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La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques

GAMBARA. (continued 2)

Reading edition

Andrea essaya, tout en l’entraînant à de nouvelles libations, de faire revenir Gambara par ses contradictions au vrai sentiment musical, en lui démontrant que sa prétendue mission en ce monde ne consistait pas à régénérer un art hors de ses facultés, mais bien à chercher sous une autre forme, qui n’était autre que la poésie, l’expression de sa pensée.

—Vous n’avez rien compris, cher comte, à cet immense drame musical, dit négligemment Gambara qui se mit devant le piano d’Andrea, fit résonner les touches, écouta le son, s’assit et parut penser pendant quelques instants, comme pour résumer ses propres idées.

—Et d’abord sachez, reprit-il, qu’une oreille intelligente comme la mienne a reconnu le travail de sertisseur dont vous parlez. Oui, cette musique est choisie avec amour, mais dans les trésors d’une imagination riche et féconde où la science a pressé les idées pour en extraire l’essence musicale. Je vais vous expliquer ce travail.

Il se leva pour mettre les bougies dans la pièce voisine, et avant de se rasseoir, il but un plein verre de vin de Giro, vin de Sardaigne qui recèle autant de feu que les vieux vins de Tokaj en allument.

—Voyez-vous, dit Gambara, cette musique n’est faite ni pour les incrédules ni pour ceux qui n’aiment point. Si vous n’avez pas éprouvé dans votre vie les vigoureuses atteintes d’un esprit mauvais qui dérange le but quand vous le visez, qui donne une fin triste aux plus belles espérances; en un mot, si vous n’avez jamais aperçu la queue du diable frétillant en ce monde, l’opéra de Robert sera pour vous ce qu’est l’Apocalypse pour ceux qui croient que tout finit avec eux. Si, malheureux et persécuté, vous comprenez le génie du mal, ce grand singe qui détruit à tout moment l’œuvre de Dieu, si vous l’imaginez ayant non pas aimé, mais violé une femme presque divine, et remportant de cet amour les joies de la paternité, au point de mieux aimer son fils éternellement malheureux avec lui, que de le savoir éternellement heureux avec Dieu; si vous imaginez enfin l’âme de la mère planant sur la tête de son fils pour l’arracher aux horribles séductions paternelles, vous n’aurez encore qu’une faible idée de cet immense poëme auquel il manque peu de chose pour rivaliser avec le Don Juan de Mozart. Don Juan est au-dessus par sa perfection, je l’accorde; Robert-le-Diable représente des idées, Don Juan excite des sensations. Don Juan est encore la seule œuvre musicale où l’harmonie et la mélodie soient en proportions exactes; là seulement est le secret de sa supériorité sur Robert, car Robert est plus abondant. Mais à quoi sert cette comparaison, si ces deux œuvres sont belles de leurs beautés propres? Pour moi, qui gémis sous les coups réitérés du démon, Robert m’a parlé plus énergiquement qu’à vous, et je l’ai trouvé vaste et concentré tout à la fois. Vraiment, grâce à vous, je viens d’habiter le beau pays des rêves où nos sens se trouvent agrandis, où l’univers se déploie dans des proportions gigantesques par rapport à l’homme. (Il se fit un moment de silence.) Je tressaille encore, dit le malheureux artiste, aux quatre mesures de timbales qui m’ont atteint dans les entrailles et qui ouvrent cette courte, cette brusque introduction où le solo de trombone, les flûtes, le hautbois et la clarinette jettent dans l’âme une couleur fantastique. Cet andante en ut mineur fait pressentir le thème de l’invocation des âmes dans l’abbaye, et vous agrandit la scène par l’annonce d’une lutte toute spirituelle. J’ai frissonné!

Gambara frappa les touches d’une main sûre, il étendit magistralement le thème de Meyerbeer par une sorte de décharge d’âme à la manière de Liszt. Ce ne fut plus un piano, ce fut l’orchestre tout entier, le génie de la musique évoqué.

