A LA MEME LIBRAIRIE (continued 2)
Reading edition
— De la bignone, dites-vous? demanda, quand ils furent devant le salon, Mme Droy tout en se dirigeant vers sa table à ouvrage et son installation en plein air: Voilà de quoi choisir. Il faudrait peut-être une échelle, ajouta-t-elle en regardant le moulin. Mais…
Elle s'interrompit, pétrifiée.
— Chut, dit M. Droy, d'un air diverti. Il y a une petite sainte dans la niche.
Ils levèrent tous la tête du même côté et demeurèrent stupéfaits.
Il y avait vraiment une petite sainte dans la niche enguirlandée de bignone. Elle était vêtue de serge blanche; sa grande capeline de surah blanc, rejetée en arrière, nimbait sa tête brune comme d'une immense corolle de fleurs, et les fleurs lourdes, éclatantes, de la bignone mettaient une note de splendeur presque exotique au cadre de sa jeune beauté immatérielle.
Dans l'ombre de la niche, se dessinaient, avec des douceurs d'irréel, son profil pur, sa bouche sérieuse, ses très longs cils abaissés sur sa joue… M. Droy avait dit chut, parce que la petite princesse dormait.
Elle s'était endormie de fatigue dans son attente déçue. Le corps un peu ployé en avant, elle s'était attachée des deux mains à une branche et reposait sa joue sur l'un de ses bras ainsi élevés. Sa grosse natte de cheveux retombait jusqu'au bord de la niche où le ruban de soie crème qui la nouait frémissait comme un invraisemblable papillon. Son poignet, de la même nuance pâlement dorée que son visage, s'avançait à découvert dans la fragilité de sa maigreur, si touchant que les spectatrices réprimèrent un petit sanglot de pitié.
Elle dormait, inconsciente de son attitude périlleuse. L'approche des Droy ne l'avait point éveillée. Et ils la regardaient, paralysés par la même crainte, n'osant ni faire un geste, ni proférer un mot de peur de rompre ce sommeil, de provoquer l'éveil trop brusque qui pourrait jeter Aube dans le vide. Ils n'osaient même pas la quitter des yeux, ils la regardaient avec une persistance désespérée et suppliante, comme s'ils avaient l'espoir de la magnétiser, de la retenir à sa place.
Une tentative s'imposait: pénétrer dans le moulin par la porte qui ouvrait chez eux, monter d'un pas assez subtil pour ne pas éveiller Aube en sursaut… Mais comment ouvrir cette porte depuis si longtemps condamnée, puisqu'on n'avait pas le loisir de faire le tour par le château? Au moment où M. Droy se dirigeait silencieusement vers le moulin, un large souffle venu de la montagne plia mollement les peupliers et les sapins et, s'étendant comme une vague, enveloppa la bignone. Le corps d'Aube suivit le balancement des branches, mais ce mouvement l'éveilla, elle ouvrit ses yeux qui se dilatèrent en une expression de détresse encore somnolente.
Elle était déjà trop projetée en avant pour pouvoir se retenir. Elle n'essaya même pas; sa tête se pencha, ses mains glissèrent le long de son appui qui s'effeuilla sous ses doigts et, sans un cri, elle tomba droit comme un oiseau tué. Elle tomba à leurs pieds, parmi les branches qu'avait brisées sa chute et dont les pétales voltigèrent encore une seconde autour d'elle.
V
Qu'était-il arrivé à Aube? Quel rêve étrange avait-elle fait? Il lui sembla, d'abord, qu'elle revenait lentement, avec effort, à la surface d'un grand abîme dans lequel elle était tombée. Oui, elle était tombée, c'était cela même; la chute lui avait paru profonde, profonde, sans fin. Mais d'où était-elle tombée? Où était-elle? Elle n'en savait rien, c'était une chose qui n'avait pas eu de commencement et dont elle ne comprenait pas la fin; elle savait simplement que tout était encore noir autour d'elle.
Alors, elle voulut passer la main sur son front pour éclaircir ses doutes, elle ne put remuer le bras et souffrit à crier. Elle ouvrit péniblement les yeux. Oh! son rêve n'était pas fini. Ne se figurait-elle pas être couchée dans une chambre toute fraîche, meublée de hêtre blanc et de bambou, aux rideaux écrus ornés de coraux rouges? Et elle croyait, oui, elle s'imaginait voir des branches chargées de petites roses rouges contre la fenêtre, une grande glace longue encadrée de bambou reflétait avec ces roses un morceau du ciel et un pan du moulin avec sa niche suspendue.
C'était bizarre. Aube n'était jamais venue dans cette pièce, et elle en connaissait l'ameublement par le menu. Elle voulut étendre la main pour toucher les rideaux, et la douleur se raviva si aiguë que, de l'épaule, elle gagna tout son corps.
Et elle reconnaissait aussi les personnes qui l'entouraient: Mme Droy et Stéphanie très pâles, Gillette dont toute la fraîcheur rose était partie et qui était presque de la couleur de ses cheveux. Il y avait des trépignements derrière la porte, une voix qui criait à travers des sanglots sourds: je veux! je veux entrer.
Et c'était la voix de Camille.
Le front d'Aube était baigné d'une eau aromatique qui sentait très fort et très bon. Il lui sembla que cette odeur pénétrante était la seule chose qui la retînt en vie, qui l'empêchât de s'abîmer de nouveau dans le néant d'où elle sortait, au bord duquel son âme vacillante hésitait encore.
Mais ses yeux rencontrèrent ceux de Gillette. Gillette tressaillit des pieds à la tête; elle s'abattit sur le lit près d'Auberte; Gillette, l'imperturbable Gillette se mit à sangloter convulsivement, répétant à l'infini dans ses larmes: Elle vit, elle vit, elle vit…
— Elle vit, répétèrent d'autres voix altérées.
Cette agitation ne gagnait point Auberte: elle savait à peine si c'était d'elle qu'on parlait. Pourquoi montrait-on tant d'étonnement à la voir vivante? Avait-elle donc été morte? Elle eut une grande défaillance et murmura:
— Je tombe encore… je tombe.
Mme Droy la souleva dans ses bras pour donner à cette tête tourmentée de vertige l'appui ferme de son épaule. On annonça le médecin et c'était le docteur Amaux, le médecin de Menaudru. En revoyant cette figure revêche et rasée, Aube se sentit ramenée un peu dans la vie ordinaire; le docteur était un être connu de son monde à elle, et sa voix allait mettre fin à tout ce brumeux cauchemar.
Mme Droy, Stéphanie, Gillette demeurèrent dans la chambre. Le docteur examina Aube en répondant aux questions anxieuses de Mme Droy par petites phrases sèches et coupantes comme sa personne.
— Oui, Mme de Menaudru est absente, à Vichy, et qui mieux est, elle ne pourrait pas revenir. Le docteur venait d'être informé par un télégramme que M. de Menaudru avait été pris d'une de ses plus violentes crises de foie. Quand le domestique de la maison avait rencontré le docteur, celui-ci montait précisément avertir Mlle de Menaudru que son frère, retenu par la maladie du Comte, ne rentrerait pas avant quelques jours.
— Vous la garderez, conclut-il délibérément. Rien d'autre à faire.
Mme Droy, qui tenait dans ses mains les petits doigts glacés d'Auberte, baisa à la dérobée les cheveux humides de l'enfant comme si elle confirmait dans son coeur, et d'une façon plus tendre, l'arrêt porté par le médecin.
— Ah! nous y voilà, ce n'est rien du tout, ne nous pâmons pas, poursuivit le docteur.
Ces derniers mots s'adressaient peut-être à Aube qui venait de pousser un gémissement.
— Elle aurait pu tomber du clocher sans plus de dommage. Comment voulez-vous que des os si souples et si légers se brisent plus qu'un duvet?
Quoi qu'il en fût, Aube avait l'épaule démise et il fallait la lui remettre ainsi que l'annonça vivement le docteur.
Soudain, au milieu de ces étrangers, dans cette maison inconnue où elle allait avoir une grande souffrance physique à affronter, et en pensant à sa mère loin, si loin, dans l'impossibilité de revenir, Aube eut peur; une impression amère de délaissement tomba sur elle à se sentir ainsi séparée de tous ceux qui l'aimaient, échouée sans force, impuissante, sur ce lit d'emprunt, entre ces gens qui l'avaient en leur pouvoir, à leur merci, et qui faisaient autour d'elle d'inquiétants préparatifs, qui prenaient des dispositions comme s'il s'agissait de quelque sanglant sacrifice dont Aube allait être la victime. Par le geste qui lui était familier devant tous les périls, Aube ramena son bras droit sur son visage pour s'en voiler les yeux.
Cependant le docteur, en bon général, avait placé ses aides de camp en leur donnant les plus minutieuses instructions sans oublier l'ordre de ne point se pâmer.
Que personne ne se pâme… C'était le souci dont il avait contracté l'habitude durant ses trente années d'expérience. Les syncopes, quand il avait affaire à des femmes, étaient un ennui qu'il voyait toujours suspendu sur sa tête, et qu'il s'efforçait sans cesse de conjurer par ses recommandations.
— Fort bien, dit-il d'un air de plaisir tout professionnel. Que Mme Droy et Mlle Gillette restent comme je leur ai indiqué. Pour Mlle Stéphanie, c'est tout ce qu'elle pourra faire de me porter ce flacon et de ne pas tomber à la renverse: ne vous fiez pas à ces apparences sévères. Tout ira bien. Maintenant, il me faut quelqu'un de sûr pour tenir ce mauvais bras.
— Gillette, dit Mme Droy, appelle ton père.
Gillette n'obéit pas, elle faisait de la tête un signe, Aube s'attachait à elle avec une indicible détresse de pauvre être abandonné.
— Ton père, répéta Mme Droy.
Les doigts d'Aube eurent le même frémissement qui implorait.
— Non, dit Gillette, ce sera moi.
Le docteur affairé au milieu de bandages se retourna brusquement.
— M'aider?… Vous?… allons donc. Vous vous pâmerez. Vous ne serez pas assez forte.
Les larmes de Gillette avaient séché, son visage toujours sans couleur annonçait une résolution virile.
— Je serai assez forte, répondit-elle, et je ne m'évanouirai pas, je vous le jure.
Il happa au vol le poignet de la jeune fille et le fit plier sans sa main. Mais cet examen le satisfit, car il dit: Allons, allons! — et lui montra comment elle devait s'y prendre.
Il commença sa cruelle besogne sans plus tarder, sans prolonger d'une seconde l'appréhension d'Auberte. Au moment décisif, tout le corps d'Auberte se souleva, protestant éperdu contre son martyre. Dans l'âpreté d'une douleur brutale, elle cria d'une voix enrouée: oh! mon Dieu… Maman, maman!
L'appel d'Auberte traversa comme une flèche la maison silencieuse; il n'y en eut pas d'autres. C'était fini, Auberte se taisait, anéantie, une sueur froide au front, et la même rosée de mort glaçait le front de Gillette impassible.
C'était fini, c'était fait et remarquablement fait, le docteur s'en serait frotté les mains si sa nature acerbe avait connu de pareilles expansions. Une sorte d'allégement se répandit dans la maison que l'appel brisé, rauque, d'Aube avait consternée. Si elle avait pleuré, gémi, avant ou après, ils n'auraient pas eu tous les entrailles ainsi remuées; mais ce cri unique et ce silence… Enfin, Aube ne souffrait plus, elle s'engourdissait dans un épuisement navré. On l'avait installée pour la nuit, sa potion calmante était prête, Stéphanie, qui était tout au moins au moins une garde émérite, veillerait à tour de rôle avec Mme Droy, Jeanne étant encore trop invalide pour quitter le château.
Auberte ne réclamait pas beaucoup de soins. La fièvre sema d'abord son sommeil d'hallucinations. Elle croyait toujours tomber, tomber, sans heurt, sans secousse, et il lui semblait toucher le fond quand on l'éveillait pour renouveler son pansement ou lui mouiller les lèvres.
Elle entendait sans cesse un bruit de grelots, très faible, très doux, qui s'éloignait: les grelots d'Olge sonnaient avec une précision de vérité à son oreille; ils finirent par la bercer, sa fièvre céda et, le lendemain, elle eut une journée somnolente, mais tranquille. Elle se montrait docile et restait sérieuse; elle suivait d'un oeil indéfinissable Mme Droy, Stéphanie, Gillette, quand elles évoluaient dans la pièce comme des ombres amies; elle trouvait que Mme Droy avait grand air sous ses manières simples, nettes et diligentes.
