Pourquoi cette solitude ? Vous n’étiez pas malade. Ce n’est pas possible, Je ne m’imagine pas que vous ayiez été malade. A quoi pensiez-vous ?
— Je ne vous comprends pas, Sainte. Vous savez bien que j’étais malade.
— Pourquoi ne disiez-vous rien à ce déjeuner ? Il me semble que tous ces gens ont trop parlé. Ils ont dit… ils ont dit… Vous avez entendu ce qu’ils ont dit ?
— Sainte, il ne faut pas me dire cela. Je ne me souviens plus de ce déjeuner. Je crois que je n’ai pas été brillant en effet. Comment auriez-vous de la sympathie pour un homme qui n’est pas brillant ?
— Quand on vous voit, Nanni, on est un peu effrayé. Autrefois, en causant avec vous, je croyais causer avec un autre. Et ce matin, vous avez senti comme tous vous regardaient ? On a envie de vous demander des nouvelles d’un siècle passé.
— Sainte, je vais me moquer de vous. Comme vous vous exprimez précieusement ! Je ne me souvenais pas de ces façons-là du tout. Au temps où j’allais vous chercher dans votre loge, aux Capucines, pour souper avec de plus Parisiens que moi et de moins belles que vous, est-ce qu’à cette époque-là, vous ne disiez pas aussi que le quelqu’un manquait à votre vie ? Vous disiez cela. Mais vous parliez moins étrangement. Qu’est-ce qui vous a appris ce langage ? On m’a dit qu’un grand littérateur était passé par là. C’est fini ? Il n’y a que des grands hommes dans votre vie. Vous aimez trop les grands hommes, Sainte.
— Je vous aime, Nanni.
Ils sont tous deux effrayés, elle, de l’avoir dit, et lui de l’entendre. Elle ne répétera pas. Il ne répond rien. Ils sont si rapprochés brusquement par le mot de Sainte qu’ils ont une terreur violente de ne plus être assez étrangers.
— Ce sont des danseuses qui « passent » ? demande Nanni. Je ne connais pas cette musique. C’est un ballet nouveau peut-être. Mais cela ressemble à Rameau.
Sainte ne dit rien. Les violons rythment un chant pastoral de haut style. Et les pieds des danseuses achèvent la cadence.
— Nanni, murmure Sainte, Nanni, je n’ai pas très bien compris. Vous avez un projet… un grand projet…
Les applaudissements de la salle chassent la paix de ce coin sombre. Puis l’orchestre reprend et aussi les bonds des ballerines, sur une autre musique.
— De qui est cette musique ? demande encore Nanni.
— Oh Nanni, Nanni, pourquoi ne répondez-vous pas ?… Vous parliez d’une grande chose… vous disiez au général que vous alliez partir… Où allez-vous partir ?
— Je ne sais pas.
— Dites… Oh ! Nanni.
— Je ne sais pas…
— Vous savez quand vous partirez ?
Comme elle est anxieuse du sort de cet homme ! Elle lui était si cruelle jadis. Ce matin elle ne le sentait pas. Pourquoi l’appelle-t-elle ainsi ?
— Ce n’est pas ce soir ?
Il hésite. S’il parle, il acceptera de l’aimer. Car elle demande toutes les réponses à travers celle-là seule.
Il dit pourtant :
— Ce soir. Si.
Dans l’ombre, elle cherche ses yeux. Mais il baisse la tête.
— Nanni, ne partez pas sans me dire…
— Je n’ai rien à vous dire.
— Alors c’est moi qui ai besoin de parler.
Il respire.
— Vous avez parlé… Vous avez trop parlé…
Elle craint qu’il ne s’enfuie. Elle est prête à l’entourer de ses bras s’il fait le mouvement de partir.
— Nanni… Nanni…
C’est une toute petite qui implore. J’aime cette plainte. Je voudrais qu’elle soit heureuse. Mais je voudrais qu’il soit heureux. Saura-t-elle ?
— Nanni…
Il lui prend la main. Amicalement ? Même pas.
— Il faut nous quitter… je dois vous quitter… vous allez dire cette chose… cette chose… vous l’avez lue ?
— Je viens de la lire. Je n’y pense pas. Vous allez me quitter ? Non. Non.
— Que faites-vous, après avoir dit ?
— Il faut que j’aille dans la salle. J’ai promis à Mme de Hocques de la rejoindre, et je passerai un instant dans sa baignoire.
— Je vais vous quitter, Sainte.
— Ne partez pas. Ne partez pas encore.
— Il faut que je parte. On va vous appeler. On va m’appeler, moi aussi, ailleurs. Je penserai à vous.
Il se lève. Elle est accablée. Elle ne bouge pas. Pauvre amour que tout heurte !
Il pose sa main droite sur la tête de Sainte.
— Mon enfant, je serais content que vous veniez tout à l’heure si vous le pouvez.
Elle se dresse, radieuse :
— Où puis-je vous voir ?
Elle a de la joie plein la figure.
— Voulez-vous dans une heure et demie au Black Bar, rue Cambon ?… vous viendrez, mon amie ?
Sainte lui prend les mains et y pose sa bouche. Et elle s’enfuit dans l’ombre du décor.
La salle fait un bruit sourd. C’est l’entr’acte.
Nanni vient près de moi. Il me regarde sans me reconnaître. Il s’éloigne avec de grands gestes.
Des machinistes viennent me déranger. Je ne trouve pas de meilleur abri que le centre de la scène et je m’occupe à dévisager la salle entre les pans du grand rideau.
C’est un auditoire choisi. La meilleure société anglaise de Paris s’y est retrouvée et quelques groupes de convalescents munis de leurs infirmières, situent et datent cette foule à peine moins élégante qu’à d’anciennes fêtes. Le président de la République dans sa grande loge, en face, ne semble pas davantage « de circonstance ». Son frac et son cordon évoquent des inaugurations, des dîners, des bals dont nous avaient déshabitués sa petite silhouette provinciale, — macfarlane et casquette de yachting — dans tous les cinémas qui l’ont fait suivre par leurs appareils entre Dixmude et Altkirch.
C’est presque nuit déjà. Tous les lampadaires électriques donnent plein feu, les rampes du balcon et des galeries flamboient aussi copieusement.
L’orchestre se prépare. Derrière moi, on a roulé le grand piano. Je dois céder la place. Contre le portant, Félia Litvinne. Cela représente beaucoup d’hymnes et beaucoup de succès. J’ai le temps de trouver Cobral. Je vais le trouver.
On frappe. Prélude. Chant.
Je fais un pas. Cobral est devant moi.
— Vous êtes invisible ? dit-il. Voilà une heure que je vous cherche.
