LES MARANA. (continued 2)
Reading edition
—Le roi ne peut donner que la vie, lui répondit Juan à demi courroucé.
Diard et Juana, spectateurs de cette scène, en furent bien diversement affectés. Le regard humide de joie que sa femme jeta sur l’aîné révéla fatalement au mari les secrets de ce cœur impénétrable jusqu’alors. L’aîné, c’était tout Juana; l’aîné, Juana le connaissait; elle était sûre de son cœur, de son avenir; elle l’adorait, et son ardent amour pour lui restait un secret pour elle, pour son enfant et Dieu. Juan jouissait instinctivement des brusqueries de sa mère, qui le serrait à l’étouffer quand ils étaient seuls, et qui paraissait le bouder en présence de son frère et de son père. Francisque était Diard, et les soins de Juana trahissaient le désir de combattre chez cet enfant les vices du père, et d’en encourager les bonnes qualités. Juana, ne sachant pas que son regard avait trop parlé, prit Francisque sur elle et lui fit, d’une voix douce, mais émue encore par le plaisir qu’elle ressentait de la réponse de Juan, une leçon appropriée à son intelligence.
—Son caractère exige de grands soins, dit le père à Juana.
—Oui, répondit-elle simplement.
—Mais Juan!
Madame Diard, effrayée de l’accent avec lequel ces deux mots furent prononcés, regarda son mari.
—Juan est né parfait, ajouta-t-il. Ayant dit, il s’assit d’un air sombre; et, voyant sa femme silencieuse, il reprit:—Il y a un de vos enfants que vous aimez mieux que l’autre.
—Vous le savez bien, dit-elle.
—Non! répliqua Diard, j’ai jusqu’à présent ignoré celui que vous préfériez.
—Mais ils ne m’ont encore donné de chagrin ni l’un ni l’autre, répondit-elle vivement.
—Oui, mais qui vous a donné le plus de joies? demanda-t-il plus vivement encore.
—Je ne les ai pas comptées.
—Les femmes sont bien fausses, s’écria Diard. Osez dire que Juan n’est pas l’enfant de votre cœur.
—Si cela est, reprit-elle avec noblesse, voulez-vous que ce soit un malheur?
—Vous ne m’avez jamais aimé. Si vous l’eussiez voulu, pour vous, j’aurais pu conquérir des royaumes. Vous savez tout ce que j’ai tenté, n’étant soutenu que par le désir de vous plaire. Ah! si vous m’eussiez aimé...
—Une femme qui aime, dit Juana, vit dans la solitude et loin du monde. N’est-ce pas ce que nous faisons?
—Je sais, Juana, que vous n’avez jamais tort.
Ce mot fut empreint d’une amertume profonde, et jeta du froid entre eux pour tout le reste de leur vie.
Le lendemain de ce jour fatal, Diard alla chez un de ses anciens camarades, et y retrouva les distractions du jeu. Par malheur, il y gagna beaucoup d’argent, et il se remit à jouer. Puis, entraîné par une pente insensible, il retomba dans la vie dissipée qu’il avait menée jadis. Bientôt il ne dîna plus chez lui. Quelques mois s’étant passés à jouir des premiers bonheurs de l’indépendance, il voulut conserver sa liberté, et se sépara de sa femme; il lui abandonna les grands appartements, et se logea dans un entre-sol. Au bout d’un an, Diard et Juana ne se voyaient plus que le matin, à l’heure du déjeuner. Enfin, comme tous les joueurs, il eut des alternatives de perte et de gain. Or, ne voulant pas entamer le capital de sa fortune, il désira soustraire au contrôle de sa femme la disposition des revenus; un jour donc, il lui retira la part qu’elle avait dans le gouvernement de la maison. A une confiance illimitée succédèrent les précautions de la défiance. Puis, relativement aux finances, jadis communes entre eux, il adopta, pour les besoins de sa femme, la méthode d’une pension mensuelle, ils en fixèrent ensemble le chiffre; la causerie qu’ils eurent à ce sujet fut la dernière de ces conversations intimes, un des charmes les plus attrayants du mariage. Le silence entre deux cœurs est un vrai divorce accompli, le jour où le nous ne se dit plus. Juana comprit que de ce jour elle n’était plus que mère, et elle en fut heureuse, sans rechercher la cause de ce malheur. Ce fut un grand tort. Les enfants rendent les époux solidaires de leur vie, et la vie secrète de son mari ne devait pas être seulement un texte de mélancolies et d’angoisses pour Juana. Diard, émancipé, s’habitua promptement à perdre ou à gagner des sommes immenses. Beau joueur et grand