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L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I

Front matter (continued 7)

Louis Viardot translation

«Dans cette Andalousie qui nous avoisine, est une petite ville dont un duc prend son titre, et qui le met au rang de ceux qu'on appelle grands d'Espagne[176]. Ce duc a deux fils: l'aîné, héritier de ses États, l'est aussi, selon toute apparence, de ses belles qualités; quant au cadet, je ne sais de quoi il est héritier, si ce n'est des ruses de Ganelon ou des trahisons de Vellido[177]. De ce seigneur mes parents sont vassaux, humbles de naissance, mais tellement pourvus de richesses que, si les biens de la nature eussent égalé pour eux ceux de la fortune, ils n'auraient pu rien désirer davantage, et moi, je n'aurais pas eu non plus à craindre de tomber dans la détresse où je me vois réduite, car tout mon malheur naît peut-être de ce qu'ils n'ont pas eu le bonheur de naître illustres. Il est vrai qu'ils ne sont pas d'extraction si basse qu'ils aient à rougir de leur condition; mais elle n'est pas si haute non plus qu'on ne puisse m'ôter de la pensée que de leur humble naissance viennent toutes mes infortunes. Ils sont laboureurs enfin, mais de sang pur, sans aucun mélange de race malsonnante, et, comme on dit, vieux chrétiens de la vieille roche, et si vieux, en effet, que leurs richesses et leur somptueux train de vie leur acquièrent peu à peu le nom d'hidalgos et même de gentilshommes. Cependant la plus grande richesse et la plus grande noblesse dont ils se fissent gloire, c'était de m'avoir pour fille. Aussi, comme ils n'ont pas d'autres enfants pour hériter d'eux, et qu'ils m'ont toujours tendrement chérie, j'étais bien une des filles les plus doucement choyées que jamais choyèrent de bons parents. J'étais le miroir où ils se miraient, le bâton où s'appuyait leur vieillesse, le but unique où tendaient tous leurs désirs, qu'ils mesuraient sur la volonté du ciel, et dont les miens, en retour de leur bonté, ne s'écartaient sur aucun point. Et de la même manière que j'étais maîtresse de leurs coeurs, je l'étais aussi de leurs biens. C'est moi qui admettais ou congédiais les domestiques, et le compte de tout ce qui était semé ou récolté passait par mes mains. Les moulins d'huile, les pressoirs de vin, les troupeaux de grand et de petit bétail, les ruches d'abeilles, finalement tout ce que peut avoir un riche laboureur comme mon père, était remis à mes soins. J'étais le majordome et la dame, et j'en remplissais les fonctions avec tant de sollicitude et tant à leur satisfaction, que je ne saurais parvenir à vous l'exprimer. Les moments de la journée qui me restaient, après avoir donné les ordres aux contremaîtres, aux valets de ferme et aux journaliers, je les employais aux exercices permis et commandés à mon sexe, l'aiguille, le tambour à broder, et le rouet bien souvent. Si, pour me récréer, je laissais ces travaux, je me donnais le divertissement de lire quelque bon livre, ou de jouer de la harpe, car l'expérience m'a fait voir que la musique repose les esprits fatigués et soulage du travail de l'intelligence. Voilà quelle était la vie que je menais dans la maison paternelle; et si je vous l'ai contée avec tant de détails, ce n'est point par ostentation, pour vous faire entendre que je suis riche, mais pour que vous jugiez combien c'est sans ma faute que je suis tombée de cette heureuse situation au triste état où je me trouve à présent réduite. En vain je passais ma vie au milieu de tant d'occupations, et dans une retraite si sévère qu'elle pourrait se comparer à celle d'un couvent, n'étant vue de personne, à ce que j'imaginais, si ce n'est des gens de la maison, car les jours que j'allais à la messe, c'était de si grand matin, accompagnée de ma mère et de mes femmes, si bien voilée d'ailleurs et si timide, qu'à peine mes yeux voyaient plus de terre que n'en foulaient mes pieds. Et néanmoins les yeux de l'amour, ou de l'oisiveté, pour mieux dire, plus perçants que ceux du lynx, me livrèrent aux poursuites de don Fernand. C'est le nom du second fils de ce duc dont je vous ai parlé.»

À peine ce nom de don Fernand fut-il sorti de la bouche de celle qui racontait son histoire, que Cardénio changea de visage et se mit à frémir de tout son corps avec une si visible altération, que le curé et le barbier, ayant jeté les yeux sur lui, craignirent qu'il ne fût pris de ces accès de folies dont ils avaient ouï dire qu'il était de temps en temps attaqué. Mais Cardénio, pourtant, ne fit pas autre chose que de suer et de trembler, sans bouger de place, et d'attacher fixement ses regards sur la belle paysanne, imaginant bien qui elle était. Celle-ci, sans prendre garde aux mouvements convulsifs de Cardénio, continua de la sorte son récit:

«Ses yeux ne m'eurent pas plutôt aperçue, qu'il se sentit, comme il le dit ensuite, enflammé de ce violent amour dont il donna bientôt des preuves. Mais, pour arriver plus vite au terme de l'histoire de mes malheurs, je veux passer sous silence les démarches que fit don Fernand pour me déclarer ses désirs. Il suborna tous les gens de ma maison, il fit mille cadeaux et offrit mille faveurs à mes parents; les jours étaient de perpétuelles fêtes dans la rue que j'habitais, et, pendant la nuit, les sérénades ne laissaient dormir personne; les billets en nombre infini qui, sans que je susse comment, parvenaient en mes mains, étaient remplis d'amoureux propos, et contenaient moins de syllabes que de promesses et de serments. Tout cela, cependant, loin de m'attendrir, m'endurcissait, comme s'il eût été mon plus mortel ennemi, et que tous les efforts qu'il faisait pour me séduire, il les eût faits pour m'irriter. Ce n'est pas que je ne reconnusse tout le mérite personnel de don Fernand, et que je tinsse à outrage les soins qu'il me rendait; j'éprouvais, au contraire, je ne sais quel contentement à me voir estimée et chérie par un si noble cavalier, et je n'avais nul déplaisir à lire mes louanges dans ses lettres: car il me semble qu'à nous autres femmes, quelque laides que nous soyons, il est toujours doux de nous entendre appeler jolies. Mais ce qui m'empêchait de fléchir, c'était le soin de mon honneur, c'étaient les continuels conseils que me donnaient mes parents, lesquels avaient bien facilement découvert l'intention de don Fernand, qui ne se mettait d'ailleurs point en peine que tout le monde la connût. Ils me disaient qu'en ma vertu seule reposaient leur honneur et leur considération; que je n'avais qu'à mesurer la distance qui me séparait de don Fernand, pour reconnaître que ses vues, bien qu'il dît le contraire, se dirigeaient plutôt vers son plaisir que vers mon intérêt; ils ajoutaient que si je voulais y mettre un obstacle et l'obliger à cesser ses offensantes poursuites, ils étaient prêts à me marier sur-le-champ avec qui je voudrais choisir non- seulement dans notre ville, mais dans celles des environs, puisqu'on pouvait tout espérer de leur grande fortune et de ma bonne renommée. Ces promesses et leurs avis, dont je sentais la justesse, fortifiaient si bien ma résolution, que jamais je ne voulus répondre à don Fernand un mot qui pût lui montrer, même au loin, l'espérance de voir ses prétentions satisfaites. Toutes ces précautions de ma vigilance, qu'il prenait sans doute pour des dédains, durent enflammer davantage ses coupables désirs; c'est le seul nom que je puisse donner à l'amour qu'il me témoignait, car, s'il eût été ce qu'il devait être, je n'aurais pas eu l'occasion de vous en parler à cette heure. Finalement, don Fernand apprit que mes parents cherchaient à m'établir, afin de lui ôter l'espoir de me posséder, ou du moins que j'eusse plus de gardiens pour me défendre. Cette nouvelle ou ce soupçon suffit pour lui faire entreprendre ce que je vais vous raconter.

«Une nuit, j'étais seule dans mon appartement, sans autre compagnie que celle d'une femme de chambre, ayant eu soin de bien fermer les portes, dans la crainte que la moindre négligence ne mît mon honneur en péril. Tout à coup, sans pouvoir imaginer comment cela se fit, au milieu de tant de précautions, dans la solitude et le silence de ma retraite, tout à coup il parut devant moi. Cette vue me troubla de manière qu'elle m'ôta la lumière des yeux et la parole de la langue; je ne pus pas même jeter des cris pour appeler au secours, et je crois qu'il ne m'aurait pas laissé le temps de crier, car aussitôt il s'approcha de moi, et me prenant dans ses bras, puisque je n'avais pas la force de me défendre, tant j'étais troublée, il se mit à tenir de tels propos, que je ne sais comment le mensonge peut être assez habile pour les arranger de manière à les faire croire des vérités. Le traître faisait d'ailleurs en sorte que les larmes donnassent crédit à ses paroles, et les soupirs à ses intentions. Moi, pauvre enfant, seule parmi les miens, et sans expérience de semblables rencontres, je commençai, ne sachant comment, à tenir pour vraies toutes ces faussetés, non de façon, cependant, qu'elles me donnassent plus qu'une simple compassion pour ses soupirs et ses pleurs. Aussi, revenant un peu de ma première alarme, je retrouvai mes esprits éperdus, et je lui dis avec plus de courage que je n'avais cru pouvoir en conserver: «Si, comme je suis dans vos bras, seigneur, j'étais entre les griffes d'un lion furieux, et qu'il fallût, pour m'en délivrer avec certitude, faire ou dire quelque chose au détriment de ma vertu, il ne me serait pas plus possible de le faire ou de le dire qu'il n'est possible que ce qui a été ne fût pas. Ainsi donc, si vous tenez mon corps enserré dans vos bras, moi, je tiens mon âme retenue par mes bons sentiments, qui sont aussi différents des vôtres que vous le verriez, s'il vous convenait d'user de violence pour les satisfaire. Je suis votre vassale, mais non votre esclave; la noblesse de votre sang ne vous donne pas le droit de mépriser, de déshonorer l'humilité du mien; et je m'estime autant, moi paysanne et vilaine, que vous gentilhomme et seigneur. Vos forces n'ont aucune prise sur moi, ni vos richesses aucune influence; vos paroles ne peuvent me tromper, ni vos soupirs et vos larmes m'attendrir. Mais, si je voyais quelqu'une des choses que je viens d'énumérer dans celui que mes parents ne donneraient pour époux, alors ma volonté se plierait à la sienne, et lui serait vouée à jamais. De manière que, même à contre-coeur, pourvu que mon honneur fût intact, je vous livrerais volontairement, seigneur, ce que vous voulez maintenant m'arracher par la violence. C'est vous dire que jamais personne n'obtiendra de moi la moindre faveur qu'il ne soit mon légitime époux. — S'il ne faut que cela pour te satisfaire, me répondit le déloyal chevalier, vois, charmante Dorothée (c'est le nom de l'infortunée qui vous parle), je t'offre ma main, et je jure d'être ton époux, prenant pour témoins de mon serment les cieux, auxquels rien n'est caché, et cette sainte image de la mère de Dieu, que voilà devant nous.»