—Voilà le style de Mozart, s’écria-t-il. Voyez comme cet Allemand manie les accords, et par quelles savantes modulations il fait passer l’épouvante pour arriver à la dominante d’ut. J’entends l’enfer! La toile se lève. Que vois-je? le seul spectacle à qui nous donnions le nom d’infernal, une orgie de chevaliers, en Sicile. Voilà dans ce chœur en fa toutes les passions humaines déchaînées par un allegro bachique. Tous les fils par lesquels le diable nous mène se remuent! Voilà bien l’espèce de joie qui saisit les hommes quand ils dansent sur un abîme, ils se donnent eux-mêmes le vertige. Quel mouvement dans ce chœur! Sur ce chœur, la réalité de la vie, la vie naïve et bourgeoise se détache en sol mineur par un chant plein de simplicité, celui de Raimbaut. Il me rafraîchit un moment l’âme ce bon homme qui exprime la verte et plantureuse Normandie, en venant la rappeler à Robert au milieu de l’ivresse. Ainsi, la douceur de la patrie aimée nuance d’un filet brillant ce sombre début. Puis vient cette merveilleuse ballade en ut majeur, accompagnée du chœur en ut mineur, et qui dit si bien le sujet:—Je suis Robert! éclate aussitôt. La fureur du prince offensé par son vassal n’est déjà plus une fureur naturelle; mais elle va se calmer, car les souvenirs de l’enfance arrivent avec Alice par cet allegro en la majeur plein de mouvement et de grâce. Entendez-vous les cris de l’innocence qui, en entrant dans ce drame infernal, y entre persécutée?—Non, non! chanta Gambara qui sut faire chanter son pulmonique piano. La patrie et ses émotions sont venues! l’enfance et ses souvenirs ont refleuri dans le cœur de Robert; mais voici l’ombre de la mère qui se lève accompagnée des suaves idées religieuses! La religion anime cette belle romance en mi majeur, et dans laquelle se trouve une merveilleuse progression harmonique et mélodique sur les paroles:

Car dans les cieux comme sur la terre, Sa mère va prier pour lui.

La lutte commence entre les puissances inconnues et le seul homme qui ait dans ses veines le feu de l’enfer pour y résister. Et pour que vous le sachiez bien, voici l’entrée de Bertram, sous laquelle le grand musicien a plaqué en ritournelle à l’orchestre un rappel de la ballade de Raimbaut. Que d’art! quelle liaison de toutes les parties, quelle puissance de construction! Le diable est là-dessous, il se cache, il frétille. Avec l’épouvante d’Alice, qui reconnaît le diable du Saint-Michel de son village, le combat des deux principes est posé. Le thème musical va se développer, et par quelles phases variées? Voici l’antagonisme nécessaire à tout opéra fortement accusé par un beau récitatif, comme Gluck en faisait, entre Bertram et Robert.

Tu ne sauras jamais à quel excès je t’aime.

Cet ut mineur diabolique, cette terrible basse de Bertram entame son jeu de sape qui détruira tous les efforts de cet homme à tempérament violent. Là, pour moi, tout est effrayant. Le crime aura-t-il le criminel? le bourreau aura-t-il sa proie? le malheur dévorera-t-il le génie de l’artiste? la maladie tuera-t-elle le malade? l’ange gardien préservera-t-il le chrétien? Voici le finale, la scène de jeu où Bertram tourmente son fils en lui causant les plus terribles émotions. Robert, dépouillé, colère, brisant tout, voulant tout tuer, tout mettre à feu et à sang, lui semble bien son fils, il est ressemblant ainsi. Quelle atroce gaieté dans le je ris de tes coups de Bertram! Comme la barcarolle vénitienne nuance bien ce finale! par quelles transitions hardies cette scélérate paternité rentre en scène pour ramener Robert au jeu! Ce début est accablant pour ceux qui développent les thèmes au fond de leur cœur en leur donnant l’étendue que le musicien leur a commandé de communiquer. Il n’y avait que l’amour à opposer à cette grande symphonie chantée où vous ne surprenez ni monotonie, ni l’emploi d’un même moyen; elle est une et variée, caractère de tout ce qui est grand et naturel. Je respire, j’arrive dans la sphère élevée d’une cour galante; j’entends les jolies phrases fraîches et légèrement mélancoliques d’Isabelle, et le chœur de femmes en deux parties et en imitation qui sent un peu les teintes moresques de l’Espagne. En cet endroit, la terrible musique s’adoucit par des teintes molles, comme une tempête qui se calme, pour arriver à ce duo fleureté, coquet, bien modulé, qui ne ressemble à rien de la musique précédente. Après les tumultes du camp des héros chercheurs d’aventures, vient la peinture de l’amour. Merci, poëte, mon cœur n’eût pas résisté plus longtemps. Si je ne cueillais pas là les marguerites d’un opéra-comique français, si je n’entendais pas la douce plaisanterie de la femme qui sait aimer et consoler, je ne soutiendrais pas la terrible note grave sur laquelle apparaît Bertram, répondant à son fils ce: Si je le permets! quand il promet à sa princesse adorée de triompher sous les armes qu’elle lui donne. A l’espoir du joueur corrigé par l’amour, l’amour de la plus belle femme, car l’avez-vous vue cette Sicilienne ravissante, et son œil de faucon sûr de sa proie? (quels interprètes a trouvés le musicien!) à l’espoir de l’homme, l’Enfer oppose le sien par ce cri sublime: A toi, Robert de Normandie! N’admirez-vous pas la sombre et profonde horreur empreinte dans ces longues et belles notes écrites sur dans la forêt prochaine? Il y a là tous les enchantements de la Jérusalem délivrée, comme on en retrouve la chevalerie dans ce chœur à mouvement espagnol et dans le tempo di marcia. Que d’originalité dans cet allégro, modulation des quatre timbales accordées (ut ré, ut sol)! combien de grâces dans l’appel au tournoi! Le mouvement de la vie héroïque du temps est là tout entier, l’âme s’y associe, je lis un roman de chevalerie et un poëme. L’exposition est finie, il semble que les ressources de la musique soient épuisées, vous n’avez rien entendu de semblable, et cependant tout est homogène. Vous avez aperçu la vie humaine dans sa seule et unique expression: Serai-je heureux ou malheureux? disent les philosophes. Serai-je damné ou sauvé? disent les chrétiens.