Il me prend par le bras et m’entraîne vers un petit foyer orné de divans et de tapis rouges. Personne. Si. Devant la psyché, une petite chanteuse comique, célèbre depuis longtemps, se farde « à la poupée ». Elle ne nous voit même pas et s’en va bientôt, pour guetter son entrée.
Cobral est très à son aise, bien entendu. Mais je me suis juré qu’il ne s’en tirerait pas, cette fois, par ses divagations de vieux diable d’opérette.
— Vous êtes un enfant, commence-t-il.
— Bah !
— Vous êtes un enfant, je ne puis trop le répéter. Quelle est cette figure que vous avez faite en sortant du salon de Mme de Hocques ?
— Alors je devais trouver naturel ?…
— Surtout ne me parlez pas de ce qui est naturel. C’est un de ces mots que je ne puis souffrir. Avouez d’abord que, grâce à moi, vous avez tâté d’un fameux déjeuner ?
— Et avouez, vous…
— Et avouez encore qu’on a tenu des propos amusants ? Vous ne me reprocherez pas de me vanter. Car mon rôle dans le menu a été simplement inférieur. Et dans la conversation, il a été nul.
— Mais ensuite…
— Vous savez que Pretty passe immédiatement après Litvinne ? Il faut que vous écoutiez cela. Après nous partirons.
— Je vais vous écouter d’abord, avant d’écouter Pretty.
Il me touche l’épaule familièrement. Un air de vouloir me donner des conseils d’ancien.
— Je disais que vous êtes un enfant parce que…
Il rit. Impossible de trouver à ce rire une fausse note. Acteur, va !
— Parce que vous êtes un enfant, achève-t-il. Vous n’allez tout de même pas me demander des explications ?
— Si.
— Et vous savez tout !
— Quoi ? Je sais quoi ?
— On vous a tout raconté. On a tout raconté devant vous. L’expédition de la nuit. Nos moyens de la préparer. L’idéalisme formidable de notre entreprise. A-t-on négligé de vous donner un programme détaillé de la journée ? Ne vous plaignez pas, savourez cet imprévu que vous ne retrouverez jamais ! Tous nos actes ne sont que des points d’action reliés par notre idée. Cette femme qui va parler et faire une espèce de scandale, devant le chef du gouvernement, devant des membres de la presse, vous comprenez la signification de cela, j’imagine ?
— Soit.
— Quoi, je vous prie ?
— Ces hommes qui dormaient…
— Ces hommes nous gênaient. Etait-il convenable, pour notre rêve de paix instantanée, de laisser l’un réclamer à la tribune tout l’or du pays et tous les adolescents, et l’autre signer peut-être un ordre d’attaque propre seulement à prolonger la bataille ? Ils ne peuvent plus nuire.
— Qu’avez-vous fait ?
— Ils dorment comme vous dites. Ils s’éveilleront demain vers midi. Ce repos de vingt-quatre heures les aura parfaitement reposés.
— Supposons que ce n’est pas un crime. Vous êtes pourtant des criminels de toucher à l’indépendance de leurs actes.
— Ma conscience dit que non. Elle s’y connaît.
— La mienne me dit de vous avertir ou de vous livrer. Vous avez attiré ces hommes dans un guet-apens. Pourquoi ?
— Vous l’avez vu. D’ailleurs je suis loin d’eux. Vous me gardez.
— Il y a quelqu’un auprès d’eux.
— Qui ? Les domestiques ont congé.
— Soit. Et Mme de Hocques est ici. Et si je disais qu’elle est une espionne et vous un…
— Vous commettriez deux fois le péché de mensonge. Rien ne prouve qu’elle soit espionne. Et voici mes papiers qui prouvent que je suis Français.
— Cependant si je racontais ce que j’ai vu ?…
— On vous arrêterait immédiatement, car il serait inadmissible que vous ayiez attendu la fin de l’après-midi pour dénoncer un événement du matin. Et puis il est évident que vous êtes des nôtres.
— Ce n’est pas vrai.
— Qu’on interroge Sainte ? Elle vous a vu tout le jour avec nous… Allons, allons, tout est réglé. Mais ne vous troublez pas… Essayez de croire ce qu’on vous a dit et travaillez, malgré vous, à la réalisation d’une grande idée humaine.
— Le plus fou de tout cela est que je ne sers à rien.
— Si, vous êtes le témoin. Vous aurez vu que nous ne sommes ni des fous ni des criminels et que, pour préparer un écho foudroyant à ce que fera, seul, Nanni ce soir, tout ce que nous faisons était nécessaire, utile, indispensable. Vous ne pouvez pas encore le savoir. Vous le saurez bientôt.
— Je suis donc le témoin malgré moi. Alors vous auriez pu vous dispenser de me mêler si visiblement à vos démarches. Je vous ai présenté à des amis. Que vont-ils penser ? Me voilà compromis.
— Il fallait cela pour que vous restiez avec nous. Sinon vous m’auriez déjà brûlé la politesse.
— Vous êtes odieux, monstrueux, immonde…
— Et vous, vous me plaisez beaucoup…
Cobral rit énormément et se lève.
— Allons entendre la prose de Cobral.
Il regarde sa montre.
— Qu’il est tard !… Si elle ne passe pas de suite, tant pis pour elle, pour vous et pour moi… Je ne puis attendre et je vous suis…
— Vous me suivez où ?
— A l’Exigeant. Il est quatre heures. Vous m’avez promis de me conduire à l’Exigeant. J’ai bien peur que nous n’y trouvions plus personne. Venez.
Il me pousse vers le plateau.
La salle crie de joie vers la cantatrice qui a chanté tout son répertoire de guerre dans un bon nombre de langues.
Le régisseur annonce : « Mademoiselle Pretty Pray ».
Et voilà Sainte dans la lumière nue de la rampe. Son petit tailleur la fait plus minuscule encore. Mais sa voix sonne, décidée.
Je ne fais pas attention au titre. Cobral ne quitte pas du regard sa montre qu’il tient à la main.
Sainte dit :
« Au nom du peuple de Paris, au nom du peuple Français, au nom de la terre et des hommes de toute la terre… »
— C’est en prose, me souffle Cobral.
… « Je déclare que l’heure du calme est venue et que demain les êtres ne se tueront plus. La paix universelle sera signée, je le jure, avant le prochain midi… »
Le silence de la salle est invraisemblable. La foudre les a frappés. Ils sont morts. Tous ces yeux, toutes ces oreilles, tous ces cœurs ne sentent plus, ne vivent plus, pour être si matériellement silencieux.
— Pretty a une diction admirable, approuve Cobral. Venez. C’est l’heure.