Ce qui étonnait un peu les Droy, c'est qu'Auberte, bien qu'en pleine connaissance, gardait le silence et n'avait plus demandé sa mère. Mme de Menaudru, avertie en même temps par M. Droy et le docteur, annonça enfin son arrivée.
— Mais votre père est toujours souffrant et je crains qu'elle ne puisse rester, dit Mme Droy à Aube en lui communiquant la nouvelle.
Aube ne répondit que par un mouvement des paupières.
— Chère enfant, ne vous lèverez-vous pas pour la recevoir?
On exhortait souvent Aube à essayer ses forces, à s'asseoir dans son lit. Mais non, elle ne pouvait pas, elle était trop lasse, c'était la réponse de son regard patient, pathétique.
Il était tard, les aînés de la famille avaient attendu pour souper le retour de M. Droy qui avait fait un court voyage. Les enfants étaient couchés; Mme Droy, après avoir embrassé Auberte, rejoignit les siens. De la salle à manger, venait une rumeur joyeuse, contenue par égard pour Auberte, qui décelait le retour toujours fêté du père. Par surcroît de précaution, Mme Droy, en s'éloignant, ferma une double porte et Aube n'entendit plus rien.
Elle resta seule, le bouton d'un timbre à portée de son doigt, mais elle n'aurait à appeler personne; pour la première fois, elle se sentait presque bien.
Sa chambre ouvrait sur le salon et, dans la demi-nuit, elle entrevoyait, comme une très longue perspective, la pièce pleine d'ombres. Elle n'avait pas voulu de lumière, mais il y avait un peu de feu dans la cheminée; les boutons innombrables des rosiers rouges obstinés à fleurir frappaient contre les fenêtres closes.
Aube respira longuement, essaya un mouvement pour se prouver que son épaule n'était plus qu'endolorie. Elle éprouvait une excessive faiblesse qui n'était pas sans douceur, mais elle n'était pas encore capable de supporter un voyage, et sa mère ne pourrait l'emmener. Que déciderait-on? Elle se retourna dans son lit qui lui paraissait bon, renversa la tête sur l'oreiller et pria pour que son père souffrît moins cette nuit, et que sa mère eût une heureux voyage.
Elle vit un petit fantôme blanc traverser le salon et s'arrêter, indécis, devant sa chambre. Intriguée plutôt qu'effrayée, elle avança la main sur son timbre, mais ne sonna point. Le petit fantôme entra sans aucun bruit, puis soudain s'envola. Le feu baissa et la pièce fut toute noire.
— Qui est là? dit Aube.
Pas de réponse, qu'un soupir qui semblait trempé de larmes.
— Qui est là? dit Anne un peu plus haut.
Alors, de nouveau, le rayon blanc glissa près d'elle, comme un flocon de neige, et s'arrêta devant son lit.
— N'ayez pas peur, c'est moi, ce n'est que moi, répondit une voix tout étouffée.
Un tison se remit à flamber dans l'âtre, et, sous cette clarté, Aube vit Camille en chemise de nuit, pieds-nus, ses longs cheveux jaunes épars sur son corps impalpable. Elle regardait Aube, mais ses grands yeux fixes n'avaient pas de larmes.
— Battez-moi! fit-elle tout à coup, blessez-moi, tuez-moi, faites-moi beaucoup de mal!
Et, sans laisser à Aube le temps de répondre, elle reprit avec véhémence:
— Je le mérite, je le veux! Battez-moi donc… Tenez, voilà mes mains, ma figure. Est-ce que vous n'avez pas la force de me griffer jusqu'au sang? Oh! mon Dieu, s'écria-t-elle avec désolation, elle n'a même pas la force de me griffer. Moi, qu'est-ce que je vais devenir?
Et les paroles, trop longtemps contenues dans sa pauvre petite âme tourmentée, s'échappèrent à la fin pressées et tumultueuses.
— C'est moi qui suis cause de tout, c'est moi qui vous ai enfermée dans la niche. Je vous y avais vue monter; j'avais trouvé moyen d'ouvrir notre porte du moulin; je suis montée après vous; j'ai fermé et j'ai jeté la clef dans un massif. Le diable me tentait. N'est-ce pas que cela vous redonne la force de me pincer très fort? Essayez, n'ayez pas peur que je crie, que j'appelle. Oh! gémit-elle dans un grand élan, depuis que vous êtes tombée, j'ai eu plus de mal que vous ne pourriez m'en faire et je n'ai pas crié.
Le comique de ses lamentations se noyait dans la sincérité de son violent repentir.
— Je n'avais pas l'intention de vous laisser longtemps; non, je vous assure. J'ai voulu aller vous ouvrir, Antoine m'a empêchée. Il ne savait pas, ce n'est pas sa faute. Et moi, je n'osais rien dire, parce que le patriarche était là. C'était affreux, je me sentais plus prisonnière que vous, et, encore, je ne me doutais guère de ce que vous risquiez. Quand je vous ai vue, j'ai cru devenir folle, et quand vous êtes tombée!… Cela a été si long, si long, je n'aurais pas pensé qu'il fallait plus de temps pour devenir vieille. Mais cela ne fait rien. Je me suis punie tant que j'ai pu, j'ai couru tout raconter au patriarche pendant que le docteur était là, puis ensuite à Gillette: ils me détestent trop pour me mettre en miettes. Ils ne me pardonneront jamais et je ne veux pas qu'on me pardonne: ce serait trop bon pour une malheureuse méchante. J'ai essayé de me distraire, j'aurais voulu tomber comme vous, me démettre l'épaule et que le docteur Amaux me la remette. Il n'y a que ça, voyez-vous, qui m'aurait un peu guéri le coeur, et c'est tout ce que je pouvais faire pour vous. Mais voilà, impossible de retrouver la clef de la tour dans les massifs, le bon Dieu me prenait là. Alors je me suis cogné le bras partout, mais il ne devenait seulement pas très bleu. J'ai récité les psaumes de la Pénitence devant votre fenêtre et cela ne me soulageait encore pas, ni vous non plus; et puis, ce soir, dans mon lit, je n'ai plus pu y tenir. Je vous en prie! fit-elle avec explosion, battez-moi… Voulez-vous que je vous donne les pincettes?
— Mais, Cam, mon enfant… dit Aube qui n'avait pas encore eu le temps de respirer sous cette avalanche de paroles, et qui était partagée entre une envie de rire ou de s'attendrir et la crainte que lui causait toujours une fougue si étrangère à sa nature. Mais Cam, ma petite Cam…
— Elle m'appelle sa petite Cam! s'écria l'enfant avec un redoublement d'affliction. C'est comme les grands saints qui bénissaient leurs bourreaux.
— Cam, écoutez, venez là, près de moi; donnez-moi la main…
— Je l'ai donnée à mordre au chien de garde, il n'a pas voulu, sanglota Cam.
— Donnez-la-moi pour que je l'embrasse.
— Non, non, c'est de la méchanceté d'être si bonne, de la mé-chan-ce-té…
— Ecoutez donc. Vous ne savez pas une chose, c'est que j'avais grande envie de vous connaître, de venir chez vous et, sans vous, Cam, je n'y serais jamais parvenue. Il paraît que je n'avais pas d'autre chemin pour entrer à la Maison que celui de la niche, et c'est vous qui me l'avez ouvert, dit-elle en riant.
Ce petit rire affectueux, un peu las, brisa chez Camille les dernières digues: l'enfant fondit en larmes, ses pleurs ruisselèrent sur son petit visage bouleversé.
— Vous le dites par pitié, parce que vous voyez bien que je ne vaux pas vos reproches ni vos coups. Mais vous avez tant souffert… Oh! comme vous avez crié…
Camille prit ses cheveux à poignée et d'en fit, en un tour de main, deux gros tampons soyeux dont elle se boucha ingénuement les oreilles. Les larmes la dominèrent, elle voulut s'enfuir; mais Aube la retint, et surmontant sa faiblesse dans l'urgence de la situation, s'assit sans aide sur son lit et attira à elle l'enfant qui frissonnait de tous ses membres.
— Vous avez froid…
Elle fit glisser Camille sous sa couverture.
— Là, tout contre moi, je n'ai pas mal de ce côté. Alors, Cam, vous ne m'en voulez plus d'être au château.
— Non, non, dit Cam, pleurant à chaudes larmes.
— Toute votre colère contre moi est partie?
— Oui, pardonnez-moi.
Leurs lèvres se rencontrèrent.
Mme Droy rentra, une demi-heure plus tard, dans la chambre d'Auberte avec Stéphanie et Gillette. Stéphanie qui portait la lumière s'arrêta devant le lit, et ses deux compagnes regardèrent avec elle. Auberte et Camille dormaient ensemble, la plus petite dans les bras de l'aînée, étroitement serrées l'une contre l'autre, leurs cheveux confondus sur l'oreiller.
Avec un sourire aimant, Mme Droy prit dans ses bras son démon de petite fille et l'emporta sans l'éveiller.
VI
Décidément, Aube se lèverait pour recevoir sa mère. L'effort lui parut non seulement faisable, mais encore plus facile qu'elle ne l'avait cru. Et, pour qu'elle eût moins encore l'air d'une malade, il fut arrêté que la petite princesse donnerait son audience dans la bibliothèque qui était au rez-de-chaussée comme sa chambre; cette pièce, lieu ordinaire des réunions de la famille, était assez gaie pour préserver de toute ombre lugubre la première impression de la Comtesse.
Le jour de l'arrivée de Mme de Menaudru, après avoir bien installé Aube sur de nombreux coussins, on la laissa se reposer et penser à l'aise au bonheur qui l'attendait. Elle n'eut, heureusement, pas beaucoup à attendre: juste à l'heure que lui avaient fait fixer ses calculs aidés des lumières de Gillette, Mme Droy, digne et affable, pleinement à la hauteur de cette délicate occurrence, introduisit Mme de Menaudru près d'Aube, et se retira.
En regardant sa mère s'avancer, pâle, presque craintive, Aube songea que la chose impossible s'était faite, que l'événement irréalisable était accompli; Aube, établie à demeure chez les Droy comme une enfant de la maison, voyait sa mère y venir en amie.
Puis Aube sentit les bras de sa mère autour d'elle, et, contre son visage, le contact de ce doux visage, blanc et fané, qui lui parut tristement amaigri, et elle oublia tout dans la joie de cette réunion. Après les premières effusions, — ce furent des effusions peu exubérantes, presque muettes, mais Aube devinait chez sa mère la palpitation d'un sourd émoi, — Mme de Menaudru s'assit, non pas comme le lui demandait un geste caressant de sa fille, sur la chaise longue où le corps ténu d'Aube lui laissait ample place, mais dans un fauteuil, ainsi qu'il convenait à la châtelaine de Menaudru.
C'était une châtelaine encore bien troublée qui tenait avec précaution la main d'Auberte, examinait l'enfant avec des yeux d'angoisse mélancolique, presqu'avide.
Auberte dit tout à coup:
— Ainsi, maman, vous n'êtes pas venue?
— Comment? Me voilà.
Aube eut un petit mouvement soucieux.
— Non, quand je suis tombée, quand on m'a remis l'épaule. Je vous ai pourtant appelée…
— Comment l'aurais-je pu, enfant? je n'étais pas avertie.
Et elle parla précipitamment du Comte, toujours alité, auprès duquel elle avait laissé Laurent, puis de son voyage, de détails presque insignifiants. Mais elle s'interrompit, et, tout bas:
— Cela t'a fait mal, très mal? demanda-t-elle.
Elle penchait la tête vers Aube, l'interrogeant avec une curiosité poignante.
Mais, vite, elle reprit:
— Non, non, ne dis pas, c'est passé. C'est passé? répéta-t-elle en une question tremblante.
— Oui, mère.
— Qu'allons-nous faire? Je ne peux pas rester à Menaudru, et vous ne pouvez guère voyager. Voter père a besoin de moi.
Ce double souci qui l'avait hantée creusa un pli plus accentué parmi les rides de son front.
Comme Aube ne répondait pas:
— Est-il vrai, fit-elle incrédule, que vous resteriez à la Maison en attendant notre retour?
Aube fit un signe rapide d'assentiment, et elle ajouta:
— Seulement, revenez bientôt.
— Oui, dès que possible. La famille Droy a été au-dessus de tout éloge: elle réclame comme une faveur de vous garder; c'est, — dit Mme Droy, — la seule compensation qui puisse diminuer leurs regrets du tort bien involontaire qu'ils vous ont fait.
Elle répéta en un murmure: au-dessus de tout éloge… soupira et reprit:
— J'arrangerai cela avec votre père. La correspondance que nous avons forcément échangée avec les Droy a déjà aplani bien des obstacles, votre père change d'opinion à leur égard et il nous accordera plus de liberté.