Au moment où Cardénio l'entendit se nommer Dorothée, il fut repris de ses mouvements convulsifs, et acheva de se confirmer dans la première opinion qu'il avait eue d'elle. Mais, ne voulant pas interrompre l'histoire dont il prévoyait et savait presque la fin, il lui dit seulement:

«Quoi! madame, Dorothée est votre nom? J'ai ouï parler d'une personne qui le portait, et dont les malheurs vont de pair avec les vôtres. Mais continuez votre récit: un temps viendra où je vous dirai des choses qui ne vous causeront pas moins d'étonnement que de pitié.»

À ces propos de Cardénio, Dorothée jeta les yeux sur lui, considéra son étrange et misérable accoutrement, puis le pria, s'il savait quelque chose qui la concernât, de le dire aussitôt.

«Tout ce que la fortune m'a laissé, ajouta-t-elle, c'est le courage de souffrir et de résister à quelque désastre qui m'atteigne, bien assurée qu'il n'en est aucun dont mon infortune puisse s'accroître.

— Je n'aurais pas perdu un instant, madame, à vous dire ce que je pense, répondit Cardénio, si j'étais sûr de ne pas me tromper dans mes suppositions; mais l'occasion de les dire n'est pas venue, et il ne vous importe nullement encore de les connaître.

— Comme il vous plaira, reprit Dorothée; je reviens à mon histoire.

«Don Fernand, saisissant une image de la Vierge, qui se trouvait dans ma chambre, la plaça devant nous pour témoin de nos fiançailles, et m'engagea, sous les serments les plus solennels et les plus formidables, sa parole d'être mon mari. Cependant, avant qu'il achevât de les prononcer, je lui dis qu'il prît bien garde à ce qu'il allait faire; qu'il considérât le courroux que son père ne manquerait pas de ressentir en le voyant épouser une paysanne, sa vassale; qu'il ne se laissât point aveugler par la beauté que je pouvais avoir, puisqu'il n'y trouverait pas une excuse suffisante de sa faute, et que, si son amour le portait à me vouloir quelque bien, il laissât plutôt mon sort se modeler sur ma naissance: car jamais des unions si disproportionnées ne réussissent, et le bonheur qu'elles donnent au commencement n'est pas de longue durée. Je lui exposai toutes ces raisons que vous venez d'entendre, et bien d'autres encore dont je ne me souviens plus; mais elles ne purent l'empêcher de poursuivre son dessein, de la même manière que celui qui emprunte, pensant ne pas payer, ne regarde guère aux conditions du contrat. Dans ce moment, je fis, à part moi, un rapide discours, et je me dis à moi-même: «Non, je ne serai pas la première que le mariage élève d'une humble à une haute condition; et don Fernand ne sera pas le premier auquel les charmes de la beauté, ou plutôt une aveugle passion, aient fait prendre une compagne disproportionnée à la grandeur de sa naissance.

Puisque je ne veux ni changer le monde, ni faire de nouveaux usages, j'aurai raison de saisir cet honneur que m'offre la fortune: car, dût l'affection qu'il me témoigne ne pas durer au delà de l'accomplissement de ses désirs, enfin je serai son épouse devant Dieu. Au contraire, si je veux l'éloigner par mes dédains et mes rigueurs, je le vois en un tel état, qu'oubliant toute espèce de devoir, il usera de violence, et je resterai, non- seulement sans honneur, mais sans excuse de la faute que pourra me reprocher quiconque ne saura pas combien j'en suis exempte. Quelles raisons auraient, en effet, le pouvoir de persuader à mes parents et aux autres que ce gentilhomme est entré dans ma chambre sans mon consentement?» Toutes ces demandes et ces réponses, mon imagination se les fit en un instant; mais ce qui commença surtout à m'ébranler et à me pousser, sans que je le susse, à ma perdition, ce furent les serments et les imprécations de don Fernand, les témoins qu'il invoquait, les larmes qu'il répandait en abondance, et finalement les charmes de sa bonne mine, qui, soutenus par tant de véritable amour, auraient pu vaincre tout autre coeur aussi libre, aussi sage que le mien. J'appelai la fille qui me servait, pour qu'elle se joignît sur la terre aux témoins invoqués dans le ciel; don Fernand renouvela et confirma ses premiers serments; il prit de nouveaux saints à témoin; il se donna mille malédictions s'il ne remplissait point sa promesse; ses yeux se mouillèrent encore de larmes, sa bouche s'enflamma de soupirs; il me serra davantage entre ses bras, dont je n'avais pu me dégager un seul instant; enfin, quand ma servante eut de nouveau quitté l'appartement, il mit le comble à mon déshonneur et à sa trahison.

«Le jour qui succéda à la nuit de ma perte ne venait point, à ce que je crois, aussi vite que le souhaitait don Fernand: car, après avoir assouvi un désir criminel, il n'en est pas de plus vif que celui de s'éloigner des lieux où on l'a satisfait. C'est du moins ce que je pensai quand je vis don Fernand mettre tant de hâte à partir. Cette même servante qui l'avait amené jusqu'en ma chambre le conduisit hors de la maison avant que le jour parut. Quand il me fit ses adieux, il me répéta, quoique avec moins d'empressement et d'ardeur qu'à son arrivée, que je fusse tranquille sur sa foi, que je crusse ses serments aussi valables que sincères; et, pour donner plus de poids à ses paroles, il tira de son doigt un riche anneau qu'il mit au mien. Enfin, il me quitta, et moi, je restai, je ne sais trop si ce fut triste ou gaie. Ce que je puis dire, c'est que je demeurai confuse et rêveuse, et presque hors de moi d'un tel événement, sans avoir le courage ou même la pensée de gronder ma fille de compagnie pour la trahison qu'elle avait commise en cachant don Fernand dans ma propre chambre; car je ne pouvais encore décider si ce qui venait de m'arriver était un bien ou un mal. J'avais dit à don Fernand, au moment de son départ, qu'il pourrait employer la même voie pour me visiter d'autres nuits secrètement, puisque j'étais à lui, jusqu'à ce qu'il lui convînt de publier notre mariage. Mais il ne revint plus, si ce n'est la nuit suivante, et je ne pus plus le voir, ni dans la rue, ni à l'église, pendant tout un mois que je me fatiguai vainement à le chercher, bien que je susse qu'il n'avait pas quitté la ville, et qu'il se livrait la plupart du temps à l'exercice de la chasse, qu'il aimait avec passion. Je sais, hélas! combien ces jours me parurent longs et ces heures amères; je sais que je commençai à douter de sa bonne foi, et même à cesser d'y croire; je sais aussi que ma servante entendit alors les reproches que je ne lui avais pas faits auparavant pour me plaindre de son audace; je sais enfin qu'il me fallut me faire violence pour retenir mes pleurs et composer mon visage, afin de ne pas obliger mes parents à me demander le sujet de mon affliction, et de ne pas être obligée moi-même de recourir avec eux au mensonge. Mais cet état forcé dura peu. Le moment vint bientôt où je perdis toute patience, où je foulai aux pieds toute considération et toute retenue, où je fis enfin éclater mon courroux au grand jour. Ce fut lorsque, au bout de quelque temps, on répandit chez nous la nouvelle que, dans une ville voisine, don Fernand s'était marié avec une jeune personne d'une beauté merveilleuse et de noble famille, mais pas assez riche, néanmoins, pour avoir pu prétendre, avec sa seule dot, à si haute union. On disait qu'elle se nommait Luscinde, et l'on racontait aussi des choses étranges arrivées pendant la cérémonie des fiançailles.»

