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La cité de l'épouvantable nuit

DE CALCUTTA A HONG-KONG (continued 2)

Albert Savine translation

Mais le véritable motif qui me fait désirer de revenir, c’est que j’ai rencontré un tas de Juif de Chicago, et que je crains d’en rencontrer encore davantage.

Le navire est plein d’Américains, mais le jeune garçon Américain-Juif-Allemand est le plus terrible de tous.

L’un d’eux a de l’argent, et il erre de l’arrière à l’avant, en invitant les inconnus à boire, en organisant des loteries, et en commettant d’autres atrocités.

On dit couramment qu’il est mourant.

Malheureusement, il ne se dépêche pas assez de mourir.

Mais la véritable monstruosité qui se trouve sur le navire, c’est un Américain qui n’a pas encore atteint tout son développement.

Je ne puis pas l’appeler un gamin, quoiqu’officiellement il n’ait que huit ans, qu’il porte une jaquette à raies et qu’il mange avec les enfants.

Il a l’air fatigué d’un singe à l’âge d’enfance. Il a des rides autour de la bouche et sous ses yeux.

Quand il n’a pas autre chose à faire, il répond au nom d’Albert.

Pendant deux ans, il n’a cessé de voyager : il a passé un mois dans l’Inde, vu Constantinople, Tripoli, l’Espagne, a vécu sous la tente et à cheval pendant trente jours et trente nuits, ainsi qu’il s’est empressé de m’en informer, et il a épuisé la liste des félicités de ce monde.

Il n’a pas de chair sur les os, et il passe sa vie dans le fumoir à organiser la loterie quotidienne.

J’avais peur de lui, mais il me suivit, et m’expliqua d’une voix sans inflexions, sans expression, comment fonctionnaient les loteries.

Quand j’eus protesté que je le savais, il continua sans s’inquiéter de l’interruption, et finalement pour me récompenser de ma patience, il m’offrit de me dire les noms et les particularités de tous les passagers.

Puis il disparut par la fenêtre du fumoir, parce que la porte n’avait que huit pieds de haut, et que dès lors elle était trop étroite pour ce gigantesque et anormal phénomène.

Sur certains sujets, il possédait des notions partielles plus complètes que les miennes. Sur certains autres, il montrait la crédulité sans bornes de l’enfant de deux ans. Mais le regard las était toujours le même et il sera encore le même quand il aura cinquante ans.

Cela est plus désolant que je ne pourrais le dire.

Tous ses souvenirs s’étaient embrouillés les uns dans les autres et il plaçait en Turquie et dans l’Inde des incidents qui s’étaient passés en Espagne.

Quelque jour un maître d’école s’emparera de lui et tâchera de l’éduquer, et je donnerais bien des choses pour voir par quel bout il commencera.

La tête est déjà trop pleine, et… l’autre partie n’existe pas encore.

Albert n’est, à ce que je présume, qu’un enfant comme les autres enfants américains.

Il fut pour moi une révélation.

Maintenant je tiendrais à voir une fillette américaine — mais pas à présent, — pas tout de suite.

Mes nerfs n’en peuvent plus, après les Juifs et Albert, et à moins qu’ils ne reprennent leur ton, je reviendrai sur mes pas dès que j’aurai atteint Yokohama.

VII

Où l’ignorance dans toute sa nudité prononce des jugements en criant à tue-tête, pendant tout le jour et sans vergogne, sur ces diverses choses.

Les quelques jours passés sur le Nawab se sont écoulés au milieu de gens nouveaux et bien étranges.

Il y avait là des spéculateurs de l’Afrique Australe, des financiers venant de la métropole (ils ne parlaient que par centaine de milliers de livres, et, je le crains, ils bluffaient terriblement). Il y avait des consuls de lointains ports de Chine, et des associés de maisons de transport chinoises : ils tenaient des propos et émettaient des idées aussi différentes des nôtres que notre langue courante est éloignée de celle de Londres.

Mais vous ne trouveriez rien d’intéressant à entendre l’histoire de notre chargement humain, à entendre le négociant écossais à la tête dure, qui a un faible pour le spiritisme, et qui me supplia de lui dire s’il y avait réellement quelque chose de sérieux dans la Théosophie, et si le Thibet était peuplé de chélas se livrant à la lévitation ; non plus qu’à entendre le petit vicaire de Londres qui est en vacances, et qui a vu l’Inde, et qui a espéré y voir prospérer l’œuvre des missions, qui croyait que le comité de la société des Missions entamait les idées et les convictions des masses et que la parole du Seigneur prévaudrait bientôt sur tous les autres conseils.

Celui-là, pendant les quarts de nuit, arrangeait et disposait les grands mystères de la vie et de la mort et envisageait la perspective d’une vie entière de labeur dans une paroisse où il n’y avait pas un riche.

Lorsque vous êtes dans les mers de Chine, ayez soin d’avoir toujours à votre portée vos dessous de flanelle.

En une heure, le steamer sortit de la région des chaleurs tropicales (y compris l’insolation) pour entrer dans un franc, un froid brouillard, aussi humide qu’une brume écossaise.

Le matin nous offrit un monde nouveau, — quelque part entre le Ciel et la Terre.

La mer était en verre fumé.

Des îles, d’un gris rougeâtre, s’éparpillaient sur elle au-dessous des bancs de brouillards qui flottaient à une cinquantaine de pieds par-dessus nos têtes.

Les voiles trapues des jonques dansèrent un instant comme des feuilles d’automne dans la brise et disparurent, et les îles, semblant avoir perdu toute solidité, formèrent un fond sur lequel les masses allongées se brisaient en flocons de neige.

Le steamer geignait, grommelait, criait, parce qu’il était si triste, si malheureux, et je gémis de mon côté parce que, selon le Guide des voyageurs, Hong-Kong était le plus beau port qu’il y eût au monde et que je ne voyais pas plus loin qu’à deux cents yards dans une direction quelconque.

Pourtant, ce glissement de fantôme, à travers la ceinture de brouillard, avait une animation mystérieuse, qui s’accrut lorsque l’agitation de l’air nous permit d’entrevoir un entrepôt et un derrick, qui paraissaient l’un et l’autre tout près de notre bord, puis en arrière d’eux, le profil d’une pente de montagne.

Nous nous frayâmes une route à travers une mer de bateaux à museau plat, tous montés par les plus musculeux des hommes, et le Professeur dit que le moment était venu maintenant d’étudier la question chinoise.

Mais nous apportions dans ces lieux-là un nouveau général.

De beaux uniformes neufs, bien seyants, vinrent lui souhaiter la bienvenue, et à contempler des choses dont j’avais été privé depuis longtemps, je ne songeai plus du tout aux Queues-de-Cochon.

Gentlemen de la chambre du Mess, vous qui porteriez des vestons de toile à la revue, si vous le pouviez, attendez d’être restés un mois sans avoir vu une jaquette de corvée, sans avoir entendu un éperon résonner clic-clac, et vous saurez pourquoi les civils voudraient toujours vous voir en uniforme.

Le Général, pour le dire en passant, était un général charmant.

Si je m’en souviens bien, il n’en savait pas très long sur l’armée des Indes, non plus que sur le caractère d’un gentleman nommé Roberts, mais il disait que Lord Wolseley allait devenir un de ces jours commandant en chef, à raison des besoins pressants de notre armée.

Ce fut une révélation parce qu’il ne parlait que des choses militaires anglaises, qui sont très, très différentes de celles de l’Inde, et qui se compliquent de politique.

Tout Hong-Kong est bâti de façon à faire face à la mer.

Le reste est du brouillard.

Une route boueuse passe d’une façon définitive devant une ligne de maisons qui tiennent à la fois de Chowringhi et de Rotherhithe.

Vous habitez dans les maisons, et quand vous en avez assez, vous traversez la route, et vous voilà dans la mer, si vous arrivez à trouver seulement un pied carré d’eau qui ne soit pas occupé.

Les chargements maritimes sont si considérables, et il en résulte une telle saleté contre le quai, que les habitants de la classe supérieure sont forcés de suspendre leurs bateaux à des davits au-dessus des bateaux du commun, qui sont grandement dérangés par une multitude de remorqueurs à vapeur.

Ceux-ci manœuvrent pour s’amuser et se donner le plaisir de siffler.

On les tient en si mince estime que chaque hôtel a les siens et que les autres ne sont à personne.

Au delà des remorqueurs, on voit des steamers en tel nombre que l’œil ne peut les compter et sur cinq de ceux-ci quatre nous appartiennent.

Je fus fier de voir le mouvement maritime de Singapour, mais je fus gonflé de patriotisme en contemplant du balcon de l’hôtel Victoria les flottes de Hong-Kong.

Je pourrais presque cracher dans l’eau, mais il y a en bas un grand nombre de marins et ce sont gens de forte race.

Comme un voyageur devient insouciant et égoïste !

Pendant plus de dix jours, nous avons laissé le monde extérieur en dehors de nos malles, et presque le premier mot que nous entendons à l’hôtel est celui-ci :

— John Bright est mort et il y a eu un terrible cyclone à Samoa.

— Ah ! c’est en effet bien triste, mais voyons, où dites-vous que se trouvent nos chambres ?

Au pays ces nouvelles auraient défrayé la conversation pendant une demi-journée et on en a fini avec elles avant d’être allé jusqu’à la moitié d’un corridor d’hôtel.

On ne saurait rester tranquille à méditer pendant qu’un monde nouveau bourdonne en dehors de la fenêtre, quand on va entrer en Chine et la posséder tout entière.

Un bruit de malles traînées dans le corridor, des talons sonores, — puis apparition d’une femme énorme, dégingandée qui lutte avec un petit domestique madrassi.

— … Oui… J’ai été partout et j’irai partout ailleurs. Maintenant je vais à Shanghaï et à Pékin. J’ai été en Moldavie, en Russie, à Beyrout, dans toute la Perse, à Colombo, Delhi, Dacca, Bénarès, Allahabad, Peshawar, dans cette passe à Rhi-Mujid, à Chalabar, Singapour, Penang, ici même, et à Canton. Je suis Autrichienne, Croate, et je visiterai les États d’Amérique, et peut-être l’Irlande. Je voyage sans cesse… je suis… comment appelez-vous cela ? Widow, veuve. Mon mari… il était mort, et par conséquent je suis triste, et je voyage. Évidemment je suis en vie, mais je ne vis pas. Vous comprendre ? Toujours triste. Voudrez-vous me dire le nom du vaisseau dans lequel on va jeter mes malles maintenant ?… Vous voyagez par plaisir ? Oui ? Moi, je voyage parce que je suis seule et triste, — toujours triste.

Les malles disparurent. La porte se ferma. Les talons sonnèrent dans le corridor, et je restai là, me grattant la tête dans mon étonnement.

Comment avait commencé la conversation ?

Pourquoi finissait-elle ?

A quoi bon rencontrer des excentricités qui ne donnent sur elles-mêmes aucune explication ?

Je n’aurai jamais de réponse, mais cette conversation est authentique d’un bout à l’autre.

Je vois maintenant comment se documentent les romanciers de l’école fragmentaire.

