← Table of contents
La cité de l'épouvantable nuit

DE CALCUTTA A HONG-KONG

Albert Savine translation

(1889)

I

Au temps où tout l’univers est jeune, mon garçon, Où tous les arbres sont verts, Où toute vie est un cygne, mon garçon, Où toute donzelle est une reine, Alors, chausse tes bottes, et à cheval, mon garçon, Et lance-toi à travers le monde. Le jeune sang doit circuler librement, mon garçon, Et il n’est pas de chien qui n’ait son jour.

Au bout de sept ans, il plut à la Nécessité, dont nous sommes tous les serviteurs, de s’adresser à moi en ces termes :

— Maintenant vous avez besoin de ne plus rien faire du tout. Vous êtes libre de vous donner du bon temps. J’ôterai de votre cou le joug de l’esclavage pendant un an. Quel usage comptez-vous faire de mon présent ?

Et je considérai la chose sous plusieurs aspects.

Tout d’abord, j’eus quelque idée de régénérer la société, mais il me parut que cela demanderait plus d’un an, et d’ailleurs peut-être la Société n’en serait pas du tout reconnaissante.

Puis je songeai à une « noce » monumentale, mais je réfléchis que mes ressources à ce train-là ne pouvaient durer que trois mois, tandis que le mal aux cheveux en durerait neuf.

Alors entra en scène l’être que je déteste par excellence, un Globe-Trotter.

S’asseyant sur ma chaise, il éplucha l’Inde avec l’arrogance sans frein que confère un billet Cook pour cinq semaines.

Il était tout frais émoulu d’Angleterre et avait laissé choir tout ce qu’il avait de politesse dans le canal de Suez.

— Je vous assure, dit-il, que vous autres qui vivez en contact si intime avec la réalité des faits, vous ne sauriez vous former une opinion impartiale sur leur importance. Vous en êtes trop près. Tandis que moi…

Il eut un mouvement de main plein de modestie et me laissa le soin d’achever la phrase.

Je le considérai du haut en bas, depuis son casque neuf jusqu’à ses souliers de bain de mer, et je m’aperçus que ce n’était qu’un homme ordinaire.

Je pensai à l’Inde, à l’Inde calomniée et silencieuse, livrée aux pérégrinations déréglées de ses pareils, au pays dont les habitants ont trop à faire pour répondre aux propos où l’on travestit leur vie et leurs mœurs.

Il était dans ma destinée de venger l’Inde sur les trois quarts de l’univers, rien moins que cela. Idée qui exigeait des sacrifices, — de douloureux sacrifices — car il me fallait devenir un Globe-Trotter, en casque, en souliers de toile.

Je supporterais cela, et plus encore, dans l’intérêt de notre petit univers ; je formulerais « des jugements braillards pendant tout le jour, sans aucune retenue, à propos de quoi que ce soit ».

Je me dirigerais vers le soleil levant, jusqu’à ce que j’arrive au cœur du monde et que je sentisse l’odeur de l’asphalte de Londres.

Le public de l’Inde ne me donna point de mission : je me la donnai moi-même, en m’instituant Commissaire-général de nos excellentes personnalités.

Dès lors, les aspects de la vie changèrent, de même que, dit-on, l’aspect de sa propre chambre change aux yeux d’un mourant le jour de sa mort, quand il sait qu’il ne la reverra plus.

De mon propre gré, je m’étais éloigné de notre existence courante, je cessais de participer à tous nos intérêts.

Dans le haut pays, les pêchers commençaient à fleurir, et on disait que comme il avait beaucoup neigé sur les montagnes, les chaleurs seraient courtes.

Cela m’était égal.

Les punkahs et leurs tireurs étaient entassés dans la vérandah et les édifices publics se couvraient d’anti-caloriques. Le chaudronnier chantait dans le jardin ; la guêpe, apparue prématurément, faisait entendre son bourdonnement sourd autour de la poignée de la porte, et ils prophétisaient l’approche des chaleurs.

Ces choses-là ne me touchaient point.

J’étais mort, et je considérais l’existence passée sans intérêt, sans attention.

C’était une vie étrange : l’avais-je vécue sept ans ou un jour, je ne savais plus.

Tout ce que je savais, c’était qu’il m’était permis de regarder les gens aller à leur bureau alors que je faisais la grasse matinée. C’était que je pouvais sortir à n’importe quelle heure de la journée et veiller jusqu’à n’importe quelle heure de la nuit, avec la certitude que le matin ne m’apporterait aucune besogne.

Je compris l’émotion qu’éprouve le condamné mis en liberté quand il regarde la prison qu’il a quittée, — sensation qui m’avait été jusqu’alors interdite.

Je vis en outre combien intense est l’égoïsme de l’homme qui n’a aucune responsabilité.

Certains disaient que l’année à venir serait une année de disette et de détresse, à cause de l’abondance déraisonnable des pluies.

Cela me faisait de la peine.

Je craignais que les Pluies ne coupassent la ligne ferrée qui conduit à la mer et qu’il ne s’ensuivît un retard dans ma mise en route.

En outre, ce serait une saison malsaine.

Je m’imaginais que peut-être la Nécessité regretterait son cadeau et que par pure plaisanterie elle m’effacerait de la surface terrestre avant que j’eusse vu quelque chose de ce qui s’y trouvait.

Il y avait de l’agitation à la frontière afghane ; peut-être on mobiliserait un corps d’armée et peut-être beaucoup d’hommes mourraient, laissant des familles en deuil dans les nations des montagnes.

Ce que je craignais, c’était qu’un vaisseau de guerre russe n’arrêtât le steamer qui porterait ma précieuse personne de Yokohama à San-Francisco.

Qu’Armageddon soit ajourné dans mon intérêt, que rien ne vînt troubler mes distractions, les miennes ! La guerre, la famine, l’épidémie seraient choses si ennuyeuses pour moi.

Et je m’avilis devant la Nécessité, la grande Déesse, et je dis avec ostentation :

— Ce n’est rien, ce n’est rien, et ce n’est pas la peine de me suivre du regard dans mes allées et venues.

Assurément, si nous sommes vertueux, c’est qu’il le faut absolument pour gagner notre pain quotidien.

Ainsi donc je regardais les hommes avec de tout autres yeux et vraiment ils me faisaient grand’pitié.

Ils travaillaient. Ils y étaient forcés.

Moi, j’étais un aristocrate : je pouvais leur rendre visite à des heures indues et leur demander pourquoi ils travaillaient et s’ils le faisaient souvent.

Toutefois, je n’osais pas les railler d’une façon trop piquante, de peur que la Nécessité ne me saisît par le collet pour me remettre à côté d’eux, à ma place encore toute chaude.

Lorsque j’eus excédé tous ceux qui me connaissaient, je m’enfuis à Calcutta.

Je fus peiné de reconnaître qu’elle s’obstinait à être une ville et à s’occuper de transactions commerciales, alors que j’avais formellement pesté contre cela un an plus tôt.

Cette malédiction, je la réitère dans l’espoir que cette capitale malodorante sera anéantie.

On est obligé de se mettre à fumer dès cinq heures du matin, — alors qu’il ne fait ni jour ni nuit, — en passant le pont d’Howrah, car mieux vaut avoir la migraine, grâce à l’honnête nicotine, que d’être empoisonné par des puanteurs.

Et un homme qui était d’ailleurs un homme distingué, bien qu’il travaillât et des mains et de la tête, me demanda pourquoi l’on permettait au scandale de l’exode pour Simla de se perpétuer.

A cet homme je répondis :

— C’est parce que cet égout n’est point fait pour être habité par des hommes. C’est parce qu’à vous tous, vous êtes une gigantesque erreur, — vous et vos monuments, et vos négociants, et tout le reste de vos affaires. Je me réjouis qu’on ait prodigué par vingtaines les lakhs de roupies pour installer des administrations publiques à Simla, qu’on en dépense des vingtaines et des vingtaines pour la ligne Delhi-Kalka, afin que les gens civilisés puissent s’y rendre commodément. Lorsque la ligne sera ouverte, votre grande cité sera morte et enterrée, il ne sera plus question d’elle, et j’espère que cela vous servira de leçon. Votre cité pourrira, Monsieur.

Et il dit :

— Lorsque les gens meurent ici, au bout de cinq jours ils sont transformés en adipocire, si le temps est pluvieux. Ils se saponifient, vous savez.

Je dis :

— Allez vous saponifier, car je hais Calcutta.

Mais au lieu de le faire, il m’emmena aux jardins d’Eden et me conjura, dans mon propre intérêt, de ne point entreprendre mon tour du monde dans ces idées préconçues.

J’étais malheureux et malade, mais il me jura que mon spleen était dû « à ce que je voyais toutes choses à travers les idées de Simla ».

Tout cet univers, qui est le nôtre, s’est fait une idée des jardins d’Eden. C’est le luxe doré de la capitale, pour tous ceux du Mofussil qui ne sont point initiés.

La vérité est qu’ils sont hideusement mornes.

Les indigènes s’y montrent en hauts de forme et habits noirs, et y vont et viennent, l’air lamentable, sous la lumière aveuglante de lampes électriques, à la flamme spasmodique, alors qu’ils devraient être assis en manches de chemise autour de petites tables et offrir à leurs femmes de la bière de conserve frappée.

Mon ami — c’était par une brumeuse soirée de mars — s’enveloppa des vêtements prescrits et dit gracieusement :

— Vous pouvez porter un chapeau rond, mais vous ne devez pas vous chausser de bains-de-mer. Puis, je vous en conjure, mon cher, ne fumez pas sur la Route Rouge. On y trouve tous les gens qu’on connaît.

La plupart des gens, qui étaient des personnages, étaient dans leurs voitures, roulant en dehors des jardins au milieu d’une atmosphère sentant la sueur de cheval, le harnais, le vernis de voiture.

Les autres, à pied, allaient et venaient, par deux ou trois, sur de l’herbe d’un vert flétri, jusqu’à ce qu’ils en eussent assez, pendant qu’un orchestre jouait pour eux.

— Et c’est là tout ce que vous faites ? demandai-je.

— Mais oui, dit mon ami, n’est-ce pas très bien ? On rencontre ici toutes les personnes de sa connaissance, et on fait un tour avec lui ou avec elle, à moins qu’il ou elle ne soient en voitures.

Au-dessus de vous un ciel laineux et chaud, sous les pieds une herbe fiévreuse et molle. De tous côtés vous arrive la brise languissante, chargée de vagues et fades réminiscences d’égouts.

Tout autour de l’horizon, les voitures forment des lignes successives, et le flamboiement de la lumière électrique fait naître des élancements dans les sourcils convulsionnés.

C’est un tableau étrange qui vous fascine.

Les sacrées créatures vont et viennent sans interruption, car lorsque l’une d’elles s’enfuit dans les ténèbres ponctuées de lampes, vingt autres viennent prendre sa place.

Des officiers de la marine marchande en chapeaux d’occasion, des négociants arméniens, des fonctionnaires bengalais, des demoiselles et des employés de magasin, des Juifs, des Parthes, et des Mésopotamiens, tout ce monde-là dans la chaleur tiède et les odeurs fétides.

— Voilà, disait mon ami, comment nous nous donnons du bon temps. Voici les livrées vice-royales. C’est Lady Lansdowne qui arrive.

On eût dit qu’il me lisait la liste du personnel du Gouvernement du Paradis.

Tous ces gens-là, pensai-je, continueront à aller et à venir jusqu’à leur mort, altérés, poussiéreux, mélancoliques et pâlis.

Dans ces derniers mots j’ai commis une erreur.

Calcutta n’est pas plus Anglo-Indien que West Brompton.

Tout comme Bombay, elle est arrivée à se fixer dans une attitude mentale qui est en avance de plusieurs décades sur l’Inde, dans sa crudité, dans la brutalité de sa nature réelle.

Un financier, intelligent et de poids, qui discutait au sujet de l’Empire, disait :

— Mais pourquoi avons-nous besoin d’une si forte armée dans l’Inde ? Regardez le pays tout autour de nous.

Je crois qu’il ne parlait pas de plus loin que la route circulaire, ou peut-être Raneegunge.

