Kipling voyageur
Albert Savine translation
Rudyard Kipling, au temps où il prenait ses congés de journaliste, fut un grand voyageur devant l’Éternel.
Le présent volume se compose du récit de deux de ses promenades de globe-trotter.
Dans la première, il visite Calcutta, la cité de l’épouvantable nuit, et en décrit les bouges.
La seconde nous conduit jusqu’à Hong-Kong.
Ces souvenirs anecdotiques et pleins d’humour seront certainement goûtés du public français, car ils tranchent sur le ton pudibond et abusivement moralisateur des voyageurs anglais.
A. S.
LA CITÉ DE L’ÉPOUVANTABLE NUIT
(Janvier-février 1888)
I UNE CITÉ DE LA VIE RÉELLE
Nous sommes, tous tant que nous sommes, des pionniers, des Barbares, nous autres qui habitons au delà du Fossé, dans les ténèbres extérieures du Mofussil.
Il n’y a ici rien qui ressemble à des commissaires, à des chefs d’administration et il n’existe dans l’Inde qu’une Cité.
Bombay est trop vert, trop joli, a des détours trop compliqués et il y a si longtemps que Madras est défunt.
Tirons notre chapeau devant Calcutta, la ville aux multiples facettes, enfumée, magnifique, lorsque nous passons en voiture sur le pont de l’Hughli, à l’aube d’une calme matinée de février.
Nous avons laissé l’Inde derrière nous à la gare d’Howrah, et maintenant nous entrons en territoire étranger.
Non, pas tout à fait étranger.
Disons plutôt trop familier.
Tous les hommes d’un certain âge connaissent l’irritation que cause le sentiment qu’on est en cage.
Une illustration du Graphic — une portée de musique ou les propos légers d’un ami qui arrive du pays, peuvent la faire flamboyer — cette sensation qui a sa source dans ce que nous savons de notre paradis perdu de Londres.
Au pays, eux, les autres, nos égaux, ont sous la main tout ce que la ville peut donner, le bruit sourd de la rue, les lumières, la musique, les endroits charmants, des millions de leurs semblables, une immensité peuplée de jolies Anglaises aux fraîches couleurs, des théâtres, des restaurants.
Ils sont dans leur droit.
Ils considèrent qu’il en est ainsi et ils se donnent même des airs de n’en pas faire grand cas.
Et nous… nous n’avons rien que les quelques distractions que nous nous organisons à grand-peine, les douloureux divertissements de gymkhanas où tout le monde, de part et d’autre, se connaît, où les antécédents d’un chacun sont aussi notoires que sa façon, à lui ou à elle, de valser.
Nous avons été dépouillés de notre héritage.
Ce sont les gens du pays de là-bas qui en jouissent en totalité, sans se douter combien il est beau et riche, et nous, tout ce que nous pouvons faire, se réduit à gagner l’Occident pour quelques mois et à nous gaver de ce qui, en des circonstances convenables, représenterait sept, huit, dix années de liesse.
Voilà ce qu’est notre héritage londonien perdu et la conscience de cette perte, volontaire ou forcée, hante en certains temps, en certaines saisons, la plupart d’entre nous et nous rend de mauvaise humeur.
Calcutta offre des espérances trompeuses de quelque compensation.
La fumée dense forme un nuage bas, dans la fraîcheur glaciale des matins, sur un océan de toits, et à mesure que la cité s’éveille, il monte vers cette fumée un ronflement grave, sonore de vie, de mouvement, de masse humaine.
Aussi, quiconque voit Calcutta pour la première fois, met joyeusement le nez hors du tikka-gharri[1], flaire la fumée et tourne la figure vers la cohue.
Il se dit :
— Voilà enfin une parcelle de mon héritage qui me rentre. Voilà une Cité : il y a de la vie ici et, le fleuve passé, sous la fumée il y aura mille choses agréables à posséder.
Cette litanie dit bien des choses et décrit exactement les premières émotions d’un sauvage vagabond, échoué à Calcutta.
L’œil a perdu son instinct des proportions. Le foyer est raccourci par l’effet d’une résidence trop prolongée dans les stations du haut pays — vingt minutes de trot pour aller de l’hôpital au terrain de manœuvres, — et l’esprit a subi le même rétrécissement que le champ visuel.
Tous deux disent ensemble en prenant mesure du mouvement naval, au dessus et au dessous du pont de l’Hughli :
— Tiens ! mais c’est Londres ! Voici les Docks. Voici qui est impérial ! Voici un coup d’œil qui méritait bien le voyage de l’Inde.
Alors une idée nettement canaille s’empare de l’esprit :
— Quel endroit divin ! Quel endroit céleste pour razzier !
Et elle cède la place à un démon bien pire encore, celui du conservatisme.
On en vient à se figurer que c’est non seulement une faute, mais un crime d’accorder aux indigènes le moindre accès à l’administration d’une Cité pareille, qui doit son embellissement, ses docks, ses quais, ses façades, son hygiène à des Anglais, qui n’existe que parce que l’Angleterre existe et dont l’existence dépend de l’Angleterre.
Toute l’Inde connaît la Municipalité de Calcutta.
Mais est-il un homme qui ait étudié à fond la Grande Puanteur de Calcutta ?
Elle est unique.
Bénarès est plus infect au point de vue de l’odeur concentrée, renfermée.
Il y a à Peshawar des puanteurs plus fortes que la grande Puanteur de Calcutta, mais au point de vue de la diffusion, de la faculté à faire pénétrer partout l’écœurement, la puanteur de Calcutta laisse bien loin et Bénarès et Peshawar.
Bombay masque ses infections sous un vernis d’assa fœtida et de tabac : Calcutta est au-dessus de toute ostentation.
Il est impossible d’assigner une source quelconque au fléau de Calcutta : c’est ténu, c’est écœurant, cela ne peut se décrire, mais les Américains qui habitent le Grand Hôtel d’Orient disent que cela rappelle l’odeur du Quartier Chinois à San Francisco.
Ce n’est certainement pas une odeur indienne.
On dirait de l’essence de pourriture qui aurait subi une seconde pourriture, — l’odeur gluante de la colle de pâte tournée au bleu.
Et nul moyen de la fuir !
Elle souffle à travers le Maidân ; elle pénètre par rafales dans les corridors du grand Hôtel d’Orient.
Ce qu’on se plaît à appeler « les Palais de Chowringhi », la promène.
Elle tournoie autour du Club du Bengale.
Les ruelles la déversent avec une intensité qui vous donne la nausée et la brise matinale en est chargée.
On la trouve, cette odeur, en dépit de la fumée des machines, à la Gare de Howrah.
Elle semble empirer dans les petites ruelles de derrière Lal-Bazar, où se trouvent les boutiques à saouler, mais elle est presque aussi accentuée en face du palais du Gouvernement et dans les administrations publiques.
Cette puanteur est intermittente.
On peut avaler sans inconvénient six gorgées d’un air relativement pur. Puis à la septième vague l’estomac, qui n’a pas subi d’entraînement, se soulève.
Quand on habite Calcutta assez longtemps, on finit par s’y habituer.
Les résidents réguliers avouent bien l’existence du fléau, mais voici leur réponse.
— Attendez que le vent ait desséché les marais salés où aboutit le système d’égouts, et alors vous m’en parlerez.
Voilà comment ils se défendent ! Rien d’étonnant à ce qu’ils regardent Calcutta comme un séjour qui convient parfaitement à un vice-Roi permanent.
Des Anglais, qui sont capables d’atténuer une honte par une autre, sont gens à demander n’importe quoi et à compter qu’ils l’obtiendront.
Si une station des montagnes contenant trois mille hommes de troupes et une vingtaine de fonctionnaires civils possédait une propriété analogue à celle que possède Calcutta, le sous-commissaire ou le magistrat du cantonnement chasserait du bureau administratif tous les indigènes, ou les jetterait décemment d’un coup de pelle à l’arrière-plan, jusqu’à ce que l’inconvénient eût été supprimé.
Alors on leur permettrait de se remettre en avant, de parler tant qu’ils voudraient « d’oppression, d’arbitraire ».
Cette puanteur, pour un nez dépourvu de préjugés, ôte à Calcutta tout droit d’être une Cité des Rois.
Et en dépit de cette puanteur, on admet, on encourage même, les indigènes à se mêler des affaires locales !
Le sol moite, saturé par le drainage, est empoisonné par le foisonnement de la vie depuis cent ans, et la liste de la municipalité est encombrée de noms indigènes, — gens nés, élevés, grandis aux dépens de cet amas de débris accumulés ! Ils figurent comme propriétaires, ces charmants Aryas, dans le conseil municipal, dans le conseil législatif du Bengale.
Lancez une proposition de les taxer comme tels et tout naturellement ils se mettent à hurler.
On hurle aussi dans le haut pays, mais les locaux pour des meetings monstres sont rares, et avec un secrétaire et un Président énergiques dont la faveur est chose précieuse, et dont la colère n’est point chose désirable, on maintient les gens dans la propreté, bon gré mal gré, pour qu’ils ne puissent pas empoisonner leurs voisins.
— Alors, demande un sauvage, pourquoi leur accorder un vote quelconque ?
Ils sont capables de s’accommoder de cette saleté. Ils sont incapables d’aucun sentiment qui vaille un fétu.
Qu’on les laisse vivre tranquilles, et sous notre protection, faire leur bas de laine !
D’autre part, nous les taxerons jusqu’à ce que l’état de leur bourse leur donne la mesure de leur négligence passée.
Puis, quand l’odeur aura un peu diminué, nous les laisserons reparaître et bavarder, et attribuer le progrès à leurs lumières.
Les classes supérieures ont leurs broughams et leurs barouches ; les basses sont capables de jeter d’un coup d’épaule un Anglais dans le chenil et de lui parler comme s’il était un cuisinier.
Ils peuvent s’exprimer sur une dame anglaise en la qualifiant d’aurat.
On leur permet une liberté — pour ne pas employer un terme trop gros — une liberté de langage qui ne tarderait pas à amener des bagarres sérieuses, si un Anglais en usait de même avec un autre Anglais.
Ils sont entourés de barrières protectrices. On les rend inviolables.
Assurément, ils devraient se contenter de toutes ces choses, sans se mêler d’affaires auxquelles ils ne peuvent rien comprendre, étant donné leur origine.
On se demandera si cette diatribe pleine de feu est le produit d’un esprit indépendant, le résultat premier de la nausée que donne cette féroce puanteur ou le résultat fécond de la migraine contractée à force de fumer tout le jour pour combattre l’odeur.
En tout cas, Calcutta est un endroit redoutable pour quiconque n’y a pas été élevé.
Un bon conseil à d’autres barbares.
N’amenez pas à Calcutta un domestique originaire du haut pays.
Il aura certainement des désagréments parce qu’il ne pourra comprendre les usages de la Cité.
Un Punjabi, qui arrive pour la première fois ici, se croit tenu en conscience d’aller à l’Ajaibghar, le Museum.
Plus d’un y est allé, et en est revenu de très mauvaise humeur, et l’esprit troublé.
— Je suis allé au Museum, dit-il, et personne ne m’a dit d’injures. Je suis allé acheter mes provisions au marché, et je me suis assis. Alors est venu un homme en uniforme qui m’a dit : « Ote-toi de là que je m’y mette ». J’ai répondu : « J’y étais le premier ». Il a dit : « Je suis un chaprassi. Va-t’en », et il m’a frappé. Or, comme cet endroit pour s’asseoir était public, je l’ai battu jusqu’à le faire pleurer. Il a couru chercher la police, et je me suis sauvé aussi, car ici tous les gens de la police sont des Sahibs. Puis-je avoir congé, à partir de deux heures, pour me mettre à la recherche de cet homme et le battre encore ?
Voyez-vous la situation ?
Une Cité inconnue, pleine d’une senteur qui vous fait rechercher le repos et la retraite, et un domestique qui ronge son frein, qui n’est pas encore depuis six heures dans le four, et qui s’est engagé dans une querelle à mort avec un Chaprassi inconnu et réclame à grands cris la permission d’aller poursuivre la dispute.
Hélas ! Où est l’illusion de l’héritage qu’on allait reprendre ?