joueur, il devint célèbre par sa manière de jouer. La considération qu’il n’avait pas pu s’attirer sous l’Empire lui fut acquise, sous la Restauration, par sa fortune capitalisée qui roulait sur les tapis, et par son talent à tous les jeux qui devint célèbre. Les ambassadeurs, les plus gros banquiers, les gens à grandes fortunes, et tous les hommes qui, pour avoir trop pressé la vie, en viennent à demander au jeu ses exorbitantes jouissances, admirent Diard dans leurs clubs, rarement chez eux, mais ils jouèrent tous avec lui. Diard devint à la mode. Par orgueil, une fois ou deux pendant l’hiver, il donnait une fête pour rendre les politesses qu’il avait reçues. Alors Juana revoyait le monde par ces échappées de festins, de bals, de luxe, de lumières; mais c’était pour elle une sorte d’impôt mis sur le bonheur de sa solitude. Elle apparaissait, elle, la reine de ces solennités, comme une créature tombée là, d’un monde inconnu. Sa naïveté, que rien n’avait corrompu; sa belle virginité d’âme, que les mœurs nouvelles de sa nouvelle vie lui restituaient; sa beauté, sa modestie vraie lui acquéraient de sincères hommages. Mais, apercevant peu de femmes dans ses salons, elle comprenait que si son mari suivait, sans le lui communiquer, un nouveau plan de conduite, il n’avait encore rien gagné en estime, dans le monde.
Diard ne fut pas toujours heureux; en trois ans, il dissipa les trois quarts de sa fortune; mais sa passion lui donna l’énergie nécessaire pour la satisfaire. Il s’était lié avec beaucoup de monde, et surtout avec la plupart de ces roués de la Bourse, avec ces hommes qui, depuis la révolution, ont érigé en principe qu’un vol, fait en grand, n’est plus qu’une noirceur, transportant ainsi, dans les coffres-forts, les maximes effrontées adoptées en amour par le dix-huitième siècle. Diard devint homme d’affaires, et s’engagea dans ces affaires nommées véreuses en argot de palais. Il sut acheter à de pauvres diables, qui ne connaissaient pas les bureaux, des liquidations éternelles qu’il terminait en une soirée, en en partageant les gains avec les liquidateurs. Puis, quand les dettes liquides lui manquèrent, il en chercha de flottantes, et déterra, dans les États européens, barbaresques ou américains, des réclamations en déchéance qu’il faisait revivre. Lorsque la Restauration eut éteint les dettes des princes, de la République et de l’Empire, il se fit allouer des commissions sur des emprunts, sur des canaux, sur toute espèce d’entreprises. Enfin, il pratiqua le vol décent auquel se sont adonnés tant d’hommes habilement masqués, ou cachés dans les coulisses du théâtre politique; vol qui, fait dans la rue, à la lueur d’un réverbère, enverrait au bagne un malheureux, mais que sanctionne l’or des moulures et des candélabres. Diard accaparait et revendait les sucres, il vendait des places, il eut la gloire d’inventer l’homme de paille pour les emplois lucratifs qu’il était nécessaire de garder pendant un certain temps, avant d’en avoir d’autres. Puis, il méditait les primes, il étudiait le défaut des lois, il faisait une contrebande légale. Pour peindre d’un seul mot ce haut négoce, il demanda tant pour cent sur l’achat des quinze voix législatives qui, dans l’espace d’une nuit, passèrent des bancs de la Gauche aux bancs de la Droite. Ces actions ne sont plus ni des crimes ni des vols, c’est faire du gouvernement, commanditer l’industrie, être une tête financière. Diard fut assis par l’opinion publique sur le banc d’infamie, où siégeait déjà plus d’un homme habile. Là, se trouve l’aristocratie du mal. C’est la chambre haute des scélérats de bon ton. Diard ne fut donc pas un joueur vulgaire que le drame représente ignoble et finissant par mendier. Ce joueur n’existe plus dans le monde à une certaine hauteur topographique. Aujourd’hui, ces hardis coquins meurent brillamment attelés au vice et sous le harnais de la fortune. Ils vont se brûler la cervelle en carrosse et emportent tout ce dont on leur a fait crédit. Du moins, Diard eut le talent de ne pas acheter ses remords au rabais, et se fit un de ces hommes privilégiés. Ayant appris tous les ressorts du gouvernement, tous les secrets et les passions des gens en