Un de ces jours, lorsque la voix des deux cités qui ne veulent rien entendre portera jusqu’à Londres, et qu’on agira d’après des avis de ce genre, les difficultés ne tarderont pas à surgir.

Jusqu’à ce second voyage à Calcutta, je n’avais pas encore pu m’expliquer le ton aigre et la vision si bornée des journaux de la Présidence. Je vois à présent que ce sont des journaux de quartier et qu’ils devraient être traités comme tels.

En prenant votre temps — car rien ne pressait, imaginez-vous, ô vous qui restez dans vos foyers à travailler — que je m’embarquai et m’enfuis de Calcutta par la voie qu’on nomme le train des Moutons, parce qu’on expédie par là des moutons… et la correspondance pour Rangoon.

La moitié du Punjab partait avec nous pour servir la Reine dans la Police militaire de Birmanie et était heureuse d’entendre les sons rudes, rocailleux de la langue du haut pays, parmi le jacassement du Birman et du Bengali.

En route donc pour Rangoon, à bord du Madura !

Descendez avec moi l’Hughli et tâchez de comprendre quelque chose à l’existence que mènent les pilotes, ces hommes étranges qui paraissent ne connaître la terre ferme que pour la voir du fleuve.

— Et j’ai remonté le long de la Berge du Nord, avec six pouces d’eau sous moi, et avec une mousson soufflant du sud-ouest et sans plus savoir que les morts… en paradis… où je le conduisais, — dit une voix de basse.

— Hé !… A quoi pouvez-vous vous attendre ? dit une autre. Il ne faudrait pas partout des feux à occultation. Qu’on me donne un feu rouge avec deux éclipses pour marquer un endroit dangereux. Cet Hughli est le pire fleuve du monde. Tenez, au large du bas Gasper, pas plus tard que l’année passée…

— Et puis voyez comme le gouvernement vous traite…

Le pilote de l’Hughli est un homme.

Il se peut qu’il parle grec dans l’exercice de sa profession, mais il est capable de jurer après le Gouvernement comme s’il était un civil affranchi de tout engagement.

La vie qu’il mène est pénible, mais il abonde en récits étranges, et si on le traite avec les égards convenables, il condescendra peut-être à vous en conter quelques-uns.

Quand il a servi six ans sur le fleuve, en qualité de « cabot » et qu’il n’est ni mort, ni décrépit, il peut, je crois, gagner plus de cinquante roupies en faisant franchir le parcours, à raison de douze milles à l’heure, par un navire de deux mille tonnes qui porte quelques centaines de passagers.

Puis, il sort par la coupée, chargé de nos dernières lettres d’amour, et il va et vient sur un esquif dans l’estuaire, en quête d’un autre steamer qui remonte le fleuve.

Il ne faut pas grand chose pour le rendre heureux.

Quelque part en pleine mer ; quelques jours plus tard. J’y renonce. Impossible d’écrire, et quant à dormir, je n’en ai nulle vergogne.

Une flemme superbe s’est emparée de tout mon être.

Le journalisme est une imposture : la littérature de même, et l’Art pareillement.

Toute l’Inde a disparu de la vue hier et le brick de pilote qui se balance aux Bancs de sable, a emporté mon dernier message à la prison d’où je sors.

Nous voici en pleine eau bleue, — du saphir liquide, — et une légère brise fait gonfler la tente.

Trois poissons-volants ont été signalés ce matin.

Le thé, au chotohazri[9], n’est pas bon, mais le capitaine est charmant.

Cette poignée de nouvelles est-elle assez émouvante, ou faut-il que je vous raconte à l’oreille l’histoire du Professeur et de la boussole ?

Plus tard, vous en saurez davantage au sujet du professeur, si toutefois je reprends la plume.

Lorsqu’il était dans l’Inde, il travaillait environ neuf heures par jour.

Aujourd’hui, vers midi, il s’est pris d’intérêt pour les cyclones et autres phénomènes de ce genre, il s’est mis en tête de descendre dans sa cabine, de se procurer une boussole et un livre de météorologie.

Il s’est mis en route, mais il s’est arrêté, les lèvres au bord d’un verre, pour réfléchir.

— La boussole est dans une malle, a-t-il dit d’un air endormi, mais l’ennuyeux c’est qu’il va me falloir tirer la malle de dessous ma couchette. Tout bien considéré, ce n’est pas la peine.

Il a flâné sur le pont, et je crois que pour le moment il est profondément endormi.

Sa voix n’avait nulle honte de sa souveraine paresse.

Je lui aurais fait des reproches, mais les mots s’éteignaient sur ma langue : j’étais plus coupable que lui.

— Professeur, dis-je, il y a à Allahabad un imbécile de petit journal qui a pour titre le Pionnier. On suppose que je lui écris une lettre — une lettre de ma plume ! Avez-vous jamais entendu pareille absurdité ?

— Je me demande si vraiment les amers à l’angostura sont bons avec le whisky, dit le Professeur en caressant le col de la bouteille.

L’Inde ! cela n’existe nulle part : il n’y eut jamais un journal intitulé le Pionnier. Tout cela c’était un rêve pénible.

Les seules réalités de ce monde, ce sont des mers azurées, des ponts bien balayés, des tapis moelleux, de chauds rayons de soleil, l’air chargé d’une odeur saline, et une indolence futile, insondable.

II

J’ai eu part à tout ce que j’ai rencontré, Et pourtant toute aventure est une arche à travers laquelle Passe la lueur de ce monde inexploré, dont la limite s’efface Toujours et encore, à mesure que j’avance.

Il y avait donc un fleuve et une barre, un pilote et une forte proportion de mystère nautique.

Le capitaine dit que le voyage de Calcutta touchait à son terme et que dans quelques heures nous serions à Rangoon.

Le fleuve n’est point un majestueux cours d’eau : il a des rives basses. Il est sale, boueux, mais comme nous forcions à s’écarter les bateaux de riz à l’allure incertaine, je me dis que je contemplais le fleuve des Pas-Perdus, la route par où étaient partis, pour ne plus revenir, tant et tant de gens de ma connaissance.

Un tel était allé ouvrir la Haute Birmanie, et avait été lui-même ouvert par un dah[10] birman dans la cruelle jungle au-delà de Minhla.

Tel autre était allé gouverner le pays au nom de la Reine, mais il n’avait pu commander à un torrent de la montagne et avait été entraîné sous son cheval.

Un autre avait été tué d’un coup de feu par son domestique ; un autre l’avait été par un Dacoit pendant qu’il était à table.

C’était une liste lamentable dans sa longueur sans fin que celle des gens qui n’avaient eu que la fièvre de la jungle pour récompense « des difficultés et des privations que comporte nécessairement le service militaire », ainsi que s’exprime l’ordonnance de l’armée de Bengale.

Je passai en revue une dizaine de noms, policemen, sous-officiers, jeunes employés civils, employés de grandes maisons de commerce et aventuriers.

Ils avaient remonté le fleuve et ils étaient morts.

J’avais à côté de moi un des pionniers de la Nouvelle Birmanie, qui allait à Rangoon faire part de sa rentrée, et il me fit quelques récits de chasses interminables après d’imprenables Dacoits, de marches, de contre-marches qui n’aboutissaient à rien, de morts aussi nobles que navrantes en plein désert.

Puis, un mystère doré monta à l’horizon, une belle et papillottante merveille qui flamboyait au soleil, sous une forme qui n’était ni la coupole musulmane, ni la haute tour hindoue.

Elle s’élevait sur un tertre vert, et au-dessous il y avait des rangées de magasins, de hangars, d’ateliers.

— Sous quel nouveau dieu, me demandai-je, nous trouvons-nous en ce moment, nous autres Anglais que rien n’arrête ?

— C’est le vieux Shway Dagone (prononcez Dagoné, et non Dagon comme pour le Dieu de la Bible) dit mon compagnon. Au diable soit-il !

Mais ce n’était point un dieu qui mérita l’anathème.

En premier lieu la merveille expliquait pourquoi nous avions pris Rangoon pour objectif, et en second lieu, pourquoi nous allâmes de l’avant afin de voir les autres trésors, les autres raretés qui pouvaient se trouver dans le pays.

Jusqu’au moment où je la vis, mes yeux ignorants ne trouvèrent pas grande différence d’aspect entre ce pays et les Sunderbuns, mais le dôme doré disait : « Ceci, c’est la Birmanie, et elle sera tout à fait différente de tout autre pays que vous connaissez ».

— C’est, à ce qu’il paraît, un sanctuaire fameux, dit mon compagnon, et maintenant que la ligne de Tounghoo à Mandalay est ouverte, les pèlerins accourent par milliers pour le voir. Il a perdu sa grosse extrémité dorée, — son ’htée comme ils l’appellent — par suite d’un tremblement de terre. C’est pourquoi ce sanctuaire est entouré d’une enveloppe de bambous sur un tiers de sa hauteur. Il faudrait que vous le voyiez quand il sera entièrement découvert. On est en train de le redorer.

Comment se fait-il que lorsque vous contemplez pour la première fois une des merveilles du monde, quelqu’un se trouve juste à point pour dire : « Il faudrait que vous voyiez cela quand… etc. » ?

De pareilles gens, si on leur laissait vingt minutes après la Résurrection, au Jugement Dernier, prendraient des airs protecteurs avec les pauvres âmes toutes nues, qui se redresseraient avec la lueur de Tophet sur la figure, et ils leur diraient :

— Il aurait fallu que vous voyiez cela quand Gabriel a sonné le premier coup de trompette.

Quant à ce qu’est réellement le Dagon Shway, quant au nombre des livres qui ont été écrits sur son histoire et ses antiquités, ce n’est point mon affaire.

Ce monument, qui dominait tous les alentours, semblait expliquer toutes les choses de Birmanie, pourquoi les jeunes gens étaient allés mourir dans le Nord, pourquoi les troupiers battirent le pays en tous sens, pourquoi les steamers de la flottille de l’Irraouaddy ressemblaient, sur l’eau, à des mouettes au dos noir.

Alors nous allâmes dans un pays nouveau, et la première chose que nous dit un des résidents réguliers, ce fut :

— Ce pays n’a rien de commun avec l’Inde. On aurait dû en faire une colonie de la Couronne.

En jugeant l’Empire comme il doit être jugé, par ses traits les plus saillants, — videlicet par ses odeurs, — il avait raison. Car bien qu’il y ait une puanteur à Calcutta, une autre à Bombay — une troisième, et plus piquante encore, dans le Punjab, ce sont des puanteurs apparentées entre elles, tandis que dans la Birmanie, c’est une chose absolument distincte.

Ce n’est pas tout à fait l’odeur qu’on sentira en Chine, mais ce n’est point l’Inde.

— Qu’est-ce donc ? demandai-je.

Et l’homme répondit Napî, c’est-à-dire du poisson mariné qui aurait dû être enfoui depuis longtemps.

Cet aliment, ainsi que s’expriment les Guides, consommé en quantité énorme par… mais quiconque se sera trouvé sous le vent de Rangoon sait ce que signifie napî.

Quant aux autres, ils ne comprendraient pas.

Oui, c’est un pays très nouveau, un pays où les gens s’entendaient en fait de couleur, — un pays délicieusement paresseux, où abondent les jolies filles et les très mauvais cigares.

Le pis de tout cela, c’est que l’Anglo-Indien y est un étranger, un être qui ne compte pas.

Il ne sait pas le birman, ce qui est une perte peu considérable et le Madrassi s’entête à lui parler anglais.

Pour le dire en passant, le Madrassi est une institution importante.

Il remplace le Birman, qui ne veut pas travailler et, au bout de peu d’années, il revient à son rivage natal avec des anneaux aux doigts et des grelots aux orteils.

Les conséquences se voient aisément.

Le Madrassi demande, — et il les obtient — des gages énormes et arrive à savoir qu’il est indispensable.

Le Birman jouit de la beauté de la vie, pendant que les Birmanes épousent des Madrassis et des Chinois, qui ne les laissent manquer de rien.

Lorsque le Birman éprouve le désir de travailler, il cherche un Madrassi pour le faire à sa place.

Où trouve-t-il l’argent pour payer le Madrassi ?