Quand il entendit le nom de Luscinde, Cardénio ne fit autre chose que de plier les épaules, froncer le sourcil, se mordre les lèvres, et laisser bientôt couler sur ses joues deux ruisseaux de larmes. Dorothée n'interrompit point pour cela le fil de son histoire, et continua de la sorte:

«Cette triste nouvelle arriva promptement jusqu'à moi; mais, au lieu de se glacer en l'apprenant, mon coeur s'enflamma d'une telle rage, qu'il s'en fallut peu que je ne sortisse de la maison, et ne parcourusse à grands cris les rues de la ville pour publier l'infâme trahison dont j'étais victime. Mais cette fureur se calma par la pensée qui me vint d'un projet que je mis en oeuvre dès la nuit suivante. Je m'habillai de ces vêtements, que me donna un domestique de mon père, de ceux qu'on appelle _zagals _chez les laboureurs, auquel j'avais découvert toute ma funeste aventure, et que j'avais prié de m'accompagner jusqu'à la ville, où j'espérais rencontrer mon ennemi. Ce zagal, après m'avoir fait des remontrances sur l'audace et l'inconvenance de ma résolution, m'y voyant bien déterminée, s'offrit, comme il le dit, à me tenir compagnie jusqu'au bout du monde. Aussitôt j'enfermai dans un sac de toile un habillement de femme, ainsi que de l'argent et des bijoux pour me servir au besoin, et, dans le silence de la nuit, sans rien dire de mon départ à la perfide servante, je quittai la maison, accompagnée du zagal, et assaillie de mille pensées confuses. Je pris à pied le chemin de la ville; mais le désir d'arriver me donnait des ailes, afin de pouvoir, sinon empêcher ce que je croyais achevé sans retour, au moins demander à don Fernand de quel front il en avait agi de la sorte. J'arrivai en deux jours et demi au but de mon voyage, et, tout en entrant dans la ville, je m'informai de la maison des parents de Luscinde. Le premier auquel j'adressai cette question me répondit plus que je n'aurais voulu en apprendre. Il m'indiqua leur maison, et me raconta tout ce qui s'était passé aux fiançailles de leur fille, chose tellement publique dans la ville, qu'elle faisait la matière de tous les entretiens et de tous les caquets. Il me dit que la nuit où fut célébré le mariage de don Fernand avec Luscinde, celle-ci, après avoir prononcé le _oui _de le prendre pour époux, avait été saisie d'un long évanouissement, et que son époux, l'ayant voulu délacer pour lui donner de l'air, trouva un billet écrit de la main même de Luscinde, où elle déclarait qu'elle ne pouvait être l'épouse de don Fernand, parce qu'elle était celle de Cardénio (un noble cavalier de la même ville, à ce que me dit cet homme), et que, si elle avait donné à don Fernand le _oui _conjugal, c'était pour ne point désobéir à ses parents. Enfin, ce billet faisait entendre, dans le reste de son contenu, qu'elle avait pris la résolution de se tuer à la fin des épousailles, et donnait les raisons qui l'obligeaient à s'ôter la vie. Cette intention était, dit-on, clairement confirmée d'ailleurs par un poignard qu'on trouva caché sous ses habits de noce. À cette vue, don Fernand, se croyant joué et outragé par Luscinde, se jeta sur elle avant qu'elle fût revenue de son évanouissement, et voulut la percer de ce même poignard qu'on avait trouvé dans son sein; ce qu'il aurait fait, si les parents et les assistants ne l'eussent retenu. On ajoute que don Fernand sortit aussitôt, et que Luscinde ne revint à elle que le lendemain; qu'alors elle conta à ses parents comment elle était la véritable épouse de ce Cardénio dont je viens de parler. J'appris encore, d'après les bruits qui couraient, que Cardénio s'était trouvé présent aux fiançailles, et que, voyant sa maîtresse mariée, ce qu'il n'avait jamais cru possible, il avait quitté la ville en désespéré, après avoir écrit une lettre où, se plaignant de l'affront que Luscinde lui faisait, il annonçait qu'on ne le verrait plus. Tout cela était de notoriété publique dans la ville, et l'on n'y parlait pas d'autre chose. Mais on parla bien davantage encore, quand on sut que Luscinde avait disparu de la maison de son père, et même de la ville, car on l'y chercha vainement; et ses malheureux parents en perdaient l'esprit, ne sachant quel moyen prendre pour la retrouver. Toutes ces nouvelles ranimèrent un peu mes espérances, et je me crus plus heureuse de n'avoir pas trouvé don Fernand que de l'avoir trouvé marié. Il me sembla, en effet, que mon malheur n'était pas sans remède, et je m'efforçais de me persuader que peut-être le ciel avait mis cet obstacle imprévu au second mariage pour lui rappeler les engagements pris au premier, pour le faire réfléchir à ce qu'il était chrétien, et plus intéressé au salut de son âme qu'à toutes les considérations humaines. Je roulais toutes ces pensées dans ma tête, me consolant sans sujet de consolation, et rêvant de lointaines espérances, pour soutenir une vie que j'ai prise en haine à présent.

«Tandis que je parcourais la ville sans savoir que résoudre, puisque je n'avais pas rencontré don Fernand, j'entendis le crieur public annoncer dans les rues une grande récompense pour qui me trouverait, donnant le signalement de mon âge, de ma taille, des habits dont j'étais vêtue. J'entendis également rapporter, comme un ouï-dire, que le valet qui m'accompagnait m'avait enlevée de la maison paternelle. Ce nouveau coup m'alla jusqu'à l'âme; je vis avec désespoir à quel degré de flétrissure était tombée ma réputation, puisqu'il ne suffisait pas que je l'eusse perdue par ma fuite, et qu'on me donnait pour complice un être si vil et si indigne de fixer mes pensées. Aussitôt que j'entendis publier ce ban, je quittai la ville, suivie de mon domestique, qui commençait à montrer quelque hésitation dans la fidélité à toute épreuve qu'il m'avait promise. La même nuit, dans la crainte d'être découverts, nous pénétrâmes jusqu'au plus profond de ces montagnes; mais, comme on dit, un malheur en appelle un autre, et la fin d'une infortune est d'ordinaire le commencement d'une plus grande. C'est ce qui m'arriva; car dès que mon bon serviteur, jusque-là si sûr et si fidèle, se vit seul avec moi dans ce désert, poussé de sa perversité plutôt que de mes attraits, il voulut saisir l'occasion que semblait lui offrir notre solitude absolue. Sans respect pour moi et sans crainte de Dieu, il osa me tenir d'insolents discours; et, voyant avec quel juste mépris je repoussais ses imprudentes propositions, il cessa les prières dont il avait d'abord essayé, et se mit en devoir d'employer la violence. Mais le ciel, juste et secourable, qui manque rarement d'accorder son regard et son aide aux bonnes intentions, favorisa si bien les miennes, que, malgré l'insuffisance de mes forces, je le fis, sans grand peine, rouler dans un précipice, où je le laissai, mort ou vif. Aussitôt, et plus rapidement que ma fatigue et mon effroi ne semblaient le permettre, je m'enfonçai dans ces montagnes, sans autre dessein que de m'y cacher, et d'échapper à mes parents ou à ceux qu'ils enverraient à ma poursuite. Il y a de cela je ne sais combien de mois. Je rencontrai presque aussitôt un gardien de troupeaux, qui me prit pour berger, et m'emmena dans un hameau, au coeur de la montagne. Je l'ai servi depuis ce temps, faisant en sorte d'être aux champs tout le jour, pour cacher ces cheveux qui viennent, bien à mon insu, de me découvrir. Mais toute mon adresse et toute ma sollicitude furent vaines à la fin. Mon maître vint à s'apercevoir que je n'étais pas homme, et ressentit les mêmes désirs coupables que mon valet. Comme la fortune ne donne pas toujours la ressource à côté du danger, et que je ne trouvais point de précipice pour y jeter le maître après le serviteur, je crus plus prudent de fuir encore et de me cacher une seconde fois dans ces âpres retraites, que d'essayer avec lui mes forces ou mes remontrances. Je revins donc chercher, parmi ces rochers et ces bois, un endroit où je pusse sans obstacle offrir au ciel mes soupirs et mes larmes, où je pusse le prier de prendre en pitié mes infortunes, et de me faire la grâce, ou d'en trouver le terme, ou de laisser ma vie dans ces solitudes, et d'y ensevelir la mémoire d'une infortunée qui a donné si innocemment sujet à la malignité de la poursuivre et de la déchirer.»

Chapitre XXIX

Qui traite du gracieux artifice qu'on employa pour tirer notre amoureux chevalier de la rude pénitence qu'il accomplissait

«Telle est, seigneurs, la véritable histoire de mes tragiques aventures. Voyez et jugez maintenant si les soupirs que vous avez entendus s'échapper avec mes paroles, si les larmes que vous avez vues couler de mes yeux, n'avaient pas de suffisants motifs pour éclater avec plus d'abondance. En considérant la nature de mes disgrâces, vous reconnaîtrez que toute consolation est superflue, puisque tout remède est impossible. Je ne vous demande qu'une chose, qu'il vous sera facile de m'accorder: apprenez-moi où je pourrai passer ma vie sans être exposée à la perdre à tout instant par la crainte et les alarmes, tant je redoute que ceux qui me cherchent ne me découvrent à la fin. Je sais bien que l'extrême tendresse qu'ont pour moi mes parents me promet d'eux un bon accueil; mais j'éprouve une telle honte, seulement à penser que je paraîtrais en leur présence autrement qu'ils ne devaient l'espérer, que j'aime mieux m'exiler pour jamais de leur vue plutôt que de lire sur leur visage la pensée qu'ils ne trouvent plus sur le mien la pureté et l'innocence qu'ils attendaient de leur fille.»

