CHAPITRE VII.
François Soulés translation
Le chirurgien de l’endroit ayant examiné la blessure du marquis, donna sur-le-champ son avis, et ordonna qu’on le mît au lit; mais le marquis, tout malade qu’il était, n’avait, pour ainsi dire, d’autre crainte que celle de perdre Adeline, et déclara qu’il serait en état de se mettre en route dans quelques heures. Dans ce dessein il avait déjà donné ordre qu’on tînt des chevaux prêts; mais le chirurgien, persistant sérieusement, et même avec passion, à soutenir que sa témérité lui ferait perdre la vie, on l’avait porté dans une chambre à coucher, où il n’y avait que son valet de chambre qui l’approchait.
Cet homme, digne confident de toutes ses intrigues, avait été le principal instrument de ses desseins sur Adeline, et était l’individu qui l’avait conduite à la maison de campagne du marquis, sur le bord de la forêt. Le marquis lui avait donné des ordres ultérieurs au sujet de cette malheureuse fille; et, prévoyant le danger de la garder plus long-temps dans l’auberge, il lui avait dit, ainsi qu’à plusieurs autres domestiques, de l’emmener dans une voiture de louage. Le valet étant donc allé exécuter ces ordres, le marquis fut laissé à ses propres réflexions, et à la violence du conflit de différentes passions.
Les reproches et l’opposition continuelle de Théodore, amant favori d’Adeline, touchèrent vivement son orgueil, et excitèrent toute sa malice. Il ne pouvait penser à cette opposition qui avait, pour ainsi dire, réussi, sans éprouver une indignation et un ressentiment que rien ne pouvait apaiser, que l’espoir d’une prompte vengeance.
Quand il eut appris la fuite d’Adeline de sa maison de campagne, sa surprise fut d’abord égale à sa colère; et, après avoir vomi toute sa rage contre ses domestiques, il les envoya par différentes routes à sa poursuite, et alla lui-même à l’abbaye, dans le faible espoir que, dénuée comme elle était, il était possible qu’elle s’y fût enfuie. Mais La Motte étant aussi surpris que lui, et ne sachant pas le chemin qu’Adeline avait pris, le marquis était retourné à la maison de campagne, impatient d’apprendre de ses nouvelles. Il y avait trouvé quelques-uns de ses domestiques de retour, sans avoir rien appris touchant Adeline, et ceux qui arrivèrent ensuite n’avaient pas été plus heureux.
Quelques jours après, une lettre du lieutenant-colonel du régiment l’avait informé que Théodore avait quitté sa compagnie, et était absent depuis quelque temps, sans que personne sût ce qu’il était devenu. Cette information confirmant un soupçon qu’il avait déjà que Théodore, de manière ou d’autre, aurait bien pu participer à la fuite d’Adeline, toutes ses autres passions avaient pendant quelque temps fait place à son ressentiment, et il avait donné ordre de poursuivre sur-le-champ Théodore; mais ce dernier, dans cet intervalle, avait été pris.
C’était parce qu’il avait autrefois observé l’amour naissant d’Adeline et de Théodore, et sur les renseignemens donnés par La Motte, qui avait été témoin de leur entrevue dans la forêt, que le marquis avait résolu d’éloigner un rival si dangereux et si propre à éventer ses desseins. Il avait donc dit à Théodore, de la manière la plus plausible, qu’il était nécessaire qu’il joignît le régiment, chose qui ne l’avait affecté que par rapport à Adeline, et qui était d’autant moins extraordinaire, qu’il avait déjà passé plus de temps à la campagne que n’avaient généralement coutume d’y rester les officiers que le marquis invitait. Théodore connaissait bien le caractère du marquis, et avait accepté son invitation, plutôt pour ne pas manquer d’égards à son colonel, que dans l’attente de jouir de beaucoup de plaisirs.
Le marquis avait reçu de la part de ceux qui avaient arrêté Théodore, les instructions nécessaires pour poursuivre et recouvrer Adeline; mais, quoiqu’il eût effectué ce dessein, il était continuellement en proie à une passion trompée et à la fureur de l’orgueil. Les douleurs de sa blessure étaient absorbées par les peines de son esprit, et chaque angoisse qu’il sentait semblait augmenter sa soif de vengeance, et refluer avec de nouveaux tourmens sur son cœur. Tandis qu’il était dans cet état, il entendit la voix de l’innocente Adeline implorant sa protection; mais ses cris n’excitèrent ni sa justice ni ses remords; et, quand peu après le carrosse partit, et qu’il fut certain qu’elle était saisie, et Théodore malheureux, il parut sentir quelque soulagement aux peines de son esprit.
Théodore éprouvait à la vérité tout ce qu’un cœur vertueux dans l’oppression peut sentir; mais il était exempt de ces passions virulentes et malicieuses qui déchiraient le sein du marquis, et qui font éprouver à ceux qui s’y abandonnent des maux plus rigoureux que ceux qu’elles peuvent suggérer pour la punition des autres. L’indignation dont il pouvait être animé contre le marquis n’était alors que secondaire à son anxiété pour Adeline; sa captivité lui paraissait terrible, en ce qu’elle l’empêchait de chercher une noble et honorable vengeance; mais elle était cruelle en ce qu’elle le privait des moyens de sauver celle qu’il aimait plus que la vie.
Quand il entendit les roues de la voiture qui l’entraînaient; il éprouva des angoisses qui pensèrent lui faire perdre la raison. Les cœurs endurcis des soldats qui le gardaient, furent même touchés de sa détresse; et, en blâmant la conduite du marquis, s’efforcèrent de consoler leur prisonnier. Le médecin, qui venait d’arriver, entra dans la chambre pendant cet accès de frénésie, et, sentant et témoignant beaucoup d’intérêt pour sa condition, demanda avec une extrême surprise pourquoi on l’avait mis si précipitamment dans une chambre si peu faite pour lui.
Théodore l’informa de la raison de cette circonstance, de celle de la détresse qui l’accablait, et des fers qui le déshonoraient: s’apercevant que le médecin l’écoutait avec attention et avec pitié, il désira l’instruire de plusieurs autres particularités, et il pria les soldats de quitter la chambre. Ceux-ci obéirent, et se placèrent au dehors de la porte.
Il raconta alors toutes les particularités de la dernière affaire, et de ses liaisons avec le marquis. Le médecin écouta sa narration avec grand intérêt, et laissa fréquemment paraître beaucoup d’agitation. Quand Théodore eut fini, il resta quelque temps en silence et perdu dans ses pensées; sortant enfin de sa rêverie: «Je vous plains, dit-il; je crains bien que votre cas ne soit désespéré. Le marquis est trop connu pour être aimé ou respecté; vous n’avez rien à espérer d’un pareil homme, car il n’a presque rien à craindre. Je souhaiterais qu’il fût en mon pouvoir de vous être utile; mais je n’en vois pas la possibilité.»
«Hélas! reprit Théodore, ma situation est vraiment désespérée; et quant à cette malheureuse fille.....» De violens sanglots l’interrompirent, et ne lui permirent pas de continuer. Le médecin ne put qu’exprimer combien il était sensible à sa douleur, et le prier d’être plus calme. Un domestique du marquis entra alors dans la chambre, et dit au médecin que ce dernier voulait le voir dans l’instant. Au bout de quelque temps, il répondit qu’il allait chez le marquis; et, s’étant efforcé de prendre un air composé, ce qui lui fut difficile, il donna la main à Théodore, et laissa la chambre en lui promettant de revenir avant de quitter l’auberge.
Il trouva le marquis très-agité de corps et d’esprit, et plus effrayé des conséquences de sa blessure qu’il ne l’aurait cru. Son inquiétude pour Théodore lui suggéra un projet dont l’exécution pourrait lui être de quelque service. Après avoir tâté le pouls de son malade, et lui avoir fait quelques questions, il prit un air fort sérieux. Le marquis, qui épiait tous les mouvemens de son visage, lui demanda de dire son avis sans hésiter.
«Je serais fâché de vous alarmer, monseigneur, mais il y a du danger. Y a-t-il long-temps que vous avez reçu cette blessure?»
«Bon Dieu! il y a du danger, s’écria le marquis, en prononçant quelques imprécations amères contre Théodore.—Oui, il y a sûrement du danger, répliqua le médecin; dans quelques heures, je pourrais en assurer le degré.»
«Quelques heures, monsieur! interrompit le marquis; quelques heures!» Le médecin le pria d’être plus calme. «Sacré D....! s’écria le marquis. Il est fort aisé à un homme qui jouit de la santé de dire à un mourant d’être plus calme. Mais Théodore sera rompu vif pour cela, cependant.»
«Vous vous trompez, monsieur, dit le médecin. Si je vous avais regardé comme un homme mourant, ou même bien près de la mort, je ne vous aurais pas parlé comme j’ai fait. Mais il est important que je sache depuis quand vous avez été blessé.» La frayeur du marquis commença alors à se calmer, et il donna une relation circonstanciée de la rixe qui avait eu lieu entre lui et Théodore; représentant qu’il avait été indignement traité dans une affaire où il avait tenu une conduite juste et humaine. Le médecin écouta cette relation avec beaucoup de sang-froid; et quand elle fut terminée, sans faire aucun commentaire à ce sujet, il dit au marquis qu’il allait lui prescrire une médecine qu’il fallait prendre sur-le-champ.
Le marquis, alarmé de nouveau de l’air de gravité du médecin, le pria de lui dire sincèrement s’il le croyait dans un danger imminent. Celui-ci hésita, et l’inquiétude du marquis augmenta. «Il est important, dit ce dernier, que je connaisse ma véritable situation.» Le médecin lui dit alors que, s’il avait quelques affaires à régler, il ferait bien de s’en occuper, parce qu’il était impossible de prévoir les suites.
Il tourna alors la conversation sur Théodore, et dit qu’il venait de voir le jeune officier en état d’arrestation, et qu’il espérait qu’on ne le ferait pas partir dans le moment, parce que cela mettrait sa vie en danger. Le marquis fit un jurement affreux, et, maudissant Théodore de l’avoir mis dans l’état où il se trouvait, répondit qu’il partirait le soir même. Le médecin se hasarda de parler contre la cruauté de cette sentence, et, tâchant d’exciter le marquis à un sentiment d’humanité, plaida fortement la cause de Théodore. Mais ces prières et ces argumens, en découvrant au marquis une partie de son propre caractère, semblèrent exciter son ressentiment, et faire renaître toute la violence de ses passions.
Le médecin se retira finalement sans aucun espoir, après avoir promis au marquis de ne point quitter l’auberge. Il s’était flatté, en exagérant le danger de son malade, d’obtenir quelque chose en faveur d’Adeline et de Théodore, mais son plan avait eu un effet contraire; car la crainte de la mort, si terrible pour la conscience coupable du marquis, au lieu d’exciter au repentir, ne fit qu’augmenter son désir de vengeance contre l’homme qui l’avait réduit à cet état. Il résolut de faire conduire Adeline dans un endroit où, si par hasard Théodore échappait, il ne pourrait jamais la voir, et par-là, de se ménager au moins quelques moyens de vengeance. Il n’ignorait cependant pas que, lorsque Théodore serait une fois arrivé au régiment, sa perte était certaine; car, quand même il serait acquitté du crime de désertion, il devait nécessairement être condamné pour avoir assailli un officier supérieur.
Le médecin revint dans la chambre où était Théodore. La violence de sa douleur était changée en un désespoir tranquille, plus terrible que la fureur dont il avait été dernièrement agité. Les gardes ayant à sa requête quitté la chambre, le médecin lui répéta une partie de la conversation qu’il avait eue avec le marquis. Théodore, après lui avoir fait ses remercîmens, dit qu’il n’avait plus rien à espérer. Il ne sentait que très-peu de chose par rapport à lui-même, mais c’était pour sa famille et pour Adeline qu’il souffrait: il s’informa de la route qu’elle avait prise; et, quoiqu’il n’eût aucune perspective de pouvoir tirer parti de cette connaissance, il pria le médecin de tâcher de la lui procurer; mais l’hôte et sa femme n’en savaient rien, ou au moins firent semblant de l’ignorer; et il était inutile de s’adresser à d’autres.
Le sergent entra alors avec des ordres du marquis pour le départ de Théodore, qui reçut cette nouvelle d’un air composé, quoique le médecin ne pût s’empêcher d’exprimer son indignation de ce départ précipité, et ses craintes des suites qu’il pourrait avoir. Théodore eut à peine le temps de témoigner sa reconnaissance à cet ami estimable avant que les soldats entrassent dans la chambre pour le conduire à la voiture qui l’attendait.
En lui disant adieu, il lui glissa sa bourse dans la main, et, se tournant subitement, dit aux soldats de le conduire; mais le médecin l’arrêta, et refusa ce présent avec tant de chaleur, qu’il fut forcé de le reprendre: il serra la main de son nouvel ami, et, incapable de prononcer une parole, il marcha vers la voiture.
Ils partirent tous à l’instant, et Théodore fut abandonné au souvenir de ses espérances et de ses souffrances passées, à son anxiété pour le sort d’Adeline, à la contemplation de son propre malheur, et aux appréhensions de ce qui pourrait lui arriver à l’avenir. Il ne voyait à la vérité pour lui-même que la perspective d’une ruine certaine, et son désespoir n’était contenu que par un faible espoir que celle qu’il aimait plus que la vie pourrait jouir un jour de cette félicité à laquelle il n’osait se promettre de participer.