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La Demoiselle au Bois Dormant

A LA MEME LIBRAIRIE (continued 3)

Reading edition

— Ce sont mes élèves, dit Mlle Anne; je leur apprends à raccommoder et à coudre. Ces menus talents font défaut parmi nos paysannes. Aujourd'hui, fit-elle, s'adressant aux petites, il n'y aura toujours pas de leçon, je suis encore fatiguée. Il n'y aura pas de leçon, mais il y aura à goûter.

Elle se leva péniblement et tira d'une armoire du pain et des fruits qu'elle distribua aux enfants avant de les congédier.

Auberte, mue par elle ne savait quel instinct spontané, tendit la main pour avoir sa part. Alors Mlle Anne rompit le pain avec Aube, comme si elle accomplissait quelque rite. Mais elle garda le silence. Les enfants étaient parties après un adieu sans effusion, et la tranquillité qui suivit rendit plus immuable et désolée la solitude de la petite maison.

Machinalement, Aube porta le pain à ses lèvres: quelque chose se détendit dans le visage angoissé de Mlle Anne.

— Oui, dit le vieille demoiselle, elles viennent ainsi deux fois par semaine, celles qui veulent bien, et vous voyez qu'il n'y en a pas beaucoup; je ne peux pas assez faire pour elles, je suis pauvre.

Elle était pauvre, Aube n'en doutait plus: la jeune fille voyait l'indice de cette pauvreté extrême, justificatrice, dans la nudité des pièces, dans l'indigence du costume noir de Mlle Anne. Mais alors qu'avait-elle fait du trésor?

Mlle Anne croisa ses mains d'enfant et parla de sa voix égale, presque sans timbre.

— Oui, dit-elle encore, répondant à la question qu'Aube n'avait pas formulée. On se trompe, on se trompe en m'accusant, vous comme les autres. Mon enfant, je ne vous en veux pas.

Mais il y eut dans tout son être un changement subit. Un frémissement rompit l'immobilité voulue de son visage, et, secouée tout à coup d'une victorieuse émotion, elle gémit:

— Oh! pas vous, pas vous comme les autres. Vous ne me croyez pas coupable. Dites-le-moi. Je vous regardais quelquefois à l'église, en vous voyant si pieuse et si pure, je me disais: celle-là, du moins, ne me calomnie pas… Mais, mon enfant, j'ai tort; comment auriez-vous pu savoir? Tout à l'heure, vous croyiez à notre faute et pourtant vous vous êtes assise là, près de moi, vous avez mangé mon pain… Voir quelqu'un accepter mon pain de son propre gré…

Elle se tut, ses lèvres remuaient encore, mais n'émettaient plus aucun son. Dans la palpitation impuissante, navrée, de ces lèvres muettes, Aube lut l'histoire de la grande injustice qu'on avait faite à cette femme.

— Enfant, je suis pauvre, dit-elle à la fin, comme mon père et mon grand-père l'ont été avant moi, comme l'était aussi mon aïeule, Mme de Mareux, qu'on accuse d'avoir dépouillé ses frères. On vous a dit que j'étais avare, n'est-ce pas? que je n'avais même pas la générosité de dépenser largement les richesses mal acquises? C'est bien cela, n'est-il pas vrai? N'ayez pas peur de me contrister. Maintenant, fit-elle d'un ton presque timide, vous ne le croyez plus?

— Oh! comment avez-vous tout supporté? dit la voix étouffée d'Auberte.

— Cela a d'abord été très cruel après la mort de mon père. Mon père était un artiste qui gagnait beaucoup et dépensait de même; il n'accusait personne, il ne croyait pas qu'un autre membre de la famille de Menaudru eût secrètement accaparé les richesses qu'on nous réclamait, et je pense avec lui que si le trésor existe, il a été caché par l'intendant dans quelque recoin de votre château. Quand j'ai perdu mon père, j'ai résolu de venir ici pour mettre fin au soupçon inique qui s'attachait à nous et que l'ignorance des faits avait perpétué. Je m'étais dit: En me voyant, ils comprendront tout de suite que nous n'avons rien pris. Et je me suis heurtée, non pas à un antagonisme que j'aurais pu combattre, mais à une méfiance, à un dédain sourd, inavoué, sur lequel je n'avais nulle prise. C'est un de ces ennemis à la fois tenaces et insaisissables, qui ne meurent point et qu'on ne peut étreindre pour les tuer. Je n'ai pas plus de preuve de notre innocence qu'on n'en a de notre culpabilité. Ceux qui avaient autorité pour me secourir, ceux dont l'estime m'aurait rendu l'estime des autres, vos parents, — pardonnez-moi, Auberte, — s'enfermaient dans leur indifférence, m'accusant ou ne se souciant pas de moi. Quelquefois j'avais envie de pleurer tout haut, de crier: Mais voyez donc… je suis seule, je suis vieille, je suis pauvre… je n'ai qu'un coeur altéré d'affection, ne le repoussez pas, au nom de la miséricorde… Et, dans mon abandon, j'aurais mendié une bonne parole au pauvre qui voulait bien mendier chez moi une aumône. Je n'ai jamais dit ces choses à personne, et il me semble naturel et bon de vous les dire à vous, parce que, Dieu soit loué, dans toutes ces ténèbres, j'ai fini par trouver mon chemin.

Elle se tourna vers le dehors où les grandes roses trémières fleuries se balançaient dans la lumière blonde, et elle dit seulement:

— Ces choses m'affligent quand j'y songe, mais malgré tout j'ai été heureuse.

— Heureuse! dit Aube.

— Oui, j'ai fait ce que j'ai pu pour les autres et pour moi, ce que j'ai pu, c'est tout. Je me suis dit bientôt: Anne de Mareux, ne pleurons pas, ne rêvons pas, et, si nous ne pouvons être bonne aux autres que par notre patience et notre silence, patientons et taisons-nous.

Aube écoutait, suspendue à ces lèvres pâles d'où tombaient les mots de la résignation à la vie. Elle aurait voulu prendre cette femme méprisée par les deux mains, l'attirer dans le cercle de respect, d'honneur intact où elle-même vivait, devancer le temps qu'il lui faudrait pour faire partager sa conviction aux autres.

Mlle Anne voulut accompagner Auberte jusqu'au seuil de la maison. Aube s'en alla, oppressée par l'amère injustice de ce sort et, en même temps, soulevée hors d'elle-même par l'élan généreux qui avait empêché cette femme de sombrer.

Elle avait apporté ici des fleurs, mais c'est Mlle Anne qui lui en avait donné d'impérissables.

Au bout du jardin, elle s'arrêta et vit encore l'ombre immatérielle et sereine de Mlle Anne, droite au milieu de ses roses élancées que baignait une lumière couleur de miel.

X

Le temps était redevenu gris et piquant, et le vent balayait la roche de Brague. Auberte était seule sur ce cap d'où elle dominait un vaste espace.

La jeune fille s'était assise sur un fragment de pierre et abritait son visage d'un pan de sa mante; elle laissait son regard tranquille errer sur l'horizon pierreux et stérile, et se remémorait les légendes de Brague.

Ici, disait la tradition, les hommes primitifs, les hommes sauvages de ce temps brumeux que nous ne pouvons connaître que par déduction, et qui s'est si bien enseveli sous la poussière des vieux siècles, qu'il nous transmet à peine de lui-même un obscur reflet ou un vague écho, — ici, ces hommes affamés, dépourvus de moyens d'attaque, acculaient les chevaux qui vivaient en troupes libres sur le grand plateau. Ils les pourchassaient, les cernaient jusqu'à ce que les bêtes traquées et folles se précipitassent du haut de Brague. Elles tombaient sur les roches qui en bas, si bas, découpaient leurs arêtes épaisses et dures. Les hommes descendaient dépecer leurs victimes dont les ossements retrouvés en amoncellement à cette place avaient donné lieu à ces récits.

Aube revivait ces scènes, toute la tragique et âpre passion de ces luttes barbares restait pour elle dans l'atmosphère qu'on respirait sur la roche. Elle sentait la faim farouche des hommes qui avaient tué, la terreur échevelée des bêtes qui avaient sauté à cet endroit, de cette même pierre où elle était assise.

Elle détourna ses yeux du vide et regarda le chemin rocailleux qui traversait le plateau. Un voyageur y marchait d'une allure ferme et alerte, et dès qu'elle l'eut aperçu, elle ne cessa plus de le regarder.

Il marchait assez vite, sa silhouette longue et svelte se découpait hardiment sur le fond plombé du ciel; prendrait-il un détour pour venir admirer le panorama? Oui, il venait: il disparut derrière une ondulation de terrain et son pas retentit bientôt, très sûr et rapide, sur le chemin de la roche.

En mettant le pied sur la plate-forme, il vit Aube, l'air transi, blottie dans son manteau. Il dit un bonjour gaiement paternel et ajouta:

— Ne fait-il pas bien froid ici pour une enfant comme vous? Avez-vous perdu votre chemin dans ces roches? Vous n'êtes pas loin du mont de Menaudru. Voulez-vous que je vous ramène?

Il regardait avec intérêt la forme frissonnante ramassée sur elle-même, mais le capuchon et la grande mante s'opposaient à son observation.

Aube répondit avec dignité:

— Merci, Monsieur, j'ai ma mule en bas dans l'autre chemin. Laurent devait m'accompagner, il n'est pas venu.

— Mais, ma petite enfant, ne puis-je le remplacer?

— Laurent de Menaudru est mon frère: vous êtes le lieutenant Droy qu'on attendait à la Maison. Et, poursuivit-elle avec un redoublement de gravité, je ne suis pas une petite fille.

Elle se redressa, développant sa taille, et ce mouvement fit tomber le capuchon qui cachait ses traits.

Il se découvrit et, l'air amusé par la revendication hautaine de sa jeune interlocutrice, il dit d'un ton d'entrain où perçait fort peu de confusion:

— Malgré votre âge, que je ne mets plus en doute, ne trouvez-vous pas ce lieu un peu froid et triste pour y prolonger votre station?

Elle expliqua cérémonieusement:

— Je vais passer quelques jours au couvent de Sainte-Cécile, qui est une maison de retraite où nous avons une cousine, pendant que mes parents sont à X…, chez l'oncle de Laurent. Laurent n'est pas rentré ce matin pour me conduire, je pense qu'il m'a oubliée.

— Laurent, continua Aube, m'oublie quelquefois maintenant…

Ses sourcils se froncèrent un peu.

— Mais Mme Droy, qui est très bonne, m'a promis une escorte pour que je ne manque pas mon voyage. Cela obligera Edmée à se promener avec Gillette. Vous savez qu'Edmée est souffrante d'avoir trop travaillé pour Marc. J'ai pris les devants avec Olge et votre petit frère Joseph; et, pendant que Joseph s'amuse, je regarde la vue en attendant qu'on nous rejoigne.

— Ne jouiriez-vous pas aussi bien de cette vue en vous mettant à l'abri, tenez, là, dans cet angle?

Il étendit à la place qu'il indiquait le plaid qu'il portait plié sur son épaule et, quand elle fut assise, il ramena les plis épais de l'étoffe sur les genoux d'Auberte.

La jeune fille, ainsi enveloppée et protégée contre le vent par l'élévation des roches, sentit un réconfort, un bien-être: elle appuya la tête contre son dossier de pierre et regarda pensivement Hugues, qui restait debout devant elle; elle le regarda de ses yeux calmes dans lesquels étaient tombée à la longue toute l'ombre de Menaudru, l'ombre séculaire et sacrée des vieux murs, des vieux ombrages.

Elle avait pu facilement le reconnaître sans l'avoir jamais vu, car il ressemblait beaucoup à Gillette et à sa mère. Très grand, avec une apparence de vigueur dégagée et légère, il tenait de Mme Droy sa belle tournure et tous les signes de bonne race. Ses cheveux, coupés ras, n'avaient pas bruni avec l'âge; ils avaient, à peu de chose près, la nuance paille de ceux de Gillette, et sa longue moustache soyeuse n'était qu'un peu plus foncée; ses années de vie militaire n'avaient point entamé l'inaltérable finesse de son teint, sous lequel le sang transparaissait très vite. Et il avait avec cela un air très viril que soulignaient son allure militaire, son menton ferme, son nez aquilin, le regard de ses yeux qui étaient, comme ceux de Gillette, gris clair, brillants et limpides. Il y avait en lui une sincérité gaie, presque protectrice, beaucoup d'activité, d'intelligence et d'humour, comme chez tous les siens, avec, en plus, un élément qui n'abondait pas à la Maison: beaucoup de douceur. Il réunissait à un si haut point tous les traits distinctifs de sa famille, qu'Aube faillit lui dire, et avec quelque raison:

— Mais c'est vous qui êtes Droy lui-même.

Joseph, qui jusqu'ici était resté invisible, sortit de quelque retraite broussailleuse et vint se jeter dans les bras de son aîné, qui le pria de guetter l'approche de Gillette.

— A vrai dire, reprit Aube après l'interruption, je n'aime pas beaucoup la roche de Brague; je n'y suis jamais venue seule, et je me demande comment Olge fera pour redescendre. Le chemin est si abrupt… Mais Gillette se moque toujours de ma poltronnerie; elle dit que j'ai vécu trop recluse, que les gens du pays ne le connaissent pas et que je ne m'aguerrirai qu'en faisant des choses très difficiles.

— Gillette est une impertinente, fit irrévérencieusement Hugues, et je me charge de le lui faire entendre.

— Elle dit qu'il lui tarde tant que vous la grondiez… Cela me donnait envie de vous connaître, fit, avec un sourire des yeux, Aube gagnée par la gaieté confiante qui émanait de lui.

— Elle pourrait bien comprendre que tout le monde n'a pas ses nerfs d'acier. — Et qu'on ne fait pas ouvrir en la secouant une fleur fragile, acheva-t-il en lui-même.

— Ne dites point de mal de Gillette, elle est mon amie.

— Elle est aussi la mienne, fit-il, souriant à demi; mais ce n'est pas un motif pour vous tyranniser et vous faire entreprendre ce qui dépasse vos forces.

Elle le regarda avec une surprise où il y avait de la reconnaissance.

— Ainsi, vous ne me trouvez pas trop peu courageuse? Mais, reprit-elle tristement, sans le laisser répondre, peut-être est-ce parce que vous jugez que je ne suis pas capable de mieux faire, que ce n'est pas ma faute et que rien ne me changera.

Puis ses yeux eurent de nouveau un rayonnement voilé.

— Savez-vous, fit-elle, que vous êtes le tout premier de votre famille qui n'ayez pas commencé par me malmener en me voyant?

— Pauvre petite enfant, qui a pu avoir le coeur assez endurci pour vous malmener?

— Mais tous. Par exemple, ils m'ont tous aimée ensuite, et ce sera peut-être le contraire pour vous.

Elle parlait simplement, sans confusion, avec ce naturel, cette grâce lente qui faisaient d'elle, dans sa langueur, une créature rare et délicieuse. Elle ouvrait tout grands ses yeux bleus, veloutés, sans étincelles, et qui paraissaient presque sans limite, tant ils étaient purs et profonds.

Elle continua d'un air heureux:

— Je ne suis pas étonnée de vous voir; il me semble que je vous connais depuis longtemps. Là-bas, à la Maison, ils parlent de vous sans cesse.

Hugues se mit à rire joyeusement.

— Ils ont dû bien vous ennuyer. Quel épouvantail j'ai dû vous paraître…

— Non, dit-elle seulement.

Puis, le visage un peu assombri, elle murmura:

— Vous avez raison, cet endroit est triste, et quand on se rappelle ce qui s'y est passé…

— Bah! dit-il pour écarter d'elle les pensées morbides qui la menaçaient de nouveau, vous ne songez pas que, pour juger sainement ces choses, pour que vous puissiez, sans dommage[,] en subir le souvenir, il faudrait, ma petite enf… Mademoiselle, que vous ayez l'âme d'une des femmes de ce temps-là. Et si, au lieu de nous attendrir sur les chevaux défunts, nous nous occupions de votre mule vivante. J'aperçois tout là-bas des ombres erratiques qui pourraient bien être à la fin votre escorte.

Aube se leva, et une main appuyée sur la pierre:

— J'ai peur, dit-elle, qu'Olge ne puisse pas redescendre.

— Olge descendra, repartit Hugues. Je vais la détacher.

— J'ai peur aussi qu'elle ne vous obéisse pas: elle est fantasque et très susceptible.

— Vous tentez mon ambition, Olge m'obéira.

Pendant que Joseph dégringolait la rampe à grand bruit pour aller au-devant des retardataires, Hugues amena Olge dans le chemin et fit signe à Aube de monter.

— Oh! non, dit-elle, le chemin…

— Est trop mauvais pour vous… Montez, je tiendrai la mule.

Elle s'installa sur sa selle, dont la commodité avait souvent fait rire les jeunes Droy et exercé leur verve sarcastique, une selle d'abbesse! disaient-ils.

Olge, maintenue par Hugues, opéra la descente sans un faux pas, sans une secousse. Aube se laissait balancer au mouvement rythmique de sa mule, avec une impression nouvelle d'absolue sécurité.

Quand ils furent sur la route, il se retourna vers elle, un bon sourire aux lèvres, une petite lueur mi-affectueuse, mi-railleuse dans les yeux.

— Sains et saufs! alors? dit-il.

Aube répondit posément:

— Je vous remercie, Monsieur, vous êtes très bon et je n'ai presque plus…

— Peur de moi? A quand l'enterrement du presque?

Cette solennité ne devait jamais avoir lieu. Le presque devait irrévocablement demeurer entre eux, rendant plus pénétrante, plus grave, la douceur de leurs relations futures.

Et Aube garda, de cette première rencontre avec Hugues, une impression qui devait rester ineffaçable.

A ce moment, Joseph ramenait Edmée en triomphe. La jeune fille salua Hugues d'une exclamation joyeuse.

— J'ai cru que Joseph me trompait! nous ne t'attendions que demain. C'est pour longtemps, cette fois. Va vite! maman sera si heureuse, et le patriarche, et tout le monde. Tu regarderas la dernière version de Marc.

— Mais, fit Hugues, je ne regarderai pas ta figure qui est défaite plus que de raison…

— Je n'ai rien, quelques petites palpitations imperceptibles. Et tu vois, je me promène.

Et se tournant vers Aube:

— Ma petite princesse, vous n'aurez que moi et Joseph. Gillette a été retenue.

Hugues prit congé des jeunes filles. Edmée haletait de l'émotion qu'elle avait eue en voyant son frère, ou de la fatigue de sa course. Elle s'était surmenée ces derniers temps et son affaiblissement prenait, à son grand dépit, la forme d'une sensibilité maladive qui lui valait de cuisantes humiliations.

Aube insista pour céder à Edmée sa place sur la mule, disant qu'elle-même préférait marcher un peu. Edmée finit par consentir, et la petite caravane poursuivit sa route dans la direction d'un bois qui la séparait encore de Sainte-Cécile. En entendant un froissement de broussailles dans le fourré, Joseph remarqua d'un air capable qu'il y avait encore beaucoup de sangliers et son frère Hugues, qui devait être détaché sous peu à Besançon, organiserait probablement des battues cet hiver.

Aube sortit de sa songerie pour se dire qu'Edmée et Joseph devaient avoir grande hâte de retourner chez eux, de prendre part à l'allégresse que répandait à la Maison le retour de l'aîné. Elle regardait depuis un instant du côté du bois, et dit tout à coup d'un air satisfait:

— C'est cela même, j'en suis sûre maintenant. Vous pouvez rentrer, Edmée et Joseph, inutile de venir plus loin. J'aperçois une des soeurs converses de Sainte-Cécile. Ne reconnaissez-vous pas sa cornette?

Edmée se haussa sur sa selle.

— Je distingue quelque chose… une femme avec une coiffure blanche et qui m'a tout l'air d'être en effet une cornette. Mais comment enverrait-on une soeur converse au-devant de vous, puisque vous avez retrouvé ce matin, nous avez-vous dit, sur le bureau de votre mère, la lettre que la Comtesse croyait avoir envoyée à votre parente pour la prévenir de votre visite?

— Oh! les Soeurs sortent souvent dans le bois pour chercher des champignons ou des fraises, la Soeur cuisinière les envoie. Elles vont toujours deux à deux et nous ne tarderons pas à découvrir une seconde cornette. Celle-là est la grande Soeur Emilie, je gage. Ainsi, Edmée… Et, d'un mouvement du doigt sur la bride, elle arrêta Olge. Retournez à la Maison, vous me laissez en bonnes mains. Ne venez pas jusqu'à la soeur, ou il vous faudrait refaire à pied ce raidillon qui vous essoufflerait pour le reste de la journée.

Edmée descendit donc, fit ses adieux à Auberte en lui demandant de revenir bientôt.

— Dans quatre jours très justes, répondit Auberte. Ma mère me prendra à son retour de X.

— Hugues sera encore là, et pour un mois, Dieu merci, conclut Edmée.

Aube se remit en selle, Edmée la suivit des yeux, et, malgré les appels de Joseph, elle ne s'éloigna qu'après avoir vu la robe grise d'Olge en proximité immédiate avec la cornette blanche.

Mais, depuis une ou deux minutes déjà, Aube avait reconnu que ce n'était point à une cornette qu'elle avait affaire, mais à un mouchoir blanc noué sur la tête crépue d'une grande et forte femme au costume rustique.

Cette femme, qui tenait dans ses bras un fagot de joncs, se penchait sur le fossé rempli d'eau courante pour en couper d'autres. Elle se redressa quand Olge franchit le dernier tournant, regarda fixement la mule, puis derrière Olge comme si elle cherchait quelqu'un. Il n'y avait personne, et elle s'approcha. Aube vit un visage brun, hâlé, des traits lourds, impassibles, qui éveillèrent en elle de vagues réminiscences.

— Voulez-vous m'acheter une corbeille, Demouéselle? dit la femme d'une voix assez conciliante.

Aube maîtrisa ses premières préventions; sous sa fruste apparence, cette femme qui parlait avec l'accent du pays, avait un air de maussade franchise, et elle portait dans toute sa personne osseuse les marques du chagrin et de la misère.

— Elles sont là tout près, venez les voir. Et il y a une malade qui vous demande. Je vous montrerai le chemin, votre mule peut passer.

Elle prit un chemin sous bois, qu'elles suivirent assez longtemps.

— Est-ce encore loin? demanda Auberte.

La femme ne répondit qu'en secouant la tête. Ses mains avaient été déformées par de trop durs travaux, ou peut-être par un accident ou une maladie, et il y avait une teinte si livide sur ses joues bistrées qu'Auberte lui demanda si elle souffrait. La femme dit brièvement:

— Je sors des fièvres.

Et elle continua de marcher.

Le chemin se rétrécissait, les branches frappaient les flancs d'Olge et le visage d'Auberte.

— Sommes-nous bientôt arrivées? fit Aube. Etes-vous sûre qu'on ait besoin de moi?

— Oui, Demouéselle.

— Vous me connaissez? vous m'attendiez?

Elle fit un signe affirmatif.

— Qui est malade chez vous?

— La grand'mère, une vieille.

— C'est que je n'aimerais pas à aller plus loin.

— Il faut venir tout de même, Demouéselle.

Alors, pour la première fois, Aube eut l'intuition d'un danger. Elles étaient dans une clairière déserte, mais Aube pouvait encore voir sur la route, tout là-bas, dans le fond de la gorge, Edmée et Joseph qui s'éloignaient; elle aurait pu les rappeler encore; mais elle pensa à la secousse fatale que cet incident causerait à Edmée, et qui la jetterait peut-être à terre suffoquée et sans connaissance, comme l'avait fait dernièrement une émotion bien moins vive; et puis une résolution très brave monta en elle en même temps que le souvenir d'un sourire indulgent qu'elle venait de voir sur les lèvres d'Hugues, et des paroles piquantes que Gillette lui avait souvent infligées. Et elle se dit que s'il y avait un danger, elle le courrait seule; mais il n'y avait pas de danger, cette femme à l'air morose et têtu semblait pourtant pacifique; on rencontrerait d'ici peu le hameau des Vernières qu'Aube avait une fois traversé avec Laurent.

On était en plein désert de genêts et de taillis nains. Un bruit de torrent, une odeur croissante de résine annonçaient le voisinage de la vraie montagne. Aube ne reconnaissait pas les alentours du hameau, et Olge n'avançait plus qu'avec répugnance. La femme ramassa une baguette et voulut en frapper la mule en tirant sur la bride.

— Ne la frappez pas! s'écria Aube avec autorité.

Elle va vous suivre.

La femme laissa sans résistance retomber son bras, mais elle entraîna la mule, et Aube sentit que ni elle ni Olge n'étaient plus libres.

Oh! aurait-elle donc dû rappeler Edmée et Joseph? Il n'était plus temps. Mais ses craintes n'étaient pas fondées. Du reste, la nature d'Aube au fond de laquelle restait latent, invisible, l'orgueil de Menaudru, haïssait tout éclat inutile, toute récrimination dégradante; il y avait plus de vrai courage à se soumettre, à accepter une situation qui n'avait probablement d'anormal que l'apparence et qui allait se dénouer d'une façon rassurante.

Le terrain inculte, désordonnément raviné, qu'elle venait de traverser, se changea en une vaste étendue de gazon presque unie. Bientôt le passage fut barré par un torrent dans le lit très encaissé duquel s'écroulait une cascade comme un fleuve de lait précipité en masse bouillonnante et mousseuse. C'était le bruit de cette eau qu'Auberte entendait depuis si longtemps.

— Voulez-vous descendre? fit la femme.

— Pour aller où?

Elle montra l'autre rive du torrent, celle d'où tombait la cascade et qui s'élevait presque sans aspérité, ainsi qu'une énorme falaise.

— Venez, on ne vous veut point de mal, je vous promets, Demouéselle.

— Comment passerons-nous?

La femme lui prit le bras sans aucune violence, mais ce geste rappela à Aube qu'elle n'était pas la plus forte.

Le grondement continu, assourdissant, de la cascade résonnant dans le complet silence, augmentait l'impression de solitude qui pesait sur ce lieu perdu.

La femme conduisant Aube s'approcha du bord. Olge les suivit. Elle voulut éloigner la mule, la chasser, mais Olge s'attachait aux pas de sa maîtresse avec une obstination douce, invincible, qui gonflait le coeur d'Auberte. Elle reculait un peu devant les gestes menaçants de la femme et revenait aussitôt.

— Elle se tuerait en voulant passer, dit la femme.

Et elle saisit Olge par sa bride et, non sans jeter des regards inquiets et méfiants sur la mule, l'emmena vers un amoncellement de rochers et de buissons dont les abords formaient un épineux labyrinthe. Aube, en s'approchant, vit avec surprise une sorte de petite étable. La femme attacha Olge à un anneau de fer, ramassa à terre une brassée d'herbe sèche qu'elle jeta dans la mangeoire branlante et ressortit avec Aube.

Elles regagnèrent le bord du torrent; en avant de la cascade, à l'endroit où celle-ci ne l'avait point encore grossi de ses eaux, le passage à gué n'était pas impossible. Elles passèrent en effet à l'aide de pierres que la femme fit tomber aux endroits propices. Aube, dirigée par ce bras qui semblait l'emprisonner autant que la soutenir, arriva en bas de la falaise, sur une étroite corniche irrégulière trouée de vides, et où il n'y avait pas toujours place pour le pied. Mais la femme, avec l'adresse que donne une longue habitude, marchait et faisait marcher Aube droit sur la cascade. Déjà une pluie drue de gouttes fines, innombrables, comme crépitantes, aspergeait Aube et trempait ses vêtements. Elle eut un involontaire mouvement de recul, voulant faire volte-face, mais les mains déformées qui la tenaient comme en un double étau par les deux épaules, la poussèrent en avant, dans la masse même de l'eau, lui parut-il. Aube, sans un cri, mit sa main devant ses yeux.

Mais elle sentit aussitôt qu'on ne la noyait pas, bien que l'eau l'enveloppât en masse épaisse et que sa voix puissante ébranlât le sol.

Quand Aube rouvrit les yeux, elle eut la sensation étouffante d'être dans une cage de verre, et il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre qu'elle se trouvait en réalité derrière la cascade.

Il y avait un espace libre entre la masse principale de la chute d'eau et la falaise. La cascade, formant par sa pente le toit et le mur de cet étrange abri, tombait à cet endroit, limpide, sans écume, d'une transparence de verre très épais où couraient, selon les effets de jour, des lueurs mourantes vert pâle, ambrée ou argent.

Aube n'avait donc fait que traverser sous l'impulsion de la femme la draperie d'écume légère qui frangeait la lourde nappe.

Aube, aveuglée, étourdie, était clouée là par une sorte de fascination. Elle éprouvait en même temps de la terreur et une secrète ivresse à se sentir ainsi enfouie comme une naïade ou une sirène sous l'épaisseur magique des eaux.

Elle ne s'apercevait pas qu'un froid meurtrier tombait de la nappe mouvante, précipitée en un emportement si furieux qu'elle en paraissait immobile.

Aube perdait conscience de son être, mais les mains de la femme, toujours rivées à ses épaules, la tournèrent vers une paroi de roc et la contraignirent à s'avancer. Son pied trébuchant rencontra comme une marche. Elle s'engagea dans une sorte de couloir, ou plutôt de crevasse sinueuse et profonde, par laquelle elle arriva hors d'haleine en haut de la grande falaise.

Le terrain gazonné, semé d'arbustes rabougris et de rocs brisés, s'inclina presque aussitôt, et, dans ce repli, il y avait une habitation, une hutte de terre à toit de chaume verdâtre, adossée à une élévation. Elle se confondait si bien avec les couleurs de son cadre qu'Aube n'en reconnut l'existence qu'au moment où la femme ouvrit une petite porte basse, arrondie, en disant de son air taciturne: Passez.

Le jour baissait à peine dehors, mais il faisait nuit dans la salle où Aube pénétra, bon gré mal gré. Un petit feu mettait un rutilement de braise au fond de la pièce, sur l'âtre de terre battue, et, auprès de ce primitif foyer, était assise une vieille femme somnolente.

Elle se souleva à l'approche des nouvelles venues et fixa sur Aube des yeux perçants aux paupières ridées.

— Eh! Nine, s'écria-t-elle, en voilà bien d'une autre! Comment as-tu fait?

— J'ai fait comme Gédéon m'a commandé, répondit Nine qui n'était pas décidément d'humeur expansive.

Aube, épuisée, tombait assise sur un grossier escabeau de bois.

— C'est vous qui êtes malade? murmura-t-elle, s'attachant encore à croire ce qu'on lui avait dit.

La vieille, sans répondre à Aube, continua de haranguer Nine.

— Et tu en es venue à bout comme ça? Non, si jamais je me serais figuré… disait-elle dans son émerveillement. Non, ce n'est pas possible. Je voudrais mieux la voir. Allume la chandelle. Ah! nous n'avons plus de chandelle… Nine, cause donc, ne te fais pas arracher les mots. Comment t'est-ce arrivé?

— Comme Gédéon a voulu, répondit Nine, qui se força cependant à poursuivre pour en finir avec la curiosité inextinguible de la vieille:

— Vous savez que Gédéon était décidé à prendre une petite Droy pour otage, comme il disait, en attendant que M. Droy se décide à nous faire justice pour la rivière. Eh bien, voilà! Je ramassais mes joncs après que Gédéon et les petits m'avaient quittée. J'entends tout d'un coup Gédéon qui s'était glissé derrière moi, comme une couleuvre, et qui me dit: La voilà, la demoiselle Droy, elle vient ici. Regarde-la bien pour la reconnaître, quand tu la verras seule. Elles sont deux, mais c'est celle qui est sur la mule. Moi, je file avec les garçons.

Il est parti et, un moment après, elle a passé toute seule sur la mule, l'autre l'avait laissée, je pense; je lui ai dit de venir. Je l'ai amenée, et j'ai mis le signe pour que Gédéon sache qu'elle est chez nous et qu'il aille se montrer ailleurs. Je l'ai amenée, répéta-t-elle.

Il ne lui venait pas à l'esprit que le procédé ne fût point parfaitement légitime; ses traits placides exprimaient plutôt l'allégement qui suit le succès d'une tâche délicate, la satisfaction du devoir accompli; et, comme si, après cet effort d'éloquence, elle était résolue à ne plus accorder une syllabe aux plus pressantes instances, elle se mit à remuer son feu.

Aube, secouant l'engourdissement de sa fatigue, dit d'une voix tremblante qu'elle s'efforçait d'assurer et de rendre sévère:

— Pourquoi m'avez-vous trompée? Que me voulez-vous?

— N'ayez pas peur, mon agneau, nous ne vous voulons point de mal et nous prendrons grand soin de vous. Votre père verra que le moyen de ravoir sa fillette, c'est de démolir le commencement de sa scierie. Cette scierie est une oeuvre de péché contre les pauvres qui n'ont, pour vivre chichement, que le poisson de la rivière. S'il n'y pense pas tout seul, on le lui fera comprendre à demi-mots.

— Mon père? fit vaguement Auberte. La scierie?

— Oui, la scierie, votre père… Je vous dis que c'est une oeuvre de péché… Ah! par exemple…

Cette exclamation s'adressait à Nine; la femme avait jeté des pommes de pin sur le feu, une flamme venait d'en jaillir et éclairait le visage pâle et troublé d'Auberte. La vieille, stupéfaite, acheva:

— Mais on disait tous ces Droy jaunes de cheveux comme de l'étoupe?

— Gédéon m'a bien dit que c'était la moins jaune, dit Nine, jetant des racines qu'elle venait de peler dans l'eau bouillante de la marmite.

— C'est peut-être parce que celle-là est la plus maligne, conclut sentencieusement la vieille.

Aube sentait sa tête s'appesantir, ses idées devenir confuses; elle était trop mortellement lasse pour pouvoir discuter ou protester. Elle avait obscurément l'idée d'une erreur dont elle était victime, mais qui protégeait Edmée et qu'elle avait le devoir de ne point détruire.

Le grondement du torrent lui rappelait cette barrière glacée, presque infranchissable, qui la séparait des siens et de tout secours, même d'Olge restée là-bas sur l'autre bord, malgré la résistance désespérée de son fidèle amour. Elle ne put que balbutier:

— Olge… Je voudrais au moins qu'on soigne Olge.

— C'est une bête qu'elle montait, expliqua Nine, une bête qui a des yeux de personne et qui sent un peu le diable. Elle aurait été capable d'aller quérir du monde. Je l'ai bien attachée.

— Oui, on soignera Olge, comme vous dites, fit la vieille un peu dédaigneuse; à moins, ajouta-t-elle avec un éclair malicieux de ses petits yeux vifs, à moins que le torrent grossisse et que Nine ne puisse plus le passer.

Nine dit, en versant le contenu fumant de sa marmite dans une soupière noire:

— La cascade courait si fort qu'elle nous a trempées.

— Elle vous emportera quelque jour, dit la vieille, se rencognant d'un air béat pour attendre sa soupe chaude. — Demouéselle, vous tombez de sommeil; mangez et…

— Je n'ai pas faim, dit Aube éveillée en sursaut.

— Alors, couchez-vous, et Nine fera sécher vos affaires.

Nine servit la grand'mère et conduisit Aube dans un cabinet contigu qui formait l'extrémité de la maison, et dont le plafond, aux poutres brutes, s'abaissait en suivant la pente du toit.

Il n'y avait pas de luminaire céans, ainsi que l'avait annoncé la vieille; mais il venait encore quelque clarté du dehors, et Aube put constater que sa cabine, au sol de terre battue, contenait un mobilier rudimentaire d'aspect décent: un petit lit de sangle très bas qui n'avait pour literie qu'une paillasse de feuilles de maïs, et une couverture grise de laine neuve qui ressemblait beaucoup à celle dont Aube avait fait cadeau dernièrement à Zoé. Il y avait, de plus, une planche sur trois pieds qui faisait table et un gros tronc d'arbre, dressé sur sa base, qui représentait peut-être une chaise.

Aube s'étendit sur sa couchette, elle était aussi rompue d'esprit que de corps. Elle se savait chez Gédéon Jaux, l'intraitable braconnier, et elle n'avait pas même peur, soit que ses sensations fussent émoussées par l'excès de sa fatigue, soit qu'elle devinât qu'en effet, on ne lui voulait aucun mal; il y avait une sorte d'honnêteté rude chez ces femmes, dans ce milieu misérable, et cette misère n'était pas de l'avilissement. Et oui, elle était sûre d'avoir vu, sur le manteau grossier de la cheminée, une vieille et belle image qui représentait Jésus étendant ses deux mains ouvertes pleines de surnaturels rayons.

Tout devint nébuleux pour Aube, sauf un immense besoin de repos. Elle serrait encore instinctivement les lèvres sur le cri qui avait failli lui échapper en voyant Edmée et Joseph partir, sur les mots qu'elle avait failli dire pour dissiper l'erreur des deux femmes qui la prenaient pour Edmée Droy; elle se disait, avec un peu de joie, qu'elle n'avait ni appelé ni parlé, mais son cerveau embrumé n'étreignait plus bien les motifs de son silence.

Elle pensa encore qu'à Menaudru, on la croyait à Sainte-Cécile et que son absence n'inquiéterait personne. Il ne se doutait guère de la vaillance qu'elle avait montrée, celui qui la nommait avec une si affectueuse pitié, petite enfant. Ma petite enfant, lui avait dit Hugues… comme c'était doux cependant à entendre… Avant de s'endormir tout à fait, elle répéta une parole familière, sans cesse entendue à la Maison: Il nous faudrait Hugues…

XI

Aube s'éveilla de bonne heure et sut tout de suite où elle était; mais elle n'en prit point alarme: son esprit, comme ses membres, s'était retrempé dans ce long sommeil. Elle n'avait pas quitté tous ses vêtements et put bientôt sortir. Elle passa dans la salle d'entrée, devant la vieille qui ne fit rien pour la retenir, traversa en courant l'espace qui précédait la maison et arriva à la falaise. Elle vit sur l'autre bord du torrent Nine, qui, un paquet d'herbe fraîche sur la tête, se dirigeait vers l'écurie d'Olge. C'était le seul point vivant de l'horizon, il n'y avait même pas un oiseau dans le ciel où le soleil levant dispersait les brumes matinales.

Aube revint lentement, retrouva la vieille qui, assise à la même place qu'elle ne semblait pas avoir quittée cette nuit, essayait de déraidir ses membres à la chaleur du feu. Elle accueillit Aube par un regard narquois de ses petits yeux fureteurs.

— Nous revoilà donc, Demouéselle; nous avons trouve notre mur trop haut pour le sauter, et une Demouéselle comme vous ne passerait pas seule sous la cascade sans être emportée.

— Je n'y passerai pas seule, dit Aube d'un ton positif, Nine m'accompagnera. A cette condition, j'empêcherai qu'on ne punisse votre fille. Mais il est temps que je rentre.

— Il est temps, mon agneau, vous avez bientôt dit. La petite reine de Menaudru ne parlerait pas plus ferme. La connaissez-vous? On la dit toujours renfermée et vivant avec les anges qui n'ont jamais ni froid, ni soif, ni faim, et qui ne ressemblent pas aux pauvres comme nous. A propos, Nine a trait la chèvre, buvez le lait, je n'en prendrai pas: les vieux doivent laisser les douceurs aux enfants.

— Merci, dit Aube repoussant d'un signe cette offre, je n'ai besoin que d'un morceau de pain.

— On voit bien que vous n'êtes pas rassasiée du régime.

Un morceau de pain tout sec par ci par là peut être un régal. Vous deviez pourtant avoir de belles dents, puisque les vieux on-dit racontent que la Maison mangera le château.

— Il n'est pas question de cela, reprit Auberte.

Vous avez très mal agi avec moi, on m'a trompée en me parlant d'une malade.

— Eh! fit la vieille avec rancune, est-ce que je ne suis pas assez malade? Et la Nine, elle n'a pas été malade des trois mois avec les os tordus, la fièvre, et rien à lui donner que de l'eau? Et Gédéon, où serait-il avec sa blessure s'il n'y avait pas eu quelqu'un pour avoir pitié de nous? Il n'a pas été malade donc à passer ses nuits, les pieds dans la glace, pour guetter le gibier d'eau, à risquer la prison pour la vendre?… Moi, sur ma chaise, une jambe paralysée, et les garçons qui avaient pour pitance du pain qu'il fallait mettre fondre dans l'eau. Ah! malades, malades… nous le serons bien plus encore quand votre père aura détourné l'eau de la Mielle pour sa scierie, jusqu'à ce qu'il ne reste plus une truite pour Gédéon. Alors nous serons tous si malades que nous mourrons de faim. Mais non, cela n'arrivera pas, nous tenons votre père et nous le tiendrons serré. Qu'il vienne vous chercher, si le démon lui montre le chemin. On voit de loin ici. Nine aura si tôt fait de partir avec vous; moi, je resterai pour lui répondre. Ah! oui, malade…

Elle se redressait, ses cheveux gris tombant sur ses joues creuses, le bâton levé, elle semblait dénoncer en Aube tous les coeurs durs de ce monde.

— Mais, pauvres gens, on vous punira, dit Aube. Laissez-moi partir et je…

— Non, non, non! s'écria la vieille. Tant que votre père n'aura pas cédé.

Aube rentra dans sa cabine, s'assit sur sa couchette et réfléchit. Son esprit était redevenu lucide, les paroles de la vieille avaient pleinement confirmé ses premières suppositions: on l'avait prise pour une des filles de M. Droy. Elle comprit, du même coup, le plan formé par ces cervelles ignorantes et obtuses. Gédéon avait compté obtenir toutes les concessions de M. Droy en séquestrant quelques jours l'un des enfants, sans se rendre compte des conséquences qu'entraînerait pour lui pareil acte. Et les deux femmes, aigries par la misère, pliées de longue date à l'obéissance, entraient aveuglément dans les vues du maître. A quoi bon les détromper, dire son nom? ces femmes ne la croiraient pas ou refuseraient de la délivrer avant le retour de Gédéon. Si M. Droy était informé de cette affaire, il voudrait peut-être souscrire immédiatement aux conditions et aux engagements qu'il plairait à Gédéon de lui dicter. Non, Aube ne voulait pas être pour les Droy l'occasion d'un sacrifice. Elle envisageait les choses sous leur véritable jour, c'est-à-dire comme un contretemps sans péril qui avait, au milieu de sa vie ordonnée, incolore, un excitant parfum d'aventure. Elle éprouvait une douceur fière à rester calme et courageuse, à souffrir même un peu pour la Maison; c'était, plus réchauffante et vivace, cette même douceur céleste, inconnue, qu'elle avait ressentie alors que, souffrante et blessée, elle avait apaisé le brûlant repentir de Camille, qu'elle avait consolé et endormi contre elle l'enfant qui venait de lui faire du mal.

Quelquefois elle avait rêvé de vivre un peu dans une cabane comme une princesse dans un conte; quand elle était malade, elle avouait le fiévreux désir d'aller passer quelques jours chez une ancienne servante de Menaudru qui l'avait nourrie, et qui habitait un chalet dans le Doubs, et, moitié riant, moitié sérieux, le docteur disait oui.

Voilà que son désir se réalisait. Le hasard mettait à sa portée des découvertes que ne lui aurait point réservées la pieuse retraite de Sainte-Cécile. Dans le secret de son coeur, Aube avait une soif inavouée de savoir, de mieux connaître ces malheureux, de pénétrer plus avant dans leur vie et leur âme.

Et puis, elle supposait bien que son exil ne se prolongerait pas, que Gédéon reviendrait forcément en ne recevant de la Maison ni propositions ni avances, et qu'elle serait libre avant la date fixée pour son retour à Menaudru.

Les heures s'écoulèrent paisibles entre la grand'mère qui se dédommageait de l'inertie forcée de ses membres par l'agilité de sa langue, et Nine toujours silencieuse qui vaquait à ses travaux de ménage.

A midi, Nine servit une soupe épaisse et quelques pommes de terre dont Aube eut sa part; puis elle s'assit auprès de la vieille, et, de ses doigts estropiés, commença à tresser des corbeilles. Elle travaillait sans hâte et sans trêve, sans plainte et sans joie, comme une pauvre machine.

Aube, qui était libre en apparence, se promena autour de la maison. La journée était devenue radieuse; mais, sur ce sommet désert, le beau soleil comme les nuages semblaient répandre une paix mélancolique. Aube, en longeant la falaise, découvrit une échappée par où l'on apercevait Menaudru. L'antique palais se dressa tout à coup comme une apparition et Aube, un peu défaillante, s'assit pour le voir. Il n'y avait pas aujourd'hui de brume autour du mont, et le vieux Menaudru planait dans la lumière, il se découpait en arêtes vives sur le bleu resplendissant du ciel.

Aube distingua, près du château, la tache plus blanche qui était la Maison.

La Maison finira par manger le château, avait dit la vieille. Etait-il possible que la Maison finît par l'emporter sur son grand ennemi héréditaire; que l'infime pygmée attaché au flanc de l'antique colosse réussît à y faire une blessure par où tout le vieux noble sang coulerait? Et, quand le soleil couchant fit autour du château comme une mer de pourpre glorieuse, il sembla à Aube que c'était tout le sang de Menaudru qui, s'étant échappé, s'épandait dans la plaine.

Ils avaient Hugues, à la Maison, ils étaient heureux, sans souci du regard tendre, un peu éperdu, qui les cherchait à travers le vertigineux espace. Ils avaient au milieu d'eux cet Hugues si rempli de jeunesse et de force que, depuis qu'il avait parlé à Aube, quelque chose de cette ardeur ferme était entré en elle, que, depuis qu'elle avait entendu cette voix, son coeur assoupi battait plus fort.

Quand Aube détourna enfin ses yeux éblouis, un point noir apparaissait en haut de la falaise. Ce point noir se dirigea très vite vers la maison où l'attendait Nine, qui était sortie sur sa porte.

Aube se rapprocha, pressentant une nouvelle.

A mesure qu'elle marchait, elle reconnaissait dans le point noir une enfant, et dans cette enfant, Zoé, Zoé éplorée, les vêtements en lambeaux, mouillée des pieds à la tête, probablement par un contact récent avec la cascade.

Mais Aube ne s'abusait-elle point? Etait-ce bien Zoé, la muette, l'insensible Zoé qui, le visage inondé de larmes et marbré de meurtrissures, criait, gesticulait en courant vers la hutte?

Zoé s'arrêta devant Auberte, aussi pétrifiée que si elle voyait un fantôme. La présence de Mlle de Menaudru acheva de la bouleverser; mais, dominée par une frayeur pire, elle passa devant Auberte pour se précipiter dans la salle, se jeter les bras étendus vers la grand'mère et, tremblante, égarée comme un animal maltraité poussé au paroxysme de la terreur, elle répétait avec véhémence: Cachez-moi, ne me laissez pas prendre…

— Ce que j'ai fait à Hermance? reprit-elle à travers ses sanglots. Tout ce que j'ai pu pour "l'enrager". Oui, toujours battue, toujours… Est-ce que ça se doit? Est-ce que… est-ce que…

Elle se tut, étouffée par la question passionnée qu'elle semblait adresser au sort plutôt qu'à Nine.

— Hermance a dit qu'elle me tuerait si la demoiselle de Menaudru me voyait pleurer. Je suis partie me cacher dans les carrières. J'ai rencontré votre homme, Gédéon; il m'a dit qu'il allait travailler aux terrassements, mais que je me sauve ici et que je vous dise de me garder, parce qu'Hermance est trop méchante et que j'aime mieux mourir que de retourner avec elle.

J'ai passé la cascade toute seule, et j'aurais passé si elle avait été de feu. Nine, Mémé, gardez-moi. Vous n'avez guère à manger, mais je ne mangerai pas du tout, s'il faut. Est-ce que je mangeais chez Hermance? Gardez-moi au moins un petit peu chez vous.

Oh! je sais bien que je ne vous suis rien à vous, Mémé, gémit la petite fille, rien que la cousine à Nine… Mais, pourtant, Gédéon a dit…

Sa voix s'étrangla.

— Que c'était une honte! Et c'est une honte, je le dis avec Gédéon, s'écria solennellement la grand'mère. Tu ne retourneras plus chez cette serpent d'Hermance. Si c'est tout ce que te rapportent les charités de la demouéselle de Menaudru, vaut encore mieux misérer avec nous.

Zoé répétait, pleurant toujours, mais plus bas:

— Je sais… je sais que vous n'avez guère.

— Tu auras comme nous, dit brièvement Nine.

Elle posa la main sur la tête humide et ébouriffée de la petite. Aube comprit alors que Nine ressemblait à Zoé; mêmes traits épais, même lourde carrure, même crinière ténébreuse. Et cette main surmenée, déformée, posée sur ce front d'enfant en détresse, dans un geste d'adoption, parut à Aube inexprimablement triste.

Aube était rentrée aussi; comme personne ne lui accordait la moindre attention, Zoé ne semblant même plus la voir, elle regagna sa cabine. Par la porte ouverte, elle suivait la scène, elle voyait Zoé toujours appuyée contre Nine. Nine, par l'effet de la lenteur passive de ses mouvements ou de son esprit, gardait longtemps les mêmes attitudes. Elle dit soudain de sa voix aux intonations rouillées où vibra une sourde tendresse: Tu as vu Gédéon, as-tu vu mes garçons?

— Non, fit la petite.

Et Nine s'écarta pour se remettre à l'ouvrage. La grand'mère continua: Gédéon s'arrangera avec Hermance; il a le droit, mais il te croyait mieux chez elle. Hermance embobinera bien la demouéselle de Menaudru, elle est capable de se faire continuer ta pension pour se consoler de t'avoir perdue.

Et puis on lui portera, de temps en temps, un poisson, puisque Gédéon va garder sa rivière, et Nine lui tressera des paniers…

Qu'est-ce que Gédéon t'a dit pour nous? demanda encore la vieille.

— Y n'a pas pu venir à cause des affaires qu'il a et que vous savez.

— Il a-t-il eu bien du tapage à la Maison des Droy?

— Du tapage? je ne sais pas. Gédéon a dit que quelque chose ne marchait pas, que si ça n'allait pas mieux, il reviendrait demain. Je n'ai pas bien compris.

Aube n'écoutait plus, elle était atterrée par les révélations de cette enfant, qui fuyait si désespérément sa protection pour se réfugier chez ces sauvages. Gillette avait raison, Hermance abusait indignement de son autorité; Zoé était malheureuse chez cette femme qu'aucun élan religieux n'élevait à sa tâche de mère adoptive.

Zoé, délivrée de ses appréhensions, se calma et devint à peu près aussi taciturne que Nine. Elles rivalisèrent de silence, laissant le champ libre à la grand'mère qui causait sans cesse, et, si quelqu'un autour d'elle élevait par hasard la voix, déclarait qu'on lui fendait la tête et qu'il n'y avait plus moyen de s'entendre.

Zoé accepta promptement la société d'Aube comme un fait tout naturel, et ne parut pas disposée à rendre à la jeune fille son séjour plus agréable. Il y avait en elle un ferment d'hostilité. Aube crut s'apercevoir que l'enfant, par quelque caprice, peut-être même dans un obscur esprit de vengeance, n'avait point trahi l'incognito de sa bienfaitrice; il lui plaisait sans doute de la voir en captivité, en tout cas, les deux femmes ne changèrent rien à leur manière d'être vis-à-vis d'Aube. Elles étaient à leur brusque façon si bonnes pour Zoé, elles partageaient si libéralement leur nourriture avec la petite, se privant pour elle, non seulement sans reproche, mais encore sans arrière-pensée, qu'Aube en concevait parfois de l'admiration. Elle levait alors les yeux sur l'image de Jésus: si le rayonnement de la sainte image, qui manquait dans la jolie maison d'Hermance, ennoblissait cette hutte, tout faible et obscurci qu'il arrivât à ces natures ignorantes et incultes, que serait-ce si cette lumière céleste leur apparaissait dans sa vérité dégagée de toute ombre?

Pendant que Zoé et la grand'mère dormaient, Aube entendit Nine travailler à sa vannerie jusque bien avant dans la nuit pour payer la rançon de Zoé, après une journée dont la fatigue mettait du plomb dans tout son corps. Quelle esclave était cette femme, quelle pauvre bête de labeur… Elle avait défriché presque sans outils un coin de terre, elle bêchait, fendait le bois qu'elle allait couper. Elle essayait même de coudre. En voyant l'aiguille se perdre dans ses doigts durcis, Aube, qui était venue s'asseoir dehors près d'elle, prit la robe que Nine essayait de repriser.

— Je savais bien coudre autrefois, fit Nine avec le sourire hésitant qui mettait un rayon fugitif sur sa figure massive. Moi, je ne suis pas des monts, mais du pays plat. Mes défunts parents avaient une maison de pierre, un pétrin de chêne, des armoires très belles. Mon frère a tout gardé. Gédéon est généreux comme un prince. On ne donne pas des armoires à des vagabonds comme nous. Il y en avait une sculptée avec un coeur et des roses… vous l'auriez aimée. Nous n'avons plus rien, cette maison est à la Mémé et nous n'y sommes pas toujours: nous courons plus souvent la montagne que nous n'habitons ici.

— Et vous avez bien voulu quitter la plaine?

— Oui, dit-elle calmement, j'ai traversé le torrent avec Gédéon. Le torrent… Gédéon… c'est quelque chose comme ça dans l'histoire sainte, il me semblait y être. On s'aime bien, on s'en va ensemble, on ne voit rien d'autre. Et cela a été fini, nous n'avons jamais pu redescendre.

Son sourire flottant se fixa une minute, puis mourut.

— Que voulez-vous? on s'aime, on se marie, c'est le bon Dieu qui veut ça. On a de la misère ensemble, des affronts, est-ce que c'est le bon Dieu qui le veut encore? Moi, fit-elle lentement, je vous dirai que je ne le crois pas. Ma tête n'est pas solide comme celle de Gédéon ou de la mère, mais je ne crois pas que le bon Dieu soit contre nous. Seulement, nous ne connaissons peut-être pas bien sa volonté et les hommes sont durs.

Ainsi, vous pensez mal de nous parce que Gédéon braconne.

Mais enfin, dit-elle avec effort, ce n'est pourtant pas voler.

Le gibier, une chose qui court, qui vole et qui va chez tout le monde, c'est à tout le monde aussi, votre père devrait le comprendre.

XII

Gédéon ne revint pas le lendemain et Aube, qui avait compté sur ce retour pour dénouer sans heurt la situation, dut se soumettre à un autre jour d'attente.

Quand elle entra dans la salle, à l'heure du repas, elle trouva Nine et la grand'mère en conférence. Nine paraissait adresser à la vieille des observations qui devaient concerner Aube, car les deux femmes se turent à l'approche de la jeune fille. Puis la grand'mère dit, d'un air péremptoire:

— Les Droy font les morts pour payer moins cher, mais ils se lasseront avant nous. Toujours, il n'y a que Gédéon qui puisse décider s'il faut leur rendre la demouéselle. Ne vous occupez de rien, Nine, et obéissez à votre époux.

— Excusez-nous, Demouéselle, Nine ne sait ce qu'elle dit, elle a la dure de ses garçons.

Nine s'en alla renouveler sa provision de joncs et chercher des champignons pour le souper; la grand'mère, qui souffrait de son pied, se recoucha et Aube se trouva livrée à elle-même.

Elle marchait un peu derrière la cabane, quand elle entendit les grelots d'Olge à quelque distance. Elle ne se demanda point comment la mule avait passé le ravin; elle se dit seulement qu'elle allait voir Olge, s'appuyer sur son cou de satin gris.

Elle arriva bientôt vers un petit feu de broussailles; les grelots tintaient toujours, mais Olge n'était pas là, il n'y avait que Zoé. Du collier de la mule, Zoé s'était fait une ceinture: elle dansait autour du feu comme une petite sorcière, elle tournait avec lenteur, grisée par la musique argentine qui accompagnait ses mouvements.

— Tu as pris ce qui ne t'appartenait pas, dit Auberte. Rends-moi ce collier.

— Non, vous l'avez eu assez longtemps, vous ne l'aurez plus.

Aube étendit la main, mais Zoé fit un tour preste sur elle-même et se trouva hors de portée.

Zoé disparut de son horizon et elle en fut allégée; l'enfant, qui ne lui adressait jamais volontairement la parole, la surveillait d'habitude avec une vigilance infatigable.

Elle alla au bord de la falaise, comme elle le faisait souvent pour tâcher de voir Olge. Malgré ses prières, Nine avait toujours refusé de faire sortir la mule de son écurie et Aube ne l'avait pas revue.

En se penchant pour s'assurer que la mule n'était pas là, qu'un bouquet d'arbrisseaux ou un quartier de roc ne la dérobaient point à ses yeux, elle remarqua qu'à cet endroit, la falaise n'était pas aussi inexorablement abrupte qu'elle l'avait cru, et elle pensa qu'avec du courage, elle arriverait peut-être seule au couloir qui aboutissait derrière la cascade. Une enfant comme Zoé avait bien passé sous la chute; si Aube avait assez de sang-froid pour y réussir, elle retrouverait le gué et, une fois sur l'autre bord, elle détacherait Olge. Elle ne connaissait pas le chemin, mais elle connaissait assez l'infaillible instinct de sa mule pour être sûre qu'Olge la ramènerait sans coup férir à Menaudru. Et tout serait fini de cette manière.

Que n'y avait-elle songé plus tôt! Elle ne se dit pas que la surveillance incessante dont elle avait été l'objet aurait entravé toute tentative de ce genre, elle pensa que son ancienne apathie l'avait encore paralysée, l'avait empêchée de trouver une solution qui ne demandait cependant qu'un peu de coup d'oeil et d'audace. Mais l'idée avait enfin germé, elle n'en retarderait pas l'exécution. Jamais les circonstances ne seraient plus favorables. Il ne fallait pas attendre le retour de Nine ou de Zoé, et il n'y avait pas un instant à perdre. Elle commença à descendre, s'arrêtant pour fermer les yeux et reprendre haleine quand elle sentait le vertige la gagner, monter vers elle, de cette eau tourbillonnante noire et blanche qui courait follement sous ses pieds.

En relevant les yeux pour mesurer la distance parcourue, elle aperçut Zoé qui, penchée sur le vide, la regardait.

— Arrêtez! cria la petite fille. Revenez tout de suite!

Et comme Aube, sans l'écouter, continuait sa descente, Zoé se désola. Les mots, toujours si lents à venir, se pressèrent sur sa bouche.

— Oh! arrêtez! revenez! dit-elle avec un accent de désespoir. On m'avait dit de vous garder. Si Gédéon ne vous retrouve pas, il me tuera, à moins que Nine me batte à mort ce soir. Quand elle a peur de Gédéon, elle ne se connaît plus… elle est aussi méchante qu'Hermance, et plus forte. Oh! je vous en prie, ayez pitié de moi… revenez, revenez… ou je me jette dans l'eau.

Aube, surprise par l'ardeur angoissée de cette prière, s'arrêta. Il lui sembla que les gouttes d'eau qui rejaillissaient de la cascade jusqu'à elle, étaient les larmes de Zoé, et ces larmes lui retombaient sur le coeur.

— Revenez, revenez… je vous pardonnerai tout… tout ce que je vous ai fait…

Tout ce que vous m'avez donné, aurait-elle pu dire.

— Revenez ou je suis perdue, revenez ou je me jette en bas!

Aube remonta. Quand elle fut presque de niveau avec Zoé, elle fut happée aux poignets par une petite main noire et sèche qui ne lâcherait pas aisément sa proie.

— Promettez-moi de ne plus recommencer, dit la petite dont les yeux étincelaient, dites que vous ne chercherez plus à partir avant que Gédéon soit rentré, et je ne raconterai rien à Nine de peur qu'elle ne vous enferme…

La moindre résistance les aurait entraînées toutes deux.

Aube, qui gardait difficilement l'équilibre sur le bord de l'excavation qui lui servait d'appui, prononça le oui qu'on réclamait d'elle; elle venait de reconnaître que l'entreprise était au-dessus de ses forces.

Zoé l'aida à reprendre pied, puis, la regardant dans les yeux, elle dit d'une voix sifflante:

— Là! vous ne vous sauverez plus. Nine ne m'aurait pas tant battue, elle a un coeur de mésange. J'ai menti. Mais vous, vous avez promis et vous ne pouvez pas mentir, c'est bon pour nous autres… Vous auriez bien voulu que Nine me tue.

Dans sa rage, elle sauta sur la falaise, détacha un des grelots d'Olge quelle portait encore à sa ceinture et le lança dans le torrent. Il s'y engloutit avec un son plaintif comme un sanglot. Et, un à un, avec une lenteur cruelle, elle jeta les grelots pour qu'Aube ne les eût jamais plus. Ils s'évanouirent, petites voix éteintes, petites âmes harmonieuses perdues dans le torrent, et, quoique l'eau fût violente, il sembla à Aube qu'un grand silence s'était fait autour d'elle.

Aube regagna la cabane. Elle s'étendit sur son lit et refusa de souper. La traîtresse violence de Zoé après ses larmes, l'avait à la fois révoltée et anéantie. Mentir, c'est bon pour nous autres… L'amère humilité de ces mots l'oppressait. Il était impossible d'arriver jusqu'à ces coeurs retors et durs, aussi impossible que de traverser le torrent sans aide. Rien n'éteindrait l'antagonisme qui les avait toujours séparés d'elle.

— Va voir ce que veut la demouéselle, commanda dans la salle la grand'mère.

Zoé obéit avec indifférence. Quand elle fut dans la chambre d'Aube, celle-ci se souleva à demi sur sa couchette.

— Viens, Zoé, dit-elle à voix basse.

Zoé s'approcha. Aube, par une impulsion soudaine, attira l'enfant à elle, sous la clarté indécise qui tombait encore de la petite fenêtre, elle plongea ses yeux inquiets, pleins de reproche, dans les yeux mornes de Zoé. Mais elle avait dit:

— Zoé, écoute… C'est moi qui te demande pardon.

Au lieu des mots accusateurs qu'elle avait cherchés pour condamner l'enfant, la forcer au repentir, c'était cette prière qui était sortie de sa bouche.

Zoé ne bougea point, Aube sentit sous ses doigts comme un frisson qui aurait couru dans tout ce corps rigide. La petite créature toujours rétive tressaillit; puis, tout à coup, se ploya comme brisée et s'abandonna contre Auberte, comme jadis l'avait fait Camille Droy repentante.

L'enfant dit tout bas d'une voix essoufflée:

— Je suis fâchée… bien fâchée.

Elle s'en alla, rappelée par la grand'mère. Aube retomba sur son lit et demeura longtemps les yeux grands ouverts dans l'ombre. Elle avait senti battre un coeur tout semblable en cette petite paysanne sauvage et chez Camille Droy, la fillette civilisée et fine. Le même instinct tout puissant, irrésistible, avait jeté dans ses bras les deux enfants coupables.

Le lendemain, Aube s'éveilla bien avant son heure accoutumée et entendit qu'on parlait d'elle.

— Tu devrais emmener la demouéselle pendant la visite de l'autre, disait, derrière la cloison, Nine à Zoé. Puisque c'est le jour et l'heure…

— L'autre ne fait pas plus de bruit qu'une souris.

La demouéselle ne s'éveillera pas avant deux heures… et je ne veux pas m'en aller, conclut finalement Zoé.

— Laisse la petite, Nine, et va plutôt au-devant de ton monde pour l'assister, interrompit la grand'mère.

Et elle ajouta:

— S'il nous vient du tracas, on les gardera toutes les deux. Mais va vite, que mon pied n'y tient plus et que je ne croyais jamais pouvoir attendre à aujourd'hui.

Il se passa plus d'une demi-heure avant que Nine revînt, et elle n'était pas seule. Aube écouta, curieuse de connaître la visiteuse si impatiemment attendue. Elle entendit une voix calme et faible dont le son, en pareil lieu, la remplit de surprise. Elle se leva pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas et, par les interstices de la porte, elle vit Mlle Anne.

La vieille demoiselle se débarrassa de son manteau suranné et d'un petit panier dont elle déballa le contenu. Son ajustement pauvre et fané était aussi irréprochable que si elle n'eût jamais quitté sa maison pour gagner, par des chemins inaccessibles, cet endroit perdu.

Aube voyait aller et venir ses mains fluettes, toujours recouvertes de mitaines.

Elle sortit un flacon, des bandelettes de flanelle et de toile, tout en répondant aux paroles de bienvenue murmurées autour d'elle. Pour l'engager à ne pas faire de bruit, on lui avait vaguement parlé d'un enfant qui dormait, et elle évoluait discrètement. Elle étendit sur un escabeau la jambe de la grand'mère, elle massa et frictionna le membre infirme qu'elle remmaillota ensuite avec prestesse.

Aube s'expliqua pourquoi Zoé n'avait pas voulu manquer cette visite; la petite se pressait contre Mlle Anne, buvait ses moindres mots, la regardait avec des yeux d'amour.

— Mademouéselle Anne, on vous espérait bien, dit la grand'mère étirant sa jambe à petits coups pour la ramener à elle.

— Je ne suis pas venue ces dernières semaines, parce que j'étais souffrante, et puis l'eau était forte. Aujourd'hui, la cascade n'est qu'un filet, j'aurais pu me passer de Nine.

— Ah! Demouéselle, vous vous êtes bien souvent passé d'elle, des fois que la cascade était méchante à tout emporter, quand nos maux pressaient et que Nine avait ses fièvres: et la nuit, quand on vous a envoyé le petit parce que Gédéon s'en allait mourant. Vous avez guéri Gédéon du mauvais coup que lui avaient donné les gardes, le soignant comme votre fils et restant là des jours dans cette chambre — elle montrait la chambre d'Auberte — pour le veiller puisqu'on ne pouvait pas appeler un médecin sans mettre mon garçon dans la peine.

Elle baissa soudain la voix en chuchotant:

— C'est que nous avons là un enfant endormi.

— Personne n'avait besoin de moi ailleurs, dit Mlle Anne avec douceur, personne ne m'attendait.

Aube pouvait comprendre l'indicible tristesse de cette parole. Le front pâle et uni de la vieille demoiselle s'assombrit un peu.

— Ai-je bien fait? Gédéon m'avait promis de ne plus braconner.

— Oh! Demouéselle, la faim, la faim… voyez-vous…

La vieille répéta: la faim, la faim, d'un ton dolent en secouant la tête.

Mais Nine, revenant malgré elle à un permanent souci, demanda brusquement:

— Qu'est-ce qu'on dit, à Mirieux? Y a-t-il du nouveau à la maison des Droy?

— Je ne sais pas, dit Mlle Anne, distraite. La petite fille aux cheveux de lin qu'ils appellent Cam me parlait l'autre jour par-dessus la haie de mon verger. Son institutrice l'a rappelée; elle m'a saluée, mais elle a rappelé l'enfant, murmura-t-elle se parlant à elle-même. Je ne sais pas autre chose.

Puis, comme si elle cherchait un réconfort, un appui, elle posa la main sur l'épaule de Zoé qui s'était assise à terre contre elle.

— Et toi, mon petit coeur, te voilà donc ici? Nine m'a raconté en venant. Tu es contente?

L'enfant dit:

— Oui; mais, quand je serai plus grande, j'irai chez vous pour vous servir.

Les traits de Mlle Anne s'illuminèrent divinement; ce ne fut qu'une flamme passagère.

— Non, non, pas d'enfant chez moi pour souffrir avec moi, je ne mettrai personne dans mon ombre.

Elle reprit:

— Tu viendras pour quelques jours si tu veux que je te fasse des vêtements, dès que Gédéon se sera définitivement entendu sur ce sujet avec Hermance.

Elle se leva, et les yeux fixés sur le Christ aux mains pleines de rayons:

— Au revoir, dit-elle, prenez le peu que je vous apporte. Je reviendrai, je suis à votre service et… et je vous remercie.

Elle sortit avec Nine et Zoé.

Mlle Anne connaissait donc le chemin de cette demeure; elle visitait les Jaux par charité, elle était restée de son libre accord dans cette chambre qu'habitait Auberte et où elle avait laissé son empreinte de netteté et de paix. Elle secourait ces parias avec une céleste pitié, elle était venue ici, la nuit, par tous les temps… Aube croyait la voir s'avancer dans ces solitudes, frêle et sereine, avec le pli d'une douleur vaincue sur sa bouche résignée. Elle la voyait soigner du même coeur les plaies de leur misérable corps et l'infirmité de leur conscience dévoyée. Elle demeurait digne et droite sous le faix d'injustice qui aurait dû la courber. C'était, pour Aube, une vision lumineuse qui la transportait dans un monde de vertu surhumaine, de victorieuse abnégation. Elle en restait troublée et ravie; la leçon entrait comme un fer dans son âme, et cette leçon venait des Jaux autant que de Mlle Anne.

Mais pourquoi Aube n'avait-elle point parlé à la vieille demoiselle? Sa promesse à Zoé l'engageait-elle ici? Elle ne savait plus, ses idées se confondaient. Et si, comme l'avait dit la grand'mère, on retenait aussi Mlle Anne? La vieille demoiselle était déjà loin. Ce lui fut un chagrin de ne plus la sentir à portée. Pour la première fois, le découragement tomba sur elle. Aube se rappela que le moment approchait où sa mère irait la chercher. Cette après-midi, oui, elle en fit le calcul, cette après-midi, sa mère devait passer à Sainte-Cécile. Certes, Gédéon serait là avant ce soir; mais si la Comtesse rentrait plus tôt qu'elle ne l'avait primitivement décidé? Avec un serrement de coeur, Aube se représenta sa mère arrivant à Sainte-Cécile, elle descendait de voiture dans la belle grande cour dont les plates-bandes ressemblaient à des émaux. On l'introduisait au salon, elle demandait Aube et, au lieu de sa fille, c'était la Mère supérieure ou Mme de Gourville qui entrait, disant qu'on n'avait point vu Auberte. Aube sentit cruellement le contre-coup de l'émotion qui menaçait Mme de Menaudru.

Sa toilette achevée aussi bien que le lui permettait son installation élémentaire, elle monta sur la falaise pour surveiller de loin l'approche de Gédéon, puisque cet omnipotent autocrate disposait de son sort, qu'il aurait seul l'autorité nécessaire pour convaincre Nine de sa méprise et remettre Aube en liberté.

Elle ne vit rien à l'horizon qui ressemblât au portrait qu'elle s'était fait de Gédéon. Il faisait clair et doux, un soleil sans ardeur mettait sur l'eau et le gazon des nappes de lumière blonde. La cascade n'était pas bruyante et Aube entendit la voix de Zoé de l'autre côté du torrent.

Zoé avait reconduit Mlle Anne, et elle s'attardait près de l'étable au lieu de suivre Nine qui remontait, courbée par le poids de deux lourds seaux d'eau.

La voix de Zoé s'élevait par intervalles, et il sembla à Aube que l'enfant parlait à Olge.

Il y eut un piétinement, un bruit de pierres roulées, de broussailles froissées; Aube eut une commotion de joie quand elle vit Olge sortir de son abri et s'avancer en tirant sur la corde, dont Zoé ne gardait qu'avec peine une extrémité dans sa main.

La mule s'arrêta, huma l'air.

— Olge! dit Aube involontairement.

Olge leva la tête vers la falaise, vit Aube.

D'un seul élan, elle échappa à Zoé si soudainement que la petite fille roula à terre.

Zoé n'avait aucun mal, elle se releva pour s'élancer derrière la mule, qui allait mettre à profit sa liberté reconquise et prendre à toutes jambes le chemin de Menaudru.

Mais Olge, les yeux attachés sur Aube, courait le long de la berge et, sans ses grelots, elle avait une allure silencieuse, étrange, de bête fantôme; elle commença à descendre vers l'eau.

— Olge! Olge! ne viens pas, cria Aube avec épouvante, repoussant la mule du geste et de la voix.

Mais Olge, la pauvre, la noble bête, maigrie et ardente, sauta bravement et entra dans le torrent. C'était avant la cascade, le courant, vif, n'était pas insurmontable et la mule avait pied. Elle traversa l'eau et voulut aborder au pied de la falaise, l'espace lui manquait, ses sabots de devant glissèrent et elle retomba. Elle recommença une fois, dix fois son effort, raidie contre le courant, les yeux toujours fixés sur Auberte, refusant de retourner en arrière, pendant que Zoé criait et se lamentait sur l'autre rive.

Ses forces diminuaient; insensiblement, elle perdait du terrain, le courant l'emportait peu à peu, perfidement, vers la cascade. Quelques secondes encore, et la mule, saisie par le tourbillon, serait engloutie sans cette montagne d'eau croulante.

— Oh! Olge… gémissait Aube, comme elle eût imploré un ami, Olge, ne viens pas… Olge, retourne, je t'en supplie.

Elle jeta un cri, Zoé était aussi dans l'eau sans qu'elle l'eût vue sauter ni tomber. L'enfant, les yeux un peu fous, mais avec une invincible résolution sur ses traits blêmis, nageait comme une petite désespérée vers la mule.

Déjà le remous de la cascade étreignait Olge, que l'écume baignait jusqu'au poitrail; elle élevait encore sa belle tête dont les yeux agrandis cherchaient toujours tristement Auberte; puis la tête s'enfonça à demi, Aube ne vit plus que ces yeux infiniment tendres et fidèles. Puis, brusquement, plus rien, ni Zoé, ni la mule.

Une voix d'homme résonna, une voix encore lointaine, à laquelle Nine répondait près d'Auberte. La jeune fille ne comprit plus ce qui se passait.

Peu d'instants après, un homme, petit, trapu, gravit la falaise avec Nine qui avait couru à sa rencontre. Aube balbutia:

— Zoé… Olge…

Olge était partie, entraînée par le formidable courant qui l'avait étouffée, brisée en l'emportant.

Mais Zoé était là, Gédéon l'avait retirée avant qu'elle eût été prise par le tourbillon; il l'avait rapportée et mise dans les bras de Nine. L'enfant était inanimée et semblait morte.

Ils retournèrent tous à la maison. On étendit Zoé sur le sol devant le feu, on essaya de la faire revenir à elle; tous les soins furent inutiles.

Aube, agenouillée près d'elle, lui tenait les mains. Les yeux clos, les narines serrées, une blancheur de cire aux joues, avec de grands creux d'ombre sous les paupières, Zoé s'idéalisait dans la mort. Ses cheveux noirs défaits, rejetés en arrière comme s'ils suivaient encore le mouvement de l'eau, dégageaient son cou, son front, ses tempes; elle était belle d'une beauté pure et sauvage.

La petite esclave qu'elle était encore malgré sa farouche indépendance, était allée si résolument, si follement à la mort dans l'espoir de sauver l'animal favori d'Auberte, de sauvegarder le plaisir des riches, ses maîtres.

Le coeur de Zoé ne battait plus, aucun soin n'avait réussi, ses parents n'essayaient plus rien. Nine et Gédéon restaient près d'elle, écrasés; la grand'mère étouffa un petit sanglot sec qui lui déchira la gorge.

Alors Aube se souvint d'une chose qu'elle avait entendu dire. Elle pensa que, pour que Zoé revécût, il suffirait peut-être comme pour d'autres de rendre l'air à sa poitrine suffoquée.

Elle se pencha, se pencha jusqu'à ce que son visage touchât celui de Zoé. Comme cette bouche d'enfant était froide… elle en frissonna dans la moelle de ses os, dans le fond de son âme; mais elle ne s'écarta point. Appuyée contre Zoé, presque couchée sur elle, Aube respira fortement, communiquant à la petite fille son haleine, sa vie.

Et c'était bien sa vie qu'elle voulait lui donner; elle se dit que si Zoé revivait, il ne lui resterait plus assez de souffle pour elle-même et elle ne se retira pas; elle ne fuit point ces lèvres blanches dont le contact lui laisserait pour jamais un goût de mort. Elle était consentante, solennellement et sans retour, à ce que Zoé vécût à sa place.

Avec une ardeur fervente, passionnée, elle concentra son haleine et sa vie pour les faire passer dans cette enfant de pauvre.

A la fin, Zoé fit un mouvement sans ouvrir les yeux, elle dit quelques mots très doux, très enfantins, et étendit les deux mains en aveugle par un geste pathétique. On eût dit qu'elle implorait quelqu'un de la relever, de la soutenir. Elle vivait.

Et Aube, comme si elle lui avait vraiment donné sa vie, tomba aux pieds de l'enfant ainsi qu'une morte.

C'était la seconde fois de sa vie qu'Aube perdait connaissance et, quand elle revint à elle, elle crut être à la Maison après sa chute du moulin; mais elle ne souffrait pas, elle pouvait se lever et sortir.

Au moment où elle quittait son lit sur lequel Nine l'avait couchée, elle vit devant elle Zoé rhabillée, recoiffée, mais encore pâle et les cheveux humides.

L'enfant murmura avec une douceur singulière et craintive:

— Gédéon dit que si vous voulez partir…

— Oui, répondit Auberte.

Quand elle fut sur ses pieds, elle chancela un peu, cependant elle entra dans la salle.

Gédéon était là, la tête couverte comme toujours, mais il se tint debout avec Nine devant Auberte et, par un mouvement spontané, instinctif, la grand'mère se leva aussi; et tous trois debout, presque sombres dans leur stupeur, regardaient tour à tour Auberte et cette place où ils avaient vu Auberte agenouillée à terre près d'une petite morte, devant leur sauvage foyer.

Enfin Gédéon dit, d'une voix enrouée, qu'il y avait eu une erreur et qu'il en était chagrin. Qu'après ce que… ce que…

Il regarda plus obstinément le foyer. Aube, très pâle, presque imposante dans sa jeunesse, lui dit:

— Si j'étais réellement celle que Nine a cru, si j'étais Mlle Droy, que feriez-vous?

— Vous diriez, reprit-elle, que vous en avez fini de revendications qui ne peuvent vous conduire à rien de profitable, et qui n'aboutiront qu'aux pires embarras pour vous, que vous n'inquiéterez plus M. Droy ni personne de sa famille. Si j'étais Mlle Droy, ne le diriez-vous pas?

Il fit un signe affirmatif.

— Dites-le et on ne vous recherchera pas pour ce qui s'est passé; dites-le, je serai votre amie et je tâcherai de vous le prouver.

Il y eut un court silence.

— Oui, fit rudement Gédéon, je le dis.

Aube se tourna vers Zoé.

— Veux-tu venir avec moi? demanda-t-elle. Je te garderai à Menaudru, si tu t'y trouves heureuse.

XIII

Mme de Menaudru était en route pour Sainte-Cécile.

Le trajet qu'elle faisait dans sa voiture lui parut un peu long. Pendant sa courte absence, elle avait senti avec une sorte d'angoisse sa tendresse pour Auberte; la mère reconnaissait l'incapacité douloureuse de sa nature passive, absorbée par d'autres devoirs, mais elle se répétait quelquefois, avec des larmes muettes, combien elle aimait l'enfant.

Aujourd'hui, elle arrivait de Menaudru, où elle avait dû revenir avec son mari avant de s'occuper d'Aube; elle avait une grande hâte inavouée d'embrasser sa fille; elle se promit qu'Aube ne retournerait pas de si tôt à Sainte-Cécile et que bien qu'elle pût si peu jouir de l'enfant, elle la garderait jalousement près d'elle.

Dans la seconde partie du trajet, elle se demanda pourquoi Aube ne lui avait pas écrit: en trois jours, cela ne valait pas beaucoup la peine, mais elle n'avait pas voulu emmener Jeanne comme de coutume: qui sait si son épaule ne lui avait pas encore fait mal? Elle n'avait rien fait dire non plus à Menaudru. La Comtesse donna au cocher l'ordre de presser l'allure de ses bêtes.

Aube se plaisait beaucoup à Sainte-Cécile: si elle allait vouloir y rester? Mme de Menaudru eut un sourire: elle savait que même Sainte-Cécile ne pouvait rivaliser pour Aube avec Menaudru. L'enfant aimait trop ce château, il buvait son âme.

Peu après, le coupé entrait en grande pompe dans cette cour riante, si régulièrement fleurie qu'Aube comparait ses parterres à des émaux. La Comtesse avisa un vieux jardinier auquel elle adressa la parole.

— Mlle Auberte vous a-t-elle encore aidé? Je ne vois pas son arrosoir.

— Mlle Auberte? dit le vieux abritant ses yeux faibles de sa main tremblante. Je ne l'ai point vue.

— Elle n'est pas descendue au jardin, elle a été souffrante?

— Je ne sais point. Elle n'est pas à Sainte-Cécile, madame la Comtesse, ou peut-être qu'elle est arrivée aujourd'hui; mais ce matin, pour sûr, elle n'était pas au déjeuner. C'est moi qui avais arrangé le bouquet du milieu pour la table des dames pensionnaires, et Mme de Moiat m'a appelé pour me faire compliment.

Mme de Menaudru était persuadée que le vieillard se trompait, et, pour mieux se prouver sa parfaite certitude, elle dit au valet de pied que Mlle Auberte reviendrait en voiture et qu'il faudrait ramener la mule. Elle ne posa même aucune question à la personne qui l'introduisit; elle s'en repentit, car l'attente dans le salon lui parut interminable.

La porte s'ouvrit et Aube entra avec une petite fille.

Aube embrassa tendrement sa mère, lui présenta Zoé, puis envoya la petite jouer au jardin.

Mme de Menaudru regardait sa fille avec une sorte d'étonnement.

— Chère maman, dit Aube en passant sur son front et ses yeux la chère main hésitante, si indulgente et si douce, qu'on lui avait abandonnée, Mme de Gourville va venir, je vous prie de ne pas lui demander ce que j'ai fait pendant ces trois jours, je vous le dirai moi-même bientôt sans rien omettre: Je n'étais pas ici.

— Pas ici! s'écria la Comtesse.

— Il n'y a rien à regretter, j'ai eu là trois journées précieuses… oui, malgré tout.

Ses lèvres frémirent au souvenir d'Olge, mais elle reprit fermement:

— Vous m'aviez promis depuis longtemps de me laisser faire un petit séjour en montagne, le docteur disait que cela ferait du bien à mes poumons; j'ai devancé votre permission sans le vouloir, voilà tout, et vous verrez comme moi qu'il n'y a rien à regretter, ni rien à faire.

— Quelle enfant j'ai là… dit la Comtesse avec un intraduisible soupir.

Mme de Gourville entrait, mais Mme de Menaudru n'avait que peu d'instants à attendre pour recevoir les pleines confidences d'Auberte.

Ce même jour, le coupé de Menaudru remmena Aube et sa mère; la prévoyance de la Comtesse pour Olge s'était trouvée superflue.

Zoé n'accompagnait point Auberte; pour lui éviter la transition trop brusque de la cabane au château, on lui avait permis de passer quelques jours chez Mlle Anne.

Quant aux autres aveux de sa fille, Mme de Menaudru les avait reçus sans rien manifester de ses impressions: elle aurait peut-être eu trop à dire.

La voiture qui gravissait lentement la montée s'arrêta près de la Maison, et une tête très rose et très blonde s'encadra dans la portière.

— Madame, prêtez-nous Aube, s'il vous plaît, dit Gillette avec son irrésistible sourire et une révérence déférente à l'adresse de Mme de Menaudru. Nous attendons Aube pour tout lui raconter.

La Comtesse, qui désirait sans doute réfléchir à l'aise, regarda Auberte:

— Enfant, cela vous distrairait, vous êtes trop sérieuse.

Aube descendit donc, Gillette passa un bras autour de son amie et l'emmena en disant:

— Ma petite princesse, c'est un délice de vous ravoir. Et tant de choses à vous apprendre, tant de nouvelles. Mais qu'avez-vous donc? reprit-elle remarquant comme la Comtesse un insaisissable changement dans la personne d'Aube. Vous n'êtes plus tout à fait la même. N'auriez-vous pas grandi? Venez, toute la tribu est sous sa tente, même Hugues qui revient de la scierie. Nous disons déjà la scierie: songez qu'il y a des trous de faits, pour planter les murs dedans, je suppose, suggéra l'ingénieuse jeune personne qui semblait n'avoir sur la construction que des données incomplètes; autant dire que c'est fini. Le célèbre Gédéon a eu en votre absence une conduite exemplaire, vivant et travaillant au grand jour comme un honnête chrétien partout où l'on voulait bien de lui, et ce n'est pas prétendre beaucoup, car ses services sont peu recherchés. Ce qu'il y a d'amusant, c'est qu'il a dit à quelqu'un qu'on nous tenait, cette fois, et le Patriarche a reçu une lettre anonyme embrouillée qui parlait de scierie et d'un otage qu'on ne nous rendrait qu'à bon escient. Personne n'y a compris goutte, Hugues a donné l'épître comme pensum à Joseph pour qu'il en fasse une analyse logique.

Mais toute la logique de Joseph n'était pas arrivée à découvrir, dans la fameuse lettre de Gédéon, que le braconnier avait cru l'emporter sur M. Droy en séquestrant quelques jours un enfant de la Maison; et que, par suite d'une erreur de Nine, c'était Aube de Menaudru qui venait de remplir le rôle d'otage.

— A propos, vous avez rencontré Hugues le jour de votre départ, continua Gillette, et il a été positivement captivé par notre très langoureuse petite princesse. — Oui, la tribu prospère, puisque nous avons Hugues. Les garçons sont en vacances, même Edmée, (Edmée était souvent confondue sous l'étiquette qui désignait en bloc la portion masculine de la famille), Cam, naturellement, est en disgrâce; vous vous demandez ce qu'elle a pu imaginer encore, vous pensez comme nous qu'elle devrait avoir épuisé depuis longtemps la liste des conceptions saugrenues. Pas du tout. Figurez-vous que nous avons reçu d'Angleterre un petit dogue auquel on n'a pas encore coupé les oreilles; la dernière prouesse de Cam a été d'écrire à notre journal de modes pour demander un patron d'oreilles de chien; et afin de donner plus de poids à sa requête, elle a signé: un groupe de pères de famille. Protestations indignées de la directrice, imprimées dans la colonne des renseignements à l'adresse ostensible de la Maison près Menaudru. Votre frère qui, d'habitude, ne jetterait pas les yeux, même pour sauver ses jours, sur un objet aussi méprisable qu'un journal de modes, a découvert la chose d'emblée avant qu'on eût enlevé la bande. Et nous voilà tous dans la honte. Il a été question d'attacher Cam pieds et poings liés sur sa chaise, pour la mettre dans l'impossibilité de nuire; mais comment lui lier la langue? Du reste, elle a reconnu qu'étant née pour commettre des impairs, plus elle s'applique, plus elle en accumule, et les punitions pleuvent sur sa tête. Elle en a été quitte, cette fois, pour se voir confisquer sa bicyclette qui a pris le chemin d'Angleterre, où elle va combler de joie le jeune cousin à qui mon père l'a envoyée en échange du dogue aux malencontreuses oreilles. Mais Cam ne sera pas sevrée sans retour de la pédale, je lui passerai ma machine. Edmée et moi commençons à trouver que ce genre de sport ne nous convient plus.

— Ah! dit Aube avec une grande simplicité, vous devenez comme mon frère Laurent qui dit que la bicyclette pour les jeunes filles…

— Vraiment? "mon frère Laurent" dit que… Je m'occupe bien de ce que dit "mon frère Laurent", s'écria Gillette avec pétulance. Ecoutez plutôt la nouvelle surprenante que j'ai pour vous: on a découvert dans votre vieille chapelle, non pas le trésor, mais une crypte qui est, paraît-il, la chose la plus curieuse du monde. Comme on va faire tomber les ruines, cette crypte se trouvera condamnée et il faudrait la visiter bientôt.

— Et la fouiller soigneusement, dit Aube avec un intérêt subit. Ne riez pas, Gillette, si le trésor se retrouvait, personne ne pourrait plus accuser Mlle Anne.

— Certainement non, pauvre vieille âme, et personne ne l'accuse. On voudrait seulement qu'elle dise une bonne fois ce que son aïeule a fait de nos richesses et on n'en parlerait plus.

Elles étaient arrivées dans la bibliothèque. Chacun accueillit gaiement Auberte et retourna à ses occupations. Auberte, surprise, vit Laurent assis près d'Hugues avec lequel il semblait en conférence; il se leva pour venir embrasser sa soeur et resta auprès d'elle.

— Prenez ce fauteuil, dit Gillette à Aube. Maman et le Patriarche sont dans le petit salon, vous les verrez tout à l'heure… si toutefois M. Laurent de Menaudru nous accorde une minute de répit.

— Vous ne spécifiez pas qui sera le bénéficiaire du répit en question, dit Laurent avec son plus indifférent sang-froid.

Aube promena son regard sur la scène animée qui l'entourait; Marc était au piano, Edmée lui tournait les pages de sa musique; deux petits garçons faisaient de l'escrime avec deux cannes; Stéphanie achevait un dessin de Gillette, Cam montrait son repentir en brodant avec un zèle démesuré; Pascal, sans quitter son livre des yeux, balançait les babies dans un hamac audacieusement installé dans l'espace, entre la suspension et un tableau; Antoine, pour varier ses exercices, apprenait à marcher la tête en bas, et montrait de telles aptitudes que le rôle de son professeur n'était qu'une sinécure. Aube remarqua que le grave et beau visage de Stéphanie s'était éclairé, elle entendit même rire la jeune institutrice.

Mais tout paraissait un peu modifié à Aube, la Maison comme ses habitants. Elle regardait le monde avec de nouveaux yeux, et le monde lui paraissait nouveau.

Elle se trouvait déconcertée par ce retour tout naturel dans la vie ordinaire, après tant d'incidents imprévus. Enfin, il y avait certainement quelque chose d'inusité dans les manières réciproques de Laurent et de Gillette. Aube se dit qu'ils se connaissaient mieux et que leur antagonisme avait forcément grandi avec leur intimité. Le charme grisant de Gillette, ce pétillement de gaieté, d'esprit, de jeunesse, devait être antipathique à Laurent, et Aube sut gré à son frère de s'oublier pour ne pas abréger l'entretien de deux amies.

— Vous n'ignorez pas, dit Gillette revenant vite à sa nouvelle, que M. Laurent de Menaudru a amené un jeune architecte du plus grand mérite pour les réparations du château: et c'est cet architecte qui, en attendant mieux, a découvert la crypte sur laquelle il nous a donné les détails les plus palpitants pendant la visite qu'il a faite au Patriarche.

— Vous attendiez-vous à moins d'un homme si habile? demanda Laurent.

— Oh! je sais, il est délicieusement snob, et il porte des cravates rose nez de chat, on n'est pas parfait. Connaissez-vous la perfection, vous, ma princesse? pour moi, je ne l'ai jamais rencontrée.

— On ne se connaît jamais soi-même, fit Laurent d'un ton éminemment dogmatique.

— Mais Gillette, mais Gillette!… dit Cam qui s'était faufilée dans le petit groupe.

L'enfant ouvrait des yeux extraordinaires, et, pour mieux forcer l'attention de sa soeur, lui serrait la main de toutes ses forces.

— Mais, Gillette, tu ne comprends pas, tu n'entends donc rien? C'est un compliment qu'il te fait.

Son ébahissement était si comique que le rire gagna Aube et Gillette.

Cam, offensée, emmena Laurent toujours imperturbable pour lui expliquer, sous le sceau du secret, qu'afin d'éviter de nouveaux ennuis à sa famille, elle consacrerait dorénavant toutes ses facultés au jardinage. Là, du moins, il n'y aurait pas d'embûche sous ses pas, et son génie se donnerait sans danger libre carrière. Elle lui montra un premier essai et lui demanda confidentiellement son avis au sujet du plus beau camélia de sa mère, qu'elle venait de greffer solidement sur un héliotrope.

Aube alla frapper à la porte du petit salon.

— Voilà notre Aube, dit Mme Droy avec bonté quand Auberte parut sur le seuil, tandis que M. Droy posait sa plume pour regarder la jeune fille qui avait vraiment en elle la fraîcheur pâle et l'incomparable pureté du prime matin.

Le visage sérieux d'Aube annonçait pour le moins un important message; comme Mme Droy en faisait la remarque, Aube murmura timidement, mais sans reculer d'un pas:

— C'est à M. Droy que je voudrais parler.

— Ah! bien, je m'en allais, fit Mme Droy en riant, et elle avait, comme tous ses enfants, le rire charmant et très jeune.

Il me semble qu'à la bibliothèque, la séance devient tumultueuse; j'ai toujours une assurance, c'est que Cam ne fera pas de sottises aujourd'hui.

Et, pleine de sa maternelle conviction, elle se retira avec le dessein de faire, en passant, une visite à son camélia.

Aube n'avait pas voulu s'asseoir: elle restait très droite, la tête un peu rejetée en arrière par le poids de ses cheveux.

— J'aurai bientôt fini, dit-elle. C'est pour vous demander une faveur.

— S'il en est ainsi, parlez vite, ma petite princesse, pour que j'aie plus tôt le plaisir de vous répondre oui.

— Alors, répliqua-t-elle sans enjouement, mais d'une voix persuasive, si vous répondiez oui tout de suite?

Il sourit.

— Vous m'en donneriez envie. Mais qu'allez-vous me demander qu'il faille me garrotter à l'avance?

Elle ne riait toujours pas, elle haletait un peu, les mots lui coûtaient à prononcer.

— Votre scierie… commença-t-elle.

Il parut tomber de son haut.

— Quoi! cette entreprise prosaïque occuperait votre esprit?

A la bonne heure, mon enfant, oui, occupez-vous, cela me fera beaucoup d'honneur et, à vous, un peu de bien. Nous disions donc que cette scierie?… Mais peut-être voudriez-vous, au contraire, que je la supprime par amour du paysage ou de la rivière, comme Gédéon Jaux. Je vous reconnaîtrais mieux.

— Non, je voudrais que vous m'y gardiez une place, une bonne place de contre-maître.

— Pour vous?

— Presque. Pour quelqu'un à qui je m'intéresse.

— Et le nom de ce bienheureux protégé?

Aube hésita de nouveau, tant cette démarche était pénible à sa réserve.

— Il est très digne d'intérêt malgré les apparences, reprit-elle.

— Chère princesse, excusez-moi; mais quand Mme Droy se sert de ces mots, c'est invariablement pour surprendre ma simplicité à l'égard de quelque chenapan de ma paroisse.

— Il n'est pas un chenapan, mais un pauvre homme.

— Jugez-vous les deux états incompatibles et supposez-vous que les chenapans jouissent, par droit de profession, d'une félicité sans nuage?

— Il a des enfants…

— Oh! vous m'apitoyez… personne mieux que moi ne saurait compatir à son cas.

— Il a une femme à demi infirme, une vieille mère impotente…

— Et, à votre sens, ces fléaux divers le rendent éminemment propre à surveiller ma scierie? Comment s'appelle-t-il?

Elle répondit courageusement:

— Gédéon Jaux.

Il se tut sans se récrier, il examinait attentivement Auberte.

— Sauriez-vous par hasard, Auberte, pourquoi j'ai reçu dernièrement des avis bizarres qui ne pouvaient émaner que de cet homme?

Sans répondre, elle poursuivit:

— Il a été bûcheron avant de devenir braconnier, il se connaît aux bois et à toutes ces sortes de choses. Mais il ne pourrait peut-être pas obéir toujours; il lui faut une place exceptionnelle, si bonne qu'il y tienne, qu'il en soit fier et qu'il sente une responsabilité. Vous devez faire là-bas une petite maison de gardien, vous y logerez sa famille en laissant beaucoup d'espace autour, pour que Gédéon s'y plaise et que Nine puisse travailler.

— Et, pour achever sa conversion, il serait sans doute plus prudent de lui offrir chaque année un permis de chasse.

Elle répondit d'un ton réfléchi:

— Ce serait mieux.

— Dames défuntes de Menaudru, l'entendez-vous? Est-ce Hugues qui vous a catéchisée? Mais, petite princesse qui prêchez si bien, mettez-vous vos doctrines en pratique?

Elle dit, un peu balbutiante:

— Je ne peux pas faire beaucoup… mais j'essaie de tout mon coeur.

Il la regarda encore, elle était pâle et résolue.

— Princesse Aube, princesse Aube…

Il ne put d'abord en dire plus. Il se pencha vers elle avec une sorte de respect, et l'embrassa au front.

— J'avais tort tout à l'heure, je n'ai pas encore assez d'enfants, ma tribu ne serait au complet que si vous deveniez ma fille.

— Mais, reprit-il, déjà revenu à son humeur vive, je n'oserais pas appeler au milieu de mes canards sauvages un cygne tel que vous.

Il se tourna vers la porte.

— L'audience est close, dit-il à Stéphanie qui s'avançait. Entrez, Stéphanie, contemplez Mlle de Menaudru dans le rôle de solliciteuse, et dites-moi si on pourrait rien lui refuser, même quand elle veut m'imposer les services de Gédéon Jaux?

Il sortit et Stéphanie, oubliant ce qu'elle était venue chercher, dit à Auberte:

— Comment l'avez-vous emporté? il vous a fallu de la bravoure. C'est très bien à vous, et je vous souhaite que Gédéon réussisse. Ses réclamations, si mal fondées qu'elles soient, nous causaient de la peine à tous, et je crois que Hugues, que Hugues…

Elle avait parlé très vite, sous l'influence d'un sentiment sincère; mais à peine eut-elle prononcé ce dernier nom qu'elle se tut, confuse.

— Vous croyez que Hugues serait content de moi? acheva Aube d'un air pensif. Je l'espère aussi. Mais, reprit-elle, encouragée par la sympathie que venait de lui témoigner Stéphanie, ce n'est pas à vous qu'il sied de louer le courage des autres, n'êtes-vous pas le courage personnifié?

— Parce que je travaille, voulez-vous dire? mais je n'en souffre pas. J'ai été riche, je devrais l'être plutôt et dans une situation élevée; mais cela ne vaudrait pas toute l'affection qu'on me prodigue ici. Et puis je ne tiens pas au rang comme Gillette, par exemple, qui est, au fond, plus aristocrate que moi.

Aube s'était déjà aperçue qu'en dépit d'un raffinement presque altier, Stéphanie d'Aumay était d'un naturel tendre et accessible quand on avait brisé en elle la première glace, et c'était encore un point commun entre elle et Laurent.

— C'est vrai, je suis devenue pauvre, mais ce n'était pas une raison pour défaillir et arrêter là ma vie. Enfin, ajouta-t-elle souriante, la fortune peut me revenir, il en est question: cela dépend beaucoup de moi et un peu de votre famille.

Pendant qu'Aube retenait l'exclamation qui était montée à ses lèvres, Stéphanie poursuivit:

— J'aime le courage chez les autres, sans doute parce que je n'en ai guère à aimer chez moi. Qu'est-ce, pourtant, que j'ai eu à supporter? Que sont les menus tracas d'une jeune fille à côté de l'épreuve d'un homme jeune, intelligent, asservi sous le joug de la médiocrité?

— Vous pensez à Hugues Droy? dit Aube.

Stéphanie tressaillit. Elle avait parlé pour elle-même, et voilà que cette enfant lisait à livre ouvert dans son esprit.

— Vous pensez, continua Auberte, qu'il devrait être plus riche et que c'est dur pour lui de n'avoir pas le château de Menaudru.

Stéphanie tenta une diversion en disant:

— Gillette vous tourmente à plaisir. Comment pouvez-vous ajouter foi à de pareils enfantillages?

— Alors, dit Aube avec insistance, vous ne trouvez pas qu'il est à plaindre de vivre comme il le fait, de se soumettre sans cesse aux exigences d'une profession brillante dans une situation étroite?

— Je trouve, dit Stéphanie, que c'est un grand malheur pour lui… et pour nous.

Elle n'essayait plus de donner le change à Auberte. Elle reprit d'un trait:

— Ce qu'il y a d'affreux à songer, c'est que Hugues, avec ses dons supérieurs, est dans une impasse, que, malgré le noble parti qu'il tire de sa situation, cette situation n'a pas d'issue. Son défaut de fortune lui interdit d'épouser une femme pauvre, il est trop fier pour jamais en demander une autre…

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