Nous cherchons la sortie. J’entends encore la voix nette et souple :
« Pas une arme ne doit se lever à partir de cette heure-ci. Le chef des défenseurs alliés s’est endormi en souriant et ce soir, le chef des envahisseurs… »
— Où est Nanni ? Nous sommes tellement en retard. Il saura bien nous joindre.
Nanni est dans l’auto qui nous attend.
— Mon cher, dit Cobral, pendant que nous filons confortablement, mon cher je n’ai pas connu Sarah à vingt-cinq ans, mais je prétends que cette petite Sainte est encore plus…
Nanni est content.
Seize heures.
Je n’ai pas pris garde à la route que nous suivions : ce chauffeur imbécile a descendu l’avenue du Trocadéro. Nous arriverons à l’Exigeant pour ne trouver que le concierge et le veilleur. Tant mieux ! Hé ! pourquoi me réjouir de ce retard qui se chiffrera par un minimum de minutes ? Je souhaite un accident, une folie, un miracle. Comment sortir de cet engrenage où l’on me tient ? Ne pas arriver, ne plus reculer, ne plus bouger, ne plus être, ah, ne plus être.
Que faisons-nous sur le Cours-la-Reine ? Joie ! Le chauffeur ne connaît pas son chemin. L’Exigeant est au haut de la rue Montmartre et le voilà qui passe le pont Alexandre III. Je ne veux pas rire. Je ne veux pas livrer mon contentement. On va perdre un quart d’heure, une demi-heure peut-être, et nous trouverons la rédaction désertée.
L’auto stoppe devant la Chambre des Députés.
Cobral saute hâtivement.
— Suivez-moi.
Je suivrai donc.
Nanni reste dans la voiture.
Cobral exhibe je ne sais quels papiers qui lui ouvrent toutes les portes. Peut-être n’a-t-il pas de coupe-file mystérieux ? Son autorité et son allure de trombe suffisent à l’introduire.
Dans les pas perdus, deux journalistes me reconnaissent et courent vers moi.
— Vous savez la nouvelle ? dit le petit gros mélancolique dont je n’ai jamais su le nom.
— Venez vite ! crie Cobral.
— Quelle nouvelle ? dis-je en me dérobant.
— Cardiette… Cardiette n’est pas là…
— Il est malade sans doute. Il sera demeuré dans son lit.
— Mais, mon bon, dit l’autre, — un maigre à monocle, — je viens de chez lui. On ne l’a pas vu depuis dix heures. Ses domestiques ne se rappellent pas où il déjeunait.
Je ne les écoute plus. Cobral est venu prendre mon bras et m’emporte vers une tribune. De quel droit entre-t-il dans cette tribune ?
Nous y sommes seuls. Les autres sont bondées. Les parlementaires sont en nombre dans leurs fauteuils d’orchestre. Il vient d’y avoir une agitation considérable qui s’apaise.
C’est le silence tout d’un coup.
Le président de la Chambre s’est levé. Il parle :
« Messieurs, l’absence de M. René Cardiette est inexplicable et angoissante. Je ne veux même pas dire, au nom de tous, le souci qui nous atteint profondément à ne pas le voir ici, même si cette séance n’eût pas dû briller de ses paroles. Laissons cette inquiétude violente au fond de nos cœurs et ne pensons qu’à l’intérêt de la patrie, qui exige des actes immédiats. Vous allez être appelés, Messieurs, à vous prononcer sur trois projets de lois qui importent à la Défense Nationale. Nous savons que vous leur ferez le sort glorieux qu’ils méritent. Mais le discours préliminaire de M. René Cardiette vous devait donner tous éclaircissements sur elles et vous en faire saisir l’urgence. Cette urgence, je veux doublement vous la prouver en vous lisant moi-même ce discours dont il m’a confié les feuillets. Vous me pardonnerez d’être si médiocre interprète de ce verbe patriotique. »
Un long cri unanime jaillit de toutes les poitrines. Peut-être quelques protestations ont-elles essayé une dissonance timide. Le formidable hourrah des parlementaires de tous les partis a raison des restrictions chétives.
Cobral hausse les épaules.
— Je le savais, bougonne-t-il.
Il sort de son portefeuille une lettre cachetée et m’entraîne hors de la tribune. Il appelle le premier huissier qui passe.
— Voulez-vous remettre ce billet à M. le Président, s’il vous plaît ? C’est de la part de M. René Cardiette. Je suis le nouveau secrétaire de M. René Cardiette. Faites vite.
L’huissier s’empresse.
Nous rentrons dans la tribune. Le président a pris dans une serviette de maroquin les pages d’un discours. Il sonne pour imposer le silence qu’a rompu le jet d’enthousiasme où la curiosité a sa part.
Le silence revient, total.
Debout, maigre, élégant, net, le président s’enorgueillit de cette parole qu’il va faire sienne et sa voix part comme un trait :
« Citoyens… »
Le mot porte une émotion dans toutes les mémoires de cette France représentée.
« Citoyens, mes frères, citoyens, fils de la grande blessée et de la victorieuse bientôt, vous vous êtes dressés, vous vous êtes unis, vous avez frappé l’assaillant : votre vaillance est imbattable et votre acharnement guerrier se perfectionne jusqu’au génie. Pourtant, citoyens, je vous crie : « Aux armes »…
Cet appel me trouble comme il trouble tous les assistants. Le président n’a pas la déclamation large et sonore de Cardiette, mais il donne à chaque mot une valeur solide, et chaque mot n’est pas seulement un mot.
Cobral a son visage obstinément tranquille. Pourtant il murmure avec impatience :
— Que fait cet huissier ? Pourquoi ne se presse-t-il pas ?
A ce moment, un huissier paraît au pied de la tribune, monte jusqu’au président et pose la lettre de Cobral sur son bureau. Le président, surpris, s’interrompt. L’huissier lui dit quelques mots que nous ne pouvons entendre. Le président déchire l’enveloppe fébrilement. Il lit. Il est bouleversé. Il est défiguré de stupeur.
La salle chuchote.
Sonnerie.
« Messieurs, dit le président, je reçois un avis de M. René Cardiette. Il est souffrant, mais ne peut dire où ni comment. Il s’excuse de son absence, mais affirme que son discours ne peut plus être prononcé, étant en désaccord avec ses nouvelles obligations et avec les événements. Ce langage est trop mystérieux, Messieurs, pour que je ne réclame pas toute votre courtoisie. Je vous demande de remettre cette séance et le débat qu’elle comporte, à mardi prochain. Je suis certain que d’ici là tout sera éclairci. Déplorons seulement ces trois jours de retard apportés à une délibération nationale. »
Après l’effarement de la première minute, une rumeur naît et se répand. La rumeur des grandes colères. Quelle révolte va crier ? Et qu’adviendra-t-il des grandes idées destinées au peuple ? Ah si je parlais ! si j’avais la franche simplicité de dire ce que je sais ! Lâche ! Lâche !