On ne m’en a pas informé, mais tout le monde était d’accord pour dire qu’en aucune circonstance le Birman n’est capable d’un effort pour suivre le chemin d’une honnête activité.

Or, si une bienveillante Providence vous avait habillé d’un jupon couleur pourpre, vert, ambre, ou puce, et vous avait coiffé d’un turban fait d’une écharpe couleur rose rouge, si elle vous avait placé dans un pays agréablement humide, où le riz pousse tout seul, où le poisson vient se faire prendre à la main, tout pourri, tout salé, est-ce que vous travailleriez ?

Ne préféreriez-vous pas allumer un cigare et flâner par les rues, à regarder ce qu’il y a à voir ?

Si les deux tiers de vos jeunes filles étaient des personnes rieuses, accortes, et l’autre tiers des personnes vraiment jolies, ne passeriez-vous pas votre temps à leur faire la cour ?

Le Birman s’occupe à ces deux choses, et l’Anglais, qui, après tout, s’est introduit péniblement en Birmanie, se hâte de le juger avec sévérité.

Pour mon compte personnel, j’aime le Birman avec ce parti-pris aveugle qui naît d’une première impression.

Je veux, après ma mort, devenir un Birman, avec autour du corps vingt yards de vraie soie royale tissée à Mandalay, et les cigarettes se succèderont sur mes lèvres.

Je balancerai ma cigarette pour souligner ma conversation, qui sera pleine de plaisanteries et de reparties, et je me promènerai toujours avec une jolie fille couleur d’amande qui rira et plaisantera de son côté, ainsi qu’il sied à une jeunesse.

Elle ne mettra point un sari sur sa tête quand un homme la regardera pour lancer sous cet abri des œillades suggestives par derrière ; elle ne marchera point d’un pas lourd, à ma suite, quand je me promènerai.

Ces usages-là sont particuliers à l’Inde.

Elle regardera tout le monde entre les deux yeux d’une façon honnête, et en bonne camaraderie, et je lui apprendrai à ne point salir sa jolie bouche en y mettant du tabac haché dans une feuille de chou, mais à humer d’excellentes cigarettes égyptiennes de la meilleure marque.

Parlons sérieusement.

Les jeunes Birmanes sont fort jolies, et après les avoir vues je compris très bien ce que j’avais entendu dire de… mettons des exploits que notre armée accomplit en Flandre.

La Providence aide réellement ceux qui ne s’aident point eux-mêmes.

Je suivais une rue au nom inconnu, attiré par la couleur qui s’épandait au hasard, à profusion, dans toute sa longueur.

Il y a de la couleur dans le Rapjutana, et dans l’Inde méridionale, et vous pouvez trouver toute une palette de teintes crues, dans n’importe quel durbar de cette région, mais le genre de coloris est différent dans la Birmanie.

Pour les femmes, l’écharpe, le jupon et la veste sont de trois couleurs vives, pour les hommes le putso et le turban sont somptueux.

Et vous avez vos couleurs plaquées en taches sur un fond de maison en charpente de teinte sombre, encadrées de feuillage vert.

Nulle part de canons artistiques : tout effet, toute distribution de couleurs dépendent de la force du soleil qui tombe.

C’est pour cela que dans le brouillard de Londres des gens croient aux verts pâles et aux rouges mélancoliques.

Parlez-moi du lilas, du cramoisi, du vermillon, du lapis-lazuli, de l’aveuglant rouge sang, sous une ardente lumière solaire qui fond et modifie tout.

Je venais de faire cette découverte, et je remarquais que les gens traitaient leur bétail avec douceur, quand le conducteur d’une absurde petite voiture de louage bâtie en proportion avec un poney birman bien gras, s’offrit à me charger et nous partîmes dans la direction du quartier anglais de la ville, où les sahibs habitent de mignonnes maisonnettes faites avec d’anciennes boîtes à cigares.

On dirait qu’il suffit d’un coup de pied pour les démolir — et rapportez-vous-en à un globe-trotter pour vous fabriquer une théorie sur demande — c’est pour échapper à ce destin qu’elles sont, pour la plupart, montées sur des jambes.

Ces maisons n’ont rien qui tienne du cantonnement, et d’ailleurs le sol inégal et les routes poudreuses et rougeâtres ne se trouvent à leur place en aucun endroit de l’Empire, si ce n’est peut-être à Ootacamund.

Le poney s’égara dans un jardin parsemé de charmants petits lacs, parsemés eux-mêmes d’îles, et il y avait dans les bateaux des Sahibs en costumes de flanelle.

En dehors du parc, on voyait de charmants petits monastères pleins de gentlemen tondus ras, en robes de couleur d’ambre doré, qui apprenaient à renoncer au monde, à la chair et au diable, en bavardant furieusement entre eux.

A chaque cour on trouvait les trois fillettes revenant de l’école. On eût dit absolument qu’elles sortaient des coulisses du Savoy-théâtre, après la représentation du Mikado, et ce qu’il y avait de plus étrange dans tout cela, c’est que tous ces gens riaient, riaient, on l’eût dit, au ciel, parce qu’il était bleu, au soleil parce que c’était un coucher de soleil, et riaient les uns aux autres parce qu’ils n’avaient rien de mieux à faire.

Celui qui riait le plus fort, c’était un gros bébé, et cela bien qu’il fumât un cigare qui eût dû le rendre malade à mourir.

La pagode était toujours tout près, — mystère aussi brillant que quand elle m’avait apparu pour la première fois au bout du fleuve ; mais lorsque nous fûmes plus près, sa forme avait changé, et on la voyait comme nichée au milieu de centaines de pagodes plus petites.

Je vis tout à coup sur une pente deux tigres gigantesques, conformément aux proportions classiques, en plâtre.

C’étaient les gardiens de la pagode la plus grande qu’il y ait en Birmanie.

Autour d’eux se mouvait à grand bruit une foule de gens heureux, en jolis costumes, et les pas de tous ces gens se dirigeaient vers une grande chaussée dallée qui passait d’entre les tigres et allait jusqu’au sommet du tertre.

Mais les marches de cet escalier étaient singulières. Elles étaient couvertes pour la plupart d’un tunnel, ou peut-être d’une colonnade murée, car on voyait çà et là dans l’obscurité des piliers à dorures épaisses.

L’après-midi était avancé quand j’arrivai dans cet étrange endroit, et je vis que j’aurais à gravir une longue montée de marches en pente douce pour parvenir jusqu’à la pagode.

Une ou deux fois en ma vie, j’ai vu un globe-trotter haleter littéralement d’émotion jalouse parce que l’Inde était bien des fois plus vaste et plus charmante qu’il ne l’avait jamais rêvé, et parce qu’il n’avait réservé que trois mois pour l’explorer.

Mon séjour à Rangoon ne se comptait que par heures.

On peut donc me pardonner d’avoir piétiné d’impatience au bas de cet escalier, parce qu’il m’était impossible de m’arranger pour voir entièrement, complètement, exactement tout ce qu’il y avait à voir.

La signification des tigres gardiens, le mystère intérieur de la pagode principale, et des innombrables petites pagodes, tout cela m’était caché.

Je me demandais en vain pourquoi les jolies filles, fumant des cigares, vendaient de petits bâtons et des bougies de couleur qu’on devait brûler devant l’image de Bouddha.

Tout était inintelligible pour moi, et personne n’était là pour me donner des explications.

La seule chose qui me parût claire, c’est que sous peu de jours le grand ’htée qui avait été détérioré par le tremblement de terre serait hissé de nouveau en place au milieu des fêtes et des chants, et que la moitié de la Haute Birmanie viendrait contempler ce spectacle.

Je m’avançai entre les deux gros monstres, à travers une cour blanchie à la chaux jusqu’à ce que je fusse arrivé sous une arche à cintre plat que gardaient des boiteux, des aveugles, des lépreux, des estropiés.

Pendant que je passais, ils me tiraient par mon habit, en geignant, en pleurnichant, mais le flot de gens qui s’engouffraient sur la pente douce ne faisaient aucune attention à eux.

Et je montai dans la demi-obscurité d’un long, long corridor flanqué de boutiques, et pavé de dalles que les pieds humains avaient rendue très lisses.

Tout au bout du corridor voûté, une large ouverture laissait voir le ciel du soir.

De cet endroit partait une seconde montée d’escalier beaucoup plus raide, conduisant tout droit au Shway Dagone.

Je m’arrêtai à ce point, parce qu’il y avait là une très belle arche de style birman, ornée d’une inscription chinoise juste en face de moi, et je m’imaginai sottement qu’en allant plus loin je ne trouverais rien de plus agréable à voir.

En outre, je tenais à comprendre pourquoi ce peuple était capable de produire le dacoit des journaux, et je savais qu’on apprend des choses de bien des sortes en s’arrêtant au bord de la grande route.

Alors j’aperçus une figure… qui m’expliqua bien des choses.

Le menton, les joues, les lèvres et le cou étaient modelés fidèlement d’après les lignes de la pire des Impératrices romaines, de ces « femmes haletantes, bouillonnantes » que chante Swinburne et dont nous voyons parfois des portraits.

Au-dessus de cette massive perfection de formes apparaissaient le nez mongoloïde, le front étroit et les yeux luisants du porc.

Je regardai avec une fixité intense.

L’homme me rendait mon regard avec une insolence admirable, qui plissait au coin de sa bouche.

Puis, il reprit sa marche en avant, avec son air de fanfaron, et j’enrichis ma mémoire d’une figure nouvelle et d’une notion de plus.

— Il faudra que je me renseigne plus exactement au Club, dis-je, mais voilà un homme qui paraît réaliser tout à fait le type du devoir. A l’occasion, il serait capable de crucifier sa victime.

Puis parut un bébé brun dans les bras de sa mère, et il se mit à rire. Sur quoi, je désirai vraiment lui donner une poignée de main et dans ce but je lui adressai un sourire.

La mère tendit le mignon petit bonhomme, et le bébé rit, et nous nous mîmes à rire tous les trois, parce que cela paraissait être l’usage du pays.

Puis je rentrai dans le corridor sombre, où les lampes des boutiquiers clignotaient, et où des tas de gens firent écho à nos rires.

Ce doit être une race aux mœurs douces que la nation Birmane, car ils laissent les petits enfants de trois ans à la garde de tout un monde de poupées en terre cuite ou d’une ménagerie de tigres articulés.

Je n’avais pas réellement pénétré dans le Shway Dagon, mais j’étais aussi content que si je l’avais fait.

Au Club du Pégu, je trouvai un ami, un Punjabi, sur la vaste poitrine duquel je me jetai, en lui demandant de me nourrir et de me distraire.

Peu de temps auparavant il avait reçu une visite du Commissaire de Peshawar, une localité bien inattendue, et il n’était point d’humeur à se laisser bouleverser par des arrivées imprévues.

Il avait hideusement baissé.

Quelques années auparavant, il parlait aisément la langue courante, et il était l’Un de nous.

— Daniel, combien de socques ton maître possède ?

La perche que j’allais lui tendre, s’échappa de ma main :

— Grand Dieu ! dis-je, est-il possible que vous… vous parliez à votre nauker ce dégoûtant pidgin[11]. C’est à faire pleurer. Vous ne valez pas mieux qu’un homme de Bombay.

— Je suis un Madrassi, dit-il avec calme. Ici nous parlons tous anglais à nos boys ? N’est-ce pas beau ? Maintenant venez faire un tour au Gymkhana, et nous y dînerons. Daniel, le chapeau et la canne de maître va chercher.

Il doit exister quelques centaines de gens au plus qui soient au fait des dessous de la guerre de Birmanie, — l’une des moins connues et des moins appréciées de toutes nos petites affaires.

Le Club de Pégu paraissait plein de gens qui partaient pour l’intérieur ou en revenaient.

La conversation était un simple écho du bruit sourd des conquêtes qui se faisaient bien loin dans le Nord.