Lorsque je m’aventurai dans les rues de Hong-Kong, je marchai dans une épaisse et visqueuse boue de Londres, de cette sorte de boue qui fait pénétrer à travers les chaussures un froid glacial, et le bruit des roues innombrables était comme celui d’un nombre incalculable de hansoms.

Il tomba une pluie pénétrante, et tous les sahibs hélèrent des rickshaws, — ici on les nomme des ricks, — et le vent était plus froid encore que la pluie.

C’était la première sensation franchement hivernale depuis Calcutta.

Rien d’étonnant à ce que, grâce à un tel climat, Hong-Kong eût dix fois plus d’animation que Singapour, que partout on vît des signes de constructions, qu’il y eût des becs de gaz dans toutes les maisons, qu’on vît çà et là maintes colonnades et coupoles, et que les Anglais marchassent comme doivent le faire des Anglais, d’un pas hâtif, le regard en avant.

Il y avait des vérandahs sur toute la longueur de la rue principale, et les magasins européens prodiguaient les glaces par yards carrés.

Nota bene : Partout ailleurs, comme à Simla, tenez en défiance les magasins qui ont des glaces : chacun de vos achats concourt à amortir cette installation.

La même Providence, qui fit passer les grands fleuves au voisinage des grandes villes, fait passer aussi les grandes rues près des grands hôtels.

Je descendis Queen Street, rue qui n’est pas très montueuse.

Toutes les autres rues que je regardai étaient construites en degrés comme à Clovelly, et par un ciel bleu elles eussent fourni au Professeur des vingtaines de bons clichés.

La pluie et le brouillard rendaient les plaques confuses.

Toutes les rues montantes allaient se perdre par en haut dans un brouillard blanc qui voilait les pentes d’une colline, et les rues descendantes se perdaient de même dans la vapeur des eaux du port, et les unes comme les autres étaient d’un aspect fort étrange.

— Hi-hi-yow, dit le coolie de mon rickshaw, en me versant par dessus une roue.

Je sortis et rencontrai d’abord un Allemand barbu, puis trois mousses en liesse, appartenant à un navire de guerre, puis un sergent de sapeurs, puis un Parsi, puis deux Arabes, puis un Américain, puis un Juif, puis quelques milliers de Chinois qui portaient tous quelque chose, et enfin le Professeur.

— On fabrique des plaques — des plaques instantanées à Tokio, à ce qu’on m’a appris. Que dites-vous de cela ? dit-il. Eh bien, dans l’Inde, le bureau du lever des plans est le seul qui fabrique ses propres plaques. Des plaques instantanées à Tokio, songez donc !

J’avais été pendant longtemps le débiteur du Professeur pour une de ces plaques.

— Après tout, répondis-je, ce qui me frappe, c’est que nous avons commis l’erreur de trop penser à l’Inde. Par exemple, nous nous figurions que nous étions civilisés. Mettons-nous à un rang inférieur. A côté de cette ville-ci, Calcutta n’est plus qu’un hameau.

Et il y avait en cela une bonne part de vrai, car la ville était d’une propreté peu ordinaire ; parce que les maisons étaient uniformes, à trois étages et avec des vérandahs, et parce que le pavé était de pierre.

Je rencontrai un cheval, qui était fort honteux de lui-même. Il suivait des yeux une charrette qui prenait la route de la mer, mais au haut des degrés on ne voyait en fait de véhicules que des rickshaws. Hong-Kong a détruit dans mon esprit le romanesque du rickshaw.

Ils devraient être consacrés aux jolies dames, et non aux hommes qui s’en servent pour aller à leurs affaires, aux officiers en grand uniforme, aux matelots qui se tassent pour y tenir deux de front, et d’après ce que j’ai entendu dire là-bas aux casernes, ils servent parfois à rapporter au violon le déserteur ivre.

— Il s’y endort, Monsieur, et cela évite bien des embêtements.

Les Chinois sont naturellement les maîtres de la ville. Ils profitent de tous nos progrès dans les constructions, de tous nos règlements de police.

Leurs enseignes dorées et rouges flamboient sur toute la longueur de Queen’s Road, mais ils ont soin d’y ajouter la traduction, en caractères européens habilement tracés.

Je n’ai trouvé qu’une exception, la voici :

Fussing, carpantier et faiseur de Gabinets tient de bons Gabi. nets en vente.

Les boutiques sont faites pour arrêter le marin et l’amateur de curiosités : elles y réussissent admirablement.

Lorsque vous allez dans ce pays-là, placez tout votre argent dans une banque avec ordre du directeur de ne rien vous donner, quoi que vous demandiez.

Par ce moyen vous éviterez la faillite.

Le Professeur et moi nous fîmes un pèlerinage.

Partant de Kee-Sing, nous allâmes même jusque chez Yi King, qui vend la volaille décomposée, et chacune de ces boutiques prospérait.

Bien qu’il vendît des souliers et des cochons de lait, il y avait à la façade des sculptures, des dorures si déliées que l’œil s’y attachait, et chaque détail avait quelque chose d’original et de frappant en son genre.

Grâce à quelques simples traits, un fragment de racines entremêlées devenait un entrelacement de démons, une main courante, une corniche fleurie, un battant de porte rouge foncé et or, un écran en bambous refendus.

Tout cela était bon, d’un travail soigné dans la juxtaposition, le refendage, l’assemblage.

Les paniers des coolies avaient une forme convenable. Les attaches de rotin qui les assujettissaient au joug de bambou poli, étaient bien égalisées, de façon à ce qu’il n’y eût pas de brins pendants.

Vous pouviez ouvrir et fermer les tiroirs dans les commodes que portait suspendues l’homme qui vendait des repas aux coolies des rickshaws.

Les pistons des petites pompes à main en bois des boutiques fonctionnaient avec précision dans leur alvéole.

J’étais occupé à étudier ces choses-là pendant que le Professeur allait et venait à travers les ivoires sculptés, les soies brodées, les panneaux incrustés, les écailles à filigranes, les pipes aux becs de jade, une foule de choses, que seul connaît le Dieu de l’Art.

— Je n’ai plus une opinion aussi favorable sur lui que je l’avais jadis, dit le Professeur, qui songeait à notre artiste indien.

Il tenait en main un tout petit groupe grotesque en ivoire qui représentait un petit enfant s’efforçant de tirer de son repos un buffle d’eau.

C’était, sculpté dans le dur ivoire, tout le drame de la vie de la bête et de l’enfant.

Nous eûmes la même pensée au même instant. Nous nous étions déjà rapprochés une ou deux fois du sujet :

— Ils lui sont cent fois supérieurs par la simple conception, sans parler de l’exécution, dit le Professeur, la main sur une esquisse en bois et pierres précieuses représentant une femme assaillie par un coup de vent contre lequel elle protégeait son enfant.

— Oui, et ne voyez-vous pas qu’ils n’introduisent les couleurs d’aniline que dans les objets qu’ils nous destinent. Lui au courant, il les porte sur son corps toutes les fois qu’il le peut. Qu’est-ce qui a fait que ce marchand à peau jaune prend tant de plaisir à contempler un oranger nain dans un pot de couleur bleue-turquoise ? repris-je en complétant un assortiment de cuillers chinoises à bon marché, et toutes bonnes comme forme, comme couleur et comme commodité.

Les lanternes chinoises à grosse panse suspendues au-dessus de nous continuaient à se balancer avec un léger craquement de papier huilé, mais elles ne nous tentèrent pas, et le marchand en vêtement bleu en resta pareillement pour ses frais.

— Vous foulez acheter ? Cholies choses ici, dit-il, en remplissant sa pipe avec du tabac qu’il prenait dans une blague de cuir vert foncé, dont le col était serré par un petit anneau de composition, ou peut-être aussi de jade.

Il jouait avec un abaque de bois brun.

A côté de lui était son livre-journal relié en papier huilé, et le godet d’encre de Chine avec les pinceaux et leurs supports de porcelaine.

Il enregistra une mention sur son livre où il peignit en traits menus sa dernière affaire.

Naturellement, les Chinois pratiquent cet art depuis quelques milliers d’années, mais la Vie et ses Phénomènes sont chose aussi nouvelle pour moi qu’elle le fut pour Adam, et je m’étonnai.

— Vous foulez acheter ? répéta le marchand après avoir tracé son dernier coup de pinceau.

Et je dis dans la nouvelle langue que j’étais en train de m’assimiler :

— Voudrais savoir un renseignement qui appartient à mon métier. Regardez ces choses. Avez-vous une âme, vous ?

— Avez-vous quoi ?

— Avez-vous quelque chose d’une âme ? Avez-vous tous le même esprit ? Vous ne voyez pas ? Alors parlons autrement. Les gens de votre nation ont tous l’air du même diable incarné mais ils font curiosité de tout, même les idoles de poche, et jamais ne donnent d’explication. Pourquoi êtes-vous une aussi horrible contradiction ?

— Ne sais pas : deux dollars et demi, dit-il en tenant un cabinet en équilibre sur la main.

Le Professeur n’avait point entendu.

Son esprit était accablé par la pensée du sort qui pèse sur l’Hindou.

— Il y a trois races qui savent travailler, dit le Professeur, en jetant un regard sur la rue fourmillante où les Rickshaws pétrissaient la boue, et la Babel de cantonais et de pidgin montait en aboiements confus vers le brouillard jaune.

— Mais il n’y en a qu’une qui sache se multiplier, répondis-je. L’Hindou se coupe la gorge et meurt. Quant à la souche des Sahibs, ils sont trop peu nombreux pour durer toujours. Ces gens-là travaillent et gagnent du terrain. Ils doivent avoir des âmes. Sans cela ils ne pourraient concevoir de jolies choses.

— Je ne puis m’expliquer cela, dit le Professeur. Ils sont meilleurs artistes que l’Hindou. Pour le dire en passant, cette sculpture que vous regardez est japonaise. Meilleurs artistes, et ouvriers plus vigoureux, pris d’ensemble. Ils supportent l’entassement, ils mangent de tout, et ils sont capables de vivre avec rien.

— Et moi qui, toute ma vie, ai vanté les beautés de l’Art hindou.

C’était un petit désappointement quand j’y pensais, mais je tâchai de me consoler en songeant qu’ils étaient à une telle distance l’un de l’autre qu’aucune comparaison n’était possible. Et pourtant l’exactitude est assurément la pierre de touche de l’Art.

— Ils accablent l’univers, dit avec calme le Professeur.

Et il sortit pour acheter du thé.

Ni à Penang, ni à Singapour, pas plus qu’ici, je n’ai vu un seul Chinois dormir tant qu’il faisait jour.

Je n’ai pas vu non plus une vingtaine d’hommes qui fussent visiblement en train de flâner.

Tous allaient dans une direction définie, même le coolie sur le quai, qui trottait voler du bois dans l’échafaudage d’une maison à moitié construite.

Dans son propre pays, le Chinois est traité avec une certaine dose de sans-gêne, pour ne pas dire de férocité.

Où cache-t-il son amour de l’Art, c’est ce que sait seul le ciel qui a créé cette terre jaune qui recèle tant de fer.