place, il sut se maintenir à son rang dans la fournaise ardente où il s’était jeté. Madame Diard ignorait la vie infernale que menait son mari. Satisfaite de l’abandon dans lequel il la laissait, elle ne s’en étonna pas d’abord, parce que toutes ses heures furent bien remplies. Elle avait consacré son argent à l’éducation de ses enfants, à payer un très-habile précepteur et tous les maîtres nécessaires pour un enseignement complet; elle voulait faire d’eux des hommes, leur donner une raison droite, sans déflorer leur imagination; n’ayant plus de sensations que par eux, elle ne souffrait donc plus de sa vie décolorée, ils étaient, pour elle, ce que sont les enfants, pendant longtemps, pour beaucoup de mères, une sorte de prolongement de leur existence. Diard n’était plus qu’un accident; et depuis que Diard avait cessé d’être le père, le chef de la famille, Juana ne tenait plus à lui que par les liens de parade socialement imposés aux époux. Néanmoins, elle élevait ses enfants dans le plus haut respect du pouvoir paternel, quelque imaginaire qu’il était pour eux; mais elle fut très-heureusement secondée par la continuelle absence de son mari. S’il était resté au logis, Diard aurait détruit les efforts de Juana. Ses enfants avaient déjà trop de tact et de finesse pour ne pas juger leur père. Juger son père, est un parricide moral. Cependant, à la longue, l’indifférence de Juana pour son mari s’effaça. Ce sentiment primitif se changea même en terreur. Elle comprit un jour que la conduite d’un père peut peser longtemps sur l’avenir de ses enfants, et sa tendresse maternelle lui donna parfois des révélations incomplètes de la vérité. De jour en jour, l’appréhension de ce malheur inconnu, mais inévitable, dans laquelle elle avait constamment vécu, devenait et plus vive et plus ardente. Aussi, pendant les rares instants durant lesquels Juana voyait Diard, jetait-elle sur sa face creusée, blême de nuits passées, ridée par les émotions, un regard perçant dont la clarté faisait presque tressaillir Diard. Alors, la gaieté de commande affichée par son mari l’effrayait encore plus que les sombres expressions de son inquiétude quand, par hasard, il oubliait son rôle de joie. Il craignait sa femme comme le criminel craint le bourreau. Juana voyait en lui la honte de ses enfants; et Diard redoutait en elle la vengeance calme, une sorte de justice au front serein, le bras toujours levé, toujours armé.
Après quinze ans de mariage, Diard se trouva un jour sans ressources. Il devait cent mille écus et possédait à peine cent mille francs. Son hôtel, son seul bien visible, était grevé d’une somme d’hypothèques qui en dépassait la valeur. Encore quelques jours, et le prestige dont l’avait revêtu l’opulence allait s’évanouir. Après ces jours de grâce, pas une main ne lui serait tendue, pas une bourse ne lui serait ouverte. Puis, à moins de quelque événement favorable, il irait tomber dans le bourbier du mépris, plus bas peut-être qu’il ne devait y être, précisément parce qu’il s’en était tenu à une hauteur indue. Il apprit heureusement que, durant la saison des Eaux, il se trouverait à celle des Pyrénées plusieurs étrangers de distinction, des diplomates, tous jouant un jeu d’enfer, et sans doute munis de grosses sommes. Il résolut aussitôt de partir pour les Pyrénées. Mais il ne voulut pas laisser à Paris sa femme, à laquelle quelques créanciers pourraient révéler l’affreux mystère de sa situation, et il l’emmena avec ses deux enfants, en leur refusant même le précepteur. Il ne prit avec lui qu’un valet, et permit à peine à Juana de garder une femme de chambre. Son ton était devenu bref, impérieux, il semblait avoir retrouvé de l’énergie. Ce voyage soudain, dont la cause échappait à sa pénétration, glaça Juana d’un secret effroi. Son mari fit gaiement la route; et, forcément réunis dans leur berline, le père se montra chaque jour plus attentif pour les enfants et plus aimable pour la mère. Néanmoins, chaque jour apportait à Juana de sinistres pressentiments, les pressentiments des mères, qui tremblent sans raison apparente, mais qui se trompent rarement quand elles tremblent ainsi. Pour elles, le voile de l’avenir semble être plus léger.