Elle continua d'une voix incertaine:
— Chère, quand nous serons rentrés à Menaudru avec vous, vous pourrez revenir quelquefois à la Maison, si cela vous tente.
— Maman…
L'éclair des yeux bleus d'Aube parut causer à la mère en même temps plaisir et peine. Elle poursuivit:
— Mlle Stéphanie d'Aumay offre de vous donner quelques leçons pour vous distraire. Vous vous joindrez de loin en loin à ses élèves. Le docteur n'a cessé de nous écrire que vous aviez besoin de distraction, de diversion, qu'il fallait à tout prix amener de la jeunesse autour de vous. Si vous trouvez des amusements ici…
Elle regarda d'un air de doute autour d'elle, puis elle murmura:
— Aube, vous vous êtes donc bien ennuyée avec nous?
Sa voix résonna si résignée, si douce, qu'Aube en eut le coeur meurtri.
— C'est bien, c'est bien, enfant, vous reviendrez à la Maison. Laurent vous accompagnera quand il sera nécessaire, car, pour moi, je ne saurais quitter le Comte.
Elle repartit dans la journée même; cette sanction inattendue de ses parents fit goûter à Aube plus de sécurité dans le bonheur, encore un peu surpris, qu'elle éprouvait de son séjour à la Maison.
La convalescence d'Aube marcha avec toute la cérémonieuse lenteur qu'on devait attendre d'une jeune personne si pondérée. Elle fit tant de façons pour reprendre de l'appétit et des forces que Gillette, impatientée, proposa de lui démettre l'autre épaule pour la secouer et lui donner l'énergie de guérir.
A côté de Gillette, il n'y eut pas moyen pour Aube de s'adonner à cette bien-aimée torpeur qui lui avait toujours été un refuge dans ses maux et à laquelle elle avait rarement eu si belle occasion de recourir. Et ce n'était pas rien que Gillette, mais encore Cam dont la figure s'allongeait dès qu'Aube faisait mine d'aller moins bien ou ne mangeait pas tout son potage, et encore Mme Droy avec sa vaillante activité, Stéphanie dont la tenue irréprochable semblait blâmer bien haut les jeunes filles couchées oisives dans leur lit jusqu'à deux heures, et étendues en robe de chambre sur une chaise longue, le reste de la journée. Les garçons avaient d'incroyables aventures dont il fallait bien savoir le dénouement avant de s'endormir. Les babies ressemblaient à deux petites poupées à roulettes avec leurs robes mi-longues, leurs cheveux blancs dont les mèches prenaient les plus drôles d'envolées autour de leurs têtes rondes: toute la famille les chérissait comme si deux petits enfants eussent été un phénomène exceptionnel dans cette demeure où il y en avait déjà eu neuf, une bénédiction précieuse dont on ne pouvait assez remercier la Providence. Ces babies réclamaient la sollicitude d'Aube pour leur poupée, ou bien, dans un accès de sagesse édifiante, s'asseyaient côte à côte, bien lissées, bien lustrées, comme deux petits chats jumeaux, sur le même tabouret, pour demander une histoire.
Et Edmée qui étudiait, étudiait en se tenant souvent la tête, et Pascal qui achevait sa dernière année dans une école religieuse d'agriculture et faisait quelquefois une apparition météorique le dimanche, et Hugues qui, toujours absent, jouait un rôle si considérable dans la famille… Cet aîné paraissait continuellement présent à l'esprit de tous; du patriarche aux babies, chacun, sauf Stéphanie, prononçait sans cesse son nom: ses lettres répandaient dans la maison une animation nouvelle, et, quoiqu'elles fussent gaies parfois à soulever des tempêtes de rire, provoquaient un zèle extraordinaire, une ferveur d'application et de travail dans tout le troupeau.
Enfin, dans cette demeure, courait un souffle de vie puissante, qui, tour à tour, s'infiltrait dans l'âme d'Auberte ou la prenait d'assaut.
Les Droy étaient certainement les gens les moins dogmatiques du monde, et, pourtant, un mot, une action toute simple de leur part frappait souvent Aube comme d'une lumière. Elle avait alors envie de fermer les yeux et de ramener pour plus de prudence son bras sur son visage.
A la turbulence réveillée des garçons, elle mesurait la contrainte qu'ils s'étaient imposés pour elle, mais elle ne devinait pas quel adoucissement salutaire sa présence apportait dans ce milieu d'ardeur un peu âpre et quelles traces durables laisserait chez eux le passage de sa personne sensitive. Ils la traitaient tous gaiement, comme un jouet fragile qui amuse et qu'on se prend à aimer.
Aube se levait régulièrement, mais elle se confinait volontiers dans sa chambre. Le mouvement de la famille qu'elle sentait à quelques pas d'elle, toute frémissante de travail et de vie, l'étourdissait quelque peu. Une après-midi que les garçons étaient dehors, elle se hasarda dans la bibliothèque où régnait un rassurant silence. Elle ne trouva qu'Edmée qui, assise sur un siège bas près du feu mourant, se tenait la tête à deux mains.
Edmée était une longue fille maigre et distraite, dont le labeur sans relâche apparaissait à Aube comme une sorte d'inexplicable manie.
En entendant Aube, elle ferma son cahier et fit place à la nouvelle venue sur le petit divan qui touchait à la cheminée.
— Vous travaillez toujours, dit Aube.
— Pas pour le moment; je ne viens pas à bout de mon problème et je n'en peux plus.
Elle essayait de sourire, mais on voyait bien qu'elle avait dit vrai et qu'elle n'en pouvait plus.
— Pourquoi vous fatiguez-vous? reprit Aube. Aimez-vous l'étude à ce point?
Edmée secoua un peu ses minces épaules comme pour les décharger d'un trop lourd fardeau.
— Je me figurais l'aimer autrefois, mais je crains d'en venir à la détester.
— Alors pourquoi? fit Aube confondue par tant d'inconséquence.
— Mais j'aide Marc. Est-ce que nous ne le saviez pas? Non?
Oh! sans mon pauvre Marc, j'en aurais fini depuis longtemps avec tout ce fatras. Mais Marc veut s'engager, et mon père ne le permettra que quand mon frère sera bachelier. Marc s'est fait retap… refuser deux fois déjà. Comme j'avais toujours un peu suivi ses études, je lui ai promis de m'y mettre tout à fait, de préparer de fond en comble les examens avec lui, d'être son répétiteur parce que le patriarche qui le fait travailler, le déconcerte. Alors, moi, je suis là pour le faire remonter sur sa bête… le remettre d'aplomb, je veux dire. Et peut-être que je m'abuse, mais je me figure que si je peux tenir bon encore quelque temps, Marc n'échouera pas à la prochaine session.
— De sorte, fit Aube impressionnée, que vous serez bachelier autant que lui, quand même vous n'en demanderez pas le grade. Cela doit être horriblement difficile.
— Parce que j'ai une stupide tête de fille qui comprend avec peine et ne retient guère, dit l'énergique Edmée en se frappant le front pour le punir d'être obtus.
— Vous voyez pourtant bien que Marc qui est un garçon…
— Oh! Marc était buté, et une fois ce mauvais pas franchi, il n'aura pas son pareil. J'ai toujours dit qu'il était au fond de vraie bonne étoffe, dit-elle avec un affectueux sourire à l'adresse de son frère favori. Il avait plus besoin que les autres d'une aide constante pour se plier définitivement à la discipline de tous ses devoirs… religieux et autres.
— C'est donc vous qui l'aurez fait ce qu'il deviendra.
— Moi pour une faible part; je lui prête un peu de ma patience et de ma science, et je ne lui fais pas un brillant cadeau; mais ce n'est pas moi qui lui aurais fourni son brave coeur s'il ne l'avait pas eu naturellement.
Aube, qu'avaient toujours tenue sur la réserve les manières abruptes et le langage pittoresque qu'Edmée devait à son séjour fréquent dans la salle des garçons, à son commerce assidu avec ses frères, Aube sentit fondre ses légères préventions dans une admiration grandissante.
— C'est très beau, Edmée.
— Mais non, il faut bien qu'une inutile fille serve par ci par là à quelque chose.
— Mais ce n'était pas votre devoir.
Edmée eut l'air perplexe.
— Il me semble que tout est mon devoir. C'est bien présomptueux ce que je vous dis là, mais je ne peux pas m'expliquer. Partout où nous pouvons aider un peu, un tout petit peu, n'y a-t-il pas un devoir pour nous? Et puis, ne vous figurez pas des choses: je ne suis guère héroïque, surtout quand j'ai mal à la tête. Il me tarde que Marc soit reçu pour fermer ces bouquins et me reposer à coeur joie, courir, lire, musiquer avec les autres. Et il me tarde aussi de rendre quelque liberté à notre pauvre Gillette, que le soin du ménage et des enfants a tant accaparée depuis que je travaille avec Marc. Elle ne se plaint pourtant pas.
Aube avait remarqué combien Gillette rendait de services à sa mère; avec une persévérance sérieuse sous son air envolé, elle secondait Mme Droy dans sa tâche ardue.
Cela avait souvent causé à Aube une espèce de courbature morale de sentir tous les Droy si actifs autour d'elle, tous s'efforçant vers un but précis; et voilà qu'Edmée et Gillette, avec une simplicité qui doublait leur mérite, rivalisaient d'abnégation pour le bien commun. Qui sait si Cam…
Cam faisait en ce moment même son apparition, affairée, le front chargé de soucis, toute disposée, elle, à convenir que la responsabilité de la maison pesait sur sa tête. Elle demanda néanmoins d'un ton de déférence des nouvelles de la princesse; une fois rassurée sur ce point qui lui tenait au coeur, elle s'écroula dans un grand fauteuil et s'écria en jetant un livre à terre:
— Qu'on ne m'en parle plus. Andersen me tue.
— Andersen? demanda Aube. Vous lisez le danois?
— Non, l'allemand, dit Gillette faisant à son tour une entrée en coup de vent. Les membres de la tribu disséminés aux points les plus divers de la maison finissaient toujours par aboutir dans la bibliothèque.
— Comment ne pas savoir l'allemand malgré soi avec une nuée de frères qui s'escriment là-dessus depuis l'enfance. Achdoch-gebrochen, fit Gillette avec des intonations gutturales à renverser un Teuton.
— Du reste, reprit Cam d'un air détaché indiquant qu'elle était fatiguée de fadaises littéraires, j'ai assez lu, même pour un jeudi. Edmée, s'il te plaît, passe-moi mon ouvrage. Il faut vous dire, princesse, que notre premier envoi de chaussons a été glorieusement accueilli et que nous en préparons un autre.
— Il est prêt, ajouta Gillette prenant auprès du feu la place d'Edmée, qui s'en alla porter ailleurs son problème insoluble et sa tête souffrante. Nous n'attendons plus que Mlle Cam qui est en retard. Maman a fixé le dix comme dernier délai; Cam s'est engagée d'honneur à fournir ce jour-là sa dernière paire, et Cam tiendra parole, Cam aura fini, Cam a maintenant des bonnes intentions en quantité suffisante pour paver l'enfer, dit-elle en renversant sur ses genoux Camille dont elle tira amicalement la queue de chanvre.
Mais l'imperturbable Cam trouvait moyen de tricoter la tête en bas, les bras en l'air et aussi un peu les jambes; et la situation excentrique où la maintenait sa soeur n'empêchait pas plus le jeu de sa langue que celui de ses doigts, car elle dit:
— Nous complotons d'approvisionner cet orphelinat d'une foule de bonnes choses chaudes, et nous gagnerons de l'argent pour acheter la laine. Nous avons bien tressé des paillassons tout un hiver avec de vieilles cordes pour payer un peu de l'admission d'une vieille femme dans un asile. Et après s'être moqués de nous, tous les grands s'y sont mis; Hugues était le plus habile. Jamais nous n'avons tant ri que cette année. On s'asseyait par terre à la turque dans une salle basse, et il n'y a rien de si réjouissant que de s'asseoir par terre. Un jour que la patriarche y était aussi, une nouvelle femme de chambre a introduit là par erreur un monsieur excessivement distingué qui mourait d'envie d'épouser Stéphanie.
— Cam! fit Gillette.
— Je sais ce qu'il en était, il faisait des yeux mourants. Si vous aviez vu sa figure quand il nous a trouvés par terre, tout poussiéreux et éternuants dans notre chanvre… Stéphanie arrivait en même temps avec son bel air, resplendissante dans son col propre, en se chapitrant pour s'obliger à nous gronder ferme et à nous faire honte d'être si sales; oui, elle se chapitre quand il faut qu'elle nous gronde. Il allait lui parler comme à la seule personne qui gardait son bon sens au milieu de notre insanité. Quand elle a vu ça — chère Stéphanie, comme je l'ai aimée — elle s'est assise sur ses talons comme une carmélite et elle a réclamé de l'ouvrage; et le pauvre M. Gaston n'a plus eu d'autre ressource que de nous aider; il est parti à la fin bien déconfit. Hugues a pris pour lui le paillasson que Stéphanie avait terminé et je l'ai vu jeter au feu la natte de Gaston, qui était difforme.
— Mais Cam, mais Cam, fit Gillette alarmée par la révélation d'une perspicacité si précoce.
— Gaston n'est pas revenu chez nous. Je n'en aurais point voulu, ce n'était pas pour que Stéphanie le prenne. Moi, ce que j'en dis, c'est pour montrer à Aube que nous sommes venus à bout de notre vieille, c'est-à-dire de lui acheter une place dans l'asile. C'était temps, nous avions les doigts usés.
Gillette se leva, remit Cam sur ses jambes et envoya la petite fille goûter, puis elle versa dans un verre le vin jaune fortifiant qui composait la collation d'Auberte et le porta à la convalescente. Pendant que celle-ci buvait, Gillette ramena la couverture sur les genoux d'Aube, consolida ses coussins, renoua la cordelière de soie qui aurait dû retenir les plis de sa robe de chambre.
— Il doit vous tarder, dit-elle en riant, d'en avoir fini avec moi et de pouvoir vous servir vous-même?
Aube hésita et dit avec effort:
— Même quand je ne suis pas malade, c'est toujours Jeanne qui me coiffe et m'habille.
— Impossible! N'avez-vous pas honte d'être un tel baby?
Aube, fatiguée, s'appuya davantage sur son coussin et garda le silence. Gillette contempla malgré elle cet être languissant et si pur. Aube murmura:
— Dites-moi comment vous vous y prenez pour être utile. Parlez-moi de cela, voulez-vous?
— Pour vous distraire? S'il ne s'agit que de causer, je causerai tant qu'il vous plaira, et même un peu plus peut-être, méfiez-vous. Eh bien! quand j'étais plus jeune, j'étais tourmentée aussi par la pensée que ma vie serait vaine, qu'il y avait à toute chose un sens plus noble, plus étendu, que je ne comprenais pas. J'ai été sauvée le jour où je me suis aperçue que ce sens divin était, non pas au loin, dans les grandes actions, dans les mots retentissants, mais tout prêts, sous ma main, à ma portée, et jusque dans les petites bêtes de besognes journalières; que le coeur et l'intelligence des miens renfermaient des biens plus dignes de conquête que ceux du monde, que je n'avais pas à m'éloigner pour faire tout le bien dont j'étais capable. Avez-vous entendu dire que le monde doit être meilleur et plus heureux par cela même que nous y sommes venus? J'ai tâché de me redire cela soir et matin, après ma prière, et de me faire pardonner les jours où ce bas-monde avait été plus laid et plus désagréable par le fait de ma présence.
Pour me convaincre que je n'avais pas à chercher ailleurs le développement de ma pauvre niaise âme ambitieuse qui réclamait de l'espace à grands cris, ni le moyen de faire ce qui m'était assigné et même d'être héroïque si l'envie m'en prenait, je n'ai eu qu'à bien regarder Hugues et mes parents.
— Parlez-moi encore, fit Auberte.
— Encore toujours, comme disent les babies quand on les embrasse. En vérité, fit Gillette d'un air de bonne humeur, je suis bien à même de moraliser, et vous choisissez singulièrement vos prédicateurs. Enfin, si cela vous agrée…
— Dites-moi comment vous faites l'aumône?
— La charité, chère, la charité; pas l'aumône. Notre grande satisfaction actuelle dans ce sens, c'est la scierie, l'oeuvre du cher patriarche qui, si le terrible braconnier Gédéon Jaux veut bien nous le permettre, donnera de l'ouvrage en hiver aux bras qui restent inoccupés faute d'une industrie locale. Et s'il prend fantaisie à nos ouvriers de se mettre en grève, eh bien, le patriarche a assez de fils pour les remplacer, conclut-elle avec un petit sourire orgueilleux et brave.
— Je voudrais avoir votre courage, commença Auberte.
— On ne dit pas: Je voudrais, je voudrais… Mais: je veux!
Tant que vous ne sentirez pas les pauvres de votre chair, de votre sang, destinés à la même vie immortelle, vous ne leur serez rien.
Auberte dit lentement:
— Comme vous êtes tous bons, comme vous faites du bien…
Gillette rougit jusqu'à la racine de ses cheveux pâles.
— Vous valez mieux dans votre coeur que nous tous à la fois, marmotta-t-elle, et, pourtant, je sais qu'Hugues et Stéphanie valent beaucoup.
Mais elle se redressa et se montra vite un peu agressive pour compenser son éloge involontaire.
— Oh! vous, vous êtes une petite mangeuse de lotus, comment nous comprendriez-vous? Vous n'avez rien à démêler avec nos craintes, nos fautes, nos chagrins. Vous vous êtes bâti en vous-même une inaccessible citadelle. De même que vous vous plaisez dans la paix morte, surannée, de votre château, vous vous retirez en esprit dans la demeure fictive de votre choix où aucun chemin ne conduit les autres et qui est le château de la Belle au bois dormant. Vous le murez aux peines et aux joies de la vie, vous vous dites: Tout est trop banal et fastidieux dehors, mais moi, je dors et je rêve. Auberte de Menaudru, est-ce que vous n'êtes pas un peu lâche?
Aube se taisait, rougissant sous les paroles de Gillette.
— Tenez, poursuivit Gillette, qu'avez-vous fait là encore?
Les garçons avaient commencé des essais de sculpture sur bois pendant les veillées et Aube, s'emparant d'un petit outil oublié devant elle, avait machinalement tracé sur une planchette des contours de fleurs.
— Qu'avez-vous fait? reprit Gillette, des nénuphars, des pavots, des tournesols, des fleurs de rêve! Mettez donc de la verveine, du romarin, des houx, des plantes bien vivantes, un peu piquantes, pas de vos perfides berceuses qui vous engourdissent. Auberte, réveillez-vous. Assez dormi, il fait grand jour, petite princesse, il faut agir, il faut vivre!
VII
Il y eut jubilation générale lorsque la famille Droy reçut l'invitation de se rendre en masse à la pêche d'un étang, situé à quelque distance du mont de Menaudru.
L'hôte, assez bénévole pour attirer de son plein gré chez lui toute la phalange des Droy, était un grand propriétaire comtois, vieil ami du patriarche; il poussait l'aberration jusqu'à être enchanté du voisinage de la tribu, et la faiblesse, au point de réclamer avec de formelles instances une acceptation sans réserve de ses offres hospitalières.
Il fut décidé que Mme Droy seulement resterait avec Auberte, et que le reste de la smalah irait jouir des délices de cette pêche.
Or, parmi l'allégresse répandue par la bonne nouvelle, Camille, qui aurait dû l'emporter sur les autres en joie exubérante, restait taciturne, presque consternée. Cam, absorbée par mille occupations pressantes, avait repoussé jusqu'au dernier jour l'achèvement des fameux chaussons qui devaient la couvrir de gloire; elle se trouvait placée dans l'alternative de renoncer à la pêche ou de forfaire à une chose aussi sacrée que la parole de Camille Droy.
Et cette pêche devait être une partie tout à fait incomparable. Edmée et Gillette s'en réjouissaient hautement. Il y aurait le trajet d'abord, une longue promenade en voiture parmi les sites les plus accidentés d'une partie renommée de la montagne, puis un déjeuner qui promettait d'être fastueux, et, comme la réunion serait nombreuse, peut-être bien une sauterie; enfin le retour au clair de lune dans le paysage de fin d'été qui, avant de s'ensevelir sous les neiges précoces, se revêtait d'une beauté indescriptible.
Mais quand il n'y aurait eu que la pêche… Songez donc qu'on viderait l'étang! Si un étang vulgairement rempli était pour les jeunes Droy un lieu de délice comme éminemment propice à toute espèce d'accidents et de périls, rien ne pouvait rivaliser avec le plaisir extraordinaire qu'on allait leur offrir sous la forme d'un étang à sec.
— Tu es libre, nous te laissons le choix, dit Mme Droy à Camille.
L'enfant ne répondit pas, elle resta muette et concentrée tout le jour; mais le soir, en embrassant ses parents pour la nuit, elle dit:
— Je n'irai pas.
M. et Mme Droy n'objectèrent rien. Ce cuisant sacrifice qui leur plaisait par son courage, serait salutaire à la petite fille dont la nature indépendante et rétive n'avait point encore trouvé son point d'appui comme Gillette.
Tout le monde se retira de bonne heure, Aube, qu'on ne veillait plus, rentra dans sa chambre après avoir dit qu'elle se déshabillerait elle-même, et l'on tenait trop à lui voir prendre une initiative quelconque pour contrarier son désir. Mais elle ne se coucha point, elle attendit que tout bruit eût cessé dans la maison. Alors, elle se glissa dans la bibliothèque silencieuse; la pièce semblait si vide, si vaste, qu'Aube frémit d'une vague frayeur.
Par l'immense baie vitrée, on voyait distinctement au dehors. La lune, la belle lune resplendissante qui devait éclairer demain les voyageurs, baignait la campagne et le jardin qui, derrière la grande glace limpide, semblaient faire immédiatement suite à la pièce comme si rien ne les en séparait. Leur sérénité majestueuse pénétra Auberte.
La jeune fille, un peu craintive et frissonnante, s'approcha de la cheminée, écarta le garde-feu, raviva les tisons qu'on avait couverts de cendres, puis elle alluma une lampe avec précaution, comme si elle maniait un engin destructeur.
La lumière de la lampe et celle du feu s'élevèrent à la fois, mais il parut à Auberte que ces clartés accentuaient encore les coins d'ombre. Dehors, la nocturne lumière blanche était si claire, si victorieuse, qu'elle ne mourut pas, elle s'effaça à peine, devenant plus fantastique et mystérieuse.
Aube prit dans la corbeille de Cam l'ouvrage de tricot commencé, et se mit au travail. Aube n'avait pas encore veillé et quand, dans le grand silence de la maison, sonna une heure avancée qu'elle n'avait jamais entendue, une solennelle impression descendit sur elle. Et la paix auguste de cette nuit lui apporta de belles pensées, tristes ou consolantes. Le problème qu'elle avait obscurément pressenti développait ses complications devant elle. Les jeunes voix de Gillette et d'Edmée flottaient encore dans la pièce avec les enseignements plus austères de leurs aînés. Aube ne pouvait plus se laisser vivre; sa conscience l'avait déjà plus d'une fois sourdement tourmentée, elle l'avait apaisée en se disant que sa vie était pure, qu'elle ne commettrait jamais de faute. Cela ne suffisait plus. Même avant de mieux apprécier les Droy, bien des faits lui avaient paru singuliers, inexplicables, mais elle connaissait si peu, si peu de la vie; elle avait toujours été de son église à son château, de son château désert à la petite église assoupie au milieu des morts. Et il y avait pour elle un devoir immense et impérieux qu'elle n'avait pas vu: elle pouvait le remplir, il n'était pas au-dessus de ses forces d'enfant; seulement, il fallait le prendre petit à petit, jour après jour. Et c'est pour cela qu'elle était ici, encore souffrante, dans la grande nuit désolée, à travailler pour une autre. C'était l'humble début qui convenait à sa faiblesse.
Elle s'était assise en face de la baie: l'ombre noire de sapins se découpait sur le ciel d'opale, la lune traînait sur les hautes herbes étincelantes de rosée les draperies de sa tunique vaporeuse. Que c'était beau, que c'était majestueux et doux!
De sa place, elle voyait un peu de Menaudru. Souvent elle errait en esprit dans ces vieux murs de forteresse, où elle avait hâte de rentrer; elle avait hâte de revoir Olge, l'esprit familier de Menaudru; les yeux douloureusement intelligents de la bête la réclamaient, l'attiraient. Elle songeait avec un serrement de coeur à ce Menaudru inhabité, délaissé par ses maîtres. Cette nuit, Aube disait de loin au château: Je suis là, je te reviendrai; je ne t'oublie pas et je t'aime. Seulement, on t'a appelé le palais de la Belle au bois dormant.
Elle voyait aussi son sapin, elle croyait l'entendre bruisser; mais la lune disparut, le grand sapin ténébreux rentra dans l'ombre et il sembla à Aube, prise d'une angoisse troublante, que son âme y rentrait aussi. Elle pria pour être délivrée des épouvantes de la nuit.
