Front matter (continued 8)
Louis Viardot translation
— Voilà qui est clair, reprit Sancho; mais que Votre Grâce fasse bien attention de choisir ce morceau de royaume du côté de la mer, afin que, si le séjour ne m'en plaît pas, je puisse embarquer mes vaisseaux nègres, et faire d'eux ce que j'ai déjà dit. Et ne prenez pas souci d'aller faire pour le moment visite à Mme Dulcinée; mais allez vite tuer le géant, et finissons cette affaire, qui me semble, en bonne foi de Dieu, de grand honneur et de grand profit.
— Je te dis, Sancho, répondit don Quichotte, que tu es dans le vrai de la chose, et je suivrai ton conseil quant à ce qui est d'aller plutôt avec la princesse qu'auprès de Dulcinée; mais je t'avertis de ne rien dire à personne, pas même à ceux qui viennent avec nous, de ce dont nous venons de jaser et de convenir: car, puisque Dulcinée a tant de modestie et de réserve qu'elle ne veut pas qu'on sache rien de ses secrets, il serait fort mal qu'on les sût par moi ou par un autre à ma place.
— Mais s'il en est ainsi, répliqua Sancho, comment Votre Grâce s'avise-t-elle d'envoyer tous ceux que son bras a vaincus se présenter devant Mme Dulcinée? N'est-ce pas signer de votre nom que vous l'aimez bien, et que vous êtes son amoureux? et puisque vous obligez tous ces gens-là à s'aller jeter à deux genoux devant elle, et à lui dire qu'ils viennent de votre part lui prêter obéissance, comment seront gardés vos secrets à tous deux?
— Oh! que tu es simple et benêt! s'écria don Quichotte; ne vois- tu pas, Sancho, que tout cela tourne à sa gloire, à son élévation? Sache donc que, dans notre style de chevalerie, c'est un grand honneur pour une dame d'avoir plusieurs chevaliers errants à son service, sans que leurs pensées aillent plus loin que le plaisir de la servir, seulement parce que c'est elle, et sans espérer d'autre récompense de leurs voeux et de leurs bons offices, sinon qu'elle veuille bien les admettre pour ses chevaliers.
— Mais, reprit Sancho, c'est de cette façon d'amour que j'ai entendu prêcher qu'il fallait aimer Notre-Seigneur, pour lui-même, sans que nous y fussions poussés par l'espérance du paradis ou par la crainte de l'enfer, bien que je me contentasse, quant à moi, de l'aimer et de le servir pour quelque raison que ce fût.
— Diable soit du vilain! s'écria don Quichotte; quelles heureuses saillies il a parfois! on dirait vraiment que tu as étudié à Salamanque.
— Eh bien! ma foi, je ne sais pas seulement lire,» répondit Sancho.
En ce moment, maître Nicolas leur cria d'attendre un peu, parce que ses compagnons voulaient se désaltérer à une fontaine qui se trouvait sur le bord du chemin. Don Quichotte s'arrêta, au grand plaisir de Sancho, qui se sentait déjà las de tant mentir, et qui avait grand'peur que son maître ne le prît sur le fait; car, bien qu'il sût que Dulcinée était une paysanne du Toboso, il ne l'avait vue de sa vie. Pendant cet intervalle, Cardénio s'était vêtu des habits que portait Dorothée quand ils la rencontrèrent; lesquels, quoiqu'ils ne fussent pas fort bons, valaient dix fois mieux que ceux qu'il ôtait. Ils mirent tous pied à terre auprès de la fontaine, et des provisions que le curé avait prises à l'hôtellerie ils apaisèrent quelque peu le grand appétit qui les talonnait.
Pendant leur collation, un jeune garçon vint à passer sur le chemin. Il s'arrêta pour regarder attentivement ceux qui étaient assis à la fontaine, puis accourut tout à coup vers don Quichotte, et, lui embrassant les jambes, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
«Ah! mon bon seigneur, s'écria-t-il, est-ce que Votre Grâce ne me reconnaît pas? Regardez-moi bien: je suis ce pauvre André que Votre Grâce délia du chêne où il était attaché.»
À ces mots don Quichotte le reconnut, et, le prenant par la main, se tourna gravement vers la compagnie.
«Afin que Vos Grâces, leur dit-il, voient clairement de quelle importance il est qu'il y ait au monde des chevaliers errants, pour redresser les torts et les griefs qu'y commettent les hommes insolents et pervers, il faut que vous sachiez qu'il y a quelques jours, passant auprès d'un bois, j'entendis des cris et des accents plaintifs, comme d'une personne affligée et souffrante. J'accourus aussitôt, poussé par mon devoir, vers l'endroit d'où partaient ces plaintes lamentables, et je trouvai, attaché à un chêne, ce jeune garçon qui est maintenant devant nous; ce dont je me réjouis au fond de l'âme, car c'est un témoin qui ne me laissera pas accuser de mensonge. Je dis donc qu'il était attaché à un chêne, nu de la tête à la ceinture, et qu'un rustre, que je sus, depuis, être son maître, lui déchirait la peau à coups d'étrivières avec les sangles d'une jument. Dès que ce spectacle frappa mes yeux, je demandai au paysan la cause d'un traitement aussi atroce. Le vilain me répondit que c'était son valet, et qu'il le fouettait ainsi parce que certaines négligences qu'il avait à lui reprocher sentaient plus le larron que l'imbécile. À cela cet enfant s'écria: «Seigneur, il ne me fouette que parce que je lui demande mes gages.» Le maître répliqua par je ne sais quelles harangues et quelles excuses, que je voulus bien entendre, mais non pas accepter. À la fin, je fis détacher le pauvre garçon et jurer par serment au vilain qu'il l'emmènerait chez lui et lui payerait ses gages un réal sur l'autre, même avec intérêts. N'est- ce pas vrai, tout ce que je viens de dire, André, mon enfant? N'as-tu pas remarqué avec quel empire je commandai à ton maître, avec quelle humilité il me promit de faire tout ce que lui imposait et notifiait ma volonté? Réponds sans te troubler, sans hésiter en rien; dis à ces seigneurs comment la chose s'est passée, afin qu'on voie bien s'il n'est pas utile, comme je le dis, qu'il y ait des chevalier errants sur les grands chemins.
— Tout ce que Votre Grâce a dit est la pure vérité, répondit le jeune garçon; mais la fin de l'affaire a tourné bien au rebours de ce que vous imaginez.
— Comment au rebours? s'écria don Quichotte; est-ce que ce vilain ne t'a pas payé?
— Non-seulement il ne m'a pas payé, répliqua le jeune homme; mais, dès que Votre Grâce fut sortie du bois et que nous fûmes restés seuls, il me prit, me rattacha au même chêne, et me donna de nouveau tant de coups d'étrivières, qu'il me laissa écorché comme un saint Barthélemi; et chaque coup qu'il m'appliquait, il l'assaisonnait d'un badinage ou d'une raillerie, pour se moquer de Votre Grâce, tellement que, sans la douleur de mes côtes, j'aurais ri de bon coeur de ce qu'il disait. Enfin, il me mit en tel état que, depuis ce temps, je suis resté à l'hôpital pour me guérir du mal que ce méchant homme me fit alors. Et de tout cela, c'est Votre Grâce qui en a la faute; car, si vous aviez suivi votre chemin, sans venir où l'on ne vous appelait pas, et sans vous mêler des affaires d'autrui, mon maître se serait contenté de me donner une ou deux douzaines de coups de fouet, puis il m'aurait lâché et m'aurait payé tout ce qu'il me devait. Mais Votre Grâce vint l'insulter si mal à propos, et lui dire tant d'impertinences, que la colère lui monta au nez, et, comme il ne put se venger sur vous, c'est sur moi que le nuage a crevé, si bien qu'à ce que je crois je ne deviendrai homme en toute ma vie.
— Le mal fut, dit don Quichotte, que je m'éloignai trop tôt, et que je ne restai pas jusqu'à ce que tu fusses payé. J'aurais dû savoir, en effet, par longue expérience, que jamais vilain ne garde sa promesse, à moins qu'il ne trouve son compte à la garder. Mais tu te rappelles bien, André, que j'ai juré, s'il ne te payait pas, de revenir le chercher, et que je le trouverais, se fût-il caché dans le ventre de la baleine.
— Oui, c'est vrai, répondit André, mais ça n'a servi de rien.
— Maintenant tu vas voir si ça sert à quelque chose,» s'écria don Quichotte; et, disant cela, il se leva brusquement, appela Sancho, et lui commanda de seller Rossinante, qui s'était mise à paître pendant que les autres mangeaient.
Dorothée demanda alors à don Quichotte ce qu'il pensait faire. Celui-ci répondit qu'il pensait aller chercher le vilain, le châtier de sa brutalité, et faire payer André jusqu'au dernier maravédi, en dépit de tous les vilains du monde qui voudraient y trouver à redire. Mais elle lui répliqua qu'il prît garde que, d'après le don promis, il ne pouvait s'entremettre en aucune entreprise avant qu'il eût mis la sienne à fin, et que, sachant cela mieux que personne, il devait calmer cette juste indignation jusqu'au retour de son royaume.
«J'en conviens, répondit don Quichotte; il faut bien qu'André prenne patience jusqu'à mon retour, comme vous dites, madame; mais je jure de nouveau et promets par serment de ne plus reposer alors qu'il ne soit dûment vengé et payé.
— Je me soucie peu de ces jurements, reprit André, et j'aimerais mieux tenir maintenant de quoi me rendre à Séville que toutes les vengeances du monde. Donnez-moi, si vous en avez là, quelque chose à manger ou à mettre dans ma poche, et que Dieu vous conserve, ainsi que tous les chevaliers errants, auxquels je souhaite aussi bonne chance pour eux-mêmes qu'ils l'ont eue pour moi.»
Sancho tira de son bissac un quartier de pain et un morceau de fromage, et les présentant au jeune homme:
«Tenez, lui dit-il, mon frère André; de cette manière chacun de nous attrapera une part de votre disgrâce.
— Et quelle part attrapez-vous? demanda André.
— Cette part de fromage et de pain que je vous donne, répondit Sancho. Dieu sait si elle doit ou non me faire faute, car il faut que vous sachiez, mon ami, que nous autres écuyers de chevaliers errants nous sommes sujets à endurer la faim et la misère, et d'autres choses encore qui se sentent mieux qu'elles ne se disent.»
André prit le pain et le fromage; et, voyant que personne ne se disposait à lui donner autre chose, il baissa la tête, tourna le dos, et, comme on dit, pendit ses jambes à son cou. Toutefois il se retourna en partant, et dit à don Quichotte:
«Pour l'amour de Dieu, seigneur chevalier errant, si vous me rencontrez une autre fois, bien que vous me voyiez mettre en morceaux, ne prenez pas l'envie de me secourir, mais laissez-moi dans ma disgrâce, qui ne pourra jamais être pire que celle qui me viendrait du secours de Votre Seigneurie, que je prie Dieu de confondre et de maudire avec tous les chevaliers errants que le monde ait vus naître.»
Don Quichotte se levait pour châtier ce petit insolent; mais l'autre se mit à courir de façon que personne n'eût l'idée de le suivre. Notre chevalier resta donc sur la place, tout honteux de l'histoire d'André, et les autres eurent besoin de faire grande attention à ne point éclater de rire, pour ne pas achever de le fâcher tout de bon.
Chapitre XXXII
Qui traite de ce qui arriva dans l'hôtellerie à toute la quadrille de don Quichotte
Le splendide festin terminé, on remit bien vite les selles aux montures, et, sans qu'il se passât aucun événement digne d'être conté, toute la troupe arriva le lendemain à l'hôtellerie, épouvante de Sancho Panza. Celui-ci aurait bien voulu n'y pas mettre les pieds; mais il ne put éviter ce mauvais pas. L'hôte, l'hôtesse, leur fille et Maritornes, qui virent de loin venir don Quichotte et Sancho, sortirent à leur rencontre, et les accueillirent avec de grands témoignages d'allégresse. Notre chevalier les reçut d'un air grave et solennel, et leur dit de lui préparer un lit meilleur que la première fois. L'hôtesse répondit que, pourvu qu'il payât mieux, il trouverait une couche de prince. Don Quichotte l'ayant promis, on lui dressa un lit passable dans ce même galetas qui lui avait déjà servi d'appartement, et sur-le- champ il alla se coucher, car il avait le corps en aussi mauvais état que l'esprit.