Elle se tut en achevant ces paroles, et la rougeur qui couvrit alors son visage fit clairement connaître les regrets et la confusion dont son âme était remplie. Ce fut au fond des leurs que ceux qui avaient écouté le récit de ses infortunes ressentirent l'étonnement et la compassion qu'elle inspirait. Le curé voulait aussitôt lui donner des consolations et des avis, mais Cardénio le prévint:

«Quoi! madame, s'écria-t-il, vous êtes la belle Dorothée, la fille unique du riche Clenardo!»

Dorothée resta toute surprise quand elle entendit le nom de son père, et qu'elle vit la chétive apparence de celui qui le nommait, car on sait déjà de quelle manière était vêtu Cardénio.

«Qui êtes-vous, mon ami, lui dit-elle, pour savoir ainsi le nom de mon père? Jusqu'à présent, si j'ai bonne mémoire, je ne l'ai pas nommé une seule fois dans le cours de mon récit.

— Je suis, répondit Cardénio, cet infortuné, que, suivant vous, madame, Luscinde a dit être son époux; je suis le malheureux Cardénio, que la perfidie du même homme qui vous a mise en l'état où vous êtes, a réduit à l'état où vous me voyez, nu, déchiré, privé de toute consolation sur la terre, et, ce qui est pire encore, privé de raison, car je n'en ai plus l'usage que lorsqu'il plaît au ciel de me l'accorder pour quelques instants. Oui, Dorothée, c'est moi qui fus le témoin et la victime des perversités de don Fernand; c'est moi qui attendis jusqu'à ce que Luscinde, le prenant pour époux, eût prononcé le _oui _fatal; mais qui n'eus pas assez de courage pour voir où aboutirait son évanouissement et la découverte du billet caché dans son sein, car mon âme n'eut pas assez de force pour supporter tant de malheurs à la fois. Je quittai la maison quand je perdis patience, et, laissant à mon hôte une lettre que je le priai de remettre aux mains de Luscinde, je m'en vins dans ce désert avec l'intention d'y finir ma vie, que j'ai détestée depuis lors comme mon ennemie mortelle. Mais le ciel n'a pas voulu me l'ôter, se bornant à m'ôter la raison, et me gardant peut-être pour le bonheur qui m'arrive de vous rencontrer aujourd'hui. Car, si tout ce que vous avez raconté est vrai, comme je le crois, il est possible que le ciel ait réservé pour tous deux une meilleure fin que nous ne pensons à nos désastres. S'il est vrai que Luscinde ne peut épouser don Fernand, parce qu'elle est à moi, comme elle l'a hautement déclaré, ni don Fernand l'épouser, parce qu'il est à vous, nous pouvons encore espérer que le ciel nous restitue ce qui nous appartient, puisque ces objets existent, et qu'ils ne sont ni aliénés ni détruits. Maintenant que cette consolation nous reste, non fondée sur de folles rêveries et de chimériques espérances, je vous supplie, madame, de prendre, en vos honnêtes pensées, une résolution nouvelle, telle que je pense la prendre moi-même, et de vous résigner à l'espoir d'un meilleur avenir. Quant à moi, je vous jure, foi de gentilhomme et de chrétien, de ne plus vous abandonner que vous ne soyez rendue à don Fernand. Si je ne pouvais, par le raisonnement, l'amener à reconnaître vos droits, j'userais alors de celui que me donne ma qualité de gentilhomme, pour le provoquer à juste titre au combat, en raison du tort qu'il vous cause, mais sans me rappeler mes propres offenses, dont je laisserai la vengeance au ciel, pour ne m'occuper que de celle des vôtres sur la terre.»

Ce que venait de dire Cardénio accrut tellement la surprise de Dorothée, que, ne sachant quelles grâces rendre à de telles offres de service, elle voulut se jeter à ses genoux et les embrasser, mais Cardénio l'en empêcha. Le bon licencié prit la parole pour tous deux, approuva le sage projet de Cardénio, et leur persuada par ses conseils et ses prières de l'accompagner à son village, où ils pourraient se fournir des choses qui leur manquaient, et prendre un parti pour chercher don Fernand, ramener Dorothée à la maison paternelle, ou faire enfin ce qui semblerait le plus convenable. Cardénio et Dorothée acceptèrent son offre avec des témoignages de reconnaissance. Le barbier, qui jusqu'alors avait écouté sans rien dire, fit aussi son petit discours, et s'offrit d'aussi bonne grâce que le curé à les servir autant qu'il en était capable. Par la même occasion, il conta brièvement le motif qui les avait amenés en cet endroit, ainsi que l'étrange folie de don Quichotte, dont ils attendaient l'écuyer, qu'ils avaient envoyé à sa recherche. Cardénio se ressouvint alors, mais comme en un songe, du démêlé qu'il avait eu avec don Quichotte, et raconta cette aventure, sans pouvoir toutefois indiquer le motif de la querelle. En ce moment, des cris se firent entendre; le curé et le barbier reconnurent aussitôt la voix de Sancho Panza, qui, ne les trouvant point dans l'endroit où il les avait laissés, les appelait à tue-tête. Ils allèrent tous à sa rencontre, et, comme ils lui demandaient avec empressement des nouvelles de don Quichotte, Sancho leur conta comment il l'avait trouvé, nu, en chemise, sec, maigre, jaune et mort de faim, mais soupirant toujours pour sa dame Dulcinée.

«Je lui ai bien dit, ajouta-t-il, qu'elle lui ordonnait de quitter cet endroit et de s'en aller au Toboso, où elle restait à l'attendre; il m'a répondu qu'il était décidé à ne point paraître en présence de ses charmes, jusqu'à ce qu'il eût fait des prouesses qui le rendissent méritant de ses bonnes grâces. Mais, en vérité, si cela dure encore un peu, mon maître court grand risque de ne pas devenir empereur, comme il s'y est obligé, ni même archevêque, ce qui est bien le moins qu'il puisse faire. Voyez donc, au nom du ciel, comment il faut s'y prendre pour le tirer de là.»

Le licencié répondit à Sancho qu'il ne se mît pas en peine, et qu'on saurait bien l'arracher à sa pénitence, quelque dépit qu'il en eût. Aussitôt il conta à Cardénio et à Dorothée le moyen qu'ils avaient imaginé pour la guérison de don Quichotte, ou du moins pour le ramener à sa maison. Dorothée s'offrit alors de bonne grâce à jouer elle-même le rôle de la damoiselle affligée, qu'elle remplirait, dit-elle, mieux que le barbier, puisqu'elle avait justement des habits de femme qui lui permettaient de le faire au naturel, ajoutant qu'on pouvait se reposer sur elle du soin de représenter ce personnage comme il convenait au succès de leur dessein, parce qu'elle avait lu assez de livres de chevalerie pour savoir en quel style les damoiselles désolées demandaient un don aux chevaliers errants.

«À la bonne heure, donc, s'écria le curé; il n'est plus besoin que de se mettre à l'oeuvre. En vérité, la fortune se déclare en notre faveur; car, sans penser à vous le moins du monde, madame et seigneur, voilà qu'elle commence par notre moyen à rouvrir une porte à votre espérance, et qu'elle nous fait trouver en vous l'aide et le secours dont nous avions besoin.»

Dorothée tira sur-le-champ de son paquet une jupe entière de fine et riche étoffe, ainsi qu'un mantelet de brocart vert, et, d'un écrin, un collier de perles avec d'autres bijoux. En un instant, elle fut parée de manière à passer pour une riche et grande dame. Tous ces ajustements, elle les avait, dit-elle, emportés de la maison de ses parents pour s'en servir au besoin; mais elle n'avait encore eu nulle occasion d'en faire usage. Ils furent tous enchantés de sa grâce parfaite et de sa beauté singulière, et achevèrent de tenir don Fernand pour un homme de peu de sens, puisqu'il dédaignait tant d'attraits. Mais celui qui éprouvait le plus de surprise et d'admiration, c'était Sancho Panza. Jamais, en tous les jours de sa vie, il n'avait vu une si belle créature. Aussi demanda-t-il avec empressement au curé qui était cette si charmante dame, et qu'est-ce qu'elle cherchait à travers ces montagnes.

«Cette belle dame, mon ami Sancho, répondit le curé, est tout bonnement, sans que cela paraisse, l'héritière en droite ligne, et de mâle en mâle, du grand royaume de Micomicon: elle vient à la recherche de votre maître pour le prier de lui octroyer un don, lequel consiste à défaire un tort que lui a fait un déloyal géant; et c'est au bruit de la renommée de bon chevalier qu'a votre maître sur toute la surface de la terre, que cette princesse s'est mise en quête de lui depuis les côtes de la Guinée.

— Heureuse quête et heureuse trouvaille! s'écria Sancho transporté, surtout si mon maître est assez chanceux pour venger cette offense et redresser ce tort, en tuant ce méchant drôle de géant que Votre Grâce vient de dire. Et oui, pardieu, il le tuera s'il le rencontre, à moins pourtant que ce ne soit un fantôme; car, contre les fantômes, mon seigneur est sans pouvoir. Mais, seigneur licencié, je veux, entre autres choses, vous demander une grâce. Pour qu'il ne prenne pas fantaisie à mon maître de se faire archevêque, car c'est là tout ce que je crains, vous feriez bien de lui conseiller de se marier tout de suite avec cette princesse: il se trouvera ainsi dans l'impossibilité de recevoir les ordres épiscopaux, et se décidera facilement à s'en tenir au titre d'empereur, ce qui sera le comble de mes souhaits. Franchement, j'y ai bien réfléchi, et je trouve, tout compté, qu'il ne me convient pas que mon maître soit archevêque; car enfin, je ne suis bon à rien pour l'Église, puisque je suis marié; et m'en aller maintenant courir après des dispenses pour que je puisse toucher le revenu d'une prébende, ayant, comme je les ai, femme et enfants, ce serait à n'en jamais finir. Ainsi donc, seigneur, tout le joint de l'affaire, c'est que mon maître se marie tout de suite avec cette dame, que je ne peux nommer par son nom, ne sachant pas encore comment elle s'appelle.