Ici, Gambara s’arrêta sur la dernière note du chœur, il la développa mélancoliquement, et se leva pour aller boire un autre grand verre de vin de Giro. Cette liqueur semi-africaine ralluma l’incandescence de sa face, que l’exécution passionnée et merveilleuse de l’opéra de Meyerbeer avait fait légèrement pâlir.

—Pour que rien ne manque à cette composition, reprit-il, le grand artiste nous a largement donné le seul duo bouffe que pût se permettre un démon, la séduction d’un pauvre trouvère. Il a mis la plaisanterie à côté de l’horreur, une plaisanterie où s’abîme la seule réalité qui se montre dans la sublime fantaisie de son œuvre: les amours pures et tranquilles d’Alice et de Raimbaut, leur vie sera troublée par une vengeance anticipée; les âmes grandes peuvent seules sentir la noblesse qui anime ces airs bouffes, vous n’y trouvez ni le papillotage trop abondant de notre musique italienne, ni le commun des ponts-neufs français. C’est quelque chose de la majesté de l’Olympe. Il y a le rire amer d’une divinité opposé à la surprise d’un trouvère qui se donjuanise. Sans cette grandeur, nous serions revenus trop brusquement à la couleur générale de l’opéra, empreinte dans cette horrible rage en septièmes diminuées qui se résout en une valse infernale et nous met enfin face à face avec les démons. Avec quelle vigueur le couplet de Bertram se détache en si mineur sur le chœur des enfers, en nous peignant la paternité mêlée à ces chants démoniaques par un désespoir affreux! Quelle ravissante transition que l’arrivée d’Alice sur la ritournelle en si bémol! J’entends encore ces chants angéliques de fraîcheur, n’est-ce pas le rossignol après l’orage? La grande pensée de l’ensemble se retrouve ainsi dans les détails, car que pourrait-on opposer à cette agitation des démons grouillants dans leur trou, si ce n’est l’air merveilleux d’Alice:

Quand j’ai quitté la Normandie!