— Vous voyez cet homme là-bas ? Il a reçu une entaille sur la tête l’autre jour à Zounglounggoo. Ce doit être un dur à cuire. Cet autre type, près de lui, s’est livré à la chasse au dacoit pendant près d’une année. Il a détruit la bande de Boh-Mango. Il a capturé Boh dans un champ de riz. L’autre homme rentre au pays avec un congé de convalescence. Il a reçu un morceau de fer quelque part dans le corps… Goûtez de notre mouton. Je vous assure que le Club est le seul endroit de Rangoon où vous trouviez du mouton… Faites attention, il ne faut pas parler la langue courante à nos boys. Hé ! boy, apportez maître de la glace encore ! Ce sont tous des gens de Bombay ou bien des Madrassis. Ici sur le pont, il y a quelques domestiques birmans, mais un véritable Birman ne travaillera jamais. Il aime mieux être un simple petit daku.

— Comment dites-vous ?

— Un bon petit Dacoit. Nous les appelons Dakus pour abréger. C’est en quelque sorte un petit nom d’amitié. Ceci c’est le poisson-beurre. J’oubliais que vous manquez un peu de poisson dans le haut pays. Oui, je suppose que Rangoon a ses bons côtés. Vous payez princièrement. Vous vous installez comme le feraient des gens mariés, une petite maison meublée ; cent cinquante roupies. Les gages des domestiques se montent à deux cent vingt, deux cent cinquante roupies. Cela fait quatre cents roupies d’un seul coup. Mon cher, ici un balayeur n’accepte pas moins de douze à seize roupies par mois, et même alors il travaillera pour d’autres maisons. C’est pire qu’à Quetta. Un homme qui viendrait dans la Basse Birmanie avec l’espoir de vivre sur son traitement serait un imbécile.

Voix venant du bas bout de la table. — Quel sot ! C’est tout différent dans la haute Birmanie, où vous recevez des allocations de commandement et de voyage.

Autre voix, au cours d’une conversation. — On n’a jamais mis cette histoire-là dans les journaux, mais je puis vous assurer que nous n’avons pas été si vifs à prendre le fort qu’on voudrait le faire croire. Voyez-vous, Bob Gure nous avait littéralement pris au piège, et au moment où l’on en vint aux mains, nos hommes reçurent des pruneaux par devant et par derrière. Cette guerre dans la jungle, c’est le diable et le reste ! Encore de la glace, s’il vous plaît !

Alors on me conta la mort d’un de mes anciens camarades d’école, sous la rampe de la redoute de Minhla.

Quelqu’un se rappelle-t-il l’affaire de Minhla qui ouvrit le troisième bal birman ?

— J’étais tout près de lui, dit une voix. Il est mort, je crois, entre les bras de A : mais je n’en suis pas bien sûr. En tout cas, je sais qu’il est mort sans souffrances. C’était un bon garçon.

— Merci, dis-je, et maintenant je crois que je vais partir.

Et je m’en allai à travers les vapeurs de la nuit, la tête pleine d’un bruit de batailles, d’assassinats, de morts subites.

J’avais mis la main sur la frange du voile qui cache la Haute-Birmanie. J’aurais payé bien cher pour remonter le fleuve et aller voir une vingtaine de vieux amis, maintenant gens de guerre usés par la jungle.

Toute la nuit, je rêvai d’escaliers interminables que descendaient des milliers de jolies filles, aux toilettes si brillantes qu’elles me faisaient mal aux yeux.

Il y avait au haut des marches une grosse cloche d’or, et au bas, gisait la figure tournée vers le ciel le pauvre D, mort à Minhla, autour duquel une troupe de déguenillés, en Khaki, montait la garde.

III

J’ai bâti, mon âme, une seigneuriale demeure de plaisance, Pour y habiter à l’aise éternellement. J’ai dit : « ô mon âme, réjouis-toi, fais la fête, O ma chère âme, car tout est bien. »

Voilà ce que c’est que de se faire d’avance un programme de voyage bien défini.

J’ai dit que je me rendrais tout droit de Rangoon à Penang.

Et maintenant nous voici au large de Moulmeïn dans un steamer tout neuf qui n’a pas l’air de se rendre à une destination bien arrêtée.

Pourquoi irait-il à Moulmeïn ? C’est un mystère. Mais comme tous les gens qui sont de ce bord sont comme moi des flâneurs, personne n’est mécontent.

Figurez-vous une équipe de passagers pour lesquels le temps ne compte pas, qui ne désirent pas autre chose que trois repas par jour, et pas d’autres émotions que celles que produit de temps à autre la vue d’un cafard.

Moulmeïn est situé en amont de l’embouchure d’un fleuve qui devrait traverser l’Amérique du Sud, et une variété infinie de lascifs bateaux indigènes semble s’être installée à demeure en cet endroit.

De vilains steamers chargeurs que les initiés appellent : « les chemineaux de Geordie » grondent et crachent leur fumée aux belles collines qui dominent le port, et les vaisseaux de ligne de l’Inde, aux flancs ventrus, se meuvent lourdement près des côtes.

Les visiteurs sont rares à Moulmeïn, si rares que bien peu de navires, en dehors des vaisseaux de transports, trouvent quelque avantage à s’éloigner de la côte.

Je vous dirai, d’une façon froidement confidentielle, que Moulmeïn n’est pas du tout une cité de notre planète.

Sindbad le Marin, si vous vous en souvenez, y passa lors de ce mémorable voyage où il découvrit le cimetière des éléphants.

Comme le steamer remontait le fleuve, nous aperçûmes un éléphant, puis un autre activement occupés dans les chantiers de charpente qui faisaient face à la rive.

Certaines gens à l’esprit étroit, munis de jumelles, dirent qu’il y avait des mahouts sur leurs dos, mais cela ne fut jamais clairement prouvé.

Je préfère croire à ce que j’ai vu, une ville endormie, avec une seule rangée de maisons éparpillées le long d’un beau cours d’eau, et ayant pour habitants des éléphants lents, solennels, qui construisaient des barricades pour leur propre agrément.

Il y avait dans l’air une forte senteur de teck fraîchement scié — nous ne pûmes voir aucun éléphant occupé à scier — et de temps à autre le tiède silence était interrompu par le craquement de la poutre.

Lorsque les éléphants s’étaient aiguisé l’appétit pour le lunch, ils se rendaient en flânant, par couples, à leur club.

Ils ne se donnèrent pas la peine de nous envoyer leur salut non plus que les derniers journaux arrivés par la malle, ce qui nous causa un vif désappointement, mais nous reprîmes de l’entrain en voyant sur une colline une grande pagode blanche entourée d’une vingtaine de petites pagodes.

— Voilà, dîmes-nous, d’une seule voix, voilà qui indique une excursion à faire.

Et aussitôt nous frissonnâmes en pensant à notre exclamation profane, car nous tenions, par-dessus toutes choses, à ne point nous conduire comme de vulgaires touristes.

Les tikka-gharries de Moulmeïn sont trois fois plus petits que ceux de Rangoon, car les poneys ne sont pas plus gros que des moutons respectables.

Leurs cochers leur font monter et descendre la côte, et comme le gharri est extrêmement étroit, que les routes ne sont rien moins que bonnes, c’est un exercice fortifiant.

Ici encore, les cochers sont des Madrassis.

Je devrais me rappeler à quoi ressemblait cette pagode, si je n’étais pas tombé profondément, irrévocablement amoureux d’une petite Birmane qui se trouvait au bas du premier étage des degrés.

Sans le fait que le steamer partait le même jour à midi, rien n’eût pu m’empêcher de me fixer pour toujours à Moulmeïn et d’y devenir possesseur d’une paire d’éléphants.

Ils sont si communs qu’ils se promènent par les rues, et qu’on peut, je n’en doute pas, les avoir pour un morceau de canne à sucre.

Laissant là cette jeune personne par trop aimable, je montai quelques degrés seulement, et, faisant demi-tour, je contemplai un tableau formé d’eau, d’une île, d’un beau fleuve, d’un superbe pays à pâturage, et borné par une ceinture de bois qui me fit me réjouir d’être vivant.

La pente, au-dessus et au-dessous de moi, flamboyait de pagodes, depuis celle qui était d’une dorure somptueuse, d’un vermillon splendide, jusqu’à une autre en pierre d’une délicate nuance grise qu’on venait d’achever en l’honneur d’un prêtre éminent, décédé depuis peu à Mandalay.

Bien au-dessus de ma tête, se faisait entendre un vague tintement. On eût dit des cloches en or et le babillage des brises dans les cimes des palmiers-arack.

En conséquence, je montai, je montai encore d’autres marches, et finis par arriver à une retraite de paix profonde, toute parsemée de figures birmanes d’une propreté immaculée.

Des femmes étaient là rendant leurs hommages multipliés.

Elles baissaient la tête, et leurs lèvres s’agitaient, parce qu’elles disaient des prières.

J’avais à la main un parapluie, — un parapluie noir.

J’étais chaussé de souliers bains de mer, et j’étais coiffé d’un casque.

Je ne priais point, je pestais contre moi d’être un globe-trotter, et j’aurais voulu savoir assez de birman pour expliquer à ces dames que j’étais désolé, et que sans le soleil j’aurais ôté mon chapeau.

Un globe-trotter est une bête.

J’eus la grâce de sourire, tout en faisant le tour de la pagode.

Il me sera tenu compte de cela, en toute justice.

Mais je contemplai avec une horrible fixité un temple latéral or et rouge, qui contenait une image de Bouddha, artistement dorée, puis des figures farouches dans les niches qui se trouvaient à la base de la pagode principale, les petits palmiers qui sortaient des fentes entre les briques qui formaient le pavé de la cour — les grands palmiers au-dessus de moi, et les cloches de bronze suspendues à une faible hauteur à chaque angle, pour que les femmes pussent les frapper avec des cornes de cerf.

Sur une d’elles se lisait cet étonnant tristique en anglais, composé évidemment par le fondeur, lequel avait achevé son œuvre, et, espérons-le, atteint le Nibban[12], trente-cinq ans auparavant :

Celui qui détruira cette cloche, Ils doivent aller dans le grand Enfert Et qu’ils ne puissent pas en sortir.

J’ai du respect pour un homme qui ne sait pas écrire correctement le mot Enfer : cela prouve qu’il a été élevé dans une croyance aimable.

Vous qui viendrez à Moulmeïn, soyez pleins de respect pour cette cloche, et évitez de jouer avec elle, car cela blesse les sentiments des fidèles.

Dans la base de la pagode il y avait quatre chambres, où trois côtés étaient couverts de colossales figures en plâtre, et devant chacune d’elles brûlait une solitaire lampe à huile dont les rayons luttaient avec les flots de lumière vespérale qui entraient par les fenêtres.

Il en résultait dans cet éclairage d’un jaune pâle une sensation qui n’avait rien de terrestre.

De temps à autre une femme se glissait dans une de ces chambres pour prier, mais presque toute la troupe restait dans la cour.

Toutefois celles qui faisaient face aux figures priaient plus ardemment que les autres, par où je jugeai que leurs soucis devaient être les plus grands.

Ce que je savais sur la réalité de ce culte était moins que rien, car les livres anglais élégamment reliés que nous lisons ne parlent point de brins de paille à bout rouge qu’on présente à une figure dorée, ni de la cloche qu’on fait sonner dans un temple hindou, en signe cultuel.

Mais ce doit être un culte fort intéressant : d’abord tout s’y passe tranquillement, et dans le milieu le plus charmant qu’ait jamais offert un paysage.

Dans ce cas particulier la massive et blanche pagode surgissait dans le bleu, à l’ouest d’une colline murée, d’où la vue s’étendait sur quatre perspectives distinctes et aussi charmantes qu’il était à souhaiter. Les regards pouvaient se porter soit en bas sur le steamer, soit sur l’étendue argentée, vers la gauche, ou bien sur la forêt, à droite, ou enfin du côté de la terre, sur les toits de Moulmeïn.

Entre chaque pause du froufrou des costumes, et des causeries à voix basse des femmes, descendait de là-haut le tintement d’innombrables feuilles de métal, suspendues au ’htée de la pagode, lorsque la brise les agitait.

Une image dorée clignotait au soleil.

Celles qui étaient peintes regardaient fixement et tout droit devant elles par-dessus les têtes des fidèles.

Quelque part là-bas un maillet et un rabot, sans se presser, aidaient à construire encore une autre pagode en l’honneur du Seigneur de la Terre.