— Vous êtes rêveur ? questionne Cobral en riant.
Et il ouvre brutalement la porte de la tribune.
— Taïaut ! Taïaut ! crie-t-il. Demain vous direz : Hallali ! avec moi. Partons.
Derrière nous le nuage crève. Debout, criant, gesticulant, doublant le vacarme avec le claquement de leurs pupitres, les parlementaires ne sont que fureur et indignation. L’orage éclate indescriptiblement.
Taïaut !
Dix-sept heures.
L’heure des crieurs de journaux s’achève rue Montmartre. Ce temps de guerre met le soir au milieu de l’après-midi et les feuilles qui sortaient autrefois avant le dîner courent les rues dès quatre heures, ou même trois.
Nous venons après la dernière volée de cette horde hétéroclite où tous les âges, toutes les détresses, tous les courages s’attellent pour de naïfs bénéfices en distribuant le communiqué.
Le pathétique de ces dernières nouvelles est rigoureusement précis. Le communiqué de quinze heures et de vingt-trois heures remplace par sa brièveté tragique feues les manchettes grossières des procès douteux ou des belles explosions.
Devant l’hôtel de l’Exigeant deux vieilles, très bien dessinées, attendent encore au guichet leur stock quotidien. Elles sont lentes comme des ruines et s’en iront, cahotants, criailler le journal avec une petite voix qui ne fera de peine à personne. Il y a trop de tristesse terrestre maintenant pour que cela fasse de la peine.
Aux fenêtres, nulle lumière. La concierge rêve sur le seuil et se finit les ongles avec une aiguille à tricoter. Tout est calme. Nous avons perdu trois quarts d’heure. Je veux dire que nous avons gagné trois quarts d’heure.
Nanni demande à nous quitter. Il veut se rendre au Black Bar. Il regrette de n’être pas resté au Trocadéro. En tous les cas il n’a rien à faire ici et rien à dire. Cobral lui laisse l’auto qu’il renverra au plus vite.
La flèche blanche reprend sa course.
Cobral ne semble pas le moins du monde pressé. J’aimerais mieux lui voir sa hâte incroyable de tout à l’heure et qu’il fût amèrement déçu, là-haut. Il regarde la façade, curieusement.
— Cette odeur, me dit-il, ce parfum d’encre grasse et de papier qu’il y a autour des grands journaux me plaît énormément. Quand on a vécu dans cette atmosphère, on doit en avoir la nostalgie. Vous y avez vécu ?
Au café, voisin de la grand’porte, j’aperçois, derrière les vitres, Marsy. Paul Marsy est secrétaire de la rédaction à l’Exigeant. S’il a quitté son bureau, il n’y a personne au journal puisque, sévère capitaine, il s’en va de son bord le tout dernier. Cobral ne le connaît pas. Cobral n’ira pas le deviner dans ce café hanté de reporters où il consomme le demi-brune et le sandwich réparateurs.
Cobral a suivi mon regard. Peut-être ai-je tressailli ?
— Qui est ce monsieur ?
Il ne le connaît pas. Je peux répondre à ma guise. Allons donc, innocent, est-ce que Cobral n’a pas deviné ? Si imperceptible qu’ait pu être ce mouvement de plaisir à savoir l’Exigeant vide de son équipage, Cobral l’a perçu.
Puis-je mentir ?
— C’est Marsy, le secrétaire de la rédaction. Mais dites, Cobral, ce n’est pas à lui…
— Diable, ricane-t-il, entrons vite. Vous êtes sûr qu’il ne nous a pas vus ? Il ne faut pas le mêler à nos affaires.
Deux étages d’escalier morne. Escalier de service. Escalier de travail. Ce n’est pas le genre de ces vieux journaux où l’escalier de pierre conduit à des torchères électriques une lourde rampe forgée. On n’a le temps que de travailler ici. Un jour, sans doute, il conviendra de songer au luxe. On y viendra certainement. Ce n’est pas encore le temps d’y songer.
— Pourquoi monter, Cobral ? Nous ne verrons personne. Il n’y a plus personne.
Il monte. Il pousse la porte.
Dans l’antichambre une ampoule électrique clignotte comme une veilleuse. Il est évident que tout est abandonné. Les portes sont unanimement closes.
Cobral ouvre la première venue. C’est une grande salle, avec des tables et des piles de numéros. Sans intérêt.
Une autre porte résiste. Le mot « caisse » est cloué au-dessus. Encore moins d’intérêt.
Une autre. Une autre. Rien.
S’il n’y avait pas cette ombre qui nous entoure comme un brouillard, Cobral verrait mon sourire satisfait. Mais il ne faut pas qu’il le voie. Il faut même que je cesse de sourire ainsi. Vous ne savez donc pas que ce Cobral n’a pas besoin de ses yeux pour voir que je souris et que j’ai du contentement. Ai-je un réel contentement ? Je tremble de le voir triompher une fois de plus. Il triomphera de moi, puisqu’il triomphe de tout.
Je le suis dans son effronté cambriolage. Car il vient pour prendre quelque chose. Quoi ?
Un couloir tout à fait obscur. Nous butons à des marches. Nous montons ou descendons. Je ne peux dire exactement si nous montons ou si nous descendons. Cobral fait à peine de bruit. Il se glisse le long des murs, comme un chat. Sa main qui tâtonne rencontre le bouton d’une porte. Il ouvre. Lumière.
Quelqu’un écrit sous la lampe.
— En voilà une heure pour faire un pèlerinage ? s’écrie Fagan qui se décide à me reconnaître.
— Présentez-moi, dit Cobral.
Fagan est abasourdi. Notre invasion brutale et mystérieuse en même temps peut surprendre. Notez aussi que ce garçon s’absorbait dans quelque littérature. C’était un poète d’avenir que le journalisme a dévoré, mais qui se débat. Et le soir, après neuf heures consacrées à corriger des échos ou à rédiger des notes impersonnelles sur la vie chère, le mouvement antirépublicain en Chine, les bienfaiteurs des mutilés et autres thèmes attendrissants, il se reprend au jeu des pensées et des rythmes à quoi son emploi du temps l’a mal préparé.
— Que puis-je faire pour vous ? demande-t-il avec une bonne humeur excessive. Vous nous apportez de la copie ?
Il relève la mèche énorme qui lui tombait sur le nez et donne un peu de gaîté à son visage candide que le souci a fripé trop tôt.
— Mon bon Fagan, je n’ai pas de goût à la copie aujourd’hui… C’est monsieur qui veut… qui tient…
— Ce ne sera pas commode, grogne Fagan, important… Nous sommes tellement nombreux… Mais je puis en parler au patron… Vous avez des idées ?
— Des idées, s’écrie Cobral, des idées, ah qui aurait des idées, si, moi ?…
Je tranche :
— Vous connaissez Cobral, de nom tout au moins. Rappelez-vous : Cobral… Cobral…
Il ne se souvient pas.
Cobral sourit.
— Ne parlons pas de moi… Je ne vois pas pourquoi monsieur se rappellerait mon nom… Je n’ai jamais fait parler de moi… Ce n’est pas aujourd’hui que je commencerai…
Fagan tourne des commutateurs. Enfin nous ne sommes plus dans cet ensevelissement de ténèbres. J’étouffais sous le poids de l’obscurité.
— Vous n’êtes pas ému ? blague Fagan qui me voit respirer difficilement… Nous vous avons eu quelques semaines parmi nous… Il n’y a pas si longtemps…
— J’étais un piètre journaliste à vos yeux ?… Trop avide de ne voir que des spectacles pittoresques et de les décrire à mon aise… J’ai toujours rechigné devant les reportages médiocres, où il faut traiter, sans caractère et sans violence mais avec sobriété, goût et art, des questions insignifiantes.
— Vous êtes le même être impossible toujours, admire narquoisement Fagan… Et vous n’êtes pas ému de revoir votre ancien bureau ?
— Pas ému. Etonné de n’avoir jamais remarqué l’état de ruine et d’inconfort où est tenue cette pièce, réservée pourtant à six ou sept personnages presque tous délicats.
— Mon petit, dit Fagan, c’est peut-être dégoûtant. Mais aucun de nous ne s’en aperçoit. Nous travaillons trop pour nous occuper de cette cuisine-là.
Nous voilà dans un bavardage sympathique. Il est plein d’indulgence pour moi, ce grand jeune homme qui portait en lui assez de foi et de fougue pour n’avoir jamais d’amertume.
— Pardonnez-moi si je vous presse, mais j’ai peu de temps, coupe Cobral presque sèchement.
— Au fait, dit Fagan, poli, vous ne m’avez pas encore exposé…
Cobral réfléchit. Puis :
— Je viens de la Chambre, dit-il.
Fagan, avec indifférence :
— Ah !
— Vous êtes au courant ?
— Oui, dit Fagan, si vous voulez parler de l’incident Cardiette. Il n’est pas venu prononcer le discours attendu. C’est même la raison de notre retard, ce soir : Vous ne savez pas que l’Exigeant a paru en retard ?
— Cela ne fait rien, dit Cobral.
Une pause.
— Vous pouvez toujours tirer une nouvelle édition ? reprend-il.
— Il n’en est pas question. Je ne saisis pas ce que vous voulez me dire.
— J’entends, dit Cobral, que vos machines sont prêtes jusqu’au lendemain à tirer une édition nouvelle s’il le faut ?
— Naturellement. Les formes restent sur les machines. Et il y a des ouvriers de garde à l’imprimerie. C’est au rez-de-chaussée.
Cobral est sous la lumière jaune d’une lampe qui marque à son front le relief trop puissant des tempes entêtées.
— Je vous apporte votre deuxième édition.
Fagan se demande s’il n’est pas halluciné. Cobral le regarde, comme l’hypnotiseur fixe son médium.
— Je viens de la part de Cardiette avec les quelques lignes sensationnelles qu’il m’a confiées. Vous ne savez pas qu’il a écrit une lettre au Président de la Chambre.
— Je le sais.
— Déjà ? Mes compliments. Cela s’est passé il y a trente minutes. On vous a dit le texte de cette lettre ?
— On me l’a téléphoné.
— Bon. Cardiette disait être empêché de venir et renoncer à prononcer son discours. Il ne disait pas pourquoi ?
— Non.
— Il me l’a dit. Il ne pouvait l’expliquer dans une lettre officielle. Mais voici les quatre lignes — quatre, pas une de plus, vous compterez — qui donnent la clé de sa conduite. N’est-ce pas sensationnel ?
Fagan pose une main sur l’appareil téléphonique. Il regarde Cobral avec un petit frémissement de colère.
— Malheureusement, mon cher monsieur, la lettre que Cardiette a envoyé au président de la Chambre, est un faux.
Je vous dis que Cobral a juré ! Il est assez maître de lui pour n’avoir pas articulé son juron. Mais je sais qu’il a juré. Ha ! Ha ! voilà que je devine les cris intérieurs, comme lui ! La contagion…
Mais il dit posément :
— On vous a téléphoné cela aussi ?
— Si vous voulez, dit Fagan.
Et Cobral, bonhomme :
— Raison de plus pour éclairer cette situation compliquée. Il n’y a que quatre lignes. Il faut téléphoner à l’imprimerie sans perdre un instant.
Fagan décroche le récepteur.
— Vous téléphonez à l’imprimerie ?
— Parbleu, dit Fagan.
Et il jette un numéro.
— Tiens ! murmure Cobral qui fouille dans sa poche, c’est le numéro du commissariat de police ?
Fagan ne bronche pas.
— Raccrochez le récepteur aussitôt.
Et Cobral braque son revolver.
Fagan n’a pas d’armes, et son dévouement ne servirait pas à empêcher la fuite de Cobral. Il raccroche le récepteur.
— Maintenant téléphonez à l’imprimerie.
Cobral est tout contre lui, le canon du revolver sur la nuque. Il faut céder. Que faire ? Je suis paralysé. Et si je bouge, c’est sur moi que Cobral tirera.
— Si l’un ou l’autre fait un geste, je tue M. Fagan. Cela serait absurde.
Fagan parle dans le téléphone. Il répète ce que Cobral lui souffle : Ordre de remettre les machines en marche. Une édition nouvelle est commandée pour dix-huit heures. Et il dicte la note de Cobral :
« M. René Cardiette écrit à l’Exigeant : « Le général et moi renonçons à tout acte belliqueux et invitons le peuple Français à approuver la paix que nous réclamons dans les vingt-quatre heures. »
— Une manchette extraordinaire, intime Cobral. La moitié de la page occupée dans toute sa largeur par ce titre : « La paix sera signée demain. » Et en sous-titre : « Le gouvernement français et l’état-major décident de suspendre définitivement les hostilités. »
Fagan est blême. Il cherche, en obéissant, le moyen de terrasser Cobral. S’il savait que je suis prêt à le seconder ! Mais il me croit le complice de ce bandit. Cobral est un bandit. Et c’est un bandit qui vient d’Allemagne.
Si ces lignes paraissent, l’émeute dévastera Paris. Il ne faut pas qu’elles paraissent. Je saurai agir. Je dois agir.
— C’est tout, dit Cobral. Allons au bar.
Et à Fagan :
— S’il vous plaît, mon cher Fagan, passez le premier, vous ne pouvez rien. Il faut céder. N’essayez pas de me faire prendre. Car je vous abattrai instantanément et je ne serai pas commode à coffrer ensuite. Soyons amis, c’est plus pratique.
Nous sortons.
La veilleuse clignotte encore dans l’antichambre. Personne.
Qui de nous trois est la véritable victime ? Et quel est le fou ?
L’escalier. La voûte. Notre attitude ne peut révéler notre pensée. Fagan, l’esprit tendu ardemment vers le geste qui arrêtera la catastrophe en route, n’a pas une ombre de sang au visage. Cobral cache son revolver dans la main ; il marche entre nous deux. Nous passons très naturellement devant la concierge.
— Il n’y a pas de lettres pour moi ? lui demande Fagan avec un petit tremblement de voix.
— L’auto n’est pas encore là ! crie Cobral. Harry est un imbécile ou Nanni un malappris. On ne prive pas les gens de leur auto dans une pareille circonstance. Que devons-nous faire ?
Il dit en riant :
— Attendons-la.
Et tous trois, devant la porte, nous causons. C’est une légende terrible que je suis en train de rêver. Ce n’est pas vrai que je me tais devant cet assassin ? Pourtant Fagan est audacieux. Mais quelle issue à cette contrainte ?
— J’ai été présenté à votre directeur, il y a longtemps… dit Cobral, posément… Il m’a paru intelligent et actif et très artiste… J’aime tant que l’on soit artiste… Il m’a plu à cause de cela… un nerveux, mince et gris, avec des yeux froids, des yeux qui veulent… Il est peut-être trop artiste. Pourtant il a sacrifié ses goûts et son dilettantisme à l’avenir de son journal… au moment où je l’ai vu, il hésitait à faire de cette feuille, ancien pamphlet socialiste, le quotidien du théâtre et des mondanités… Il est plus solide aujourd’hui… De vrai les femmes du monde sont infirmières et font la charité, ce n’est pas s’éloigner d’elles que se consacrer aux besoins matériels de Paris et de tous ceux atteints par la guerre… vous êtes de mon avis, naturellement ?
Fagan, pâle et méprisant, ne regarde pas Cobral. Mais il me regarde moi, avec une intensité qui me gêne. Je fuis ce regard. Il doit être un reproche. Il ne sait pas. Il ne sait pas. Et il reproche. Si vous saviez, Fagan !
— Enfin ! clame Cobral.
C’est l’auto blanche.
Il nous fait monter, s’assied à côté de Fagan et me laisse prendre le strapontin.
— File, Harry, où tu dois aller et passe rue Cambon au Black Bar.
Et vers moi :
— Je vous y rejoindrai quand M. Fagan sera en sûreté jusqu’à demain.
L’auto vole sur le pavé.
La Bourse, l’Opéra, la rue de la Paix. Tout est calme. L’or danse et chante dans la lumière folle des étalages.
Fagan me regarde. Que veut-il ? Je fuirai ces yeux. Je fuis ces yeux suppliants. Assez de cauchemars dans ma tête. Je ne veux pas ajouter ce regard épouvantable qui implore. Ou qui condamne !
Cobral fait celui qui est content d’aller en promenade. Il est invraisemblable. Il faut le tuer. Oh, ma rage…
Pourquoi Fagan m’appelle-t-il ainsi ? Je ne peux plus éviter son regard ! Je vois ses yeux maintenant, ses yeux qui sont effrayants à voir. Il me juge. Il m’égale à Cobral. Quelle haine me vient de ces yeux ! Comprend-il ? Je veux qu’il comprenne ma conduite. Le tréfonds de ma pensée doit lui apparaître.
Ah, c’est la sienne qui m’apparaît. Fagan, Fagan, vous savez que je ne suis pas un assassin. Vous voyez que je subis la même contrainte que vous. Je ne peux m’en évader. Vous le voyez. Vous voyez le drame. Vous voyez mon innocence. Que dites-vous encore, Fagan ? Que demandez-vous ? Votre sort m’est inconnu, mais il n’y aura pas de crime. L’homme qui n’a pas tué ce matin ne tuera personne. Ne craignez pas. S’il a dit que vous seriez libre demain il n’a pas menti. Vous serez libre. Que dites-vous ? Oh ce cri de votre âme. Que criez-vous, Fagan ?
J’entends ! j’entends ! Le journal, l’édition, le scandale, l’émeute. Oui, j’entends. Je vous dis que j’entends, vous voyez bien que j’entends. Il faut empêcher cela ? Comment ? Cela n’est pas possible. Eh bien, si, si. J’ai donné mon silence à Cobral. Mais je sauverai Paris. Je sauverai. Je trouverai. Je vais trouver. Entendez-moi, Fagan, la chose monstrueuse n’aura pas lieu. Courage ! Courage ! Victoire !
Il comprend tout ce qui se passe en moi. Il croit. Il a confiance. La flamme de ses yeux s’éteint. Il baisse les paupières. Il est à bout de forces. Mais il est heureux puisque j’ai promis. Ah ! il sait bien que j’ai promis.
Où sommes-nous ? L’auto s’arrête devant des vitres éclatantes. C’est le Black Bar. Je dois quitter Fagan et Cobral. Je descends. Je regarde Fagan. Il ne rouvre pas les paupières. Il cache ses yeux maintenant. Mais je sais qu’il y a du calme dedans et de l’espoir.
— Au revoir, jette Cobral, désinvolte.
Et il emmène son prisonnier.
Je vous ai promis, Fagan.
Dix-huit heures.
Les habitués de Black Bar s’en vont. Bu, le thé.
Nanni est venu ici attendre Sainte. C’est elle qui a demandé ce rendez-vous ; et il l’accordait avec égarement. Pourquoi a-t-il été si brusquement impatient de Cobral et de moi ? Je sais que Cobral voulait l’amener à l’Exigeant. Et il n’a pas insisté, quand Nanni s’est déclaré rebelle à toute démarche supplémentaire. Cobral est beau joueur. Le départ de Nanni a peut-être aggravé la difficulté de la situation. Je ne puis supposer que Nanni soit le complice de Cobral. A trois, nous aurions…
Il n’est pas dans le salon du rez-de-chaussée. Je le découvre à l’entresol où il est rigoureusement seul dans le hall qui sent la Chine.
Il se lève dès qu’il me voit entrer.
— Que savez-vous d’elle ? Qu’a-t-elle fait ?
Je suis tellement bouleversé par la scène précédente que je ne sais répondre.
Je demande :
— De qui parlez-vous ?
— Sainte, où est-elle, où est-elle ?
— Hé, je ne sais pas, nous l’avons quittée au même moment ! Vous lui avez dit de vous rejoindre ici ?
— Pourquoi tarde-t-elle ? Un malheur est arrivé. Pourvu qu’elle ne soit pas morte…
Cette détresse est très jeune. Je ne me soucie pas de Mlle Pretty Pray. Les femmes sont ingénieuses dans n’importe quelle aventure. Pretty est plus femme que les autres femmes. Il n’est personne qui soit aussi femme que Pretty. Pretty ou Sainte, comme vous voudrez.
— Vous ne pensez pas, gémit Nanni, qu’elle soit en danger ?
Quel danger ? Oh ! que ces gens de passion sont ennuyeux ! Quel danger menacerait cette petite bonne femme habile ? Elle a dit qu’elle viendrait. Elle viendra. Et c’est tout. Ridicule Nanni, qui tremble pour une gamine sur laquelle il s’imagine avoir tout soudain des droits. On ignore pourquoi il aurait des droits sur elle. Convoitise humaine ! Ambition, prétention, orgueil !… Misère…
— Il est six heures, dit Nanni, et la matinée peut ne pas être finie… Mais dans une demi-heure je vais aux nouvelles.
Qu’il aille où bon lui semble ! Une demi-heure ? Eh ! dans une demi-heure, le numéro de l’Exigeant sortira des presses pour courir la rue. J’ai dix minutes à moi. J’ai quinze minutes au plus pour agir. Et je me répète ce mot « agir », qui me paraît le plus comique de la langue française. Celui qui ne sert à rien.
Agir ? Agir ?
Quoi ?
Nanni frappe la table où sursautent les tasses pleines d’eau blonde :
— Est-ce que ce sacré papier que lui a fourré Cobral aurait valu des ennuis à l’enfant ? Je ne l’avais pas lu. Je ne l’ai pas écouté. Que disait-il, ce papier ?
Je pouffe. C’est nerveux.
— Pauvre homme, ce papier travaillait pour vous, d’après ce que j’ai entendu.
— Pour moi ? Pour moi ?
— On y parlait de la paix.
Et je ris. Ça me fait mal de rire sans gaîté. Je ne rirai plus jamais. Cette minute de fou rire me donnera la haine de toute gaîté feinte ou involontaire.
— Cobral a voulu cela, soupire Nanni. Je n’y connais rien. Il eut mieux valu me laisser agir. Je me demande même s’il n’est pas imprudent de désarmer ce côté-ci avant de blesser l’autre.
— C’est la première fois que vous vous le demandez ?
— Oui, et la dernière. Car ce qui est fait est fait. Philosophie à bon marché, mais la seule permise par les circonstances pressantes. Si nous avons commis des fautes, il est trop tard pour se repentir. Des actes ! des actes ! Il n’est question que d’agir.
Ho ! le même mot qui me tarabuste le crâne ! Agir ! Agir !… Nanni est fou à lier.
— Vous pensez, lui dis-je, que tout n’est pas irréprochable dans notre conduite.
— Sainte ne doit pas être gênée à cause de nos entreprises. Si Cobral l’a mise dans l’embarras, c’est un crime. C’est un crime que je châtierai. Oh ! je ne veux pas. Mais qu’elle vienne ! qu’elle vienne !
— Vous ne saviez donc pas tout ce que Cobral voulait faire ?
Nanni me regarde, hagard.
— Je ne comprends pas ce que vous dites. Cobral voulait faire quelque chose ?
— Nanni, vous ne m’écoutez pas. Comment pourriez-vous comprendre ? Dites-moi seulement si Cobral est votre ami.
— Mon ami. Bon. Qui ? Cobral ? Soit. Il est mon ami. Et Sainte ne l’est pas. Enfin nous n’avons pas le droit de l’engager sur une route dont elle ignore le terme. Je vous jure que je suis anxieux. Je suis aussi anxieux qu’on puisse être. Je ne vis plus.
— Patientez, Nanni. Elle devait rester auprès de Mme de Hocques. Elle se sera attardée. Parlons de Cobral.
— Elle ne peut s’attarder. C’est elle qui a voulu venir ici. Elle veut me parler. Elle a voulu. Je m’abandonne à elle. Voyez dans quelle fièvre je suis. Je vais la voir, je vais lui parler. Tout à l’heure, au Trocadéro, je l’ai approchée, mais je me suis contraint. Je ne pouvais parler tant l’amour se débattait en moi. Je n’ai rien dit. Je serais parti pour toujours. Mais elle veut que je parle. Elle veut que je la voie. Et je n’ai plus de calme. Vous souvenez-vous que ce matin j’étais maître de moi ? Ah, c’est angoissant d’aimer.
— Cobral va venir. Il n’aimera peut-être pas vos épanchements.
— Pourquoi parlez-vous tout le temps de Cobral ? Qui songe à Cobral ? Qu’il soit là ou qu’il n’y soit pas, c’est tout un pour moi. Je préfère qu’il n’y soit pas. Il me déplaît. Pardon, je veux qu’il vienne et qu’il sache que je suis en grande colère.
— Il a agi contre vos souhaits ? C’est votre ami pourtant. Je croyais que vous agissiez en pleine entente.
— Certainement. Mais je ne peux parler de quoi que ce soit tant que je ne serai pas rassuré. Vous n’imaginez pas quelle torture est l’ignorance des faits.
— Vous saviez qu’elle disait publiquement des pages destinées à causer une impression violente ! Si je l’avais su, je n’aurais pas laissé faire.
— Vous avez raison. Avec ces êtres-là on ne sait jamais où l’on va. Ils commandent quand on croit qu’ils obéissent. Ils s’en vont à la seule minute précieuse où leur collaboration est nécessaire. Je ne peux le chasser, que voulez-vous ?
— Vous le connaissez bien ?
— Qui ? Oh ! je connais Sainte depuis des années. Je la connais et je ne la connais pas. Elle est très belle. Elle a eu toutes sortes de talents. Des talents artistiques. Elle me plaît. Il faudrait pouvoir ne jamais aimer.
— Depuis combien de temps connaissez-vous Cobral ?
— A déjeuner, je souffrais, figurez-vous. Et cela s’est dissipé. Je suis dans une torpeur hallucinée. Je n’y suis plus, à vrai dire, puisque j’ai cette frayeur de ne pas savoir… Où est-elle ? Où est-elle ?
— Après tout, vous valez mieux que lui. Aidez-moi. Je veux que l’Exigeant ne paraisse pas. Je l’ai promis.
— Cela m’est égal, mon cher… Pourquoi l’Exigeant ne paraîtrait-il pas ? C’est un journal.
— Vous vous moquez de moi, Nanni.
Il passe ses petites mains dans ses cheveux exaltés.
— Je me moque de vous ? Pourquoi ? Je ne pense qu’à elle. Vous me la retrouverez, dites ?
Comme il est las ! Tout s’est rompu en lui. L’amour revenu et l’extrême inquiétude l’ont martyrisé.
— Vous me parlez, Nanni, comme si vous ne saviez rien de Cobral.
— Je ne sais rien de Cobral… Qui est Cobral ?
Redevient-il insensé ? Tant de tempêtes ne serviront-elles qu’à le rendre à sa pauvre réclusion de malade ?
— Je parle de votre ami Cobral. Il n’y a qu’un Cobral. C’est déjà trop qu’il y en ait un.
— Je sais de qui vous parlez. Mais je ne connais pas cet homme. Ce n’est pas moi qui pourrais vous dire comment je l’ai connu… Il me sert, voilà tout. Il sert mes idées. Sauf à m’accabler par de lourdes erreurs, comme de mêler Sainte à ce drame. Et puis ce n’est pas un drame.
— Alors il y a dans votre journée des événements que vous n’avez pas prévus avec lui ?
— Hé là ! je n’ai rien prévu. Que vous dire là-dessus ? Il m’annonçait ce matin que nous ferions des choses extraordinaires. Et cela s’est borné à courir les cafés, les journaux, les concerts de charité, et à déjeuner avec des gens que je ne connais pas, mais qui sont importants sans doute. C’est petit. C’est petit. C’est petit vraiment.
— Vous n’êtes pas au courant du salon de Mme de Hocques ?
— Quel salon ?
— Et les cigares…
Nanni rit comme un enfant.
— Vous êtes comique, dit-il, avec votre interrogatoire qui ne signifie rien.
— Et la visite à l’Exigeant ne signifie rien ?
— Je ne sais pas ce que vous dites. Quelles questions ! Vous ne voyez pas que je meurs d’angoisse et que toutes ces comédies de votre imagination me sont insupportables ?
— Pardonnez-moi, Nanni, mais il faut que vous me répondiez rapidement.
— Non. Qu’on me laisse tranquille. J’ai du chagrin. Je vais tellement souffrir si elle ne vient pas. Pourquoi ai-je cru qu’elle voulait enfin m’aimer un peu ?
— Répondez-moi. Les minutes battent la charge vers une révolution, si vous ne parlez pas.
— Que voulez-vous ?
— Nanni, Nanni, je ne sais pas très bien qui vous êtes, mais je sais que vous n’êtes pas un Cobral, vous.
Il ricane douloureusement :
— Tout de même ?
— Vous servez une idée. Cobral en sert une autre. Plutôt Cobral sert quelqu’un.
— Je veux la paix. Lui aussi.
— Pas de la même manière. Pas pour les mêmes causes. Je vous affirme, Nanni, que Cobral n’est pas d’un pays allié et qu’il sème ses paroles comme on sème des bombes ou des signaux.
— Cela n’est pas vrai. Qui vous l’a dit ? Je ne connais pas Cobral. Et vous ne pouvez pas le connaître mieux que moi.
— Nanni, ce n’est pas vous qui êtes en danger : c’est la France. Je suis, moi, entraîné à votre suite dans une tentative chimérique et peut-être sublime. Je vous admire à travers mon épouvante. Vous êtes une figure ressuscitée, vous êtes un être double et unique qui va, de son coup d’aile prodigieux, tenter la fortune qu’il a violée jadis et soumise rudement.
— Vous rêvez ? Pourquoi ce lyrisme ? Mais vous dites la vérité, la grave et la simple vérité. Cette audace vous plaît. Je m’en doutais : je l’ai dit à Cobral.
— Vous irez en Allemagne cette nuit et vous avez résolu d’anéantir un repaire que vous avez découvert. Cela peut aider à la conclusion de ces luttes sanglantes. Cela peut nous approcher de la paix.
— Oui, c’est le rêve, le rêve de l’aigle et de l’envol, mais il aurait fallu que je ne revoie pas Sainte avant ce départ. Elle me trouble et je pense à elle autant qu’à ma destinée.
— Vous ne voyez pas, Nanni, que Cobral agit contre vous ?
— Allons donc, il a dit qu’il se mettait à mes ordres ! Il a la même hantise de bonheur humain. Et dans l’événement d’aujourd’hui il s’est chargé de tout ce qui pourrait contribuer à m’aider. Il voulait préparer les esprits. Il m’a dit avoir écrit quelques articles et aussi la prose que Sainte a lue au Trocadéro. Mais je crains qu’il n’ait été imprudent. C’est un imprudent, ce Cobral. Il faut mettre des imprudences au service de ma cause. C’est celle du monde entier.
— Et des crimes aussi à votre service ! Que diriez-vous si l’on faisait disparaître le chef de nos armées et le porte-parole du parlement ?
— Ah ! je dirais que c’est impossible. Ne pensons pas à cette honte. Il faut au contraire que je les sente tendus de tout leur effort pour me risquer dans cette audace qui ne fera que décider la déroute de l’ennemi.
— N’en parlons pas. Alors faut-il parler d’un manifeste que toute la presse répandrait dans Paris et par la France, signifiant à la nation que ses chefs l’abandonnent et que ses soldats ne seront pas menés à la victoire ?
— Le peuple se soulèverait. Mais l’ennemi aurait profité déjà de ces désertions, et ce serait la débandade sanglante. Cela ne peut être.
— Un journal paraît dans un quart d’heure avec le manifeste que j’ai dit.
— Un journal ? Quel journal ?
— L’Exigeant.
— Vous êtes fou. Qui a permis cela ? Qui a osé cela ?
— Cobral.
— C’est lui ? C’est lui qui tout à l’heure allait à l’Exigeant ?
— Avec une intrépidité d’apache il a fait chanter le chef des informations et l’a emmené prisonnier. Les presses roulent maintenant.
— Et vous laissez faire ! Assassin !
— J’ai promis à Cobral de me taire. Est-ce que vous avez promis, vous ?
— Non. Je n’étais informé de rien. Je suis la dupe. Je suis criminellement dupé. Ah, cette vermine sur les ailes de l’aigle. L’oiseau de proie n’est-il plus qu’une proie ?
Il se lève, ardent et magnifique.
— Puis-je servir à parler à votre place, demande-t-il ?
— Oui. Venez au téléphone. Demandez l’Exigeant. Dites que vous êtes le directeur, et ordonnez d’interrompre le tirage ou, s’il est trop tard, la vente.