Le fil d’or de la mélodie court toujours le long de la puissante harmonie comme un espoir céleste, elle la brode, et avec quelle profonde habileté! Jamais le génie ne lâche la science qui le guide. Ici le chant d’Alice se trouve en si bémol et se rattache au fa dièse, la dominante du chœur infernal. Entendez-vous le tremolo de l’orchestre? on demande Robert dans le cénacle des démons. Bertram rentre sur la scène, et là se trouve le point culminant de l’intérêt musical, un récitatif comparable à ce que les grands maîtres ont inventé de plus grandiose, la chaude lutte en mi bémol où éclatent les deux athlètes, le Ciel et l’Enfer, l’un par: Oui, tu me connais! sur une septième diminuée, l’autre par son fa sublime: Le ciel est avec moi! L’Enfer et la Croix sont en présence. Viennent les menaces de Bertram à Alice, le plus violent pathétique du monde, le génie du mal s’étalant avec complaisance et s’appuyant comme toujours sur l’intérêt personnel. L’arrivée de Robert, qui nous donne le magnifique trio en la bémol sans accompagnement, établit un premier engagement entre les deux forces rivales et l’homme. Voyez comme il se produit nettement, dit Gambara en resserrant cette scène par une exécution passionnée qui saisit Andrea. Toute cette avalanche de musique, depuis les quatre temps de timbale, a roulé vers ce combat des trois voix. La magie du mal triomphe! Alice s’enfuit, et vous entendez le duo en ré entre Bertram et Robert, le diable lui enfonce ses griffes au cœur, il le lui déchire pour se le mieux approprier; il se sert de tout: honneur, espoir, jouissances éternelles et infinies, il fait tout briller à ses yeux; il le met, comme Jésus, sur le pinacle du temple, et lui montre tous les joyaux de la terre, l’écrin du mal; il le pique au jeu du courage, et les beaux sentiments de l’homme éclatent dans ce cri:

Des chevaliers de ma patrie L’honneur toujours fut le soutien!

Enfin, pour couronner l’œuvre, voilà le thème qui a si fatalement ouvert l’opéra, le voilà, ce chant principal, dans la magnifique évocation des âmes:

Nonnes, qui reposez sous cette froide pierre, M’entendez-vous?

Glorieusement parcourue, la carrière musicale est glorieusement terminée par l’allegro vivace de la bacchanale en ré mineur. Voici bien le triomphe de l’Enfer! Roule, musique, enveloppe-nous de tes plis redoublés, roule et séduis! Les puissances infernales ont saisi leur proie, elles la tiennent, elles dansent. Ce beau génie destiné à vaincre, à régner, le voilà perdu! les démons sont joyeux, la misère étouffera le génie, la passion perdra le chevalier.

Ici Gambara développa la bacchanale pour son propre compte, en improvisant d’ingénieuses variations et s’accompagnant d’une voix mélancolique, comme pour exprimer les intimes souffrances qu’il avait ressenties.

—Entendez-vous les plaintes célestes de l’amour négligé? reprit-il, Isabelle appelle Robert au milieu du grand chœur des chevaliers allant au tournoi, et où reparaissent les motifs du second acte, afin de bien faire comprendre que le troisième acte s’est accompli dans une sphère surnaturelle. La vie réelle reprend. Ce chœur s’apaise à l’approche des enchantements de l’Enfer qu’apporte Robert avec le talisman, les prodiges du troisième acte vont se continuer. Ici vient le duo du viol, où le rhythme indique bien la brutalité des désirs d’un homme qui peut tout, et où la princesse, par des gémissements plaintifs, essaie de rappeler son amant à la raison. Là, le musicien s’était mis dans une situation difficile à vaincre, et il a vaincu par le plus délicieux morceau de l’opéra. Quelle adorable mélodie dans la cavatine de: Grâce pour toi! Les femmes en ont bien saisi le sens, elles se voyaient toutes étreintes et saisies sur la scène. Ce morceau seul ferait la fortune de l’opéra, car elles croyaient être toutes aux prises avec quelque violent chevalier. Jamais il n’y a eu de musique si passionnée ni si dramatique. Le monde entier se déchaîne alors contre le réprouvé. On peut reprocher à ce finale sa ressemblance avec celui de Don Juan, mais il y a dans la situation cette énorme différence qu’il y éclate une noble croyance en Isabelle, un amour vrai qui sauvera Robert; car il repousse dédaigneusement la puissance infernale qui lui est confiée, tandis que don Juan persiste dans ses incrédulités. Ce reproche est d’ailleurs commun à tous les compositeurs qui depuis Mozart ont fait des finales. Le finale de Don Juan est une de ces formes classiques trouvées pour toujours. Enfin la religion se lève toute-puissante avec sa voix qui domine les mondes, qui appelle tous les malheurs pour les consoler, tous les repentirs pour les réconcilier. La salle entière s’est émue aux accents de ce chœur:

Malheureux ou coupables, Hâtez-vous d’accourir!

Dans l’horrible tumulte des passions déchaînées, la voix sainte n’eût pas été entendue; mais en ce moment critique, elle peut tonner la divine Église Catholique, elle se lève brillante de clartés. Là, j’ai été étonné de trouver après tant de trésors harmoniques une veine nouvelle où le compositeur a rencontré le morceau capital de: Gloire à la Providence! écrit dans la manière de Hændel. Arrive Robert, éperdu, déchirant l’âme avec son: Si je pouvais prier. Poussé par l’arrêt des enfers, Bertram poursuit son fils et tente un dernier effort. Alice vient faire apparaître la mère; vous entendez alors le grand trio vers lequel a marché l’opéra: le triomphe de l’âme sur la matière, de l’esprit du bien sur l’esprit du mal. Les chants religieux dissipent les chants infernaux, le bonheur se montre splendide; mais ici la musique a faibli: j’ai vu une cathédrale au lieu d’entendre le concert des anges heureux, quelque divine prière des âmes délivrées applaudissant à l’union de Robert et d’Isabelle. Nous ne devions pas rester sous le poids des enchantements de l’enfer, nous devions sortir avec une espérance au cœur. A moi, musicien catholique, il me fallait une autre prière de Mosè. J’aurais voulu savoir comment l’Allemagne aurait lutté contre l’Italie, ce que Meyerbeer aurait fait pour rivaliser avec Rossini. Cependant, malgré ce léger défaut, l’auteur peut dire qu’après cinq heures d’une musique si substantielle, un Parisien préfère une décoration à un chef-d’œuvre musical! Vous avez entendu les acclamations adressées à cette œuvre, elle aura cinq cents représentations! Si les Français ont compris cette musique...

—C’est parce qu’elle offre des idées, dit le comte.

—Non, c’est parce qu’elle présente avec autorité l’image des luttes où tant de gens expirent, et parce que toutes les existences individuelles peuvent s’y rattacher par le souvenir. Aussi, moi, malheureux, aurais-je été satisfait d’entendre ce cri des voix célestes que j’ai tant de fois rêvé.

Aussitôt Gambara tomba dans une extase musicale, et improvisa la plus mélodieuse et la plus harmonieuse cavatine que jamais Andrea devait entendre, un chant divin divinement chanté dont le thème avait une grâce comparable à celle de l’O filii et filiæ, mais plein d’agréments que le génie musical le plus élevé pouvait seul trouver. Le comte resta plongé dans l’admiration la plus vive: les nuages se dissipaient, le bleu du ciel s’entr’ouvrait, des figures d’anges apparaissaient et levaient les voiles qui cachent le sanctuaire, la lumière du ciel tombait à torrents. Bientôt le silence régna. Le comte, étonné de ne plus rien entendre, contempla Gambara qui, les yeux fixes et dans l’attitude des tériakis, balbutiait le mot Dieu! Le comte attendit que le compositeur descendît des pays enchantés où il était monté sur les ailes diaprées de l’inspiration, et résolut de l’éclairer avec la lumière qu’il en rapporterait.

—Hé! bien, lui dit-il en lui offrant un autre verre plein et trinquant avec lui, vous voyez que cet Allemand a fait selon vous un sublime opéra sans s’occuper de théorie, tandis que les musiciens qui écrivent des grammaires peuvent comme les critiques littéraires être de détestables compositeurs.

—Vous n’aimez donc pas ma musique!

—Je ne dis pas cela, mais si au lieu de viser à exprimer des idées, et si au lieu de pousser à l’extrême le principe musical, ce qui vous fait dépasser le but, vous vouliez simplement réveiller en nous des sensations, vous seriez mieux compris, si toutefois vous ne vous êtes pas trompé sur votre vocation. Vous êtes un grand poëte.

—Quoi! dit Gambara, vingt-cinq ans d’études seraient inutiles! Il me faudrait étudier la langue imparfaite des hommes, quand je tiens la clef du verbe céleste! Ah! si vous aviez raison, je mourrais...

—Vous, non. Vous êtes grand et fort, vous recommenceriez votre vie, et moi je vous soutiendrais. Nous offririons la noble et rare alliance d’un homme riche et d’un artiste qui se comprennent l’un l’autre.

—Êtes-vous sincère? dit Gambara frappé d’une soudaine stupeur.

—Je vous l’ai déjà dit, vous êtes plus poëte que musicien.

—Poëte! poëte! Cela vaut mieux que rien. Dites-moi la vérité, que prisez-vous le plus de Mozart ou d’Homère?

—Je les admire à l’égal l’un de l’autre.

—Sur l’honneur?

—Sur l’honneur.

—Hum! encore un mot. Que vous semble de Meyerbeer et de Byron?

—Vous les avez jugés en les rapprochant ainsi.

La voiture du comte était prête, le compositeur et son noble médecin franchirent rapidement les marches de l’escalier, et arrivèrent en peu d’instants chez Marianna. En entrant, Gambara se jeta dans les bras de sa femme, qui recula d’un pas en détournant la tête, le mari fit également un pas en arrière, et se pencha sur le comte.

—Ah! monsieur, dit Gambara d’une voix sourde, au moins fallait-il me laisser ma folie. Puis il baissa la tête et tomba.

—Qu’avez-vous fait? Il est ivre-mort, s’écria Marianna en jetant sur le corps un regard où la pitié combattait le dégoût.

Le comte aidé par son valet releva Gambara, qui fut posé sur son lit. Andrea sortit, le cœur plein d’une horrible joie.

Le lendemain, le comte laissa passer l’heure ordinaire de sa visite, il commençait à craindre d’avoir été la dupe de lui-même, et d’avoir vendu un peu cher l’aisance et la sagesse à ce pauvre ménage, dont la paix était à jamais troublée.

Giardini parut enfin, porteur d’un mot de Marianna.

«Venez, écrivait-elle, le mal n’est pas aussi grand que vous l’auriez voulu, cruel!»

—Excellence, dit le cuisinier pendant qu’Andrea faisait sa toilette, vous nous avez traités magnifiquement hier au soir, mais convenez qu’à part les vins qui étaient excellents, votre maître d’hôtel ne nous a pas servi un plat digne de figurer sur la table d’un vrai gourmet. Vous ne nierez pas non plus, je suppose, que le mets qui vous fut servi chez moi le jour où vous me fîtes l’honneur de vous asseoir à ma table ne renfermât la quintessence de tous ceux qui salissaient hier votre magnifique vaisselle. Aussi ce matin me suis-je éveillé en songeant à la promesse que vous m’avez faite d’une place de chef. Je me regarde comme attaché maintenant à votre maison.

—La même pensée m’est venue il y a quelques jours, répondit Andrea. J’ai parlé de vous au secrétaire de l’ambassade d’Autriche, et vous pouvez désormais passer les Alpes quand bon vous semblera. J’ai un château en Croatie où je vais rarement, là vous cumulerez les fonctions de concierge, de sommelier et de maître-d’hôtel, à deux cents écus d’appointements. Ce traitement sera aussi celui de votre femme, à qui le surplus du service est réservé. Vous pourrez vous livrer à des expériences in animâ vili, c’est-à-dire sur l’estomac de mes vassaux. Voici un bon sur mon banquier pour vos frais de voyage.

Giardini baisa la main du comte, suivant la coutume napolitaine.

—Excellence, lui dit-il, j’accepte le bon sans accepter la place, ce serait me déshonorer que d’abandonner mon art, en déclinant le jugement des plus fins gourmets qui, décidément, sont à Paris.

Quand Andrea parut chez Gambara, celui-ci se leva et vint à sa rencontre.

—Mon généreux ami, dit-il de l’air le plus ouvert, ou vous avez abusé hier de la faiblesse de mes organes, pour vous jouer de moi, ou votre cerveau n’est pas plus que le mien à l’épreuve des vapeurs natales de nos bons vins du Latium. Je veux m’arrêter à cette dernière supposition, j’aime mieux douter de votre estomac que de votre cœur. Quoi qu’il en soit, je renonce à jamais à l’usage du vin, dont l’abus m’a entraîné hier au soir dans de bien coupables folies. Quand je pense que j’ai failli... (il jeta un regard d’effroi sur Marianna). Quant au misérable opéra que vous m’avez fait entendre, j’y ai bien songé, c’est toujours de la musique faite par les moyens ordinaires, c’est toujours des montagnes de notes entassées, verba et voces: c’est la lie de l’ambroisie que je bois à longs traits en rendant la musique céleste que j’entends! C’est des phrases hachées dont j’ai reconnu l’origine. Le morceau de: Gloire à la Providence! ressemble un peu trop à un morceau de Hændel, le chœur des chevaliers allant au combat est parent de l’air écossais dans la Dame blanche; enfin si l’opéra plaît tant, c’est que la musique est de tout le monde, aussi doit-elle être populaire. Je vous quitte, mon cher ami, j’ai depuis ce matin dans ma tête quelques idées qui ne demandent qu’à remonter vers Dieu sur les ailes de la musique; mais je voulais vous voir et vous parler. Adieu, je vais demander mon pardon à la muse. Nous dînerons ce soir ensemble, mais point de vin, pour moi du moins. Oh! j’y suis décidé...

—J’en désespère, dit Andrea en rougissant.

—Ah! vous me rendez ma conscience, s’écria Marianna, je n’osais plus l’interroger. Mon ami! mon ami, ce n’est pas notre faute, il ne veut pas guérir.

Six ans après, en janvier 1837, la plupart des artistes qui avaient le malheur de gâter leurs instruments à vent ou à cordes, les apportaient rue Froidmanteau dans une infâme et horrible maison où demeurait au cinquième étage un vieil Italien nommé Gambara. Depuis cinq ans, cet artiste avait été laissé à lui-même et abandonné par sa femme, il lui était survenu bien des malheurs. Un instrument sur lequel il comptait pour faire fortune, et qu’il nommait le Panharmonicon, avait été vendu par autorité de justice sur la place du Châtelet, ainsi qu’une charge de papier réglé, barbouillé de notes de musique. Le lendemain de la vente ces partitions avaient enveloppé à la Halle du beurre, du poisson et des fruits. Ainsi, trois grands opéras dont parlait ce pauvre homme, mais qu’un ancien cuisinier napolitain devenu simple regrattier, disait être un amas de sottises, avaient été disséminés dans Paris et dévorés par les éventaires des revendeuses. N’importe, le propriétaire de la maison avait été payé de ses loyers, et les huissiers de leurs frais. Au dire du vieux regrattier napolitain qui vendait aux filles de la rue Froidmanteau les débris des repas les plus somptueux faits en ville, la signora Gambara avait suivi en Italie un grand seigneur milanais, et personne ne pouvait savoir ce qu’elle était devenue. Fatiguée de quinze années de misère, elle ruinait peut-être ce comte par un luxe exorbitant, car ils s’adoraient l’un l’autre si bien que dans le cours de sa vie le Napolitain n’avait pas eu l’exemple d’une semblable passion.

Vers la fin de ce même mois de janvier, un soir que Giardini le regrattier causait, avec une fille qui venait chercher à souper, de cette divine Marianna, si pure et si belle, si noblement dévouée, et qui cependant avait fini comme toutes les autres, la fille, le regrattier et sa femme aperçurent dans la rue une femme maigre, au visage noirci, poudreux, un squelette nerveux et ambulant qui regardait les numéros et cherchait à reconnaître une maison.

—Ecco la Marianna, dit en italien le regrattier.

Marianna reconnut le restaurateur napolitain Giardini dans le pauvre revendeur, sans s’expliquer par quels malheurs il était arrivé à tenir une misérable boutique de regrat. Elle entra, s’assit, car elle venait de Fontainebleau; elle avait fait quatorze lieues dans la journée, et avait mendié son pain depuis Turin jusqu’à Paris. Elle effraya cet effroyable trio! De sa beauté merveilleuse, il ne lui restait plus que deux beaux yeux malades et éteints. La seule chose qu’elle trouvât fidèle était le malheur. Elle fut bien accueillie par le vieux et habile raccommodeur d’instruments qui la vit entrer avec un indicible plaisir.

—Te voilà donc, ma pauvre Marianna! lui dit-il avec bonté. Pendant ton absence, ils m’ont vendu mon instrument et mes opéras!

Il était difficile de tuer le veau gras pour le retour de la Samaritaine, mais Giardini donna un restant de saumon, la fille paya le vin, Gambara offrit son pain, la signora Giardini mit la nappe, et ces infortunes si diverses soupèrent dans le grenier du compositeur. Interrogée sur ses aventures, Marianna refusa de répondre, et leva seulement ses beaux yeux vers le ciel en disant à voix basse à Giardini: Marié avec une danseuse!

—Comment allez-vous faire pour vivre? dit la fille. La route vous a tuée et...

—Et vieillie, dit Marianna. Non, ce n’est ni la fatigue, ni la misère, mais le chagrin.

—Ah çà! pourquoi n’avez-vous rien envoyé à votre homme? lui demanda la fille.

Marianna ne répondit que par un coup d’œil, et la fille en fut atteinte au cœur.

—Elle est fière, excusez du peu! s’écria-t-elle. A quoi ça lui sert-il? dit-elle à l’oreille de Giardini.

Dans cette année, les artistes furent pleins de précautions pour leurs instruments, les raccommodages ne suffirent pas à défrayer ce pauvre ménage; la femme ne gagna pas non plus grand’chose avec son aiguille, et les deux époux durent se résigner à utiliser leurs talents dans la plus basse de toutes les sphères. Tous deux sortaient le soir à la brune et allaient aux Champs-Élysées y chanter des duos que Gambara, le pauvre homme! accompagnait sur une méchante guitare. En chemin, sa femme, qui pour ces expéditions mettait sur sa tête un méchant voile de mousseline, conduisait son mari chez un épicier du faubourg Saint-Honoré, lui faisait boire quelques petits verres d’eau-de-vie et le grisait, autrement il eût fait de la mauvaise musique. Tous deux se plaçaient devant le beau monde assis sur des chaises, et l’un des plus grands génies de ce temps, l’Orphée inconnu de la musique moderne, exécutait des fragments de ses partitions, et ces morceaux étaient si remarquables, qu’ils arrachaient quelques sous à l’indolence parisienne. Quand un dilettante des Bouffons, assis là par hasard, ne reconnaissait pas de quel opéra ces morceaux étaient tirés, il interrogeait la femme habillée en prêtresse grecque qui lui tendait un rond à bouteille en vieux moiré métallique où elle recueillait les aumônes.

—Ma chère, où prenez-vous cette musique?

—Dans l’opéra de Mahomet, répondait Marianna.

Comme Rossini a composé un Mahomet II, le dilettante disait alors à la femme qui l’accompagnait:—Quel dommage que l’on ne veuille pas nous donner aux Italiens les opéras de Rossini que nous ne connaissons pas! car voilà, certes, de la belle musique.

Gambara souriait.

Il y a quelques jours, il s’agissait de payer la misérable somme de trente-six francs pour le loyer des greniers où demeure le pauvre couple résigné. L’épicier n’avait pas voulu faire crédit de l’eau-de-vie avec laquelle la femme grisait son mari pour le faire bien jouer. Gambara fut alors si détestable, que les oreilles de la population riche furent ingrates, et le rond de moiré métallique revint vide. Il était neuf heures du soir, une belle Italienne, la principessa Massimilla di Varese, eut pitié de ces pauvres gens, elle leur donna quarante francs et les questionna, en reconnaissant au remercîment de la femme qu’elle était Vénitienne; le prince Émilio leur demanda l’histoire de leurs malheurs, et Marianna la dit sans aucune plainte contre le ciel ni contre les hommes.

—Madame, dit en terminant Gambara qui n’était pas gris, nous sommes victimes de notre propre supériorité. Ma musique est belle, mais quand la musique passe de la sensation à l’idée, elle ne peut avoir que des gens de génie pour auditeurs, car eux seuls ont la puissance de la développer. Mon malheur vient d’avoir écouté les concerts des anges et d’avoir cru que les hommes pouvaient les comprendre. Il en arrive autant aux femmes quand chez elles l’amour prend des formes divines, les hommes ne les comprennent plus.

Cette phrase valait les quarante francs qu’avait donnés la Massimilla, aussi tira-t-elle de sa bourse une autre pièce d’or en disant à Marianna qu’elle écrirait à Andrea Marcosini.

—Ne lui écrivez pas, madame, dit Marianna, et que Dieu vous conserve toujours belle.

—Chargeons-nous d’eux? demanda la princesse à son mari, car cet homme est resté fidèle à l’IDÉAL que nous avons tué.

En voyant la pièce d’or, le vieux Gambara pleura; puis il lui vint une réminiscence de ses anciens travaux scientifiques, et le pauvre compositeur dit, en essuyant ses larmes, une phrase que la circonstance rendit touchante:—L’eau est un corps brûlé.

Paris, juin 1837.

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