— Elle s'appelle, répondit le curé, la princesse Micomicona, car, son royaume s'appelant Micomicon, il est clair qu'elle doit s'appeler ainsi.

— Sans aucun doute, reprit Sancho, et j'ai vu bien des gens prendre pour nom de famille et de terre celui du lieu où ils sont nés, s'appelant Pedro de Alcala, ou Juan de Ubéda, ou Diégo de Valladolid; et ce doit être aussi l'usage, par là en Guinée, que les reines prennent le nom de leur royaume.

— C'est probable, répondit le curé; et, quant au mariage de votre maître, croyez que j'y emploierai toutes les ressources de mon éloquence.»

Sancho demeura aussi satisfait de cette promesse que le curé surpris de sa simplicité, en voyant que les contagieuses extravagances de son maître s'étaient si bien nichées dans sa cervelle, qu'il croyait très-sérieusement le voir devenir empereur quelque beau jour.

Pendant cet entretien, Dorothée s'était mise à cheval sur la mule du curé, et le barbier avait ajusté à son menton la barbe de queue de vache. Ils dirent alors à Sancho de les conduire où se trouvait don Quichotte, mais en l'avertissant bien qu'il ne fît pas semblant de connaître le curé et le barbier, car c'était en cela que consistait tout le prestige pour faire devenir son maître empereur. Pour le curé et Cardénio, ils ne voulurent pas les accompagner, Cardénio dans la crainte que don Quichotte ne se rappelât leur querelle, et le curé parce que sa présence n'était alors d'aucune utilité. Ils les laissèrent prendre les devants, et les suivirent à pied sans presser leur marche. Le curé avait cru prudent d'enseigner à Dorothée comment elle devait s'y prendre; mais celle-ci lui avait répondu d'être sans crainte à cet égard, et que tout se ferait exactement comme l'exigeaient les descriptions et les récits des livres de chevalerie.

Après avoir fait environ trois quarts de lieue, elle et ses deux compagnons découvrirent don Quichotte au milieu d'un groupe de roches amoncelées, habillé déjà, mais non point armé. Dès que Dorothée l'eut aperçu, et qu'elle eut appris de Sancho que c'était don Quichotte, elle pressa son palefroi, suivi du barbu barbier. En arrivant près de lui, l'écuyer sauta de sa mule et prit Dorothée dans ses bras, laquelle ayant mis pied à terre avec beaucoup d'aisance, alla se jeter à genoux aux pieds de don Quichotte, et, bien que celui-ci fît tous ses efforts pour la relever, elle, sans vouloir y consentir, lui parla de la sorte:

«D'ici je ne me lèverai plus, ô valeureux et redoutable chevalier, que votre magnanime courtoisie ne m'ait octroyé un don, lequel tournera à l'honneur et gloire de votre personne et au profit de la plus offensée et plus inconsolable damoiselle que le soleil ait éclairée jusqu'à présent. Et, s'il est vrai que la valeur de votre invincible bras réponde à la voix de votre immortelle renommée, vous êtes obligé de prêter aide et faveur à l'infortunée qui vient de si lointaines régions, à la trace de votre nom célèbre, vous chercher pour remède à ses malheurs.

— Je ne vous répondrai pas un mot, belle et noble dame, répondit don Quichotte, et n'écouterai rien de vos aventures que vous ne soyez relevée de terre.

— Et moi, je ne me relèverai point, seigneur, répliqua la damoiselle affligée, avant que, par votre courtoisie, me soit octroyé le don que j'implore.

— Je vous l'octroie et concède, répondit don Quichotte, pourvu qu'il ne doive pas s'accomplir au préjudice et au déshonneur de mon roi, de ma patrie et de celle qui tient la clef de mon coeur et de ma liberté.

— Ce ne sera ni au préjudice ni au déshonneur de ceux que vous venez de nommer, mon bon seigneur,» reprit la dolente damoiselle.

Mais, comme elle allait continuer, Sancho s'approcha de l'oreille de son maître, et lui dit tout bas:

«Par ma foi, seigneur, Votre Grâce peut bien lui accorder le don qu'elle réclame; c'est l'affaire de rien; il ne s'agit que de tuer un gros lourdaud de géant; et celle qui vous demande ce petit service est la haute princesse Micomicona, reine du grand royaume de Micomicon en Éthiopie.

— Qui qu'elle soit, répondit don Quichotte, je ferai ce que je suis obligé de faire et ce que me dicte ma conscience, d'accord avec les lois de ma profession.»

Puis se tournant vers la damoiselle:

«Que votre extrême beauté se lève, lui dit-il; je lui octroie le don qu'il lui plaira de me demander.

— Eh bien donc, s'écria la damoiselle, celui que je vous demande, c'est que votre magnanime personne s'en vienne sur-le-champ avec moi où je la conduirai, et qu'elle me promette de ne s'engager en aucune aventure, de ne s'engager en aucune querelle jusqu'à ce qu'elle m'ait vengée d'un traître qui, contre tout droit du ciel et des hommes, tient mon royaume usurpé.

— Je répète que je vous l'octroie, reprit don Quichotte; ainsi vous pouvez dès aujourd'hui, madame, chasser la mélancolie qui vous oppresse, et faire reprendre courage à votre espérance évanouie. Avec l'aide de Dieu et celle de mon bras, vous vous verrez bientôt de retour dans votre royaume, et rassise sur le trône des grands États de vos ancêtres, en dépit de tous les félons qui voudraient y trouver à redire. Allons donc, la main à la besogne! car c'est, comme on dit, dans le retard que gît le péril.»

La nécessiteuse damoiselle fit alors mine de vouloir lui baiser les mains; mais don Quichotte, qui était en toute chose un galant et courtois chevalier, ne voulut jamais y consentir. Au contraire, il la fit relever et l'embrassa respectueusement; puis il ordonna à Sancho de bien serrer les sangles à Rossinante, et de l'armer lui-même sans délai. L'écuyer détacha les armes, qui pendaient comme un trophée aux branches d'un chêne, et, après avoir ajusté la selle du bidet, il arma son maître en un tour de main. Celui- ci, se voyant en équipage de guerre, s'écria:

«Allons maintenant, avec l'aide de Dieu, prêter la nôtre à cette grande princesse.» Le barbier se tenait encore à genoux, prenant grand soin de ne pas éclater de rire ni de laisser tomber sa barbe, dont la chute aurait pu ruiner de fond en comble leur bonne intention. Quand il vit que le don était octroyé, et avec quelle diligence don Quichotte s'apprêtait à l'aller accomplir, il se leva, prit sa maîtresse de la main qui n'était pas occupée, et la mit sur sa mule, avec l'aide du chevalier. Celui-ci enfourcha légèrement Rossinante, et le barbier s'arrangea sur sa monture; mais le pauvre Sancho resta sur ses pieds, ce qui renouvela ses regrets et lui fit de nouveau sentir la perte du grison. Toutefois, il prenait son mal en patience, parce qu'il lui semblait que son maître était en bonne voie de se faire empereur, n'ayant plus aucun doute qu'il ne se mariât avec cette princesse, et qu'il ne devînt ainsi pour le moins roi de Micomicon. Une seule chose le chagrinait: c'était de penser que ce royaume était en terre de nègres, et que les gens qu'on lui donnerait pour vassaux seraient tout noirs. Mais son imagination lui fournit bientôt une ressource, et il se dit à lui-même:

«Eh! que m'importe, après tout, que mes vassaux soient des nègres? Qu'ai-je à faire, sinon de les emballer et de les charrier en Espagne, où je les pourrai vendre à bon argent comptant? et de cet argent je pourrai m'acheter quelque titre ou quelque office qui me fera vivre sans souci tout le reste de ma vie et de mes jours. C'est cela; croyez-vous donc qu'on dorme des deux yeux, et qu'on n'ait ni talent, ni esprit pour tirer parti des choses, et pour vendre trente ou dix mille vassaux comme on brûle un fagot de paille? Ah! pardieu, petit ou grand, je saurai bien en venir à bout, et les rendre blancs ou jaunes dans ma poche, fussent-ils noirs comme l'âme du diable. Venez, venez, et vous verrez si je suce mon pouce.»

Plein de ces beaux rêves, Sancho marchait si occupé et si content qu'il oubliait le désagrément d'aller à pied.

Toute cette étrange scène, Cardénio et le curé l'avaient regardée à travers les broussailles, et ne savaient quel moyen prendre pour se réunir au reste de la troupe. Mais le curé, qui était grand trameur d'expédients, imagina bientôt ce qu'il fallait faire pour sortir d'embarras. Avec une paire de ciseaux qu'il portait dans un étui, il coupa fort habilement la barbe à Cardénio, puis il lui mit un mantelet brun dont il était vêtu, ainsi qu'un collet noir, ne gardant pour lui que ses hauts-de-chausses et son pourpoint. Cardénio fut si changé par cette toilette qu'il ne se serait pas reconnu lui-même, se fût-il regardé dans un miroir. Cela fait, et bien que les autres eussent pris les devants pendant qu'ils se déguisaient, les deux amis purent atteindre avant eux le grand chemin, car les roches et les broussailles qui embarrassaient le passage ne permettaient pas aux cavaliers d'aller aussi vite que les piétons. Ceux-ci, ayant une fois gagné la plaine, s'arrêtèrent à la sortie de la montagne; et, dès que le curé vit venir don Quichotte suivi de ses compagnons, il se mit à le regarder fixement, montrant par ses gestes qu'il cherchait à le reconnaître; puis, après l'avoir longtemps examiné, il s'en fut à lui, les bras ouverts, et s'écriant de toute la force de ses poumons:

«Qu'il soit le bienvenu et le bien trouvé, le miroir de la chevalerie, mon brave compatriote don Quichotte de la Manche, la fleur et la crème de la galanterie, le rempart et l'appui des affligés, la quintessence des chevaliers errants!»