Son amour se tourne vers les petites choses. Sans quoi comment pourrait-il se procurer de si singuliers pendants pour sa pipe et s’amasser, tout au bout de l’arrière-fond de sa boutique, une collection pareille à celle que se fait l’oiseau des arceaux de verdure, avec tant d’objets divers, hétéroclites, dont chacun a sa beauté, si vous le regardez d’assez près.

Je suis désolé de ne pouvoir rendre compte en quelques heures des idées de tant de millions d’hommes.

Toutefois, une chose qui paraît certaine, c’est que si nous avions à gouverner autant de Chinois que nous avons d’indigènes dans l’Inde, et que nous leur eussions donné seulement le dixième des caresses, des encouragements coûteux dans la voie du progrès, si nous avions tenu compte dans la même proportion de leurs intérêts et de leurs aspirations que nous l’avons fait pour l’Inde, nous en aurions été chassés depuis longtemps ou nous aurions reçu la récompense digne du pays le plus riche qui soit à la surface de la terre.

Une de mes paires de souliers a été enveloppée, par un hasard curieux, dans un journal qui porte pour devise ces mots : « Il n’y a pas de nation indienne, bien qu’existent les germes d’une nationalité indienne », ou quelque chose de fort approchant.

Cela m’a fait pouffer d’un éclat de rire sacrilège.

Ce grand fainéant de pays que nous soignons, que nous tenons dans du coton, et à qui nous demandons chaque matin s’il se sent assez fort pour quitter son lit, apparaît comme un nuage lourd et mou sur l’horizon lointain, et les vains propos que nous avions l’habitude de tenir entre nous sur son précieux avenir, sur ses ressources, ne semblaient pas différer des propos que tiennent les enfants dans les rues, quand ils ont fabriqué un cheval avec des gousses de haricot ou des bouts d’allumettes et qu’ils se demandent s’il est capable de marcher.

Je suis tristement désabusé sur le compte de mon autre patrie, non point la mère-patrie, maintenant qu’on me cire mes bottes dès l’instant même où je les ôte.

Le cireur ne le fait point en vue d’un pourboire, mais parce que c’est sa besogne.

Comme le castor de jadis, il lui fallait monter à cet arbre-là : les chiens étaient à sa poursuite.

Il y avait concurrence.

Y a-t-il réellement un endroit tel que Hong-Kong ? On le dit, mais je ne l’ai pas encore vu.

Une fois, il est vrai, les nuages s’étant élevés, j’aperçus une maison de granit perchée, comme un chérubin, sur rien du tout, à un millier de pieds au-dessus de la ville.

On eût dit, à la voir, que cela pouvait être une station civile à son début, mais un homme monta la rue et dit :

— Voyez-vous ce brouillard ? Ce sera ainsi jusqu’en septembre. Vous feriez mieux de vous en aller.

Je ne m’en irai point.

Je camperai devant la place jusqu’à ce que le brouillard se lève et que la pluie cesse.

Pour le moment, comme nous sommes au troisième jour d’avril, je suis assis devant un grand feu de houille et je pense au Caucase couvert de frimas.

O pauvres créatures qui êtes dans les tourments, bien loin.

Tout en vous rendant à votre bureau ou à la salle du rapport, vous vous dites que vous aidez l’Angleterre dans sa mission de faire progresser l’Orient.

C’est une jolie illusion, et je suis fâché de la détruire, mais vous n’avez pas conquis le pays qu’il fallait.

Annexons la Chine.

VIII

Aimez et faites aimer. C’est ce que je fais. Mais, ma charmante, pour moi, c’est fini avec tous. Non, plus rien, tant que je vivrai, non, dussé-je mourir. Bonsoir, et bonjour.

Me voilà bien au fait des dessous de la ville et le mot d’écœurement ne suffit pas pour rendre ce que j’éprouve.

Cela commença par un mot en l’air dans la salle d’un bar.

Cela finit Dieu sait où.

Que le monde contienne des dames françaises, allemandes, italiennes, appartenant à l’Ancienne Profession, ce n’est guère surprenant, mais pour un homme qui a vécu dans l’Inde, c’est quelque chose de choquant que de rencontrer encore des Anglaises dans cette confrérie.

Lorsqu’un papa opulent envoie son fils et héritier faire le tour du monde pour se développer l’esprit, réfléchit-il, je me le demande, aux endroits où l’innocent va se promener sous la conduite d’amis également inexpérimentés.

Je suis porté à croire qu’il n’en est rien. Dans l’intérêt de l’opulent papa, et poussé par un désir sincère de voir ce qu’on nomme la vie et un enfer de première classe, je parcourus Hong-Kong pendant la durée d’une nuit.

Je suis enchanté de n’être point un heureux père pourvu d’un fils qui, la bride sur le cou, croit connaître toutes les ficelles.

Le vice doit être la même chose, à bien peu de différences près, dans toutes les parties du monde, mais si l’on veut le séparer du plaisir, il faut aller à Hong-Kong.

— Certes, tout a de plus beaux dehors, tout est mieux à Frisco, dit mon guide, mais nous trouvons que ce n’est pas trop mal pour l’Ile.

Ce fut seulement quand une grosse personne en robe de chambre noire se fut mise à réclamer à grands cris cette horrible drogue qu’on appelle « une bouteille de vin » que je commençai à comprendre toute la beauté de la situation.

J’étais en train de voir « la Vie ».

« La Vie » c’est une grande chose.

« La Vie » consiste à sabler du champagne doux qui a été volé à un maître d’hôtel de la Peninsular and Oriental et à échanger des propos obscènes avec des créatures à figure pâle qui rient follement, sans effort comme sans émotion.

L’argot du véritable dessalé, — le dessalé, c’est un homme à la coule, un jeune homme à moitié gris, avec son chapeau en arrière de la tête — l’argot du véritable dessalé n’est point facile à acquérir. Il faut pour cela un apprentissage en Amérique.

Je restai immobile de saisissement, devant la profondeur et la richesse de la langue américaine, dont j’étais appelé, par un privilège spécial, à entendre un dialecte particulier.

Il y avait là des filles qui étaient allées à Leadville et à Denver, et dans les régions sauvages de l’Ouest le plus sauvage, qui avaient joué sur les plus petites scènes, qui, d’une façon générale, s’étaient galvaudées de cent façons diverses qu’il ferait fastidieux d’énumérer.

Elles jacassaient comme des geais et avalaient à grands traits le liquide malsain qui remplissait la pièce de sa vapeur.

Tant qu’elles parlèrent raisonnablement, la chose était divertissante, mais quand il y eut assez de liquide consommé pour faire tomber le masque, elles se mirent bel et bien à jurer par tous leurs dieux.

Bon nombre d’hommes ont entendu une femme blanche jurer, mais il en est quelques-uns, — et je suis de ceux-là, — auxquels cette expérience a été refusée.

C’est une véritable révélation, et si personne ne vous jette à bas de votre chaise d’une poussée dans le dos, vous pourrez réfléchir sur des tas de choses qui en découlent.

Elles juraient donc, et buvaient, et contaient des histoires, assises en rond, si bien que je compris que cela, c’était la Vie, que c’était une chose dont il fallait m’éloigner si je tenais à y prendre goût.

Le jeune homme, qui avait quelques bribes de connaissance du monde et qui permettait aux filles de l’acheter, si cela leur chantait, se trouvait là naturellement.

Les donzelles l’achetèrent tel qu’il était, au prix qu’il s’estimait lui-même, et j’assistai au jeu : le moyen le plus sûr d’être berné c’est de tout savoir.

Alors il y eut un intermède, et d’autres cris et hurlements, que le public, dans sa générosité, voulut bien prendre pour la preuve qu’on s’amusait énormément, et qu’on jouissait de la Vie.

De là j’allai dans un autre établissement où la tenancière avait perdu la moitié du poumon gauche, ainsi que sa toux l’indiquait, mais n’en fut pas moins amusante, dans le genre monotone, jusqu’au moment où elle laissa aussi tomber son masque, et où commencèrent les propos joyeux et les plaisanteries.

Toutes ces plaisanteries-là je les avais déjà entendues dans le premier établissement.

C’est une bien pauvre espèce de Vie que celle qui ne sait pas inventer chaque jour sa plaisanterie.

Plus que jamais le jeune homme mettait son chapeau de travers, expliquait qu’il était un vrai dessalé et qu’il n’était pas piqué des vers.

Le premier venu, qui n’aurait pas eu la tête en fer fondu, aurait été un vrai dessalé après un verre de ce champagne sirupeux.

Je comprends maintenant pourquoi les gens se croient insultés quand on leur offre un « champagne » doux.

Le second interview finit quand la tenancière, tout en toussant, nous reconduisit dans le corridor et que nous nous retrouvâmes dans l’air pur des rues silencieuses.

Elle était réellement très malade et annonça qu’elle n’avait plus que quatre mois à vivre.

— Est-ce que nous allons continuer toute la nuit cette assommante tournée ? demandai-je à la quatrième maison, où je craignais d’entendre une quatrième répétition de cette histoire trois fois ressassée ?

— C’est mieux à Frisco, mais il faut un peu faire rigoler les filles, voyez-vous. Allons, marchez, réveillez-les. C’est la Vie, cela. Vous n’avez jamais vu cela dans l’Inde ? me répondit-on.

— Non, Dieu merci, je ne l’ai pas vu. Une semaine de cette existence m’amènerait à me pendre, répliquai-je en m’adossant d’un air las à un montant de porte.

On entendait à l’intérieur le tapage des gens qui faisaient la fête cette nuit et celles qui étaient là n’avaient certes nul besoin d’être réveillées.

L’une se remettait à peine d’une noce de trois jours et l’autre allait commencer le même voyage.

La Providence me protégea tout le temps.

Une certaine beauté austère, répandue dans mes traits, avait fait croire à tout le monde que j’étais médecin ou clergyman, un clergyman comme on n’en voit guère, je suppose.

On m’épargna donc la plupart des plaisanteries trop épicées et je pus rester assis à contempler la Vie qui était si douce.

Ainsi je me rappelai l’Oxonien qui, dans Tom et Jerry, joue des gigues sur l’épinette — vous avez vu cette vieille gravure ? — pendant que le Corinthien Tom et la Corinthienne Kate dansaient une fière sarabande dans une petite chambre pourvue d’un tapis.

Ce qu’il y avait de pire, c’était que les femmes étaient de vraies femmes, et jolies, et ressemblaient à certaines personnes de ma connaissance, et quand elles cessaient un instant ce jeu insensé de raquette, elles se tenaient convenablement.

— Passeraient n’importe où pour de vraies dames, dit mon ami. Tout n’est-il pas parfait chez elles ?

A ce moment, la Corinthienne Kate se mit à mugir pour réclamer de quoi boire, — il était trois heures du matin — et le flot de hideux propos reprit son cours.

Elles se qualifiaient de femmes gaies.

Cela ne fait pas beaucoup d’effet sur le papier. Pour apprécier tout ce qu’il y a de sardonique dans ce sarcasme, il faudrait que vous l’entendiez tomber de leurs lèvres et au milieu de leur entourage.