Dormons, dormons, et prions pour que Calcutta se porte mieux demain.
Pour le moment, ce sommeil-là ressemble étonnamment au sommeil en compagnie d’un cadavre.
II LES RÉFLEXIONS D’UN SAUVAGE
La nuit porte conseil.
Après tout, Calcutta exhale-t-il une odeur aussi empestée ?
Il a beaucoup plu pendant la nuit. La Cité est lavée de frais et la clarté du soleil la montre sous son jour le plus avantageux.
Où donc, où donc un homme irait-il dans ce désert de vie ?
Le Grand Hôtel d’Orient bourdonne de vie dans toutes ses cent chambres.
Des portes battent gaîment et toutes les nations de la terre montent et descendent les escaliers en courant.
Cela suffit pour vous remonter, parce que les passants vous heurtent et vous prient de vous écarter.
Figurez-vous, en dehors de la salle de réception de la Reine, un endroit où il y ait un tel entassement d’Anglais ?
Figurez-vous soixante-dix personnes à la table d’hôte, et ce bruit assourdissant de couteaux et de fourchettes ?
Figurez-vous que vous trouvez un véritable bar où l’on puisse faire servir à boire, et, joie suprême, figurez-vous qu’en mettant les pieds hors de l’hôtel, vous tombez dans les bras d’un Bobby[2] tout vivant, habillé de blanc, casqué, boutonné, armé de sa massue ?
Qu’arriverait-il si l’on adressait la parole à ce Bobby ? Se fâcherait-il ?
Il ne se fâche point ! Il est affable.
Il est chargé d’inspecter le pavé devant le Grand Hôtel d’Orient et d’empêcher les encombrements inextricables de voitures.
Quand il a affaire à un blanc qui paraît respectable, il se conduit en homme, en frère.
Il n’y a en lui aucune trace d’arrogance.
Toutefois, en l’examinant de plus près, on reconnaît que ce n’est point un Bobby authentique.
C’est un je ne sais quoi de la Police municipale, et son uniforme n’est pas correct, si toutefois là-bas, au pays, on n’a rien changé à la tenue des hommes.
Mais peu importe !
Plus tard nous nous informerons au sujet du Bobby de Calcutta, parce que c’est un blanc, et qu’il doit se mesurer avec certains des types les plus redoutables que leur malice ait jamais portés à peindre en vermillon la cité de Job Charnock.
Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas traverser Old Court House Street sans regarder attentivement si vous ne courez aucun risque d’être écrasé par un véhicule.
Voilà qui est beau.
Il y a un grondement continu de trafic, interrompu de deux en deux minutes par le roulement sourd des tramways.
La façon de conduire est excentrique, je ne dis pas mauvaise, mais enfin il y a le trafic, il y en a plus que n’en ont vu pendant un certain nombre d’années des regards sans préjugés.
Cela signifie que les affaires marchent, qu’on gagne de l’argent. Cela évoque la vie qui s’entasse, qui se hâte. Cela vous entre dans le sang et le fait circuler.
Voici de vastes magasins aux devantures formées par des glaces, et qui tous vous présentent les noms de maisons bien connues avec lesquelles nous autres, sauvages, ne correspondons que par l’intermédiaire des Colis postaux.
Les voici tous ici, de grandeur naturelle, prêts à fournir tout ce dont vous avez besoin, et vous n’avez rien à faire qu’à signer.
C’est bien tentant que de pouvoir se faire donner une chose séance tenante sans être obligé d’écrire pour une semaine déterminée, puis d’attendre pendant un mois, et alors de voir arriver une chose tout autre.
Rien d’étonnant à ce que les jolies dames, qui habitent à une distance raisonnable, viennent elles-mêmes faire leurs emplettes.
— Voyez-vous ? Si vous tenez à être considéré, il ne faut pas fumer dans la rue. Personne ne le fait.
Cet avis vous est donné avec bienveillance par un ami en habit noir.
Il n’y a pas de réception, non plus que de Lieutenant-Général en vue, mais il porte l’habit noir, parce qu’il fait grand jour et qu’il peut être vu.
C’est pour le même motif qu’il s’abstient de fumer.
Il admet que la Providence a fait le grand air pour qu’on puisse y fumer, mais il dit que « ce n’est pas à faire ».
Cet homme a un brougham, une jolie petite boîte à bonbons, dont le roulement a un bizarre mouvement de tangage.
Il monte dans le brougham, et se coiffe d’un chapeau haut de forme, un huit-reflets bien luisant.
Il y avait une fois, dans le haut pays, un individu qui possédait un haut de forme.
Il le loua à des sociétés d’acteurs amateurs, jusqu’à ce que le bord en eût disparu, au bout de quelques saisons.
Alors il le jeta dans un arbre et des abeilles sauvages vinrent y essaimer.
Il arrivait de temps à autre que l’on venait contempler le chapeau, dans ses jours de prospérité, dans le but de se donner le mal des pays.
Toute la station s’y intéressait, et il mourut avec deux seers[3] de miel de fleur de babul dans son intérieur.
Mais les chapeaux hauts de forme ne sont point faits pour être portés dans l’Inde. Ils sont aussi sacrés que les lettres du pays et les vieux boutons de roses.
L’ami ne peut pas comprendre cela.
Il reconnaît que s’il descendait de son brougham et se promenait en plein soleil pendant dix minutes, il attraperait un fort mal de tête, et, au bout d’une demi-heure, probablement une insolation mortelle.
Il convient de tout cela ; mais il persiste à porter son chapeau et ne peut concevoir pourquoi cette vue plonge un barbare dans un accès de rire inextinguible.
Tous ceux qui possèdent un brougham et bon nombre de ceux qui n’usent que des tikka-gharris, portent le chapeau haut de forme et l’habit noir.
L’effet est curieux et frappe de surprise celui qui le voit pour la première fois.
Et maintenant :
— Allons voir les belles demeures où habitent les opulents Nobles.
Au nord s’étend la grande jungle humaine qu’est la ville indigène, et qui va du bazar Burra jusqu’à Chitpore.
Dans la direction du sud se trouvent le Maidân et Chowringhi.
Si vous vous placez au centre du Maidân, vous comprendrez pourquoi Calcutta est appelée la Ville des Palais.
Ainsi avait parlé l’Américain du Grand Hôtel d’Orient, homme qui avait vu du pays.
Il y a une tour peu élevée, improprement qualifiée de monument commémoratif, qui se dresse sur un désert de gazon mou, d’un vert cru.
Il vaut autant se rendre à ce point-là qu’à un autre.
Les dimensions du Maidân sont propres à décourager tous ceux qui sont accoutumés aux « jardins » du haut pays, tout comme on dit que la lande de Newmarket impressionne un cheval habitué à un champ de courses mieux clos.
L’immense plaine est parsemée de statues de bronze représentant des gentlemen montés sur des chevaux capricieux et hissés sur des piédestaux aux lignes d’une sévérité excessive.
L’immensité donne à ces statues des proportions de nains ; elle donne d’ailleurs des proportions minuscules à toutes choses, excepté aux façades lointaines de la route de Chowringhi.
C’est énorme, c’est impressionnant.
C’est un fait auquel il est impossible de se soustraire.
On bâtissait des maisons à l’époque où la roupie valait deux shillings et un penny.
Ces maisons ont trois étages. Elles sont ornées d’escaliers de service pareils à des maisons dans la montagne.
Elles sont très rapprochées et ont leurs jardins clos de murs en maçonnerie, percés d’une seule porte cochère.
Elles sont bien anglaises avec leur air chez soi. Elles sont orientales par leurs vastes proportions, mais ces escaliers de service ne donnent pas l’idée de la santé.
Nous allons former une commission hygiénique d’amateurs et nous rendrons une visite à Chowringhi.
Ce n’est pas une chose fort agréable que d’être présenté pour la première fois à un durwân, ou portier de Calcutta.
Lorsqu’il est en train de chiquer du pân, il ne se donne pas la peine d’enlever sa chique.
S’il est assis sur sa couchette et occupé à mâcher de la canne à sucre, il ne croit pas devoir se lever.
Ce sont là des choses qu’il faut lui enseigner, et il n’arrive pas à comprendre pourquoi on le blâme.
Évidemment il est le survivant d’un système qui a fait son temps.
La Providence n’a jamais voulu faire de l’indigène un concierge plus insolent qu’aucun de ceux de la variété française.
A Calcutta, on installe un homme dans une logette près de la porte de sa demeure afin de détourner les rôdeurs et de protéger sa maison contre le vol.
Il en résulte que le durwân traite comme rôdeurs tous ceux qu’il ne connaît pas, qu’il a une connaissance approfondie et véritable de tout ce qui concerne le dehors et le dedans de la maison et qu’il a une influence assez considérable sur le choix des domestiques.
On dit qu’un membre de cette estimable classe est maintenant en procès avec une banque au sujet de trois lakhs de roupies.
Dans le haut pays, le domestique d’un lieutenant-gouverneur est obligé de travailler trente ans avant de pouvoir se retirer avec soixante mille roupies d’économies.
Le Durwân de Calcutta est une grande institution.
Ce qui constitue le principal, le plus visible de ses défauts, c’est qu’il s’obstine à vouloir parler anglais.
Comment il défend les maisons, Calcutta seul le sait. Il suffit de lui parler avec rudesse pour lui faire perdre la tête, et généralement aux heures des visites, il dort.
Si l’on fait un circuit quelque peu régulier de visites, trois fois sur sept, il pue la boisson.
Voilà pour le Durwân. Maintenant parlons de la maison qu’il garde.
C’est une sensation fort agréable que d’être introduit dans un salon empesté d’un relent d’écurie.
— Est-ce que c’est toujours comme cela ?
— Non, non, à moins que vous ne teniez la chambre fermée pendant quelque temps, mais si vous ouvrez les volets, alors ce sont d’autres odeurs. Comme vous le voyez, les écuries et les logements des domestiques sont tout près.
On paie cinq cents roupies par mois pour une demi-douzaine de pièces remplies de ces odeurs-là.
On ne se plaint pas.
Quand on croit que l’honneur de la Cité est en jeu, on dit d’un air de défi :
— Oui, mais vous devez vous rappeler que nous sommes une capitale. Nous sommes très serrés ici. La place nous manque. Nous ne sommes pas comme dans vos petites fractions.
Chowringhi est une localité imposante, pleine de maisons somptueuses, mais ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de la visiter à la hâte.
Arrêtez-vous un instant à considérer à quoi correspondent ces logements rétrécis, ce sol noir et détrempé, les réseaux compliqués des escaliers de services, les écuries bondées, le bouillonnement de vie humaine tout autour des loges des Durwâns, et le curieux arrangement des canaux de décharge à découvert et vous qualifierez le tout de sépulcre blanchi.
Des gens, qui habitent des logis vastes, souffrent d’angine chronique et vous diront d’un air réjoui :
— Nous avons maintenant la fièvre typhoïde à Calcutta.
La peste la quitte-t-elle jamais ?
Tout paraît disposé pour l’entretenir confortablement. Elle peut s’installer à son aise sur les toits, grimper le long du chéneau jusque sur la terrasse, monter de l’évier à la vérandah et de là jusqu’à l’étage le plus élevé.
Mais Calcutta dit que tout est pour le mieux, et invoque des chiffres pour le prouver.
En même temps, elle convient qu’une coupure dans la chair saine ne s’y guérit pas facilement.
On peut se dispenser de chercher d’autres preuves.
Voici qu’arrive à travers Park Street, et en route pour le Maidân, un flot de broughams, de bogheys proprets, de gigs les plus légers possible, de brownberries, de victorias étincelantes, et une pincée de vrais hansom-cabs.
Dans les broughams se trouvent des hommes en chapeau haut de forme. Dans les autres véhicules, des jeunes gens, tous presque pareils, tous en tenue absolument irréprochable.
Un nouveau flot, venu de Chowringhi, se joint au détachement de Park-Street et tous deux roulent ensemble à travers le Maidân, vers le quartier des affaires.
C’est ainsi qu’à Calcutta on se rend à son bureau, les fonctionnaires civils dans les bâtiments du Gouvernement, les jeunes gens à leurs maisons de commerce, à leurs magasins, à leurs quais.
C’est là qu’on voit que Calcutta a la meilleure voie d’évitement qu’il y ait dans l’Empire.
Chevaux et voitures sont également propres à exciter l’envie par leur perfection, et remarquez ce détail : c’est la pierre de touche de la civilisation, les lanternes sont dans leurs montures.
Ici le cheval du pays est un animal rare. Sa place est prise par le gallois, et le gallois, quoique canaille au fond de l’âme, peut être dressé de façon à avoir l’air d’un gentleman.
Il paraît inconvenant de remarquer trop élogieusement le brillant des harnais, le vernis irréprochable des panneaux et les livrées des saïs.
Tout cela fait bonne figure sur les routes de belle apparence extérieure dans l’ombre des Palais.
Combien de catégories de la société complexe de cette contrée trouve-t-on dans les voitures ?
En premier lieu, le fonctionnaire civil du Bengale qui se rend aux Bureaux des Scribes, travaille dans un bureau absolument irréprochable, et parle d’un ton détaché, « d’envoyer les choses aux Indes », ce qui signifie simplement qu’il en réfère sur les affaires au Gouvernement Suprême.
C’est un grand personnage, et il a la bouche pleine de propos de sa boutique : « avancement, nomination ».
Généralement, quand on parle de lui, c’est en disant : « Un homme qui s’élève. » On dirait que Calcutta est plein d’hommes qui s’élèvent.
En second lieu, c’est l’homme du Gouvernement de l’Inde qui, figure bien connue à Simla, loue un rez-de-chaussée quand il n’est pas dans les Collines, et se montre raisonnable sur le sujet des inconvénients de Calcutta.
En troisième lieu, c’est l’homme des maisons de commerce, le personnage franchement non-officiel qui se bat sous le drapeau d’une des grandes maisons de la ville, ou bien pour son propre compte dans un bureau bien tenu, ou parcourt à toute la vitesse de son brougham Clive-Street pour jouer « sa partie d’associé » ou quelque chose de ce genre.
Il ne redoute point « le Bengale » et « l’Inde » ne lui inspire pas grand respect.
Il peste impartialement après l’un ou l’autre quand leurs actes troublent ses opérations.
Son jargon de boutique est tout à fait inintelligible.
Il ressemble au marchand de la Cité qu’on aurait dépouillé de son air glacial.
Il vit largement et reçoit d’une façon hospitalière.
Au temps jadis, il tenait plus de place qu’aujourd’hui, mais il n’en est pas moins assez volumineux.
Il se montre raisonnable jusqu’au point de faire écho lorsqu’on injurie la Municipalité, mais il devient femme, par son insistance à parler des supériorités de Calcutta.
Bien au-dessus de tous ces gens qui courent à leur besogne, sont les diverses brigades, escadrons, détachements des autres classes. Mais ce sont des coteries et non des sections, et cela tourne autour du Belvédère, du Palais du Gouvernement, du Fort William.
Simla les réclame dans la saison chaude.
Qu’ils y aillent !
Ils portent le haut de forme et l’habit noir.
Il est temps de nous enfuir loin de la route de Chowringhi et d’aller trouver les habitants de la longue ligne de rives, qui n’ont point de préjugé contre le tabac, et qui portent presque tous les mêmes chapeaux.
III L’ASSEMBLÉE DES DIEUX
Il posa des conclusions au nombre de neuf mille sept cent soixante-quatre… Il alla ensuite à la Sorbonne, où il soutint argument contre les Théologiens l’espace de six semaines, depuis quatre heures du matin jusqu’à six du soir, excepté un intervalle de deux heures pour le rafraîchissement d’iceux, et prendre leurs repas, auxquels étaient présents la plupart des Seigneurs de la Cour, les Maîtres des requêtes, Présidents, conseillers, ceux des Comptes, Secrétaires, Avocats et autres ; et aussi les eschevins de la dicte ville.
Pantagruel.
— Le Conseil législatif du Bengale est actuellement en séance. Vous le trouverez dans l’aile octogone des Bâtiments des secrétaires, tout droit en traversant le Maidân. Cela vaut la peine d’être vu.
— Quel est l’objet de leur séance ?
— Affaire municipale. Des débats à n’en plus finir.
Voilà qui m’apprendra à fréquenter la basse société. Les flâneurs de la longue rive doivent demeurer dans le vague.
Sans doute ce Conseil fera pendre quelqu’un à cause de l’état où se trouve la Ville et Sir Stewart Bayley sera le bourreau.
On ne se trouve pas tous les jours en présence d’un Conseil.
Les Bâtiments des Secrétaires sont vastes.
Vous pouvez déranger les travailleurs affairés d’une demi-douzaine de services avant de tomber sur l’escalier semé de taches noires qui mène à une chambre d’un étage supérieur d’où l’on a vue sur une rue populeuse.
Des plantons sauvages encombrent la route.
Les Conseillers sahibs sont en séance mais tout le monde peut entrer.
— A la droite de la chaise du Lât Sahib et marchez sans faire de bruit !
Larbin mal éduqué ! S’attendrait-il à ce que le spectateur, frappé d’un saint respect, bondisse en avant en poussant le cri de guerre, ou qu’il fasse la roue tout autour de cette somptueuse chambre octogone au toit en dôme bleu ?
Les piliers sont surmontés de chapiteaux dorés et un stencillage à fleurs de lotus de style égyptien égaie les murs.
Un tapis d’une épaisseur moelleuse couvre le parquet : ce doit être délicieux quand il fait chaud.
Sur un trône de bois noir, confortablement capitonné de cuir vert, se tient Sir Stewart Bayley, gouverneur du Bengale.
Tous les autres sont des personnages considérables, sans quoi ils ne seraient pas ici.
Ne pas les connaître, c’est prouver qu’on est soi-même un inconnu.
Ils sont là une douzaine, en deux groupes de six à deux rangées légèrement courbes de bureaux d’un beau poli.
Ainsi Sir Stewart Bayley occupe la fourchette d’un fer à cheval mal fait, qui serait fendu à l’endroit de la pince.
Devant lui, à une table couverte de livres et de brochures, besogne un secrétaire.
Il y a un banc pour les reporters.
C’est tout.
L’endroit est plongé dans un demi-jour adouci, et son atmosphère suffit à vous remplir de respect.
Cela, c’est le cœur du Bengale, et il est remarquablement bien meublé.
Si la besogne est en rapport avec l’ameublement qui est de première classe, avec les encriers, avec le tapis, avec le plafond resplendissant, ce sera quelque chose qui méritera d’être vu.
Mais où est le criminel qui doit être pendu pour expier cette puanteur, qui monte et descend à travers les escaliers des Bâtiments des secrétaires, pour expier les tas de décombres sur la route de Chitpore, pour expier l’odeur écœurante qui règne à Chowringhi, pour expier les sales petites mares qu’on voit derrière le Belvédère, pour expier la rue pleine de varioleux, la station de fiacres qui fume et empeste en dehors du Grand Hôtel d’Orient, l’état du pavé de pierre et de boue, celui des ravins de Shampooker, cent autres choses ?
— Ceci, j’en conviens, c’est un plan artificiel pour remplacer l’unité naturelle, l’individu.
L’orateur est un indigène, de construction légère et maigre, coiffé d’un chapeau-turban plat, et vêtu d’un habit noir en alpaga.
Des pieds à la tête, il a une tournure de scribe. Avec son sourire invariable et ses gestes réglés, il rappelle des souvenirs de tribunaux du haut pays.
Il n’hésite jamais, n’est jamais embarrassé pour trouver ses mots, et jamais il ne se répète dans une même phrase.
Il parle, parle, parle, d’une voix égale, qui s’élève de temps en temps d’un demi-octave, quand il s’agit d’un argument à faire entrer.
Certaines de ses périodes ont l’air de vieilles connaissances.
En voici, par exemple, une qui pourrait provenir du Mirror :
— Voilà pour le principe. Examinons maintenant jusqu’à quel point il est confirmé par les précédents.
Ceci est de fâcheux augure : lorsqu’un indigène loquace se lance dans les « principes » et dans les « précédents », il y a des chances pour qu’il marche un bon bout de temps.
Et puis, où est-il, le criminel, et que signifient tous ces propos sur des abstractions ?
Ce sont des pelles qu’il faut, et non des sentiments, dans cette partie du monde.
Un murmure d’encouragement apporte quelque lumière.
— On y bûche ferme sur le Bill municipal de Calcutta : pluralité des votes, vous savez ; voici les journaux.
Et c’est cela en effet. Une masse de motions, d’amendements sur des matières relatives à des votes par quartier.
A. peut-il être admis à avoir deux voix dans un quartier, et une dans un autre ?
Doit-on omettre la section 10, et doit-on donner à chaque homme un vote, pas davantage ?
Combien de votes comporte une propriété foncière valant trois cents roupies ?
Vaut-il mieux embrasser un poteau, ou bien le jeter au feu ?
Pas un mot au sujet de l’acide phénique ou des bandes de balayeurs !
Le petit homme en habit noir se délecte dans son sujet.
Il est très fort sur les principes et les précédents, sur la nécessité « de populariser notre système ».
Il sent que dans certaines circonstances, « le statut des candidats déclinera ».
Il se vautre dans les « majorités de compensation automatique » et dans « l’influence salutaire des classes moyennes instruites ».
En guise de réponse pratique, il entre furtivement dans la Salle du Conseil une légère bouffée de l’infection.
On dirait quelqu’un qui rit tout bas, d’un rire amer. Mais personne n’y prend garde.
Les Anglais ont l’air démesurément ennuyé. Les membres indigènes leur font face, les yeux d’une fixité stupide.
La figure de Sir Stewart Bayley est aussi fermée que celle du Sphinx.
Il reçoit son traitement pour discuter ces choses-là, un traitement faible pour une aussi lourde besogne.
Mais l’Orateur, maintenant à la dérive, n’est pas absolument à blâmer.
C’est un Bengali, et qui a trouvé devant lui un sujet tel que les aime son âme, une question de réforme académique qui ne mène nulle part.
Voici une salle tranquille, pleine de plumes et de papiers.
Voici des hommes qui sont obligés de l’écouter. Il paraît qu’il n’y a pas de limite à la durée des discours.
Étonnez-vous donc qu’il parle !
Il dit : « j’admets » une fois toutes les quatre-vingt-dix secondes. Il varie la forme en disant : « Je reconnais » que l’élément populaire du corps électoral devrait avoir la supériorité.
C’est tout à fait vrai.
Pour le prouver, il cite un certain John Stuart Mill.
Alors l’auditeur se sent envahir par la sensation engourdissante d’un cauchemar. Il a déjà entendu tout cela quelque part, mais où ? Et jusqu’à l’allusion à J. S. Mill, et aux « Vrais intérêts des contribuables » ? Il devine ce qui va suivre.
Oui, voici la formule journalistique du Vieux Sabha, l’anjuman : « L’Éducation occidentale est une plante exotique d’introduction récente. »
Comment diable cet homme a-t-il pu amener l’éducation occidentale dans ce débat ?
Qui le sait ?
Sir Stewart Bayley le sait peut-être. On dirait qu’il écoute.
Les autres regardent leurs montres.
Le charme de cette voix monotone plonge l’auditeur dans un coma de plus en plus profond.
Il est hanté par les fantômes de tout le cant de tous les tréteaux politiques de la Grande-Bretagne.
Il entend les vieilles, vieilles phrases de sacristie, et une fois encore il perçoit l’Odeur.
Cela, ce n’est pas un rêve.
L’éducation occidentale est une plante exotique.
C’est l’arbre upas, et tout cela par notre faute.
Nous l’avons apportée d’Angleterre, tout comme nous avons apporté les encriers et les modèles des chaises.
Nous l’avons plantée, et elle a poussé, monstrueuse comme un figuier banian.
Maintenant nous voilà étouffés sous l’abondance de ces racines qui s’étalent si dru dans le sol gras du Bengale.
L’orateur continue.
Nous avons construit morceau par morceau ce dôme tant visible qu’invisible, qui forme une couronne à l’édifice des secrétaires, tout comme nous avons bâti et peuplé l’édifice. Maintenant nous sommes allés trop loin pour battre en retraite, « étant liés, enchaînés par la chaîne de nos propres fautes ».
Le discours continue.
C’est nous qui avons fait cette phrase fleurie. C’est à nous, ce torrent de verbiage.
Nous lui avons enseigné ce qui était constitutionnel et ce qui était inconstitutionnel, au temps où Calcutta puait.
Calcutta pue toujours, mais Nous, nous sommes tenus d’entendre tout ce qu’il aura à dire au sujet de la pluralité des votes, du vent à battre au fléau, de la manière de faire des cordes avec du sable.
C’est notre faute.
Le discours prend fin.
Alors se lève un Anglais grisonnant en habit noir.
Il a l’air d’un homme fort et qui a du monde.
Assurément, il va dire :
— Oui, Lât Sahib, il se peut que tout ce que vous avez dit soit vrai, mais il règne une odeur abominable, et il faut que tout soit nettoyé en huit jours, sans quoi le sous-commissaire ne fera aucune attention à vous au Durbar.
Il ne dit rien de pareil. Ce Conseil est un parlement où l’on se qualifie mutuellement d’« Honorable Tel ou Tel ».
L’Anglais en habit noir prie tout le monde de se souvenir « que nous discutons des principes et qu’aucune considération des détails ne devrait influencer une décision sur les principes. »
Est-il donc comme les autres ?
Comment une chose pareille est-elle possible ?
Peut-être cet aménagement si complet de bureau à l’anglaise est-il cause de cette réformation ?
La salle du Conseil pourrait être une salle de Conseil à Londres.
Peut-être quand ceux qui y siègent ont passé un nombre d’années parmi les papiers et les plumes, en sont-ils arrivés à croire qu’il en est ainsi et, dans cette conviction, donnent-ils des résumés de l’histoire du Self-Government local.
L’habit noir, soulignant les arguments avec son étui à lunettes, raconte à ses amis comme quoi la paroisse fut la première unité du self-government.
Il explique ensuite comment on élut des électeurs, et prenant un accent de ferveur profonde, il annonce que « les commissaires des Égouts sont élus de la même façon ».
A quoi bon cette conférence ? Est-ce qu’il tenterait de faire passer une proposition à la faveur d’un nuage de mots, suivant le stratagème de la seiche, si connu en Occident ?
Il abandonne un moment l’Angleterre et maintenant nous entrevoyons une seconde le pied fourchu dans une allusion incidente aux Hindous et aux Mahométans.
Les Hindous ne perdront rien à ce qu’on établisse complètement la pluralité des votes.
Ils auront la surveillance de leurs quartiers, comme ils l’avaient auparavant.
Il y a donc le sentiment de race à faire taire par des explications, même parmi ces superbes bureaux.
Grattez le Conseil, et vous ferez reparaître les difficultés d’il y a longtemps, bien longtemps.
L’habit noir se rassied, et un Anglais aux yeux vifs, à la barbe noire, se lève, une main dans la poche, pour expliquer ses vues relativement à une modification du Statut électoral.
Il semble que l’idée d’un amendement vienne à l’instant de se présenter à lui.
Il donne à entendre qu’il la formulera un peu plus tard.
Il est académique comme les autres, mais il ne parle pas la moitié aussi bien.
Pourquoi parler, et parler encore de propriétaires, d’occupants, d’électeurs en Angleterre, et du développement d’institutions autonomes, alors que la Cité, la grande Cité, demande à grands cris qu’on la nettoie ?
Quelle affaire a l’Angleterre du fléau de Calcutta, et pourquoi forcer les Anglais à se perdre dans des labyrinthes d’inutile argumentation contre des hommes qui ne peuvent comprendre que la saleté est chose abominable ?
Une pause après le discours de l’homme à la barbe noire.
Un autre indigène, un Babou de construction lourde, en robe noire et coiffé d’étrange façon se lève.
Une bande d’étoffe, blanche comme la neige, est jetée, à la façon d’un plumeau, par-dessus ses épaules.
Sa voix est perçante et il n’en est pas toujours le maître.
Il débute ainsi :
— Je m’efforcerai d’être aussi bref que possible.
Voilà qui n’est pas rassurant.
Pour le dire en passant, il semble qu’en Conseil tout exorde soit superflu.
Les orateurs plongent in medias res et ce n’est que quand ils sont bien lancés, qu’ils adressent un « Sir » par hasard à Sir Stewart Bayley, qui reste assis, une jambe ployée sous lui, et tenant à la main une plume non trempée dans l’encre.
Cet orateur n’est pas fameux.
Il parle, mais ne dit rien, et lui seul sait où il aboutira.
Il dit :
— Nous devons nous rappeler que nous légiférons pour la capitale de l’Inde et que dès lors nous devrons emprunter nos institutions aux grandes villes d’Angleterre et non à des institutions paroissiales.
Si vous réfléchissez une minute, ce raisonnement vous prouvera une large et saine connaissance de l’histoire du Self-Gouvernement. Il révèle aussi l’attitude de Calcutta.
Si la Cité voulait bien cesser de se considérer comme une capitale et se regarder un peu plus comme une sorte de tanière, cela n’en vaudrait que mieux.
L’orateur parle d’un air protecteur de « mon ami ». C’est ainsi qu’il qualifie l’habit noir.
Puis, il chavire de nouveau.
Sa voix parcourt au galop toute la gamme pendant qu’il fait cette déclaration.
— Et c’est pourquoi cela fait toute la différence.
Il parle vaguement de menaces, de quelque chose à faire à l’égard des Hindous et des Mahométans, mais il n’est pas aisé de deviner ce qu’il veut dire.
Voici toutefois une phrase reproduite mot pour mot ; il n’est guère à présumer qu’elle reparaisse sous cette forme dans les journaux de Calcutta.
L’habit noir avait dit que si un indigène opulent disposait de huit votes, sa vanité le pousserait à se présenter aux guichets de vote, parce qu’il se sentirait bien supérieur à une demi-douzaine de gharriwans[4] ou de petits commerçants.
Qu’on se figure un gharriwan qui vote : il en est encore à apprendre comment on conduit.
Sur cela, le gentleman à l’étoffe blanche, de dire :
— Alors la chose qu’on regrette est que les électeurs influents ne prennent pas la peine de voter ? Selon mon humble opinion, s’il en est ainsi, adoptez des bulletins de vote. C’est la façon convenable pour leur répondre. De la même façon — l’association commerciale de Calcutta — vous abolissez toute pluralité des votes et c’est la bonne façon de leur répondre.
C’est lucide, n’est-ce pas ?
Et alors s’élève la voix irresponsable, qui émet cette déclaration :
— Dans une élection à la Chambre des Communes, la pluralité est admise pour les personnes ayant des intérêts dans différentes circonscriptions.
Puis brouillard, brouillard impénétrable.
C’est grand dommage que l’Inde ait jamais eu affaire à des gens d’un grade supérieur à celui de chef de l’administration civile.
Encore une bouffée de la Puanteur.
Le gentleman secoue son étoffe blanche d’un air de défi et s’asseoit.
Alors Sir Stewart Bayley :
— La question soumise au conseil est… etc…
Il y a des vagues successives de oui, de non, et les non l’emportent, quelle que soit la question.
Le gentleman à barbe noire fait éclater son amendement au sujet des droits électoraux.
Un gros sénateur en gilet blanc, au sourire le plus cordial, se lève et se dispose à pulvériser l’amendement.
Ne peut pas comprendre à quoi cela sert ; qualifie cela de détritus tout simplement.
L’homme en robe de chambre noire, celui qui a pris le premier la parole, la reprend, parle du passager, qui vient ici pour peu de temps et ensuite quitte le pays.
Il est fort heureux pour la robe noire que le passager vienne, sans cela il n’y aurait pas d’endroits bienheureux où l’on parle du pouvoir qui peut se mesurer à la fortune et de l’intelligence, « chose qui, Monsieur, je vous le dis, n’est pas susceptible de mesure ».
L’amendement est rejeté et l’auditeur est trois fois, quatre fois battu.
Au nom de la saine raison, et ne fût-ce que pour conserver un lambeau de l’illusion détruite, sauvons-nous.
Le voilà le Bill municipal de Calcutta.
Ils y ont passé plusieurs samedis.
Le dernier samedi, Sir Stewart Bayley fit remarquer que s’ils continuaient du même train, ils mettraient deux ans pour en finir.
Et maintenant, voilà qu’ils vont siéger jusqu’à la tombée de la nuit, à moins que Sir Stewart Bayley, qui tient à voir partir Lord Connemara, ne fasse lever l’habit noir pour qu’il propose un ajournement.
Il n’est pas bon de contempler de près un Gouvernement.
Cela vous amène à prononcer des jugements d’une fatuité flatteuse pour l’amour-propre et qui peuvent être aussi faux que le système étouffant dont nous nous sommes emmaillottés.
Et dehors, dans la rue, des Anglais résument la situation en ces termes brutaux :
— Tout cela ce n’est qu’une farce. Pour nous, le temps c’est de l’argent. Nous ne pouvons admettre ces discours interminables qui se tiennent à la Municipalité. Les indigènes nous chassent sous leur nombre. Mais nous savons que si les choses vont trop mal, le Gouvernement entrera en scène et interviendra et dès lors nous supportons ces ennuis tant bien que mal.
Et, en attendant, Calcutta continue à réclamer le seau et le balai.
IV SUR LES RIVES DU HUGHLI
Les horloges de la Cité ont sonné deux heures.
Où peut-on trouver à manger ?
Calcutta n’est pas riche en cuisine attrayante.
Vous pouvez vous fortifier l’estomac chez Peliti ou chez Bonsard, mais leurs établissements ne se trouvent point dans Hastings Street, ni dans les endroits où les courtiers vont et viennent en tournée d’affaires, suant et s’enrichissant à vue d’œil.
Il doit y avoir quelque sorte de restaurants dans les quartiers où les marins s’assemblent.
« L’Honnête Bombay Jack » ne vend que des cigares de Birmanie et ne sert que du whisky dans des verres à liqueur, mais au Lal-Bazar, non loin du « Café des Marins », une enseigne annonce audacieusement que « les officiers et les gentlemen peuvent trouver à se loger confortablement ».
Et la preuve, c’est que voici une rangée d’officiers proprets et de marins assis sur un banc près de la porte de l’« Hôtel » et en train de fumer.
Il y a dans leur costume une analogie presque militaire.
Peut-être « l’Honnête Jack Bombay » ne tient-il qu’une sorte de chapeau de feutre et un seul modèle d’habillement.
Lorsque Jack, de la marine marchande, est sobre, il est tout à fait sobre. Quand il est ivre, il est… mais demandez à la police du fleuve de quoi est capable avec ses ongles et ses dents un Yankee maigre et enragé.
Ces gentlemen, qui fument sur le banc, sont presque aussi impassibles que les Peaux Rouges.
Leurs attitudes sont dépourvues de contrainte, et ils ne portent pas de bretelles.
En outre, à en juger d’après la carte, ils ne sont pas difficiles sur ce qu’on leur sert quand ils s’installent à la table d’hôte et le cran réglementaire (chaque maison a son cran à une hauteur déterminée, jusqu’à laquelle Gamymède continuera à verser si vous ne l’arrêtez pas) est à une profondeur étonnante.
Trois doigts et un peu plus, tel paraît être l’usage des officiers et des marins qui causent si tranquillement sous l’entrée.
L’un d’eux, qui, évidemment, vient de terminer un long récit, dit :
— Ainsi donc il s’embarqua pour quatre livres dix avec un certificat de premier quartier-maître et tout, et c’était sur un navire allemand.
Un autre crache avec conviction et dit d’un air de bonne humeur, sans élever la voix :
— C’était un enfer de vaisseau. Qui est-ce qui le connaît ?
Personne de l’assemblée ne répond, mais un Danois ou un Allemand demande si la Myra est encore « à flot ».
Un homme sec, aux cheveux rouges, indique sa place exacte sur le fleuve (comment diable peut-il la connaître) et l’heure probable de son arrivée.