En disant ces mots, il se tenait embrassé au genou de la jambe gauche de don Quichotte, lequel, stupéfait de ce qu'il voyait faire et entendait dire à cet homme, se mit à le considérer avec attention, et le reconnut à la fin. Étrangement surpris de le rencontrer là, don Quichotte fit aussitôt tous ses efforts pour mettre pied à terre; mais le curé ne voulait pas y consentir.

«Eh! seigneur licencié, s'écria-t-il alors, que Votre Grâce me laisse faire; il n'est pas juste que je reste à cheval, tandis que Votre Révérence est à pied.

— Je ne le souffrirai en aucune manière, répondit le curé; que Votre Grandeur reste à cheval, puisque c'est à cheval qu'elle affronte les plus grandes aventures et fait les plus merveilleuses prouesses dont notre âge ait eu le spectacle. Pour moi, prêtre indigne, il me suffira de monter en croupe d'une des mules de ces gentilshommes qui cheminent en compagnie de Votre Grâce, s'ils le veulent bien permettre, et je croirai tout au moins avoir pour monture le cheval Pégase, ou le zèbre sur lequel chevauchait ce fameux More Musaraque, qui, maintenant encore, gît enchanté dans la grande caverne Zuléma, auprès de la grande ville de Compluto[178].

— Je ne m'en avisais pas, en effet, seigneur licencié, reprit don Quichotte; mais je suis sûr que madame la princesse voudra bien, pour l'amour de moi, ordonner à son écuyer qu'il cède à Votre Grâce la selle de sa mule, et qu'il s'accommode de la croupe, si tant est que la bête souffre un second cavalier.

— Oui, vraiment, à ce que je crois, répondit la princesse; mais je sais bien aussi qu'il ne sera pas nécessaire que je donne des ordres au seigneur mon écuyer, car il est si courtois et si fait aux beaux usages de la cour, qu'il ne souffrira pas qu'un ecclésiastique aille à pied, pouvant aller à cheval.

— Assurément non,» ajouta le barbier; et, mettant aussitôt pied à terre, il offrit la selle au curé, qui l'accepta sans beaucoup de façons.

Mais le mal est que c'était une mule de louage, ce qui veut assez dire une méchante bête; et, quand le barbier voulut monter en croupe, elle leva le train de derrière, et lança en l'air deux ruades, telles que, si elle les eût appliquées sur l'estomac ou sur la tête de maître Nicolas, il aurait bien pu donner au diable la venue de don Quichotte en ce monde. Ces ruades toutefois l'ébranlèrent si bien qu'il tomba par terre assez rudement, et avec si peu de souci de sa barbe qu'elle tomba d'un autre côté. S'apercevant alors qu'il l'avait perdue, il ne trouva rien de mieux à faire que de se cacher le visage dans les deux mains et de se plaindre que la maudite bête lui eût cassé les mâchoires. Quand don Quichotte vit ce paquet de poils, n'ayant après eux ni chair ni sang, loin du visage de l'écuyer tombé:

«Vive Dieu, s'écria-t-il, voici bien un grand miracle! elle lui a enlevé et arraché la barbe du menton comme on l'aurait tranchée d'un revers.»

Le curé, qui vit le danger que son invention courait d'être découverte, se hâta de ramasser la barbe, et la porta où gisait encore maître Nicolas, qui continuait à jeter des cris étouffés; puis, lui prenant la tête contre son estomac, il la lui rajusta d'un seul noeud, en marmottant sur lui quelques paroles qu'il dit être un certain charme[179] très-propre à faire reprendre une barbe, comme on allait le voir. En effet, dès qu'il eut attaché la queue, il s'éloigna, et l'écuyer se trouva aussi bien portant et aussi bien barbu qu'auparavant. Don Quichotte fut émerveillé d'une telle guérison, et pria le curé de lui apprendre, dès qu'il en trouverait le temps, les paroles de ce charme, dont la vertu lui semblait devoir s'étendre plus loin qu'à recoller des barbes; car il était clair que, dans les occasions où les barbes sont arrachées, la chair aussi doit être meurtrie, et que, si le charme guérissait le tout à la fois, il devait servir à la chair comme au poil. Le curé en convint, et promit de lui enseigner le charme à la première occasion.

Il fut alors arrêté que le curé monterait sur la mule, et que, de loin en loin, le barbier et Cardénio se relayeraient pour prendre sa place, jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'hôtellerie, qui pouvait être à deux lieues de là. Trois étant donc à cheval, à savoir, don Quichotte, le curé et la princesse, et trois à pied, Cardénio, le barbier et Sancho Panza, le chevalier dit à la damoiselle:

«Que Votre Grandeur, madame, nous guide maintenant où il lui plaira.»

Mais, avant qu'elle répondît, le licencié prit la parole:

«Vers quel royaume veut nous guider Votre Seigneurie? Est-ce, par hasard, vers celui de Micomicon? C'est bien ce que j'imagine, ou, par ma foi, j'entends peu de chose en fait de royaumes.»

Dorothée, dont l'esprit était prêt à tout, comprit bien ce qu'elle devait répondre:

«Justement, seigneur, lui dit-elle, c'est vers ce royaume que je me dirige.

— En ce cas, reprit le curé, il faut que nous passions au beau milieu de mon village; de là, Votre Grâce prendra le chemin de Carthagène, où elle pourra s'embarquer à la garde de Dieu; si le vent est bon, la mer tranquille et le ciel sans tempêtes, en un peu moins de neuf ans vous serez en vue du grand lac Méona, je veux dire des Palus-Méotides, qui sont encore à cent journées de route en deçà du royaume de Votre Grandeur.

— Votre Grâce, seigneur, me semble se tromper, répondit-elle, car il n'y a pas deux ans que j'en suis partie, sans avoir eu jamais le temps favorable, et cependant je suis parvenue à rencontrer l'objet de mes désirs, le seigneur don Quichotte de la Manche, dont la renommée a frappé mon oreille dès que j'eus mis le pied sur la terre d'Espagne. C'est le bruit de ses exploits qui m'a décidée à me mettre à sa recherche, pour me recommander à sa courtoisie, et confier la justice de ma cause à la valeur de son bras invincible.

— Assez, assez, madame, s'écria don Quichotte; faites trêve à mes louanges; je suis ennemi de toute espèce de flatterie, et, n'eussiez-vous pas cette intention, de tels discours néanmoins offensent mes chastes oreilles. Ce que je puis vous dire, madame, que j'aie ou non du courage, c'est que celui que j'ai ou que je n'ai pas, je l'emploierai à votre service jusqu'à perdre la vie. Et maintenant, laissant cela pour son temps, je prie le seigneur licencié de vouloir bien me dire quel motif l'a conduit en cet endroit, seul, sans valet, et vêtu tellement à la légère que j'en suis effrayé.

— À cette question, je répondrai brièvement, repartit le curé. Vous saurez donc, seigneur don Quichotte, que moi et maître Nicolas, notre ami et notre barbier, nous allions à Séville toucher certaine somme d'argent que vient de m'envoyer un mien parent qui est passé aux Indes, il y a bien des années; et vraiment la somme n'est pas à dédaigner, car elle monte à soixante mille piastres de bon aloi; et, comme nous passions hier dans ces lieux écartés, nous avons été surpris par quatre voleurs de grands chemins, qui nous ont enlevé jusqu'à la barbe, et si bien jusqu'à la barbe, que le barbier a trouvé bon de s'en mettre une postiche; et, quant à ce jeune homme qui nous suit (montrant Cardénio), ils l'ont mis comme s'il venait de naître. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le bruit court dans tous les environs, que ces gens qui nous ont dévalisés sont des galériens qu'a mis en liberté, presque au même endroit, un homme si valeureux, qu'en dépit du commissaire et des gardiens, il leur a donné à tous la clef des champs. Sans nul doute cet homme avait perdu l'esprit, ou ce doit être un aussi grand scélérat que ceux qu'il a délivrés, un homme, enfin, sans âme et sans conscience, puisqu'il a voulu lâcher le loup au milieu des brebis, le renard parmi les poules et le frelon sur le miel; il a voulu frustrer la justice, se révolter contre son roi et seigneur naturel, dont il a violé les justes commandements; il a voulu, dis-je, ôter aux galères les bras qui les font mouvoir, et mettre sur pied la Sainte-Hermandad, qui reposait en paix depuis longues années; il a voulu finalement faire un exploit où se perdît son âme sans que son corps eût rien à gagner.»

Sancho avait raconté au curé et au barbier l'aventure des galériens dont son maître s'était tiré avec tant de gloire, et c'est pour cela que le curé appuyait si fort en la rapportant, afin de voir ce que ferait ou dirait don Quichotte. Le pauvre chevalier changeait de visage à chaque parole, et n'osait avouer qu'il était le libérateur de cette honnête engeance.

«Voilà, continua le curé, quelles gens nous ont détroussés et mis en cet état. Dieu veuille, en son infinie miséricorde, pardonner à celui qui ne les a pas laissé conduire au supplice qu'ils avaient mérité!»

Chapitre XXX

Qui traite de la finesse d'esprit que montra la belle Dorothée, ainsi que d'autres choses singulièrement divertissantes

Le curé n'avait pas fini de parler, que Sancho lui dit:

«Par ma foi, seigneur licencié, savez-vous qui a fait cette belle prouesse? c'est mon maître. Et pourtant je ne m'étais pas fait faute de lui dire, par avance, qu'il prît garde à ce qu'il allait faire, et que c'était un péché mortel que de leur rendre la liberté, puisqu'on les envoyait tous aux galères comme de fieffés coquins.

— Imbécile, s'écria don Quichotte, est-ce, par hasard, aux chevaliers errants à vérifier si les affligés, les enchaînés et les opprimés qu'ils trouvent sur les grands chemins, vont en cet état et dans ces tourments pour leurs fautes ou pour leurs mérites? Ils n'ont rien à faire qu'à les secourir à titre de malheureux, n'ayant égard qu'à leurs misères et non point à leurs méfaits. J'ai rencontré un chapelet de pauvres diables, tristes et souffrants, et j'ai fait pour eux ce qu'exige le serment de mon ordre: advienne que pourra. Quiconque y trouverait à redire, sauf toutefois le saint caractère du seigneur licencié et sa vénérable personne, je lui dirai qu'il n'entend rien aux affaires de la chevalerie, et qu'il ment comme un rustre mal-appris; je le lui ferai bien voir avec la lance ou l'épée, à pied ou à cheval, ou de telle manière qu'il lui plaira.»

En disant cela, don Quichotte s'affermit sur ses étriers, et enfonça son morion jusqu'aux yeux; car, pour le plat à barbe, qui était à son compte l'armet de Mambrin, il le portait pendu à l'arçon de sa selle, en attendant qu'il le remît des mauvais traitements que lui avaient fait essuyer les galériens.

Dorothée, qui était pleine de discrétion et d'esprit, connaissant déjà l'humeur timbrée de don Quichotte, dont elle savait bien que tout le monde se raillait, hormis Sancho Panza, ne voulut point demeurer en reste; et, le voyant si courroucé:

«Seigneur chevalier, lui dit-elle, que Votre Grâce ne perde pas souvenance du don qu'elle m'a promis sur sa parole, en vertu de laquelle vous ne pouvez vous entremettre en aucune aventure, quelque pressante qu'elle puisse être. Calmez votre coeur irrité; car, assurément, si le seigneur licencié eût su que c'était à ce bras invincible que les galériens devaient leur délivrance, il aurait mis trois fois le doigt sur sa bouche, et se serait même mordu trois fois la langue, plutôt que de lâcher une parole qui pût causer à Votre Grâce le moindre déplaisir.

— Oh! je le jure, sur ma foi, s'écria le curé, et je me serais plutôt arraché la moustache.

— Je me tairai donc, madame, répondit don Quichotte; je réprimerai la juste colère qui s'était allumée dans mon âme, et me tiendrai tranquille et pacifique, jusqu'à ce que j'aie satisfait à la promesse que vous avez reçue de moi. Mais, en échange de ces bonnes intentions, je vous supplie de me dire, si toutefois vous n'y trouvez nul déplaisir, quel est le sujet de votre affliction, quels et combien sont les gens de qui je dois vous donner une légitime, satisfaisante et complète vengeance.

— C'est ce que je ferai de bien bon coeur, répondit Dorothée, s'il ne vous déplaît pas d'entendre des malheurs et des plaintes.

— Non, sans doute, répliqua don Quichotte.

— En ce cas, reprit Dorothée, que Vos Grâces me prêtent leur attention.»

À peine eut-elle ainsi parlé, que Cardénio et le barbier se placèrent à côté d'elle, désireux de voir comment la discrète Dorothée conterait sa feinte histoire; et Sancho fit de même, aussi abusé que son maître sur le compte de la princesse. Pour elle, après s'être bien affermie sur sa selle, après avoir toussé et pris les précautions d'un orateur à son début, elle commença de la sorte, avec beaucoup d'aisance et de grâce:

«Avant tout, mes seigneurs, je veux faire savoir à Vos Grâces qu'on m'appelle…»

Ici, elle hésita un moment, ne se souvenant plus du nom que le curé lui avait donné; mais celui-ci, comprenant d'où partait cette hésitation, vint à son aide et lui dit:

«Il n'est pas étrange, madame, que Votre Grandeur se trouble et s'embarrasse dans le récit de ses infortunes. C'est l'effet ordinaire du malheur d'ôter parfois la mémoire à ceux qu'il a frappés, tellement qu'ils oublient jusqu'à leurs propres noms, comme il vient d'arriver à Votre Seigneurie, qui semble ne plus se souvenir qu'elle s'appelle la princesse Micomicona, légitime héritière du grand royaume de Micomicon. Avec cette simple indication, Votre Grandeur peut maintenant rappeler à sa triste mémoire tout ce qu'il lui plaira de nous raconter.

— Ce que vous dites est bien vrai, répondit la damoiselle; mais je crois qu'il ne sera plus désormais nécessaire de me rien indiquer ni souffler, et que je mènerai à bon port ma véridique histoire. La voici donc:

«Le roi mon père, qui se nommait Tinacrio le Sage, fut très-versé dans la science qu'on appelle magie. Il découvrit, à l'aide de son art, que ma mère, nommée la reine Xaramilla, devait mourir avant lui, et que lui-même, peu de temps après, passerait de cette vie dans l'autre, de sorte que je resterais orpheline de père et de mère. Il disait toutefois que cette pensée ne l'affligeait pas autant que de savoir, de science certaine, qu'un effroyable géant, seigneur d'une grande île qui touche presque à notre royaume, nommé Pantafilando de la Sombre-Vue (car il est avéré que, bien qu'il ait les yeux à leur place, et droits l'un et l'autre, il regarde toujours de travers, comme s'il était louche, ce qu'il fait par malice, pour faire peur à ceux qu'il regarde); mon père, dis-je, sut que ce géant, dès qu'il apprendrait que j'étais orpheline, devait venir fondre avec une grande armée sur mon royaume, et me l'enlever tout entier pièce à pièce, sans me laisser le moindre village où je pusse trouver asile; mais que je pourrais éviter ce malheur et cette ruine si je consentais à me marier avec lui. Du reste, mon père voyait bien que jamais je ne pourrais me résoudre à un mariage si disproportionné; et c'était bien la vérité qu'il annonçait: car jamais il ne m'est venu dans la pensée d'épouser ce géant, ni aucun autre, si grand et si colossal qu'il pût être. Mon père dit aussi qu'après qu'il serait mort, et que je verrais Pantafilando commencer à envahir mon royaume, je ne songeasse aucunement à me mettre en défense, ce qui serait courir à ma perte; mais que je lui abandonnasse librement la possession du royaume, si je voulais éviter la mort et la destruction totale de mes bons et fidèles vassaux, puisqu'il m'était impossible de résister à la force diabolique de ce géant. Il ajouta que je devais sur-le-champ prendre avec quelques-uns des miens le chemin des Espagnes, où je trouverais le remède à mes maux dans la personne d'un chevalier errant, dont la renommée s'étendrait alors dans tout ce royaume, et qui s'appellerait, si j'ai bonne mémoire, don Fricote, ou don Gigote…

— C'est don Quichotte qu'il aura dit, madame, interrompit en ce moment Sancho Panza, autrement dit le chevalier de la Triste- Figure.

— Justement, reprit Dorothée; il ajouta qu'il devait être haut de stature, sec de visage, et que, du côté droit, sous l'épaule gauche, ou près de là, il devait avoir une envie de couleur brune, avec quelques poils en manière de soies de sanglier.

— Approche ici, mon fils Sancho, dit aussitôt don Quichotte à son écuyer; viens m'aider à me déshabiller, car je veux voir si je suis le chevalier qu'annonce la prophétie de ce sage roi.

— Et pourquoi Votre Grâce veut-elle se déshabiller ainsi? demanda Dorothée.

— Pour voir si j'ai bien cette envie dont votre père a parlé, répondit don Quichotte.

— Il n'est pas besoin de vous déshabiller pour cela, interrompit Sancho; je sais que Votre Grâce a justement une envie de cette espèce au beau milieu de l'épine du dos, ce qui est un signe de force dans l'homme.

— Cela suffit, reprit Dorothée; entre amis, il ne faut pas y regarder de si près. Qu'elle soit sur l'épaule, qu'elle soit sur l'échine, qu'elle soit où bon lui semble, qu'importe, pourvu que l'envie s'y trouve? après tout, c'est la même chair. Sans aucun doute, mon bon père a rencontré juste; et moi aussi, j'ai bien rencontré en m'adressant au seigneur don Quichotte, qui est celui dont mon père a parlé, car le signalement de son visage concorde avec celui de la grande renommée dont jouit ce chevalier, non- seulement en Espagne, mais dans toute la Manche. En effet, j'étais à peine débarquée à Osuna, que j'entendis raconter de lui tant de prouesses, qu'aussitôt le coeur me dit que c'était bien celui que je venais chercher.

— Mais comment Votre Grâce est-elle débarquée à Osuna, interrompit don Quichotte, puisque cette ville n'est pas un port de mer?»

Avant que Dorothée répondît, le curé prit la parole:

«Madame la princesse, dit-il, a sûrement voulu dire qu'après être débarquée à Malaga, le premier endroit où elle entendit raconter de vos nouvelles, ce fut Osuna.