Resté assis, dans ma méditation, pendant que le Professeur circulait armé d’un appareil photographique, à la grande terreur de la jeunesse birmane, je fis deux découvertes notables, sur lesquelles je faillis m’endormir.

La première, c’est que le Seigneur de la Terre, c’est l’Indolence, une Indolence en couche épaisse, où l’on mêle et agite un peu de religion pour lui conserver sa douceur.

La seconde, c’était que la forme de la pagode tirait son origine de celle du renflement qu’offre le tronc du palmier-arack.

Il y en avait un entre moi et la lointaine ligne du ciel, et son profil reproduisait exactement celui d’un petit édifice de pierre grise.

Pourtant il se présenta plus tard à mon esprit une troisième découverte, et celle-là bien plus importante.

Un sale petit lutin d’enfant passait, plus ou moins vêtu d’un putso en soie magnifiquement ouvrée, et tel que j’avais inutilement cherché à en trouver l’analogue à Rangoon.

Un assistant me dit qu’un article pareil coûterait cent dix roupies, — juste dix roupies de plus que le prix demandé à Rangoon, — après que je me fus montré peu courtois envers une jolie Birmane aux oreilles ornées de diamants, en la traitant comme si elle était une boutiquière de Delhi.

— Professeur, dis-je, lorsque l’appareil photographique sur ses pattes d’araignée parut au tournant de l’angle, il y a quelque malentendu sur ces gens-là. Ils ne travaillent pas. Ce ne sont point des dacoits et leurs babies ont des putsos de cent dix roupies sur le dos, si toutefois leurs parents ne mentent point. Je me demande comment ils gagnent leur vie.

— Ils vivent en beauté, dit le professeur, et je n’ai apporté qu’une demi-douzaine de plaques. Je reviendrai demain matin avec d’autres. Avez-vous jamais rêvé d’un endroit comme celui-ci ?

— Non, dis-je, c’est la perfection, et quand j’y passerais ma vie, je n’arriverais pas à voir où réside précisément ce qui en fait le charme.

— Dans cette indolence bestiale, dit le Professeur en repliant son appareil.

Et nous nous en allâmes à regret, poursuivis par les voix d’innombrables cloches qu’agitait le vent.

A moins de dix minutes de la Pagode, nous vîmes un véritable kiosque à musique anglais, un hangar étiqueté : Bureau municipal, une collection de mesquins bungalows qui s’efforcent, mais en vain, de gâter le paysage, et une troupe de soldats de Madras.

Je n’avais pas encore vu de soldats de Madras. Ils paraissent habillés exactement comme les Tommies et ont l’air très civilisé, très raffiné.

On dit qu’ils lisent des livres anglais et sont très ferrés sur leurs droits et privilèges.

Pour détails supplémentaires s’adresser au Club du Pegu, seconde table de la rangée de gauche à partir de l’entrée.

En une heure maudite, j’essayai de rendre la vie au commerce mouvant de Moulmeïn, et dans ce but, je fis promettre à un indigène de l’endroit de venir le lendemain matin à bord du steamer avec un assortiment de soieries birmanes.

C’était une traversée de cinq minutes et il aurait pu rester tout ce temps à la poupe.

Le matin vint, mais non l’homme.

Pas un bateau de melons d’eau, de melons d’eau charnus, cramoisis, ne s’approcha du navire.

Comme nous glissions sur le fleuve, en route pour Penang, je vis les éléphants jouer avec les poutres de teck, l’air aussi solennel, aussi mystérieux que jamais.

Ils étaient les principaux habitants, et, autant que je pus le voir, les maîtres de l’endroit.

Leur léthargie avait corrompu la ville, et lorsque le professeur voulut les photographier, je crois qu’ils s’en allèrent avec dédain.

Nous voici maintenant en route pour Penang avec une température de 70 degrés centigrades dans les cabines, et, sur le pont, la température que vous voudrez.

Nous avons épuisé toute notre littérature, bu deux cents limonades au citron, joué à quarante jeux de cartes différents (en grande partie, des patiences), organisé une loterie sur la course (si l’enjeu avait été de mille roupies au lieu de dix je ne l’aurais pas gagné !) enfin nous avons passé dix-sept heures sur vingt-quatre à dormir.

Il est absolument impossible d’écrire, mais vous ne vous en trouverez que mieux au point de vue moral, si l’on vous conte l’histoire des Vauriens d’Iquique, et « comme vous ne l’avez point entendu raconter, je vais vous la rapporter ».

Un Allemand qui fait la chasse aux orchidées, vient justement de me la dire toute fraîche. Il a failli ces jours-ci laisser sa tête dans les montagnes de Lullaï, et cela après avoir fait presque le tour du monde.

Iquique est situé quelque part dans l’Amérique du Sud, au fond du Brésil, ou peut-être au delà.

Une fois il y arriva une tribu d’indigènes des forêts. Ils étaient si innocents qu’ils ne portaient aucun, mais aucun vêtement.

Ils avaient un grief mais point de costume.

Ils exposèrent le premier en présence de son Excellence le Gouverneur d’Iquique. Mais la nouvelle de leur arrivée et de leur absolue nudité les avait précédés, et les bonnes dames Espagnoles de la ville décidèrent unanimement qu’il fallait tout premièrement habiller ces païens.

Elles organisèrent donc une séance de couture, et le résultat, qui consistait principalement en des tabliers, fut mis à la disposition de ces vilaines gens, avec des indications sur la façon de s’en servir.

Ils parurent vêtus de leurs tabliers, devant le gouverneur, et toutes ces dames d’Iquique, rangées sur les degrés de la cathédrale, mais ce fut seulement pour apprendre que le gouverneur ne pouvait déférer à leur demande.

Et savez-vous ce que firent ces enfants de la nature ?

En un clin d’œil, ils avaient enlevé leurs tabliers, pour les rouler autour du cou, et se mirent à danser, nus comme l’Aurore, devant les dames scandalisées d’Iquique, qui s’enfuirent en se cachant leurs yeux avec leurs éventails jusque dans le sanctuaire de la cathédrale.

Et lorsque les marches furent désertes, les Vauriens s’en allèrent, jetant de grands cris, sautant, leurs tabliers toujours autour du cou, car le bon drap est une chose de valeur.

Et comme ils connaissaient leur pouvoir, ils campèrent en dehors de la ville.

Il était impossible d’envoyer de la troupe contre eux. Il était également impossible de laisser les Señoritas courir le risque d’être offusquées quand elles sortaient.

Nul ne savait si à une heure ou à une autre, les Vauriens ne feraient pas irruption dans les rues.

On leur accorda donc ce qu’ils demandaient, et Iquique retrouva le repos. Nuda est veritas et prævalebit.

— Mais, dis-je, qu’y a-t-il de si terrible chez un Indien nu ou même chez deux cents Indiens nus ?

— Mon ami, dit l’Allemand, c’étaient des Indiens de l’Amérique du Sud, et je vous dis qu’ils ne sont pas beaux à voir en déshabillé.

Je mis ma main sur ma bouche et m’en allai.

IV

Certains soupirent après les gloires de ce monde, et certains soupirent après le paradis que promet le Prophète.

Ah ! prenez l’argent comptant, et laissez là le crédit. Ne prêtez pas l’oreille au roulement d’un tambour lointain.

Il y a quelque chose de très fâcheux dans le caractère anglo-saxon.

A peine l’Afrique avait-elle jeté l’ancre dans les Détroits de Penang que deux de nos compagnons de voyage furent frappés de folie, en apprenant qu’à ce moment même un autre steamer partait pour Singapour.

S’ils s’embarquaient, ils gagneraient plusieurs jours.

Dieu sait pourquoi le temps leur semblait si précieux.

A cette nouvelle, ils s’élancèrent vers leurs cabines et se mirent à faire leurs malles comme si leur salut en dépendait.

Ensuite ils coururent à la coupée, et un sampan les emporta, en nage, mais heureux.

Ils faisaient un voyage d’agrément, et ils avaient peut-être gagné trois jours.

Le voilà leur agrément.

Vous rappelez-vous la description, que fait Besant[13], de l’Ile Palmiste, dans Ma fillette et Ce fut ainsi qu’ils se marièrent ?

Penang, c’est l’Ile Palmiste.

Je fis cette découverte sur le navire, en contemplant les collines boisées qui dominent la ville et les régiments de palmiers qui, à la distance de trois milles, signalaient la côte de la Province de Wellesley.

L’air était doux, chargé d’indolence, et le long des flancs du navire, des bateaux circulaient surchargés de Madrassis aux nombreux bijoux, — ceux-là même auxquels Besant fait allusion.

Un furieux coup de vent passa sur l’eau et effaça les rangées de maisons basses, couvertes en tuiles rouges, qui constituent Penang, et les ombres de la nuit succédèrent à l’orage.

Je mis dans ma poche la règle de douze pouces qui devait me servir à mesurer l’Univers, et je pleurai presque d’émotion, lorsque en mettant le pied sur la jetée, je tombai sur un Sikh, — un Sikh à barbe magnifique, avec des molletières blanches, et un fusil.

Telle l’eau froide dans un pays altéré, telle la vue d’une figure du vieux pays.

Mon ami était de Jandiala, dans le district d’Umritsar.

Je connaissais bien Jandiala, n’était-il pas vrai ?

Je me mis à lui débiter toutes les nouvelles que je pus me rappeler, au sujet des récoltes, et des armées, et des déplacements des grands personnages dans le Nord lointain.

Mon Sikh rayonnait.

Il faisait partie de la police militaire.

C’était un service agréable, mais naturellement cela vous retenait loin du vieux pays.

La besogne n’était point pénible et les Chinois n’étaient pas très ennuyeux.

Ils se battaient entre eux, mais « ils ne tiennent pas du tout à se montrer effrontés avec nous ».

Et le gros homme se dandina avec le lent roulis et le balancement de tout un régiment de vapeurs, pendant que j’étais tout ragaillardi à l’idée que l’Inde — l’Inde que je me donne le genre de haïr, — n’était pas si loin que cela, après tout.

Vous connaissez notre tendance incorrigible à tout blâmer en province.

Calcutta feint de s’étonner qu’Allahabad possède une bonne salle de danse ; Allahabad se demande s’il est vrai, bien vrai que Lahore ait une fabrique de glaces, et Lahore se donne l’air de croire qu’à Peshawar, on dort avec ses armes au côté.

Ce fut d’une façon fort semblable que je me divertis en voyant à Rangoon un tramway à vapeur, et après notre départ de Moulmeïn, nous nous attendions absolument à trouver les confins de la civilisation.

Vanité et ignorance reçurent un rude choc en se trouvant en présence d’une longue rue, le quartier des affaires, une rue dont les maisons avaient deux étages, une rue remplie de voitures de louage, d’enseignes, et où pullulaient les jinrickshaws.

Vous autres, gens de l’Inde, vous n’avez jamais vu un véritable ’rickshaw.

Il y en a environ deux mille à Penang, et il n’y en a pas deux qui se ressemblent.

Ils sont laqués de figures hardies représentant des dragons, des chevaux, des oiseaux, des papillons.

Leurs brancards sont d’un bois noir renforcé de métal blanc, et si solides que le coolie s’asseoit dessus pendant qu’il attend son client.

Il n’y a qu’un seul coolie, mais il est vigoureux, il court tout aussi vite que six hommes des Collines.

Il tient sa queue de cochon roulée, car il est de Canton, — et c’est un inconvénient pour les Sahibs qui ne savent point parler tamil, malais ou cantonais.

N’était cela, on le dirigerait aussi aisément qu’un chameau.

Les hommes des ’rickshaws sont patients, endurants.

L’individu de mauvaise mine, qui conduisait ma voiture, les cinglait quand ils se trouvaient à portée de son fouet, et faisait tout son possible pour passer sur eux, en se dirigeant vers les cascades, qui sont à cinq milles plus loin que la ville de Penang.

Je m’attendais à voir les bâtisses s’arrêter par crainte d’être étouffées dans l’épaisseur des bois de cocotiers. Mais elles s’y continuaient en rues nombreuses, qui ressemblent beaucoup à Park Street et Middleton Street, à Calcutta, où les maisons à volets, sortes d’hybrides, entre un bungalow indien et une cabane à lapins de Rangoon, luttaient contre la verdure et des crotons aussi gros que de petits arbres.