Je clignai énergiquement des yeux, pour montrer que j’appréciais pleinement la Vie, que j’étais un vrai dessalé, et que, moi aussi, je n’étais pas piqué des vers.

Il naît en tête à tête une ivresse qui aboutit chez l’homme à une hilarité exagérée, mais quand une troupe de quatre partenaires se met de propos délibéré à boire et à jurer, l’amusement a quelque part une fuite, comme si son fond était percé.

Le dégoût, l’ennui, ne tardent guère.

Une nuit de réflexion m’a convaincu qu’il n’y a pas d’enfer dans l’autre monde pour ces femmes-là. Elles ont le leur dans leur existence, et j’y ai fait quelques pas.

Toujours affublé du titre de docteur, ce fut mon devoir de veiller depuis la nuit jusqu’à l’aurore une patiente — gaie, toujours gaie, souvenez-vous-en — et frissonnant à l’approche d’une crise, qu’on appelle le délirium tremens.

Kate la Corinthienne aura son tour plus tard.

Sa compagne, sortant à peine d’une lourde ivresse, était plus que je n’en pouvais supporter.

C’était une horreur sans circonstances atténuantes, et ma haine se fondit dans une sincère pitié.

La crainte de la mort pesait sur elle pour une raison que vous allez apprendre.

— Dites, vous dites que vous venez de l’Inde. Connaissez-vous quelque chose au choléra ?

— Un peu.

La voix, qui interrogeait, était fêlée et agitée.

Une longue pause.

— Dites, Docteur, quels sont les symptômes du choléra. Une femme est morte dans la rue la semaine dernière.

— Voilà qui est agréable, pensai-je, mais il faut me rappeler que c’est « la Vie ».

— Elle est morte la semaine dernière… choléra. Mon Dieu, je vous dirai qu’au bout de six heures elle était morte. Je parie que je vais attraper aussi le choléra. Non, tout de même, n’est-ce pas ? Est-ce que je peux l’attraper ? Il y a deux jours, j’ai cru que je l’avais. Cela me faisait terriblement mal. Je ne peux pas l’attraper, n’est-ce pas ? Il n’attaque jamais les gens deux fois, n’est-ce pas ? Oh ! dites que non et que le diable vous emporte ! Docteur, quels sont les symptômes du choléra ?

J’attendis qu’elle eût détaillé son attaque.

Je lui assurai que ces symptômes-là, et non point d’autres, étaient ceux du choléra, et — puisse-t-on porter cela à mon crédit — que le choléra n’attaquait jamais deux fois la même personne.

Cela lui donna dix minutes de tranquillité.

Puis, elle se leva en poussant un juron et hurlant :

— Je ne veux pas être enterrée à Hong-Kong. Ça me fait peur ! Quand je mourrai… du choléra… qu’on m’emporte à Frisco, et qu’on m’y enterre… A Frisco… A la Montagne solitaire, à Frisco, vous entendez, Docteur ?

J’entendais, je promis.

Au dehors les oiseaux gazouillaient déjà et l’aurore rayait les volets.

— Dites donc, Docteur, avez-vous jamais connu Cora Pearl ?

— Entendu parler d’elle.

Je me demandais si elle n’allait pas se mettre à faire éternellement le tour de la chambre, les yeux fixés au plafond, et entrelaçant et délaçant ses mains tour à tour.

— Eh bien, commença-t-elle en baissant la voix d’une façon expressive, le jeune Duval s’est brûlé la cervelle sur son paillasson et y a fait une mare de sang, — je veux dire de vrai sang. — Vous ne portez pas de pistolet, Docteur ?… Savile en portait un… Vous ne connaissez pas Savile ?… C’était mon mari, aux États-Unis… Mais moi je suis Anglaise, Anglaise pur sang. Voilà ce que je suis… Faisons venir une bouteille de vin. Je suis si nerveuse. Cela ne vaut rien pour moi ?… Que le… Non, vous êtes médecin. Vous savez ce qui est bon contre le choléra. Dites-moi, dites-moi…

Elle s’avança vers les volets et regarda fixement au dehors, la main sur le verrou, et le verrou faisait un bruit sec sur le bois, parce que la main était atteinte de tremblement.

— Je vous dis que Kate la Corinthienne est soûle, aussi pleine qu’elle peut en tenir. Elle ne fait que boire… Avez-vous jamais vu mon épaule ? Il y a deux marques dessus. Elles m’ont été faites par un homme, — un gentleman, — il y a deux nuits. Ce n’est pas parce que je suis tombée contre mes meubles. Il m’a frappée deux fois avec sa canne, cette brute, cette brute, cette brute. Si j’avais été saoule je lui aurais secoué sa poussière. La brute !… Mais je me suis contentée d’aller dans la vérandah pleurer à me briser le cœur… Oh ! la brute !

Elle arpentait la pièce, caressant son épaule en lui parlant comme elle eût fait à un animal.

Puis, elle jura après l’individu.

Ensuite elle tomba dans une sorte de stupeur mais en geignant, et en jurant après l’homme à travers son sommeil et appelant avec des gémissements son amah, pour venir lui panser son épaule.

Endormie, elle n’était pas dépourvue de charme, mais la bouche s’agitait convulsivement.

Le corps était secoué par des frissons. Elle n’avait de tranquillité nulle part.

A la lumière du jour je vis ses yeux rougis, ses joues creuses, ses yeux fixes.

Elle était tourmentée par une migraine et par des secousses nerveuses.

C’était vraiment « la Vie » que je voyais, mais elle ne m’amusait point, car je sentais que moi-même, pour avoir simplement été témoin de son extrême abaissement, j’étais coupable, comme le reste de mes semblables qui l’avaient amenée là.

Puis elle se mit à mentir.

Du moins j’appris par l’homme qui connaissait si bien le monde que c’étaient là des propos mensongers.

Ils avaient trait à elle-même, à sa famille, et, s’ils étaient faux, c’étaient des mensonges sans motifs, car tout y était bas et écœurant, malgré les efforts pour dorer la réalité à l’aide d’un album de photographies qui la rattachait à son passé.

N’étant point un homme à la coule, je préfère croire que ses histoires étaient vraies et lui savoir gré de l’honneur qu’elle me fit en me les racontant.

Je me figurais que la maison n’avait rien de plus triste à me montrer que sa figure.

En cela je me trompais.

Kate la Corinthienne s’était réellement livrée à la boisson.

Elle se leva, en chancelant d’ivresse, chose terrible à voir et qui vous donne un mal de tête par sympathie.

Il y avait eu quelque gaffe faite dans le ménage mal tenu, où les services à thé en plaqué étaient mêlés avec la porcelaine à bon marché, et la domesticité fut appelée pour s’expliquer.

Je vis Kate la Corinthienne saisir la moustiquaire pour se soutenir, chose horrible et offensante à la face du jour immaculé.

Je l’entendis jurer d’une voix épaisse et confuse, comme je n’ai jamais entendu un homme jurer, et je m’étonnai que la maison ne tombât pas, frappée de la foudre, sur nos têtes.

Sa compagne s’interposa, mais fut engloutie sous un torrent de blasphèmes, et la demi-douzaine de petits chiens qui infestaient la pièce s’esquivèrent d’eux-mêmes hors la portée des mains ou des pieds de Kate la Corinthienne.

Le fait que la femme était belle ne servait qu’à empirer la situation.

Sa compagne se laissa tomber frissonnante sur un des canapés.

Kate se balançait de droite et de gauche, jurait après Dieu, après les hommes, après le ciel et la terre à pleines lèvres.

Si Alma-Tadema avait pu la peindre, — cette combinaison de blanc, de cheveux noirs, d’yeux étincelants, et les pieds nus, — nous aurions vu le vrai portrait de l’éternelle Prêtresse de l’humanité.

Peut-être aurait-elle été mieux personnifiée encore, quand la colère de Kate fut éteinte et qu’elle allait trébuchant par la pièce, soulevant un verre à champagne bien au-dessus de sa tête, réclamant à grands cris, à dix heures du matin, une nouvelle tournée de l’infâme breuvage qui empoisonnait l’atmosphère dans toute la maison.

Elle but son liquide et les deux femmes s’assirent pour le partager.

Ce fut leur déjeuner.

Je m’en allai, écœuré, attristé, et comme la porte se fermait, je les vis toutes deux en train de boire.

— Là-bas, à Frisco, c’est bien mieux, disait le vrai dessalé, mais comme vous le voyez, elles sont diablement gentilles. Elles pourraient passer pour des dames si elles le voulaient. Je vous le dis, un homme n’a qu’à ouvrir les yeux et à faire un tour chez elles pour voir un peu de la vie amusante.

J’ai vu tout ce que je désirais voir, et désormais je passerai outre.

Il se peut qu’il y ait de meilleur champagne et de plus solides buveurs à Frisco et ailleurs, mais les propos seront les mêmes, l’odeur de rance et de moisi de tout cela sera la même jusqu’à la consommation des siècles.

Si c’est là la Vie, qu’on me donne une honnête mort, sans boissons, sans obscènes plaisanteries.

De quelque côté que vous regardiez ce spectacle, c’est une pitoyable comédie mal jouée et qui ressemble trop à une tragédie pour être agréable. Mais il paraît que cela amuse le jeune homme en train de faire son tour du monde et je ne saurais croire que ce soit tout à fait sain pour lui, — à moins, toutefois, que cela ne lui fasse aimer encore davantage son foyer domestique.

Et les torts les plus graves étaient de mon côté.

Je n’étais point emporté par une rafale de passion. J’allais de sang-froid à la découverte de cet Inferno sonder les misères insondables de la vie.

Pour les décrire, pour la somme insignifiante de trente dollars, je m’étais procuré plus de renseignements et plus de dégoûts que je n’en avais voulu, avec le droit de contempler une femme à moitié folle d’ivresse et de peur pendant le tiers d’une épouvantable nuit.

Les plus grands torts étaient de mon côté.

Lorsque nous rentrâmes dans le monde, je fus content de sentir planer le brouillard entre moi et le ciel, au-dessus de ma tête.

IX

J’aimerais à me lever pour aller Où croissent les pommes d’or, Où sous un autre ciel Les îles des Perroquets sont à l’ancre.

Hong-Kong était si animé, si bien bâti, si éclairé, et si bourré de richesse à la voir extérieurement que je tenais à savoir comment tout s’était fait.

Ce n’est pas en vain que vous prodiguez le granit par tonnes cubiques, que vous consolidez vos falaises avec du ciment de Portland, que vous construisez une jetée de cinq milles, que vous établissez un club qui a l’air d’un petit palais.

Je me mis en quête d’un Taipan : on désigne ainsi le chef d’une maison de commerce anglaise.

Ce Taipan-là était le plus considérable de l’île, et de beaucoup le plus charmant.

Il possédait des vaisseaux, et des quais, et des maisons et des mines, et cent autres choses.

Je lui dis donc :

— O Taipan, je suis un pauvre citoyen de Calcutta, et l’animation de votre ville me surprend. Comment se fait-il que tout le monde y sente l’argent ? D’où viennent les améliorations de votre ville ? Et pourquoi les hommes sont-ils si infatigables ?