A Bordeaux, Diard loua, dans une rue tranquille, une petite maison tranquille, très-proprement meublée, et y logea sa femme. Cette maison était située par hasard à un des coins de la rue, et avait un grand jardin. Ne tenant donc que par un de ses flancs à la maison voisine, elle se trouvait en vue et accessible de trois côtés. Diard en paya le loyer, et ne laissa à Juana que l’argent strictement nécessaire pour sa dépense pendant trois mois; à peine lui donna-t-il cinquante louis. Madame Diard ne se permit aucune observation sur cette lésinerie inaccoutumée. Quand son mari lui dit qu’il allait aux Eaux et qu’elle devait rester à Bordeaux, Juana forma le plan d’apprendre plus complétement à ses enfants l’espagnol, l’italien, et de leur faire lire les principaux chefs-d’œuvre de ces deux langues. Elle allait donc mener une vie retirée, simple et naturellement économique. Pour s’épargner les ennuis de la vie matérielle, elle s’arrangea, le lendemain du départ de Diard, avec un traiteur pour sa nourriture. Sa femme de chambre suffit à son service, et elle se trouva sans argent, mais pourvue de tout jusqu’au retour de son mari. Ses plaisirs devaient consister à faire quelques promenades avec ses enfants. Elle avait alors trente-trois ans. Sa beauté, largement développée, éclatait dans tout son lustre. Aussi, quand elle se montra, ne fut-il question dans Bordeaux que de la belle Espagnole. A la première lettre d’amour qu’elle reçut, Juana ne se promena plus que dans son jardin. Diard fit d’abord fortune aux Eaux; il gagna trois cent mille francs en deux mois, et ne songea point à envoyer de l’argent à sa femme, il voulait en garder beaucoup pour jouer encore plus gros jeu. A la fin du dernier mois, vint aux Eaux le marquis de Montefiore, déjà précédé par la célébrité de sa fortune, de sa belle figure, de son heureux mariage avec une illustre Anglaise, et plus encore par son goût pour le jeu. Diard, son ancien compagnon, voulut l’y attendre, dans l’intention d’en joindre les dépouilles à celles de tous les autres. Un joueur armé de quatre cent mille francs environ est toujours dans une position d’où il domine la vie, et Diard, confiant en sa veine, renoua connaissance avec Montefiore; celui-ci le reçut froidement, mais ils jouèrent, et Diard perdit tout ce qu’il possédait.
—Mon cher Montefiore, dit l’ancien quartier-maître après avoir fait le tour du salon, quand il eut achevé de se ruiner, je vous dois cent mille francs; mais mon argent est à Bordeaux, où j’ai laissé ma femme.
Diard avait bien les cent billets de banque dans sa poche; mais avec l’aplomb et le coup d’œil rapide d’un homme accoutumé à faire ressource de tout, il espérait encore dans les indéfinissables caprices du jeu. Montefiore avait manifesté l’intention de voir Bordeaux. En s’acquittant, Diard n’avait plus d’argent, et ne pouvait plus prendre sa revanche. Une revanche comble quelquefois toutes les pertes précédentes. Néanmoins, ces brûlantes espérances dépendaient de la réponse du marquis.
—Attends, mon cher, dit Montefiore, nous irons ensemble à Bordeaux. En conscience, je suis assez riche aujourd’hui pour ne pas vouloir prendre l’argent d’un ancien camarade.
Trois jours après, Diard et l’Italien étaient à Bordeaux. L’un offrit revanche à l’autre. Or, pendant une soirée, où Diard commença par payer ses cent mille francs, il en perdit deux cent mille autres sur sa parole. Le Provençal était gai comme un homme habitué à prendre des bains d’or. Onze heures venaient de sonner, le ciel était superbe, Montefiore devait éprouver autant que Diard le besoin de respirer sous le ciel et de faire une promenade pour se remettre de leurs émotions, celui-ci lui proposa donc de venir prendre son argent et une tasse de thé chez lui.
—Mais madame Diard, dit Montefiore.
—Bah! fit le Provençal.
Ils descendirent; mais avant de prendre son chapeau, Diard entra dans la salle à manger de la maison où il était, et demanda un verre d’eau; pendant qu’on le lui apprêtait, il se promena de long en large, et put, sans être aperçu, saisir un de ces couteaux d’acier très-petits, pointus et à manche de nacre, qui servent à couper les fruits au dessert, et qui n’avaient pas encore été rangés.
—Où demeures-tu? lui demanda Montefiore dans la cour. Il faut que j’envoie ma voiture à ta porte.
Diard indiqua parfaitement bien sa maison.
—Tu comprends, lui dit Montefiore à voix basse en lui prenant le bras, que tant que je serai avec toi je n’aurai rien à craindre; mais si je revenais seul, et qu’un vaurien me suivît, je serais très-bon à tuer.
—Qu’as-tu donc sur toi?