Ce grave débat se transforme en discussion au sujet d’un accident survenu sur le fleuve, par suite duquel un gros steamer fut endommagé et dut s’amarrer et rompre charge.
Un gros gentleman, qui faisait la promenade hygiénique au Lal Bazar, arrive, et dit :
— Je vous certifie qu’il a cassé ses propres chaînes avec son ringeau.
— Avez-vous vu les plaques de blindage ?
— Non.
— Alors comment les… comment un… homme de votre sorte… peut-il… dire ce que… bon, ce que c’était.
Et il passe son chemin, après avoir formulé son opinion en langage épicé, mais sans chaleur, sans colère.
Personne n’a l’air de se fâcher de l’assaisonnement.
Descendons le fleuve pour aller voir de plus près ce type d’hommes.
Clark Russell[5] nous a appris qu’on peut, en toute conscience, trouver leur existence pénible.
Quels sont leurs plaisirs, quelles sont leurs distractions ?
Le Bureau du Port, où se tiennent les gentlemen qui font des améliorations dans le port de Calcutta, doit être en mesure de donner des renseignements.
C’est un vaste et bel édifice, construit dans un style orientalisé d’après l’italien, à l’angle de Fairlie Place, sur la grande route du rivage.
La clameur continuelle du trafic par terre et par eau bat tout le jour et jusqu’à une heure avancée de la nuit contre les fenêtres.
Voilà un endroit où l’on doit entrer avec plus de respect qu’au Conseil législatif du Bengale, car on y exerce le contrôle sur l’incertain Hughli jusqu’aux pointes de sable en aval.
On y possède une richesse énorme.
On dépense des sommes fabuleuses à encaisser de murs les bords du fleuve, à prolonger les jetées, à créer des docks qui coûteront deux cents lakhs de roupies.
Deux millions de tonnes de fret maritime remontent et descendent chaque année le fleuve sous la direction du Bureau du Port, et les gens du Bureau du Port en savent plus qu’il ne convient à des hommes de mettre dans leur tête.
Ils sont en état de donner, sans consulter les bulletins télégraphiques, la position de tous les grands steamers qui montent ou descendent, depuis l’Hughli jusqu’à la mer, et cela jour par jour, avec leur tonnage, le nom de leur capitaine et la nature de leur chargement.
Lorsqu’ils regardent de la vérandah de leur bureau ces mâts qui font l’effet d’un régiment de lanciers, ils sont capables d’indiquer sans se tromper le nom de chaque navire qui se trouve dans leur champ visuel, ainsi que le jour et l’heure de son départ.
Dans une pièce à l’arrière de l’édifice, flânent de gros hommes, habillés avec soin.
Voici maintenant le type de figure qui appartient presque exclusivement aux officiers de cavalerie du Bengale majors au choix.
Tout le monde connaît l’officier indigène de cavalerie à la figure bronzée, à la moustache noire, au langage clair.
Les romans le montrent à l’état imaginaire ; la frontière nous le montre à l’état naturel.
Ces hommes qui se trouvent dans la vaste pièce ont son type de figure si fortement marqué, qu’on se demande avec étonnement ce que font des officiers aux environs du fleuve.
Sont-ils venus se faire inscrire comme passagers pour retourner chez eux ?
— Ces hommes-là ? Ce sont des pilotes. Il en est parmi eux qui touchent de deux à trois mille roupies par mois. Ils sont responsables de chargements dont la valeur s’élève parfois à un demi-million de livres.
Certainement, ce sont des hommes, et leur port l’indique assez.
Ils confèrent ensemble par groupes de deux ou trois, et consultent fréquemment les listes d’embarquement.
— Un pilote n’est-il pas un homme, qui porte une jaquette d’étoffe à pointillé et qui crie à travers un porte-voix ?
— Eh bien, vous pouvez, si cela vous plaît, faire cette question à ces gentlemen.
L’idée que vous vous faites d’eux est empruntée à celle des Pilotes de chez vous.
Les nôtres ne sont pas tout à fait de cette sorte.
Ils forment un corps d’élite, aussi soigneusement sarclé que le corps des fonctionnaires civils de l’Inde.
Plusieurs y ont des frères, et d’autres appartiennent à d’anciennes familles militaires de l’Inde.
Mais ils ne sont pas tous également bien payés.
Les journaux de Calcutta retentissent des gémissements des jeunes pilotes auxquels on ne permet pas le maniement de navires au-dessus d’un certain tonnage.
Comme chaque année on dépense moins d’argent à construire un grand steamer qu’à en bâtir deux petits, ces jeunes sont chassés par l’encombrement, et pendant que les anciens gagnent leur millier de roupies, il y en a parmi les jeunes qui, à la fin du mois, ont fait tout juste leurs trente roupies.
C’est un de leurs griefs, et il paraît bien fondé.
Dans les étages au-dessus de la salle des pilotes sont des bureaux où règne un silence de chapelle, tous somptueusement meublés, où des Anglais écrivent, téléphonent, télégraphient, où des Babous adroits sont sans cesse occupés à dresser la carte du changeant Hughli.
Tout espoir de comprendre quelque chose à l’œuvre des commissaires du port fait naufrage quand on le promène parmi les cartes du Port qui datent d’un quart de siècle.
Les hommes se sont joués avec l’Hughli comme des enfants avec le ruisseau d’une rue, et de son côté l’Hughli s’est soulevé une fois, et s’est joué avec les hommes et les navires au point que la Rive était couverte de débris et de carcasses de grands navires.
Il y a aux murs des photographies du cyclone de 1864, où le Thunder fut lancé en pleine terre et tomba sur une barque américaine, obstruant toute circulation.
Très curieuses, ces photographies : c’est à ne pas croire à leur exactitude.
Comment un grand et fort steamer peut-il avoir ses mâts rasés jusqu’au niveau du pont ? Comment une lourde péniche peut-elle être projetée en travers de la poupe d’un vaisseau de ligne à hauts bords ? Enfin comment un navire peut-il être littéralement éventré par un côté ?
Les photographies constatent que toutes ces choses-là sont possibles et on avoue qu’un cyclone peut revenir et disperser les charpentes comme de la paille.
En dehors des bureaux du Port se trouvent les hangars pour l’exportation et l’importation.
Chacun de ces bâtiments peut contenir le chargement d’un vaisseau, et tout cela est construit sur des terrains reconquis.
Il y a là une variété d’odeurs fortes, une foule de lignes de rails, une multitude d’hommes.
— Voyez-vous ce gros trolley arrêté derrière la case destinée à ce gros steamer de la Peninsular and Oriental Co. C’est dans ce même endroit, ou aussi près de là que possible, que le Govindpur coula à fond il y a une vingtaine d’années.
— Mais c’est la terre ferme ?
— C’est là qu’il s’enfonça. La marée suivante creusa une fosse le long d’un de ses flancs. La marée suivante l’y jeta. Puis la vase remplit la place qu’il avait occupée à la marée suivante. Ce phénomène recommença : toujours le creusement de la fosse, et le remplissage par la vase. Le vaisseau se déplaça ainsi, fut poussé en dehors jusqu’à ce qu’il finît par devenir un obstacle à l’embarquement et qu’il fallût le faire sauter. Quand un vaisseau coule sur un fond de vase ou sur des bas-fonds de sable, il se creuse une véritable tombe et à force de se démener, de se remuer, il s’enfonce davantage, jusqu’à ce qu’il rencontre une couche d’une résistance suffisante. Alors il ne bouge plus.
Quelle idée horrible, n’est-ce pas, que de s’enliser de plus en plus à chaque marée dans l’immonde vase de l’Hughli ?
Tout près des bureaux du Port, se trouvent les Bureaux d’embarquement, où les capitaines engagent leurs équipages.
Les hommes doivent montrer leur congé de leur dernier navire en présence du maître d’embarquement, ou, comme ils disent, du « sous-embarqueur ».
Il les inscrit après s’être assuré que ce ne sont point des déserteurs d’un autre navire, et alors ils signent les conventions pour la traversée.
C’est une cérémonie qui commence par les formules amicales du bien-aimé capitaine en quête d’un équipage, pour finir à « l’ahurissement » du déserteur.
Il y a un édifice enfumé, tout près de la Maison du Marin, à la porte duquel sont groupés les déchets de toutes les mers, en toutes sortes de costumes.
On y voit de jeunes Seedee, des Serangs de Bombay, des pêcheurs de Madras et des villages à salines, des Malais qui s’entêtent à épouser des femmes de Calcutta, deviennent jaloux et courent amok ; des Malais-Hindous, des Hindous-Malais-Blancs, des Birmans, des Birmans Blancs, des Birmano-indigènes-blancs, des Italiens aux pendants d’oreille en or, fanatiques des jeux de hasard, des Yankees de tous les États ; ainsi que des Mulâtres, et des nègres pur-sang, des Danois rouges et grossiers, des Cingalais, des jeunes Cornouaillais qui viennent de quitter la charrue, des épis de blés venus des vaisseaux des colonies, où ils gagnaient quatre livres dix par mois comme marins ; des Allemands ventrus comme des tonneaux, des matelots du port de Londres, qui se tiennent un peu à l’écart de la foule et forment de petits groupes : des gens en qui on reconnaît infailliblement le soldat de la ligne tombé dans la carrière maritime par suite de quelque coup de tête, des Gallois à crête de Kakatois qui crachent et ronronnent comme des chats ; des flâneurs usés jusqu’à la corde, à la tête grisonnante, sans le sou, pitoyables, des adolescents fanfarons, et des hommes très calmes avec des cicatrices et des entailles sur la figure.
C’est un musée ethnologique où tous les spécimens sont des acteurs comiques ou tragiques.
Le chef de tout ce monde est le Sous-Embarqueur, et il siège, avec le concours d’un policeman anglais aux poings noueux, sur un trône imposant par son air officiel.
Le Sous-Embarqueur est au courant de tous les méfaits commis sur l’eau.
Il connaît tous les navires, tous les capitaines, et une bonne proportion des hommes.
Il est séparé de la foule par une forte barrière de bois derrière laquelle sont rassemblés les sans-travail de la marine marchande.
Ils ont fait leur noce, — les pauvres diables, et maintenant ils consentent à reprendre la mer à un salaire qui peut descendre jusqu’à trois livres dix par mois, et qu’ils jetteront à la fin dans quelque mauvais lieu de Shanghaï, dans quelque enfer de San-Francisco.
Ils ont tourné le dos aux séductions des pensions d’Howrah et aux délices de Colootollah.
Si le Destin le veut, la maison du Rossignol ne les connaîtra plus de la saison.
Mais quel armateur voudra de ces épaves battues, ruinées, qui ont les mains tremblantes et les yeux rougis ?
Entre soudain un capitaine barbu qui a fait son choix la veille dans le troupeau, et maintenant vient faire signer ses hommes.
Il n’est pas difficile dans son choix.
Ses onze hommes ont l’air d’une troupe bien dure à manier pour cet homme au regard doux, au langage civil. Mais le capitaine à l’office d’embarquement et le capitaine à son bord sont deux personnages distincts.
Il amène son équipage à la barre du Sous-Embarqueur et lui fait passer leurs congés tachés de graisse et froissés.
Mais le Sous-Embarqueur a le cœur en proie à une ébullition intérieure, parce que deux jours auparavant, un racoleur de Howrah a volé tout un équipage à un navire qui descendait, de sorte que le capitaine s’est vu dans la nécessité de revenir en arrière et d’embaucher un nouvel équipage à une heure du matin.
Gare, si le Sous-Embarqueur découvre un de ces gas qui reçoivent une avance et vous font faux bond, dans l’équipage choisi pour le Blenkindoon !
Le Sous-Embarqueur s’anime en contant l’affaire.
— Je ne savais pas qu’on fît des choses pareilles à Calcutta, dit le Capitaine.
— Des choses pareilles ! mais, Capitaine, ici on vous volerait votre dent de l’œil.
Il prend un congé et appelle Michall Donelly, un Irlandais américain dégingandé, à l’air mauvais et qui chique.
— Debout, l’homme, debout !
Michall Donelly tient à s’appuyer contre le bureau, et le policeman anglais tient à s’y opposer absolument.
— Quel était votre dernier vaisseau ?
— La Reine des Fées.
— Quand l’avez-vous quitté ?
— Environ onze jours.
— Nom du capitaine.
— Flatry.
— Voilà qui fera l’affaire.
Au suivant : Jules Anderson.
Jules Anderson est un Danois.
Les affirmations concordent avec le certificat de décharge des États-Unis ainsi que l’atteste l’Aigle.
Il est admis et se retire en arrière.
Slivey l’Anglais et David, un énorme nègre couleur de pruneau, qui s’embarque comme cuisinier, sont pareillement admis.
Alors se présente Bassompra, un petit Italien, qui parle anglais.
— Votre dernier vaisseau ?
— Le Ferdinand.
— Non, après celui-là ?
— Un navire allemand.
Bassompra n’a pas l’air content.
— Quand a-t-il mis à la voile ?
— Il y a environ six semaines.
— Quel était son nom ?
— Haïdée.
— Vous en avez déserté ?
— Oui, mais il a quitté le port.
Le Sous-Embarqueur parcourt rapidement une liste de départ et la jette avec un coup de poing.
— Ça n’est pas exact. Pas de navire allemand nommé Haïdée ici, depuis trois mois. Est-ce que je sais si vous ne faites pas partie de l’équipage du Jackson ?… Capitaine, je crains que vous n’ayez à enrôler un autre homme. Celui-là doit être écarté. Prenez les autres et faites-les signer.
Bassompra, l’homme aux petits yeux, paraît avoir perdu sa chance d’embarquement.
On fera une enquête sur son cas.
Le capitaine rassemble ses hommes qui signent le contrat, pendant que le Sous-Embarqueur fait d’étranges récits sur la vie du marin.
— Ils sont gens à abandonner un bon vaisseau rien que pour faire une noce, et ensuite s’embaucher pour trois livres dix, et puis, par Jupiter, les pauvres diables ne se laissent-ils pas payer par l’armateur sur le pied de dix roupies au souverain ! Aussitôt que l’argent est parti, ils cherchent à s’embaucher, mais pas avant. Ici tout le monde s’engage, au-dessous du grade de capitaine. La concurrence fait parfois qu’on embarque des premiers matelots pour cinq livres, et même à quatre livres par mois.
Comme vous le voyez, le gentleman de la pension avait raison.
Les gages d’un premier matelot sont sept livres dix ou huit livres, et les capitaines étrangers s’embarquent pour douze livres par mois et fournissent un petit équipement, c’est-à-dire tout, excepté le bœuf, les pois, la farine, le café, la mélasse.
Il n’est pas agréable d’entendre raconter ces choses-là pendant que des hommes dont le regard exprime la faim, et qui sont en guenilles, flânent, grattent, traînent, de l’autre côté de la grille.
Qu’advient-il d’eux, à la fin ?
Ils meurent, à ce qu’il paraît, bien que cela ne soit pas absolument étrange.
Ils meurent en mer de façons singulières et horribles.
Il en est, en petit nombre, qui meurent dans les Kintals, étant perdus, étouffés dans ce vaste évier de Calcutta.
Ils meurent dans de singuliers endroits de la rive et l’Hughli les charrie sous les chaînes d’amarrage et les bouées, pour les rejeter plus loin sur les sables, lorsqu’ils ont échappé à la Police du Fleuve.
Ils prennent la mer parce qu’il faut vivre, et leur labeur n’en finit jamais.
Petit, bien petit est le nombre de ceux qui trouvent enfin un port de n’importe quelle sorte, et la terre, dont ils ne comprennent pas les coutumes, leur est cruelle, quand ils y descendent pour boire et s’amuser, comme des bêtes.
Jack, à terre, fait bonne figure dans un livre, ou sous la jaquette bleue de la Marine royale.
Le Jack de la marine marchande n’est pas aussi charmant.
Plus tard nous verrons à quoi le mènent ses « bamboches ».
V AVEC LA POLICE DE CALCUTTA
C’était une Cité de Nuit, — de mort peut être. Mais certainement de nuit.
La Cité de l’épouvantable nuit.
Jadis la Police s’estimait responsable.
Elle disait d’un air protecteur qu’elle aimerait mieux promener elle-même un vagabond tout autour de la grande Cité que de le laisser se faire casser la tête de sa propre initiative dans les bouges.
Elle disait qu’il y avait des endroits, bien des endroits, où un blanc, qui ne serait pas secouru par le bras de la Loi, pourrait être volé et cerné par une foule, et qu’il y avait d’autres endroits où des matelots ivres lui rendraient la vie fort difficile.
— Montez au poste-vigie d’incendie, tout d’abord, et alors vous pourrez voir la ville.
C’était au numéro 22 de Lal Bazar où se trouve le Quartier-Général de la Police de Calcutta, le centre de ce grand réseau de fils téléphoniques, où la justice siège jour et nuit, occupée à surveiller un million d’habitants et une population flottante de cent mille personnes.
Mais nous nous occuperons plus tard de sa tâche.
Le poste-vigie est une petite guérite au-dessus du bâtiment à trois étages des Bureaux de la Police.
Un veilleur indigène s’y tient pour avertir quand il voit de la fumée pendant le jour ou des flammes pendant la nuit dans quelque quartier de la ville.
Du haut de ce nid d’aigle, par une chaude nuit, on entend battre le cœur de Calcutta.
Au nord, la Cité s’étend sur trois longs milles, que prolongent encore trois milles de faubourgs, jusqu’à Dum-Dum et Barrackpore.
De ce côté-là, l’obscurité piquée de lampes est pleine de bruits, de cris, d’odeurs.
Tout près du Bureau de la Police, de joyeux marins hurlent des refrains au Café des matelots.
Au sud, les lumières confuses de la ville font place aux rangées régulières de becs de gaz du Maidân et de Chowringhi, qu’habitent les gens respectables, et où la police a fort rarement affaire.
De l’Est montent au ciel la clameur de Séaldah, le roulement des tramways, toutes les voix du bazar aux arcades, se chamaillant ou plaisantant.
Vers l’Ouest sont les quartiers des Affaires, plongés maintenant dans le silence, les lanternes des boutiques sur le fleuve, et les lumières clignotantes du quartier d’Howrah.
— Est-ce que le vacarme du trafic se poursuit pendant toute la saison des chaleurs ?
— Naturellement les mois de chaleurs sont ceux où l’on fait le plus d’affaires dans l’année et où l’argent est le plus serré. Il faudrait voir que les courtiers s’arrêtent en cette saison-là ! Calcutta ne peut pas s’arrêter, mon cher Monsieur.
— Qu’arrive-t-il alors ?
— Il n’arrive rien. La moyenne des décès s’élève quelque peu. C’est tout.
Même en février, la température est telle que dans le haut pays on la qualifierait de lourde et suffocante, mais Calcutta est convaincue que c’est là la saison froide.
Les bruits de la cité s’accroissent maintenant d’une façon imperceptible.
C’est le Calcutta nocturne qui s’éveille et se met en mouvement.
Jack chante joyeusement au café des Marins :
Allons nous réunir sur le fleuve. Le Beau, le Beau, le Fleuve
On entend un bruit de fers à cheval dans la cour en bas : c’est un homme de la Police montée qui arrive de quelque part ou d’ailleurs à travers une épaisse obscurité.
On entend ensuite la danse de la bourrée exécutée par des sabots de cheval, puis la voix d’un Anglais tâchant de calmer un cheval agité qui a l’air de se dresser sur ses jambes de derrière.
Plusieurs hommes de la Police montée s’en vont dans la profonde nuit.
— Qu’y a-t-il ?
— Un bal au Palais du gouvernement.
Les hommes du Piquet se forment en ligne là-bas ; on fait l’appel.
Les hommes du Piquet sont tous anglais, et même de gros Anglais.
Ils se forment sur quatre et traversent de leur pas cadencé la cour, pour aller s’aligner sur la place du Gouvernement et veiller à ce que le brougham de M. Lollipop ne soit pas mis en pièces par la barouche encombrante aux ressorts C, du Sirdar Chuckerbuky Bahadur et ses deux gallois mal dressés.
Les hommes de la Police de Calcutta sont des hommes fort militaires dans leur organisation, et ceux qui connaissent la composition de leur corps pourraient raconter d’étranges histoires de gentlemen du rang, etc.
En dépit du climat qui use si rapidement, en dépit de la besogne fatigante qui leur incombe, c’est le plus beau corps de cent vingt Anglais qu’on trouve à l’est de Suez.
Écoutez pendant un instant, du poste-vigie, les voix de la nuit, et vous verrez pourquoi elles sont telles.
Deux mille marins de cinquante nationalités sont lâchés tous les dimanches dans Calcutta, et sur ce nombre, il y en a peut-être deux cents qui sont franchement ivres.
Il y a justement, en ce moment ici, une petite bagarre quelque part derrière le Bazar aux arcades qui, à la tombée de la nuit, se remplit de matelots doués d’un talent merveilleux pour se mettre à dos la population indigène.
Maintenir le bon ordre, c’est là naturellement une très faible partie de la tâche de la Police, mais c’est une partie fort difficile.
Le gros personnage qui est préposé au violon de Calcutta pour les ivrognes européens, — et le violon central de Calcutta vaut la peine d’être vu, — jouit, en ce moment même, d’un pouce luxé qui l’oblige en conséquence à faire la besogne de la main gauche.
Mais sa main gauche est merveilleusement persuasive, et quand il est de service, ses manches de chemise, relevées jusqu’à l’épaule, annoncent au jovial matelot qu’il n’aura pas de déception.
La tâche du préposé est compliquée de ce fait que la route qui mène le délinquant au violon traverse un petit jardin sauvage.
Les allées de briques sont creusées par les traces de bien des pas d’ivrognes.
Un homme peut vous y donner rudement de la peine en plantant ses orteils dans le sol et en s’accrochant à la masse confuse des arbrisseaux.
Un chemin tout droit serait bien plus avantageux tant pour le préposé que pour l’ivrogne.
En restant dans les généralités, et sur ce point l’expérience a donné à la Police des idées à peu près analogues dans tous les pays du monde, une femme ivre est bien plus difficile à manier qu’un homme ivre.
Elle égratigne et mord comme un Chinois. Elle jure comme plusieurs démons.
On peut déterrer d’étranges créatures dans les violons.
Voici une histoire absolument vraie et qui date de trois semaines à peine.
Un visiteur, personnage non officiel, se hasarda dans la partie indigène du vaste local disposé pour ceux qui ont mal tourné ou mal agi.
Un Babou au regard sauvage se leva du lit de camp fixé au mur et lui dit en bon anglais :
— Bonjour, Monsieur.
— Bonjour. Qui êtes-vous et pourquoi êtes-vous en prison ?
Le Babou répondit :
— Je tiens à ce que vous sachiez que je suis en prison non point comme criminel, mais comme réformateur. Vous avez lu le Vicaire de Wakefield ?
— Oui, oui.
— Eh bien, moi, je suis le vicaire du Bengale, — ou du moins c’est le titre que je me donne.
Le visiteur s’effondra : il n’avait plus assez de sang-froid pour continuer la conversation.
Alors l’agent, qui représentait l’autorité, prit la parole :
— Il est ici pour sa participation à une escroquerie commise à Serampore. Peut-être simule-t-il la folie, mais on y regardera en temps utile…
Le meilleur endroit pour se renseigner sur la Police, c’est le poste-vigie d’incendie.
De ce nid d’aigle, on peut se rendre compte de la difficulté qu’il y a de veiller sur cette énorme et grondante bête de cité.
Disons tout le mal que nous voudrons de la Police, mais voyons ce que ces pauvres gens ont à faire, à trois mille indigènes et cent Anglais qu’ils sont.
Il vient d’Howrah, de Balli et des autres faubourgs au moins cent mille personnes à Calcutta, qui y passent le jour et s’en retournent le soir.
Puis, Chandernagor est tout près, ouvrant ses portes au fugitif qui a violé la loi.
Il peut entrer le soir et s’esquiver avant midi le jour suivant, après avoir marqué la maison où il fait son coup et s’y être introduit par effraction.
— Mais comment se fait-il que dans une ville pareille, le méfait le plus commun soit le vol par effraction ?