Par intervalles, flamboyait la façade d’une maison chinoise toute découpée à jour, avec son vermillon, son noir de fumée et ses ors, avec ses lanternes chinoises de six pieds suspendues au-dessus des entrées, et ses échappées sur des arbustes taillés en formes bizarres, dans des jardins bien soignés.

Nous nous engageâmes dans des routes bordées de maisons indigènes qu’ombrageaient les palmes toujours vertes des cocotiers chargés de jeunes fruits.

L’air chaud était chargé des aromes de la végétation, parfum différent de celui qu’exhale la terre après la pluie.

Un oiseau, je ne sais lequel, lança un appel dans les profondeurs du feuillage, et un vague murmure de tonnerre se faisait entendre dans les montagnes, comme nous en approchions, mais partout ailleurs, calme complet, et la sueur gouttelait sur nos figures.

— Maintenant il faut que vous montiez à pied cette côte, dit le conducteur, en nous montrant une petite barrière fermant un jardin botanique bien tenu. Toutes les voitures s’arrêtent ici.

Nos membres se mouvaient comme s’ils étaient de plomb. Nous respirions péniblement.

A chaque pas nous aspirions en quelque sorte la vapeur d’un bain turc.

Le sol était tout vivant de moiteur et de chaleur ; et les arbres — j’étais trop ensommeillé pour lire les étiquettes qu’avait écrites un homme d’une activité farouche, — étaient, eux aussi, moites et chauds.

La voix de l’eau murmurait quelque chose à mi-chemin de la hauteur, mais j’étais trop ensommeillé pour prêter l’oreille, et sur le sommet de la colline un gros nuage était posé, tout à fait pareil à un édredon sous lequel tout se tasse bien confortablement.

Dans l’après-midi on arriva en un pays Où il semblait que ce fût toujours l’après-midi.

Je m’assis à l’endroit où je me trouvais, car je voyais que le chemin montant était très raide, et grossièrement taillé en degrés, et je succombais à un irrésistible besoin de sommeil.

J’étais à l’entrée d’une toute petite gorge, à l’endroit même où les mangeurs de lotus s’étaient assis quand ils avaient commencé leur chanson, car je reconnus la Cascade, et l’air qui flottait autour de mes oreilles « respirait comme un homme qui a le cauchemar ».

Je regardai et compris qu’il me serait impossible de rendre par des mots le génie de cet endroit.

— Je ne sais pas jouer de la flûte, mais j’ai un cousin qui joue du violon.

Je connaissais un homme qui le savait.

Certains disaient que ce n’était point un homme chic et que je courrais peut-être le risque de prêter à mal penser de ma morale, mais en un tel climat cela importe peu.

Voyez-vous, prenez le pire de tous les romans de Zola, et lisez-y la description qu’il fait d’une serre chaude.

C’était bien cela.

« Plusieurs mois s’écoulèrent, mais il n’y avait ni gelée, ni chaleur brûlante qui marquât le passage du temps ».

Je sentais seulement, et avec une acuité des plus douloureuses, que je devais « faire » la Cascade.

Je gravis donc les degrés de la côte, bien que chaque tas de pierres me criât : « Assieds-toi », et je finis par découvrir un petit cours d’eau qui glissait sur la face d’un rocher, pendant qu’un cours d’eau bien plus considérable descendait sur la mienne.

Puis, nous partîmes pour déjeuner, l’estomac méritant toujours plus d’égard qu’aucun stock de sentiment.

Un détour de la route fit disparaître les jardins et taire le bruit des eaux et cette aventure finit pour toujours.

Les aventures sont comme les cigares. Elles commencent désagréablement. Au milieu elles ont un goût parfait, et quand on arrive au bout, ce sont choses bonnes à jeter et qu’il ne faut jamais ramasser…

Il se nommait John et avait une tresse de cinq pieds de long, en vrais cheveux et non en soie tressée.

Il tenait un hôtel sur la route et nous fit manger un poulet dans la chair innocente duquel avaient été introduits de force des oignons et d’étranges légumes.

Jusqu’alors nous avions redouté les Chinois, surtout quand ils cuisinaient, mais en ce moment nous aurions mangé tout ce qu’ils nous auraient servi.

Le repas se termina par une pomme de pin, d’une demi-guinée, et une sieste.

C’est là une belle chose, que nous autres gens de l’Inde — mais je ne suis plus de l’Inde, — nous ne comprenons point.

Vous vous allongez et vous laissez le temps passer.

Vous n’éprouvez aucune lassitude, et vous ne voudriez pas dormir. Vous êtes pénétré d’une divine somnolence, bien différente du lourd et morne engourdissement d’une chaude journée de dimanche, ou du repos affairé d’une matinée européenne.

Maintenant je commence à mépriser les romanciers qui parlent de siestes dans les climats froids.

Je connais le véritable sens de ce mot.

J’ai tâché de faire diverses emplettes, un sarong, qui n’est autre chose qu’un putso, qui n’est autre chose qu’un dhoti ; une pipe, et un « maudit kris malais ».

Les sarongs viennent presque tous d’Allemagne ; les pipes, de chez les prêteurs sur gages ; et en fait de kris, on ne voit guère que des espèces de petits cure-dents bien incapables de traverser le cuir d’un Malais.

Dans la ville indigène, j’ai trouvé une nombreuse armée de Chinois — je n’aurais pas cru qu’il y en eût autant, même en Chine — campée dans des rues et des maisons spacieuses, les uns expédiant à Singapour de l’étain en barres, d’autres conduisant de belles voitures, d’autres fabriquant des chaussures, des chaises, des habits, en un mot tout ce qu’on peut souhaiter dans une grande ville.

C’étaient les corps d’avant-garde de l’armée mongole en marche.

Les éclaireurs sont à Calcutta.

Il y a une colonne volante à Rangoon.

Mais ici commence le corps principal, fort de quelques centaines de mille, à ce qu’on dit.

N’était-ce pas De Quincey qui avait en horreur les Chinois, leur inhumanité et leur nature impénétrable[14] ?

Certainement les gens de Penang ne sont pas beaux : ils sont mêmes terribles à contempler.

Ce sont des travailleurs énergiques, chose évidemment malhonnête dans ce climat, et leurs yeux ressemblent parfaitement à ceux des dragons, leurs animaux favoris.

Nos dieux indous sont passables. Il en est même de facétieux — témoin notre gros pansu de Ganesh, mais que faire d’un peuple qui se complaît en des monstres rampants et met aux arêtes de ses toitures des guirlandes de flammes, ou des vagues marines ?

Ils fourmillaient partout, et toutes les fois qu’il s’en trouvait trois ou quatre ensemble, ils mangeaient des choses innommables.

Ne raffolent-ils pas des boyaux de canard ?

Nos passagers du pont, je le sais, faisaient un somptueux festin avec des détritus mendiés au maître d’hôtel et assaisonnés de poudre insecticide pour écarter les fourmis.

Cela, je le répète, n’est point naturel : quand on travaille comme un homme, on doit se nourrir comme un homme.

J’arrivai à comprendre très bien, après une couple d’heures (cette expression sent bien son Globe-trotter) une couple d’heures passées dans la ville chinoise, pourquoi l’Anglo-Saxon de caste inférieure déteste le Céleste.

— Il m’a fait peur : en conséquence, je n’ai pris aucun plaisir à regarder ses demeures, ses marchandises, et sa personne…

* * *

L’odeur de l’encre d’imprimerie est étonnamment pénétrante.

Elle m’attira, me fit monter deux étages pour me conduire dans un bureau où les services d’échange étaient épars dans un charmant désordre, où une petite presse à main tirait à grand bruit des épreuves à la bonne vieille mode.

Une feuille qui ressemblait un peu à la Gazette de l’Inde prouvait que les Établissements des Détroits, — eux aussi ! — avaient bien leur gouvernement à eux, et je poussai un soupir de regret pour un passé défunt, lorsque mes yeux tombèrent sur la belle phraséologie officielle qui ne varie jamais.

Comme nous sommes toujours les mêmes, nous les Anglais !

Voici un extrait d’un rapport : « Et les décors à la Chinoise qui ornaient jadis les murs du bureau ont été couverts de badigeon ».

C’était justement de cela que j’allais m’enquérir.

De quelle façon allait-on traiter les décors chinois dans tout Penang ? Est-ce qu’on tenterait sagement de les faire disparaître ?

Le Conseil des Établissements des Détroits qui habite à Singapour venait justement de voter un bill (ici on appelle cela une ordonnance) supprimant toutes les sociétés secrètes chinoises dans la Colonie, et cette mesure n’attendait plus que la sanction impériale.

Un petit accident s’était produit à Singapour, à propos de je ne sais quel arrêté municipal, ayant pour objet de supprimer les vérandahs en surplomb.

Il en était résulté une bourrasque, et pendant ces trois jours ceux qui se trouvaient là reconnurent que la ville était entièrement à la merci des Chinois, qui s’étaient soulevés en masse et rendaient l’existence impossible aux autorités.

Cet incident força le gouvernement à tenir sérieusement compte des sociétés secrètes qui pouvaient exercer une telle influence.

La conséquence en fut une mesure qu’il ne sera pas facile d’imposer.

Un Chinois doit être affilié à une société secrète, n’importe laquelle.

Il a été élevé dans un pays où ces institutions étaient nécessaires pour assurer son bien-être, le protéger et lui assurer le maintien du taux de son salaire.

Il en est ainsi depuis un temps immémorial, et il les importera partout où il ira, comme il importe son opium et son cercueil.

— Vous attendez-vous à ce qu’une proclamation discrédite les sociétés secrètes ? demandai-je au docteur.

— Non, il y aura du tapage.

— Quel tapage ? Quelle sorte de tapage ?

— Il faudra un renfort de troupes peut-être, des canonnières peut-être. Vous voyez, nous aurons alors comme commandant en chef Sir Charles Warren à Singapour. Jusqu’à ce moment, notre administration militaire a été subordonnée à celle de Hong-Kong. Quand on en aura fini avec cet état de chose et que nous aurons Sir Charles Warren, les choses se passeront différemment. Mais il y aura du tapage. Ni vous, ni moi, ni personne ne serons capables de comprimer les turbulents. Toute chapelle d’idoles locales servira de centre à une société secrète. Que peut-on faire ? Jadis le gouvernement tirait d’elles quelque parti pour découvrir les crimes. Maintenant elles sont trop considérables, trop importantes pour qu’on les traite ainsi. Vous ne tarderez pas à savoir si nous avons réussi à les supprimer. Il y aura du tapage.

Il est certain que la grosse difficulté, à Penang, c’est la question chinoise.

On n’y serait pas des hommes si l’on n’y conspuait les commissaires municipaux et si l’on ne se plaignait de l’état peu hygiénique de l’île.

Si l’on s’en rapportait à son nez et à ses oreilles, Penang est bien plus propre, même dans ses rues, qu’aucun cantonnement de l’Inde, et son approvisionnement d’eau paraît parfait.

Mais j’étais assis dans le petit bureau du journal et j’écoutais des histoires d’intrigues municipales qui n’eussent pas été déplacées à Serampore ou à Calcutta.

Il n’y avait guère qu’une légère différence dans les noms.

Au lieu d’entendre parler de Ghose et de Chuckerbutty, il s’agissait de dénominations comme Yih Tat, Lo Eug, etc.

L’altruisme agressif de l’Anglais l’amène toujours à bâtir des villes pour autrui et incite des étrangers à s’introduire dans les municipalités.

Alors il en a assez de sa faiblesse et fonde des journaux pour s’infliger des blâmes.

L’année dernière, il y avait un Chinois dans la Municipalité.

Maintenant on s’est débarrassé de lui et l’assemblée actuelle se compose de deux personnages officiels et de quatre non-officiels.

En conséquence, on se plaint de l’influence qu’exerce l’administration.

Ayant donc réglé les affaires de Penang à mon entière satisfaction, je me transportai à un théâtre chinois planté au bord de la route et bâti en bambous et en sacs de jute.

L’orchestre suffit pour me convaincre qu’il y a quelque chose de radicalement de travers dans l’intelligence chinoise.