—Oh! presque rien, répondit le défiant Italien. Je n’ai que mes gains. Cependant ils feraient encore une jolie fortune à un gueux qui, certes, aurait un bon brevet d’honnête homme pour le reste de ses jours.
Diard conduisit l’Italien par une rue déserte où il avait remarqué une maison dont la porte se trouvait au bout d’une espèce d’avenue garnie d’arbres, et bordée de hautes murailles très-sombres. En arrivant à cet endroit, il eut l’audace de prier militairement Montefiore d’aller en avant. Montefiore comprit Diard et voulut lui tenir compagnie. Alors, aussitôt qu’ils eurent tous deux mis le pied dans cette avenue, Diard, avec une agilité de tigre, renversa le marquis par un croc-en-jambe donné à l’articulation intérieure des genoux, lui mit hardiment le pied sur la gorge, et lui enfonça le couteau à plusieurs reprises dans le cœur, où la lame se cassa. Puis il fouilla Montefiore, lui prit portefeuille, argent, tout. Quoique Diard y allât avec une rage lucide, avec une prestesse de filou; quoiqu’il eût très-habilement surpris l’Italien, Montefiore avait eu le temps de crier:—A l’assassin! à l’assassin! d’une voix claire et perçante qui dut remuer les entrailles des gens endormis. Ses derniers soupirs furent des cris horribles. Diard ne savait pas que, au moment où ils entrèrent dans l’avenue, un flot de gens sortis des théâtres où le spectacle était fini se trouvèrent en haut de la rue, et entendirent le râle du mourant, quoique le Provençal tâchât d’étouffer la voix en appuyant plus fortement le pied sur la gorge de Montefiore, et en fît graduellement cesser les cris. Ces gens se mirent donc à courir en se dirigeant vers l’avenue, dont les hautes murailles, répercutant les cris, leur indiquèrent l’endroit précis où se commettait le crime. Leurs pas retentirent dans la cervelle de Diard. Mais ne perdant pas encore la tête, l’assassin quitta l’avenue et sortit dans la rue, en marchant très-doucement, comme un curieux qui aurait reconnu l’inutilité des secours. Il se retourna même pour bien juger de la distance qui pouvait le séparer des survenants, il les vit se précipitant dans l’allée, à l’exception de l’un d’eux, qui, par une précaution toute naturelle, se mit à observer Diard.
—C’est lui! c’est lui! crièrent les gens entrés dans l’allée, lorsqu’ils aperçurent Montefiore étendu, la porte de l’hôtel fermée, et qu’ils eurent tout fouillé sans rencontrer l’assassin.
Aussitôt que cette clameur eut retenti, Diard, se sentant de l’avance, trouva l’énergie du lion et les bonds du cerf, il se mit à courir ou mieux à voler. A l’autre bout de la rue, il vit ou crut voir une masse de monde, et alors il se jeta dans une rue transversale. Mais déjà toutes les croisées s’ouvraient, et à chaque croisée surgissaient des figures; à chaque porte partaient et des cris et des lueurs. Et Diard de se sauver, allant devant lui, courant au milieu des lumières et du tumulte; mais ses jambes étaient si activement agiles, qu’il devançait le tumulte, sans néanmoins pouvoir se soustraire aux yeux qui embrassaient encore plus rapidement l’étendue qu’il ne l’envahissait par sa course. Habitants, soldats, gendarmes, tout dans le quartier fut sur pied en un clin d’œil. Des officieux éveillèrent les commissaires, d’autres gardèrent le corps. La rumeur allait en s’envolant et vers le fugitif qui l’entraînait avec lui comme une flamme d’incendie, et vers le centre de la ville où étaient les magistrats. Diard avait toutes les sensations d’un rêve à entendre ainsi une ville entière hurlant, courant, frissonnant. Cependant il conservait encore ses idées et sa présence d’esprit, il s’essuyait les mains le long des murs. Enfin, il atteignit le mur du jardin de sa maison. Croyant avoir dépisté les poursuites, il se trouvait dans un endroit parfaitement silencieux, où néanmoins parvenait encore le lointain murmure de la ville, semblable au mugissement de la mer. Il puisa de l’eau dans un ruisseau et la but. Voyant un tas de pavés de rebut, il y cacha son trésor, en obéissant à une de ces vagues pensées qui arrivent aux criminels, au moment où, n’ayant plus la faculté de juger de l’ensemble de leurs actions, ils sont pressés d’établir leur innocence sur quelque manque de preuves. Cela fait, il tâcha