Dès qu'il eut fermé sa porte, l'hôtesse s'approcha du barbier, lui sauta au visage, et prenant sa barbe à deux mains:
«Par ma foi, dit-elle, vous ne ferez pas plus longtemps une barbe de ma queue, et vous allez me la rendre sur l'heure. Depuis qu'elle est partie, les saletés de mon mari traînent par terre que c'est une honte, je veux dire le peigne que j'accrochais à ma bonne queue.»
Mais l'hôtesse avait beau tirer, le barbier ne voulait pas se laisser arracher la barbe; enfin le curé lui dit qu'il pouvait la rendre, qu'il n'avait plus besoin de continuer la ruse, et qu'il pouvait se montrer sous sa forme ordinaire:
«Vous direz à don Quichotte, ajouta-t-il, qu'après avoir été dépouillé par les galériens, vous êtes venu en fuyant vous réfugier dans cette hôtellerie, et, s'il s'informe de ce qu'est devenu l'écuyer de la princesse, on lui dira qu'elle lui a fait prendre les devants pour annoncer aux gens de son royaume qu'elle s'y rendait accompagnée de leur commun libérateur.»
Sur cela, le barbier rendit de bon coeur la queue à l'hôtesse, et on lui restitua de même toutes les nippes qu'elle avait prêtées pour la délivrance de don Quichotte.
Tous les gens de la maison étaient restés émerveillés de la beauté de Dorothée, et même de la bonne mine du berger Cardénio. Le curé fit préparer à dîner avec ce qui se trouvait à l'hôtellerie, et, dans l'espoir d'être grassement payé, l'hôte leur servit en diligence un passable repas. Cependant don Quichotte continuait de dormir, et l'on fut d'avis de ne point l'éveiller, le lit devant lui faire plus de bien que la table. Au dessert, on s'entretint devant l'hôtelier, sa femme, sa fille, Maritornes et tous les voyageurs, de l'étrange folie du pauvre don Quichotte, et de l'état où on l'avait trouvé dans la montagne. L'hôtesse raconta ce qui lui était arrivé avec le muletier galant, et, voyant que Sancho n'était pas là pour l'entendre, elle conta aussi l'aventure de sa berne, ce qui divertit fort toute la compagnie. Le curé prenant occasion de dire que c'étaient les livres de chevalerie qu'avait lus don Quichotte qui lui avaient tourné la tête:
«Je ne sais comment cela peut se faire, s'écria l'hôtelier; car, pour mon compte, en vérité, je ne connais pas de meilleure lecture au monde. J'ai là deux ou trois de ces livres qui m'ont souvent rendu la vie, non-seulement à moi, mais à bien d'autres. Dans le temps de la moisson, quantité de moissonneurs viennent se réunir ici les jours de fête, et, parmi eux, il s'en trouve toujours quelqu'un qui sait lire, et celui-là prend un de ces livres à la main, et nous nous mettons plus de trente autour de lui, et nous restons à l'écouter avec tant de plaisir, qu'il nous ôte plus de mille cheveux blancs. Du moins, je puis dire de moi que, quand j'entends raconter ces furieux et terribles coups d'épée que vous détachent les chevaliers, il me prend grande envie d'en faire autant, et je voudrais entendre lire les jours et les nuits.
— Et moi tout de même, ajouta l'hôtesse, puisque je n'ai de bons moments dans ma maison que ceux que vous passez à entendre lire, car vous êtes alors si occupé, si ébahi, que vous ne vous souvenez pas seulement de gronder.
— Oh! c'est bien vrai, continua Maritornes, et, en bonne foi de Dieu, j'ai grand plaisir aussi à écouter ces choses, qui sont fort jolies; surtout quand on raconte que l'autre dame est sous des orangers, embrassant son chevalier tout à l'aise, tandis qu'une duègne monte la garde, morte d'envie et pleine d'effroi. Je dis que tout cela est doux comme miel.
— Et à vous, que vous en semble, ma belle demoiselle? dit le curé, s'adressant à la fille de l'hôtesse.
— Sur mon âme, seigneur, je ne sais trop, répondit-elle; mais j'écoute comme les autres, et, bien que je ne comprenne guère, en vérité, je me divertis aussi d'entendre. Mais ce ne sont pas les coups dont mon père s'amuse tant, qui m'amusent, moi; ce sont les lamentations que font les chevaliers quand ils sont loin de leurs dames, et vraiment j'en pleure quelquefois de la pitié qu'ils me donnent.
— Ainsi, mademoiselle, reprit Dorothée, vous ne les laisseriez pas se lamenter longtemps, si c'était pour vous qu'ils fussent à pleurer?
— Je ne sais trop ce que je ferais, répondit la jeune fille; mais je sais bien qu'il y en a parmi ces dames de si cruelles, que leurs chevaliers les appellent tigres, panthères et autres immondices. Ah! Jésus! quelle espèce de gens est-ce donc, sans âme et sans conscience, qui, pour ne pas regarder un honnête homme, le laissent mourir ou devenir fou? Je ne sais pas pourquoi tant de façons; si elles font tout cela par sagesse, que ne se marient- elles avec eux, puisqu'ils ne demandent pas autre chose?
— Taisez-vous, petite fille, s'écria l'hôtesse; on dirait que vous en savez long sur ce sujet, et il ne convient pas à votre âge de tant savoir et de tant babiller.
— Puisque ce seigneur m'interrogeait, répondit-elle, il fallait bien lui répondre.
— Maintenant, dit le curé, apportez-moi ces livres, seigneur hôtelier, je voudrais les voir.
— Très-volontiers,» répliqua celui-ci; et, passant dans sa chambre, il en rapporta une vieille malle fermée d'un cadenas, qu'il ouvrit, et de laquelle il tira trois gros volumes, avec quelques papiers écrits à la main d'une belle écriture.
Le curé prit les volumes, et vit en les ouvrant que le premier était _Don Cirongilio de Thrace__[181]_, l'autre, _Félix-Mars d'Hyrcanie__[182]_, et le troisième, l'_Histoire du grand capitaine Gonzalve de Cordoue__[183]__, _avec la _Vie de Diégo Garcia de Parédès. _Après avoir lu le titre des deux premiers ouvrages, le curé se tourna vers le barbier:
«Compère, lui dit-il, la gouvernante et la nièce de notre ami nous font faute en ce moment.
— Oh! que non, répondit le barbier; je saurai aussi bien qu'elles les porter à la basse-cour, ou, sans aller plus loin, les jeter dans la cheminée, car il y a vraiment un bon feu.
— Est-ce que Votre Grâce veut brûler mes livres? s'écria l'hôtelier.
— Seulement ces deux-ci, répondit le curé: le _Don Cirongilio _et le Félix-Mars.
_— _Allons donc, reprit l'hôte, est-ce que mes livres sont hérétiques ou _flegmatiques, _que vous voulez les jeter au feu?
— Schismatiques, vous voulez dire, mon ami, interrompit le barbier, et non flegmatiques.
— Comme il vous plaira, répondit l'hôtelier; mais si vous voulez en brûler quelqu'un, que ce soit du moins celui de ce grand capitaine, et de ce Diégo Garcia; car je laisserais plutôt brûler ma femme et mes enfants qu'aucun des deux autres.
— Mais, frère, répondit le curé, ces deux livres sont des contes mensongers, tous farcis de sottises et d'extravagances; l'autre, au contraire, est une histoire véritable. Il rapporte les faits et gestes de Gonzalve de Cordoue, qui, par ses grands et nombreux exploits, mérita d'être appelé dans tout l'univers le _Grand Capitaine, _surnom illustre, clair, et que lui seul a mérité. Quant à ce Diégo Garcia de Parédès, ce fut un noble chevalier, natif de la ville de Truxillo en Estrémadure[184], guerrier de haute valeur, et de si grande force corporelle, qu'avec un doigt il arrêtait une roue de moulin dans sa plus grande furie. Un jour, s'étant placé à l'entrée d'un pont avec une épée à deux mains, il ferma le passage à toute une armée innombrable[185], et fit d'autres exploits tels, que si, au lieu de les écrire et de les raconter lui-même avec la modestie d'un chevalier qui est son propre chroniqueur[186], il les eût laissé écrire plus librement par un autre, ces exploits mettraient en oubli ceux des Hector, des Achille et des Roland.
— Ah! pardieu! vous me la donnez belle! s'écria l'hôtelier. Voilà bien de quoi s'étonner, que d'arrêter une roue de moulin! Faites- moi donc le plaisir de lire maintenant ce que j'ai ouï dire de Félix-Mars d'Hyrcanie, qui, d'un seul revers, coupait cinq géants par le milieu du corps, tout de même que s'ils eussent été faits de chair de rave, comme les petits moinillons que font les enfants; et, une autre fois, il attaqua tout seul une très-grande et très-puissante armée, où l'on comptait plus d'un million six cent mille soldats, tous armés de pied en cap, et il vous les tailla en pièces comme si c'eût été des troupeaux de moutons. Et que me direz-vous de ce brave don Cirongilio de Thrace, qui fut si vaillant et si téméraire, comme vous le verrez dans son livre, où l'on raconte qu'un jour, tandis qu'il naviguait sur une rivière, voilà que du milieu de l'eau sort un dragon de feu, et, dès qu'il le voit, don Cirongilio lui saute dessus, et se met à califourchon sur ses épaules écailleuses, et lui serre des deux mains la gorge avec tant de force, que le dragon voyant qu'il allait l'étrangler, n'eut d'autre ressource que de se laisser aller au fond de la rivière, emmenant avec lui le chevalier, qui ne voulut jamais lâcher prise? et, quand ils furent arrivés là-bas au fond, il se trouva dans un grand palais, et dans des jardins si jolis que c'était un délice; et le dragon se changea en un beau vieillard, qui lui dit tant de choses qu'il ne faut qu'ouvrir les oreilles. Allez, allez, seigneur, si vous entendiez lire tout cela, vous deviendriez fou de plaisir; et deux figues, par ma foi, pour ce grand capitaine que vous dites, et pour ce Diégo Garcia.»
Quand Dorothée entendit ce beau discours, elle se pencha vers Cardénio, et lui dit tout bas:
«Il s'en faut peu que notre hôte ne fasse la paire avec don Quichotte.
— C'est ce qui me semble, répondit Cardénio: car, à l'entendre, il tient pour article de foi que tout ce que disent ses livres est arrivé au pied de la lettre, comme ils le racontent, et je défie tous les carmes déchaussés de lui faire croire autre chose.
— Mais prenez garde, frère, répétait cependant le curé, qu'il n'y a jamais eu au monde de Félix-Mars d'Hyrcanie, ni de Cirongilio de Thrace, ni d'autres chevaliers de même trempe, tels que les dépeignent les livres de chevalerie. Tout cela n'est que mensonge et fiction; ce ne sont que des fables inventées par des esprits oisifs, qui les composèrent dans le but que vous dites, celui de faire passer le temps, comme le passent, en les lisant, vos moissonneurs; et je vous jure, en vérité, que jamais il n'y eut de tels chevaliers dans ce monde, et que jamais ils n'y firent de tels exploits ni de telles extravagances.
— À d'autres, s'écria l'hôtelier; trouvez un autre chien pour ronger votre os: est-ce que je ne sais pas où le soulier me blesse, et combien il y a de doigts dans la main? Ne pensez pas me faire avaler de la bouillie, car je ne suis plus au maillot. Vous me la donnez belle, encore une fois, de vouloir me faire accroire que tout ce que disent ces bons livres en lettres moulées n'est qu'extravagance et mensonge, tandis qu'ils sont imprimés avec licence et permission de messieurs du conseil royal! comme si c'étaient des gens capables de laisser imprimer tant de mensonges à la douzaine, tant de batailles et d'enchantements qu'on en perd la tête!