Autrefois, à Jummu, il y a de cela longtemps, j’entendis le vacarme infernal que produisaient les cors que sonnaient les Danseurs du Diable, venus de bien plus loin que Ladak en l’honneur d’un prince qui montait ce jour-là sur le trône.

Cela se passait à environ trois milles dans le Nord, mais le caractère de la musique était le même.

Un millier de Chinois, aussi tassés que possible, assistait à cet affreux vacarme et y prenait plaisir.

Je le répète encore, que peut-on faire à un peuple qui n’a point de nerfs, point de digestion, et qui manquerait également de morale, si ce qu’on dit est vrai ? Mais il n’est point vrai qu’ils naissent avec des queues de la longueur qu’on voit : ces choses-là poussent, et dans la toute première période, c’est la coiffure la plus jolie qu’on puisse imaginer, c’est d’un brun clair, très bouffant, cela a environ trois pouces de long, et le bout en est orné de soie rouge.

Une queue à l’état infantile ressemble exactement au tendre bouton qui pointe d’une tulipe.

Ce serait chose charmante si le baby chinois n’était pas aussi horrible par sa couleur et sa forme.

Il n’est pas aussi joli que le cochon qu’Alice nourrissait dans le Pays des Merveilles. Il reste toujours immobile et ne pleure jamais. C’est qu’il a peur d’être bouilli et mangé.

J’ai vu colporter dans le cœur même de la ville des babies bouillis et froids. On disait que c’étaient des cochons de lait, mais je savais à quoi m’en tenir. Les cochons de lait n’ont point ce ricanement dans leurs yeux ouverts.

A ce moment-là les figures des Chinois me firent plus de peur que jamais.

Je courus donc vers les confins de la ville et vis une maison sans fenêtre dont la porte était surmontée du carré et de la boussole, sculptés et dorés sur bois de teck.

Je repris du cœur à la vue de ces choses familières.

Je savais que partout où on les rencontre, on trouve bonne camaraderie, et beaucoup de charité, quoi qu’on puisse dire de toutes les sociétés secrètes du monde.

Il faut féliciter Penang de posséder une des plus charmantes petites Loges qu’il y ait en Orient.

V

Comment le monde est fait pour chacun de nous, Comment tout ce que nous y connaissons, Tend un jour ou l’autre à donner un produit — De même Lorsqu’une âme se manifeste elle-même, — c’est-à-dire Grâce à son fruit, grâce à l’action qu’elle accomplit.

— Je vous l’assure, Monsieur, voilà des années et des années qu’on n’a pas éprouvé de chaleurs pareilles à Singapour. Le mois de mars passe toujours pour le plus chaud, mais celui-ci est tout à fait anormal.

Et je répondis avec accablement à l’inconnu :

— Oui, naturellement. Dans d’autres endroits, on dit toujours cette menterie. Laissez-moi fondre en eau en paix.

C’est la chaleur qui règne dans une serre à orchidées, une chaleur collante, impitoyable, fumante, où l’on cesse de sentir une différence entre la nuit et le jour.

Singapour est un autre Calcutta et c’est bien plus encore.

Dans les faubourgs, on construit des rues de maisons à bon marché ; dans la cité, on court contre vous en vous bousculant, en vous jetant dans le ruisseau.

Il y a des indices infaillibles de prospérité commerciale.

L’Inde a pris fin depuis si longtemps que je ne suis pas même en état de parler des indigènes de l’endroit.

Tous sont Chinois, à moins qu’ils ne soient Français ou Hollandais ou Allemands.

Les gens peu au courant supposent que l’île est une possession anglaise. Le reste appartient à la Chine et au Continent, mais principalement à la Chine.

Je reconnus que je touchais aux frontières du Céleste-Empire quand je fus imprégné jusqu’à saturation de la fumée du tabac chinois, une herbe finement coupée, grasse, luisante, dont la fumée est telle qu’en comparaison, l’arome d’un huga fumé à la cuisine rappellerait tout un magasin de Rimmel.

La Providence me conduisit le long d’une plage, d’où la vue s’étendait à l’aise sur cinq milles couverts de navires, cinq milles où les mâts et les agrès ne formaient qu’une masse compacte, jusqu’à un endroit nommé l’hôtel Raffles.

La nourriture y est aussi bonne que les chambres sont mauvaises. Que le voyageur en prenne note. Mangez à l’hôtel Raffles et logez-vous à l’hôtel de l’Europe.

C’est ce que j’aurais fait sans l’apparition de deux grosses dames élégamment vêtues de chemises de nuit qui étaient assises les pieds posés sur une chaise.

A cette vue Joseph s’enfuit : mais il se trouva que c’étaient des dames hollandaises venues de Batavia, et que c’était là leur costume national jusqu’à l’heure du dîner.

— Puisque vous dites qu’elles avaient des bas et des toilettes de salon, vous n’avez point sujet de vous plaindre. Généralement elles ne portent qu’une chemise de nuit jusqu’à cinq heures, dit un homme versé dans les usages du pays.

Je ne sais s’il disait la vérité, je suis porté à croire qu’il en était ainsi, mais maintenant que je sais ce que signifie réellement la grâce de Batavia, je n’approuve pas cet usage.

Une dame en chemise de nuit jette le trouble dans l’esprit et vous empêche d’accorder toute l’attention qu’elle mérite à la situation politique à Singapour.

Singapour est actuellement pourvu d’un assortiment complet de forts et attend avec espoir quelques canons de neuf pouces se chargeant par la culasse, qui en feront l’ornement.

Il y a quelque chose de bien pathétique dans l’attitude obstinément fidèle des colonies, qui auraient dû depuis longtemps être aigries et méfiantes.

— Nous espérons que le gouvernement du pays peut faire ceci… Il se pourrait que le gouvernement métropolitain soit en état de faire cela.

Tel est le refrain de la chanson, et il continuera forcément à être le même partout où l’Anglais ne pourra se propager et prospérer.

Figurez-vous une Inde qui soit faite pour être le séjour permanent de notre race, et considérez ce que serait, à ce jour, un tel pays, si le câble d’amarrage avait été coupé il y a cinquante ans ? Il y aurait cinquante mille milles de chemins de fer posés, dix mille milles de plus projetés, et peut-être un excédent annuel.

Est-ce là une idée séditieuse ?

Qu’on me pardonne, mais c’est que de la vérandah, je contemple cette marine, les Chinois dans les rues, et les Anglais paresseux, languissants en chapeaux banians et jaquettes blanches, étendus sur les chaises de canne, et ces choses-là ne sont point belles.

En réalité, les hommes ne sont point fainéants, ainsi que je tâcherai de le montrer plus loin, mais ils flanent, ils musent et on dirait qu’ils vont au bureau à onze heures, ce qui doit être fâcheux pour travailler.

Et ils parlent tous de faire un tour au pays, à des intervalles ridiculement courts. On dirait qu’ils en ont le droit.

Encore une fois, si nous pouvions seulement produire des enfants qui ne pousseraient pas tout en nez et en jambes, dès la seconde génération, dans cette partie du monde et une ou deux autres, quelle étonnante dispersion en tous sens de l’Empire on verrait, avant que fût achevée à moitié la séance d’une commission sur l’affaire Parnell !

Et plus tard, quand les États affranchis se seraient nettoyés à l’eau chaude, auraient livré leurs batailles, auraient abusé des emprunts et des spéculations, se seraient conduits en toutes choses comme de jeunes étourdis, ils finiraient par former une vaste ceinture de fer autour du monde.

Et à l’intérieur, liberté complète du commerce. Au dehors, protection jalouse.

Ce serait un nid de guêpes tellement vaste qu’aucune combinaison de puissances ne pourrait le troubler.

C’est un rêve qui ne se réalisera pas de longtemps, mais nous accomplirons un de ces jours quelque chose d’approchant.

Les oiseaux de passage du Canada, de Bornéo — Bornéo, qui aura à subir un bouleversement, un remaniement complet avant qu’elle ne saisisse vigoureusement ses chances d’avenir, — ceux d’Australie, d’une centaine d’Iles éparpillées disent la même chose : « Nous ne sommes pas encore assez forts, mais nous le serons un jour ».

Oh ! chères gens, qui cuisez dans l’Inde, et pestez après tous les Gouvernements, c’est chose glorieuse que d’être un Anglais.

« Le sort nous a donné un beau terrain : oui, nous avons un magnifique héritage ».

Prenez une carte et regardez la longueur de la Péninsule Malaise. Elle se prolonge de mille milles dans la direction du Sud, n’est-ce pas ?

Penang, Malacca, Singapour y sont si modestement soulignés d’un trait rouge.

Voyez maintenant : nous avons un Résident auprès de chacun des États Malais indigènes de quelque importance, et tout le long de la ligne qui va de Kedah à Siam, notre influence domine et décide tout.

Dans ce pays-là, Dieu a mis tout d’abord de l’or et de l’étain, et après ces choses, des Anglais qui organisent des Compagnies, obtiennent des concessions et vont de l’avant.

Actuellement, il y a une compagnie qui, à elle seule, possède dans l’intérieur du pays une concession de deux mille milles carrés.

Cela se traduit en droit d’exploitation minière. Cela signifie qu’il y a là quelques milliers de coolies, et une administration bien établie, tout comme on en voit dans les grandes houillères de l’Inde, où les chefs des mines sont des rois responsables.

Avec les compagnies arriveront les chemins de fer.

Jusqu’à présent, les journaux des Détroits emploient leur papier à en parler, car en ce moment, il n’y a en exploitation que vingt-trois ou vingt-quatre milles de chemins de fer à voie étroite dans la Péninsule, dans un endroit appelé la Crique des Pirates. Le Sultan de Johore est, ou était indécis — au sujet d’une concession de railway, à travers son pays, qui finira par le mettre en relation avec la Crique des Pirates.

Singapour a formé le projet de construire un pont d’un mille et demi pour franchir le détroit qui la sépare de l’État de Johore.

Cela servira à amorcer le prolongement dans le sud de la grande ligne Colquhoun qui, disons-le, partira de Singapour, traversera les petits États, et le Siam, pour, de là, sans interruption, se réunir au grand réseau des chemins de fer de l’Inde, en sorte qu’on pourra prendre ici son billet pour Calcutta.

Il suffirait d’un résumé, en style d’affaires, de ces projets de chemins de fer, qu’on met sur le tapis de temps à autre, pour remplir deux de ces lettres, et ce serait une lecture d’une sécheresse peu ordinaire.

Vous savez à quel point les ingénieurs ont la rage d’employer le jargon professionnel quand il s’agit d’une ligne créée dans l’Inde, en quelque région que l’on connaît à fond, et dont le rendement en trafic peut être déterminé à l’avance jusqu’au dernier penny.

C’est à peu près la même chose ici, à cela près que personne ne connaît d’une façon certaine la physionomie du pays au delà du point atteint par les levées de plan, non plus que celui où les travaux devront s’arrêter.

Cela donne de l’air à la conversation.

L’audace des parleurs est stupéfiante pour quiconque est habitué à voir les choses avec les yeux d’un homme de l’Inde.

Ils parlent de « parcourir la Péninsule », d’établir des communications ou de consolider l’influence, et de bien d’autres choses connues de la seule Providence. Mais ils ne soufflent jamais un mot sur la nécessité d’augmenter l’armée pour soutenir et protéger ces petites opérations.

Peut-être tiennent-ils pour établi que le Gouvernement métropolitain y pourvoira, mais cela fait un singulier effet, de les entendre discuter de sang-froid des projets qui rendront absolument nécessaire le doublement des garnisons, pour empêcher les entreprises de passer aux mains des étrangers.

Toutefois, les négociants font leur besogne, et je suppose que nous trouverons bien à prélever quelque part trois escouades et un sergent quand le moment sera venu, quand on commencera à se douter de la valeur immense qu’ont pour nous les Établissements des Détroits.

On peut prophétiser à bon compte. Dans un avenir prochain, ils seront devenus les…

A cet endroit, le Professeur lut par dessus mon épaule.