Et le Taipan dit :

— C’est parce que l’île va hardiment de l’avant. C’est parce que tout rapporte. Jetez les yeux sur cette liste d’actions.

Il me tendit une liste de trente compagnies environ : compagnies pour le lancement de vapeurs, pour les mines, pour la fabrication de câbles, l’établissement de docks, le commerce, des compagnies pour l’exportation, pour toutes sortes d’objets.

A part cinq exceptions, toutes les actions faisaient prime, les unes de cent, d’autres de cinq cents, quelques-unes de cinquante seulement.

— Ce n’est pas du bluff, dit le Taipan. C’est sincère. Presque tous les gens que vous rencontrerez ici, sont des lanceurs d’affaires et organisent des compagnies.

Je regardai par la fenêtre, et je vis comment les compagnies se fondaient.

Trois hommes, gardant leur chapeau sur la tête, causent pendant dix minutes. Un quatrième se joint à eux, muni d’un carnet de poche.

Puis, tous les quatre font un plongeon dans l’Hôtel de Hong-Kong afin de se procurer les matériaux nécessaires pour mettre à flot l’affaire et voilà une compagnie de plus.

— C’est de là, dit le Taipan, que vient la richesse de Hong-Kong.

Ici toute idée rapporte, à commencer par celle d’une laiterie. Nous sommes sortis des mauvais jours et nous entrons dans la période des années grasses.

Il me conta des histoires du temps jadis, d’un ton apitoyé, parce qu’il savait qu’il m’était impossible de comprendre.

Tout ce que je pouvais dire, c’est que la ville prenait le genre américain, depuis les salons de coiffure jusqu’aux bars à liqueurs.

Les figures étaient tournées dans la direction de la Porte Dorée, alors même que les gens étaient le plus occupés à monter les compagnies de Singapour.

Il n’y a pas assez d’initiative à Singapour laissé à soi seul. Aussi Hong-Kong ajoute-t-il sa poussée. Sur les comptoirs des banques on trouve des prospectus des compagnies nouvelles.

Je me mouvais parmi un dédale d’intérêts si compliqué que je n’y pouvais rien comprendre.

Je parlai à des gens dont l’esprit se trouvait à Hankow, à Fouchou, à Amoy, plus loin encore, au delà des gorges du Yangtze, où l’Anglais fait du commerce.

Au bout d’un certain temps, j’échappai aux lanceurs de compagnies, parce que je savais que je n’arriverais point à les comprendre et je gravis une côte.

A Hong-Kong, on ne voit que montées, sauf quand le brouillard couvre tout, excepté la mer.

Des fougères arborescentes jaillissaient du sol. Des azaléas se mêlaient aux fougères et des bambous dominaient le tout.

Il était donc tout naturel que je trouvasse un funiculaire qui se tenait sur la tête et agitait les pieds dans le brouillard.

On appelait cela le tramway de la Fissure Victoria et on le hissait au moyen d’un câble.

Il escaladait une côte dans l’espace à un angle de 65 degrés, et pour ceux qui ont vu le Righi, le Mont Washington, un chemin de fer à crémaillère quelconque, il n’y aurait rien eu là de surprenant. Mais ni vous ni moi, n’avons jamais été hissés d’Annandale au Chanta-Maidan en ligne directe, avec un escarpement de cinq cents pieds du côté de la contre-voie, et nous avons le droit de nous émerveiller.

Il n’est pas usuel de courir en montant des plans inclinés au bout d’une corde, et surtout quand vous ne pouvez voir à deux yards devant vous, et que tout le globe, au-dessous de vous, ressemble à un chaudron où tournoie le brouillard.

En outre, à moins que vous ne soyez prévenu qu’il s’agit d’une illusion d’optique, il n’est guère amusant de voir, de l’endroit où vous êtes assis, les maisons et les arbres sous des angles de lanterne magique.

De telles choses, avant le déjeuner, sont pires que le long roulis des mers de Chine.

On me mit à terre à douze cents pieds au-dessus de la ville, sur la route militaire de Dalhousie, ainsi que cela se fera quand l’Inde aura un excédent.

Alors on m’amena un prétentieux dandy que, faute de nom meilleur, on appelait une chaise.

A cela près que ce véhicule est trop allongé pour tourner facilement les angles, une chaise est de beaucoup supérieure à un dandy.

Ce dandy ressemble davantage à un tonjon de la région de Bombay, de l’espèce que nous employons à Mahableshwar.

Vous êtes assis dans une chaise d’osier suspendue mollement sur dix pieds de bois élastique et vous avez de légers volets pour vous protéger contre la pluie.

— Nous voici maintenant, dit le Professeur en tordant son chapeau tout emperlé de rosée, nous voici en excursion de plaisir. Ceci, c’est la route de Chakrata dans la saison des pluies.

— Non, dis-je, c’est de Solon à Kasauli que nous allons. Regardez ces roches noires.

— Peuh ! dit le Professeur. C’est un pays civilisé, celui-ci. Regardez la route. Regardez les garde-fous. Regardez les caniveaux.

Et aussi vrai que j’espère ne jamais revenir à Solon, la route était cimentée, les barreaux des garde-fous étaient fixés avec du mortier dans des blocs de granit et les caniveaux pavés.

Ce n’était guère plus large qu’un chemin de montagne, mais quand cela aurait été la promenade favorite du Vice-Roi, on ne l’eut pas mieux entretenue.

Il n’y avait point de vue.

C’est pourquoi le Professeur s’était muni de son appareil photographique.

Nous dépassâmes des coolies qui élargissaient la route, des maisons fermées ou abandonnées, de solides petites maisons trapues, bâties en pierre, portant de jolis noms selon notre coutume dans les stations des montagnes : Issue de la Ville, — Pays des Rochers, — et autres de ce genre, et à cette vue mon cœur devint tout brûlant en moi.

Hong-Kong n’avait nul droit de copier de cette façon Mussoorie.

Nous arrivâmes au point où les vents se donnent rendez-vous, à dix-huit cents pieds au-dessus de l’univers entier, et je vis quarante milles de nuages.

C’était le Pic, le grand point de vue de toute l’Ile. Une boutique de blanchisserie, un jour de lessive, aurait été plus intéressante.

— Descendons, Professeur, dis-je, et réclamons notre argent. Ce n’est pas une vue.

Nous descendîmes par l’étonnant tramway. Chacun de nous faisait semblant d’être moins agité que l’autre et nous partîmes en quête d’un cimetière chinois.

— Allez à la Vallée heureuse, nous dit un homme au fait du pays, à la Vallée heureuse, où se trouvent le champ de course et les cimetières.

— C’est Mussoorie, dit le Professeur. Je le savais d’avance.

C’était Mussoorie, bien que nous eussions à faire d’abord un demi-mille à travers Portsmouth Hard.

Des soldats nous jetèrent des sourires moqueurs, par les vérandahs de leurs solides casernes à trois étages.

Tous les élèves de marine de l’escadre de Chine étaient rassemblés au Club de la Marine Royale, et ils rayonnaient sur nous.

L’élève de marine est une belle créature, un être plein de santé… Mais il y a déjà longtemps que j’ai donné mon cœur à Thomas Atkins et c’est à lui que va mon affection.

A propos, comment se fait-il qu’un régiment écossais, celui du comté d’Argyll, ou celui du comté de Sutherland, par exemple, reçoive d’aussi bonnes recrues ?

Est-ce que le jupon et la bourse de renard attirent de jeunes gaillards de cinq pieds neuf pouces, avec trente-neuf pouces de tour de poitrine ?

La marine attire aussi de beaux hommes ; comment se fait-il que nos régiments d’infanterie soient si mal partagés ?

Nous arrivâmes à la Vallée heureuse en passant près d’un monument élevé à certain Anglais défunt.

Ces choses-là cessent de vous émouvoir au bout d’un certain temps. Elles ne sont que la semence de la grande moisson dont les enfants de nos enfants récolteront certainement les fruits.

Les hommes ont péri dans les combats ou par la maladie. Nous tenons Hong-Kong, et grâce à notre force et notre sagesse, c’est une grande Cité, bâtie sur un roc, et pourvue d’un charmant petit champ de course de quatorze cents yards de long, installé dans les montagnes, et bordé d’un côté par les demeures des morts, Mahométans, Chrétiens et Parsis.

Une clôture de bambous sépare des cimetières le champ de courses et la grande tribune.

Il est sans doute suffisant pour Hong-Kong, ce champ de course, mais tiendriez-vous à suivre des yeux les élans de votre poney, en ayant derrière vous, à moins de cinquante pas, ce terrible mémento ?

Ils sont fort beaux, ces cimetières, et tenus avec le plus grand soin.

La pente rocheuse commence si près d’eux que les morts les plus récents peuvent commander presque de leur place la vue de tout le champ.

Même à cette grande distance des querelles d’Église, on ensevelit à part les différentes sectes chrétiennes.

Une croyance peint son mur de blanc, l’autre de bleu.

Cette dernière, aussi rapprochée que possible de la tribune, écrit en grands caractères : Hodie mihi, cras tibi.

Non, je ne tiendrais guère à faire courir à Hong-Kong. Cette réunion dédaigneuse qui se trouve derrière la grande tribune suffirait pour tuer toute chance.

Les Chinois ne sont pas disposés à montrer leurs cimetières.

Nous cherchâmes le nôtre sur la pente de terrasse en terrasse, à travers des champs cultivés, puis des bois, puis encore des champs cultivés, et nous arrivâmes enfin à un village de cochons blancs et noirs, avec des rochers rouges et disloqués au delà desquels reposaient les morts.

C’était un endroit de troisième ordre, mais joli.

J’ai étudié pendant cinq jours au moins ce mystère en toile cirée qu’est le Chinois, et j’ai voulu savoir pourquoi il tient à être enseveli dans un beau paysage et de quelle façon il reconnaît un beau paysage quand il en rencontre un, mais cela est insondable pour moi. Il le possède quand il ne possède plus la facilité de voir, et ses amis font partir des pétards au-dessus de lui, en signe de triomphe.

Ce soir-là, je dînai avec le Taipan dans un palais.

On dit que le prince-marchand de Calcutta est mort, tué par la Bourse.

Hong-Kong devrait être en état d’en fournir un ou deux échantillons.

Ce qu’il y a de plaisant au milieu de toute cette opulence, — une opulence comme on en voit dans les romans, — c’est la singulière déférence qu’on témoigne à l’égard de Calcutta.

Consolez-vous grâce à cela, Gentlemen du Fossé, car, par ma foi, c’est bien la seule chose dont vous puissiez vous faire gloire.

A ce dîner, j’appris que Hong-Kong est imprenable et que la Chine se hâtait d’importer des canons de douze et de quarante tonnes pour la défense de ses côtes.

J’eus des doutes sur l’une de ces assertions, mais l’autre était la vérité.

Ceux qui ont occasion de parler de la Chine dans ces régions le font en termes respectueux, comme qui dirait : « L’Allemagne va faire ceci ou cela » ou bien : « Telle est la manière de voir de la Russie ».

Les mêmes hommes qui parlent ainsi font tout leur possible pour faire pénétrer dans le Grand Empire tous les stimulants de l’Ouest, chemins de fer, lignes de tramways, et le reste.

Qu’arrivera-t-il si la Chine se réveille pour tout de bon, crée une ligne de Shanghaï à Lhassa, puis une ligne de steamers pour les immigrants du drapeau impérial jaune, si elle se charge elle-même de diriger ses manufactures de canons et ses arsenaux ?

Les Anglais énergiques qui embarquent des canons de quarante tonnes concourent à ce résultat, mais ils disent tous : « Nous sommes bien payés pour ce que nous faisons. Il n’y a pas de sentiment dans les affaires, et, en tout cas, la Chine ne sera jamais en guerre avec l’Angleterre ».

C’est bien vrai : il n’y a point de sentiment en affaires.

Le palais du Taipan, plein de belles choses et de fleurs plus charmantes encore que les meubles pareils à des pierres précieuses, dont elles étaient l’ornement, aurait rendu heureux une centaine de jeunes gens qui soupirent après le luxe et fait d’eux des écrivains, des chanteurs, des poètes.

Il était habité par des gens à forte tête, qui regardaient bien droit, qui étaient assis parmi les splendeurs, et qui causaient affaires.

Si je ne devais pas devenir un Birman à ma mort, je souhaiterais d’être un Taipan à Hong-Kong.

Il en sait si long, il traite sur un si grand pied avec des Princes, avec des Puissances, et il a un pavillon à lui qu’il fait flotter sur tous ses steamers.

La chance bénie, qui veille sur les voyageurs, me fit le lendemain assister à un pique-nique, et tout cela parce que le hasard me poussa par erreur dans une maison.

Cela est parfaitement vrai et c’est bien là notre façon anglo-indienne de faire les choses.

— Peut-être, dit l’hôtesse, ce sera notre seule journée de beau temps, profitons-en pour lancer un vapeur.

Et aussitôt nous voilà embarqués sur un nouveau monde — celui du port de Hong-Kong — et avec un égard tout dramatique pour l’appropriation des choses et des noms, notre petit navire s’appelait le Pionnier.

Le pique-nique comprenait le nouveau Général, — celui qui était arrivé d’Angleterre sur le Nawab, et qui m’avait renseigné au sujet de Lord Wolseley, — et son aide-de-camp, un Anglais accompli, et fort différent d’un officier de l’Inde.

Jamais il ne parlait métier, et, quand il éprouvait quelque désappointement, il le cachait derrière sa moustache.

Le port est, à lui seul, un vaste monde.

D’après les photographies, il est charmant, et je serais porté à le croire par les échappées aperçues à travers le brouillard, pendant que le Pionnier se frayait passage à travers les lignes de jonques, les paquebots amarrés, les pontons à charbon qui se balançaient, et la coquette et basse corvette américaine, l’Oronte, énorme et laide, le Cafard presque aussi petit que son homonyme, l’ancien trois ponts converti en un hôpital militaire.

C’est, ce Cafard, l’occasion d’un changement d’air pour notre Tommy.

Nous allions à travers des milliers de sampans manœuvrés par des femmes qui ont leurs bébés attachés sur leur dos.

Puis, nous longeâmes la partie de la ville qui fait face à la mer et nous vîmes combien elle était grande.

Nous arrivâmes enfin à un fort inachevé, situé à une grande hauteur sur la pente d’une verte colline, et je contemplai le nouveau général comme les hommes contemplent un oracle.

Vous ai-je dit que c’était un général du Génie, envoyé tout exprès pour s’occuper des fortifications ?

Il jeta un regard sur la terre de couleur gris-vert et la maçonnerie de granit.

Il y avait dans ses yeux une expression d’intérêt professionnel. Peut-être allait-il dire quelque chose : dans cet espoir je me rapprochai de lui.

Il parla en effet :

— Du sherry et des sandwiches ? Merci, je veux bien. C’est extraordinaire comme l’air marin vous donne de l’appétit, dit le général.

Et nous continuâmes à longer la côte verdoyante, en contemplant d’imposantes maisons de campagne, bâties en granit, et qu’habitent des Pères Jésuites et des négociants opulents.

C’était le Mashobra de ce Simla. C’étaient aussi les Highlands, cela tenait encore du Devonshire.

C’était particulièrement gris et glacial.

Jamais le Pionnier ne circula en des eaux plus étranges.

D’un côté on voyait une multitude innombrable d’îlots, de l’autre les rivages profondément échancrés de l’île principale, qui parfois descendaient vers la mer en petites baies sablonneuses, parfois aussi tombaient en escarpements à pic, avec des grottes creusées par les flots et que remplissait le bruit sourd des brisants.

En arrière les collines montaient dans le brouillard, l’éternel brouillard.

— Nous allons à Aberdeen, dit l’hôtesse, puis à Stanley. De là nous traverserons l’île à pied par la route du réservoir de Ti-tam. Cela vous fera voir une grande partie du pays.

Nous entrâmes dans un fiord et découvrîmes un brun village de pêcheurs qui montait la garde entre deux docks, et un policeman sikh.

Tous les habitants étaient des femmes aux joues roses, dont chacune possédait le tiers d’un bateau, et un baby tout entier, enveloppé dans de l’étoffe rouge et attaché sur son dos.

La mère était vêtue de bleu, pour la raison suivante, si son mari lui donnait des coups par dessus les épaules, il y aurait eu bien des chances pour qu’il aplatît la tête du bébé, à moins que l’enfant ne fût d’une couleur différente.

Puis, nous quittâmes tout à fait la Chine, et nous naviguâmes en plein Lochaber, avec un climat correspondant au paysage.

Bonnes gens que rafraîchit le punkah, figurez-vous un instant des promontoires voilés de nuages, et s’avançant dans une mer d’un gris d’acier, crispée par une brise qui râpe les joues, vous oblige à vous asseoir au-dessous des bastingages et à reprendre difficilement haleine.

Figurez-vous le roulis et le tangage d’un petit navire qui va bourdonnant d’île en île ou se lance témérairement à l’entrée d’une baie d’un mille de large, pendant que vous sentez mûrir, au milieu d’un paysage tout nouveau, de propos nouveaux, de physionomies nouvelles, un appétit qui fera honneur au grand Empire sur une terre étrangère.

Nous nous trouvâmes en face d’un autre village qu’on nommait Stanley, mais il était tout autre qu’Aberdeen.

Des maisons inhabitées, en pierre brune, contemplaient fixement la mer du haut des dunes peu élevées, et en arrière rugissait une longue étendue de muraille battue des vents.

Inutile de demander ce que signifiaient ces choses : elles criaient bien haut. C’est un cantonnement abandonné. Sa population est dans le cimetière.

Je demandai :

— Quel régiment ?

— Le 92e, il me semble, répondit le général, mais c’était au temps jadis, vers mil huit cent soixante. Je crois qu’on mit en garnison ici quantité de troupes et que l’on construisit des casernes en cet endroit, mais la fièvre fit périr les hommes comme des mouches. N’est-ce pas un lieu de désolation ?

Mon esprit se reporta vers un cimetière négligé, à un jet de pierre du tombeau de Jehangir, dans les jardins de Shalimar, où les bestiaux et le bouvier voient le lieu de repos suprême des premières troupes qui occupèrent Lahore.

Nous sommes un grand peuple, un peuple très fort, mais nous avons bâti notre Empire bien coûteusement avec les os des hommes qui sont morts de maladie.

— Mais parlez-nous des fortifications, général. Est-il vrai que… etc…, etc. ?

— Les fortifications sont très suffisantes telles que les voilà. Ce qu’il nous faut, ce sont des hommes.

— Combien ?

— Mettons trois mille pour l’Ile. C’est assez pour arrêter toute expédition qui pourrait survenir. Regardez toutes ces petites baies et criques. Il y a vingt endroits derrière l’Ile, où l’on pourrait débarquer des hommes et causer bien des désagréments à Hong-Kong.

— Mais, hasardai-je, n’est-il pas théoriquement admis que notre flotte devrait arrêter toute expédition avant qu’elle parvînt ici ?… tandis qu’on suppose que les forts ont pour but d’empêcher que le passage ne soit coupé, qu’un bombardement ne soit exécuté, que la ville ne soit mise à contribution par un ou deux vaisseaux de ligne détachés.

— Si vous partez de cette théorie, dit le général, les navires de guerre devraient aussi être arrêtés par notre flotte. Tout cela, ce sont des sottises. Si une puissance quelconque parvient à jeter des troupes ici, il faudra que vous ayez des troupes pour les chasser, et… ne désirons-nous pas d’en avoir ?

— Et vous ? Vous commandez ici pour cinq ans, n’est-ce pas ?

— Oh ! non, au bout de dix-huit mois, il me faudra partir. Je ne tiens pas à rester collé ici. Pour mon compte j’ai d’autres idées, dit le général, enjambant des éboulis pour aller jusqu’à son déjeuner.

Et c’était justement ce qu’il y avait de pire.

Un excellent général qui venait aider à parachever les fortifications, un œil sur Hong-Kong, et l’autre, l’œil droit, sur l’Angleterre.

Il serait plus qu’un homme, s’il ne troquait son commandement et ses instructions pour le commandement d’une brigade dans la première bagarre qu’aurait l’Angleterre.

Il redouterait de rester trop longtemps perdu au loin. Il craindrait de se trouver trop en dehors du courant… et…

Eh bien ! Nous sommes justement comme cela dans l’Inde, et il n’y a pas le moindre espoir de lever une légion perdue pour le service colonial,… une légion composée d’hommes qui accompliraient leur tâche au même endroit sans jamais le quitter et n’auraient jamais d’autre perspective.

Mais souvenez-vous que Hong-Kong, avec cinq millions de tonnes de charbon, cinq milles de quais d’embarquement, de docks, de jetées, son énorme importance comme cité, son commerce de quarante millions, et les plus charmantes parties de pique-nique qu’on puisse voir, a besoin de trois mille hommes… et elle ne les obtiendra point.

Elle a deux batteries d’artillerie de garnison, un régiment, un tas d’artilleurs lascars, à peu près assez pour empêcher les canons de se rouiller sur leurs affûts.

Il y a trois forts sur une île, — l’Ile du Tailleur de pierres — entre Hong-Kong et le continent, trois forts sur l’île même d’Hong-Kong et trois ou quatre autres éparpillés çà et là.

Naturellement, l’armement complet en canons n’est point arrivé.

Même dans l’Inde, on ne saurait armer des forts sans artilleurs exercés.

Mais le déjeuner à l’abord d’un rocher était plus intéressant que la défense coloniale. On n’est pas en état de parler politique quand on a le ventre vide.

Notre unique journée de beau temps finit par du vent et de la pluie sur les assiettes vides, et la marche à travers les terres commença.

Lorsque l’esquif eut à demi disparu dans la buée, nous passâmes le long des champs de canne à sucre et de troupeaux de gros cochons, le long du morne cimetière des soldats sur la côte.

On traversa une étendue de lande, et on finit par rencontrer une route de montagne qui dominait la mer.

Les perspectives se mouvaient, changeaient comme dans un kaléidoscope.

Tout d’abord, ce fut une croupe rugueuse, toute semée de touffes ruisselantes, sans qu’on vît rien au-dessus, ni au-dessous, ni aux alentours, sinon du brouillard et les lances raides de la pluie. Puis, une route rouge balayée par de l’eau qui tombait dans l’inconnu. Puis, une combe, aux murs presque aussi droits que ceux d’une maison, au fond de laquelle se glissait la mer, verte comme du jade. Puis, une vue sur une baie, un banc de sable blanc, enfin une jonque à voilure rouge qui louvoyait sous les rafales. Enfin, plus rien que de la roche mouillée et des fougères, et la voix du tonnerre bondissant de cime en cime.

La route, revenant vers l’intérieur des terres, nous ramena près des bois de pins de Theog et des rhododendrons — mais on les appelait des azaléas — de Simla et la pluie ne cessait de tomber, comme si on eût été au mois de juillet dans les collines et non au mois d’avril à Hong-Kong.

Une armée envahissante marchant sur Victoria aurait eu bien de la peine, même si la pluie n’était pas tombée.

Il n’y a qu’une ou deux ouvertures dans les montagnes par où elle aurait pu passer, et on prépare un plan grâce auquel on pourra la couper et l’anéantir dès son arrivée.

Lorsqu’il me fallut escalader à reculons une montée, en plantant profondément mes talons dans la vase, je plaignis sincèrement cette armée d’invasion.

Le réservoir à parois de granit et le tunnel de deux milles, qui amènent l’eau à Hong-Kong, valent-ils une visite ?

Je ne saurais le dire.

Il y avait dans l’air trop d’eau pour qu’on goûtât quelque confort, même en tâchant de penser au pays.

Mais allez-y, faites le trajet — dix milles — et deux milles seulement sur un terrain de niveau. Allez en bateau à vapeur au cantonnement abandonné de Stanley, traversez l’île, et dites-moi si vous avez jamais vu rien de si sauvage, de si merveilleux en son genre que ce paysage.

Je remonte le fleuve jusqu’à Canton et ne puis m’arrêter pour faire de la peinture écrite.

X

La Providence se plaît aux sarcasmes. Elle nous envoya de la pluie et un vent glacial depuis le commencement jusqu’à la fin.

Voilà un des désagréments qu’on éprouve à quitter l’Inde. Vous coupez le câble qui vous retient sous le seul climat digne de confiance qu’il y ait dans le monde.

Je méprise un pays où il faut perdre la moitié de son temps à observer les nuages.

L’excursion de Canton (j’étais parti dans cette direction) vous fait faire la connaissance du steamer de fleuve américain, qui ne ressemble aucunement à un vaisseau de la flottille de l’Irraouaddy, non plus qu’à un omnibus, comme bien des gens le croient.

Il se compose exclusivement de peinture blanche, de plomb en feuilles, d’une corne de vache, d’un tremplin, et il contient un chargement presque aussi considérable qu’un navire de la Peninsular and Oriental.

Le commerce entre Canton et Hong-Kong paraît énorme, et un steamer couvre les quatre-vingt-dix milles qui séparent un port de l’autre en une journée.

Les passagers chinois n’en sont pas moins enfermés sous les écoutilles ou leur équivalent, dès qu’ils quittent le port, et une fois par jour, le râtelier de Sniders chargés dans la cabine est l’objet d’une inspection et d’un nettoyage.

Chaque jour aussi, à ce que je m’imagine, le capitaine de chaque bateau raconte à ses passagers globe-trotters la vénérable histoire du pillage d’un steamer fluvial, — comment deux jonques l’assaillirent à un tournant favorable du fleuve, pendant que les passagers indigènes qui s’y trouvaient se soulevaient et se conduisaient de manière à donner beaucoup d’occupation à l’équipage, ce qui finit par un nettoyage à fond de ce steamer.

Les Chinois sont un peuple étrange !

Il n’y a pas fort longtemps, ils eurent des difficultés à Hong-Kong, à propos de la photographie des coolies travailleurs, et dans l’agitation, qui fut considérable, une vieille jonque à moitié démolie prit position en face du quai, dans l’intention avouée d’envoyer un boulet de trois livres à travers les fenêtres de la maison de commerce qui avait donné l’idée de la photographie. Et cela bien qu’en moins de dix minutes, navire et équipage eussent pu être réduits en cendres de cigarettes.

Mais personne ne pilla le Ho-Nam, bien que les passagers eussent fait tout leur possible pour y mettre le feu en renversant les lampes de leurs pipes à opium.

Sa masse encombrante, mugissante, se fraya passage à travers les rangs serrés des navires du port, et partit par un brouillard gris, par une pluie battante.

Lorsque je dis que le paysage ressemblait à celui des Highlands, vous pensez ce que cela peut signifier dans un pareil moment.

De grands steamers à hélice, des bateaux chinois à porcs, à fort tirant d’eau, et chargés d’une cargaison vivante, des jonques qui se balançaient, des sampans prêts à faire le plongeon, remplissaient les parties navigables d’un cours d’eau aussi large que l’Hughli, et beaucoup mieux défendu, en ce qui regarde l’art humain.

La petite difficulté, que les Chinois avaient eue quelques années auparavant avec les Français, avait appris aux premiers bien des choses dont il eût mieux valu pour nous qu’ils ne prissent aucun souci.

Le premier objet qui frappe dans la ville de Canton, c’est le double clocher de la vaste église catholique.

Otez-lui votre chapeau, parce que cela signifie bien des choses et que c’est le drapeau visible d’une bataille qui doit être encore livrée.

Jamais les missionnaires de la Mère des Églises n’engagèrent une lutte aussi formidable que celle qu’ils eurent avec la Chine et jamais nation n’a déployé tant de science à torturer les missionnaires.

Peut-être un jour où il faudra examiner les livres de comptes de chaque race, donnerait-on raison aux deux races, la blanche et la jaune, pour avoir agi, chacune, selon ses lumières.

J’ai contemplé à loisir la cité du bord du steamer et j’ai jeté mes cartes.

— Je me sens hors d’état de décrire cet endroit et en outre je hais le Chinois.

— Peuh ! ce n’est que Bénarès multiplié huit fois. Allons, venez !

C’était Bénarès, mais sans larges rues ou chanks, et pourtant plus sombre que Bénarès, en ce que partout la mince ligne du ciel était masquée entièrement par des enseignes flottantes superposées en étages, rouge, or, noir ou blanc.

Les boutiques s’élevaient sur des soubassements de granit, avec des murs en brique pukka et des toits de tuiles.

Leurs façades étaient de bois sculpté, doré ou peint de façon sauvage.

John s’entend parfaitement à arranger une boutique, alors même qu’il n’aurait à y vendre, en fait de jolies choses, que des volailles aplaties et des tripes.

Une boutique sur deux était un restaurant, et l’espace qui les séparait bondé de créatures humaines.

Connaissez-vous ces horribles éponges pleines de vers, qui croissent dans les mers chaudes ? Vous en cassez un morceau et le ver se casse aussi.

Canton, c’était cette éponge :

— Hi ! Iow yah ! Tohoh wang ! hurlaient à la foule les porteurs de chaises, mais je craignais que si les perches écorchaient l’angle d’une maison, les briques elles-mêmes ne se missent à saigner.

Hong-Kong m’avait montré comment le Chinois était capable de travailler. Canton m’expliqua pourquoi il faisait si peu de cas de la vie.

La vie humaine est un article à meilleur marché que dans l’Inde.

Je haïssais déjà pas mal le Chinois. Ma haine doubla, lorsque je me sentis étouffer dans ses rues fourmillantes où la peste seule était capable d’ouvrir un passage.

Certes, ce n’était point défaut de civilité de la part des gens, mais l’entassement était à lui seul effrayant.

Il y a dans le monde trois ou quatre endroits où il est préférable pour un Anglais de se mettre promptement d’accord avec son adversaire, quelle que soit la nationalité de celui-ci.

Canton vient en tête de la liste. N’ayez jamais de discussion avec qui que ce soit dans Canton. Laissez cela au guide.

Alors les puanteurs montèrent et nous accablèrent. Sous ce rapport, Canton est égal à vingt fois Bénarès.

L’Hindou est un saint qui pratique l’hygiène quand on le compare au Chinois. C’est sous le même rapport un rigide Malthusien.

— Très mauvaise odeur dans cet endroit. Venez par ici tout droit, dit Ah Cum qui avait appris son anglais d’un Américain.

Il fut très bon.

Il me montra des boutiques de joaillerie en plume, où des gens étaient assis, découpaient dans les ailes brillantes des geais de tout petits carrés de plumes bleues et lilas, les collaient sur des montures dorées, de sorte que le tout ressemblait aux plus rares des émaux de Jeypore.

Nous entrâmes dans une boutique.

Ah Cum tira derrière lui la porte massive et mit le verrou, pendant que la foule s’entassait devant les fenêtres et les barreaux des volets.

Je pensais plus à la foule qu’à la joaillerie.

La cité était si sombre et la foule si nombreuse, et parmi elle il y avait tant de gens dont la figure n’avait rien d’humain !

La marche du Mongol est un joli sujet à traiter dans un article de magazine.

Entendez-la une seule fois dans le demi-jour d’une vieille boutique de curiosités, où les diables sans nom de la religion chinoise vous font des grimaces du haut des étagères du fond, où des dragons de bronze, révélateurs de malpropreté, s’accrocheront à vos pieds pendant que vous trébuchez sur le sol.

Écoutez le bruit de pas sur les blocs de granit de la route et la vague de voix d’hommes qui vient se briser, cela n’est pas humain !

Observez les faces jaunes qui vous dévisagent entre les barreaux, et vous serez effrayés comme je le fus moi-même.

— C’est du beau travail, dis-je au Professeur, qui se penchait sur un jupon de Canton, une merveille de vert pâle, de bleu et d’argent. Maintenant je comprends pourquoi les Européens civilisés, d’origine irlandaise, tuent les Chinois en Amérique. C’est chose justifiable que de les tuer. Il serait parfaitement juste d’effacer la ville de Canton de la surface du globe, d’exterminer tous ceux qui échapperaient au bombardement. Le Chinois ne devrait pas compter.

Je poursuivais mes propres idées, qui étaient de couleur noire, de saveur amère.

— Ne pourriez-vous donc pas regarder les lions et y prendre plaisir et laisser la politique aux gens qui prétendent s’y connaître ? dit le Professeur.

— Il ne s’agit pas de politique, répondis-je. Ce peuple devrait être exterminé parce qu’il n’a rien de commun avec aucun des peuples que j’ai rencontrés jusqu’à ce jour. Regardez leurs figures ; ils nous méprisent, vous pouvez voir cela, et ils ne nous redoutent pas le moins du monde.

Alors Ah Cum nous conduisit par des rues sombres au Temple des Cinq Cents Génies qui était une des choses à voir dans cette lapinière.

C’était un temple bouddhiste, avec les accessoires usuels : autels, lumières sur les autels, figures colossales de gardiens aux portes.

Autour de la cour intérieure s’étend un corridor dont les deux faces sont couvertes de figures de deux grandeurs représentant la plupart des races de l’Asie.

On dit que plusieurs Pères Jésuites figurent dans cette galerie. Vous trouverez cela indiqué en détail dans les Guides de voyageurs — et voici l’image d’un bon vivant en chapeau, avec toute la barbe, mais nu jusqu’à la ceinture, comme toutes les autres :

— Ce gentleman européen, dit Ah Cum, c’est Marco Polo.

— Tirez-en le meilleur parti possible, dis-je. Un temps viendra où il n’y aura plus de gentlemen européens, où il n’y aura plus que des Jaunes à l’âme noire — à l’âme noire, Ah Cum, et qui tiendront du diable leur père l’aptitude à faire plus de travail qu’ils ne devraient.

— Venez voir une horloge, dit-il, vieille horloge. Elle marche par l’eau. Allons, venez !

Il nous conduisit dans un autre temple et nous montra une vieille clepsydre contenant huit gurrahs, exactement le même genre d’objets dont on se servait dans les régions écartées de l’Inde pour tenir lieu de veilleurs.

Le Professeur jure que cette machine, qui est censée donner l’heure à la ville, se règle sur les cloches des steamers du fleuve, attendu que l’eau de Canton est trop épaisse pour couler dans un tube qui aurait moins d’un demi-pouce de diamètre.

De la pagode de ce temple nous pûmes voir que les toits de toutes les maisons au-dessous étaient couverts de cruches pleines d’eau.

Il n’y a dans la ville aucune organisation contre l’incendie : une fois allumé, il continue jusqu’à extinction.

Ah Cum nous conduisit au champ du Potier où les exécutions ont lieu.

Les Chinois massacrent par centaines et je suis loin de trouver qu’il y ait de la cruauté dans cette générosité à répandre le sang.

Ils pourraient faire marcher les exécutions sur le pied de dix mille par an à Canton, sans que cela influe sur le niveau constamment ascendant de la population. Un bourreau, qui avait vu du pays, sans doute étant sans place, nous offrit une épée en nous garantissant qu’elle avait coupé bien des têtes.

— Gardez-la, dis-je, gardez-la, et que la bonne besogne continue. Mon ami, vous ne sauriez exécuter trop librement dans ce pays. Vous avez, à ce qu’on m’apprend, le bonheur de posséder une aristocratie purement littéraire, recrutée, — reprenez-moi en cas d’erreur, — dans toutes les couches sociales, et plus particulièrement dans celles où l’idée de la cruauté commise de sang-froid, a jeté les plus profondes racines, pour ainsi dire. Or, quand, à la nature héréditairement diabolique, on ajoute une éducation purement littéraire consistant en tendances cruelles et formalistes, le résultat, ô mon ami à mauvaise mine, le résultat, je le répète, est un état de choses vaguement indiqué dans la description que fait le Petit Pèlerin de l’Enfer des Égoïstes. Vous n’avez pas lu, je suppose, les ouvrages du Petit Pèlerin ?

— On dirait, à sa figure, qu’il va sauter sur vous avec cette épée, dit le Professeur. Partons et allons voir le temple des horreurs.

Ce temple-là était en quelque sorte l’établissement d’une Mme Tussaud chinoise.

On y voyait des figures représentant en grandeur naturelle des hommes pilés dans des mortiers, coupés en tranches, fricassés, grillés, empaillés, et transformés par les diableries les plus variées, ce qui m’écœura et m’affligea.

Mais les Chinois sont miséricordieux, même dans leurs supplices.

Lorsqu’un homme est pilé dans un moulin, il y est jeté la tête la première, d’après les modèles.

C’est ennuyeux pour la foule qui est là pour voir la farce, mais cela évite de la peine aux exécuteurs.

Il faut surveiller attentivement un homme à moitié pilé. Sans cela il arrive à s’esquiver en se tortillant.

Pour couronner le tout, nous allâmes voir la prison, qui était un foyer de pestilence dans une rue écartée.

Le Professeur frissonna :

— C’est très bien, dis-je. Les gens, qui ont envoyé les prisonniers ici, n’ont aucun souci à leur sujet. Les gens doivent avoir l’air horriblement misérables, mais je suppose qu’ils ne s’en tourmentent pas beaucoup, et Dieu sait si je m’en soucie. Ce ne sont que des Chinois. S’ils se traitent entre eux comme des chiens, pourquoi les regarderions-nous comme des êtres humains ? Laissons-les pourrir. Je demande à retourner à bord du steamer. Je demande à rentrer sous les canons de Hong-Kong. Fi !

Puis nous parcourûmes une succession de rues et de maisons de second ordre, pour arriver enfin au mur de la ville, au côté de l’ouest, par un escalier aux marches nombreuses.

Il y avait de la propreté en cet endroit.

Le mur descendait de trente ou quarante pieds dans des champs de riz.

Au delà s’étendait un demi-cercle de collines où chaque yard carré est planté de tombes.

Canton l’abominable est sous la garde de ses morts et les morts sont plus que les myriades de vivants.

Sur la cime gazonnée du mur se trouvaient des canons anglais tout rouillés qui avaient été encloués et abandonnés après la guerre.

Ils ne devraient pas être là.

Une pagode de cinq étages nous permit de contempler la cité dans son ensemble, mais j’étais las de voir ces rats dans leurs trous. Je ressentais de la fatigue, de l’horreur et de la mauvaise humeur.

L’excellent Ah Cum nous mena à la villa du jardin d’été du Vice-Roi située sur la pente tournée vers la ville d’une colline couverte d’azalées et entourée de cotonniers.

Dans le sous-sol, il y avait une belle chapelle à idoles. En haut, un vestibule de réceptions officielles avec des vérandahs vitrées et des meubles en ébène rangés le long des murs en quatre lignes droites. Ce n’était qu’une oasis de propreté.

Dix minutes plus tard, nous rentrions dans la cité fourmillante, où nous étions privés de lumière et d’air respirable.

Une ou deux fois nous rencontrâmes un mandarin avec la mince moustache officielle et le petit bouton rouge au sommet de la coiffure.

Ah Cum était en train de nous expliquer la nature et les caractères distinctifs d’un mandarin, quand nous arrivâmes à un canal qu’on franchissait au moyen d’un pont anglais, et qui se fermait avec une porte de fer, confiée à la garde d’un policeman de Hong-Kong.

Nous étions dans une station indienne, avec des magasins européens, des boutiques de Paris et tout le reste assorti.

C’était le quartier anglais de Canton où il se trouvait deux cent cinquante Sahibs.

Il aurait mieux valu placer une mitrailleuse Gatling derrière la porte du pont.

Les Guides de voyageurs vous apprendront que ce quartier fut cédé par les Chinois, lors du traité de 1860, et que les Français obtinrent une égale tranche de territoire.

Grâce à la force comprimante de la bureaucratie française, la « concession française » n’a jamais été louée ni vendue à des particuliers, et maintenant c’est un régiment chinois qui y croupit.

Les hommes qui voyagent vous en diront à peu près autant de Saïgon et du Cambodge.

On dirait que le Français semble atteint d’une maladie, dès qu’il endosse un uniforme officiel. C’est la paperasserite aiguë, si l’on nous permet le néologisme.

— Maintenant où êtes-vous allé et qu’avez-vous vu ? dit le Professeur, d’un ton de pédagogue lorsque nous fûmes de retour sur le Ho-Nam et que nous rentrions avec toute la vitesse possible à Hong-Kong.

— Un vaste égout de cité, plein de tunnels et habité par des diables jaunes, une cité que Doré devrait bien avoir vue. Je suis enchanté de ce que rien ne m’oblige à y retourner. Le Mongol se mettra en marche quand le bon moment sera venu pour lui. J’attends qu’il se mette en marche de mon côté. Partons pour le Japon par le prochain bateau.

Le Professeur dit que j’ai complètement gâté le récit qui précède par ce qu’il qualifie de « calomnies exagérées sur le compte d’un peuple de rudes travailleurs ».

Il n’a pas vu Canton comme je l’ai vu, à travers une imagination enfiévrée.

Une fois, avant mon départ, je grimpai jusqu’à la station civile de Hong-Kong d’où l’on domine la ville.

Là, dans de somptueuses villas bâties en pierre et ayant leur façade sur des routes ombragées, dans un vrai paradis de fleurs magnifiques et dans un silence absolu que ne troublent pas même les bruits du trafic d’en bas, les résidents font de leur mieux pour copier l’existence d’une station indienne des Collines.

Ils s’en tirent mieux que nous.

Autour du kiosque à musique, on voit les dames vêtues de costumes assortis. Chaussures, gants, parapluies leur arrivent d’Angleterre avec les toilettes, et toute memsahib sait ce que cela veut dire.

La routine de leur vie est fort analogue.

Sur un point, elles ont l’avantage sur les dames des Indes.

Les dames de Hong-Kong ont un club à elles, dans lequel les hommes ne sont, je crois, admis que par tolérance.

Quand il y a un bal, il y a environ vingt danseurs pour une danseuse, et il n’y a, pour ainsi dire, pas de vieilles filles dans l’île.

Les habitants se plaignent d’être isolés, renfermés. Ils contemplent la mer au loin, et il leur tarde de s’en aller. Ils ont leurs jours à des jours réguliers chaque semaine, et en dehors de cela ils se rencontrent autant qu’ils veulent.

Ils ont des acteurs amateurs, et ils se querellent, et les hommes et les femmes prennent parti, et la station est divisée en deux camps du haut en bas de l’échelle sociale.

Ensuite ils se réconcilient, et ils écrivent aux journaux locaux pour blâmer les critiques du terroir. N’est-ce pas touchant ?

Une dame me conta cela un après-midi et je pleurai presque de nostalgie.

— Et alors, vous savez, après qu’elle eut dit qu’elle était dans la nécessité de donner le rôle à l’autre, cela les mit en fureur. Les courses étaient si proches qu’on ne put rien faire, et Mistress B. dit que la chose était décidément impossible. Vous comprenez, n’est-ce pas, combien cela doit être désagréable ?

— Madame, dis-je, je le comprends. J’ai déjà passé par là. Mon cœur quitte Hong-Kong. Au nom du grand Mofussil de l’Inde, je vous salue. A dater d’aujourd’hui, Hong-Kong est l’un de Nous : il prendra rang avant Meerut, mais après Allahabad dans toutes les cérémonies et revues.

Elle se figura, je crois, que j’avais un coup de soleil, mais vous, du moins, vous saurez ce que je voulais dire.

Nous ne rions plus à bord du steamer de la Peninsular and Oriental, l’Ancona, en route pour le Japon.

Nous avons terriblement le mal de mer, parce que nous avons au-dessous de nous une mer mauvaise et au-dessus de nous une voilure humide.

La voile sert à donner plus de stabilité au navire, qui refuse de se tenir en équilibre.

Il est plein de Globe-trotters, qui refusent également de se laisser remettre d’aplomb.

Un Globe-trotter pousse à l’excès le cosmopolitisme : il prétend être malade en n’importe quel endroit.

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