— Mais je vous ai déjà dit, mon ami, répliqua le curé, que tout cela s'écrit pour amuser nos moments perdus; et, de même que, dans les républiques bien organisées, on permet les jeux d'échecs, de paume, de billard, pour occuper ceux qui ne veulent, ne peuvent ou ne doivent point travailler, de même on permet d'imprimer et de vendre de tels livres, parce qu'on suppose qu'il ne se trouvera personne d'assez ignorant et d'assez simple pour croire véritable aucune des histoires qui s'y racontent. Si j'en avais le temps aujourd'hui et un auditoire à propos, je dirais de telles choses sur les romans de chevalerie et ce qui leur manque pour être bons, qu'elles ne seraient peut-être ni sans profit ni même sans plaisir; mais un temps viendra, je l'espère, où je pourrai m'en entendre avec ceux qui peuvent y mettre ordre. En attendant, seigneur hôtelier, croyez à ce que je viens de dire; reprenez vos livres; arrangez-vous de leurs vérités ou de leurs mensonges; et grand bien vous en fasse; Dieu veuille que vous ne clochiez pas du même pied que votre hôte don Quichotte!
— Oh! pour cela, non, répondit l'hôtelier, je ne serai pas assez fou pour me faire chevalier errant; je vois bien que les choses ne se passent point à présent comme elles se passaient alors, quand ces fameux chevaliers couraient, à ce qu'on dit, par le monde.»
Sancho, qui s'était trouvé présent à la dernière partie de cet entretien, demeura tout surpris et tout pensif d'entendre dire que les chevaliers errants n'étaient plus de mode, et que tous les livres de chevalerie n'étaient que sottises et mensonges; aussi se proposa-t-il, au fond de son coeur, d'attendre seulement à quoi aboutirait le voyage actuel de son maître, bien décidé, si l'issue n'en était point aussi heureuse qu'il l'avait imaginé, de retourner à sa femme et à ses enfants, et de reprendre avec eux ses travaux habituels.
Cependant l'hôtelier emportait sa malle et ses livres. Mais le curé lui dit:
«Attendez un peu; je veux voir ce que sont ces papiers écrits d'une si belle main.»
L'hôtelier les tira du coffre, et, les donnant à lire au curé, celui-ci vit qu'ils formaient un cahier de huit feuilles manuscrites, et que, sur la première page, était écrit en grandes lettres le titre suivant: _Nouvelle du curieux malavisé. _Le curé ayant lu tout bas trois ou quatre lignes:
«En vérité, s'écria-t-il, le titre de cette nouvelle me tente, et j'ai envie de la lire tout entière.
— Votre Révérence fera bien, répondit l'hôtelier, car il faut que vous sachiez que quelques-uns de mes hôtes, qui l'ont lue ici, l'ont trouvée très-agréable, et me l'ont instamment demandée; mais je n'ai jamais voulu la céder, pensant la rendre à celui qui a oublié chez moi cette malle avec les livres et les papiers. Il pourrait se faire que leur maître revînt un beau jour par ici, et, bien qu'assurément les livres me fissent faute, par ma foi, je les lui rendrais, car enfin, quoique hôtelier, je suis chrétien.
— Vous avez grandement raison, mon ami, reprit le curé; mais pourtant si la nouvelle me plaît, vous me la laisserez bien copier?
— Oh! très-volontiers,» répliqua l'hôte.
Pendant cette conversation, Cardénio avait pris la nouvelle, et s'étant mis à lire quelques phrases, il en eut la même opinion que le curé, et le pria de la lire à haute voix pour que tout le monde l'entendît.
«Je la lirais de bon coeur, répondit le curé, s'il ne valait pas mieux employer le temps au sommeil qu'à la lecture.
— Pour moi, dit Dorothée, ce sera bien assez de repos que de passer une heure ou deux à écouter quelque histoire, car je n'ai pas encore l'esprit assez calme pour dormir à mon gré.
— S'il en est ainsi, reprit le curé, je veux bien la lire, ne fût-ce que par curiosité; peut-être la nôtre ne sera-t-elle pas trompée.»
Maître Nicolas, et jusqu'à Sancho, vinrent aussi lui adresser la même prière; alors le curé voyant qu'il ferait plaisir à tous les assistants, et pensant d'ailleurs ne point perdre sa peine:
«Eh bien donc! s'écria-t-il, soyez tous attentifs; voici de quelle manière commence la nouvelle:»
Chapitre XXXIII
Où l'on raconte l'aventure du curieux malavisé
À Florence, riche et fameuse ville d'Italie, dans la province qu'on appelle Toscane, vivaient deux gentilshommes d'illustre famille, Anselme et Lothaire, liés ensemble d'une si étroite amitié, que tous ceux dont ils étaient connus les appelaient, par excellence, _les deux amis. _Tous deux étaient jeunes et garçons; tous deux avaient le même âge et les mêmes goûts, ce qui suffisait pour qu'ils répondissent l'un à l'autre par une mutuelle affection. Il est bien vrai qu'Anselme était plus enclin aux passe-temps amoureux, et Lothaire plus emporté par les plaisirs de la chasse; mais, à l'occasion, Anselme sacrifiait ses goûts pour suivre ceux de Lothaire, et Lothaire, à son tour, renonçait aux siens pour se livrer à ceux d'Anselme: de cette façon, leurs volontés marchaient si parfaitement d'accord, qu'une horloge bien réglée n'offrait pas la même harmonie.
Anselme était éperdument épris d'une noble et belle personne de la même ville, fille de parents si recommandables, et si digne elle- même d'estime, qu'il résolut, avec l'approbation de son ami Lothaire, sans l'avis duquel il ne faisait rien, de la demander en mariage. Ce projet fut aussitôt mis à exécution, et celui qui porta l'ambassade fut Lothaire, lequel conduisit la négociation tellement au gré de son ami, qu'en peu de temps Anselme se vit en possession de l'objet de ses désirs, et Camille si satisfaite de l'avoir obtenu pour époux, qu'elle ne cessait de rendre grâce au ciel, ainsi qu'à Lothaire, par l'entremise duquel lui était venu tant de bonheur.
Dans les premiers jours (ceux des noces sont toujours brillants et joyeux), Lothaire continua, comme d'habitude, à fréquenter la maison de son ami, pour l'honorer et le fêter de son mieux; mais dès qu'on eut achevé les noces, dès que les visites et les félicitations se furent calmées, Lothaire commença à ralentir peu à peu, par réflexion, ses allées et venues dans la maison de son ami. Il lui semblait, et ce doit être l'opinion de tous les hommes sages et prudents, qu'il ne faut plus visiter un ami marié de la même manière qu'un ami garçon: car, bien que la bonne et franche amitié ne puisse et ne doive concevoir aucun soupçon, l'honneur d'un mari est une chose si délicate, qu'il peut être blessé même par les frères, à plus forte raison par les amis.
Anselme s'aperçut bientôt du refroidissement de Lothaire. Il lui en fit les plaintes les plus vives, disant que, s'il eût su que son mariage pouvait rompre leur habitude de se voir chaque jour, jamais il ne l'aurait conclu, et que, si la mutuelle affection qu'ils avaient l'un pour l'autre, tant qu'il était resté garçon, leur avait mérité ce doux surnom des _deux amis, _il ne fallait point permettre, par une circonspection mal entendue et sans objet, qu'un nom si rare et si précieux vînt à se perdre; qu'il le suppliait donc, si ce mot pouvait s'employer entre eux, de redevenir maître de sa maison, d'y entrer et d'en sortir sans gêne comme auparavant, l'assurant que son épouse Camille n'avait d'autre volonté que celle qu'il voulait qu'elle eût, et que, sachant quelle tendre amitié les avait unis, elle était surprise et peinée de voir maintenant régner entre eux tant de froideur. À toutes ces raisons et d'autres encore que fit valoir Anselme pour persuader à Lothaire de reprendre ses anciennes habitudes, Lothaire répondit avec tant de prudence et de discrétion, qu'Anselme demeura satisfait des bonnes intentions de son ami. Ils convinrent que, deux fois par semaine et les jours de fête, Lothaire irait dîner chez lui. Mais, bien qu'il s'y fût engagé, Lothaire se proposa de ne rien faire de plus que ce qu'autorisait l'honneur de son ami, dont la réputation lui était plus chère que la sienne propre. Il disait, et il disait bien, que le mari à qui le ciel a donné une femme belle, doit être aussi prudent sur le choix des amis qu'il reçoit dans sa maison, que sur celui des amies que fréquente sa femme; car ce qui ne peut ni se faire ni se comploter dans les promenades, dans les temples, dans les stations dévotes et les fêtes publiques (chose que les maris ne doivent pas toujours refuser à leurs femmes), se complote et se facilite chez l'amie ou la parente dont on se croit le mieux assuré. Lothaire disait aussi que les maris auraient besoin d'avoir chacun quelque ami qui les avertît des négligences qu'ils pourraient commettre; car il arrive d'habitude que le grand amour qu'un mari porte à sa femme l'empêche, soit par aveuglement, soit par crainte de l'affliger, de lui recommander qu'elle fasse ou cesse de faire certaines choses qui méritent l'éloge ou le blâme: défaut que corrigeraient aisément les conseils d'un ami. Mais où se trouvera- t-il, cet ami, aussi discret, aussi loyal, aussi dévoué que le demande Lothaire? Pour moi, je n'en sais rien assurément. Lothaire seul pouvait l'être, lui qui veillait avec tous les soins de sa prudence sur l'honneur de son ami, lui qui s'efforçait d'éloigner par toutes sortes de prétextes les jours convenus pour ses visites, afin que les yeux oisifs et les langues malicieuses ne trouvassent point à redire sur la trop fréquente admission d'un jeune et riche gentilhomme, doué de toutes les qualités qu'il savait avoir, dans la maison d'une aussi belle personne que Camille; car, bien que la vertu de celle-ci pût mettre un frein à toute médisance, il ne voulait exposer ni sa bonne renommée ni l'honneur de son mari. En conséquence, la plupart des jours convenus, il les employait à d'autres choses qu'il disait être indispensables; aussi les plaintes de l'un, les excuses de l'autre, prenaient-elles une grande partie de leur temps.
Un jour qu'ils se promenaient tous deux dans une prairie hors de la ville, Anselme prit Lothaire à part, et lui parla de la sorte:
«N'aurais-tu point pensé, ami Lothaire, que je dusse répondre par une gratitude sans bornes aux grâces que Dieu m'a faites en me faisant naître de parents tels que les miens, en me prodiguant d'une main libérale les biens de la nature et ceux de la fortune, surtout à la grâce plus grande encore qu'il a ajoutée en me donnant toi pour ami, et Camille pour femme, deux bonheurs que j'estime, sinon autant qu'ils le méritent, du moins autant que je le puis? Eh bien! avec tous ces avantages dont se forme l'ensemble de satisfactions qui peuvent et doivent rendre les hommes heureux, je passe la vie de l'homme le plus triste, le plus abattu, le plus désespéré qu'il y ait dans l'univers. Depuis je ne sais combien de jours, un désir me presse et me tourmente, si étrange, si bizarre, si hors de l'usage commun, que je m'étonne de moi-même, que je m'accuse et me gronde, que je voudrais le taire et le cacher à mes propres pensées. Mais, ne pouvant plus contenir ce secret, je veux du moins le confier en dépôt à ta discrétion, dans l'espoir que, par les soins que tu mettras à me guérir, en ami véritable, je me verrai bientôt délivré des angoisses qu'il me cause, et que ma joie reviendra par ta sollicitude au point où ma tristesse est arrivée par ma folie.»
Lothaire écoutait avec étonnement les paroles d'Anselme, ne sachant à quoi tendait un si long préambule; et, bien qu'il cherchât et roulât dans son imagination quel désir pouvait être celui qui tourmentait à ce point son ami, les coups portaient toujours loin du blanc de la vérité. Enfin, pour sortir promptement de l'agonie où le tenait cette incertitude, il lui dit que c'était faire outrage à sa vive amitié que de chercher tant de détours pour lui exposer ses plus secrètes pensées, puisqu'il pouvait se promettre de trouver en lui, ou des conseils pour les diriger, ou des ressources pour les accomplir.