Elle continuait son travail. Il y avait un contraste pathétique entre l'humilité patiente, l'inexorable prose de son occupation et la hauteur des pensées éternelles qui la hantaient. Elle travailla jusqu'à ce que sa lampe mourût dans le souffle glacé du matin.
Elle avait fini, son épaule se révoltait. Elle entra sans bruit dans la chambre de Gillette; elle vit à la lueur d'une veilleuse Gillette qui dormait, une expression ferme et sincère sur son visage si délicatement pétri et teinté. Camille avait dû pleurer en sourdine, car elle cachait sa figure dans l'oreiller comme pour y étouffer ses derniers sanglots; le sommeil l'avait saisie au milieu de ses larmes.
Aube fixa son ouvrage au pied du lit pour qu'il frappât les yeux de Cam dès son réveil, puis elle retourna chez elle et gagna son lit.
Avant que le jour fût complètement levé, les Droy partirent pour leur expédition matinale. Elle entendit le roulement du grand break, un tumulte étouffé d'allées et venues et de voix heureuses parmi lesquelles ne manquait point celle de Camille. La voiture s'éloigna, Aube s'endormit et ne s'éveilla qu'au milieu du jour.
— Comme vous voilà pâle! Vous vous êtes fatiguée, lui dit Mme Droy maternellement grondeuse, tout en lui servant à déjeuner dans son lit. C'était une imprudence. Cam a failli perdre la tête dans son bonheur. Nous avons eu toutes les peines du monde à l'empêcher de sauter comme une bombe dans votre chambre; j'entends que vous ne vous leviez pas avant dîner et que vous reposiez à fond votre pauvre bras.
Aube fut si docile que, vers trois heures, Mme Droy ne put lui refuser une plume et du papier pour écrire à son frère; elle lui installa le petit pupitre de Stéphanie sur les genoux, et s'en alla pour ne pas la déranger dans ses soucis épistolaires.
"Mon cher Laurent, écrivit Aube, je vais mieux, je suis très bien ici et il me tarde, en même temps, de retourner à Menaudru et de vous y revoir. Il me semble que Menaudru sans moi n'est plus que la moitié de lui-même, et que sans Menaudru, je ne suis plus Auberte. Je vous dis ce que je pense, j'espère que vous ne me trouverez pas trop ridicule.
"C'est du château que je voudrais vous parler, et aussi vous dire que vous me manquez et que j'ai l'intention d'être une meilleure soeur pour vous. Vous savez que, depuis longtemps, mon père et vous jugiez que quelques modifications seraient utiles à notre vieux palais, et moi, j'en éprouvais de la peine. Aussi, pour ne pas m'affliger, y renonciez-vous. J'ai réfléchi et je crois que vous aviez raison, qu'il vaut mieux se résoudre à réparer Menaudru et je suis consentante, si vous voulez bien vous en occuper; vous chercherez un architecte. Mais, mon cher Laurent, dites-lui bien surtout qu'il ne s'agit que de restaurations et qu'elles devront se voir le moins possible. N'est-ce pas qu'il serait dommage de rien changer à l'aspect de Menaudru, aux préaux où Bertrix, la petite princesse burgonde, s'est promenée, et que nous pouvons nous contenter des fenêtres qui lui dont donné assez de jour et d'air pour qu'elle y vive, et qui ont été assez grandes pour laisser partir son âme quand elle est morte! J'ai là-dessus une croyance particulière, c'est que quand je mourrai, vous aurez beau agrandir les fenêtres et toutes les ouvrir, mon âme ne pourra pas quitter Menaudru. Je voudrais, quand je ne serai plus là, qu'on ferme le château et qu'on le laisse en paix tomber en poussière.
"Quand je ne serai plus là… ce n'est pas très sage à moi d'y penser, puisque je suis encore très jeune. Gillette est mon aînée de trois mois, ce qui est beaucoup plus qu'on n'imagine.
"Choisissez donc cet architecte avec soin, je vous en prie, comme, par exemple, vous choisiriez un médecin pour votre soeur, et que ce soit pas un démolisseur surtout, mais un homme bon, pieux, oui, de cette piété qui nous fait respecter les choses; qu'il sache que les vieilles pierres qu'il voudrait déranger ont absorbé un peu de tout ce qui s'est passé près d'elles, et que les vieux arbres souffrent quand on les coupe."
Aube baissa la tête, l'extrémité de sa natte balaya les dernières lignes qu'elle avait écrites, et, étendant l'encre fraîche, fit des sillons noirs; la lettre parut trempée de larmes bien qu'Aube n'eût point pleuré.
"Gillette Droy qui est mon amie a des idées à elle sur les réparations de Menaudru. Je ne vous les dirai pas, elles vous feraient frémir; c'est assez que je les entende. Si vous saviez pourtant comme elle est bonne, Gillette, même vous qui êtes si sévère et difficile, vous oublieriez qu'elle a une bicyclette, qu'elle chasse quelquefois avec ses frères et qu'elle joue du Wagner plus que du Mozart. Je vous assure que Stéphanie, qui a une si belle tenue, n'est pas meilleure. J'espère avoir profité des laçons qu'on reçoit ici. M. Droy mérite son nom de patriarche; ils sont tous bons, laborieux et vaillants à faire peur."
Elle redouta que Laurent n'eût peur, en effet, et termina sa lettre en gardant la conviction qu'elle ne parviendrait pas à donner à son frère une idée équitable des Droy, et plus spécialement de Gillette. En lisant Aube, il allait dire de son air froid:
— Ces gens-là sont bien incorrects et terriblement ennuyeux.
Incorrects, ils le furent, les garçons du moins, pendant cette période, de façon à justifier amplement l'opinion présumée de Laurent; mais il était bien impossible de s'ennuyer autour d'eux, tant ils s'entendaient à vous tenir en haleine par la diversité de leurs inventions saugrenues.
Ce qui étonnait Aube autant que l'intrépidité folle de ces garnements, c'était le calme relatif de leurs parents et de leurs soeurs au milieu de méfaits qui mettaient continuellement leurs vies en danger.
— Ce sont des garçons, que voulez-vous? soupirait Mme Droy.
— Eh! ce sont des garçons, parbleu! s'écriait M. Droy quand il leur avait administré consciencieusement le châtiment réglementaire.
Et Aube ne croyait pas se tromper en décelant une étincelle fière dans les yeux de la mère encore bouleversée, ou du père encore furieux.
Le jour où Camille monta dans un peuplier pour y remettre un nid de corbeaux et n'en put plus redescendre, même avec l'aide de ses jeunes frères, ceux-ci résolurent de la tirer d'affaire sans avertir personne; le patriarche surgit au moment où ils prenaient des mesures vigoureuses pour abattre l'arbre. La famille gémit en choeur:
— Que voulez-vous! Cam n'est encore qu'un garçon… comme si ce mot expliquait tous les égarements et renfermait toutes les excuses.
Les garçons eurent à la fin une si formidable idée que l'excuse habituelle ne suffit plus et que, pour les justifier un peu de pareille incartade, il fallut admettre que c'étaient presque des hommes.
Marc, Jacques, Joseph et Antoine, mettant à profit une absence du vigilant patriarche, détachèrent les chevaux, boeufs, vaches et ânes que renfermaient les écuries de la maison et de la ferme pour se donner le spectacle d'une course de taureaux sur la grande pelouse. Ils mirent seulement les babies dans la confidence, ce qui était une confiance sagement placée: Rosie et Annie, ne sachant que très imparfaitement parler, étaient tout indiquées pour bien garder un secret.
M. Droy avait emmené Mme Droy, Gillette et Pascal qui passait quelques jours à la Maison, visiter l'emplacement de la scierie. Les promeneurs, rentrant plus tôt qu'on ne les attendait, furent salués par une monstrueuse affiche éclatante et bariolée qui avait dû coûter bien des veilles et des pots de couleur, et qui annonçait à tout venant, du haut des murs, que la Maison serait aujourd'hui le théâtre d'une grande course de taureaux avec mort de l'animal.
Suivaient les noms des célèbres toréadors Marco, Jose, Antonio et Jacopo. Mme Droy eut un soulagement en constatant qu'il n'était question ni du célèbre toréador Camillo, ni de deux babies toréadors donnant les plus flatteuses espérances.
Un violent tumulte où se mêlaient des appels, des piétinements, des objurgations, des cris d'enfants, des beuglements et des hennissements de bêtes, leur fit hâter le pas. Ils entrèrent dans la cour où tout était tranquille et tournèrent la maison. Les têtes blêmes et effarées d'Aube et de Stéphanie apparaissaient aux fenêtres où s'agitaient aussi des mains de servantes désespérées. Edmée, sortant de la maison, courait vers la pelouse où se déchaînait un troupeau disparate de bêtes en délire qui bondissaient, labouraient le sol de leurs cornes et de leurs sabots, écrasaient les massifs et leurs bordures, déracinaient les arbustes, tandis que les garçons, drapés de rideaux en andrinople rouge, armés de longues lances que surmontaient de flottantes oriflammes, s'exténuaient en cris et en efforts pour se rendre maîtres des animaux.
Les toréadors, essoufflés, en nage, rouges comme leurs rideaux, aiguillonnés par l'apparition inopinée du patriarche et la vue du visage pâlissant de leur mère, gesticulaient, s'enrouaient, redoublaient de courage. Les bêtes, affolées, se ruèrent dans la direction du jardin, s'engouffrèrent dans la même allée, comme si elles avaient été piquées de la tarentule, et disparurent au galop, brisant tout ce qui s'opposait à leur passage. La propriété n'ayant pas de clôture, elles seraient bientôt dans les bois et les pâturages de la montagne. Derrière elles, les garçons s'élancèrent en une course échevelée, suivis de Pascal qui vola à la rescousse de ses cadets.
M. Droy rejoignit sa famille dans la bibliothèque, où Aube confirmait par signes terrifiés le récit que faisait Stéphanie.
— Oh! Monsieur, vous n'allez pas à leur secours? fit Aube en voyant M. Droy s'asseoir devant son bureau.
— Il faut bien qu'ils s'en tirent. Ils n'ont pas besoin de moi pour s'emparer de deux pauvres vaches et de deux boeufs qui ont travaillé toute la semaine, répondit-il. Pascal et Marc reprendront les chevaux.
— Mais les enfants n'osent peut-être pas rentrer, dit encore Aube emportée hors de sa réserve habituelle.
— J'espère que pas un ne se permettra de remettre les pieds ici avant que le dernier veau ait réintégré l'étable.
— S'il leur arrivait quelque chose? murmura-t-elle d'une voix altérée.
— Il ne leur arrivera rien. Ils se livreront à une chasse mouvementée, assez fatigante pour les rassir. Ils ont désobéi, qu'ils en portent la peine; ils ont fait le mal, qu'ils le réparent.
Le ton était catégorique. Aube se tut, abasourdie par la responsabilité qu'on laissait à dessein aux coupables. Les soeurs n'essayaient même pas d'intervenir, et, pourtant, tout comme Aube, elles se représentaient cette course effrénée dans les bois où la nuit allait venir.
Le crépuscule tomba, on servit le dîner; les garçons étaient toujours en chasse. Les jeunes filles allaient souvent à la fenêtre et regardaient d'un air préoccupé le ciel devenu noir.
Enfin, il y eut un hourra dans le lointain, puis un piétinement tumultueux, et toute la bande reparut en un indescriptible désordre. Les bêtes, exténuées, furent claquemurées dans leur écurie. Gillette, pressentant avec la divination que donne une longue expérience, que ses frères mouraient de faim et n'étaient pas plus présentables qu'une horde de voleurs, courut leur faire servir un souper quelconque dans la grande cuisine.
L'on entendit bientôt de la bibliothèque les voix des garçons qui racontaient leur odyssée d'une façon véhémente et décousue. Sous leur accent déconfit, perçait un certain triomphe.
— C'est que nous avons cru ne jamais en finir et passer la nuit en chasse. Nous courrions encore si on n'avait forcé les boeufs, oui, forcé… Par une chance miraculeuse, nous avons rencontré un cavalier très gentleman, qui s'est mis en quatre pour nous tirer d'affaire. Et, ma foi, déclara Antoine avec enthousiasme, j'aurais été fâché qu'il s'encorne.
Ils ne tarirent pas en détails sur l'adresse, la force, l'ingéniosité audacieuse de leur bienfaiteur inconnu qui devenait le héros du jour. Leurs descriptions atteignirent au sublime.
Mais personne, et Aube moins que les autres, n'imagina qui pouvait être ce gentleman qui s'était dévoué pour rattraper du bétail récalcitrant et qui avait ainsi mérité l'estime de toute la tribu.
Le lendemain, la maison bénéficia du calme qui suit les grandes tempêtes. Mais vers le milieu de l'après-midi, comme les Droy étaient encore assujettis à toutes les exigences de la fragilité humaine, et que même la vertu des jeunes convertis a des bornes, une grande partie de chat perché s'organisa toute seule pendant le goûter.
Cette partie, qui s'étendit dans toute la demeure comme une contagion, devint si entraînante qu'Aube en subit l'irrésistible séduction et se percha comme le commun des mortels.
Au moment le plus animé, la porte de la bibliothèque s'ouvrit et l'on vit entrer un très grand jeune homme de belle prestance et d'impeccables manières.
Laurent de Menaudru, car c'était lui-même, regarda sans sourciller autour de lui. Cam était assise sur la table, Edmée debout sur une chaise, les garçons un peu partout. Il y avait des babies dans le coffre à bois, des enfants sur le bahut. Marc se pendait des deux mains à la tringle transversale qui soutenait les rideaux. Enfin Aube, oui, Aube de Menaudru, les joues rosées, les cheveux un peu défaits, debout sur une console, étendait les deux mains en avant, prête à prendre son vol, et elle resta ainsi pétrifiée dans le saisissement que lui causait la présence inopinée de son frère.
Elle mettait peut-être en pratique ces enseignements moraux qu'on lui prodiguait ici, disait-elle. Laurent contempla longuement l'aspect sous lequel s'offrait à lui cette famille modèle.
Avant que personne eût maîtrisé la situation, sauf M. de Menaudru dont le sang-froid était merveilleux, il y eut un bruissement d'étoffe rapide comme l'approche d'un léger ouragan; l'inconsciente Gillette, le visage épanoui en un rayonnement de malice et de gaieté, s'élança d'un repaire ignoré, derrière Laurent quelle ne voyait que de dos et prenait pour quelque membre de la famille, elle lui lança au vol une petite tape sur l'épaule en criant d'une voix claire la formule sacramentelle:
— C'est vous qui l'avez!…
Et elle bondit comme un chat sur la console d'Auberte.
Mais, plus prompt que l'éclair, — et, cette fois, Aube se crut bien le jouet d'une hallucination, — Laurent avait sauté sur un tabouret et s'y tenait en équilibre comme Mercure rattachant sa talonnière.
Au même instant, arrivait le patriarche qui ne parut pas éloigné de chercher des yeux quelque aérien refuge pour ne pas être pris et, pendant qu'Aube implorait mentalement de toutes ses forces la venue de Stéphanie, dont l'attitude couvrait et rachetait toujours les manquements de la famille, Mme Droy accourut, effrayée de ce surnaturel silence. Elle ne s'inquiétait pas trop quand les murs menaçaient de crouler, mais un calme si parfait lui fit pressentir quelque horrible catastrophe.
Laurent fut aussitôt à terre, et, avec la plus remarquable aisance, offrit ses hommages à la maîtresse de maison, et salua M. Droy dans lequel il avait miraculeusement reconnu le vénérable patriarche décrit par Auberte; puis il se retourna vers Gillette et tendit courtoisement à la jeune fille une main très ferme pour l'aider à descendre.
— Eh bien! Laurent, et moi? dit la douce voix d'Aube.
Quand Gillette eut sauté à terre, il prit Aube comme une enfant dans ses bras et l'embrassa tendrement avant de la laisser aller, en disant qu'il était heureux de la voir si bien guérie.
Peu après, les membres prépondérants de la tribu entretenaient Laurent au salon, et une nuance d'intimité, qu'on n'aurait point osé prédire entre eux, rappelait seule le début original de la connaissance.
Il résulta de ses éclaircissements qu'en entrant à la Maison, M. de Menaudru avait prié la vieille servante qui lui répondait, de bien vouloir informer ses maîtres que Laurent de Menaudru, de retour au château depuis la veille, sollicitait de M. et Mme Droy, l'honneur de leur être présenté et la permission de reprendre Mlle de Menaudru, sa soeur.
La vieille Céleste s'était acquittée en bloc de cette diplomatique mission en désignant à M. de Menaudru une porte derrière laquelle devaient se passer des choses considérables, si la valeur des événements se mesure au tapage.
— Entrez donc si le coeur vous en dit, avait répondu amicalement Céleste qui était un peu sourde.
Et, si étonnant que cela parût, le coeur en avait dit à Laurent de Menaudru, car il était entré.
Dans les corridors et les coins, le menu fretin riait de la mésaventure de Gillette, répétant avec d'innombrables invocations à Hugues et des regrets réitérés qu'Hugues n'eût point été là, que Gillette en avait fait de belles et que Laurent de Menaudru s'était bien comporté; mais qu'on aurait pu s'y attendre de sa part, puisque c'était lui qui avait capturé les boeufs, et qu'il fallait saluer en lui le mystérieux cavalier dont l'aide épique leur avait tourné la cervelle.
Laurent venait chercher Auberte. M. et Mme de Menaudru, qu'il avait précédés de peu, rentraient ce soir même et le Comte avait voulu que son fils offrît sans retard leurs remerciements à la famille Droy, et ramenât sa soeur au château où ses parents désiraient la trouver en arrivant.
Aube et Gillette allèrent présider aux préparatifs peu compliqués de ce départ, après avoir entendu Laurent accepter au nom de son père la proposition que Mlle Stéphanie d'Aumay avait bien voulu faire à Auberte.
Ce ne serait donc pas une séparation, et Aube pouvait goûter sans mélange la joie de rentrer à Menaudru.
Quand elle se retrouva dans le parc avec son frère, elle prit la main de Laurent. C'était une habitude qu'elle avait gardée de sa petite enfance. Et, tout en marchant à côté du jeune homme, elle parla de leurs parents, de tout ce qu'elle aurait à leur dire si elle en avait le courage, d'un travail qu'elle voulait commencer, d'Olge qu'elle allait revoir.
Et c'était aussi son habitude de parler à Laurent pendant qu'ils se promenaient ensemble. Il l'écoutait toujours et, parfois, provoquait d'un mot ses timides confidences. Mais, cette après-dîner, Auberte s'interrompit, il lui sembla qu'un froid avait passé, et pourtant le soleil brillait. Elle leva sur Laurent ses grands yeux aimants et peinés, pleins d'un étonnement sans reproche; elle venait de sentir que, pour la première fois, Laurent ne l'avait pas écoutée.
Il lui caressa cependant la main de ses lèvres avant de la quitter, près du château, mais il la quitta.
Il avait affaire à X…, un rendez-vous avec l'architecte qu'Aube avait demandé. Il serait de retour pour dîner avec M. et Mme de Menaudru, qu'il prendrait à la gare et ramènerait dans sa voiture.
Aube faillit dire:
— Déjà l'architecte?…
Elle s'arrêta à temps.
Laurent s'éloigna, mais Menaudru était devant elle dans sa splendeur pesante et morose, et l'on ne toucherait à rien de ce qui en faisait une si noble demeure.
Aube entra, le château dormait dans la chaleur silencieuse de l'après-midi. Aube s'y trouva tout à coup très seule et souhaita, plus encore qu'elle ne l'avait fait, le retour de sa mère.
Après le mouvement joyeux de la Maison, c'était un apaisement subit, intense. Autrefois, elle se complaisait dans ce silence accablé qu'en elle-même rien ne venait rompre; aujourd'hui, elle se figura entendre battre faiblement son coeur.
Elle s'en fut dire bonjour à Olge qu'on lui amenait. Olge eut un si grand bonheur qu'elle resta anéantie, immobile, toute frissonnante sous la main d'Aube. Mais le docteur Amaux ne s'y serait pas trompé plus qu'Auberte, et lui aurait certainement dit d'un ton d'avertissement: Allons, Olge, ne vous pâmez pas.
Aube eut l'impression, aussi vive et pénétrante qu'aux jours de son enfance, qu'Olge était plus qu'un animal. Elle appuya sa tête sur le cou tiède et soyeux de la mule, se pressa avec une secrète douceur contre Olge, cherchant d'instinct, à travers la prison de l'enveloppe animale, cette pauvre âme incomplète et bornée qui, obscurément, aveuglément, se tournait vers elle. Quand Aube se redressa, il y avait des larmes sur sa main, et elle ne douta pas un instant que ce ne fût Olge qui les eût pleurées.
Elle alla dans le parc avec Olge qui la suivait librement, en chien fidèle. Elle allait rendre visite à son sapin qui lui parut plus grand, plus fier que jamais, s'élevant à perte de vue dans le ciel calme, comme une tour sombre que le soleil déclinant moirait d'or.
Elle s'assit sur la mousse chaude du vieux mur, à la place d'où elle dominait le jardin des Droy et la chapelle en ruines. Tout près de là, Olge broutait quelques tiges et balançait ses sonnettes dont les vibrations caressaient l'oreille d'Auberte.
Auberte se demandait pourquoi Laurent ne l'écoutait plus. Devenait-il distrait même vis-à-vis d'elle? ou bien allait-il prendre, comme tout le monde, un but qui le détournerait d'Aube? Elle avait senti tout à l'heure quelque chose d'indéfinissable s'interposer entre sa main et la caresse de son frère.
Aube pensait que la première opinion de Laurent sur les Droy n'avait pas été favorable, bien que sa politesse patricienne lui eût interdit d'en rien laisser paraître. Si la lettre d'Aube n'avait pu lui faire apprécier leurs voisins, qu'était-ce maintenant qu'il les avait vus dans leur plus turbulent entrain? Il est vrai que Stéphanie avait été exemplaire comme toujours. Laurent et Stéphanie étaient faits pour s'entendre.
Mais peut-être qu'il y avait un changement pour Laurent comme pour Auberte. Gillette ne lui avait cependant pas crié: C'est ici le château de la Belle au bois dormant. Vivez, éveillez-vous!
Tout en pensant, Aube avait défait les noeuds de soie d'un carton à dessin qu'elle avait apporté. On se trompait en croyant qu'elle n'avait jamais rien fait. Il y avait là le résultat de ses heures actives, quelques dessins et quelques aquarelles. Elle les tira du carton, un à un, lentement, et le sapin pencha ses branches pour voir.
C'étaient des oeuvres singulières qu'elle avait conservées pour elle, jalousement cachées à tous les yeux. Elles représentaient des paysages inconnus, irréels, des paysages de songe, des lieux qu'aucun pied humain n'avait foulés, mais où s'était promené l'esprit d'Auberte. Ils étaient baignés d'une lumière qui n'était celle d'aucun astre créé, on y voyait des eaux pures, dormantes, sans rives, parmi des blancheurs de nuée et des traînées pâles d'aurore, des fleurs hautes comme des arbres et pas un fruit, des fleurs énormes, invraisemblables et très légères, immobiles et diaphanes, des lis, des iris, les nénuphars que Gillette avait condamnés, des feuilles mortes qui n'étaient tombées d'aucun arbre, des pétales épars dans le ciel comme si le soleil qu'on ne voyait pas avait, au lieu de rayons, répandu des fleurs. Puis des ombres de nuage, des ombres de feuillée, avec des feuillées et des nuages, sans qu'on pût savoir bien où commençait l'image de la réalité et celle de l'ombre. C'était enfin la vision de ce monde flottant, fuyant, inexprimable, que nous entrevoyons parfois en rêve et qu'Aube avait habité.
Elle regarda ses dessins dont les contours vagues donnaient une impression de morne infini, et d'un air doux, d'une voix basse et distincte, elle dit comme Gillette le lui avait recommandé: Je veux, je veux!…
Elle se recueillit comme si elle attendait l'effet d'une incantation. Le sapin seul répondit par sa mélopée frémissante.
Alors Aube prit ses dessins et commença à les déchirer. Elle les déchira tous en petits morceaux qui s'éparpillèrent au loin, s'en allèrent fleurir de pétales fantastiques les ronces de la chapelle et jusqu'aux branches du sapin. Le vent qui les soulevait, qui les emportait irrévocablement, était peut-être le même que celui qui avait touché Auberte. C'était un souffle vif et ranimant qui la secouait, l'enveloppait, qui la faisait souffrir, mais elle serait morte maintenant de ne plus le respirer.
Aube, il fait jour. Vivez, vivez, éveillez-vous!
VIII
M. et Mme de Menaudru ne rentrèrent pas ce soir avec Laurent.
Ils avertirent leurs enfants que la visite d'un ami du Comte les retenait encore pour deux jours. Laurent fit porter la nouvelle à Aube et resta à X.
Dans l'après-midi suivante, Aube sortit en disant qu'elle allait prendre l'air. Elle s'était levée de grand matin, elle avait commencé dès l'aube les expériences d'une nouvelle manière de vivre; ses yeux reflétaient une déception, son visage portait la trace des fatigues qu'elle s'était imposées.
Le temps subissait un de ces changements brusques communs dans ces contrées, et le ciel humide et gris n'avait pas engageante mine.
Elle n'emmena point Olge et gagna, par le fond du parc, une étroite prairie en entonnoir où quelques moutons paissaient sous la garde d'une petite fille.
Auberte se dirigea vers l'enfant qui, accroupie sur une pierre devant un feu de broussailles, regardait venir sa visiteuse.
— Bonjour, Zoé, dit Aube. On m'avait bien dit que je te rencontrerais là; je viens causer avec toi.
Mais la causerie, si Aube persistait dans ses charitables desseins, serait sûrement un monologue, car les lèvres serrées de la petite fille ne laisseraient pas aisément échapper un mot.
— Je voudrais savoir, reprit Aube, si tu es bien chez Hermance, si quelque chose te ferait plaisir ou envie?
Les yeux de l'enfant s'agrandirent et parurent soudain funèbres dans son maigre visage. Mais Aube avait dû se tromper. Zoé ne répondit que par un geste d'impatience maussade qui pouvait présager une de ces colères noires dont se plaignait Hermance.
— Enfin, que voudrais-tu?
— M'en aller, fit Zoé d'une petite voix rauque.
— T'en aller où? Jouer un peu, courir?
— Tout de même, fit la petite avec un regard furtif.
— Va, je resterai à ta place. Tes mains sont glacées, réchauffe-les dans mon écharpe.
Elle lui donna son écharpe de soie blanche, et, sans un remerciement, Zoé s'enfuit, ses pieds nus frappant l'herbe; car elle avait les pieds nus, et, par le temps qu'il faisait, c'était une grande pitié, pensa Auberte en s'approchant de la petite flamme rose, ardente, qui courait et mourait tour à tour dans le fagot noirci dont Zoé avait fait son feu.
Aube s'assit sur la pierre, sa cape ramenée sur sa tête, la baguette de Zoé à la main. Elle ne pensa même point qu'elle avait accepté un rôle étrange, elle ne devina guère quelle idéale pastoure faisait Aube de Menaudru avec sa beauté raffinée, ses yeux rêveurs, un peu mystiques, son costume qui était comme toujours de style très pur, archaïque et sévère, assise ainsi seule sous ce ciel bas, dans ce pré mélancolique, muré de sapins. Elle se disait seulement que Gillette serait contente d'elle, puisqu'elle sortait de son apathie et qu'elle acceptait bravement la première occasion de bien faire et d'aider les autres.
L'air mouillé pénétrait Auberte, Zoé ne revenait pas, Aube regardait la flamme sans pouvoir en détacher ses yeux, un tumulte l'arracha à cette contemplation magnétique. Elle leva les yeux, ses moutons n'étaient plus là. Elle entendit une confusion de bêlements plaintifs et de voix courroucées, elle sauta sur sa pierre pour embrasser plus d'espace et elle vit les moutons dans un autre pré, d'où plusieurs paysans les chassaient à grands cris; elle vit en même temps Zoé qui dégringolait d'une hauteur voisine, les cheveux au vent, sans se soucier des reproches et des menaces qui pleuvaient sur elle, l'enfant ramena les brebis de son petit troupeau dans leur domaine.
Aube, effrayée, froissée dans son intime délicatesse par cette scène violente, se retira, sans rien dire, et rentra à Menaudru.
La nuit venait et il n'y avait pas de lampe allumée dans la chambre d'Auberte. La jeune fille, étendue sur sa bergère, reposait dans l'ombre ses yeux fatigués et changeait de place sur l'oreiller sa tête brûlante.
Les orfraies commençaient à passer en criant près des fenêtres. Aube pensait à ce grand vide vaporeux qui entourait le château et sur lequel les oiseaux tournoyaient.
Mais on frappa à la porte et, avant que Jeanne eût ouvert, cette porte vivement poussée livra passage à une jeune personne très rose, en jaquette et petite toque, qui était essoufflée comme si elle venait de faire une ascension rapide.
— Ouf! dit Gillette, il faut que je vous aime pour venir ici. Mais on ne vous a pas vue de la journée; je sais que tout votre monde est absent, que vous n'avez même pas les distractions entraînantes que doit vous procurer la présence de monsieur votre frère, et votre Jeanne a laissé entendre à notre Céleste qu'il se passait ici des événements épouvantables. Alors, sachant le château désert et la princesse dans la tribulation, j'ai accepté prématurément l'invitation que Mme de Menaudru avait bien voulu m'adresser. Devant le rapport de Céleste, maman n'a plus dit non, et je me suis sauvée. Par exemple, j'avoue que j'ai pris votre escalier de service pour arriver directement chez vous et que je n'ai pas affronté les fastes du grand portail et d'une introduction en règle. Cela n'a-t-il pas un air de contrebande? Oui, j'ai des sabots, c'est Jacques qui me les a fabriqués, et je lui ai promis de vous en faire les honneurs. Les druidesses prenaient bien des chaussures à semelle de bois, c'est un précédent honorable pour encourager mes sabots. Ne sont-ils pas jolis? Bien entendu, pour marcher, je les tiens à ma main. Je crois que je vous prierai de les peindre pour m'en faire une paire de vide-poches.
Tout en causant, elle s'était approchée de la bergère, mais elle s'arrêta subitement.
— En vérité, princesse, qu'avez-vous? Quelle figure!
Elle se retourna pour interroger Jeanne. L'indignation et le chagrin de la gouvernante éclatèrent.
— Il y a, Mademoiselle, qu'elle est comme ensorcelée, qu'on ne la reconnaît plus. Je ne me permettrais pas de prétendre qu'on me l'a changée à la Maison; mais je peux bien dire que, depuis qu'elle en est revenue, elle n'est plus la même. M. Laurent va rentrer…
Gillette ramena ses jupes autour d'elle et se leva à moitié pour battre en retraite, dans un mouvement irréfléchi si prompt qu'elle rit elle-même de sa panique. Jeanne poursuivait prophétiquement:
— M. Laurent rentrera demain; si lui et Madame n'arrivent pas, je ne sais ce que nous allons devenir. Sous prétexte que j'avais mal à mes douleurs, Mademoiselle s'est levée avant moi; elle a balayé la chambre avec un plumeau, j'en ai eu le sang tourné. Elle a fait notre déjeuner, elle m'a servi un seau de thé en se détériorant les mains, avec un air si décidé que je n'ai pas seulement osé lui dire: Mademoiselle, moi c'est du café au lait. — Si elle me trouve trop vieille, est-ce qu'elle ne pourrait pas demander à monsieur son père une petite femme de chambre que je formerais? Ce soir elle n'a pas voulu souper; elle est à bout, elle est morte, car ce qu'elle a fait tout le reste du jour, Dieu le sait, moi pas; elle m'est revenue avec de la boue jusqu'aux yeux et des yeux à fendre l'âme, sans qu'elle veuille que je la déshabille; ma sainte petite Aube, qui m'a toujours été si douce… Et voilà que, tout à l'heure, Annette de la ferme des Buis m'est venue rapporter notre belle écharpe de chenille de soie, en disant qu'on avait volé des fruits dans leur cellier pendant qu'ils étaient aux champs, et qu'ils avaient retrouvé dans un coin l'écharpe de Mademoiselle. Il y a de la sorcellerie là-dessous, et c'est à mourir, enfin, je vous dis…
Et Jeanne, ayant exhalé son émotion, se réfugia, les bras au ciel, dans ses appartements particuliers.
— Vous riez de moi, fit Aube appuyant sa tête alourdie sur l'épaule de Gillette. J'ai fait tout mon possible et vous voyez le résultat.
— Votre possible, ma pauvre douce princesse! dit Gillette berçant dans ses bras cette tête fiévreuse. Vous avez pris un chemin qui n'est pas fait pour vous.
Gillette serra les faibles mains meurtries qui tremblaient encore.
— Et vous ne voyez pas, demanda-t-elle, où vous vous êtes trompée?
— Je vois, dit Aube, que je ne suis bonne à rien.
Et elle raconta ses expériences décevantes de la journée, ces circonstances infimes dont elle n'avait pu vaincre la malicieuse hostilité, l'humiliante oppression.
Elle tourna vers Gillette ses prunelles souffrantes en soupirant avec lassitude:
— C'est un esclavage, l'esclavage des méchantes petites choses… Je les ai toujours oubliées; peut-être qu'elles se vengent.
— Prenez garde! s'écria Gillette, voilà vos yeux qui rêvent, le lotus y refleurit.
Et Gillette se mit à rire de si bon coeur que ses yeux, à elle, se remplirent de larmes; elle murmura:
— Il faudrait Hugues pour vous comprendre.
— Toujours Hugues? dit Aube. Quand il me connaîtra, est-ce que…
Mais elle se tout, étonnée de ce qu'elle avait failli dire. Gillette partagea avec elle le souper que Jeanne apportait sur un plateau, et la quitta quand elle la vit réconfortée et tranquille.
Les parents d'Aube rentrèrent et la jeune fille fut heureuse. Elle se montra, plus qu'auparavant, tendre et attentive pour sa mère, mais la mauvaise santé de M. de Menaudru absorbait la Comtesse.
Un jour, Aube arrosait sur la terrasse les fleurs de sa mère. C'était une manière indirecte, délicate et silencieuse de témoigner qu'elle pensait à la Comtesse. En se penchant à l'angle de la balustrade pour rattacher une branche de vigne vierge pourpre, elle fut témoin d'une scène inexplicable qui se passait sur la route et dont elle suivit, de loin, les surprenantes péripéties.
Laurent parut d'abord, en grande tenue. Il venait de déjeuner dans un château voisin et il avait probablement renvoyé sa voiture pour faire le trajet à pied. Au moment où il atteignait le taillis qui bordait la route à quelques pas de la Maison, il fut brusquement assailli par une petite fille, laquelle émergeait du taillis qui appartenait aux Droy et portait, à pleins bras, une masse blanche éblouissante qui était un énorme lapin angora de toute beauté. D'après la mimique expressive de l'assaillante qui n'était autre que Cam, Aube, qui n'entendait pas les paroles, crut saisir, — mais elle refusa d'en croire ses yeux, — que Cam insistait pour transférer sa charge aux bons soins de Laurent.
De fait, le premier cri de Cam, en sautant hors de son abri, avait été:
— Achetez-moi Palatin!
Et elle s'était avancée de manière à barrer la route.
— Eh! c'est M. de Menaudru, fit-elle en a parte pendant que Laurent la saluait avec un imperceptible sourire.
— Tant pis! reprit Cam une seconde déconcertée. Il faut que quelqu'un m'achète Palatin, peu m'importe que ce soit vous ou un autre.
— Mais, fit Laurent avec toutes les marques d'une grande déférence et d'une candeur peut-être un peu affectée, dois-je conclure que Palatin est ce… cet…
— Oui, oui, ce lapin lui-même, et si vous le portiez comme moi, depuis une heure, vous avoueriez qu'il en vaut quatre.
Mais Laurent ne montra pas un vif désir de la décharger sur-le-champ de son pastoral fardeau.
— Il faut que je le vende pour acheter un cadeau à Antoine, dont c'est demain l'anniversaire.
— Ah! dit Laurent toujours imperturbable, il faut que vous le vendiez?
— Certainement; je n'ai plus un centime. Voyez-vous s'il est beau? voyez-vous ses houppettes noires.
— Je vois ses houppettes. Mais pourquoi s'appelle-t-il Palatin?
— Tout juste à cause des houppettes. Oui, ça le fait ressembler à une palatine: palatine, Palatin.
— Oh!
— Ce n'est pourtant pas malaisé à comprendre, dit Cam avec un peu d'humeur. Personne n'a jamais pu venir à bout de lui, pas même Gillette. Il mange les autres ou bien il creuse des tunnels sous son grillage, s'échappe et dévore tout. Regardez si, pendant que je parle de lui, il ne se rengorge pas avec une vanité tout à fait ridicule.
— Il rachète peut-être ses vivacités de tempérament par ses qualités de coeur et d'esprit, fit Laurent en assujettissant son lorgnon.
— Ah! bien oui, dit Cam d'un air désabusé qui fit mesurer de haut en bas à Laurent sa propre ignorance. Mais, ajouta-t-elle, c'est une précieuse bête tout de même.
— Aussi, je me demande, dit Laurent, comment vous vous séparez d'une bête… si précieuse.
— Mais il n'est pas à moi et cela m'est bien égal de le vendre. Il est à Gillette qui m'en a fait cadeau, parce que je ne savais plus où donner de la tête avec cet anniversaire. C'est Gillette qui l'a élevé tout petit — il était orphelin — et il lui en a lancé des coups de griffe, il lui en a attiré des histoires avec le jardinier, le fermier, la cuisinière… Il a été si abominable qu'elle a fini par avoir une espèce d'attachement absurde pour lui; elle le regrettera, je suppose, comme moi j'ai été désorientée de ne plus tousser après ma coqueluche. J'ai fait voeu, par amour pour Antoine, d'offrir Palatin à la première personne qui passerait sur la route. Dès que nous vous avons reconnu, Gillette s'est sauvée, car Gillette avait couru après moi pour voir comment je m'en tirerais sans se mêler de rien, ce qui était un peu traître de sa part. Tenez, elle est là, derrière les arbres; elle fait semblant de ne pas nous voir. Mais je vais l'appeler.
Et elle l'appela en effet: Gillette, Gillette!…
— Pas la peine de te cacher, reprit-elle d'un ton protecteur, tu es découverte. M. de Menaudru veut te parler et de serait plus poli de lui demander comment va Auberte.
Gillette, ainsi mise en demeure, s'approcha sans empressement et répondit au salut de M. Laurent avec la plus hautaine convenance. Elle dit à sa jeune soeur:
— Camille, rentrez à l'instant. Vous me faites attendre.
— Voilà pourtant comme elle est depuis ces derniers temps, fit Cam prenant M. de Menaudru à témoin. Je crois que c'est depuis qu'elle vous connaît. Elle fait des embarras, elle dit: Ce n'est pas comme il faut, ne fais pas ceci, ne dis pas ça. Si vous saviez toutes les pommes vertes qu'elle a mangées et les robes qu'elle a déchirées quand elle était jeune!
M. de Menaudru prit un air scandalisé, trop vertueux pour être bien sincère.
— Mais, poursuivit l'équitable Cam, Gillette, qui a dix-huit ans, n'en a pas encore tant fait que moi qui n'en ai que neuf. Je n'ai qu'elle au monde pour le moment, Joseph me boude et il m'a dit tout à l'heure qu'il n'était pas près d'avoir tout boudé; et je suis en froid avec Stéphanie. Vous vous entendriez très bien avec Stéphanie d'Aumay, monsieur de Menaudru, beaucoup mieux que Gaston Morning qui n'aimait pas à tresser les paillassons. Elle vous en ferait tresser de fameux! dit-elle toute réjouie par cette attrayante perspective. Stéphanie n'a pas tant de malice que Gillette. Le jour où Aube vous a écrit de chez nous, elle a prié Gillette de cueillir une de nos petites roses rouges pour l'enfermer dans sa lettre, et je l'ai bien vue vous en choisir une épineuse: vous avez dû joliment vous piquer les doigts!
— Camille! dit Gillette outrée.
— Oui, Gillette, je t'entends, j'y vais. Voyez-vous, fit Cam revenant à M. de Menaudru, elle est fâchée; elle voudrait avoir l'air naturel et posé, et tout ça. La colère la rend rouge comme un coquelicot, et cela ne lui va guère. Quand on pense, pourtant, qu'elle est encore la mieux de chez nous après Hugues. Oui, nous ne sommes pas beaux, mais nous avons nos yeux, me direz-vous; mais il n'y a rien de si laid, je trouve, que ces yeux démesurés qui donnent à la tête l'aspect d'une lanterne. Regardez Gillette.
— Camille! fit Gillette poussée au désespoir. Elle prit sa petite soeur par le poignet. Camille résista et ce fut Gillette qui resta prisonnière.
— Ainsi, Mademoiselle, dit Laurent tentant une diversion charitable, vous autorisez Mlle Camille à se défaire de… de Palatin?
— Oui, Monsieur, pourquoi pas? fit Gillette qui, dans son coeur, maudissait Cam, mais ne voulait pas déserter sa cadette, et, de plus, se plaisait à braver les préjugés de Laurent.
— C'est même très gentil à elle, reprit Camille. J'aurais bien évité cette vente en donnant mon lapin tout sec à Antoine, mais Antoine sait que Palatin est un fléau et n'en aurait point voulu. Personne à la maison ne voudrait pour rien au monde de Palatin. C'est pour cela que j'essaye de vous le vendre.
— Antoine n'en a pas voulu pour rien, et vous m'en gratifieriez contre une honnête récompense. Et, que demanderez-vous en échange de Palatin?
— Laissez-moi tourner sept fois ma langue avant de vous répondre.
— C'est que… ce sera long.
— Voulez-vous dire que j'ai la langue trop longue, et que je n'en finirai plus de la tourner?
C'était plus que le sérieux de Gillette n'en pouvait supporter, et Gillette se mit à rire irrésistiblement; ses petites dents brillantes, si blanches, étincelèrent une minute dans son visage si rose. Mais Cam se chargea de rappeler sa soeur à la gravité en continuant, d'un ton méditatif:
— Je me suis dit quelquefois, quand on nous prêche qu'il faut trouver des excuses à tout le monde, aux méchants comme aux imbéciles… et on est souvent bien embarrassé pour classer les gens dans leur catégorie…
— Est-ce que vous ne connaissez que ces deux catégories-là? fit Laurent. Je déplore que l'humanité vous apparaisse déjà sous de si méprisables couleurs.
— Ne me déroutez pas. Je me suis donc dit que Palatin était peut-être si désagréable parce qu'il avait la nostalgie du château. Aussi, fit-elle avec un accent sentimental, cela le rendrait charmant d'habiter chez vous. Gillette serait charmante si elle était châtelaine à votre place.
— Ah! soupira Camille, Gillette est si Menaudru!
— Allons, Gillette, tu m'arraches le bras. Cela l'afflige de quitter Palatin, et ce sera bien pis si c'est vous qui l'achetez. Et ce sera vous, n'est-ce pas?
— Ce sera moi.
Le consentement de Laurent surprit Cam elle-même, qui n'avait pas, semblait-il, auguré si favorablement de son aventureuse démarche, et elle se laissa prendre Palatin, tandis qu'Aube assistait, incrédule, du haut de sa terrasse, à cette transaction qui rendait Laurent propriétaire d'un grand lapin angora.
— C'est conclu! dit Cam revenant à elle. Mais est-il bien sûr que vous saurez tenir un lapin! Faites attention à ses chères oreilles. C'est donc vous qui vous chargerez du cadeau d'Antoine, un porte-plume ou un automobile; j'hésitais entre les deux, vous déciderez. Vous n'êtes pas si mauvais, en somme; je ne sais pourquoi Gillette ne peut pas vous supporter. Elle dit qu'elle aimerait mieux mourir que d'être votre soeur.
Ici, l'entretien fut violemment interrompu. Gillette, suffoquée au point de ne plus pouvoir articuler un mot, emmena Cam de vive force. Aube vit le groupe se disjoindre, Gillette traînant par le bras Cam rétive, Laurent remportant par les oreilles un lapin dont Gillette et Cam venaient de le gratifier.
Quand elle fut sous le taillis, Gillette leva la main et planta un maître soufflet sur la joue de Camille; puis, comme l'enfant levait vers elle son visage rougissant, ses yeux aux cils pâles déjà mouillés de larmes, Gillette acheva de jeter l'esprit d'Auberte dans le désarroi en se penchant avec la même impétuosité vers sa petite soeur pour l'embrasser sur l'autre joue.
IX
Une après-midi, Aube s'habilla avec soin d'une robe assez foncée, que releva seul l'éblouissement vaporeux d'un grand fichu Marie-Antoinette en mousseline de soie blanche.
Puis elle prit un petit panier et parut hésiter avant de le remplir. Elle effleura des yeux sa bibliothèque peu garnie, mais elle ne put arrêter son choix sur aucun livre. Elle regarda le plateau préparé pour sa collation; il y a avait là des fruits superbes, d'exquises pâtisseries fraîches que la cuisinière avait préparées exprès pour Aube, un flacon de vin doré. Mais Aube ne se décida pas davantage; elle passa sur la terrasse et cueillit quelques fleurs.
Avant de sortir, elle embrasse sa mère.
— Où allez-vous? dit Mme de Menaudru. Chez les pauvres? Allez où il vous plaira, ma chérie.
Elle pensait: Rien qu'en voyant votre visage, les pauvres seront un peu consolés.
Auberte allait chez les pauvres, mais sa mission s'imprégnait d'un caractère tout spécial. Auberte ne resterait plus en retard de courage avec la famille qui était devenue son modèle, elle voulait frapper d'un grand coup sa réserve craintive: elle allait, dans l'intrépidité de son innocence, visiter et assister une coupable dont tout le monde se détournait.
Elle avait appris que la vieille demoiselle qui vivait seule, sous une réprobation tacite, était souffrante. Mlle de Mareux s'était trouvée mal à l'église, elle avait eu la force de rentrer, et, depuis, on n'avait plus entendu parler d'elle.
C'était pour le coeur d'Aube une démarche tentante et difficile. Et, en arrivant sur le chemin où elle avait reçu naguère de Gillette des excuses tumultueuses, elle ralentit le pas et songea à changer de route. Mais elle se domina, monta les quelques marches du talus et, ne voyant pas de sonnette, — personne ne réclamait jamais l'admission dans cette demeure, — elle poussa la porte que Gillette avait secouée un jour et qui, cette fois, s'ouvrit dans difficulté.
Elle se trouva dans un jardin qu'on ne découvrait pas du dehors. Devant la façade de la maisonnette, elle ne vit d'abord que des roses trémières très hautes et encore toutes fleuries qui faisaient un rideau éclatant devant la porte vitrée et les fenêtres basses, et que le soleil enveloppait d'une lumière dorée poudroyante. Des abeilles bourdonnaient autour de ces fleurs.
Personne dans le jardin, ni dans le vestibule où Aube pénétra. Elle frôla une porte.
— Entrez! dit de l'intérieur une voix faible, un peu fêlée.
Aube entra, ses pieds devenus très lourds la portaient avec peine. Le sens de sa démarche l'intimidait tout à coup. Mais elle était là, il fallait bien continuer: elle ne pouvait plus revenir en arrière. La pièce donnait sur le jardin et le soleil y filtrait à travers les grandes roses trémières.
— Que désirez-vous? lui dit-on encore.
Elle distingua une forme féminine allongée dans un fauteuil, une forme fluette, petite, émaciée, un visage mince, flétri, qui lui parut sans âge, dans lequel s'ouvraient deux yeux qui regardaient Auberte et l'étonnèrent par leur intensité de calme et de douceur. Aube songea qu'on aurait dit les yeux d'une âme plutôt que ceux d'un corps. De fait, le corps de Mlle Anne était si amoindri, si réduit, qu'il n'existait que pour le principe et ne comptait pas.
— Que désirez-vous? répéta la vieille demoiselle immobile.
— On m'a dit que vous étiez malade et je suis venue.
— Et vous êtes venue!
Elle redit ces mots comme s'ils avaient eu les sons incompréhensibles d'une langue étrangère. Vous êtes venue! fit-elle avec l'incrédulité du dormeur qui sent venir la fin de son rêve. Qui êtes-vous?
— Auberte de Menaudru.
Il y eut un silence, l'ombre d'une déception tomba sur ce visage transparent. Elle fit un mouvement bref comme pour parer le coup auquel elle était à l'avance résignée.
— Comment avez-vous dit?
— Auberte de Menaudru, Aube comme on m'appelle.
— Mon enfant, reprit Mlle Anne avec hésitation, ne vous êtes-vous pas trompée? Savez-vous qui je suis?
— Un peu notre parente. Votre nom est dans les miens. Et puis vous avez été malade. Etes-vous mieux?
Elle répondit oui, de la tête.
— Ne puis-je rien faire pour vous?
— Non, mon enfant, merci.
— Je vous apportais des fleurs, mais vous en avez plus que nous, il me semble.
Pas de réponse. Un froid s'infiltrait en Auberte.
Il y avait entre elles comme une glace, que ni l'une ni l'autre ne pouvait briser. Aube allait être obligée de partir, et elle devinait qu'il n'y aurait plus lieu pour elle de revenir ici. Qu'était-elle venue faire, que voulait-elle? Secourir une coupable? Mais Mlle Anne de demandait rien. Une coupable? Aube s'interrogeait. Elle pensait, avec une sorte de terreur, que sa pitié était peut-être une insulte. Mlle Anne ne lisait-elle pas sur les traits de sa visiteuse que celle-ci partageait l'opinion générale.
Un chuchotement de voix, un piétinement de sabots troublèrent le lourd silence. Une demi-douzaine de petites paysannes faisaient irruption chez Mlle Anne. Quand elles furent dans la petite salle carrelée, elles prirent une attitude sage, un peu contrainte.