CHAPITRE VIII.
François Soulés translation
Cependant l’infortunée Adeline continua de voyager toute la nuit sans presque aucune interruption. Son esprit était agité d’un tel conflit de chagrin, de regret, de désespoir et de terreur, qu’on ne peut pas dire qu’elle pensait. Le valet de chambre du marquis, qui s’était mis dans la voiture avec elle, parut d’abord disposé à faire la conversation; mais l’inattention de sa prisonnière ne tarda pas à le faire taire, et il la laissa se livrer entièrement à sa douleur.
Ils semblèrent passer par des ruelles obscures et des chemins de traverse, dans lesquels la voiture allait avec autant de vitesse que l’obscurité de la nuit pouvait le permettre. Quand le jour parut, elle se trouva sur les bords d’une forêt, et demanda de nouveau où on la menait. Le domestique répondit qu’il avait ordre de ne point le dire, mais qu’elle ne tarderait pas à le voir. Adeline, qui avait d’abord cru qu’on la conduisait à la maison de campagne, commença alors à en douter; et comme tout autre endroit était moins terrible à son imagination que celui-là, son désespoir commença à s’apaiser, et elle ne pensa plus qu’au malheureux Théodore, qu’elle savait devoir être la victime de la malice et de la vengeance.
Ils entrèrent alors dans la forêt, et il lui vint à l’esprit qu’on la menait à l’abbaye; car, quoiqu’elle n’eût aucun souvenir des pays par où elle passait, il n’en était pas moins probable que ce ne fût la forêt de Fontanville, dont les limites étaient trop étendues pour qu’elle eût pu autrefois la parcourir en entier. Cette conjecture lui inspira une frayeur au moins égale à celle que lui avait causée l’idée d’aller à la maison de campagne; car à l’abbaye elle serait de même au pouvoir du marquis, et livrée à son cruel ennemi La Motte. Son esprit fut révolté du tableau que lui peignit son imagination; et, à mesure que la voiture s’avançait sous les arbres touffus, elle jetait un regard inquiet par la portière, afin de découvrir quelque chose qui pût confirmer ou détruire ses soupçons: elle ne fut pas long-temps à parvenir dans une allée d’où elle aperçut les tours éloignées de l’abbaye. «—Je suis donc perdue!» dit-elle en fondant en larmes.
Ils furent bientôt au bas de la pelouse, et elle aperçut Pierre qui courait ouvrir la porte où la voiture était arrêtée. Quand il vit Adeline, il parut surpris, et fit un effort pour parler; mais la chaise s’avança alors près de l’abbaye, et La Motte se présenta à la porte de la salle. Quand il vint pour la descendre de la voiture, un tremblement universel s’empara de tous ses membres, et ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’elle put se soutenir, et elle fut quelques momens sans le voir ni sans l’entendre. Il lui offrit son bras, qu’elle refusa d’abord; mais, après avoir fait quelques pas en chancelant, elle fut obligée de l’accepter: ils entrèrent alors dans la chambre voûtée, où, tombant dans une chaise, un déluge de larmes coula de ses yeux. La Motte n’interrompit pas le silence, qui continua pendant quelque temps, mais traversa plusieurs fois la chambre dans une grande agitation. Quand Adeline fut assez remise pour faire attention aux objets extérieurs, elle observa son visage, et y découvrit le tumulte de son âme, tandis qu’il s’efforçait de prendre un air de fermeté, auquel s’opposait le sentiment intérieur de sa conscience.
La Motte lui prit alors la main, et voulut la conduire hors de la chambre; mais elle l’arrêta, et fit un effort désespéré pour l’engager à la pitié et à la sauver. Il l’interrompit. «Cela n’est pas en mon pouvoir, dit-il avec beaucoup d’émotion; je ne suis ni maître de moi, ni de ma conduite: ne m’en demandez pas davantage; qu’il vous suffise de savoir que je vous plains, je ne saurais faire plus.» Il ne lui donna pas le temps de répliquer; mais, lui prenant la main, il la conduisit à l’escalier de la tour, et de là à la chambre qu’elle avait autrefois occupée.
«Il faut que vous restiez ici pour le présent, dit-il, dans cette espèce de prison: cela me répugne autant qu’à vous. Je vous la rendrai le moins désagréable possible, c’est pourquoi j’ai ordonné qu’on vous apportât des livres.»
Adeline fit un effort pour parler; mais il quitta la chambre avec précipitation, paraissant honteux du rôle qu’il avait à jouer et ne voulant pas se fier à ses larmes. Elle entendit fermer la serrure; et regardant vers les fenêtres, elle s’aperçut qu’elles étaient barrées; la porte qui conduisait aux autres appartemens était aussi bien assurée. De pareils préparatifs de sûreté la choquèrent, et sa longue incertitude se changea en un profond désespoir. Lorsque les larmes qu’elle répandit l’eurent un peu soulagée, et qu’elle put détourner ses pensées de l’objet qui la concernait de plus près, elle ne fut pas fâchée d’être dans une parfaite réclusion, puisque cela lui épargnait la peine qu’elle aurait éprouvée en présence de M. et de madame La Motte, et lui permettait de donner un libre cours à sa douleur et à ses réflexions; réflexions qui, quoique affligeantes, étaient préférables aux angoisses qu’éprouve l’esprit, lorsqu’agité par la crainte et l’inquiétude, il est obligé de prendre l’apparence de la tranquillité.
Environ un quart d’heure après, la porte de sa chambre s’ouvrit, et Annette parut avec des rafraîchissemens et des livres: elle témoigna sa satisfaction de revoir Adeline, mais parut craindre de parler, sachant probablement que c’était contraire aux ordres de La Motte, qui, à ce qu’elle dit, l’attendait au bas de l’escalier. Quand Annette fut partie, Adeline prit quelques rafraîchissemens, ce qui était véritablement nécessaire, car elle n’avait rien pris depuis qu’elle était sortie de l’auberge. Elle fut contente, mais non surprise que madame La Motte ne parût pas: elle l’évitait sûrement à cause de la conduite peu généreuse qu’elle avait tenue à son égard; et cette certitude pouvait faire conjecturer qu’elle n’était pas intérieurement son ennemie. Elle fit réflexion aux paroles de La Motte: «Je ne suis ni maître de moi, ni de ma conduite;» et, quoiqu’elles ne lui fissent entrevoir aucune espérance, elles lui donnaient néanmoins une certaine consolation, quelque faible qu’elle fût, par la croyance qu’il avait pitié d’elle. Après avoir passé quelque temps dans de tristes réflexions, et formé une infinité de conjectures, ses esprits, long-temps agités, semblèrent exiger du repos, et elle se mit au lit.
Adeline dormit profondément pendant quelques heures, et s’éveilla avec l’esprit plus calme et plus tranquille. Pour prolonger cette tranquillité momentanée, et pour ne point se livrer à ses pensées, elle examina les livres que La Motte lui avait envoyés: elle en trouva quelques-uns qui, dans des temps plus heureux, avaient élevé son esprit et intéressé son cœur; mais ils n’avaient plus le même effet; ils surent néanmoins adoucir pendant un temps les angoisses du malheur.
Mais ce remède consolant n’eut que quelques instans le pouvoir des eaux du Léthé: l’entrée de La Motte fit disparaître les illusions de l’auteur, et la rappela au sentiment de sa propre situation. Il apportait de la nourriture, et, après l’avoir mise sur la table, il se retira sans dire un seul mot. Elle s’efforça encore de lire, mais son apparition avait rompu l’enchantement.—La cruelle réflexion s’empara de nouveau de son esprit, et apporta avec elle l’image de Théodore, de Théodore perdu pour toujours!.....
Cependant La Motte éprouvait toutes les peines que peut infliger une conscience qui n’est pas entièrement endurcie au crime. Il avait été entraîné par ses passions dans la dissipation, et de la dissipation dans le vice; mais ayant une fois touché les bords de l’infamie, ses progrès avaient été rapides, et il se trouvait alors le vil instrument d’un scélérat, et le destructeur d’une fille innocente, que la justice et l’humanité lui commandaient de protéger. Il réfléchit au rôle qu’il jouait.—Cette considération l’effraya; mais, pour renoncer à ce rôle, il fallait un effort trop hardi pour un esprit énervé par l’habitude du vice. Il considéra le labyrinthe terrible dans lequel il avait été conduit, et aperçut, comme pour la première fois, les progrès de ses forfaits; il s’imagina alors qu’il ne pouvait se tirer de cet embarras que par de nouveaux crimes. Au lieu de s’occuper des moyens de prévenir la ruine d’Adeline, et de ne pas en être l’instrument, il s’efforça seulement de s’étourdir sur les remords de sa conscience, et de se persuader qu’il fallait continuer comme il avait commencé. Il savait qu’il était au pouvoir du marquis, et il craignait ce pouvoir plus que la punition certaine, quoique souvent tardive, qui poursuit les scélérats. Il consentit à sacrifier l’honneur d’Adeline et le repos de sa conscience à quelques années d’une misérable existence.
Il ignorait la maladie du marquis, autrement il se serait aperçu qu’il y avait un moyen d’échapper à la punition dont il était menacé, à un moindre prix que celui de l’honneur; et peut-être aurait-il fait ses efforts pour sauver Adeline en prenant la fuite avec elle. Mais le marquis, qui avait prévu cette possibilité, avait ordonné à ses domestiques de cacher soigneusement la circonstance qui le retenait, et d’informer La Motte qu’il serait à l’abbaye sous peu de jours, enjoignant en même temps à son valet de chambre de l’y attendre.
Adeline, comme il s’y était attendu, n’eut ni l’inclination ni l’occasion de l’en instruire, et ainsi La Motte resta dans l’ignorance d’une chose qui aurait pu lui épargner de nouveaux crimes, et à Adeline de plus grands maux.
La Motte n’avait pas envie de faire connaître à son épouse l’action qui l’avait entièrement mis dans la dépendance du marquis; mais l’agitation de son esprit le trahit: il marmottait souvent dans son sommeil des phrases incohérentes, et souvent il s’éveillait en sursaut, et appelait à haute voix Adeline.
Ces marques d’un esprit troublé avaient alarmé et effrayé madame La Motte, qui veillait pendant qu’il dormait, et qui obtint bientôt, par les paroles qui lui échappaient, une idée confuse des desseins du marquis.
Elle fit part de ses soupçons à La Motte, qui la blâma de les avoir eus; mais la manière dont il le fit augmenta ses craintes pour Adeline au lieu de les calmer; et la conduite du marquis ne tarda pas à les confirmer. La nuit qu’il vint à l’abbaye, elle crut que, quel que fût le projet dont il s’agissait, il en serait probablement parlé; et son inquiétude pour Adeline lui fit commettre une indiscrétion qui, dans toute autre occasion, aurait été méprisable. Elle quitta sa chambre, et, s’étant cachée dans un appartement voisin de celui où étaient le marquis et son mari, elle écouta leur conversation. Elle tourna sur le sujet qu’elle avait prévu, et lui découvrit toute l’étendue de leurs desseins. Effrayée pour Adeline, et choquée de la faiblesse coupable de La Motte, elle fut pendant quelque temps incapable de penser, ou de déterminer de quelle manière elle devait agir. Elle savait que son époux avait de grandes obligations au marquis, dont les domaines lui fournissaient un refuge, et qu’il était au pouvoir de celui-ci de le livrer entre les mains de ses ennemis. Elle croyait de plus que le marquis en agirait ainsi, s’il était provoqué; mais elle pensait que, dans une pareille occasion, La Motte pouvait trouver quelque moyen d’apaiser le marquis sans se déshonorer. Après avoir fait quelques autres réflexions, son esprit devint plus calme, et elle retourna dans sa chambre, où La Motte ne tarda pas à venir. Elle n’avait cependant pas assez recouvré ses esprits pour lutter contre son mécontentement, ou contre l’opposition qu’elle devait infailliblement rencontrer lorsqu’elle ferait mention du sujet de son inquiétude; c’est pourquoi elle résolut de n’en parler que le jour suivant.
Le lendemain elle rapporta à La Motte tout ce qu’il avait dit dans ses rêves, et fit mention de plusieurs autres circonstances qui le convainquirent qu’il lui était impossible de nier plus long-temps la réalité de ses appréhensions. Elle lui représenta alors combien il était possible d’éviter l’infamie dont il allait se couvrir, en abandonnant la maison du marquis; elle plaida avec tant de chaleur pour Adeline, que La Motte, dans un morne silence, parut méditer quelque plan. Cependant ce n’était pas ce qui occupait ses pensées. Il savait qu’il avait mérité de la part du marquis un châtiment terrible, et que s’il l’irritait en refusant d’acquiescer à ses désirs, la fuite ne pourrait guère le soustraire; car l’œil de la justice et de la vengeance le poursuivrait sans relâche.
La Motte ruminait sur la manière dont il instruirait sa femme de cette circonstance; car il vit bien qu’il n’y avait d’autre moyen de vaincre sa vertueuse compassion pour Adeline, et les fâcheuses conséquences qu’elle pourrait entraîner, qu’en lui opposant son propre danger, et cela ne pouvait se faire qu’en l’instruisant de tous les maux qui résulteraient du ressentiment du marquis. Le vice n’avait pas encore chez lui assez d’empire pour l’empêcher de rougir, et pour lui faire avouer ses fautes de propos délibéré: il hésita, il balbutia. A la fin, ne pouvant se résoudre à entrer dans des détails, il lui dit qu’en conséquence d’une affaire qu’aucunes prières ne lui feraient découvrir, sa vie était au pouvoir du marquis. «Vous voyez l’alternative, ajouta-t-il, choisissez de ces deux maux; et, si vous en avez le courage, instruisez Adeline de son danger, et sacrifiez ma vie pour la tirer d’une situation que beaucoup de femmes seraient bien aises d’obtenir.»—Madame La Motte, réduite à l’affreuse alternative de permettre la séduction de l’innocence, ou de vouer son mari à la mort, éprouva une agitation qu’il lui fut impossible de dissimuler. Voyant néanmoins qu’une opposition aux desseins du marquis causerait la ruine de La Motte, et ne serait que fort peu utile à Adeline, elle résolut de céder aux circonstances et de souffrir en silence.
Dans le temps qu’Adeline formait un plan pour s’échapper de l’abbaye, les regards mystérieux de Pierre avaient donné des soupçons à La Motte, et l’avaient engagé à les veiller de plus près. Il les avait vus se quitter dans la salle avec quelque confusion, et les avait ensuite aperçus se parler dans les cloîtres. Des circonstances si extraordinaires ne lui avaient laissé aucun doute qu’Adeline ne fût instruite de son danger, et ne concertât avec Pierre les moyens de s’échapper. Faisant donc semblant d’être informé de toute l’affaire, il avait accusé Pierre de fourberie, et l’avait menacé de la vengeance du marquis, s’il ne découvrait pas ce qu’il savait. Cette menace avait intimidé Pierre; et s’imaginant qu’il ne lui restait plus aucune possibilité de servir Adeline, il avait fait un aveu circonstancié, et promis de ne point dire à Adeline que son projet était découvert. Cette promesse était assez conforme à son inclination; car il craignait le mécontentement que pourrait exprimer Adeline lorsqu’elle croirait avoir été trahie par lui.
Le jour que le projet d’Adeline avait été découvert, le marquis avait dessein de venir à l’abbaye, et il était convenu de faire transporter Adeline à sa maison de campagne. La Motte avait surle-champ senti l’avantage de permettre à Adeline de se rendre au tombeau, dans la croyance de ne point être découverte. Cela devait prévenir beaucoup de trouble et d’opposition, et lui épargner la peine qu’il aurait éprouvée en sa présence, lorsqu’elle aurait su qu’il allait la livrer. Un domestique du marquis pouvait se transporter au tombeau à l’heure marquée, et, dans l’obscurité de la nuit, l’emmener en jouant le rôle de Pierre. Ainsi, elle aurait été conduite sans résistance à la maison de campagne, et n’aurait découvert son erreur que lorsqu’il aurait été trop tard pour en éviter les conséquences.
Quand le marquis arriva, La Motte, qui, quoiqu’il eût beaucoup bu, n’avait cependant pas perdu la tête, l’informa de ce qui était arrivé, et du plan qu’il avait formé; et le marquis l’approuvant, son domestique avait été instruit du signal qui avait ensuite mis Adeline en son pouvoir.
La honte que ressentait madame La Motte en songeant à l’indigne neutralité qu’elle avait observée dans la cause d’Adeline, lui fit soigneusement éviter de la voir cette fois-ci. Adeline ne fut pas surprise de sa conduite, et se réjouit de ne pas être obligée de revoir comme ennemie une personne qu’elle avait autrefois crue son amie. Plusieurs jours s’écoulèrent dans la réflexion du passé, et dans l’attente cruelle de l’avenir.
L’état dangereux de Théodore occupait constamment ses pensées. En proie à tous les tourmens de la crainte, quelquefois elle parcourait la sphère des possibilités pour y chercher l’espérance: mais l’espérance se tenait presque toujours au-delà de l’horizon; et quand elle paraissait faiblement, on ne l’apercevait qu’avec la mort du marquis, dont la vengeance menaçait d’une ruine certaine cet infortuné jeune homme.
Cependant le marquis était à l’auberge à Baux, dans un état fort précaire. Le médecin et le chirurgien qu’il voulut garder tous deux, sans leur permettre de quitter le village, agissaient suivant des principes contraires, et le bon effet produit par les ordonnances de l’un était souvent détruit par le traitement peu judicieux de l’autre. Il n’y eut que l’humanité qui engageât le médecin à rester. La maladie du marquis était outre cela irritée par son caractère impatient, les terreurs de la mort et la violence de ses passions. Tantôt il se croyait à la mort, tantôt on avait de la peine à l’empêcher de suivre Adeline à l’abbaye. Les fluctuations de son esprit étaient si variées, et ses projets se succédaient si rapidement les uns aux autres, que ses passions étaient dans un conflit continuel. Le médecin tâcha de le convaincre que sa guérison dépendait beaucoup de sa tranquillité, et de lui persuader d’essayer au moins de maîtriser ses passions; mais les réponses impatientes du marquis le dégoûtèrent et lui firent garder le silence.
A la fin le domestique qui avait mené Adeline revint, et le marquis, l’ayant appelé dans sa chambre, lui fit tant de questions à la fois, que le pauvre diable ne sut à laquelle répondre. Il tira finalement un papier plié de sa poche, qu’il dit que mademoiselle Adeline avait laissé tomber dans la voiture, et dont il avais pris soin, parce qu’il s’était imaginé que sa seigneurie aurait été bien aise de le voir. Le marquis étendit la main avec précipitation, et prit un billet adressé à Théodore. En voyant l’adresse, la rage de la jalousie l’accabla pendant un moment, et il le tint à la main, incapable de l’ouvrir.
Il rompit cependant le cachet, et trouva que c’était un billet écrit à Théodore, pendant sa maladie, pour s’informer de sa santé, et que quelque accident l’avait empêchée d’envoyer. La tendre sollicitude qu’elle exprimait pour sa guérison déchira l’âme du marquis, et lui fit faire la comparaison de ce qu’elle avait senti pour la maladie de son rival et pour la sienne.
«Elle était fort inquiète pour sa guérison, dit-il, au lieu qu’elle craint la mienne.» Comme s’il avait voulu prolonger la peine que ce petit billet lui causait, il le lut de nouveau, et de nouveau il maudit son sort et son rival, s’abandonnant, comme à l’ordinaire, aux transports de sa passion. Il allait le jeter loin de lui, lorsque ses yeux se fixèrent sur le cachet, et il le considéra fort attentivement. Sa colère parut alors se calmer; il mit soigneusement le billet dans son portefeuille, et fut pendant quelque temps absorbé dans ses pensées.
Après plusieurs jours de craintes et d’espérances, la force de son tempérament l’emporta sur sa maladie, et il se trouva assez bien pour écrire plusieurs lettres dont une était pour préparer La Motte à le recevoir. La même politique qui l’avait engagé à cacher sa maladie à La Motte, lui fit alors avancer une chose qu’il savait bien ne pouvoir effectuer, qu’il serait à l’abbaye le lendemain de l’arrivée de son domestique. Il répéta ses injonctions qu’Adeline fût strictement gardée, et renouvela ses promesses de récompense pour les services que lui rendrait La Motte.
Celui-ci, qui était tous les jours de plus en plus surpris de l’absence du marquis, reçut cette nouvelle avec mécontentement; car il commençait à espérer que le marquis avait changé d’intention au sujet d’Adeline, soit qu’il fût embarqué dans quelque nouvelle aventure, ou obligé de visiter ses biens dans quelque partie éloignée de la province: il aurait été bien aise de se débarrasser ainsi d’une affaire qui devait le couvrir de tant d’infamie.
Cette espérance s’évanouit alors, et il dit à son épouse de faire les préparatifs nécessaires pour la réception du marquis. Adeline avait passé ces jours-là dans un état d’incertitude, tantôt animé par les rayons de l’espoir, et tantôt obscurci par les sombres nuages du désespoir. Ce délai, si fort au-delà de son attente, semblait prouver que la maladie du marquis était très-sérieuse; et quand elle considérait les conséquences de sa guérison, elle ne pouvait être fâchée qu’il en fût ainsi. L’idée de cet être lui était tellement odieuse, qu’elle ne voulut point permettre à sa bouche de prononcer son nom, ni de faire à Annette une question si nécessaire à la paix de son esprit.
Ce fut environ une semaine après la lettre du marquis, qu’Adeline aperçut un jour de sa fenêtre une troupe d’hommes à cheval entrer dans l’avenue, qu’elle reconnut pour être le marquis et sa suite. Elle se retira de la fenêtre dans un état qu’il est impossible de décrire, et, se jetant sur une chaise, fut pendant quelque temps insensible aux objets qui l’environnaient. Quand elle fut revenue de sa première frayeur, qu’avait excitée l’apparition du marquis, elle se traîna vers la fenêtre: la compagnie n’était plus visible, mais elle entendit les pieds des chevaux, et elle savait que le marquis faisait le tour pour parvenir à la grande porte de l’abbaye. Elle implora la protection et l’appui du ciel; et, étant alors un peu remise, elle s’assit en attendant l’événement.
La Motte reçut le marquis en exprimant sa surprise d’une si longue absence; et celui-ci, se contentant de dire qu’il avait été retenu par la maladie, s’informa aussitôt d’Adeline. On lui dit qu’elle était dans sa chambre, d’où l’on pourrait la faire venir, s’il désirait la voir. Le marquis hésita, et à la fin s’en excusa; mais il ordonna qu’on la gardât avec grand soin. «Peut-être, monsieur, dit La Motte en souriant, qu’Adeline a été trop rebelle à votre passion; vous paraissez prendre moins d’intérêt à elle qu’autrefois.»
«—Oh! point du tout, répliqua le marquis, elle m’intéresse même plus que jamais; et tellement, qu’on ne saurait la veiller de trop près. C’est pourquoi, La Motte, je vous prie de ne point souffrir que qui que ce soit s’approche d’elle, à moins que vous ne soyez présent. La chambre où on l’a mise est-elle bien sûre?» La Motte lui dit qu’elle était parfaitement sûre, mais exprima en même temps ses souhaits qu’elle fût transportée à la maison de campagne. «Si elle trouvait moyen de s’échapper, dit-il, je sais ce que j’ai à attendre de votre colère, et cette réflexion me tient dans une inquiétude continuelle.»
«Cela ne peut se faire à présent, dit le marquis; elle est bien plus en sûreté ici, et vous avez tort d’avoir la moindre crainte sur sa fuite, si véritablement sa chambre est aussi bien gardée que vous le dites.»
«—Je ne puis avoir aucun motif de vous tromper, monsieur.»
«—Je ne vous en suppose pas, dit le marquis; gardez-la avec soin, et soyez certain qu’elle ne s’échappera pas. Je puis compter sur mon valet; et, si vous le désirez, je le laisserai ici.» La Motte crut que cela était inutile, et il fut convenu qu’il partirait.
Le marquis, après environ une demi-heure de conversation avec La Motte, quitta l’abbaye, et Adeline le vit partir avec un mélange de surprise et de reconnaissance qui pensa la suffoquer: elle s’était attendue de moment en moment à paraître devant lui, et s’était efforcée de s’armer d’assez de courage pour soutenir sa présence. Elle avait prêté l’oreille à chaque voix qu’elle entendait d’en-bas, et à chaque pas qui traversait le passage; son cœur avait palpité de crainte que ce ne fût La Motte qui vînt la chercher pour la conduire au marquis. Cet état de souffrance avait été prolongé presque au-delà de ses forces, lorsqu’elle entendit plusieurs voix sous sa fenêtre, et vit le marquis qui s’en allait. Après s’être abandonnée à la joie et à la reconnaissance qui agitaient son cœur, elle tâcha de pénétrer la raison de cette circonstance, qui, vu tout ce qui s’était passé, paraissait fort singulière. Elle la trouva tout-à-fait inexplicable; et, après avoir long-temps ruminé en vain, elle laissa le sujet, faisant ses efforts pour se persuader qu’elle ne pouvait être que de bon augure.
Le temps des visites accoutumées de La Motte approchait; Adeline l’attendit en tremblant, et dans l’espoir d’apprendre que le marquis avait cessé ses persécutions; mais il fut, comme à l’ordinaire, taciturne et rêveur, et ce ne fut que lorsqu’il allait quitter la chambre, qu’Adeline eut le courage de lui demander quand le marquis reviendrait. La Motte, en ouvrant la porte pour s’en aller, répliqua, «demain;» et Adeline, que la crainte et la délicatesse retenaient, vit qu’elle ne pourrait avoir aucune nouvelle de Théodore que par une question directe. Elle regarda fixement La Motte, comme si elle eût voulu parler, et La Motte s’arrêta; mais elle rougit et garda le silence, jusqu’à ce que, voyant qu’il allait se retirer, elle le rappela faiblement.
«Je voudrais, dit-elle, savoir des nouvelles de ce malheureux chevalier, qui a encouru la disgrâce du marquis en s’efforçant de me servir. Le marquis en a-t-il fait mention?»
«Oui, répliqua La Motte; et votre indifférence pour le marquis n’a maintenant plus besoin d’explication.»
«Puisque je dois avoir du ressentiment pour ceux qui m’injurient, dit Adeline, il m’est certainement permis d’avoir de la reconnaissance pour ceux qui me servent. Si le marquis avait mérité mon estime, il est probable que je la lui aurais accordée.»
«Eh bien! eh bien! reprit La Motte, ce jeune héros, ce Théodore, qui, à ce qu’il paraît, a été assez brave pour lever la main contre son colonel, est bien gardé, et je ne doute pas qu’il ne reçoive bientôt le prix de sa chevalerie.» L’indignation, le chagrin et la crainte s’agitèrent dans le sein d’Adeline; elle dédaigna de donner à La Motte une seconde occasion de profaner le nom de Théodore. Cependant, l’incertitude cruelle dans laquelle elle se trouvait, l’engagea à demander si le marquis avait reçu de ses nouvelles depuis son départ de Baux. «Oui, dit La Motte, il a été conduit sous bonne garde à son régiment, où il est emprisonné jusqu’à ce que le marquis puisse paraître contre lui.»
Adeline n’eut ni la force ni le désir d’en savoir davantage; et, La Motte étant sorti, elle fut de nouveau en proie à la douleur qu’il venait de renouveler. Quoique cette information ne contînt aucune nouvelle circonstance de malheur (car elle n’avait entendu que la confirmation de ce à quoi elle s’était toujours attendue), un surcroît de chagrin sembla s’emparer de son cœur, et elle s’aperçut qu’elle avait mal à propos entretenu une faible espérance que Théodore pourrait échapper avant d’arriver au lieu de sa destination. Tout espoir était alors perdu; son amant éprouvait les souffrances et les horreurs d’une prison, et les tourmens de la crainte, tant pour sa propre sûreté que pour celle de son Adeline. Elle se figurait le sombre et humide cachot où il était, chargé de chaînes, et défiguré par la pâleur du chagrin et de la maladie; elle l’entendait appeler son nom d’une voix qui lui déchirait le cœur, et le voyait lever les yeux au ciel, le supplier en silence: et se rappelant en même temps la conduite généreuse qui l’avait plongé dans cet abîme de misères, et que c’était pour elle qu’il souffrait, sa douleur se changeait en désespoir, ses larmes cessaient de couler, et elle tombait en silence dans une torpeur accablante.
Le lendemain le marquis vint, et s’en retourna comme auparavant. Plusieurs jours s’écoulèrent sans le voir. Enfin, un soir, tandis que La Motte et sa femme étaient dans leur chambre ordinaire, il entra et conversa pendant quelque temps sur différens sujets; ensuite il tomba dans une profonde rêverie; et, après un intervalle de silence, il se leva et tira La Motte vers la fenêtre. «Je voudrais vous parler en particulier, dit-il, si votre temps n’est pas engagé, autrement ce sera pour une autre fois.» La Motte l’assurant qu’il n’avait rien du tout à faire, il voulut le conduire dans une autre chambre; mais le marquis proposa une promenade dans la forêt. Ils sortirent ensemble; et lorsqu’ils furent dans une allée solitaire, où les branches touffues des hêtres et des chênes augmentaient les ombres du crépuscule, et répandaient dans les environs une obscurité majestueuse, le marquis se tournant vers La Motte, lui dit:
«La Motte, votre condition n’est pas heureuse; cette abbaye est une triste résidence pour un homme comme vous, qui aimez la société, et qui êtes fait pour l’orner.» La Motte s’inclina. «Je voudrais qu’il fût en mon pouvoir de vous rendre au monde, ajouta le marquis; peut-être que, si je connaissais les particularités qui vous en ont fait retirer, je pourrais, par mon crédit, vous servir efficacement. Il semble que vous ayez voulu me faire entendre que c’était une affaire d’honneur?» La Motte garda le silence. «Je n’ai cependant pas dessein de vous faire de la peine; et ce n’est pas la curiosité qui m’engage à vous faire ces questions, mais un désir sincère de vous être utile. Vous m’avez déjà instruit de plusieurs particularités de vos malheurs; je pense que votre générosité vous a induit dans des dépenses que vous vous êtes ensuite efforcé de réparer au jeu.»
«Oui, monsieur, dit La Motte, il est vrai que j’ai dissipé la plus grande partie d’une excellente fortune, et que j’ai ensuite employé des moyens peu honnêtes pour la réparer; mais je vous supplie de ne point me presser sur ce sujet. Je voudrais, s’il était possible, perdre la mémoire d’une affaire qui sera toujours une tache pour moi, et aux rigoureuses conséquences de laquelle je crains bien qu’il ne soit pas en votre pouvoir de me soustraire.»
«Vous pourriez vous tromper, répliqua le marquis; j’ai beaucoup de crédit à la cour. Ne craignez aucune censure de ma part, je ne suis pas enclin à juger avec sévérité les fautes des autres. Je sais prendre en considération la nécessité des circonstances; et je pense, La Motte, que jusqu’ici vous n’avez pas à vous plaindre de mon amitié.»
«—Non, sûrement, monsieur.»
«—Et quand vous vous rappelez que je vous ai pardonné une certaine affaire toute récente.—Cela est vrai, monsieur, et permettez-moi de vous dire que je suis on ne saurait plus sensible à votre générosité. L’affaire dont vous faites mention est sans doute la plus criminelle de ma vie; c’est pourquoi ce que j’ai à vous raconter ne saurait me mettre plus bas dans votre opinion. Quand j’eus dissipé la plus grande partie de mon bien dans les plaisirs et dans la débauche, j’eus recours au jeu pour suppléer aux moyens de continuer la même vie. Un bonheur momentané me mit pendant quelque temps à même de le faire, et, croyant qu’il ne m’abandonnerait jamais, je continuai le même train de vie.
»Peu après, un revers de fortune détruisit toutes mes espérances, et me plongea dans la plus affreuse des misères. Dans une seule nuit je fus réduit à deux cents louis. Je me déterminai à les risquer aussi, et ma vie en même temps; car j’avais résolu de ne point survivre à ma perte. Je n’oublierai jamais les horreurs de ce moment, d’où dépendait ma destinée, ni les angoisses mortelles que j’éprouvai quand je vis mon dernier enjeu perdu. Je restai quelques instans pétrifié; mais, excitée par le sentiment de mes malheurs, ma colère me fit vomir une foule d’imprécations contre mes rivaux plus fortunés, et me livrer à toute la frénésie du désespoir.
»Pendant cet accès de folie, un individu qui avait observé en silence tout ce qui s’était passé, s’approcha de moi.—Vous êtes malheureux, monsieur? me dit-il.—Je n’ai pas besoin qu’on me le dise, monsieur, répliquai-je.
»Vous avez peut-être été maltraité? reprit-il.—Oui, monsieur, car je suis ruiné; c’est pourquoi on peut bien dire que j’ai été maltraité.
»—Connaissez-vous les personnes avec qui vous venez de jouer?—Oui,... pourquoi?—Peut-être que je me trompe, dit-il, et il s’en alla. Ses dernières paroles me donnèrent à penser, et firent naître en moi quelque espérance que mon argent n’avait pas été bien gagné. Voulant en savoir davantage, je cherchai ce monsieur, mais il était sorti. Je modérai cependant mes transports, revins à la table où j’avais perdu mon argent, me plaçai derrière la chaise d’un des individus qui l’avaient gagné, et le veillai de très-près. Je fus quelque temps sans rien apercevoir qui pût confirmer mes soupçons; mais je fus à la fin convaincu qu’ils étaient justes.
»Quand la partie fut finie, je tirai de côté un de mes adversaires; et, lui disant ce que j’avais remarqué, le menaçai de le découvrir à l’instant, s’il ne rendait pas mon argent. Il fut pendant quelque temps aussi affirmatif que moi; et, prenant un ton imposant, il me menaça de me faire repentir de mes assertions calomnieuses. Mais j’étais dans un état où la crainte n’avait sur moi aucun empire, et ses manières ne servirent qu’à irriter mon esprit, déjà assez aigri par l’infortune. Après avoir répondu à ses menaces, j’allais rentrer dans l’appartement que nous venions de quitter, et instruire la compagnie de ce qui s’était passé, lorsqu’avec un sourire insidieux et une voix doucereuse, il me pria de lui accorder un moment, et de lui permettre de parler à son ami. J’hésitai de me rendre à cette dernière demande; mais au même instant celui-ci entra dans la chambre. Son associé lui raconta en peu de mots ce qui avait eu lieu entre nous; et la frayeur, peinte sur son visage, prouva suffisamment la certitude de son crime.
»Ils allèrent dans un coin de la chambre, et parlèrent ensemble durant quelques minutes; après quoi ils s’approchèrent de moi, en m’offrant, suivant eux, un compromis. Je déclarai néanmoins que je ne souscrirais à aucune condition de cette nature, et je jurai qu’il me fallait toute la somme que j’avais perdue.—N’est-il pas possible, monsieur, qu’on vous offre quelque chose d’aussi avantageux que toute la somme?—Je ne compris pas ce qu’ils voulaient dire; mais, après plusieurs phrases de cette sorte, tendantes à me donner des idées de ce qu’ils entendaient, ils s’expliquèrent plus au long.
»Voyant que leur réputation était entièrement en mon pouvoir, ils voulurent m’attacher à leur parti; c’est pourquoi après m’avoir informé qu’ils appartenaient à une société d’hommes qui vivaient des folies et de l’inexpérience des autres, ils m’offrirent une part dans leurs profits. Ma fortune était désespérée, et la proposition qu’ils me faisaient me fournissait, non-seulement de l’argent pour le moment, mais me mettait en état de retourner à ces scènes de plaisirs auxquelles mes passions m’avaient d’abord conduit, et que l’habitude me rendait toujours chères. J’acceptai l’offre, et passai ainsi de la dissipation à l’infamie.»
La Motte s’arrêta, comme si le souvenir de ces temps-là l’avait accablé de remords. Le marquis s’aperçut de ce qu’il éprouvait. «Vous vous jugez avec trop de rigueur, dit-il; il y a très-peu de personnes, quelle que soit leur apparence d’honnêteté, qui, dans de pareilles circonstances, n’en eussent fait autant que vous. Si j’avais été dans votre situation, je ne sais comment j’aurais agi moi-même. Cette rigide vertu, susceptible de vous condamner, peut être honorée du nom de sagesse, mais je ne désire pas la posséder; qu’elle continue de rester où on la trouve généralement, dans le sein glacé de ces êtres qui, privés de la sensibilité nécessaire pour être hommes, se qualifient du titre de philosophes. Mais, je vous prie, continuez.»
«Nos succès furent pendant quelque temps immenses; car nous gouvernions la roue de la fortune sans nous fier à ses caprices. Naturellement inconsidéré et libertin, mes dépenses furent égales à mes revenus. Un jeune seigneur découvrit à la fin les tricheries de notre société; ce qui nous obligea d’agir pendant quelque temps avec la plus grande circonspection. Il serait ennuyeux d’entrer dans tous les détails; ce qui nous fit à la fin devenir si suspects, que les civilités éloignées et la froide réserve de nos connaissances nous rendirent la fréquentation des assemblées pénible et sans profit. Nous tournâmes alors nos pensées vers d’autres moyens d’obtenir de l’argent; et une escroquerie dans laquelle je m’engageai pour une somme considérable me força bientôt à quitter Paris. Vous savez le reste, monsieur.»
La Motte se tut, et le marquis continua de ruminer. «Vous voyez, monsieur, reprit à la fin La Motte, que mon cas est désespéré.»
«—Il est à la vérité bien mauvais; mais il n’est pas tout-à-fait désespéré. Je vous plains de toute mon âme. Cependant, si vous retourniez dans le monde, et que vous fussiez dans le cas d’être poursuivi, je pense que le crédit que j’ai auprès du ministre pourrait vous épargner toute punition rigoureuse. Il semble cependant que vous ayez perdu le goût de la société, et que vous ne vous souciez pas d’y retourner.»
«Oh! monsieur, pouvez-vous douter de cela? Mais je suis confus de l’excès de vos bontés. Plût au ciel qu’il fût en mon pouvoir de vous prouver la reconnaissance qu’elles m’inspirent!»
«Ne parlez pas de mes bontés, dit le marquis; je ne prétends pas que le désir que j’ai de vous servir n’ait pas aussi un certain degré d’intérêt. Je n’affecte pas d’être plus qu’un homme, et soyez sûr que ceux qui le prétendent sont moins. Il est en votre pouvoir de me témoigner votre reconnaissance, et de m’attacher pour toujours à vos intérêts.» Il s’arrêta. «Dites-moi ce qu’il faut faire, s’écria La Motte, dites-moi ce qu’il faut faire; et, si cela est au pouvoir de l’homme, soyez sûr que je l’exécuterai.» Le marquis persista dans son silence. «Doutez-vous de ma sincérité, monsieur? votre silence m’offense. Craignez-vous de vous fier à un homme qui vous a déjà tant d’obligations, qui ne vit que par votre miséricorde et presque par vos bienfaits?» Le marquis le regarda fixement, mais ne dit rien. «Je n’ai pas mérité cela de votre part, monsieur; parlez, je vous en conjure.»
«Il y a de certains préjugés attachés à l’esprit humain, dit le marquis à voix basse et d’un ton presque solennel, qui demandent toute notre sagesse pour les empêcher de nuire à notre bonheur; de certaines notions acquises dans l’enfance, et involontairement entretenues par l’âge, qui croissent et usurpent un tel ascendant, qu’il n’existe que très-peu d’individus dans les pays civilisés qui puissent ensuite les surmonter. La vérité est souvent pervertie par l’éducation. Tandis que les Européens policés se vantent d’un point d’honneur et d’une excellence de vertu qui les conduit souvent du plaisir à la misère, et de la nature à l’erreur, l’Américain simple et sans art suit l’impulsion de son cœur, et obéit à l’inspiration de la sagesse.» Le marquis s’arrêta, et La Motte continua d’écouter avec l’attention la plus impatiente.
«La nature ne se pique pas d’un faux raffinement, reprit le marquis, et agit toujours de même dans les grands accidens de la vie. L’Indien découvre que son ami est un fourbe, et il le tue; le sauvage de l’Asie en fait autant; le Turc, lorsque l’ambition le domine, ou que la vengeance le provoque, assouvit sa passion aux dépens de la vie, et ne l’appelle pas meurtre. Même l’Italien raffiné, dirigé par la jalousie, ou séduit par la perspective de quelques grands avantages, tire son stilet et vient à ses fins. La première preuve d’un esprit supérieur est de secouer les préjugés de son pays et de l’éducation. Vous ne dites rien, La Motte; n’êtes-vous pas de mon opinion?»
«J’écoute vos argumens, monsieur.»
«Il y a à la vérité, dit le marquis, des esprits si faibles, qu’ils sont effrayés de faire des choses qu’ils sont accoutumés de regarder comme mauvaises, quelque avantageuses qu’elles leur puissent être. Ils ne se laissent jamais guider par les circonstances, mais adoptent un plan fixe de vie, dont ils ne veulent jamais, sous aucune considération, se départir. La conservation de soi-même est la première loi de la nature; quand un insecte nous nuit, ou qu’un animal de proie nous menace, nous ne pensons qu’à l’écraser. Quand ma vie, ou ce qui est essentiel à ma vie, exige le sacrifice d’un autre, ou même si quelque passion invincible l’exigeait, je serais un fou d’hésiter. Je crois, La Motte, que je puis me fier à vous. Il y a des moyens de faire certaines choses.—Vous m’entendez. Il y a des momens, des circonstances, des occasions.—Vous savez ce que je veux dire.»
«Expliquez-vous, monsieur.»
«Des services d’amis qui...—en un mot, il y a des services qui excitent toute notre reconnaissance, et que nous ne croyons avoir jamais assez payés. Il est en votre pouvoir de me mettre dans ce cas-là.»
«Ah! monsieur, dites-moi comment!»
«Je vous l’ai déjà dit. Cette abbaye est fort commode pour cela; elle est à l’abri de l’œil de l’observateur; on peut dans ses murs cacher tout ce que l’on veut faire; l’heure de minuit est fort propre à un pareil acte, et l’aurore ne le découvrira pas; ces bois sont discrets. Ah! La Motte, ai-je raison de vous confier cette affaire; puis-je croire que vous avez envie de me servir et de vous conserver?» Le marquis se tut, et regarda attentivement La Motte, dont le visage était à peine visible dans l’obscurité de la nuit.
«Monsieur, vous pouvez vous fier à moi pour tout; expliquez-vous plus clairement.»
«Quel gage me donnerez-vous de votre fidélité?»
«Ma vie, monsieur, n’est-elle pas déjà en votre pouvoir?» Le marquis hésita, et dit alors: «Demain, à peu près à cette heure-ci, je reviendrai à l’abbaye, et je vous expliquerai ce que je veux dire, si vous ne l’avez pas déjà compris. En attendant, consultez-vous vous-même; examinez jusqu’à quel point vous êtes en état de tenir votre résolution, et soyez prêt à accepter la proposition que j’ai à vous faire, ou à déclarer que vous ne voulez pas.» La Motte fit quelques réponses embarrassées. «Adieu jusqu’à demain, dit le marquis; rappelez-vous que l’opulence et la liberté sont actuellement devant vous.» Il s’approcha de l’abbaye, monta à cheval, et s’éloigna avec les gens de sa suite. La Motte retourna tristement chez lui, en ruminant sur leur dernière conversation.