«Tu as raison, répondit Anselme, et, dans cette confiance, je veux t'apprendre, ami Lothaire, que le désir qui me poursuit, c'est de savoir si Camille, mon épouse, est aussi vertueuse, aussi parfaite que je me l'imagine. Or, je ne peux m'assurer de la vérité sur ce point qu'en l'éprouvant de manière que l'épreuve démontre la pureté de sa vertu, comme le feu prouve celle de l'or. Je pense en effet, ô mon ami, qu'une femme n'est vertueuse que selon qu'elle est ou n'est pas sollicitée, et que celle-là seulement peut s'appeler forte, qui ne plie ni aux promesses, ni aux dons, ni aux larmes, ni aux continuelles importunités d'un amant empressé. Quel mérite y a-t-il à ce qu'une femme reste sage, si personne ne l'engage à cesser de l'être? est-il étrange qu'elle soit réservée et craintive, celle à qui l'on ne laisse aucune occasion de s'échapper, celle qui connaît assez son mari pour savoir qu'elle payera de sa vie la première faute où il la surprendra? Aussi la femme vertueuse par crainte ou faute d'occasion, je ne veux pas la tenir en même estime que celle qui est sollicitée, poursuivie, et qui sort des tentations avec la couronne de la victoire. Enfin, par toutes ces raisons, et beaucoup d'autres que je pourrais ajouter à l'appui de mon opinion, je désire que mon épouse Camille passe par ces difficultés, et qu'elle soit mise au creuset des poursuites et des adorations d'un homme digne de prétendre à ses faveurs. Si, comme je l'espère, elle sort de cette bataille avec la palme du triomphe, alors je tiendrai mon bonheur pour sans égal, je pourrai dire que le vide de mes désirs est comblé, et que j'ai reçu en partage la femme forte, celle dont le sage a dit: _Qui la trouvera__[187]__?_ Mais, quand même l'événement serait au rebours de ce que j'imagine, le plaisir de voir que je ne m'étais pas trompé dans mon opinion me fera supporter la peine que pourra me causer à bon droit une si coûteuse expérience. Il y a plus: comme rien de ce que tu pourras me dire à l'encontre de cette fantaisie ne saurait me détourner de la mettre en oeuvre, je veux, ô mon ami Lothaire, que tu te disposes à être l'instrument qui élèvera l'édifice de ma satisfaction. Je te donnerai les occasions d'agir, et rien ne te manquera de ce qui me semblera nécessaire pour ébranler une femme honnête, modeste, chaste et désintéressée. Ce qui me décide, entre autres choses, à te confier plutôt qu'à tout autre une entreprise si épineuse, c'est de savoir que, si Camille est vaincue par toi, la victoire n'ira pas jusqu'à ses dernières exigences, mais seulement à tenir pour fait ce qu'il était possible de faire. De cette manière, je ne serai offensé que par l'intention, et mon outrage restera enseveli dans le secret de ton silence, qui, je le sais, sera, pour ce qui me regarde, éternel comme celui de la mort. Ainsi donc, si tu veux que je goûte une vie qui se puisse appeler de ce nom, il faut que tu ouvres sans délai cette campagne amoureuse, non point avec lenteur et timidité, mais avec autant d'empressement et de zèle qu'en exige mon désir et qu'en attend ma confiance en ton amitié.»
Tels furent les propos que tint Anselme à Lothaire, et celui-ci les écoutait avec tant d'attention et de surprise, qu'il n'ouvrit pas les lèvres avant que son ami eût cessé de parler. S'apercevant qu'il gardait le silence, il se mit d'abord à le regarder fixement, comme il aurait regardé quelque autre chose inconnue pour lui jusqu'alors, et dont la vue exciterait son étonnement et son effroi. Enfin, au bout d'une longue pause, il lui dit:
«Je ne peux me persuader, ami Anselme, que tout ce que tu viens de dire ne soit pas une plaisanterie; certes, si j'avais pensé que tu parlais sérieusement, je ne t'aurais pas laissé finir; en cessant de t'écouter, j'aurais coupé court à ta longue harangue. J'imagine, ou que tu ne me connais point, ou que je ne te connais point. Mais non: je sais bien que tu es Anselme, et tu sais bien que je suis Lothaire. Par malheur, je pense que tu n'es plus le même Anselme, et que tu dois avoir aussi pensé que je ne suis pas non plus le même Lothaire; car, ni les choses que tu m'as dites ne sont de cet Anselme, mon ami, ni celles que tu me demandes ne s'adressent à ce Lothaire que tu connais. Les bons amis, en effet, doivent mettre leurs amis à l'épreuve _usque ad aras, _comme a dit un poëte, c'est-à-dire qu'ils ne doivent pas exiger de leur amitié des choses qui soient contre les préceptes de Dieu. Mais si un gentil[188] a pensé cela de l'amitié, à combien plus forte raison doit le penser un chrétien, qui sait que, pour nulle affection humaine, on ne doit perdre l'affection divine! et si l'ami pousse les choses au point d'oublier ses devoirs envers le ciel pour ses devoirs envers l'amitié, ce ne doit pas être sur de frivoles motifs, mais uniquement quand il y va de l'honneur ou de la vie de son ami. Or, dis-moi, Anselme, laquelle de ces deux choses est en danger chez toi, pour que je me hasarde à te complaire et à faire une action détestable comme celle que tu me demandes? Aucune, assurément. Tu me demandes, au contraire, à ce que j'aperçois, que j'essaye, que je m'efforce de t'ôter l'honneur et la vie, et de me les ôter en même temps; car enfin, si je t'ôte l'honneur, il est clair que je t'ôte la vie, puisqu'un homme déshonoré est pire qu'un homme mort; et si je suis, comme tu le veux, l'instrument de ton malheur, je deviens également déshonoré, et partant sans vie. Écoute, ami Anselme, prends patience, et ne m'interromps point, jusqu'à ce que j'aie fini de te dire tout ce qui me viendra dans la pensée à l'égard de ta fantaisie. Le temps ne nous manquera point ensuite, à toi pour me répondre, à moi pour t'écouter.
— Très-volontiers, reprit Anselme, dis ce que tu voudras.»
Lothaire, alors, poursuivit de la sorte:
«Il me semble, ô Anselme, que tu as à présent l'esprit comme l'ont toujours eu les musulmans, auxquels on ne peut faire entendre la fausseté de leur secte, ni par des citations de la sainte Écriture, ni par des déductions tirées des raisonnements de l'intelligence ou fondées sur des articles de foi; il faut leur apporter des exemples palpables, intelligibles, indubitables; des démonstrations mathématiques qui ne se puissent nier, comme lorsqu'on dit: «Si de deux parties égales nous ôtons des parties égales, celles qui restent sont encore égales;» et, comme ils n'entendent même pas cela sur de simples paroles, il faut le leur mettre sous les yeux, le leur démontrer avec les mains; et pourtant personne ne peut venir à bout de les convaincre des vérités de notre sainte religion. C'est précisément ce moyen que je suis obligé d'employer avec toi; car le désir qui est né dans ton coeur s'éloigne tellement du chemin de tout ce qui a une ombre de raison, que ce serait assurément du temps perdu, celui que je dépenserais à te faire connaître ta simplicité, à laquelle je veux bien, quant à présent, ne pas donner d'autre nom. Et j'ai même envie de te laisser, pour t'en punir, dans ton extravagance; mais l'amitié que je te porte ne me permet point d'user de tant de rigueur à ton égard: elle m'oblige, au contraire, à te tirer du péril imminent que tu cours. Et pour que tu le voies bien à découvert, réponds-moi, Anselme: ne m'as-tu pas dit qu'il me fallait solliciter une femme vivant dans la retraite? émouvoir une femme honnête? offrir des dons à une femme désintéressée? rendre de bons offices à une femme prudente? Oui, tu m'as dit tout cela. Eh bien, si tu sais que tu as une femme retirée, honnête, désintéressée et prudente, que cherches-tu donc? Si tu penses qu'elle sortira victorieuse de tous les assauts que je lui livrerai, quels noms, quels titres espères-tu lui donner après, plus grands et plus précieux que ceux qu'elle a dès maintenant? Sera-t-elle meilleure, enfin, alors qu'aujourd'hui? Ou tu ne la tiens pas pour ce que tu dis, ou tu ne sais pas ce que tu demandes: dans le premier cas, pourquoi veux-tu l'éprouver? Il vaut mieux la traiter en mauvaise femme, et comme il te plaira. Mais si elle est aussi bonne, aussi sûre que tu le crois, ce serait être malavisé que d'éprouver la vérité même, puisque, l'épreuve faite, elle aurait tout juste la même estime et le même prix qu'auparavant. Il est donc de stricte conclusion que vouloir tenter les choses desquelles il doit résulter plutôt du mal que du profit, c'est d'un esprit étourdi et téméraire, surtout lorsque rien n'y force ou n'y engage, surtout lorsqu'il apparaît clairement que la tentative est une manifeste folie. Les choses difficiles s'entreprennent pour Dieu, pour le monde, ou pour tous deux à la fois. Celles qu'on entreprend pour Dieu sont ce qu'ont fait les saints, qui ont voulu vivre de la vie des anges avec des corps d'hommes; celles qu'on entreprend pour le monde sont ce que font ces gens qui traversent tant de mers immenses, tant de climats divers, tant de pays étrangers, pour acquérir ce qu'on appelle les biens de la fortune; enfin celles qui s'entreprennent pour Dieu et pour le monde à la fois sont les actions de ces vaillants soldats qui, en voyant aux murailles de l'ennemi un espace ouvert, grand comme a pu le faire un boulet d'artillerie, secouant toute crainte, sans raisonner, sans voir le péril évident qui les menace, et emportés sur les ailes du désir de bien mériter de leur foi, de leur nation et de leur roi, s'élancent intrépidement au milieu de mille morts qui les attendent en face. Voilà les choses qu'on a coutume d'entreprendre avec honneur, gloire et profit, bien qu'offrant tant d'inconvénients et de périls. Mais celle que tu veux tenter et mettre en pratique ne saurait te faire acquérir ni mérite aux yeux de Dieu, ni biens de la fortune, ni renommée parmi les hommes. Car enfin, si le succès répond à ton désir, tu n'en seras ni plus glorieux, ni plus riche, ni plus honoré qu'à présent, et, si l'issue était autre, tu te verrais dans la plus profonde affliction qui se puisse imaginer. Rien ne te servirait, en effet, de penser que personne ne connaît ta disgrâce; il suffirait pour te déchirer le coeur, que tu la connusses toi-même. En preuve de cette vérité, je veux te citer une strophe du fameux poëte Luigi Tansilo, à la fin de la première partie des _Larmes de saint Pierre__[189]_. Elle est ainsi conçue:
«La douleur augmente, et avec elle augmente la honte dans l'âme de Pierre, quand le jour a paru. Et, bien qu'il ne soit aperçu de personne, il a honte de lui-même en voyant qu'il a péché: car, pour un coeur magnanime, ce ne sont pas seulement les yeux d'autrui qui excitent la honte; ne serait-il vu que du ciel et de la terre, il a honte de lui dès qu'il est en faute.»