— C’est assez aisé à comprendre, et vous le comprendrez, quand vous n’auriez vu qu’une petite partie de la ville. Les indigènes couchent en plein air, dorment en plein air de tous les côtés, et il y a des endroits qui sont de véritables garennes à lapins. Attendez d’avoir vu le Bazar Machua.
Eh bien, outre les petits vols et le cambriolage, nous avons de grosses affaires de faux en écriture, d’escroqueries, qui nous obligent à lutter d’ingéniosité avec les ressources d’un Bengali.
Lorsqu’un coquin bengali travaille à quelque canaillerie qui est à son goût, c’est bien l’être le plus retors que vous puissiez désirer.
Il vous organise des coups qu’on est un an à élucider.
Puis il y a les assassinats dans les maisons mal famées. Ce sont des choses fort curieuses.
Vous verrez la maison où fut tué Sheikh Babou et vous comprendrez.
Les Sections du Bazar Burra et de Josa Bagan sont les deux pires pour les gros crimes, mais Colootollah est celle qui donne le plus de tintoin.
Voici Colootollah, là-bas, cette tache sombre sur la limite de la région éclairée.
Cette section fourmille de délits qui roulent sur une valeur d’un demi-penny à deux pence.
Ils tiennent nos hommes occupés toute la nuit et leur arrachent des jurons.
Vous verrez Colootollah, et alors vous comprendrez peut-être.
Banum Bustee est le quartier le plus tranquille de tous, et le Bazar aux arcades, comme vous pouvez en juger par vous-même, le plus tapageur.
Vous ne vous douteriez guère des motifs qui amènent les indigènes au poste de police.
Un homme, par exemple, entre et demande qu’on assigne son maître pour lui avoir refusé une permission d’une demi-heure.
Cela, je suppose, paraîtrait révolutionnaire à un homme du haut pays, mais on s’y essaie ici.
Maintenant, attendez une minute avant que nous descendions dans la ville, et que nous assistions à une sortie de la brigade des pompiers.
La besogne ne presse pas pour eux pour le moment, mais vous vous trouverez là au bon moment et vous verrez.
On donne un ordre : une cloche sonne trois petits coups.
Des hommes sortent en courant.
On entend un bruit de déclic.
Une pompe toute rouge qui crache, jure, et du foyer de laquelle volent des étincelles, est traînée hors de sa remise.
Elle est suivie d’un immense chariot, attelé de chevaux de renfort, où il y a des hommes, des haches, puis, en troisième lieu, un char qui porte les tuyaux.
Les pompiers poussent toutes ces lourdes choses comme si c’étaient des joujoux en moelle de sureau.
Les pompiers grimpèrent à leurs places.
Quelqu’un dit à demi-voix :
— Tout est prêt ici.
Et, jetant un sifflement colérique, la pompe à incendie, suivie des deux autres voitures, vole vers Lal Bazar.
Il a fallu une minute et quarante secondes.
— Ce sera une fausse alerte. Ils seront de retour dans cinq minutes.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il n’y a pas de constables de service pour leur indiquer l’adresse de l’incendie, et parce qu’on n’a pas indiqué le quartier au conducteur lorsqu’il est parti.
— Voulez-vous dire que vous pouvez localiser un quartier du haut de cet absurde pigeonnier ?
— A quoi donc servirait un poste-vigie, si de là un homme ne pouvait pas dire où se trouve le feu ?
— Mais il fait noir comme dans un four, et ces lumières sont si aveuglantes.
— Vous serez encore plus aveuglés dans dix minutes. Vous aurez perdu votre route comme jamais vous ne l’avez perdue jusqu’à présent. Vous allez faire le tour de la section du Bazar aux Arcades.
— Et que Dieu ait pitié de mon âme !
Calcutta, dans sa partie la plus sombre, n’a point un aspect qui vous encourage à vous y plonger pendant la nuit.
VI CHEZ LES INIQUITÉS
Et puisqu’ils ne savent point dépenser, employer sagement le court espace de temps qui leur fut confié, mais qu’ils le gaspillent en monotones occupations, en sot labeur, en tourments, en querelles, en plaisirs, ils trouvent naturel de prétendre comme par héritage à l’éternel avenir afin que leur mérite ait libre carrière… ainsi que le veut la justice.
La Cité de la nuit terrible.
Le difficile, c’est d’empêcher que ce récit n’ait de fatales et durables conséquences pour la santé du lecteur. Après tout, on ne peut rouler à travers une très grande ville sans ramasser de la boue.
Le Policier a tenu parole. En moins de cinq minutes, comme il l’avait prédit, l’expédition était égarée comme elle ne l’avait jamais été.
— Où sommes-nous à présent ? — Quelque part sur la route de Chitpore, mais vous ne comprendriez pas si on vous le disait. Suivez-nous maintenant, et mettez bien exactement vos pas dans les nôtres. Il y a par ici de la saleté en quantité notable.
La nuit épaisse, graisseuse, enveloppe tout.
Nous avons dépassé les demeures ancestrales des Ghoses et des Boses, dépassé les becs de gaz, les odeurs, et la cohue de la route de Chitpore, et nous voici arrivés à un vaste fouillis de maisons serrées, un de ces amas de logements pleins de mystères et de complots, tel que l’eût aimé Dickens.
Ici il n’y a point de brise et l’air est sensiblement plus chaud.
Si Calcutta se donne un luxe tel que celui d’avoir des commissaires pour les égouts et le pavage, assurément ils doivent mourir avant d’en arriver là de leur tâche.
L’air est chargé d’une puanteur lourde, aigre, l’essence de toutes les horreurs laissées depuis longtemps à l’abandon, et cette odeur ne peut s’échapper d’entre les hautes maisons à trois étages.
— Ce quartier-ci, mon cher Monsieur, est un quartier parfaitement respectable, autant que peut l’être un quartier. La maison au bout de l’allée, avec ses ornements compliqués en stuc au fronton de la porte, a été bâtie il y a longtemps par une accoucheuse célèbre. Des personnes de distinction y habitaient jadis. Maintenant c’est le… Aha ! regardez-moi cette voiture !
Un vaste phaéton à impériale sort à grand fracas de l’obscurité et disparaît conduit avec une témérité de casse-cou.
On se demande comment il a pu seulement pénétrer dans ce labyrinthe de rues étroites, où personne ne semble se remuer, et où la sourde pulsation de la vie de la cité ne s’entend que faiblement et par intervalles incertains.
— Maintenant, qu’est-ce que cela ?
— C’est le Bois de Saint-John pour les riches Babous. Ce fiton[6] appartenait à l’un d’eux.
— Eh bien, c’est un endroit qui ne mérite guère un coup d’œil.
— Ne jugez pas sur les apparences. Par ici habitent des femmes qui ont réduit des rois à la mendicité. Nous ne voulons pas vous faire plonger brusquement dans le vice tout nu. Il faut que vous le voyiez d’abord avec sa dorure… mais faites attention à cette planche pourrie.
Tenez-vous au bas d’un puits d’ascenseur et regardez en haut. Cela vous donnera une idée de la dimension et de la forme de la courette autour de laquelle est construite une de ces grandes et sombres maisons.
Le carré central peut bien avoir dix pieds de côté, mais les balcons de l’intérieur s’avancent au-dessus, et prennent une moitié de l’espace libre.
Pour arriver à ce carré, il faut tourner bien des angles, descendre par un corridor voûté, descendre encore deux ou trois escaliers compliqués :
— Maintenant, vous comprenez, dit le Policier avec indulgence tandis qu’il bronche, le mollet en avant, dans un escalier tournant très sombre, voilà un endroit qu’il n’est pas bon de visiter seul.
Qui donc le voudrait ? S’il est des cavernes dégoûtantes, inaccessibles, ô saint Cupidon, qu’est celle-ci ?
Une lumière crue au haut de l’escalier, un tintement d’innombrables bracelets, un bruissement de gaze très fine, et alors apparaît la coquette Iniquité, resplendissante, littéralement resplendissante de bijouterie, de la tête aux pieds.
Prenez une des plus jolies miniatures qu’aient exécutées les peintres de Delhi et multipliez-la par dix. Ajoutez-y un des meilleurs portraits de la main d’Angelica Kaufmann. Complétez cela par tout ce que pourront vous inspirer vos souvenirs, depuis Beckford jusqu’à Lalla Rookh, et vous resterez encore à bonne distance des charmes de cette figure parfaite.
Pendant un instant, la gravité farouche, professionnelle du Policier se détend en présence de la mignonne Iniquité aux pierres précieuses, qui invite si gentiment le premier venu à s’asseoir et offre les rafraîchissements qu’elle juge au goût des Barbares.
Ses bonnes sont à peine un peu moins somptueuses qu’elle.
Un demi lakh, ou la valeur de cinquante mille livres, — il est plus aisé de croire à la seconde appréciation qu’à la première — est épars sur son petit corps.
Chaque main est ornée de cinq bagues à pierreries, réunies par une chaîne d’or à un grand bijou avec pierres précieuses fixé sur le dos de la main.
Des pendants d’oreilles chargés d’émeraudes et de perles, des anneaux à diamants, pour le nez, et je ne sais combien de centaines d’autres joyaux complètent l’assortiment.
Un mobilier anglais, de la somptueuse camelote, des chandeliers à n’en plus finir, et une collection d’abominables gravures venues du continent sont disséminés dans la maison.
Sur le carré est accroupi ou vautré un Bengali qui parle l’anglais avec une volubilité inquiétante.
Ce tableau suggère — suggère seulement, entendez-moi bien, — l’idée terrible d’une affectation de vertu excessive pendant le jour, tempérée par quelque sorte d’amusement malsain la nuit tombée, — ces poses abandonnées, cette façon de faire galerie, de bavarder, de fumer, lors même qu’il n’y aurait pas là des bouteilles renversées, parmi les servantes aux propos lascifs, de la Mignonne Iniquité.
Combien d’hommes mènent cette double existence si délétère ?
Le Policier garde un silence discret.
— Mais n’allez donc pas parler « de visites domiciliaires », tout simplement parce qu’il s’agit d’une jolie femme. Nous en sommes venus à l’obligation de connaître ces créatures. C’est grâce à elles que le riche et le pauvre dépensent leur argent, et quand un homme ne peut en gagner honnêtement pour elles, c’est alors que nous le remarquons. Maintenant, voyez-vous, s’il s’agissait réellement d’une visite domiciliaire, toute la maisonnée se serait éclipsée de manière à défier toute recherche, dès que nous aurions mis le pied dans la cour. Nous sommes des amis jusqu’à un certain point.
Et, en effet, il paraissait être assez facile d’être des amis jusqu’à un certain point avec la Mignonne Iniquité qui différait d’une façon si extraordinaire de la beauté d’Orient, celle que nous connaissons par expérience.
C’était là une figure propre à inspirer des Lalla Rookh à la douzaine et à faire croire à chaque vers de ces poèmes.
Sa beauté était celle que Byron chantait lorsqu’il écrivit…
— Souvenez-vous-en, si vous venez seul ici, il y a toutes les chances pour que vous soyez assommé, poignardé, ou cerné d’une façon ou d’une autre. Il faut que vous sachiez que cette partie du monde est interdite — absolument — aux Européens. Faites attention aux marches, et continuons.
La vision s’efface dans les senteurs et l’épaisse obscurité de la nuit, dans des constructions en mauvaises briques, à moitié vermoulues, et un autre entassement de maisons closes.
Nous continuons toujours.
Après un autre plongeon qui nous fait passer d’une cour dans un corridor, nous montons un escalier, et voici qu’apparaît un Vice Gras dans lequel ne se trouvera rien de romanesque, aucune beauté, mais un fond de grossier humour sans bornes.
Elle aussi est toute pavée de pierreries, et sa demeure est même plus belle encore que celle de la précédente.
Elle est plus encore infestée de ces hommes extraordinaires qui parlent si bien l’anglais et qui témoignent tant de déférence à la police.
Le Vice Gras a jadis été l’arbitre de la mode.
Elle dépouilla de son dernier acre un zemmindar Raja, si bien qu’il a fini à la Maison de Correction à cause d’un vol commis pour elle.
Dans l’opinion des indigènes, c’est une femme « monstrueusement bien conservée ».
Sur ce point comme sur quelques autres, les races sont d’accord… pour avoir chacune ses idées propres.
La scène change brusquement, comme si on posait un autre verre dans la lanterne magique.
La Mignonne Iniquité et le Vice Gras défilent en s’éloignant sur un rouleau de rues et d’allées, dont chacune est plus sordide que celle qui la précède.
Nous voici « quelque part » en arrière du Bazar Machua, au cœur même de la ville.
Là, point de maisons, rien que des acres et des acres, à ce qu’il semble, de vilaines huttes en pisé dont la première venue serait une honte pour un village de la frontière.
Tout cet emplacement est admirablement disposé pour les pestes et les incendies et il fait grand honneur à la Municipalité de Calcutta.
— Qu’arrive-t-il lorsque ces souilles à cochons prennent feu ?
— On les rebâtit, répond le Policier comme si c’était dans l’ordre naturel des choses. Le terrain est hors de prix ici.
Raison de plus, alors, pour lâcher sur la Cité un certain nombre d’Haussmanns, ayant pour instructions de construire des casernes pour la population qui n’arrive pas à trouver place dans les huttes, et qui dort en pleine rue, en tenant sur son sein jamais lavé des chiens et des animaux pires, bien pires.
— Voici un café qui a une licence. C’est là que vos domestiques vont s’amuser et goûter les joies du beuglant.
C’est un vaste hangar au toit de chaume, ingénieusement orné de lampes à essence assujetties d’une façon peu rassurante, et bondé de cochers, de cuisiniers, de petits boutiquiers et gens de même sorte.
Jamais trace d’Européen.
Pourquoi ?
— Parce qu’un Anglais qui s’y hasarderait, risquerait sa peau. On ne vient ici que quand on est ivre ou qu’on s’est égaré.
Les cochers de fiacre, ils ont le droit de voter, n’est-ce pas ? ont l’air assez tranquille, accroupis sur des tables ou entassés près des portes pour guigner de l’œil le beuglant.
Cinq malheureuses dépenaillées sont entassées sur un banc, au-dessous d’une des lampes, pendant que la sixième se démène et crie devant la foule impassible.
Elle dit une chanson d’amour, de l’amour tel qu’on le conçoit en Orient, qui dessèche le cœur et ronge le foie.
En cet endroit, les mots qui font si bonne figure sur le papier ont un sens mauvais, affreux.
Les hommes regardent fixement ou dégustent des verres et des tasses d’une sale décoction et la Kunchenee hurle avec un redoublement de vigueur devant la Police.
Ce que la Mignonne Iniquité portait partout sur elle en or et en pierres précieuses, celle-ci le porte en étain et verroteries, et ce qui était une lourde broderie sur la toilette du Vice Gras, est reproduit en double exact de clinquant dépoli, bossué, sur les atours jaunis de la Kunchenee.
Deux ou trois hommes, dont la conscience n’était pas tranquille, se sont esquivés du café dans les labyrinthes des huttes.
Le Policier rit et ceux qui se trouvent près de lui rient d’un air approbateur, comme s’ils y étaient tenus.
C’est ainsi que les lapins ont un rire forcé quand le furet arrive au fond du terrier et se met à faire des vides dans la garenne.
— Les boutiques à chandoo se ferment à six heures. Si donc vous voulez un jour voir fumer l’opium, il faudra y aller avant la tombée de la nuit… Non, non, vous n’y tenez pas.
Le détective se dirige vers la porte entr’ouverte d’une hutte d’où s’exhale l’arôme de la fumée noire.
Ceux des habitants, qui sont en état de décamper, le font aussitôt. Ils n’ont point d’affection pour la police.
Il ne reste plus que quatre hommes couchés, et un debout.
Ce dernier a un ichneumon apprivoisé autour du cou.
Il parle constamment l’anglais.
Non, il n’a pas peur. C’était une réunion privée de fumeurs.
— On ne vient pas pour affaires ce soir. Montrez-nous comment vous fumez l’opium ?
— Ah ! ah ! vous tenez à voir. Très bien, je montre… Hiya, vous, dit-il en donnant un coup de pied à un homme étendu par terre.
Celui qui a bénéficié du coup de pied grogne languissamment et se relève sur son coude.
L’ichneumon, toujours au cou de l’homme, redresse tous ses poils comme un chat en colère, et jacasse à l’oreille de son maître.
La lampe, qui sert pour l’opium, est la seule qui se trouve dans la chambre et éclaire une scène aussi désordonnée qu’un sabbat de sorcières, où l’ichneumon joue le rôle d’esprit familier.
Une voix, partant du sol, dit avec une expression d’infinie lassitude :
— Vous prenez de l’afim comme ceci.
Puis un long, un long silence, et autre coup de pied donné par l’homme possédé du diable, de l’ichneumon.
— Vous prenez de l’afim.
Il prend au bout d’une aiguille à tricoter une petite boule de la substance noire, poisseuse.
— Et vous allumez l’afim.
Il plonge la petite boule dans la lumière qui fait la nuit, et elle s’y gonfle en fumant comme de la graisse.
— Et puis vous la mettez sur votre pipe.
La petite boule fumante est enfoncée dans le fourreau étroit de la pipe à gros tuyau de bambou, et tout le monde se tait, excepté l’ichneumon qui persiste à jacasser d’une voix qui n’a rien de terrestre.
L’homme étendu à terre suce sa pipe, et quand la petite boule aura fini de fumer, il sera à mi-chemin du Nibban[7].
— Maintenant allez-vous-en, dit l’homme à l’ichneumon. Je vais fumer.
La porte de la hutte se ferme sur une perspective de jambes et de corps sous une lumière rouge.
L’homme à l’ichneumon fléchit, fléchit sur ses genoux, la tête penchée en avant, et le petit démon velu continue à piailler sur sa nuque.
Après cela, l’air fétide de la nuit donne presque une sensation de fraîcheur, car dans cette hutte il fait une odeur de four.
— Maintenant en route pour Colootollah. Passez entre les huttes : ce vice-là se passe de décor.
Aux huttes ont succédé des maisons très hautes, très vastes, très sombres.
N’eût été l’étroitesse des rues, nous aurions pu nous croire à Chowringhi, la nuit.
Une heure et demie s’est écoulée, et nous n’avons jamais passé deux fois par le même endroit.
— Vous pourriez errer toute la nuit dans Calcutta sans traverser une seconde fois la même ligne. Rappelez-vous que Calcutta n’est pas une de vos méchantes petites villes du haut pays où l’on trouve un lakh et demi d’habitants.
— Combien faut-il de temps alors pour la connaître ?
— A peu près la durée d’une vie, et même alors il y a des rues qui vous mettent dans l’embarras.
— Combien de rues un chef de quartier doit-il connaître ?
— Il faut qu’il connaisse, s’il le peut, toutes les maisons, qu’il sache quel est le propriétaire, de quelle sorte sont les habitants, qui ils fréquentent, qui y entre, qui en sort, qui rôde aux alentours pendant la nuit, etc., etc.
— Et il faut qu’il sache cela la nuit comme le jour ?
— Évidemment, pourquoi ne le saurait-il pas ?
— Pour aucune raison que je sache. Seulement, à présent il fait noir comme dans un four, et je serais curieux de savoir où aboutit cette allée.
— Autour de l’angle formé par ce mur sans ouverture. Il y a une lampe. Vous pourrez le voir.
Une ombre voltige hors d’un ravin et disparaît.
— Qui est-ce ?
— C’est un sergent de police qui vient voir où nous allons, en cas d’accidents.
Une autre ombre passe, en chancelant, dans l’obscurité.
— Qu’est-ce que celui-là ?
— Un soldat qui vient du Fort, ou un marin qui vient des vaisseaux, je n’ai pas pu le bien voir.
Le policier ouvre une porte fermée dans une haute muraille et tombe sans cérémonie sur une bande de femmes qui faisaient cuire leur nourriture.
Le sol est de terre battue. Les marches qui conduisent aux étages supérieurs sont d’une noirceur incroyable, et la chaleur est celle d’Avril.
Les femmes se lèvent en hâte, et la lumière de la lanterne sourde — car le Policier a allumé maintenant une lanterne, tout comme si nous étions à Londres, — nous montre six figures hâves, l’une d’une femme à demi indigène, à demi chinoise, et les autres, Bengalis.
— Il n’y a pas d’hommes ici, crient-elles. La maison est vide.
Alors elles ricanent et jabotent, et chiquent du pain et crachent et se sauvent dans les ténèbres de l’escalier.
Trois chambres contiguës ont été réunies en une seule très grande, et il y a là des nattes qui ont l’air d’être alignées. Mais en général un rustre de village est plus somptueusement couché dans une écurie anglaise.
Un cheval renâclerait contre cette installation.
— Un bien joli endroit, n’est-ce pas ? dit le Policier d’un ton jovial. C’est là que les matelots viennent se faire voler et enivrer.
— Il faut qu’ils soient absolument gris avant de venir.
— Non, non ; pas hommes matelots, ee-yah, fait le chœur des femmes, en saisissant au vol le mot qu’elles comprennent, sont partis.
Le Policier n’y prend pas garde, mais il traverse la vaste pièce, où sont les caisses garnies de nattes.
Dans l’une d’elles une femme grelotte.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Fièvre. Malade, très, très malade.
Elle se recroqueville en un tas sur la couchette et geint.
Un tout petit cabinet, noir comme la poix, s’ouvre au bout de la grande chambre, et c’est là que le Policier se plonge.
— Hallo ! qui est là ?
La lanterne s’abaisse, et de l’obscurité sort une main blanche aux ongles noirs.
Quelqu’un est endormi ou cuve sa boisson sur la couchette.
Le rond de lumière projetée par la lanterne se promène tout le long du corps.
— Un marin des navires. Très probablement il sera volé avant le jour.
L’homme dort comme un petit enfant, les deux bras au-dessus de sa tête, et il n’est point laid.
Il est sans souliers, et il a de très grands trous à ses bas.
C’est un blanc pur sang et il a sur les joues la teinte rose vif du sommeil de l’innocence.
La lanterne se détourne, et le Policier s’en va pendant que la femme de la caisse à nattes grelotte et dit qu’elle est malade, très, très malade.
VII PLUS BAS, TOUJOURS PLUS BAS
Je me suis bâti une maison de plaisance seigneuriale, Pour y demeurer toujours en mes aises. J’ai dit : ô mon âme, réjouis-toi, fais bombance, O ma chère âme, car tout est bien.
Le Palais de l’Art.
— Où allons nous ensuite ? Colootollah n’est guère à mon gré.
Le Policier et son protégé se sont arrêtés au milieu de l’interminable étendue de maisons, sous la lueur des étoiles.
— Au fin fond de l’évier, mais vous ne le croiriez pas si on vous le disait.
Ils vont jusqu’à ce qu’ils arrivent au dernier cercle de l’Enfer, par un chemin long, tranquille, tournant.
— Vous y voici, vous pouvez regarder.
Mais il n’y a rien à voir.
D’un côté, des maisons hautes et sombres, nues, sans meubles, de l’autre de basses et laides échoppes, éclairées, avec les portes effrontément ouvertes, où des femmes sont debout, marmottent, et se parlent à voix basse.
Ici règne le silence, ou du moins le silence occupé d’un bureau, d’un comptoir aux heures de travail.
Un regard jeté dans la longueur de la rue, et c’est assez !
Marchez en tête, meneurs de la Police de Calcutta. Nous n’aimons pas cette rangée de portes ouvertes, ces lampes qui flamboient à l’intérieur, cette vision furtive de tables de toilette en camelote, qui ont pour ornements des petits chiens en plâtre, des boules de verre provenant d’arbres de Noël, et aussi, — on a beau être des femmes déchues, on ne méprise pas pour cela la religion — des gravures de piété, et des statuettes de la Vierge.
Cette rue-là est longue, et il en part d’autres rues pleines de ces pitoyables marchandises.
— Pourquoi sont-elles si tranquilles ? Pourquoi cette absence de vacarme, de chansons, de cris ?