de prendre une contenance placide, essaya de sourire, et frappa doucement à la porte de sa maison, en espérant n’avoir été vu de personne. Il leva les yeux, et aperçut, à travers les persiennes, la lumière des bougies qui éclairaient la chambre de sa femme. Alors, au milieu de son trouble, les images de la douce vie de Juana, assise entre ses fils, vinrent lui heurter le crâne comme s’il y eût reçu un coup de marteau. La femme de chambre ouvrit la porte, que Diard referma vivement d’un coup de pied. En ce moment, il respira; mais alors, il s’aperçut qu’il était en sueur, il resta dans l’ombre et renvoya la servante près de Juana. Il s’essuya le visage avec son mouchoir, mit ses vêtements en ordre comme un fat qui déplisse son habit avant d’entrer chez une jolie femme; puis il vint à la lueur de la lune pour examiner ses mains et se tâter le visage; il eut un mouvement de joie en voyant qu’il n’avait aucune tache de sang, l’épanchement s’était sans doute fait dans le corps même de la victime. Mais cette toilette de criminel prit du temps. Il monta chez Juana, dans un maintien calme, posé, comme peut l’être celui d’un homme qui revient se coucher après être allé au spectacle. En gravissant les marches de l’escalier, il put réfléchir à sa position, et la résuma en deux mots: sortir et gagner le port. Ces idées il ne les pensa pas, il les trouvait écrites en lettres de feu dans l’ombre. Une fois au port, se cacher pendant le jour, revenir chercher le trésor à la nuit; puis se mettre, comme un rat, à fond de cale d’un bâtiment, et partir sans que personne ne se doutât qu’il fût dans ce vaisseau. Pour tout cela, de l’or avant toute chose! Et il n’avait rien. La femme de chambre vint l’éclairer.
—Félicie, lui dit-il, n’entendez-vous pas du bruit dans la rue, des cris; allez en savoir la cause, vous me la direz...
Vêtue de ses blancs ajustements de nuit, sa femme était assise à une table, et faisait lire Francisque et Juan dans un Cervantes espagnol, où tous deux suivaient le texte pendant qu’elle le leur prononçait à haute voix. Ils s’arrêtèrent tous trois et regardèrent Diard qui restait debout, les mains dans ses poches, étonné peut-être de se trouver dans le calme de cette scène, si douce de lueur, embellie par les figures de cette femme et de ces deux enfants. C’était un tableau vivant de la Vierge entre son fils et saint Jean.
—Juana, j’ai quelque chose à te dire.
—Qu’y a-t-il? demanda-t-elle en devinant sous la pâleur jaune de son mari le malheur qu’elle avait attendu chaque jour.
—Ce n’est rien, mais je voudrais te parler... à toi... seule.
Et il regarda fixement ses deux fils.
—Mes chers petits, allez dans votre chambre et couchez-vous, dit Juana. Dites vos prières sans moi.
Les deux fils sortirent en silence et avec l’incurieuse obéissance des enfants bien élevés.
—Ma chère Juana, reprit Diard d’une voix caressante, je t’ai laissé bien peu d’argent, et j’en suis désolé maintenant. Écoute, depuis que je t’ai ôté les soucis de ta maison en te donnant une pension, n’aurais-tu pas fait, comme toutes les femmes, quelques petites économies?
—Non, répondit Juana, je n’ai rien. Vous n’aviez pas compté les frais de l’éducation de vos enfants. Je ne vous le reproche point, mon ami, et ne vous rappelle cette omission que pour vous expliquer mon manque d’argent. Tout celui que vous m’avez donné m’a servi pour payer les maîtres, et...
—Assez, s’écria Diard brusquement. Sacré tonnerre! le temps est précieux. N’avez-vous pas des bijoux?
—Vous savez bien que je n’en ai jamais porté.
—Il n’y a donc pas un sou ici, cria Diard avec frénésie.
—Pourquoi criez-vous, dit-elle.
—Juana, reprit-il, je viens de tuer un homme.
Juana sauta vers la chambre de ses enfants, et en revint après avoir fermé toutes les portes.
—Que vos fils n’entendent rien, dit-elle. Mais avec qui donc avez-vous pu vous battre?
—Avec Montefiore, répondit-il.
—Ah! dit-elle, en laissant échapper un soupir, c’est le seul homme que vous eussiez le droit de tuer...
—Beaucoup de raisons voulaient qu’il mourût de ma main. Mais ne perdons pas de temps. De l’argent, de l’argent, de l’argent, au nom de Dieu! Je puis être poursuivi. Nous ne nous sommes pas battus, je l’ai... tué.
—Tué! s’écria-t-elle. Et comment...
—Mais, comme on tue; il m’avait volé toute ma fortune au jeu, moi, je la lui ai reprise. Vous devriez, Juana, pendant que tout est tranquille, puisque nous n’avons pas d’argent, aller chercher le mien sous ce tas de pierres que vous savez, ce tas qui est au bout de la rue.
—Allons, dit Juana, vous l’avez volé.
—Qu’est-ce que cela vous fait? Ne faut-il pas que je m’en aille? Avez-vous de l’argent? Ils sont sur mes traces!
—Qui?
—Les juges!
Juana sortit et revint brusquement.
—Tenez, dit-elle, en lui tendant à distance un bijou, voilà la croix de dona Lagounia. Il y a quatre rubis de grande valeur, m’a-t-on dit. Allez, partez, partez... partez donc!
—Félicie ne revient point, dit-il avec stupeur. Serait-elle donc arrêtée?
Juana laissa la croix au bord de la table, et s’élança vers les fenêtres qui donnaient sur la rue. Là, elle vit, à la lueur de la lune, des soldats qui se plaçaient, dans le plus grand silence, le long des murs. Elle revint en affectant d’être calme, et dit à son mari:—Vous n’avez pas une minute à perdre, il faut fuir par le jardin. Voici la clef de la petite porte.
Par un reste de prudence, elle alla cependant jeter un coup d’œil sur le jardin. Dans l’ombre, sous les arbres, elle aperçut alors quelques lueurs produites par le bord argenté des chapeaux de gendarmes. Elle entendit même la rumeur vague de la foule, attirée par la curiosité, mais qu’une sentinelle contenait aux différents bouts des rues par lesquelles elle affluait. En effet, Diard avait été vu par les gens qui s’étaient mis à leurs fenêtres. Bientôt, sur leurs indications, sur celles de sa servante que l’on avait effrayée, puis arrêtée, les troupes et le peuple avaient barré les deux rues, à l’angle desquelles était située la maison. Une douzaine de gendarmes revenus du théâtre l’ayant cernée, d’autres grimpaient par dessus les murs du jardin et le fouillaient, autorisés par la flagrance du crime.
—Monsieur, dit Juana, vous ne pouvez plus sortir. Toute la ville est là.
Diard courut aux fenêtres avec la folle activité d’un oiseau enfermé qui se heurte à toutes les clartés. Il alla et vint à chaque issue. Juana resta debout, pensive.
—Où puis-je me cacher? dit-il.
Il regardait la cheminée, et Juana contemplait les deux chaises vides. Depuis un moment, pour elle, ses enfants étaient là. En cet instant la porte de la rue s’ouvrit, et un bruit de pas nombreux retentit dans la cour.
—Juana, ma chère Juana, donnez-moi donc, par grâce, un bon conseil.
—Je vais vous en donner un, dit-elle, et vous sauver.
—Ah! tu seras mon bon ange.
Juana revint, tendit à Diard un de ses pistolets, et détourna la tête. Diard ne prit pas le pistolet. Juana entendit le bruit de la cour, où l’on déposait le corps du marquis pour le confronter avec l’assassin, elle se retourna, vit Diard pâle et blême. Cet homme se sentait défaillir et voulait s’asseoir.
—Vos enfants vous en supplient, lui dit-elle, en lui mettant l’arme sur les mains.
—Mais, ma bonne Juana, ma petite Juana, tu crois donc que... Juana? Cela est-il bien pressé... Je voudrais t’embrasser.
Les gendarmes montaient les marches de l’escalier. Juana reprit alors le pistolet, ajusta Diard, le maintint malgré ses cris en le saisissant à la gorge, lui fit sauter la cervelle, et jeta l’arme par terre.
En ce moment la porte s’ouvrit brusquement. Le procureur du roi, suivi d’un juge, d’un médecin, d’un greffier, les gendarmes, enfin toute la Justice humaine apparut.
—Que voulez-vous? dit-elle.
—Est-ce là monsieur Diard? répondit le procureur du roi, en montrant le corps courbé en deux.
—Oui, monsieur.
—Votre robe est pleine de sang, madame.
—Ne comprenez-vous pas pourquoi? dit Juana.
Elle alla s’asseoir à la petite table où elle prit le volume de Cervantes, et resta pâle, dans une agitation nerveuse tout intérieure qu’elle tâcha de contenir.
—Sortez, dit le magistrat aux gendarmes.
Puis il fit un signe au juge d’instruction et au médecin, qui demeurèrent.
—Madame, en cette occasion, nous n’avons qu’à vous féliciter de la mort de votre mari. Du moins, s’il a été égaré par la passion, il sera mort en militaire, et rend inutile l’action de la justice. Mais quel que soit notre désir de ne pas vous troubler en un semblable moment, la loi nous oblige de constater toute mort violente. Permettez-nous de faire notre devoir.
—Puis-je aller changer de robe? demanda-t-elle en posant le volume.
—Oui, madame; mais vous la rapporterez ici. Le docteur en aura sans doute besoin...
—Il serait trop pénible à madame de me voir et de m’entendre opérer, dit le médecin qui comprit les soupçons du magistrat. Messieurs, permettez-lui de demeurer dans la chambre voisine.
Les magistrats approuvèrent le charitable médecin, et alors Félicie alla servir sa maîtresse. Le juge et le procureur du roi se mirent à causer à voix basse. Les magistrats sont bien malheureux d’être obligés de tout soupçonner, de tout concevoir. A force de supposer des intentions mauvaises et de les comprendre toutes pour arriver à des vérités cachées sous les actions les plus contradictoires, il est impossible que l’exercice de leur épouvantable sacerdoce ne dessèche pas à la longue la source des émotions généreuses qu’ils sont contraints de mettre en doute. Si les sens du chirurgien qui va fouillant les mystères du corps finissent par se blaser, que devient la conscience du juge obligé de fouiller incessamment les replis de l’âme? Premiers martyrs de leur mission, les magistrats marchent toujours en deuil de leurs illusions perdues, et le crime ne pèse pas moins sur eux que sur les criminels. Un vieillard assis sur un tribunal est sublime, mais un juge jeune ne fait-il pas frémir? Or, ce juge d’instruction était jeune, et il fut obligé de dire au procureur du roi:—Croyez-vous que la femme soit complice du mari? Faut-il instruire contre elle? Êtes-vous d’avis de l’interroger?
Le procureur du roi répondit en faisant un geste d’épaules fort insouciant.
—Montefiore et Diard, ajouta-t-il, étaient deux mauvais sujets connus. La femme de chambre ne savait rien du crime. Restons-en là.
Le médecin opérait, visitait Diard, et dictait son procès-verbal au greffier. Tout à coup il s’élança dans la chambre de Juana.
—Madame...
Juana, ayant déjà quitté sa robe ensanglantée, vint au-devant du docteur.
—C’est vous, lui dit-il, en se penchant à l’oreille de l’Espagnole, qui avez tué votre mari.
—Oui, monsieur.
... Et, de cet ensemble de faits... continua le médecin en dictant, il résulte pour nous que le nommé Diard s’est volontairement et lui-même donné la mort.
—Avez-vous fini? demanda-t-il au greffier après une pause.
—Oui, dit le scribe.
Le médecin signa, Juana lui jeta un regard, en réprimant avec peine des larmes qui lui humectèrent passagèrement les yeux.
—Messieurs, dit-elle au procureur du roi, je suis étrangère, Espagnole. J’ignore les lois, je ne connais personne à Bordeaux, je réclame de vous un bon office. Faites-moi donner un passe-port pour l’Espagne...
—Un instant, s’écria le juge d’instruction. Madame, qu’est devenue la somme volée au marquis de Montefiore?
—Monsieur Diard, répondit-elle, m’a parlé vaguement d’un tas de pierres sous lequel il l’aurait cachée.
—Où?
—Dans la rue.
Les deux magistrats se regardèrent. Juana laissa échapper un geste sublime et appela le médecin.
—Monsieur, lui dit-elle à l’oreille, serais-je donc soupçonnée de quelque infamie? moi! Le tas de pierres doit être au bout de mon jardin. Allez-y vous-même, je vous en prie. Voyez, visitez, trouvez cet argent.
Le médecin sortit en emmenant le juge d’instruction, et ils retrouvèrent le portefeuille de Montefiore.
Le surlendemain, Juana vendit sa croix d’or pour subvenir aux frais de son voyage. En se rendant avec ses deux enfants à la diligence qui allait la conduire aux frontières de l’Espagne, elle s’entendit appeler dans la rue, sa mère mourante était conduite à l’hôpital; et, par la fente des rideaux du brancard sur lequel on la portait, elle avait aperçu sa fille. Juana fit entrer le brancard sous une porte cochère. Là, eut lieu la dernière entrevue entre la mère et la fille. Quoique toutes deux s’entretinssent à voix basse, Juan entendit ces mots d’adieu:
—Mourez en paix, ma mère, j’ai souffert pour vous toutes!
Paris, novembre 1832.