«Ainsi, le secret ne saurait t'épargner la douleur: au contraire, tu auras à pleurer sans cesse, non les larmes qui coulent des yeux, mais les larmes de sang qui coulent du coeur, comme les pleurait ce crédule docteur que notre poëte nous raconte avoir fait l'épreuve du vase qu'avec plus de sagesse le prudent Renaud s'abstint de tenter[190]; et, bien que ce soit une fiction poétique, encore renferme-t-elle des secrets moraux dignes d'être compris et imités. Mais d'ailleurs ce que je vais te dire à présent achèvera de te faire connaître la grande faute que tu veux commettre. Dis- moi, Anselme, si le ciel, ou une faveur de la fortune, t'avait fait maître et possesseur légitime d'un diamant le plus fin, d'un diamant dont les qualités satisfissent tous les lapidaires qui l'auraient vu; si, d'une voix unanime, tous déclaraient que, pour l'éclat et la pureté de l'eau, il est aussi parfait que permet de l'être la nature de cette pierre précieuse, et que tu en eusses toi-même une opinion semblable, sans rien savoir qui pût te l'ôter; dis-moi, serait-il raisonnable qu'il te prît fantaisie d'apporter ce diamant, de le mettre entre une enclume et un marteau, et là, d'essayer à tour de bras s'il est aussi dur et aussi fin qu'on le dit? serait-il plus raisonnable que tu misses en oeuvre cette fantaisie? Si la pierre résistait à une si sotte épreuve, elle n'y gagnerait ni valeur, ni célébrité; et si elle se brisait, chose qui pourrait arriver, n'aurait-on pas tout perdu? oui, certes, et de plus son maître passerait dans l'esprit de chacun pour un niais imprudent. Eh bien, mon cher Anselme, sache que Camille est ce fin diamant, dans ton estime et dans celle d'autrui, et qu'il n'est pas raisonnable de l'exposer au hasard de se briser, puisque, restât-elle intacte, elle ne peut hausser de prix; mais si elle ne résistait point, et venait à céder, considère dès à présent ce qu'elle deviendrait après avoir perdu sa pureté, et comme tu pourrais à bon droit te plaindre toi-même, pour avoir été cause de sa perdition et de la tienne. Fais bien attention qu'il n'y a point en ce monde de bijou qui vaille autant qu'une femme chaste et vertueuse, et que tout l'honneur des femmes consiste dans la bonne opinion qu'on a d'elles; et, puisque ton épouse possède l'extrême degré de sagesse que tu lui connais, pourquoi veux-tu mettre en doute cette vérité? Prends garde, ami, que la femme est un être imparfait; que, loin de lui susciter des obstacles qui la fassent trébucher et tomber, il faut, au contraire, les éloigner avec soin, et débarrasser son chemin de tout encombre, pour qu'elle marche d'un pas sûr et facile vers la perfection qui lui manque, et qui consiste dans la vertu. Les naturalistes racontent que l'hermine est un petit animal qui a la peau d'une éclatante blancheur, et que les chasseurs emploient pour la prendre un artifice assuré. Quand ils connaissent les endroits où elle a coutume de passer, ils les ferment avec de la boue; puis, la poussant devant eux, ils la dirigent sur ces endroits; dès que l'hermine arrive auprès de la boue, elle s'arrête et se laisse prendre, plutôt que de passer dans la fange, plutôt que de souiller sa blancheur, qu'elle estime plus que la liberté et la vie. La femme honnête et chaste est une hermine, sa vertu est plus blanche que la neige; celui donc qui veut qu'elle ne la perde pas, mais qu'elle la garde et la conserve précieusement, ne doit point agir avec elle comme les chasseurs avec l'hermine: qu'il se garde bien de mettre sur son passage la fange des cadeaux et des galanteries d'amants empressés, car peut- être, et même sans peut-être, elle n'a point en elle-même assez de force et de vertu naturelle pour renverser tous ces obstacles. On doit les aplanir, et ne placer devant elle que la pureté de la vertu, que la beauté qu'enferme la bonne renommée. La femme vertueuse est comme un miroir de cristal, clair et brillant, mais qui se tache et s'obscurcit au moindre souffle qui l'atteint. Il faut en user avec la femme vertueuse comme avec les reliques, l'adorer sans la toucher; il faut la garder comme un beau jardin rempli de roses et de toutes sortes de fleurs, où le maître ne permet de porter ni les pas ni la main: c'est assez que les passants puissent, de loin et par une grille de fer, jouir de sa vue et de ses parfums. Finalement, je veux te citer des vers qui me reviennent à la mémoire, et que j'entendis réciter dans une comédie moderne; ils viennent tout à point pour le sujet qui nous occupe. Un prudent vieillard conseille à un autre, père d'une jeune fille, de la tenir dans la retraite et de la garder soigneusement sous clef; entre autres propos, il lui dit:
«La femme est fragile comme le verre; mais il ne faut pas éprouver si elle peut se briser ou non, car tout pourrait bien arriver.
«Et comme la brisure est probable, il y aurait folie de s'exposer au péril de rompre ce qui ne peut plus se souder.
«Telle est l'opinion commune, et bien fondée en raison; car s'il y a des Danaé dans le monde, il y a aussi des pluies d'or.»
«Tout ce que je t'ai dit jusqu'à présent, ô Anselme! n'a eu trait qu'à ce qui te touche; il est bon maintenant de te faire entendre quelque chose de ce qui me regarde; et, si je suis long, excuse- moi; c'est ce qu'exige le labyrinthe où tu t'es engagé et d'où tu veux que je te tire. Tu me tiens pour ton ami, et cependant tu veux m'ôter l'honneur, chose contraire à toute amitié; ce n'est pas tout: tu veux encore que je te l'ôte à toi-même. Que tu veuilles me l'ôter, rien de plus clair: car, dès que Camille verra que je la courtise comme tu me le demandes, elle devra certes me tenir pour un homme sans honneur et sans pudeur, puisque je ferais une chose si éloignée de ce qu'exigent et ce que je suis et ce que tu es pour moi. Que tu veuilles que je te l'ôte, il n'y a pas plus de doute, puisque en voyant que je la sollicite, Camille doit penser que j'ai découvert en elle quelque faiblesse qui m'a donné l'audace de lui révéler mes désirs coupables; et, si elle se tient pour déshonorée, son déshonneur te touche, toi à qui elle appartient. C'est de là que naît cette commune opinion sur le mari de la femme adultère: il a beau ne point le savoir, ou n'avoir donné nulle occasion, nul prétexte pour que sa femme lui manque, on ne l'appelle pas moins d'un nom bas et injurieux, et ceux qui connaissent la mauvaise conduite de sa femme le regardent avec des yeux de mépris plutôt qu'avec des yeux de pitié, tout en voyant que ce n'est point par sa faute, mais par le caprice de sa coupable compagne, que ce malheur l'a frappé. Mais je veux te dire pourquoi le mari de la femme infidèle est à bon droit déshonoré, bien qu'il n'en sache rien, bien qu'il n'y ait de sa part aucune faute, et qu'il n'ait donné aucune occasion pour qu'elle ait péché. Et ne te lasse pas de m'entendre, car tout cela doit tourner à ton profit. Quand Dieu créa notre premier père dans le paradis terrestre, la divine Écriture dit qu'il le jeta dans un profond sommeil, et que, tandis qu'Adam dormait, il lui enleva une côte du côté gauche, dont il forma notre mère Ève. Dès qu'Adam se réveilla et l'eut aperçue, il s'écria: «Voilà la chair de ma chair et les os de mes os.» Et Dieu dit: «Pour cette femme, l'homme quittera son père et sa mère, et ils seront deux dans la même chair.» C'est alors que fut institué le divin sacrement du mariage, dont les liens sont si forts, que la mort seule peut les rompre. Telle est la force et la vertu de ce miraculeux sacrement, que par lui deux personnes distinctes ne font plus qu'une seule et même chair. Il fait plus encore dans les bons ménages, où les époux, bien qu'ils aient deux âmes, n'ont qu'une seule volonté. De là vient que, comme la chair de l'épouse ne fait qu'une même chose avec celle de l'époux, les taches qui la souillent ou les défauts qui la déparent retombent sur la chair du mari, bien qu'il n'ait donné, comme je le disais, aucune occasion, aucun prétexte à ce grief: car, de même que la douleur du pied, ou de tout autre membre du corps humain, est ressentie par le corps tout entier, parce que c'est une seule et même chair; de même que la tête sent le mal de la cheville, quoiqu'elle ne l'ait pas causé; de même le mari participe au déshonneur de la femme, parce qu'il ne fait qu'une même chose avec elle. Or, comme tous les honneurs et les déshonneurs du monde naissent de la chair et du sang, et que ceux de la femme infidèle sont de cette espèce, force est au mari d'en prendre sa part, et, sans même qu'il le sache, d'être tenu pour déshonoré[191]. Vois donc, ô Anselme! vois le péril auquel tu t'exposes en voulant troubler le calme où vit ta vertueuse compagne; vois pour quelle vaine et imprudente curiosité tu veux éveiller les passions endormies dans son chaste coeur. Fais attention que ce que tu hasardes de gagner est bien petit, et ce que tu hasardes de perdre, si grand que je n'en dis rien de plus, car les paroles me manquent pour l'exprimer. Mais, si tout ce que je viens de dire ne suffit pas pour te détourner de ce mauvais dessein, tu peux chercher un autre instrument de ton déshonneur et de ton infortune; car, pour moi, je ne veux point l'être, dussé-je perdre ton affection, ce qui est la plus grande perte et que je puisse imaginer.»
Le prudent et vertueux Lothaire se tut après avoir ainsi parlé, et Anselme demeura si troublé, si rêveur, que de longtemps il ne put répondre un mot. Enfin s'étant remis:
«Tu as vu, dit-il, ami Lothaire, avec quelle attention j'ai écouté tout ce qu'il t'a plu de me dire; dans tes raisonnements, tes exemples et tes comparaisons, j'ai reconnu l'esprit judicieux dont le ciel t'a doué, et le comble de la véritable amitié où tu es parvenu. Je reconnais encore et je confesse que, si je m'éloigne de ton avis pour continuer à suivre le mien, je fuis le bien et cours après le mal. Cela convenu, tu dois me regarder comme attaqué d'une de ces maladies qu'éprouvent quelquefois les femmes enceintes, lorsqu'elles prennent fantaisie de manger de la terre, du plâtre, du charbon, et des choses pires encore, répugnantes à la seule vue, à plus forte raison au goût. Il faut donc employer quelque artifice pour me guérir, et cela n'est pas difficile. Que tu commences seulement, même avec mollesse, même avec dissimulation à solliciter Camille, laquelle n'est pas si tendre aux tentations que sa vertu succombe au premier choc: de ce seul essai je serai satisfait, et tu auras ainsi tenu ce que tu dois à notre amitié, non-seulement en me rendant la vie, mais en me convainquant que je ne perdrai point l'honneur. Tu es forcé de te rendre par une seule raison: c'est qu'étant déterminé comme je le suis à mettre en oeuvre cette épreuve, tu ne peux pas consentir à ce que je révèle mon extravagant projet à une autre personne, ce qui me ferait risquer cet honneur que tu veux m'empêcher de perdre. Quant à ce que le tien peut être compromis dans l'opinion de Camille pendant que tu la solliciteras, peu importe vraiment, puisque, bientôt après, trouvant chez elle la résistance que nous espérons, tu pourras lui dire notre artifice et la vérité, ce qui te rendra sa première estime. Ainsi donc, puisque tu hasardes si peu, et qu'en le hasardant tu peux me donner tant de satisfaction, ne refuse plus de le faire, quelques obstacles que tu y trouves, certain, comme je te l'ai dit, qu'à peine commenceras-tu, je tiendrai le procès pour gagné.»
Lothaire, voyant le parti pris d'Anselme, et ne sachant plus quels exemples rappeler, ni quels raisonnements faire valoir pour l'en détourner; voyant aussi que son ami le menaçait de confier à un autre sa mauvaise pensée, résolut, pour éviter un plus grand mal, de le contenter et de lui obéir, avec la ferme intention de conduire cette affaire de façon que, sans troubler l'âme de Camille, Anselme restât satisfait. Il lui répondit donc de ne communiquer à nul autre son dessein, qu'il se chargeait, lui, de cette entreprise, et la commencerait dès qu'il le trouverait bon. Anselme le serra tendrement dans ses bras, et le remercia de son offre comme s'il lui eût fait une faveur insigne. Ils convinrent tous deux ensuite de se mettre à l'oeuvre dès le lendemain. Anselme promit à Lothaire de lui fournir le temps et l'occasion d'entretenir Camille tête à tête, ainsi que l'argent et les bijoux qu'il emploierait en moyens de séduction; il lui conseilla de donner des sérénades à sa femme, et d'écrire des vers à sa louange, s'offrant, s'il ne voulait prendre cette peine, de les composer lui-même. Lothaire consentit à tout, mais avec une intention bien différente de celle que lui supposait Anselme.
Après ces arrangements, ils retournèrent chez ce dernier, où ils trouvèrent Camille attendant avec inquiétude le retour de son époux, qui avait, ce jour-là, plus tardé que de coutume.
Lothaire regagna sa maison, et Anselme demeura dans la sienne, celui-ci aussi satisfait que l'autre s'en allait pensif, ne sachant quel parti prendre pour sortir honorablement de cette impertinente affaire. Dans la nuit, toutefois, il imagina un moyen de tromper Anselme sans offenser Camille. Le lendemain, il alla dîner chez son ami, et fut bien reçu de sa femme, qui l'accueillait toujours affectueusement, en considération de l'amitié que lui portait son mari. Le repas achevé, on desservit, et Anselme pria Lothaire de rester à l'attendre avec Camille tandis qu'il sortirait pour une affaire pressante qui le tiendrait dehors une heure ou deux. Camille voulut retenir son mari, et Lothaire s'offrit à l'accompagner; mais Anselme n'écouta ni l'un ni l'autre: au contraire, il exigea de Lothaire qu'il restât et l'attendît, voulant plus tard traiter avec lui d'une chose de haute importance. Il recommanda également à Camille de ne point laisser Lothaire seul jusqu'à son retour. Enfin, il sut feindre si bien la nécessité de son absence, que personne n'aurait pu croire qu'elle était feinte. Anselme sortit, Camille et Lothaire restèrent seuls à table, car tous les gens de la maison avaient été dîner. Voilà donc Lothaire entré dans le champ clos où son ami désirait le voir aux prises; voilà l'ennemi en présence: un ennemi dont la beauté seule aurait pu vaincre un escadron de chevaliers armés. Qu'on juge si Lothaire le craignait à bon droit! Ce qui fit alors, ce fut d'appuyer le coude sur le bras de son fauteuil, puis sa joue sur sa main ouverte, et, demandant pardon à Camille d'une telle impolitesse, il lui dit qu'il voulait reposer un peu en attendant le retour d'Anselme. Camille lui répondit qu'il dormirait plus à son aise sur des coussins que sur une chaise, et l'engagea à passer dans son estrade. Mais Lothaire ne voulut point y consentir, et resta endormi à sa place jusqu'à ce qu'Anselme revînt. Quand celui-ci trouva Camille dans sa chambre et Lothaire dormant, croyant qu'il avait assez tardé pour leur laisser à tous deux le temps de parler, et même de dormir, il attendit impatiemment que Lothaire s'éveillât pour sortir avec lui et l'interroger sur la situation des choses. Tout arriva comme il le désirait. Lothaire s'éveilla, et tous deux aussitôt quittèrent la maison. Anselme alors le questionna, et Lothaire répondit qu'il lui avait paru peu convenable de se découvrir entièrement dès la première entrevue; qu'ainsi il n'avait rien fait de plus que de louer Camille sur ses attraits, lui disant que, dans toute la ville, on ne parlait que de son esprit et de sa beauté.
«Cela m'a semblé, ajouta-t-il, un heureux début pour gagner peu à peu ses bonnes grâces et la disposer à m'entendre volontiers; j'ai usé de l'artifice qu'emploie le démon quand il veut tromper une âme qui est sur ses gardes: il se transforme en ange de lumière, lui, esprit des ténèbres, et se cache derrière de belles apparences; puis, à la fin, il découvre qui il est, et triomphe, si, dès le principe, sa supercherie n'a point été reconnue.»
Tout cela satisfit pleinement Anselme, qui promit à Lothaire de lui donner chaque jour la même occasion d'entretenir sa femme, quand bien même il ne sortirait pas de la maison, où il saurait s'occuper de façon que Camille ne s'aperçût point de la ruse.
Plusieurs jours se passèrent ainsi, sans que Lothaire adressât une parole à Camille; et cependant il assurait Anselme que, chaque fois, il lui parlait d'une manière plus pressante, mais qu'il n'avait pu obtenir d'elle ni la plus légère faveur, ni la moindre ombre d'espérance, et qu'elle le menaçait, au contraire, s'il ne chassait ces mauvaises pensées, de tout révéler à son mari.
«Cela va bien, dit Anselme; jusqu'ici Camille a résisté aux paroles, il faut voir comment elle résistera aux oeuvres. Je te donnerai demain deux mille écus d'or, que tu lui offriras en cadeau, et deux autres mille pour acheter des joyaux et des pierreries dont l'appât puisse l'attirer: car toutes les femmes, surtout quand elles sont belles, et si chastes qu'elles soient, aiment avec passion à se parer et à se montrer dans leurs atours. Si elle résiste à cette nouvelle tentation, je serai satisfait, et ne te causerai plus d'ennui.»
Lothaire répondit que, puisqu'il avait commencé, il mènerait jusqu'au bout son entreprise, bien qu'il fût certain d'en sortir épuisé et vaincu.
Le lendemain, il reçut les quatre mille écus d'or, et avec eux quatre mille confusions, car il ne savait plus quelle invention trouver pour soutenir son mensonge. Toutefois, il résolut de dire à son ami que Camille était aussi inaccessible aux promesses et aux présents qu'aux paroles, et qu'il était inutile de pousser plus loin l'épreuve, puisque c'était perdre son temps. Mais le sort, qui menait les choses d'une autre façon, voulut qu'un jour Anselme, ayant laissé comme d'habitude Lothaire seul avec Camille, s'enfermât dans une chambre voisine, et se mît à regarder par le trou de la serrure ce qui se passait entre eux. Or, il vit qu'en plus d'une demi-heure Lothaire ne dit pas un mot à Camille, et qu'il ne lui en aurait pas dit davantage, fût-il demeuré un siècle auprès d'elle. Il comprit donc que tout ce que lui rapportait son ami des réponses de Camille n'était que fictions et mensonges. Pour s'en assurer, il sortit de la chambre, et, prenant Lothaire à part, il lui demanda quelles nouvelles il avait à lui donner, et de quelle humeur se montrait Camille. Lothaire répondit qu'il ne voulait plus faire un pas dans cette affaire, parce qu'elle venait de le traiter avec tant d'aigreur et de dureté qu'il n'aurait plus le courage de lui adresser désormais la parole.
«Ah! Lothaire, Lothaire, s'écria Anselme, que tu tiens mal ta promesse, et que tu réponds mal à l'extrême confiance que j'ai mise en toi! Je viens de te regarder par le jour que me livrait cette clef, et j'ai vu que tu n'as pas dit une seule parole à Camille, d'où je dois conclure que tu es encore à lui dire le premier mot. S'il en est ainsi, comme je ne puis en douter, pourquoi donc me trompes-tu, ou pourquoi veux-tu m'ôter par ta ruse les moyens que je pourrais trouver de satisfaire mon désir?»
Anselme n'en dit pas davantage; mais ce peu de mots suffirent pour rendre Lothaire honteux et confus. Se faisant comme un point d'honneur d'avoir été surpris en mensonge, il jura à Anselme que, dès cet instant, il prenait à sa charge le soin de le contenter, et sans plus lui mentir.
«Tu pourras t'en assurer, lui dit-il, si tu m'épies avec curiosité; mais, au reste, toute diligence de ta part est inutile, et celle que je vais mettre à te satisfaire aura bientôt dissipé tes soupçons.»
Anselme le crut, et, pour lui laisser le champ libre avec plein repos et pleine commodité, il résolut de faire une absence de huit jours, et d'aller passer ce temps chez un de ses amis qui demeurait à la campagne, non loin de la ville. Il se fit même inviter formellement par cet ami, pour avoir auprès de Camille un motif à son départ. Imprudent et malheureux Anselme! qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que tu trames, qu'est-ce que tu prépares? Prends garde que tu agis contre toi-même en tramant ton déshonneur et en préparant ta perdition. Ton épouse Camille est vertueuse, tu la possèdes en paix; personne ne te cause d'alarmes; ses pensées ne vont point au delà des murs de sa maison; tu es son ciel sur la terre, le but de ses désirs, l'accomplissement de ses joies, la mesure où se règle sa volonté, qu'elle ajuste en toutes choses sur la tienne et sur celle du ciel: eh bien! si la mine de son honneur, de sa beauté, de sa vertu, te donne, sans aucun travail, toutes les richesses qu'elle renferme et que tu puisses désirer, pourquoi veux-tu creuser encore la terre, et chercher de nouveaux filons d'un trésor inconnu, en courant le risque de la faire écrouler tout entière, puisque enfin elle ne repose que sur les faibles étais de sa fragile nature? Prends garde que celui qui cherche l'impossible se voit à bon droit refuser le possible, comme l'a mieux exprimé un poëte lorsqu'il a dit:
«Je cherche dans la mort la vie, dans la maladie la santé, dans la prison la liberté, dans l'enfermé une issue, dans le traître la loyauté.
«Mais ma destinée, de qui je n'espère jamais aucun bien, a réglé d'accord avec le ciel, que, puisque je demande l'impossible, le possible même me sera refusé.»
Anselme partit le lendemain pour la campagne, après avoir dit à Camille que, pendant son absence, Lothaire viendrait prendre soin de ses affaires et dîner avec elle, et après lui avoir recommandé de le traiter comme lui-même. Camille, en femme honnête et prudente, s'affligea de l'ordre que lui donnait son mari; elle le pria de remarquer qu'il n'était pas convenable que, lui absent, personne occupât son fauteuil à table; que s'il en agissait ainsi par manque de confiance, et dans la crainte qu'elle ne gouvernât pas bien sa maison, il n'avait qu'à la mettre cette fois à l'épreuve, et qu'il verrait par expérience qu'elle pouvait suffire à des soins plus graves. Anselme répliqua que tel était son bon plaisir, et qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de courber la tête et d'obéir, ce que Camille promit de faire, bien que contre son gré.
Anselme partit: Lothaire vint dès le lendemain s'installer dans sa maison, où il reçut de Camille un affectueux et honnête accueil. Mais elle s'arrangea de façon à n'être jamais en tête-à-tête avec Lothaire, car elle marchait toujours accompagnée de ses gens, et surtout d'une camériste appelée Léonella, qu'elle affectionnait beaucoup, parce qu'elles avaient été élevées ensemble depuis l'âge le plus tendre dans la maison paternelle, et qu'elle l'avait amenée avec elle lors de son mariage. Pendant les trois premiers jours, Lothaire ne lui dit rien, bien qu'il eût pu parler lorsqu'on desservait la table, et que les gens allaient manger en toute hâte, comme l'exigeait leur maîtresse. Léonella avait même reçu l'ordre de dîner avant Camille, afin d'être toujours à ses côtés; mais la camériste, qui avait la tête occupée d'autres choses plus de son goût, et qui avait justement besoin de ces heures-là pour les employer à sa guise, ne remplissait pas toujours le commandement de sa maîtresse. Au contraire, elle la laissait le plus souvent seule avec son hôte, comme si ce fût là ce qu'elle lui avait ordonné. Mais le chaste maintien de Camille, la gravité de son visage, la modestie de toute sa personne, étaient tels, qu'ils mettaient un frein à la langue de Lothaire. Toutefois, cet avantage que donnaient à tous deux les vertus de Camille, en imposant silence à Lothaire, finit par tourner à leur détriment: car, si la langue se taisait, l'imagination avait le champ libre; elle pouvait contempler à loisir tous les charmes dont Camille était pourvue, capables de toucher une statue de marbre, et non-seulement un coeur de chair. Lothaire la regardait, pendant le temps qu'il aurait pu lui parler, et considérait à quel point elle était digne d'être aimée. Cette réflexion commença peu à peu à donner l'assaut aux égards qu'il devait à son ami; cent fois il voulut s'éloigner de la ville, et fuir si loin qu'Anselme ne le vît plus, et qu'il ne vît plus Camille; mais déjà il se sentait comme arrêté et retenu par le plaisir qu'il trouvait à la regarder. Il combattait contre lui-même, il se faisait violence pour repousser et ne point sentir la joie que lui causait la vue de Camille. Il s'accusait, dans la solitude, de sa folle inclination, il s'appelait mauvais ami et même mauvais chrétien; puis la réflexion le ramenait à faire des comparaisons entre Anselme et lui, qui toutes se terminaient par dire qu'il fallait moins accuser son manque de fidélité que la folie et l'aveugle confiance de son ami, et que, s'il avait auprès de Dieu les mêmes excuses qu'auprès des hommes, il n'aurait à craindre aucun châtiment pour sa faute. Bref, le mérite et les attraits de Camille, en même temps que l'occasion que lui avait fournie l'imprudent mari, triomphèrent enfin de la loyauté de Lothaire. Trois jours après le départ d'Anselme, pendant lesquels il fut en lutte continuelle pour résister à ses désirs, ne voyant plus que l'objet vers qui l'entraînait sa passion, il la découvrit à Camille, et lui fit une déclaration d'amour avec tant de trouble, avec de si vives instances, que Camille resta confondue, et ne sut faire autre chose que se lever de la place qu'elle occupait et rentrer dans sa chambre sans lui répondre un seul mot. Mais ce froid dédain n'ôta pas à Lothaire l'espérance, qui naît en même temps que l'amour; au contraire, il en estima davantage la conquête de Camille. Celle-ci, quand elle vit cette action de Lothaire, à laquelle elle s'attendait si peu, ne savait à quoi se résoudre. Enfin, comme il lui parut qu'il n'était ni sûr ni convenable de laisser à l'infidèle ami le temps et l'occasion de l'entretenir une seconde fois, elle résolut d'envoyer cette nuit même un de ses gens à Anselme, avec un billet ainsi conçu:
Chapitre XXXIV
Où se continue la nouvelle du curieux malavisé
«Comme on a coutume de dire que mal sied l'armée sans son général, et le château sans son châtelain, je dis que plus mal encore sied la femme mariée et jeune sans son mari, quand de justes motifs ne les tiennent pas séparés. Je me trouve si mal loin de vous, et tellement hors d'état de supporter votre absence, que, si vous ne revenez au plus tôt, je serai forcée de me réfugier dans la maison de mes parents, dussé-je laisser la vôtre sans gardien; car celui que vous m'avez laissé, si toutefois il mérite ce nom, vise, à ce que je crois, plus à son plaisir qu'à vos intérêts. Vous êtes intelligent: je ne vous dis rien de plus, et même il ne convient pas que j'en dise davantage[192].»
En recevant cette lettre, Anselme comprit que Lothaire avait enfin commencé l'entreprise, et que Camille devait l'avoir reçu comme il désirait qu'elle le fît. Ravi de semblable nouvelle, il fit répondre verbalement à Camille qu'elle ne quittât sa maison pour aucun motif, et qu'il reviendrait très-promptement. Camille fut fort étonnée de cette réponse d'Anselme, qui la mit dans un plus grand embarras qu'auparavant, car elle n'osait ni rester dans sa maison, ni moins encore s'en aller chez ses parents. À rester, elle voyait sa vertu en péril; à s'en aller, elle désobéissait aux ordres de son mari. Enfin, dans le doute, elle prit le plus mauvais parti, celui de rester, et de plus la résolution de ne point fuir la présence de Lothaire, afin de ne point donner à ses gens matière à causer. Déjà même elle se repentait d'avoir écrit à son époux, dans la crainte qu'il n'imaginât que Lothaire avait vu chez elle quelque hardiesse qui l'avait poussé à manquer au respect qu'il lui devait. Mais, confiante en la solidité de sa vertu, elle se mit sous la garde de Dieu et de sa ferme intention, espérant bien résister, par le silence, à tout ce qu'il plairait à Lothaire de lui dire, sans rien révéler de plus à son mari, pour ne pas le jeter dans les embarras d'une querelle. Elle chercha même un moyen de disculper Lothaire auprès d'Anselme, quand ce dernier lui demanderait le motif qui lui avait fait écrire son billet. Dans ces pensées, plus honnêtes que sages, elle resta le lendemain à écouter Lothaire, lequel pressa tellement son attaque, que le fermeté de Camille commença à fléchir, et que sa vertu eut assez à faire de veiller sur ses yeux, pour qu'ils ne donnassent pas quelque indice de l'amoureuse compassion qu'avaient éveillée dans son sein les propos et les pleurs de Lothaire. Rien n'échappait à celui-ci, qui s'en enflammait davantage. Finalement, il lui sembla nécessaire, pendant le temps que laissait encore l'absence d'Anselme, de pousser vivement le siége de cette forteresse. Il attaqua le côté de sa présomption par des louanges à sa beauté; car rien ne bat mieux en brèche, et ne renverse plus vite les tours de la vanité d'une belle, que cette même vanité employée par la langue de l'adulation. En effet, il sut si adroitement miner le roc de sa chasteté, et faire jouer de telles machines de guerre, que Camille, fût-elle toute de bronze, ne pouvait manquer de succomber. Lothaire pria, supplia, pleura, adula, pressa, témoigna tant d'ardeur et de sincérité, qu'à la fin il renversa les remparts de la vertu de Camille, et conquit ce qu'il espérait le moins et désirait le plus. Camille se rendit, Camille fut vaincue. Mais qu'y a-t-il d'étrange? l'amitié de Lothaire avait-elle tenu bon? exemple frappant qui nous montre que l'unique manière de vaincre l'amour, c'est de le fuir, et que personne ne doit se prendre corps à corps avec un si puissant ennemi; car, pour résister à ses efforts humains, il faudrait des forces divines.
Léonella connut seule la faute de sa maîtresse, parce que les deux mauvais amis et nouveaux amants ne purent la lui cacher. Lothaire se garda bien de révéler à Camille le projet qu'avait eu Anselme, et de lui dire que c'était de son mari lui-même qu'il avait tenu les moyens de réussir auprès d'elle, de peur qu'elle ne cessât d'estimer autant son amour, et qu'elle ne vînt à penser que c'était par hasard, par occasion et sans dessein qu'il l'avait sollicitée. Au bout de quelques jours, Anselme revint dans sa maison; mais il ne vit pas ce qui y manquait, bien que ce fût ce qu'il estimait et ce qu'il devait regretter le plus. Il alla sans délai voir Lothaire, qu'il trouva chez lui. Les deux amis s'embrassèrent, et le nouveau venu demanda aussitôt à l'autre des nouvelles de sa vie ou de sa mort.
«Les nouvelles que j'ai à te donner, ô mon ami! répondit Lothaire, sont que tu as une femme qui peut être, avec justice, l'exemple et la gloire de toutes les femmes vertueuses. Les paroles que je lui ai dites, le vent les a emportées; les offres, elle les a repoussées; les présents, elle ne les a point admis; mes larmes feintes, elle en a fait l'objet de ses railleries. En un mot, de même que Camille est le sommaire de toute beauté, c'est le temple où l'honnêteté a son autel, où résident à la fois la politesse et la pudeur, et toutes les vertus qui peuvent parer une femme de bien. Reprends, ami, reprends ton argent et tes bijoux; ils sont là sans que j'aie eu besoin d'y toucher, car l'intégrité de Camille ne se rend pas à d'aussi vils objets que les cadeaux et les promesses. Sois satisfait, Anselme, et ne pense plus à tenter d'autre épreuve. Puisque tu as passé à pied sec la mer des embarras et des soupçons que les femmes ont coutume de donner, ne t'embarque plus sur l'océan de nouvelles tempêtes; ne fais plus, avec un autre pilote, l'expérience de la solidité du navire que le ciel t'a donné en partage pour faire la traversée de ce monde: mais persuade-toi, tout au contraire, que tu es arrivé à bon port; affermis-toi bien sur les ancres de la bonne considération, et reste en panne jusqu'à ce qu'on vienne te réclamer la dette dont aucune noblesse humaine n'a le privilège d'éviter le payement.»
Anselme fut ravi des paroles de Lothaire, et les crut comme si quelque oracle les eût prononcées. Cependant il le pria de ne pas abandonner complètement l'entreprise, quand même il ne la suivrait que par curiosité et passe-temps, sans faire d'aussi pressantes démarches que par le passé.
«Je veux seulement, lui dit-il, que tu écrives quelques vers à sa louange, sous le nom de Chloris, et je ferai croire à Camille que tu es amoureux d'une dame à laquelle tu as donné ce nom, afin de pouvoir célébrer ses attraits sans manquer aux égards qui lui sont dus. Et si tu ne veux pas te donner la peine d'écrire ces vers, je me charge de les composer.
— Cela est inutile, reprit Lothaire; les Muses ne me sont pas tellement ennemies qu'elles ne me fassent quelques visites dans le cours de l'année. Parle à Camille de mes feintes amours; mais quant aux vers, je les ferai, sinon tels que le mérite leur sujet, au moins du mieux que je pourrai.»
Les deux amis, l'imprudent et le traître, ainsi tombés d'accord, Anselme, de retour à sa maison, fit à Camille la question qu'elle s'étonnait de ne point avoir reçue déjà: à savoir, quel motif lui avait fait écrire ce billet qu'elle lui avait adressé. Camille répondit qu'il lui avait semblé que Lothaire la regardait un peu moins respectueusement que lorsque son mari était à la maison; mais qu'elle était déjà détrompée, et voyait bien que c'était pure imagination de sa part, puisque Lothaire fuyait sa présence et les occasions de se trouver seul avec elle. Anselme lui dit qu'elle pouvait être bien remise de ce soupçon; car il savait que Lothaire était violemment épris d'une noble demoiselle de la ville, qu'il célébrait sous le nom de Chloris; mais que, dans le cas même où son coeur fût libre, il n'y avait rien à craindre de sa loyale amitié. Si Camille n'eût pas été avisée par Lothaire que cet amour pour Chloris était simulé, et qu'il ne l'avait dit à Anselme qu'afin de pouvoir s'occuper quelques instants à célébrer les louanges de Camille elle-même, sans aucun doute elle serait tombée dans les filets cuisants de la jalousie; mais, étant prévenue, elle reçut cette confidence sans alarme.
Le lendemain, comme ils étaient tous trois à table, après le dessert, Anselme pria Lothaire de réciter quelqu'une des poésies qu'il avait composées pour sa bien-aimée Chloris, lui faisant observer que, puisque Camille ne la connaissait pas, il pouvait en dire tout ce qu'il lui plairait.
«Encore qu'elle la connût, reprit Lothaire, je n'aurais rien à cacher; car, lorsqu'un amant loue sa dame de ses attraits et lui reproche sa cruauté, il ne fait nulle injure à sa bonne renommée. Mais, quoi qu'il en soit, voici le sonnet que j'ai fait hier sur l'ingratitude de Chloris.»
SONNET
«Dans le silence de la nuit, quand le doux sommeil règne sur les mortels, je rends au ciel et à Chloris le pauvre compte de mes riches douleurs;
«Dès que le soleil commence à se montrer aux portes rosées de l'orient, avec des soupirs et des accents entrecoupés, je renouvelle mon ancienne plainte;
«Et quand le soleil, du haut de son trône étoilé, lance sur la terre de perpendiculaires rayons, mes pleurs augmentent et mes gémissements redoublent.
«La nuit revient, et je reviens à ma triste lamentation; mais toujours, dans cette lutte mortelle, je trouve le ciel sourd et Chloris insensible.[193]«
Le sonnet plut à Camille, et plus encore à Anselme, qui le loua, et dit que la dame était trop cruelle, puisqu'elle ne répondait point à de si sincères aveux.
«En ce cas, s'écria Camille, tout ce que disent les poëtes amoureux est donc la vérité?
— Comme poëtes, ils ne la disent pas, répondit Lothaire; mais comme amoureux, ils sont toujours aussi insuffisants que véridiques.
— Cela ne fait pas le moindre doute,» reprit Anselme, qui semblait vouloir expliquer la pensée de Lothaire à Camille, aussi peu soucieuse de l'artifice d'Anselme qu'éperdument éprise de Lothaire.
Camille, sachant bien que les voeux et les vers de son amant s'adressaient à elle, et qu'elle était la véritable Chloris, le pria, s'il savait quelque autre sonnet, de le dire encore.
«Oui, j'en sais bien un, répondit Lothaire; mais je le crois moins bon que le premier, ou, pour mieux dire, plus mauvais. Au reste, vous allez en juger.»
SONNET
«Je sais bien que je meurs; et si je ne suis pas écouté, ma mort est aussi certaine qu'il est certain que je me verrais plutôt mort à tes pieds, ô belle ingrate! que repentant de t'adorer.
«Je pourrai me voir dans la région de l'oubli, déserté par la vie, la gloire et la faveur; alors on pourra voir, dans mon coeur ouvert, comment ton beau visage y est gravé.
«C'est une relique que je garde pour la crise terrible dont me menace ma constance, qui se fortifie de ta rigueur même.
«Malheur à qui navigue, par un ciel obscur, sur une mer inconnue et dangereuse, où nulle étoile, nul port ne s'offrent à sa vue!»
Anselme loua ce second sonnet, comme il avait fait du premier, ajoutant, de cette manière, un anneau sur l'autre à la chaîne avec laquelle il enlaçait et serrait son déshonneur. En effet, plus Lothaire le déshonorait, plus il lui disait qu'il était honoré, et chacun des degrés que descendait Camille vers le fond de son avilissement, elle le montait, dans l'opinion de son mari, vers le faîte de la vertu et de la bonne renommée.
Un jour que Camille se trouvait seule avec sa camériste, elle lui dit:
«Je suis confuse, amie Léonella, de voir combien peu j'ai su m'estimer, puisque je n'ai pas même fait acheter par le temps à Lothaire l'entière possession que je lui ai si vite donnée de ma volonté. Je crains qu'il n'accuse ma précipitation ou ma légèreté, sans voir que je n'ai pu résister à sa pressante ardeur.
— Que cela ne vous cause point de peine, ma chère dame, répondit Léonella; la chose que l'on donne n'est pas dépréciée pour être donnée vite, si elle est par elle-même précieuse et digne d'être estimée. On a même coutume de dire que celui qui donne vite donne deux fois.
— Oui, reprit Camille; mais on dit aussi que ce qui coûte peu s'estime encore moins.
— Ce n'est pas à vous que s'adresse ce dicton, repartit Léonella: car l'amour, à ce que j'ai ouï dire, tantôt vole, tantôt marche; il court avec celui-là, se traîne avec celui-ci, refroidit l'un, enflamme l'autre, blesse à gauche, tue à droite. Quelquefois il entreprend la carrière de ses désirs, et au même instant il arrive au bout; le matin, il met le siége à une forteresse, et le soir la fait capituler, car aucune force ne résiste à la sienne. S'il en est ainsi, pourquoi craindre? Lothaire a dû se dire la même chose, puisque l'amour a pris pour instrument de votre défaite l'absence de notre seigneur. Il fallait que, pendant cette absence, l'amour achevât ce qu'il avait résolu, sans donner, comme on dit, le temps au temps, pour qu'Anselme n'eût pas celui de revenir, et de laisser par sa présence l'ouvrage imparfait: car l'amour n'a pas, pour accomplir ses volontés, de meilleur ministre que l'occasion; c'est de l'occasion qu'il se sert pour tous ses exploits, et surtout dans le début. Tout cela, je le sais fort bien, et plus encore par expérience que par ouï-dire, ainsi que je vous le conterai quelque jour, car je suis de chair aussi, et j'ai du sang jeune dans les veines. Et d'ailleurs, madame, vous ne vous êtes pas rendue sitôt, que vous n'ayez d'abord vu toute l'âme de Lothaire dans ses regards, dans ses soupirs, dans ses propos, dans ses présents; que vous n'ayez enfin reconnu combien il était digne d'être aimé. S'il en est ainsi, ne vous laissez pas assaillir l'imagination par ces scrupules et ces pensées de prude; mais soyez assurée que Lothaire vous estime autant que vous l'estimez, et vivez joyeuse et satisfaite de ce qu'étant tombée dans les lacs de l'amour, celui qui vous y retient mérite son triomphe. En effet, il n'a pas seulement les quatre S S S S que doivent avoir, à ce qu'on, dit, tous les amants parfaits[194], mais même un alphabet tout entier. Écoutez-moi, et vous allez voir comme je le sais par coeur. Il est, à ce que je vois et ce que j'imagine:
AIMANT BON — COURAGEUX DISCRET — EMPRESSÉ — FIDÈLE GÉNÉREUX HABILE — ILLUSTRE JEUNE — LOYAL — MODESTE NOBLE ONNÊTE[195] — PRUDENT — QUALIFIÉ RICHE puis les quatre S — S — S — S que nous venons de dire, puis TENDRE — et — VÉRIDIQUE; l'X ne lui va, c'est une lettre rude; l'Y n'a rien qui lui convienne; enfin ZÉLÉ pour votre bonheur.»
Camille rit beaucoup de l'alphabet de sa suivante, et la tint pour plus versée dans les choses d'amour qu'elle ne voulait le paraître. L'autre en fit l'aveu, et découvrit à sa maîtresse qu'elle était engagée dans une intrigue amoureuse avec un jeune homme bien né de la même ville. À cette confidence, Camille se troubla, craignant que ce ne fût une voie ouverte à son déshonneur. Elle pressa de questions Léonella, pour savoir si ces entrevues allaient plus loin que la conversation. Celle-ci, perdant toute retenue, lui répondit effrontément qu'elle ne s'amusait plus aux paroles. Il est, en effet, certain que les fautes des dames ôtent jusqu'à la honte aux suivantes, lesquelles, en voyant leurs maîtresses faire un faux pas, ne s'inquiètent plus de boiter des deux pieds, ni même qu'on s'en aperçoive. Camille ne put faire autre chose que prier Léonella de ne rien révéler de son aventure à celui qu'elle disait être son amant, et de conduire sa propre intrigue dans le plus grand secret, pour qu'il n'en vînt rien à la connaissance d'Anselme ou de Lothaire. Léonella le lui promit bien; mais elle tint parole de manière à confirmer Camille dans la crainte que, par elle, sa réputation ne se perdît.
La coupable et audacieuse Léonella ne vit pas plutôt que sa maîtresse avait succombé, qu'elle eut l'effronterie d'introduire son amant dans la maison, bien assurée que sa maîtresse, le vît- elle, n'oserait pas le découvrir. Telle est, avec beaucoup d'autres, la triste suite qu'ont les faiblesses des dames: elles deviennent esclaves de leurs propres servantes, et se voient forcées de couvrir jusqu'aux méfaits de ces créatures. C'est ce qu'éprouva Camille, qui, bien qu'elle sût maintes fois que sa Léonella s'était enfermée en compagnie dans un appartement de la maison, non-seulement n'osait pas l'en gronder, mais, au contraire, prêtait les mains à l'arrivée du galant, et veillait à ce qu'il ne fût pas découvert par son mari.
Toutefois elle ne sut pas si bien faire la garde, que Lothaire, un jour, ne vît sortir l'amant à l'aube du matin. Ne sachant qui ce pouvait être, il le prit d'abord pour quelque fantôme; mais quand il le vit marcher, s'envelopper dans son manteau et s'échapper avec précaution, il rejeta bien vite cette pensée d'enfant pour s'arrêter à une autre qui devait les perdre tous, si Camille n'eût réparé le mal. Lothaire s'imagina que cet homme qu'il venait de voir sortir à une heure si indue de la maison d'Anselme n'y était pas entré pour Léonella; se rappelait-il même qu'il y eût une Léonella dans le monde? Il crut seulement que, de la même manière qu'elle avait été facile et inconstante pour lui, Camille l'était devenue pour un autre; car c'est encore une des conséquences qu'entraîne la mauvaise conduite de la femme adultère: elle perd le crédit de son honneur aux yeux de celui-là même à qui elle l'a livré, vaincue par ses poursuites; il croit, à son tour, qu'elle le livre à d'autres avec encore plus de facilité, et donne infailliblement croyance à tout soupçon de cette espèce qui vient l'assaillir. Il sembla qu'en ce moment Lothaire eût perdu tout son bon sens, et que toutes ses prudentes résolutions lui fussent sorties de la mémoire. Sans raisonner, sans réfléchir, impatient, fougueux, aveuglé par la rage de jalousie qui lui rongeait les entrailles, et brûlant de se venger de Camille, qui ne l'avait nullement offensé, il courut chez Anselme avant l'heure de son lever.
«Apprends, lui dit-il, apprends, Anselme, que depuis plusieurs jours je lutte avec moi-même, me faisant violence pour ne point t'avouer ce qu'il n'est ni possible ni juste de te cacher davantage; apprends que la forteresse de Camille a capitulé, qu'elle est rendue et prête à faire tout ce qu'il me plaira. Si j'ai tardé à te découvrir cette vérité fatale, c'est que je voulais voir si c'était de sa part un coupable caprice, ou bien si elle ne feignait de se rendre que pour m'éprouver et s'assurer que je menais sérieusement l'attaque amoureuse commencée avec ta permission. J'ai cru également que, si elle eût été ce qu'elle devait être, et ce que nous pensions tous deux, elle t'aurait déjà révélé mes poursuites. Mais, voyant qu'elle tarde à t'en faire l'aveu, je dois tenir pour sincère la promesse qu'elle m'a faite de me recevoir, la première fois que tu t'absenterais de chez toi, dans le cabinet qui te sert de garde-robe (et c'était là, en effet, que se rencontraient Camille et Lothaire). Toutefois, je ne veux pas que tu coures précipitamment tirer quelque vengeance de l'infidèle, puisque le péché n'est encore commis que par pensée, et qu'il pourrait arriver que, d'ici au moment de le commettre par action, cette pensée de Camille vînt à changer et qu'à sa place naquît le repentir; ainsi, comme jusqu'à présent tu as ponctuellement suivi mes conseils, hors en un point, suis encore un avis que je veux te donner maintenant pour que tu lèves tes doutes sans erreur possible, et que tu puisses agir en pleine connaissance de cause. Feins de t'absenter pour deux ou trois jours, comme cela t'est maintes fois arrivé, et fais en sorte de rester enfermé dans ta garde-robe, où les tapisseries et les meubles t'offriront un commode moyen de te cacher. Alors, tu verras par tes propres yeux, ainsi que moi par les miens, ce que veut Camille. Si son intention est coupable, comme c'est à craindre plus que le contraire à espérer, sans bruit, avec discrétion et sagacité, tu pourras être le vengeur de ton outrage.»
Le pauvre Anselme resta stupéfait et comme anéanti à cette confidence de Lothaire. Elle venait, en effet, le surprendre au moment où il s'y attendait le moins, car il croyait pieusement Camille victorieuse des feintes attaques de Lothaire, et commençait lui-même à goûter les joies du triomphe. Il demeura longtemps les yeux fixés à terre, immobile et silencieux; enfin il s'écria:
«Tu as agi, Lothaire, comme je l'attendais de ton amitié; en toutes choses j'ai suivi ton conseil; fais maintenant ce qui te semblera bon et surtout garde le secret qu'exige un événement si inattendu.»
Lothaire le lui promit, et, dès qu'il se fut éloigné, il se repentit amèrement de tout ce qu'il venait de dire, voyant avec quelle impardonnable étourderie il avait agi, puisqu'il aurait pu se venger lui-même de Camille, sans prendre une voie si cruelle et si déshonorante. Il maudissait son peu de jugement, se reprochait sa précipitation, et ne savait quel moyen prendre pour défaire ce qu'il avait fait, ou trouver au moins à sa sottise une raisonnable issue. À la fin il résolut de tout révéler à Camille, et, comme les occasions ne lui manquaient pas de la voir en secret, il alla ce jour même la trouver. Dès qu'elle l'aperçut, elle lui dit: