CHAPITRE VI.
François Soulés translation
Le lendemain de grand matin, le chirurgien arriva; mais ou le remède, ou la crise de la maladie, avait jeté Théodore dans un profond sommeil, qui dura encore plusieurs heures. Le médecin donna alors quelque espérance à Adeline de la guérison du malade, et fit prendre toutes les précautions possibles pour empêcher qu’il ne fût troublé. Il s’éveilla sans transport et sans fièvre, et son premier soin fut de s’informer de la situation d’Adeline, qui ne tarda pas à apprendre qu’il était hors de danger.
Quelques jours après, il se trouva assez bien pour être transporté dans une chambre à côté de celle d’Adeline, où elle le reçut avec une joie qu’il lui fut impossible de dissimuler; et cette observation le fit rayonner de plaisir: à la vérité, Adeline, sensible à l’attachement qu’il lui avait si noblement témoigné, et attendrie par les dangers qu’il avait courus, ne déguisa plus l’estime qu’elle avait conçue pour lui, et finit par avouer l’impression qu’il avait faite sur son cœur, la première fois qu’il avait paru devant elle.
Après une heure de la conversation la plus tendre, dans laquelle la félicité d’un attachement mutuel occupa toute leur âme, ils furent rappelés à la pensée de leurs embarras actuels: Adeline sentant que Théodore était arrêté pour avoir désobéi aux ordres de son supérieur, et abandonné son poste; Théodore réfléchissant qu’il allait bientôt être arraché d’auprès d’Adeline, et obligé de la laisser exposée à tous les maux dont il venait de la délivrer. Cette pensée l’accabla; et, après un long silence, il se hasarda de lui proposer, ce que ses désirs lui avaient souvent suggéré, de l’épouser avant de quitter le village. C’était peut-être le seul moyen de prévenir une séparation cruelle; et, quoiqu’il vît les nombreux inconvéniens auxquels elle serait exposée en épousant un homme dans le cas où il se trouvait, ces inconvéniens lui paraissaient tellement moindres que ceux qu’elle aurait à éprouver seule, que sa raison ne lui permit pas d’hésiter davantage à adopter un parti que son affection lui avait suggéré.
Adeline fut pendant quelque temps trop agitée pour pouvoir répondre; et, quoiqu’elle n’eût presque rien à opposer aux argumens de Théodore, quoiqu’elle n’eût aucun parent, ni aucune raison d’intérêt pour la contrarier, elle ne put se résoudre à consentir, d’une manière si précipitée, à donner sa main à un homme qu’elle connaissait si peu, et de la famille duquel elle était absolument inconnue. A la fin, elle le pria de n’en plus parler, et la conversation fut plus générale pendant le reste du jour, mais toujours intéressante.
Chaque moment découvrit alors plus amplement ces rapports de goût et d’opinions qui les avaient d’abord attachés l’un à l’autre. Leurs discours roulèrent sur la littérature. Adeline n’avait eu que très-peu d’occasions de lire, mais les livres qu’elle avait pu se procurer, opérant sur un esprit avide de connaissances, et sur un goût singulièrement sensible au beau et au sublime, lui avaient laissé l’impression de toutes leurs perfections. La nature avait doué Théodore de plusieurs des qualités du génie, et il avait reçu de l’éducation tout ce qu’elle peut ajouter à la plus heureuse nature. Ajoutez à cela une noble indépendance, un cœur sensible, et des manières où l’on apercevait un mélange de dignité et de douleur.
Sur le soir, un des officiers qui, sur les représentations du sergent, avait été envoyé par les personnes chargées de poursuivre les délits militaires, arriva dans le village; et étant entré dans l’appartement de Théodore, dont Adeline se retira à l’instant, lui dit, avec un air fort important, qu’il partirait le lendemain pour le quartier général. Théodore lui répondit qu’il n’était pas en état de supporter le voyage, et le renvoya à son médecin; mais l’officier répliqua qu’il ne s’en donnerait pas la peine, parce qu’il était sûr que le médecin pouvait être influencé, et qu’il fallait partir le lendemain: «Vous avez eu assez de temps, dit-il, et vous aurez assez de choses à faire quand vous serez arrivé au quartier général; car le sergent que vous avez dangereusement blessé, a dessein de paraître contre vous; et cela joint au délit que vous avez déjà commis en désertant de votre poste.»
Les yeux de Théodore étincelèrent de colère. «En désertant! dit-il en se levant de sa chaise, et en jetant un regard menaçant sur son accusateur. Qui ose me donner le nom de déserteur?» Mais se rappelant aussitôt combien sa conduite paraissait justifier cette accusation, il s’efforça d’étouffer son émotion, et dit, d’un air ferme et composé, que, lorsqu’il serait au quartier général, il saurait répondre à toutes les charges alléguées contre lui; mais que jusqu’à ce temps-là il garderait le silence. La fermeté et la dignité avec lesquelles il prononça ces paroles en imposèrent à l’officier, qui, en marmottant entre ses dents quelques mots à peine intelligibles, quitta la chambre.
Théodore se mit à réfléchir au danger de sa situation: il savait qu’il avait beaucoup à craindre des circonstances particulières dans lesquelles il avait quitté son régiment, alors en garnison dans une ville frontière du côté de l’Espagne, où la discipline était très-rigoureuse; et du pouvoir du marquis de Montalte, que l’orgueil et le dépit d’avoir échoué dans ses honteux projets ne manqueraient pas d’exciter à la vengeance, et qui probablement mettrait tout en usage pour y réussir. Mais ses pensées passèrent bientôt de son propre danger à celui d’Adeline, et cette considération lui fit perdre tout son courage. Il ne pouvait soutenir l’idée de la laisser exposée aux maux qu’il prévoyait, ni s’accoutumer à une séparation aussi soudaine que celle dont il était menacé; et quand elle entra de nouveau dans la chambre, il renouvela ses sollicitations pour l’épouser, en se servant de tous les argumens que la tendresse peut suggérer.
Quand Adeline apprit qu’il devait partir le lendemain, elle crut être privée de la seule consolation qui lui restait. Toutes les horreurs de la situation de Théodore se présentèrent à son esprit, et elle détourna les yeux en éprouvant des angoisses inexprimables. Prenant son silence pour un présage favorable, il répéta sa demande, et la pria de lui donner sa main, comme un gage que leur séparation ne serait pas éternelle. Adeline, à ces paroles, poussa un profond soupir. «Eh! qui sait, dit-elle, si cette séparation ne serait pas éternelle, quand même je pourrais consentir au mariage que vous me proposez? Mais, en attendant ma détermination, ne m’accusez pas d’indifférence, car ce serait un crime pour moi de vous montrer de l’indifférence après les services que vous m’avez rendus.»
«Un froid sentiment de reconnaissance est-il donc tout ce que j’ai à attendre de vous? dit Théodore. Pourquoi m’affliger par une preuve de votre indifférence, que vous prenez pour une suggestion de la prudence? Ah! Adeline, si vous rejetez cette proposition, peut-être la dernière que je serai jamais en état de vous faire, cessez au moins de vous tromper vous-même en vous imaginant que vous m’aimez.»
«Avez-vous donc sitôt oublié notre conversation de ce matin? répliqua-t-elle, et avez-vous assez mauvaise idée de moi pour croire que je voulusse professer un attachement que je ne sens pas? Si vraiment vous êtes capable de penser ainsi, je ferai bien d’oublier que je vous aie jamais fait un pareil aveu, et que vous l’ayez entendu.»
«Pardonnez, Adeline, pardonnez les doutes et les inconséquences dont je me suis rendu coupable; songez à la rigueur de mon sort, et pardonnez aux inquiétudes de l’amour.» Adeline, les yeux baignés de larmes, lui sourit faiblement en lui présentant sa main, qu’il saisit et pressa contre ses lèvres. «Cependant ne me réduisez pas au désespoir, en rejetant ma demande, ajouta-t-il; pensez à ce que je dois souffrir, si je suis obligé de vous abandonner, sans amis et sans protecteur.»
«Je réfléchis aux moyens d’éviter un état si déplorable, dit Adeline. On dit qu’il y a, à quelques milles d’ici, un couvent où l’on prend des pensionnaires; j’ai envie d’y aller.»
«Un couvent! reprit Théodore; voudriez-vous aller au couvent? Savez-vous à quelles persécutions vous seriez exposée; et que, si le marquis venait à vous découvrir, il est très-probable que la supérieure céderait à son autorité, ou du moins à son or.»
«J’ai pensé à tout cela, dit Adeline, et je suis prête à m’y exposer, plutôt que de contracter un engagement qui ne servirait, dans le moment actuel, qu’à nous rendre tous deux misérables.»
«Ah! Adeline, pourriez-vous penser ainsi, si vous m’aimiez véritablement? Je me vois sur le point d’être séparé, et peut-être pour toujours, de l’objet le plus tendre à mon cœur;.... et il faut que j’exprime toutes les angoisses que j’éprouve;.... il faut que je fasse usage de tous les argumens pour vous faire changer de résolution. Mais vous, Adeline, vous voyez avec indifférence une circonstance qui me met au désespoir.»
Adeline, qui avait fait de longs efforts pour soutenir sa fermeté en sa présence, et se maintenir dans une résolution que la raison suggérait, tandis que les mouvemens de son cœur s’y opposaient fortement, ne fut plus en état de commander à sa douleur, et fondit en larmes. Théodore fut au même instant convaincu de son erreur; et, affligé des peines qu’il lui avait causées, il approcha sa chaise vers elle, et, lui prenant la main, la pria encore une fois de lui pardonner, et s’efforça de l’apaiser et de la consoler.
«Que je suis coupable de vous avoir causé ce chagrin, en doutant de cet attachement dont je suis sûr que vous m’honorez! Pardon, Adeline, dites seulement que vous me pardonnez; et quels que puissent être les tourmens de cette séparation, je vous promets de ne plus m’y opposer.»
«Vous m’avez affligée, dit Adeline, mais vous ne m’avez pas offensée.»—Elle fit ensuite mention de plusieurs autres particularités sur le couvent. Théodore tâcha de cacher la douleur que sa séparation prochaine lui causait, et de se consulter avec elle, d’un air composé, sur le plan qu’elle méditait. Son jugement ne tarda pas à prendre le dessus sur ses passions, et il s’aperçut que le plan qu’elle proposait lui fournirait les meilleurs moyens de sûreté. Il fit réflexion qu’il était possible qu’il fût condamné sur les accusations intentées contre lui, chose qui lui avait échappé dans la première agitation de son esprit; et que sa mort, s’ils avaient été mariés, aurait non-seulement privé Adeline de son protecteur, mais l’aurait encore laissée plus exposée aux desseins du marquis, qui devait sans doute se trouver au conseil de guerre, et qui, par ce moyen, aurait découvert qu’elle était encore en son pouvoir. Surpris de n’avoir pas fait plus tôt cette réflexion, et choqué d’avoir voulu commettre une imprudence qui aurait pu la faire tomber dans une situation si dangereuse, il fut tout d’un coup réconcilié avec l’idée de la laisser dans un couvent. Il aurait désiré la placer dans le sein de sa famille, mais les circonstances dans lesquelles elle devait être introduite étaient si cruelles et si pénibles, et surtout la distance du lieu de la résidence de ses parents l’aurait exposée à tant de dangers dans le voyage, qu’il ne voulut pas le lui proposer. Il la supplia seulement de lui permettre de lui écrire; mais, faisant attention que ses lettres pourraient découvrir sa demeure au marquis, il renonça sur-le-champ à cette pensée: «Il faut même que je me refuse ce triste plaisir, dit-il, de peur que mes lettres n’indiquent le lieu de votre résidence; néanmoins, comment serai-je en état de me soumettre à l’impatience et à l’incertitude auxquelles la prudence me condamne? Si vous êtes en danger, je ne pourrai le savoir; quoiqu’à la vérité, quand je le saurais, ajouta-t-il avec un air de désespoir, il me serait impossible de voler à votre secours. O douleur! ce n’est que de ce moment que je vois toutes les horreurs d’une prison!»
Ces paroles furent interrompues par la violente agitation de son esprit; il se leva de sa chaise, et marcha à grands pas dans la chambre. Adeline était assise, accablée de la description que Théodore venait de faire de sa situation prochaine, et de la pensée qu’elle serait dans la plus cruelle incertitude sur son sort. Elle se le représenta dans une prison... pâle... décharné, et dans les fers;... elle se figura tout le poids de la vengeance du marquis sur sa tête, et cela à cause des efforts généreux qu’il avait faits pour la sauver. Théodore, alarmé du désespoir tranquille empreint sur son visage, se jeta dans une chaise à côté d’elle, et, lui prenant la main, tâcha de la consoler; mais les paroles expirèrent sur ses lèvres, et il ne put que baigner sa main de larmes.
Ce morne silence fut interrompu par l’arrivée d’une voiture à l’auberge, et Théodore, se levant, alla à la fenêtre qui donnait sur la cour. L’obscurité de la nuit l’empêcha d’abord de distinguer les objets; mais lorsqu’on eut apporté de la lumière, il aperçut un carrosse à quatre chevaux, accompagné de plusieurs domestiques. Il en vit ensuite descendre un individu enveloppé d’une roquelaure, et un moment après il entendit la voix du marquis.
Il avait volé au secours d’Adeline, qui tombait en défaillance, lorsque la porte s’ouvrit; et le marquis, suivi des officiers de justice et de plusieurs domestiques, entra. La rage étincela dans ses yeux, lorsqu’il les jeta sur Théodore, alors suspendu sur Adeline avec un regard de la plus tendre sollicitude. «—Saisissez ce traître, dit-il en se tournant vers les officiers: pourquoi lui avez-vous permis de rester ici si long-temps?»
«—Je ne suis pas un traître, répondit Théodore d’une voix ferme et avec la dignité de l’innocence, mais le défenseur de la vertu, d’une femme que le scélérat marquis de Montalte voudrait perdre.»
«—Obéissez,» dit le marquis aux officiers. Adeline fit entendre ses cris, s’attacha plus fortement au bras de Théodore, et supplia ces individus de ne point les séparer. «Il n’y a que la force qui puisse le faire,» dit Théodore, en cherchant des yeux quelque instrument de défense; mais il n’y en avait pas, et dans le même instant ils l’entourèrent et le saisirent. «Craignez tout de ma vengeance,» dit le marquis à Théodore, tandis que celui-ci prenait la main d’Adeline, qui avait perdu tout espoir de résistance, et était à peine sensible à ce qui se passait; «vous savez que vous l’avez méritée.»
«Je me moque de votre vengeance, s’écria Théodore, et je ne crains que les remords de la conscience, que toute votre puissance ne saurait m’infliger, et dont elle ne saurait vous garantir.»
«Emportez-le sur-le-champ de la chambre, et ayez soin qu’il soit bien garrotté, ajouta le marquis; il connaîtra bientôt le supplice que mérite un criminel qui joint l’insolence au délit.»—Théodore, en s’écriant: «Oh! Adeline! adieu!» fut emporté hors de la chambre, tandis qu’Adeline, que sa voix et ses derniers regards avaient tirée de sa léthargie, tomba aux pieds du marquis, et avec des larmes amères implora sa compassion pour Théodore; mais ses supplications pour son rival ne firent qu’irriter l’orgueil et la haine du marquis. Il réitéra le serment de se venger, avec des imprécations terribles, et lui ordonna de se lever; alors, s’efforçant d’étouffer les émotions de sa rage, que la présence de Théodore avait excitées, il commença à lui parler avec les expressions ordinaires de son admiration.
La malheureuse Adeline, qui, sans faire attention à ce qu’il disait, continuait de plaider la cause de son amant infortuné, fut à la fin alarmée par la fureur qui paraissait de nouveau sur le visage du marquis, et faisant usage de toute la force qui lui restait, s’élança vers la porte de la chambre; mais il l’attrapa par la main avant qu’elle pût y parvenir, et, sans s’inquiéter de ses cris, la ramena dans sa chaise, et allait lui parler, quand on entendit des voix dans le passage, et aussitôt l’hôte et l’hôtesse, que la voix d’Adeline avait attirés, entrèrent dans l’appartement. Le marquis, se tournant avec colère de leur côté, leur demanda ce qu’ils voulaient; mais sans attendre leur réponse, il leur commanda de venir avec lui, et quittant la chambre, il la ferma à clef.
Adeline courut alors à la fenêtre qui donnait sur la cour, et qui était ouverte. Tout était obscur et silencieux au dehors: elle cria au secours, mais personne ne parut; et les fenêtres étaient si élevées, qu’il était impossible de s’échapper sans assistance. Elle marcha dans la chambre dans des angoisses de terreur et de détresse; tantôt s’arrêtant pour écouter, et s’imaginant qu’elle entendait parler en bas; et tantôt précipitant ses pas, selon que l’incertitude augmentait l’agitation de son esprit.
Elle avait été près d’une demi-heure dans cet état, lorsqu’elle entendit tout d’un coup un grand bruit dans le bas de la maison, qui continua de s’augmenter jusqu’à ce qu’il n’y eût plus que tapage et confusion. Plusieurs personnes passaient précipitamment dans les corridors, et l’on ouvrait et fermait fréquemment des portes. Elle appela, mais elle ne reçut aucune réponse: il lui vint aussitôt à l’esprit que Théodore, ayant entendu ses cris, avait essayé de venir à son secours, et que le bruit avait été occasioné par l’opposition des officiers: connaissant leur cruauté et leur barbarie, elle eut de terribles appréhensions pour la vie de Théodore.
On entendit alors un mélange confus de voix, et les cris des femmes la convainquirent qu’on se battait; elle crut même entendre le cliquetis des épées. L’image de Théodore mourant par la main du marquis se présenta alors à son imagination, et les frayeurs de l’incertitude lui devinrent bientôt insupportables: elle fit un effort désespéré pour enfoncer la porte, et appela encore au secours; mais ses mains tremblantes n’en eurent pas la force, et chaque personne de la maison paraissait trop occupée pour faire attention à elle. Un cri aigu frappa dans le moment ses oreilles, et au milieu du tumulte qui suivit elle distingua clairement de profonds gémissemens. Cette confirmation de ses craintes la priva entièrement de son reste de force, et elle tomba presque sans vie dans une chaise près de la porte. Le bruit cessa graduellement jusqu’à ce que tout fut tranquille, mais personne ne revint vers elle. Peu après, elle entendit quelques voix dans la cour, mais elle n’eut pas la force de traverser la chambre pour faire même les questions qu’elle aurait voulu savoir, et qu’elle craignait néanmoins de voir résoudre.
Au bout d’un quart d’heure la porte s’ouvrit, et l’hôtesse parut avec un visage pâle comme la mort. «Pour l’amour de dieu, dit Adeline, dites-moi ce qui est arrivé!»
«Est-il blessé? est-il tué?»
«Il n’est pas mort, mademoiselle, mais.....—Il se meurt donc?—dites-moi où il est!—laissez-moi aller.»
«—Arrêtez, mademoiselle, s’écria l’hôtesse; il faut que vous restiez ici; j’ai seulement besoin de prendre de l’esprit de corne de cerf dans cette armoire.»
Adeline essaya de s’échapper par la porte; mais l’hôtesse la poussa, la ferma sur elle, et descendit.
La détresse d’Adeline devint pour lors insupportable: elle s’assit sans mouvement, et sachant à peine si elle existait, jusqu’à ce qu’elle fut tirée de sa léthargie par le bruit de quelques personnes qui marchaient près de la porte, que l’on ouvrit de nouveau; et trois hommes, qu’elle reconnut pour être les domestiques du marquis, entrèrent. Elle eut assez de présence d’esprit pour leur faire les mêmes questions qu’elle avait faites à l’hôtesse; mais ils lui dirent seulement qu’il fallait qu’elle vînt avec eux, et qu’il y avait une chaise de poste à la porte. Elle répéta néanmoins ses mêmes questions. «Dites-moi s’il vit encore!» s’écria-t-elle.—«Oui, mademoiselle, il vit; mais il est terriblement blessé, et le chirurgien vient d’arriver.» En parlant ainsi ils l’entraînèrent dans le passage; et, sans faire attention à ses prières et à ses supplications pour savoir où on la menait, ils étaient parvenus au bas de l’escalier lorsque ses cris attirèrent plusieurs personnes à la porte. L’hôtesse raconta à ces gens-là que cette dame était femme d’un gentilhomme qui venait d’arriver, et qui l’avait arrêtée dans sa fuite avec son amant; relation qui fut confirmée par les domestiques du marquis. «C’est le monsieur qui vient de se battre en duel, ajouta l’hôtesse, et c’était par rapport à elle.»
Adeline, dédaignant en partie de faire attention à cette histoire controuvée, et en partie poussée par le désir de savoir ce qui s’était passé, se contenta de répéter ses questions; à quoi l’un des spectateurs répliqua enfin que le monsieur était blessé. Les gens du marquis auraient alors voulu la mettre dans la voiture, mais elle s’évanouit dans leurs bras, et sa situation intéressa tellement l’humanité des spectateurs, que, quoiqu’ils crussent ce qu’on leur avait dit, ils s’opposèrent aux efforts faits pour la mettre ainsi sans connaissance dans la voiture.
On la porta à la fin dans une chambre, et les remèdes convenables ne tardèrent pas à lui faire reprendre l’usage de ses sens. Là, elle fit tant d’instances pour avoir une explication de ce qui était arrivé, que l’hôtesse lui raconta plusieurs particularités de l’affaire qui avait eu lieu. «Quand le jeune homme qui était malade, madame, entendit vos cris, il devint furieux, à ce qu’on a dit, et rien ne put l’apaiser. Le marquis, car on dit que c’est un marquis, mais vous le savez mieux que moi, était alors dans le salon avec mon mari et moi: quand il entendit du bruit, il descendit pour voir ce que c’était; et quand il fut dans la chambre où était le capitaine, il le trouva aux prises avec le sergent. Alors le capitaine devint plus furieux que jamais; et, quoiqu’il fût sans épée et qu’il eût un fer à une jambe, il trouva le moyen de tirer du fourreau le sabre du sergent, et de se jeter immédiatement sur le marquis, qu’il blessa dangereusement; après quoi il fut saisi.—C’est donc le marquis qui est blessé, dit Adeline; l’autre individu n’a rien?»
«—Non, rien du tout, répliqua l’hôtesse; mais il lui en cuira dans peu, car le marquis jure qu’il fera son affaire.» Adeline oublia pour un moment tous ses malheurs et tous ses dangers, en reconnaissance de ce que Théodore avait ainsi échappé. Elle continuait de s’informer plus au long de toutes les particularités, lorsque les domestiques du marquis entrèrent dans la chambre, et lui signifièrent qu’ils ne pouvaient attendre plus long-temps. Adeline, sentant alors tous les maux dont elle était menacée, s’efforça de gagner la compassion de l’hôtesse, qui était néanmoins persuadée, ou au moins qui affectait de l’être, de la vérité de l’histoire faite par le marquis, et qui fut conséquemment insensible à tout ce qu’elle put dire. Elle s’adressa encore, mais en vain, aux domestiques; ils ne voulurent ni lui permettre de rester plus long-temps dans l’auberge, ni l’informer de l’endroit où ils la conduisaient; mais ils la précipitèrent dans une chaise de poste, en présence de plusieurs personnes, déjà prévenues contre elle par les assertions injurieuses de l’hôtesse: les conducteurs montèrent alors à cheval, et toute la compagnie fut bientôt hors du village.
Ainsi se termina une aventure qui offrait à Adeline, non-seulement une perspective de sûreté, mais même de honneur; aventure qui l’avait plus étroitement liée à Théodore, et lui avait donné de plus grandes preuves qu’il était digne de son amour; mais qui lui avait en même temps fait éprouver les plus cruels contre-temps, causés par l’emprisonnement de son généreux amant, et qui les avait tous deux mis au pouvoir d’un rival irrité par les délais, le mépris et l’opposition.