— Peuh ! dit-il, ils deviendront tout simplement une annexe de la Chine, un autre champ pour la main-d’œuvre chinoise à bon marché. Lorsque les Établissements hollandais ont été restitués, en 1815, toutes ces îles, par ici, vous savez, nous aurions bien fait de les restituer par la même occasion. Regardez.

Et il me montra là-bas ce fourmillement des Chinois.

— Laissez-moi rêver mon rêve, Professeur. Dans une minute je prendrai mon chapeau et en cinq minutes j’aurai réglé la question de l’immigration chinoise.

Mais j’avoue que l’on éprouvait quelque chagrin à regarder dans la rue, qui aurait dû être pleine de Bêharis, de Madrassis, de gens du Konkan — de gens de notre Inde.

Alors se leva et prit la parole un homme recuit par le soleil qui avait des intérêts dans le haut Bornéo.

Il possédait des excavations dans les montagnes, quelques-unes de neuf cents pieds de hauteur et remplies de guano séculaire.

Il m’avait conté des histoires de sorcier à me donner la chair de poule.

— Il faut au Bornéo septentrional, disait-il tranquillement, un million de coolies pour en tirer quelque parti.

Un million de coolies ! Mais on demande des hommes partout : dans la Péninsule, à Sumatra pour la culture du tabac, à Java — partout.

Mais Bornéo, — c’est-à-dire les Provinces de la Compagnie, — a besoin d’un million de coolies.

On est enchanté de faire plaisir à un inconnu, et je sentis qu’en parlant j’avais l’Inde derrière moi :

— Nous pourrions vous en céder deux millions, vingt millions au besoin, si vous y teniez, dis-je généreusement.

— Vos hommes ne sont pas ce qu’il faut, dit l’homme du Bornéo septentrional. Quand un homme de chez vous part, il faut qu’il emmène tout un village pour pourvoir à ses besoins. L’Inde, comme terroir de main d’œuvre ne vaut rien pour nous et les gens de Sumatra disent que vos coolies ne savent ni ne veulent cultiver le tabac comme il faut. Pour que le pays rende tout ce qu’il peut, il nous faut des coolies chinois.

Oh ! Inde, ô mon pays. Voilà ce que c’est d’avoir hérité d’une civilisation profondément perfectionnée et d’un antique code de préséances.

Il en résulte que les étrangers railleront dédaigneusement tes enfants, êtres inutiles en dehors des provinces où ils sont prisonniers comme en des pots.

Il y avait là une issue pour la main-d’œuvre, une porte qui ouvre sur d’abondants dîners, et par cette porte passaient à flot — par myriades, — des hommes jaunes, à queue de cochon — et pendant ce temps-là, au Bengale, l’indigène civilisé, directeur de journal, poussait les hauts cris, parce qu’on avait commis une « atrocité » en déplaçant, de quelques centaines de milles dans l’Assam, quelques centaines de gens !

VI

Nous ne sommes point divisés ; Nous ne formons qu’un corps, Unique en espérance et en doctrine Unique en charité.

Lorsqu’on arrive dans une nouvelle station, la première chose à faire, c’est de rendre visite aux habitants.

J’avais négligé ce devoir, préférant fréquenter les Chinois jusqu’au dimanche, où Singapour, à ce qu’on me dit, allait aux Jardins botaniques et écoutait de la musique séculière.

C’était là que se réunissaient tous les Anglais de l’Ile.

Les Jardins botaniques auraient été charmants à Kew, mais ici, où tout le monde savait qu’ils étaient le seul endroit où pussent se distraire les habitants, ils n’avaient rien d’agréable.

Toutes les plantes des tropiques y croissaient pêle-mêle, et la serre des orchidées avait pour toit des lattes, juste assez pour empêcher l’action directe des rayons du soleil.

On y voyait des splendeurs d’un blanc de cire venant de Manille, des Philippines, de l’Afrique tropicale, plantes qui tenaient de la limace, et semblaient puiser leur nourriture dans leurs étiquettes de bois.

Mais il n’y avait aucune différence de température entre la serre aux orchidées et le plein air.

Ici comme là, elle était lourde, moite, chargée de vapeur.

J’aurais donné un mois d’appointements, — mais je n’ai point un mois d’appointements — pour une large aspiration du vent d’une chaleur étouffante qui vient des sables de Sirsa, pour les ténèbres d’un ouragan de poussière du Punjab, pour me changer des plantes toutes moites et des fougères arborescentes, dont la sueur coulait au point qu’on l’entendait.

Alors que je sentais plus que jamais la distance incommensurable qui me séparait de l’Inde, ma voiture s’avançait aux sons d’une musique lente et je me trouvai au milieu d’une station indienne, pas tout à fait aussi grande qu’Allahabad, mais infiniment plus jolie que Lucknow.

Elle dominait les jardins qui descendaient là-bas en pentes et en ravines.

Les cavernes étaient entourées d’une abondante verdure et il y avait un édifice pour le mess, qui suggérait de longues et rafraîchissantes rasades, et là on se promenait autour d’un orchestre anglais.

C’étaient bien là nos nobles personnes.

Au centre, la jolie Memsahib, aux cheveux de teinte claire, aux manières enchanteresses, et la petite et rondelette Memsahib qui parle à tout le monde, qui est la confidente de tout le monde, et la vieille fille, tout récemment arrivée de la métropole, et le sous-officier nourri de haricots, bien étrillé, en veste légère, et flanqué de son fox-terrier.

Sur les bancs étaient assis le gros colonel, et l’ample juge, et la femme de l’ingénieur et le négociant avec sa famille, chacun suivant son espèce, mâles et femelles.

Je les rencontrai, et sans ce léger détail, qu’ils m’étaient absolument inconnus, je les aurais salués comme de vieilles connaissances.

Je savais de quoi ils s’entretenaient.

Je devinais aisément qu’ils examinaient du coin de l’œil leurs toilettes respectives.

Je voyais aussi les jeunes gens se retirer en arrière et se répartir, pour se promener avec les jeunes personnes et j’entendais presque les « N’êtes-vous pas de cet avis ? » et les « non vraiment » de notre conversation polie.

C’est une chose terrible que d’être installé dans une voiture de louage, d’avoir devant soi vos propres concitoyens et de savoir que tout en connaissant leur genre de vie, vous ne pouvez ni y entrer, ni y participer :

Je suis une ombre maintenant ! hélas ! hélas ! Aux confins du séjour de la nature humaine.

dis-je d’un ton mélancolique au Professeur.

Il regardait Mistress — ou quelque autre qui lui ressemblait si complètement que cela revenait au même.

— Est-ce que je voyagerais autour du monde pour découvrir ces gens-là ? dit-il. Je les ai tous déjà vus : voici le Capitaine Chose, et le Colonel Machin, et Miss Une telle, en grandeur naturelle et deux fois plus pâle.

Le Professeur avait deviné.

La différence était bien là.

A Singapour, les gens sont d’une pâleur mortelle, — la pâleur de Naaman, — et les veines sur le dos de leurs mains sont dessinées en indigo.

On eût dit que la saison des pluies venait de finir et qu’on n’avait permis à aucune des femmes de se rendre dans la montagne.

Et cependant personne ne traite Singapour de pays malsain.

On y vit bien, on y est heureux jusqu’au jour où l’on commence à se sentir mal.

Et alors on va de mal en pis, parce que le climat ne nous laisse aucun moyen de réagir.

Alors on meurt.

La fièvre typhoïde est, à ce qu’il paraît, une des portes de la mort, tout comme dans l’Inde. Il en est de même du foie.

La chose la plus charmante qu’il y ait dans la station civile, qui naturellement est toujours à grande distance de la ville indigène, et qui est fière de ses jolis petits bungalows, c’est Thomas — ce cher Thomas, aux vêtements blancs, ce Thomas qui se dandine, qui fume, qui jure, cet immuable Thomas Atkins, qui écoute l’orchestre, qui rôde par les bazars et lance au sujet des palmiers son adjectif impossible à répéter tout comme s’il était à Mian-Mir[15].

Le cinquante-huitième régiment (de Northampton) se trouve dans ces parages. Ainsi donc, vous le voyez, Singapour ne court aucun risque.

Dans les jardins, personne ne voulut m’adresser la parole, bien qu’à mon avis, leur devoir eût été de m’inviter à boire, et je revins tout honteux à mon hôtel pour manger six plats épicés différents, tous à la même sauce.

Je veux rentrer chez moi ! Je tiens à retourner dans l’Inde. Je suis malheureux.

A cette époque de l’année, le steamer Nawab devrait être vide, et, au lieu de cela, il s’y trouve cent passagers de première classe, et soixante-six de seconde.

Toutes les jolies filles sont dans cette dernière classe.

Il est arrivé une catastrophe à Colombo. Deux steamers se sont heurtés.

Nous avons devant nous les résultats de la collision et nous formons une ménagerie.

Le capitaine dit qu’il ne devrait y avoir selon les règlements que dix ou douze passagers, et que si l’on avait prévu cette cohue, on aurait fait partir un autre steamer.

Pour mon compte, je suis d’avis qu’on devrait jeter par-dessus bord une moitié de nos compagnons de voyage.

Ils ne font le tour du monde que par plaisir, et cette sorte de distraction conduit à des opinions précipitées et exagérées.

En tout cas, qu’on me rende la liberté et les cafards de l’Inde Anglaise, où nous dînions sur le pont, où nous changions les heures des repas, où nous étions maîtres de tout ce que nous voyions.

Vous connaissez les règlements de forçats qu’on impose dans la Peninsular and Oriental.

Vous ne devez aborder le capitaine qu’en marchant sur les mains, et en agitant respectueusement les jambes.

Vous devez ramper à plat-ventre devant le principal commis aux vivres et l’appeler « Trois fois puissant Rince-Bouteilles ».

Il vous est interdit de fumer sur le parc des moutons, de stationner sur la dunette, prescrit de mettre un habit neuf quand la bibliothèque du vaisseau est ouverte, et ce qui est le comble de l’injustice, de commander, un repas à l’avance, vos boissons pour le déjeuner et le dîner.

Comment un homme rempli de bière de Pilsen peut-il arriver à cet état de tranquillité clairvoyante qui est nécessaire pour commander ce qu’il boira à dîner. C’est montrer qu’on ignore la nature humaine.

La Peninsular and Oriental aurait besoin d’une bienfaisante concurrence.

Les capitaines y sont qualifiés de commandants, et à voir leurs façons, on croirait qu’ils vous font une faveur en vous prenant à leur bord.

Je le répète, la liberté de l’Inde anglaise pour toujours ! Et foin des conforts d’un vaisseau à coolies et à des prix qui conviendraient pour un palais.

Il y a environ trente femmes à bord, et j’ai été témoin avec un certain sentiment d’indignation de leur complot pour faire périr la femme qui est chargée des vivres, une dame délicate et de façons charmantes.

Je crois qu’elles arriveront à leur fin.

Le salon a quatre-vingt-dix pieds de long, et la maîtresse d’hôtel le parcourt dans toute sa longueur, pendant neuf heures par jour.

Dans les intervalles de repos, elle porte des tasses de thé au bœuf aux fragiles sylphes qui ne peuvent se passer de prendre de la nourriture entre neuf heures du matin et une heure du soir.

Ce matin, elle s’est avancée vers moi et a dit comme si c’était la chose la plus naturelle du monde :

— Monsieur, puis-je enlever votre tasse à thé ?

C’était une femme de vraie race blanche et le salon était plein de métisses portugaises, lourdes créatures.

Un jeune Anglais la laissa prendre sa tasse, et ne se retourna même pas quand elle la lui rendit !

Cela est terrible et me montre mieux que ne le fit quoi que ce soit, combien je suis loin du bienheureux Orient !

Elle (la maîtresse d’hôtel) parle debout à des hommes qui restent assis !

On croit couramment que nous, gens de l’Inde, nous manquons de bonté envers nos domestiques.

Je serais fort aise de voir un balayeur faire la moitié de la besogne que ces terribles dames et demoiselles de race blanche exigent de leur sœur.

Elles lui font transporter dix objets et ne disent pas même merci.

Elle n’a pas de nom, et si vous criez à tue-tête : « Maîtresse d’hôtel », il faut qu’elle vienne. N’est-ce pas dégradant ?

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings