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La Guerre est morte

La Guerre est morte (continued 3)

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Nous courons à la cabine téléphonique. Nous attendons, l’oreille aux récepteurs. Le numéro n’est pas libre.

Nous ne parlons pas. Nos yeux se reconnaissent. La franchise finit par répondre à la franchise. Fût-ce entre un fou et un… Mais quoi ! Ne suis-je pas un fou, moi aussi ? Je deviens fou, lentement, sourdement, âprement.

Pas libre.

Je tape du pied. Je domine bien mal mes nerfs, moi que l’on a dominé tout le jour. Nanni est fixé dans sa contrainte. Je vois le sang battre aux veines de ses tempes.

On répond enfin.

Le journal est à peine tiré. On n’a rien mis en vente. On promet de lui obéir. Le chef de l’atelier a parlé respectueusement, comme au patron.

Nous nous regardons. J’ai les yeux pleins de larmes. Nous restons, un temps qui me paraît l’éternité, face à face, vides de pensée et d’âme. Puis Nanni s’approche, met ses bras autour de mon cou et m’embrasse, puéril. Et il me quitte là, chancelant.

Je le rejoins à la même table. Nous sommes toujours seuls dans tout l’étage. Nous nous asseyons péniblement comme deux coureurs épuisés.

— Hélas, geint Nanni, j’ai un bruit stupide dans la tête. Excusez-moi : c’est la fièvre.

Pauvre garçon ! Je retrouve à peine le profil impérial dans ces traits qu’une grande indignation n’a visités que pour les rendre à l’effroi de tout à l’heure. La pensée de Sainte t’écrase, pauvre Nanni !

— Je vais téléphoner au Trocadéro, dit-il en se levant. Il faut que je sache. Il y a trop d’obscurité dans tout ce que je touche.

Il sort avant que j’aie tâché de l’apaiser.

Et Sainte surgit :

— Où est Nanni ?

Une grande joie à sa vue. J’ai eu peur, moi aussi. J’ai peut-être eu peur pour l’angoisse de Nanni. Ou pour moi-même, qui sait ?

— Il vous attend. Mais vous, d’où venez-vous ? Dites-moi, dites-moi.

Elle tremble. Elle est secouée comme un drapeau dans le vent.

— Je n’ai rien. Nanni est là. Je suis heureuse. J’avais peur qu’il ne vienne pas.

— Il est là. Soyez bonne pour lui. Soyez douce. Et cette représentation s’est bien terminée ? On vous a écoutée ?

— Jusqu’au bout, religieusement, idiotement. Et quand j’ai eu fini, une huée formidable. Epouvantée, je me suis enfuie, je me suis perdue à travers les couloirs, et j’ai rencontré par hasard Moquin, le critique, qui m’a fait sortir et m’a mise en taxi. Il a été très bon. Il répétait constamment : « Ce n’était pas à faire ! Ce n’était pas à faire ! »

— Vous êtes sauvée, c’est tout ce qu’il faut.

— J’étais comme folle. J’ai donné au chauffeur une adresse incompréhensible. Je roule depuis deux heures. Qu’est-ce que ça fait ?

Elle est toute dans ses yeux qui brillent d’un éclat nouveau…

— Nanni ! crie-t-elle.

C’est un hymne, ce cri.

Elle lui tend les bras. Il lui prend les mains. Je m’éloigne. J’essaierai de penser à quelque chose pendant qu’ils parleront. Pouvoir penser à quelque chose qui ne bouge pas. Et penser à une seule chose…

Nanni et Sainte ne parlent pas. Ils s’aiment à pleins yeux. Je suis sûr qu’ils se voient pour la première fois de leur vie. C’est peut-être leur premier bonheur. Ou le dernier.

Ils sont trop beaux ! Je ne penserai pas à eux, c’est dit. Je ne penserai à rien. Ah ! ce n’est pas faisable, et Cobral me hante. Il a joué de moi avec autorité. Il m’a mis dans l’impossibilité de parler et de le dénoncer. Pourtant cet individu malfaisant doit être arrêté, condamné, tué. C’est grave de tuer un homme. Je le tuerais s’il ne s’était pas confié à moi. Je l’ai presque trahi en faisant échouer sa dernière manœuvre, mais ne pas parler eut été trahir la patrie. Et, s’il reste libre, il exécutera le reste de ses crimes. Je ne me ferai pas son complice. Il m’a obligé à je ne sais quelle réserve, mais puis-je m’y tenir quand il faut sauver mes frères ?

Il médite quelque sinistre. Peut-être va-t-il entraver la folle équipée de Nanni, ce soir ? Que fera-t-il pour cela ? N’a-t-il pas commencé l’ignoble forfait dont je ne devine que l’intention ?

Nanni et Sainte ne parlent pas.

Sainte baisse un peu le front. Je vois mieux son cou. Il est élégant, mais si fragile qu’on a de la pitié. Nanni l’enveloppe de son regard. Et je crois que le regard de Nanni n’est pas tout à elle. Comme ces lampes dont les rayons dépassent une statue et font son ombre immense sur le sol, les yeux de Nanni sont très haut et très loin, mais Sainte est emportée par l’imagination du visionnaire. Elle fait corps avec sa vision. Il lève un peu la tête, lui, comme s’il avait peur qu’elle tienne trop de place dans son horizon.

Je me jette au travers de leur extase craintive.

— A quelle heure, dis-je à Nanni, est fixé le départ ?

— Vingt-trois heures. Vous y viendrez ?

— Vous le demandez ? Sainte y viendra aussi ?

— Vous le demandez ? dit-elle. Je veux être près de Nanni tant que Nanni sera près de mes mains et puis, près de mes yeux.

— Il sera près de votre cœur quand vous reviendrez seule chez vous, Sainte.

— Il sera dans mon âme.

Elle sourit pour que son aveu un peu solennel ait l’air négligent.

Pourquoi suis-je là qui les interromps ? Pourquoi y a-t-il autre chose que de l’amour et de la douceur ? Tout serait si beau dans la mesure d’une harmonie absolue.

— Je suis malheureux d’empêcher vos paroles, dis-je gauchement.

— Vous n’empêchez rien, dit-elle. Je parle pour la première fois à quelqu’un que j’aime et je ne dis pas un mot. Et j’entends aussi tout ce qu’il me dit.

— Hélas ! crie Nanni, il n’est pas que de l’amour.

J’essaie de plaisanter :

— Il y a la guerre.

Mais il dit aussi vite :

— Il y a la paix.

Et fiévreux, tremblant, à voix rauque :

— Suis-je donc complètement seul ? Je n’aurais pas cru que je serais complètement seul. Un homme est venu à moi, se targuant du même rêve. C’était pour me trahir. Et j’ai failli l’aider à répandre la haine, la douleur, la mort, la guerre dans la guerre, moi qui vis pour donner un peu de bonheur. Je n’ai pas vécu avant cette minute. Je sors de mon existence vaine comme si je m’échappais du sommeil. Je commence à vivre et je finirai très vite. Et ma vie n’aura duré que quelques heures. Après, s’il se peut, il y aura pour moi des années où je respirerai, où je regarderai, où j’aimerai, il y aura de l’amour pour moi — après. Mais d’abord, ceci pourquoi je suis fait. Ce n’est pas une illusion. Ni moi, ni un autre, ni d’autres ne m’ont suggéré cet acte. Mais il est sûr que je devais l’accomplir, et il est sûr aussi qu’il réussira. Est-ce qu’il ne suffit pas vraiment, tout ce sang qu’il y a derrière nous ? Des siècles de cadavres nous précèdent. Cessons ce jeu. Quittons le cirque et retrouvons les fauves dans la nature où leur place est marquée. La nôtre n’est point parmi eux. Pourquoi tant d’orgueil dans le cœur de celui que je suis ? Je n’ai rien fait encore. Rien ne me signale aux vivants. Mais j’ai honte pour eux des morts inépuisables, et les guerres passées me pèsent aux épaules comme si j’en étais le coupable. Laissons toute apologie. Chacun fait ce qu’il fait, ne m’empêchez pas de finir ma tâche et elle servira le bonheur terrestre en ajoutant une gloire nouvelle aux victoires de mon pays…

Il pose les mains sur la table comme sur une carte, Les mains impériales couvraient ainsi le dessus de la terre. Mais Nanni retourne ses mains doucement pour le geste d’hospitalité et de bonté. Et il prend la main de Sainte pour y appuyer sa bouche.

Sainte l’aime. Sainte le voit. Elle s’effraye du rêve de Nanni et s’offre de tous ses yeux à l’accaparer. Je sens bien qu’il ne parle que pour fuir ces yeux. Il précise son ambition par des mots, pour être certain qu’elle n’est pas partie de lui et que son amour ne le fait pas hésiter dans l’abnégation jurée.

Je veux le sauver de Cobral maintenant.

— Nanni, quelqu’un nous menace. Pensez-y.

— Eh bien, dit-il, Cobral viendra ici. Ne devons-nous pas dîner ensemble ?

— Je ne vous dirai pas de l’éviter. Il faut le voir, au contraire. Mais il a compromis votre tâche. Il a ébauché une catastrophe. Qui sait de quoi il est capable ? Il y aura un malheur ce soir si cet homme est libre.

— Où est-il ? dit Nanni. On ne peut l’arrêter.

— Dans un instant, il sera ici.

— C’est vrai, mais personne ne saura qu’il s’y trouve. On ne l’arrêtera pas.

Nous nous taisons. Nanni guette mes paroles.

— Je vois, Nanni, que vous avez un scrupule pareil au mien.

— Je le tuerais volontiers, dit Nanni, mais c’est moi qu’on arrêterait et ce serait du temps perdu. Ne croyez-vous pas qu’on puisse attendre à demain ?

— Eh ! malheureux, vous ne sentez pas que votre départ du Bourget peut être empêché s’il le veut ?

— C’est un voleur de nos enthousiasmes. Mais nous lui avons donné notre silence. Nous pouvons lui demander qui il est. Il ne le dira pas.

— Il faut que quelqu’un le lui demande. Et cela par devant de solides agents de police. Comment espérer qu’une maladresse le livrera ?

Sainte nous écoute avec des yeux ronds de poule qui ne comprend pas et rit brusquement, interminablement :

— Vous êtes deux imbéciles, dit-elle. Je trouve vos cas de conscience bien idiots, je vous le jure, et vous avez de la chance que je sois là.

— Que ferez-vous de plus ?

— J’irai chercher le commissaire de police du quartier. J’en profiterai pour expliquer décemment le scandale du Trocadéro, où ma réputation a dû recevoir une belle gifle.

— Vous allez dénoncer ?

— Avec joie. Votre monteur de complications a une odeur d’espion qui fixe son avenir. Je vais de ce pas m’occuper de lui.

— Eh bien, elle a raison, dit Nanni. Allez, Sainte. Cobral ne doit pas vous retrouver ici.

Je n’aime pas que Nanni encourage si facilement Sainte dans cette voie que les circonstances excusent, mais qui est un peu amère pour des goûts délicats. Il a l’air pressé qu’elle parte.

— Où dînez-vous ? s’enquiert-elle.

— Chez Pottier sans doute, près d’ici. Pour toute sûreté, je dirai au chasseur de nous suivre et vous viendrez le lui demander dans une heure.

— Bravo ! dit Sainte que je n’ai jamais vue si joyeuse. Je vais tendre les filets.

Elle va sortir.

Elle revient et se tient devant Nanni. Il l’a vue venir à lui comme s’il recevait un coup terrible dans la poitrine. Comme il l’aime ! Comme ils sont beaux !

Anéanti de son amour et de son émoi, il s’assied, pâle. Ses cheveux ne cachent pas son front où je ne vois plus le tourment. Je ne sais peut-être plus le voir.

Sainte prend la tête de Nanni entre ses mains, essaie de rire, et comme elle va pleurer, écrase ardemment ses lèvres sur ce front.

Elle fuit sans se retourner.

Nanni se tait un moment, puis vite, se lève, va jusqu’à l’escalier, se penche et revient :

— Adieu.

— Que me dites-vous ?

— Je pars. Tout est bien puisque Cobral sera pris. Il faut que les mauvais soient punis. Qu’on le livre aux exécuteurs.

— Vous ne restez pas ?

— Je vais au Bourget. Excusez-moi : venez assister au départ.

— Pourquoi partez-vous si tôt ? C’est à vingt-trois heures, disiez-vous ?

— Vingt-deux.

— Comment ?

— J’ai dit vingt-trois pour ne pas la revoir. Je ne veux pas la revoir.

— Sainte ? Vous la fuyez ?

— Si je la revois, je ne partirai pas. Il y a trop d’amour dans cette âme d’enfant. Il y en a trop dans la mienne. Elle me retiendra, je vous dis, il faut qu’elle ne me retienne pas.

— Elle va souffrir.

— Hélas ! Je souffrirai davantage. Mais si je reviens, si je reviens… Je veux revenir… Je veux la revoir… demain, demain, après la chose…

— Vous avez peur d’elle ?

— Oh ! oui, puisque je l’aime. Et je n’ai pas le droit de l’aimer. Ce que je dois aimer, c’est l’heure de cette nuit. Rien autre. Adieu.

Je tente de le retenir.

— Non. Laissez-moi. Vous savez bien que je dois partir. Dites à Cobral… Mais il n’y a rien à dire à celui-là.

Il serre mes mains à les rompre.

— A ce soir, si vous pouvez. A demain, si je peux. A toujours, si vous croyez.

— Nanni !

Il n’est plus là.

Dix-neuf heures vingt.

— Vous êtes seul ? Où est Nanni ?

J’ai grand’peine à ne pas rire au nez de Cobral. Ce n’est plus le maître. C’est une bête traquée par l’inquiétude.

— Nanni est parti. Sous prétexte de dîner plus vite et d’aller aussitôt visiter son appareil. Sans doute une rencontre féminine l’aura séduit avant le départ.

Cobral sifflote pour distraire sa préoccupation.

— Et non ! grommèle-t-il, je crois plutôt qu’il est allé à son appareil.

— Au fait, il n’y a pas à l’en blâmer. Qu’est-ce que cela vous fait ?

— Rien vraiment, dit Cobral trop vite. Cela ne me fait rien.

— Comme vous êtes propre ! voudrez-vous de ma compagnie ? J’ai sur moi toute la boue du champ d’aviation.

Il est impeccable. Je l’impatiente. Ou bien il est si tourmenté qu’il sera mécontent de toute chose.

Je dis encore :

— Sainte est venue.

Il s’intéresse :

— Qu’a-t-elle dit ? Cette matinée ?…

— Il y a eu quelque vacarme.

— Je sais. On vient de me donner les détails et c’était de l’attendu pour moi. Ce vacarme est excellent, décidément, excellent. Mais elle, Sainte, n’est pas ennuyée ?

— De quoi ? Ah je ne saurais vous dire. Elle est demeurée trois minutes ici. Elle cherchait Nanni.

— Ah ! que lui a-t-elle dit ?

— Elle ne l’a pas vu. Il était parti quand elle est arrivée et je pense qu’elle est à sa recherche.

— A ce point-là ? J’étais persuadé qu’elle l’avait en horreur.

— Vous avez pourtant des yeux remarquables, Cobral.

— On ne peut pas tout voir.

— Je vous croyais capable de tout voir. Est-ce que cela vous gêne que ces enfants se plaisent ?

— Quels enfants ?

Il répond et questionne à la fois, machinal. Il ôte son feutre, le jette sur une table et s’assied lourdement à côté de moi.

— Si nous allions dîner ? déclare-t-il. Vous avez pris votre thé ? Nous n’essayons pas un petit cocktail inoffensif ? Il est plus de sept heures. Vous ne voulez rien boire avant dîner. Dînons.

Il se lève.

— Où ? dit-il.

Souriant :

— Chez Pottier, nous serons tranquilles. Au moins c’est près d’ici.

Il cherche son feutre comme s’il ne savait plus où il l’a mis. Je le lui donne. Qu’est-ce qui le trouble ?

— On n’a pas encore crié l’Exigeant dans la rue, murmure-t-il. C’est mauvais.

Je lui demande ce que cela veut dire. Que fait ce mot d’Exigeant dans son monologue que je ne suis pas assuré d’avoir nettement compris ?

— Rien, fait-il rudement. Je n’ai pas parlé.

Il se dirige vers l’escalier.

— J’aurais voulu voir Nanni, dit-il.

Et me regardant :

— Il fallait dire à Sainte de… Mais vous ne pouviez pas savoir. C’est ma faute… Vous me contiez qu’elle est à sa recherche ? Je ne vois pas où elle le chercherait, cette petite.

Il fait un geste d’insouciance obligée. Mais il l’interrompt et se met à rire :

— Elle est sur la route du Bourget. Elle est peut-être au Bourget à cette heure-ci. Ce ne peut être différemment. Tout est bien, n’est-ce pas ?

Et je vois, descendant à sa suite, le tressaillement confortable du rire secouer ses épaules.

Pourtant sur le trottoir je l’entends murmurer amèrement :

— Ce serait imbécile que ce journal ne paraisse pas.

Il hésite à marcher. Il dit, très bas, pour lui seul :

— Personne au monde n’est capable d’avoir contredit mes ordres. Alors ? Alors ?

Je lui dis :

— Téléphonez.

Il hausse les épaules. C’est : non. Si je ne lui avais pas donné ce conseil, il téléphonerait. Cela va l’empêcher de m’ôter sa confiance. Bravo, je deviens subtil. Mais je n’aime pas faire le policier.

— A table ! A table ! dit-il avec un gros rire de cloche fêlée.

Nous traversons la rue où tous les réverbères sont éteints. Les autos avancent lentement et font gronder leurs trompes à chaque tour de roues. Si je poussais Cobral sous une de ces autos ? Qui le saurait ? C’est bien facile.

Je suis lâche. Je suis lâche.

Il est sur ses gardes peut-être, tout angoissé que je le sente. Il est plus fort que moi. Si je manquais le coup, il s’évaderait et serait imprenable. Patience, donc ! La ruse l’encercle. La Justice est en marche.

Chez Pottier, Cobral ordonne le menu, sans me consulter. Mais son arrogance est presque attendrissante. Accroche-toi, pauvre homme, à ton orgueil qui surnage dans la débâcle ! Tu sens le flot, qui t’assaille et te bat comme une falaise minée jusqu’à l’os.

Je parle trop. J’entreprends cent histoires inutiles. Je les narre mal et je ne les finis point. Quelle nervosité dans le triomphe !

Triomphe ? Pas de gros mots. De la douceur, du silence, de la patience.

— Nous dînerons vite, dit Cobral, et nous irons au Bourget voir Nanni. Il ne faut pas se priver de le voir avant son départ…

Il ajoute finement :

— J’ai laissé l’auto devant le Black Bar. Je ne tiens pas à être suivi jusqu’ici par des importuns. Peut-être en est-il quelques-uns après l’incident du Trocadéro ?

— Et après les autres incidents ?

— Oh ! pour les autres nous avons été si prudents qu’il est impossible de nous trouver.

Une ombre sur son front.

— Je ne m’explique pas l’Exigeant. Pourquoi ce journal ne paraît-il point ? Le Directeur serait-il venu après notre départ ? Ce serait la noire malchance. Il y a eu quelque chose. Puisqu’on ne peut savoir quoi, essayons de n’être pas soucieux. Et qu’on nous serve promptement.

Nous ne parlons plus. Le dîner passe avec une rapidité absurde. C’est un dîner de sportsmen, et rien n’y mérite le regret d’une dégustation brutale.

Enfin, l’addition.

— Laissez, dit Cobral, vous êtes mon invité.

Il paie. Cela m’est insupportable. Impression pénible. Pourquoi ? Geste banal de sa part. Pensée pauvre de ma part. Je ne peux tout de même pas m’imaginer que je vais le trahir ? Encore des scrupules ? Je ne lui dois rien, je ne tue pas un innocent. Je pense à Judas. Eh bien mais, ce n’est pas moi Judas.

D’ailleurs je doute du châtiment. Il y a une heure que Sainte nous a quittés. Faut-il tant de temps pour amener un commissaire de police et des agents ? Dernier espoir : l’auto. Restée à la porte du Black Bar elle a pu tromper la police qui s’en est tenue à cet établissement. Mais j’ai remarqué le chasseur du bar. Il nous a suivis. Il nous a vus entrer chez Pottier. Ou bien, Cobral, invulnérable, a-t-il tout prévu ? Mais s’il a paré ce coup suprême, ce n’est pas Cobral qu’il se nomme. Ah ! ne me demandez pas comment il se nomme ! Et je pense que « prendre Cobral » est peut-être une tâche surhumaine. « Prendre Cobral »…

Nous sortons du restaurant. Voici le hall qui le sépare de la rue. Le hall frais, plein d’un bruit d’eau courante et de l’odeur de la marée.

Quel est cet encombrement à la porte ? Une foule ? Non. Plusieurs hommes. On dirait qu’ils nous attendent.

— Monsieur, dit l’un à Cobral en le saluant, veuillez nous suivre, s’il vous plaît.

— Qui êtes-vous ?

— Je vous le dirai à mon bureau. Suivez-moi. J’ai un mandat d’amener parfaitement en règle.

La demi-douzaine de gaillards herculéens qui l’accompagnent entourent Cobral. Je sens qu’ils sont à l’affût de sa résistance pour le mater. Ils surveillent les mains de Cobral et ses poches où il a une arme sûrement. Ne va-t-il pas, d’un bond de tigre, se débarrasser d’eux ?

Il répond cérémonieusement au salut de son interlocuteur.

— Je suis ennuyé au plus haut point, dit-il. Cette arrestation ne vient que d’un malentendu et par malheur me fait perdre un temps précieux. Mais je vais m’en expliquer au plus vite, et je ne gâcherai peut-être que un ou deux quarts d’heure. Je vous suis, Monsieur.

J’interviens pour l’apparence.

— Ne puis-je me porter garant de la liberté de monsieur ? Peut-être mon témoignage vous expliquera-t-il le malentendu certain… Voici mes titres dans la presse parisienne.

L’homme de la police qui est doux et élégant, sourit avec une amabilité considérable, c’est-à-dire incorruptible.

— Je vous prierai seulement d’accompagner votre ami au commissariat où vous direz ce que vous savez.

— Vous ne me demandez pas mon nom ? dit Cobral.

— Je le connais, dit l’homme.

Et nous allons, à pied, les mains dans les poches, au commissariat de la rue d’Anjou. L’escorte des « civils » qui nous encadre vaut toutes les menottes et toutes les voitures cellulaires. Aussi bien je comprends que Cobral ne luttera pas. Il est calme, gracieux, honnête. C’est le bourgeois sage qui ne s’indigne pas d’une erreur, car il faut être indulgent à ceux qui se trompent. Ici, Cobral est sûr de son fait, simplement. Qui déchantera ?

Le commissaire n’est pas dans son cabinet. A sa place est assis un grand jeune homme distingué qui ressemble au roi d’Angleterre. N’allez pas vous imaginer que c’est le roi d’Angleterre. Mais ce n’est pas le commissaire, je le sais, je me souviens que le commissaire est brun. Et ce jeune homme est blond.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici ? dit-il.

Je balbutie. Qui est ce jeune homme ?

— Tu ne me reconnais pas ? Il est vrai que je n’avais pas de barbe quand je faisais de la littérature. Tu te rappelles Kennedy ?

— Kennedy ? Voyons, Kennedy ? Mais oui. Kennedy, qui écrivait des récits d’exploration en Afrique centrale et qui refusait à son journal de faire le reportage en banlieue sous prétexte que Paris lui était indispensable ?

Je m’amuse. Je parle. Je suis content de voir ce garçon. Kennedy ? Si je me rappelle Kennedy ? Il a quitté les joies du deux-sous-la-ligne pour entrer dans la diplomatie ou dans la bureaucratie, enfin dans un lieu officiel qui exige de brillantes relations.

— Et toi ? dit-il affectueux, arrives-tu à faire de ton art un métier ou quelque chose de sérieux ?

Il rit parce qu’il a nature de joyeuseté. Mais tout est correct en lui maintenant. Je suppose qu’il occupe des fonctions sévères.

Je lui tape sur l’épaule.

— Si je ne me trompe, nous étions intimes ?

— Indissolublement.

Et de rire.

— C’est une chance, dit Cobral dont personne ne s’occupe. C’est une chance que vous soyez l’ami de Monsieur le commissaire. Voilà qui va simplifier la procédure, si procédure il y a.

Kennedy fait son visage de fonctionnaire.

— Je ne suis pas le commissaire de police, Monsieur, et en outre je ne pense pas que monsieur soit votre ami.

Mon air de colère l’arrête dans son ironie.

— Au fait, que veux-tu ?

— J’étais en effet avec Monsieur quand on l’a arrêté.

— Que faisais-tu là ? Tant pis pour toi.

Il réfléchit. Il est très fâché de me voir parmi cette rafle. Mais je m’en moque et rien, ce soir, ne m’empêchera de parler.

— Faites entrer la jeune femme, dit-il à un agent.

Et il me regarde songeur. Puis, le visage éclairé :

— Tu sais le nom du Monsieur ?

— Oui. Je vais tout te raconter. Je suis là malgré moi. J’hésitais à parler par une espèce de point d’honneur.

— Veux-tu me dire son nom ?

— Son nom ? Cobral, parbleu.

— C’est le seul nom que tu lui connaisses ? Alors cela commence à plaider pour toi. Je peux t’assurer que tu t’en tireras très paisiblement. Tiens-toi seulement à la disposition de la justice. On aura peut-être besoin de toi. Je ne te demande pas ta parole de rester à Paris.

— Je te la donne. Mais que fais-tu dans tout cela ?

— Je représente le procureur de la République.

Cobral n’écoute pas. On jurerait qu’il n’écoute pas. A peine si un discret soupir d’impatience prouve son désir d’être loin. Et en somme, il est plus docile que la plupart des bonnes gens obligés de faire antichambre ou de subir un questionnaire administratif.

L’agent fait entrer Sainte dans le cabinet.

— Bonjour Sainte, dit Cobral. Je comprends de quoi il s’agit. C’est l’affaire du Trocadéro.

Kennedy, de la main, l’invite au silence.

— Je vous demanderai de parler dans un moment.

Sainte est pâle. Elle a dépensé beaucoup d’enthousiasme pour ce dévouement dramatique. A présent elle est hors de nous, semble-t-il, et le bonjour de ses yeux était distrait. Comme si elle ne nous voyait pas. Comme si elle voyait autre chose. Comme si elle avait un visage unique en face du sien.

Je demande à Kennedy :

— Mademoiselle n’est pas inculpée ?

— Non. J’ai besoin qu’elle témoigne de ce qu’elle sait. Car elle est venue si brusquement et elle a parlé si vite…

Je devine en Cobral le juron intérieur que j’ai déjà entendu. Il la regarde méchamment. Il se domine.

— Il ne faut pas la retenir, dis-je à Kennedy. Finis-en avec elle et laisse-la partir. Je te jure qu’elle doit être ce soir dans un endroit où elle a devoir d’être.

« Merci », disent les yeux de Sainte.

— Je vais la congédier et te congédier aussi, répond Kennedy. Je sais qui vous êtes l’un et l’autre. Mademoiselle est une comédienne de talent et d’une belle réputation : elle a causé aujourd’hui un scandale fâcheux à la matinée du Trocadéro. Elle s’en expliquera demain, et je sais à peu près comment cela s’est produit. Car j’ai vu ton ami Moquin au café tout à l’heure. Là aussi il n’y a qu’un coupable. Donc, ne craignez rien, Mademoiselle.

Cobral interrompt.

— Je suis heureux, Pretty, que vous n’ayiez pas d’ennuis à cause de cette tentative sincère et maladroite.

— Et toi, me dit Kennedy, tu es victime d’une illusion du même genre. Ce que m’a dit Moquin est une grande clarté qui vous innocenterait si l’extérieur de la question pouvait me tromper.

— Nous partons ?

— Je n’ai plus rien à vous demander.

— Je pars aussi, dit Cobral, car le même but m’appelle, ce soir.

— Il est bien probable, repart Kennedy, glacial, que votre unique but sera désormais d’appartenir à la Justice civile ou militaire de France.

Cobral aimablement :

— Je ne comprends pas.

— Si, Monsieur. Nous vous tenons. Nous vous gardons. Vous n’avez jamais pensé qu’il faudrait vous y résigner, un jour ou l’autre ?

— Mais me résigner à quoi ? demande Cobral toujours souriant.

— A ne plus passer pour M. Cobral qui n’a jamais existé ? A passer pour l’homme que vous êtes et qui gêne la sécurité et la propreté nationale.

— Je ne me fâcherai pas, souffle Cobral. Ce que vous me dites n’est pas clair. Mais j’ai sur moi des papiers qui vont vous édifier sur votre erreur.

Et il sort de son portefeuille une véritable liasse.

— Vous voyez, monsieur, que les signatures les plus honorables et les plus illustres…

— Oui, c’est bien imité, nargue Kennedy. Mais j’ai des papiers plus sûrs que ceux-là. Regardez.

Il ouvre une serviette et met sous les yeux de Cobral des photos, des lettres, des coupures de journaux. Cobral ne manifeste aucune surprise. Mais il se tait.

— C’est vous qui êtes édifié ? demande Kennedy. Je n’ai plus rien à vous demander. Ce que je voulais savoir, votre silence me l’a appris. Je connais votre passé, je connais votre journée. Les juges établiront les concordances nécessaires à votre condamnation.

Cobral est obstinément bonhomme. Ses yeux ne sont plus féroces. Sa terreur est cachée sans doute dans sa gorge, car il paraît incapable de parler.

— Un moment, dis-je. Cet individu a endormi aujourd’hui chez Mme de Hocques, à Neuilly, deux personnages augustes du gouvernement et de l’armée. Il faut prendre soin d’eux. Et prendre soin de Mme de Hocques à qui un petit questionnaire ferait peut-être du bien.

Kennedy prend des notes. Cobral cherche son revolver dans sa poche. Un agent se jette sur lui. Le coup part, la balle se perd au plafond.

Cobral sourit. Il regarde les issues. Il regarde les hommes qui l’entourent. Il est vaincu. Je ne sais même pas qui est cet homme.

— Ce crime était inutile, lui dis-je. Pourquoi me tuer, Cobral ? Vous vous êtes servi de moi. De quoi voulez-vous tirer vengeance ?

Il fait une grimace.

— Je ne vous ai pas tué. Je n’ai jamais tué personne !

— C’était une étrenne. Merci. Mais qu’est devenu René Fagan ?

— Il est enfermé dans une chambre. Il a de quoi manger pour deux jours.

— Où cela ?

— Je ne le dirai pas. Et, après tout, pourquoi ne pas le dire ? Dans la villa du Bourget. Voici les clefs.

Il jette un trousseau sur le bureau du commissaire.

— Et Nanni ? ai-je crié.

Il me regarde sournoisement.

— Quoi ? Vous savez mieux que moi ce qu’il fait. Il a fui. Il a eu peur de moi. Il a eu peur. Il a eu peur. Il sentait que je voulais l’empêcher de partir. Il ne partira pas. J’ai détraqué son appareil. Et comme il part le dernier, ce soir, il n’y aura plus d’appareils…

— Il partira demain.

— Voire. Et puis demain l’homme qu’il veut tuer aura changé son quartier général. Je le sais. J’ai envoyé quelqu’un en Allemagne.

— Ha ! Cobral, vous étiez un espion…

— Allons, dit Kennedy, ton étonnement est admirable. Tu ne sais pas qui tu as approché, mon pauvre ami ?

— Je comprends le scandale du Trocadéro, le scandale de la Chambre et l’Exigeant. Vous vouliez mettre le désordre au cœur de la France ? C’est une sorte de génie. Seriez-vous un croyant, comme Nanni ?

— Ça ne vous regarde pas, jette-t-il. J’ai fait ce que je devais faire. C’est fini. Adieu. Votre Nanni, oui, c’est un croyant. Mais je l’ai vaincu. Et moi, je ne suis vaincu que par moi-même. Je savais que j’étais très fort. Je n’ai pas eu assez de génie. Il en fallait beaucoup. Ah, il en fallait trop.

Il s’isole dans un mépris taciturne.

Kennedy fait signe aux agents de l’emmener. Il me serre les mains comme à un ami sorti d’un grand danger. Il s’incline, respectueux, devant Sainte.

— Mademoiselle Pray, je vous présente mes hommages et je vous félicite de votre généreuse intervention.

Un hurlement de haine. C’est Cobral.

— Sainte ! Vous avez parlé ?

Elle le défie.

— Moi, monsieur l’espion, je ne prends pas de gants pour ôter le masque d’un assassin.

— Assassin ? Eh bien, délatrice, je le serai donc pour vous donner raison.

Il a bondi sur elle, écumant. Les mains aux épaules, les mains au cou, il la tuera. Les agents se sont rués sur lui. Meute dévorante sur le fauve !

— Nanni ! Nanni ! râle Sainte.

Elle s’affaisse, évanouie. Cobral a dénoué le carcan de ses mains. Il est vaincu. Il est tout à fait vaincu. Il n’a pu contraindre sa folie de brute. Il ne l’a même pas satisfaite.

— Fini, dit-il, sous la rudesse déchaînée des agents.

— Il faut bien finir, lui dis-je. Vous aviez fait un beau rêve. Qu’en reste-t-il ? Le revolver a manqué, vos poings ont manqué, et la haine a manqué puisque, l’autre, le héros, est vivant près de son appareil blessé, mais dont il a vu la blessure déjà puisqu’il a eu l’inspiration d’y courir.

Cobral qu’on emmenait rit sombrement.

— Ho ! j’ai dit qu’il ne partira pas ? J’ai seulement voulu dire qu’il n’arrivera pas. La blessure de l’aigle est invisible. C’est là-haut, en plein vol, qu’elle s’ouvrira et le guide de l’escadre tombera. Qu’il parte ! Qu’il parte ! J’ai fait un beau rêve, vous avez raison.

L’horreur me déchire et me poigne.

— Sainte !

Elle revient à elle. Elle a vu la mort. Elle se demande pourquoi elle n’est pas morte. Ses yeux errent sur tous ces gens et ils se posent un moment sur l’abominable rictus de Cobral qu’ils ne reconnaissent pas.

— Sainte, Sainte, debout, il faut sauver Nanni. Vous entendez, Sainte, Nanni va mourir si vous ne venez pas.

Elle me regarde sans comprendre. Anéantie, jetée sur un fauteuil, elle cherche à deviner ce que je peux dire dans ce langage étranger.

— Sainte, venez. L’heure de mourir guette Nanni.

Est-ce qu’elle ne va pas mourir ? Pourquoi est-elle si pâle ? Ses mains se crispent aux bras du fauteuil. Elle pleure. De grosses larmes. Un sanglot de petit enfant. Ses yeux retrouvent Cobral. Ses yeux flambent. Mais ils reviennent à moi.

— Sainte…

Elle a compris. Elle se dresse. Elle prend ma main.

— Je viens, Nanni ! crie-t-elle.

Et nous fuyons le ricanement infâme de Cobral.

Vingt-deux heures.

Je voulais ne pas voir l’heure. Un cadran s’est trouvé malgré moi au bout de mon regard. L’heure est marquée. L’heure du départ de Nanni. Quand serons-nous au Bourget ?

Dans la rue d’Anjou, nous courons. Je ne songeais pas à l’auto blanche.

— Vite, rue Cambon.

Nous courons. Comme c’est loin ! Pas un taxi ne passe. La nuit est presque complète dans les rues où nous nous jetons. Ce n’est pas cette rue. Que sais-je ? Dans quel quartier allons-nous ? Je vais oublier le nom de la rue si je ne la trouve pas.

Sainte est haletante. Elle murmure dans une plainte convulsive :

— Je viens ! Je viens !

Nous courons. Des gens nous heurtent. Je fais un faux pas. Je perds mon chapeau. Sainte tombe. La rue Cambon enfin. Je vous assure que c’est la rue la plus longue de Paris. C’est une rue immense.

— Je viens ! Je viens !

Elle y sera. Il faut qu’elle arrive à temps. C’est l’heure. Oui, c’est l’heure, bien entendu. Mais un départ d’avion n’est pas réglé à la seconde comme un horaire de chemins de fer. Nous arriverons. Elle arrivera. Dieu ! cette rue n’a-t-elle donc pas de fin ?

— Je viens ! Je viens !

L’auto. Elle attend devant le Black Bar. Le nègre nous reconnaît et sourit mélancoliquement. Je vous ai bien dit que c’était un nègre mélancolique. On note des détails ridicules dans les moments les plus anxieux. Va-t-il obéir ? Oui. Je lui ordonne d’aller à la villa du Bourget. Son maître y a laissé de l’argent et me prie de le lui rapporter. Le nègre ne discute pas. Il démarre et prend sa normale et folle allure qui m’effrayait ce matin et qui me semble la pire lenteur ce soir.

— Je viens ! Je viens !

Il fait très froid. Je grelotte malgré mon pardessus. Je m’emmitoufle. Que j’ai froid ! Que j’ai froid ! Sainte est vêtue de son mince tailleur. Je lui tends la couverture d’hermine pliée à nos pieds. Elle refuse. Elle ouvre sa veste. Elle reçoit avec béatitude le vent glacé sur sa blouse de soie blanche. Elle ferme les yeux. C’est une absurdité de livrer sa poitrine au froid. Mais il est évident qu’elle ne sent rien. Elle serait nue, qu’elle aurait encore chaud. Ni chaud ni froid. Elle ne sent rien, c’est tout ce que je puis vous dire. Elle ferme les yeux et de temps en temps elle répète, les dents serrées, la voix sifflante :

— Je viens ! Je viens !

Nous sommes encore dans Paris. L’auto va lentement. Le nègre accélère chaque fois que je l’en prie. Je sais nettement qu’il accélère. Pas une fois je n’ai l’impression de rapidité. Il est incompréhensible que les fortifications ne soient pas dépassées. Cet énervement me rendra fou.

Comme si je ne l’étais pas ! Je suis malade, je suis fou, trop de coups sur ma tête aujourd’hui ! Comment ai-je accueilli avec stupeur, avec épouvante, des événements très médiocres ? des événements inexistants ! Comment suis-je demeuré inerte devant des catastrophes ? Oui, c’étaient des catastrophes. Je suis lâche, car j’avais senti que tout cela était gros de haine. Il n’est pas naturel de séquestrer des gens et de susciter la révolution. Vous ne me ferez jamais dire que c’est naturel. Cependant j’ai assisté à une série d’attentats devant quoi je n’ai pas bronché.

— Je viens ! Je viens !

Je suis lâche ? Je ne le suis plus. Sainte nous a réveillés. Elle m’a réveillé. L’arrestation de Cobral m’a causé une joie violente. Cela n’empêche pas que je sois lâche. Allons, il ne faut pas le dire. J’ai pris cette décision de courir au Bourget. Cela rachète ma timidité du matin. Je ne suis pas un grand coupable. Ce matin, je ne savais rien. Je ne comprenais pas. On disait devant moi des choses qui me restaient étrangères. Quand j’ai commencé de comprendre, c’était tellement formidable que je n’osais croire à la réalité de ces crimes. Je ne suis pas sûr encore que des cerveaux humains aient pu les concevoir. Humains ? Humains ? Ne parlons pas de cerveaux humains, s’il vous plaît. Ai-je encore moi-même quelque chose d’humain ? Après le contact de ces criminels, ne leur suis-je pas un peu semblable ? Ah non, ces criminels n’étaient qu’un. Et leurs crimes sont dénués d’éclat. Le hasard, Sainte et peut-être Dieu ont avorté la barbare tentative.

— Je viens ! Je viens !

Mon Dieu ! Pourvu qu’elle soit absolument vaincue, l’influence du misérable ! Tout a été sauvé de ses machinations. Tout, pas tout. Le jeune héros qui va partir vers une chimère magnifique, est-il parti ? Dans tout le reste de l’immonde allemandise nous sommes arrivés à temps. Si nous allions venir trop tard ?

— Je viens ! Je viens !

Nous venons ! Cette voix, qui le crie perpétuellement à mon oreille, me fait espérer le miracle. Nous venons ! c’est elle qui le dit. Et l’amour a tellement lié ces deux êtres qui se fuyaient il y a quelques heures. N’est-ce pas Nanni qui l’appelle en ce moment ? Je crois. Je veux croire. Nous venons. Il faut que Nanni soit encore là.

La pleine nuit. Paris est derrière nous. Le ciel noir avec des étoiles nettes nous souffle une bise mordante. Cette obscurité de désert nous met hors de date et hors le lieu. Je ne veux pas avoir peur. Je ne peux pas penser aux minutes imminentes. Pourtant il serait doux de ne pas arriver. C’est le bonheur peut-être. Mais si le drame est au bout, pourquoi finir cette course ? Ah, n’arriver jamais.

— Je viens ! Je viens !

L’auto s’arrête. Dans la nuit, je trouve à droite l’ombre blanche de la villa. Il y a un prisonnier, qui est en danger peut-être, là-dedans. Plus tard ! Allons aux hangars. Vite. Sainte, Sainte, venez.

Je prends son bras. Je lui fais traverser la chaussée. Des barrières nous empêchent de passer. Il y avait une porte. Suivons le trottoir. Nous découvrirons la porte de cette enceinte. Il y a sans doute des autos à cette porte. Nous allons, nous allons. A notre gauche, le terrain que la nuit fait incertain et vaste comme la steppe. Pas une lumière. Si, quelques points de clarté bougent tout là-bas.

Qu’est-ce ? Une fusée a jailli du sol. Non, cette flamme monte avec une courbe étrange. Un signal ? Sainte, c’est un avion qui part. Nous levons les yeux. D’autres flammes sont là-haut, qui planent et s’élèvent et s’éloignent. C’est le départ de l’escadrille. Combien sont-ils ? Douze. Vingt. Je ne peux pas compter. J’ai peur.

— Je viens ! Je viens !

Hélas ! il est bien tard. Et cette barrière hostile. La frapper, l’éventrer, l’escalader ? Sainte, voici une brèche. Nous tombons dans les ronces. Nous courons dans la boue. Il me semble que nous sommes englués dans un marais infect, dans un marais qui ne finit pas. Le froid me brûle le visage. J’étouffe. Mon Dieu, mon Dieu, nous n’arriverons pas.

Une ombre plus précise. Ce sont les hangars. Ha ! une flamme encore, une flamme quitte le sol. Est-ce la dernière ? Ce ne peut pas être. Courir, haleter, mourir, quel calvaire d’angoisse ! Mourir, mourir là ! Hé ! qui parle de mourir !

Nous touchons aux hangars. Voici le plateau où était l’aigle ce matin.

Il y est.

Il ne reste qu’un avion. C’est celui de Nanni. Je le sais. Je le vois. Je vois les « N », les quatre « N » sur les cartouches tricolores. Nanni, ne partez pas. Ah ! je ne puis parler. Je ne puis crier. Rien.

Des hommes entourent l’appareil. Cela sent la suprême minute. Nanni ne nous voit pas. Appelez-le, Sainte. Courez, courez donc. Elle y est déjà. Moi je suis à bout de tout.

Je reste sur place. Des ronflements métalliques dans le ciel. Quelle est cette constellation mouvante ? Toutes ces étoiles sont parties de ces hangars ténébreux et de ce cirque bleui par les lampes à arc. On voit, de l’une à l’autre, l’invisible fil de soie que nos yeux s’accoutument à nouer aux astres pour les grouper. Je vous dis que c’est une constellation nouvelle.

En voici d’autres. A l’ouest, des flammes montent, montent, montent. Une à une, disjointes, rejointes, elles volent vers la cime de la nuit. Apparues brusquement comme du jet d’un jongleur capricieux, elles obéissent ensuite à la ligne solennelle de leur ascension. C’est encore une constellation qui vient de l’horizon occidental et qui marche vers celle d’ici.

Une autre à l’est. Une au sud. Et une autre. Et une autre. Un peu plus rondes et un peu plus jaunes que les vieilles étoiles, elles se confondent avec elles cependant. Mais leur marche les désigne. Et la hâte, qui les fait bondir de tous côtés vers le même point, en fait des bêtes trépidantes et laborieuses. Je ne sais quelle vermine céleste qui avale des lieues avec ses petits pas qu’on n’a pas le temps de compter. Des constellations de bêtes ! Des constellations vivantes ! Mais quelle constellation géante se forme, à cette minute ?

Les hommes ont voulu éloigner Sainte. Pourquoi ? Elle se débat.

Elle crie :

— Nanni ! Nanni !

Il ne voit rien. Il n’entend rien. Assis dans le biplan, il est comme enlizé dans le niveau des ailes blanches. Son profil est fixé comme un bronze ou un marbre. Le vent léger tire ses cheveux. Les « N » font des marques sombres sur la triple couleur des cocardes.

— Nanni ! Nanni !

Il a entendu. Il regarde. Mais il ne reconnaît personne. Il n’est plus avec nous.

— Eloignez cette femme, crie-t-il.

Il dit encore :

— Je suis prêt ! Mettez en marche.

Les aides prennent Sainte par le bras. Il faut bien qu’elle cède. Petite faiblesse, pauvre chère faiblesse ! Qu’est-ce que votre amour devant ces machines et ces incompréhensions ?

Pourtant elle se débat. Elle se libère. Elle court à l’appareil. Un homme vient de tourner l’hélice qui ronfle ardemment. L’appareil tressaille. Sainte s’accroche aux fils de fer d’une aile. L’aigle frémit, l’aigle se meut. Adieu. Sainte roule sur la terre boueuse. Et l’aigle rase le sol avec ses ailes qui appellent le vent, avec son double fanal de chef d’escadre, avec ces « N » qui mêlent au passé le présent — ou que sais-je ? — le présent au présent.

Je cours à Sainte. Meurtrie, blessée peut-être, elle s’agenouille et regarde la fuite du biplan vers qui elle tend les bras. Elle se dresse. Elle n’a plus d’âge. Elle a l’éternité sur son visage. « L’N » a quitté le sol et monte vers la constellation formidable où ses deux flammes ne font qu’une planète au milieu des satellites en ordre.

— Je viens ! Je viens !

Sainte, où êtes-vous ? Courage ! vous me terrifiez. Peut-être Nanni a-t-il découvert le sabotage de Cobral. Sans doute. Sainte, m’entendez-vous ? Songez que Nanni est venu ici une heure plus tôt qu’il ne l’avait décidé. Croyez-vous qu’il n’a pas étudié son fidèle une dernière fois ? Regardez-le, Sainte. Regardez ce vol qui n’est pas un adieu, ce vol qui reviendra. Il monte. Il monte. Il est sauvé.

Nanni est au-dessus du terrain d’aviation. Je reconnais les deux gros yeux de ce nocturne que les autres suivront. N’était-ce pas la consigne ? Ils iront où Nanni les mènera. Ce rêve de destruction, ce rêve de bonheur humain qui les guide n’est-ce pas dans mon imagination ? Pourtant, j’entends encore les paroles de Nanni. Il les vit maintenant, ses paroles. Que c’est beau ! Je n’ai plus peur. C’est la victoire complète sur l’assassin. Monte, Nanni, monte, fantôme de guerrier, monte, pacificateur chargé de bombes. Soyez heureuse, Sainte, il s’en va dans la joie. Il est en route. Sa route nous le ramènera.

Et de la constellation surhumaine, l’étoile à double flamme tombe. Une chute directe. Une explosion. Pas un cri. C’est tout. Des gens courent.

Un murmure puéril près de moi :

— Je viens ! Je viens !

Sainte a son visage qui m’atterre. Elle a vu. Je sais qu’elle a vu. Je lui montrais l’appareil. Je lui disais des choses. Et puis, voilà qui est dit. Sainte, je vais aller là-bas. Restez. Vous ne devez pas voir cela. Je viendrai vous chercher.

— Je viens ! Je viens !

Et elle demeure là, indifférente.

Un grand trou.

Au fond, rien. Du fer tordu. Des débris. Un tas incompréhensible où quelque chose fume lentement. Une fumée noire. Une fumée grasse. C’est sale. C’est lamentable.

A mes pieds, contre la paroi, deux formes. Deux formes déformées : Nanni et le compagnon qu’il emmenait. Celui-ci est méconnaissable.

De Nanni je reconnais les mains. Bras ouverts, crucifié presque, il a le geste impérial qui tenait les hampes des aigles. Ce double geste qui portait l’amas des étendards comme de lourdes ailes.

La tête.

Nanni est reposé. Le souci qui le marquait au front tout à l’heure a disparu. Mais il a bien vieilli. On croit voir un homme las qui est mort chez lui, malade, usé trop tôt, usé pourtant, par les années trop remplies. Les paupières sont closes. Pourquoi ? Le front est nu. Un large front sans ravages. Un front de renoncement. Derrière sa tête un lambeau de toile. Trois couleurs circulaires. Trois couleurs souillées. La lettre N presque effacée par la terre qui a jailli sur elle…

Déjà les hommes sont descendus dans le trou. Ils ne s’occupent pas des cadavres. Ce ne sont que des cadavres. Ce ne sera plus rien bientôt. Les hommes soulèvent des débris. L’aigle…

La tête dort.

— Je viens ! Je viens !

Sainte est derrière moi. La même voix. La même plainte toujours. Quel cri aura-t-elle devant cette horreur ? Nous sommes restés stupides. Elle ?

Elle ne dit rien. Il n’y a pas de douleur sur son visage. Il n’y a plus de vie sur son visage.

— Sainte ! n’allez pas au bord ! Sainte ! où allez-vous ?

Elle passe. Elle n’a pas vu les morts. Elle s’arrête au-dessus d’eux pourtant. Elle descend dans le trou.

— Sainte ! Où allez-vous ?

Elle piétine la boue et la cendre. Elle s’agenouille. Non. Elle ne veut pas s’agenouiller. Elle tend les mains vers Nanni. Comme elle se penche sur son amant ! Elle se couche contre lui. Son chapeau tombe dans la fange.

— Sainte, où allez-vous !

Elle se lève. M’a-t-elle regardé ? Il est certain qu’elle ne m’a pas vu. Elle s’écarte de Nanni. Sa blouse de soie est tachée de sang. Cela fait un dessin rose. Elle est morte, elle ne sent rien, comment fait-elle des gestes encore ? Ce n’est qu’une morte.

— Venez, Sainte.

Je l’appelle. Ce spectacle de deuil et de boue, ce froid, ce n’est pas tolérable. Je vais l’emmener. Je ne la consolerai pas. Je vais l’éloigner de cette misère. Mais c’est une morte que j’emporterai.

— Je viens ! Je viens !

L’effroyable et douce voix plaintive. Les dents ne s’ouvrent pas. C’est un souffle. Comme si l’âme s’évadait peu à peu.

— Sainte ?

Elle n’entend pas. Les hommes vont enlever les cadavres. Ils veulent l’éloigner avec la même gaucherie qu’ils la chassaient de l’appareil. Pas violents cette fois. Une douceur si rude. A pleurer.

Elle n’entend pas. Et elle ne voit pas. Elle se couche de nouveau sur Nanni. Elle entoure la tête avec ses bras. Elle met sa joue contre sa joue. C’est son amant. Sa bouche cherche l’autre bouche, mais la masse des cheveux blonds se dénoue, se déroule et cache les deux visages. Les bouches sont unies. L’amour est là.

Personne ne dirait un mot. Où suis-je ? Est-ce que c’est une journée qui finit ? Je ne puis croire que tout cela ait commencé. Rien n’a commencé. Rien n’a été. Quelle heure est-il ? Comme il fait froid !

Les hommes sont hésitants. Il faut qu’ils emportent les cadavres. Il faut que Sainte parte. On l’appelle. Aucune parole. Un ouvrier lui touche l’épaule. Elle est insensible. Il insiste. Inutilité. Le corps de Sainte est lié à cette loque humaine. Les hommes ont peur maintenant. Ils tentent de désenlacer les amants. Les bras de Sainte sont noués. C’est extraordinaire comme les amants sont unis. Les hommes la tirent en arrière. Elle entraîne Nanni. Ils la laissent. Elle roule, avec Nanni dans ses bras.

C’est tout.

Les hommes se regardent. Que voulez-vous qu’ils disent ? Ils emporteront les héros. Ils emportent les cadavres. Les trois.

Je vous ai dit qu’elle était morte, n’est-ce pas ?

Paris, 29 novembre–10 décembre 1915.

MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN

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