— C'est bien cela que j'ai voulu dire, reprit Dorothée.

— Et maintenant rien n'est plus clair, ajouta le curé. Votre Majesté peut poursuivre son récit.

— Je n'ai plus rien à poursuivre, répondit Dorothée, sinon qu'à la fin ç'a été une si bonne fortune de rencontrer le seigneur don Quichotte, que déjà je me regarde et me tiens pour reine et maîtresse de tout mon royaume; car, dans sa courtoisie et sa munificence, il m'a octroyé le don de me suivre où il me plairait de le mener, ce qui ne sera pas ailleurs qu'en face de Pantafilando de la Sombre-Vue, pour qu'il lui ôte la vie et me fasse restituer ce que ce traître a usurpé contre tout droit et toute raison. Tout cela doit arriver au pied de la lettre, comme l'a prophétisé Tinacrio le Sage, mon bon père, lequel a également laissé par écrit, en lettres grecques ou chaldéennes (je n'y sais pas lire), que si le chevalier de la prophétie, après avoir coupé la tête au géant, voulait se marier avec moi, je devais, sans réplique, me livrer à lui pour sa légitime épouse, et lui donner la possession de mon royaume en même temps que celle de ma personne.

— Eh bien! que t'en semble, ami Sancho! dit à cet instant don Quichotte; ne vois-tu pas ce qui se passe? ne te l'avais-je pas dit? Regarde si nous n'avons pas maintenant royaume à gouverner et reine à épouser?

— J'en jure par ma barbe, s'écria Sancho, et nargue du bâtard qui ne se marierait pas dès qu'il aurait ouvert le gosier au seigneur Pend-au-fil-en-dos. La reine est peut-être un laideron, hein! Que toutes les puces de mon lit ne sont-elles ainsi faites!»

En disant cela, il fit en l'air deux gambades, se frappant le derrière du talon, avec tous les signes d'une grande joie; puis il s'en fut prendre par la bride la mule de Dorothée, la fit arrêter, et se mettant à genoux devant la princesse, il la supplia de lui donner ses mains à baiser, en signe qu'il la prenait pour sa reine et maîtresse.

Qui des assistants aurait pu s'empêcher de rire, en voyant la folie du maître et la simplicité du valet? Dorothée, en effet, présenta sa main à Sancho, et lui promit de le faire grand seigneur dans son royaume, dès que le ciel lui aurait accordé la grâce d'en recouvrer la paisible possession. Sancho lui offrit ses remercîments en termes tels qu'il fit éclater de nouveaux rires.

«Voilà, seigneur, poursuivit Dorothée, ma fidèle histoire. Je n'ai plus rien à vous dire, si ce n'est que de tous les gens venus de mon royaume à ma suite, il ne me reste que ce bon écuyer barbu: tous les autres se sont noyés dans une grande tempête que nous essuyâmes en vue du port. Lui et moi, nous arrivâmes à terre sur deux planches, et comme par miracle, car tout est miracle et mystère dans le cours de ma vie, ainsi que vous l'aurez observé. Si j'ai dit des choses superflues, si je n'ai pas toujours rencontré aussi juste que je le devais, il faut vous en prendre à ce qu'a dit le seigneur licencié au commencement de mon récit, que les peines extraordinaires et continuelles ôtent la mémoire à ceux qui les endurent.

— Elles ne me l'ôteront point à moi, haute et valeureuse princesse, s'écria don Quichotte, quelque grandes et inouïes que soient celles que je doive endurer à votre service. Ainsi, je confirme de nouveau le don que je vous ai octroyé, et je jure de vous suivre au bout du monde, jusqu'à ce que je me voie en face de votre farouche ennemi, auquel j'espère bien, avec l'aide de Dieu et de mon bras, trancher la tête orgueilleuse sous le fil de cette… je n'ose dire bonne épée, grâce à Ginès de Passamont, qui m'a emporté la mienne.»

Don Quichotte dit ces derniers mots entre ses dents, et continua de la sorte:

«Après que je lui aurai tranché la tête, et que je vous aurai remise en paisible possession de vos États, vous resterez avec pleine liberté de faire de votre personne tout ce que bon vous semblera; car, tant que j'aurai la mémoire occupée, la volonté captive et l'entendement assujetti par celle… Je ne dis rien de plus, et ne saurais envisager, même en pensée, le projet de me marier, fût-ce avec l'oiseau phénix.»

Sancho se trouva si choqué des dernières paroles de son maître, et de son refus de mariage, que, plein de courroux, il s'écria en élevant la voix:

«Je jure Dieu, et je jure diable, seigneur don Quichotte, que Votre Grâce n'a pas maintenant le sens commun! Comment est-il possible que vous hésitiez à épouser une aussi haute princesse que celle-là? Pensez-vous que la fortune va vous offrir à chaque bout de champ une bonne aventure comme celle qui se présente? est-ce que par hasard Mme Dulcinée est plus belle? Non, par ma foi, pas même de moitié, et j'ai envie de dire qu'elle n'est pas digne de dénouer les souliers de celle qui est devant nous. J'attraperai, pardieu, bien le comté que j'attends, si Votre Grâce se met à chercher des perles dans les vignes! Mariez-vous, mariez-vous vite, de par tous les diables, et prenez ce royaume qui vous tombe dans la main comme _vobis, vobis; _et quand vous serez roi, faites-moi marquis, ou gouverneur, et qu'ensuite Satan emporte tout le reste.»

Don Quichotte, qui entendit proférer de tels blasphèmes contre sa Dulcinée, ne put se contenir. Il leva sa pique par le manche, et sans adresser une parole à Sancho, sans crier gare, il lui déchargea sur les reins deux coups de bâton tels qu'il le jeta par terre, et que, si Dorothée ne lui eût crié de finir, il l'aurait assurément tué sur la place.

«Pensez-vous, lui dit-il au bout d'un instant, misérable vilain, qu'il soit toujours temps pour vous de me mettre la main dans l'enfourchure, et que nous n'ayons d'autre chose à faire que vous de pécher et moi de pardonner? N'en croyez rien, coquin excommunié; et sans doute tu dois l'être, puisque tu as porté la langue sur la sans pareille Dulcinée. Et ne savez-vous plus, maraud, bélître, vaurien, que si ce n'était la valeur qu'elle prête à mon bras, je n'aurais pas la force de tuer une puce? Dites-moi, railleur à langue de vipère, qui donc pensez-vous qui ait gagné ce royaume, et coupé la tête au géant, et fait de vous un marquis (car tout cela je le donne pour accompli et passé en force de chose jugée), si ce n'est la valeur de Dulcinée, laquelle a pris mon bras pour instrument de ses prouesses? C'est elle qui combat et qui triomphe en moi; et moi, je vis et je respire en elle, et j'y puise l'être et la vie. Ô rustre mal né et malappris, que vous êtes ingrat! On vous lève de la poussière des champs pour vous faire seigneur titré, et vous répondez à cette bonne oeuvre en disant du mal de qui vous fait du bien!»

Sancho n'était pas si maltraité qu'il n'eût fort bien entendu tout ce que son maître lui disait. Il se releva le plus promptement qu'il put, alla se cacher derrière le palefroi de Dorothée, et, de là, répondit à son maître:

«Dites-moi, seigneur, si Votre Grâce est bien décidée à ne pas se marier avec cette grande princesse, il est clair que le royaume ne sera point à vous, et, s'il n'est pas à vous, quelle faveur pouvez-vous me faire? C'est de cela que je me plains. Croyez-moi, mariez-vous une bonne fois pour toutes avec cette reine, que nous avons ici comme tombée du ciel; ensuite vous pourrez retourner à Mme Dulcinée; car il doit s'être trouvé des rois dans le monde qui aient eu, outre leur femme, des maîtresses. Quant à la beauté, je ne m'en mêle pas; et s'il faut dire la vérité, toutes deux me paraissent assez bien, quoique je n'aie jamais vu Mme Dulcinée.

— Comment? tu ne l'as jamais vue, traître blasphémateur! s'écria don Quichotte. Ne viens-tu pas à présent de me rapporter une commission de sa part?

— Je veux dire, répondit Sancho, que je ne l'ai pas vue assez à mon aise pour avoir observé ses attraits en détail et l'un après l'autre; mais comme cela, en masse, elle me semble bien.

— À présent, je te pardonne, reprit don Quichotte, et pardonne- moi aussi le petit déplaisir que je t'ai causé: les premiers mouvements ne sont pas dans la main de l'homme.

— Je le vois bien, répondit Sancho; mais chez moi le premier mouvement est toujours une envie de parler, et je ne peux m'empêcher de dire une bonne fois ce qui me vient sur la langue.

— Avec tout cela, répliqua don Quichotte, prends garde, Sancho, aux paroles que tu dis, car, tant va la cruche à l'eau… je ne t'en dis pas davantage.

— C'est très-bien, reprit Sancho, Dieu est dans le ciel qui voit les tricheries, et il jugera entre nous qui fait le plus de mal, ou de moi en ne parlant pas bien, ou de Votre Grâce en n'agissant pas mieux.

— Que ce soit fini, interrompit Dorothée; courez, Sancho, allez baiser la main de votre seigneur, et demandez-lui pardon; et désormais soyez plus circonspect dans vos éloges et dans vos critiques, et surtout ne parlez jamais mal de cette dame Tobosa, que je ne connais point, si ce n'est pour la servir, et prenez confiance en Dieu, qui ne vous laissera pas manquer d'une seigneurie où vous puissiez vivre comme un prince.»

Sancho s'en alla, humble et tête basse, demander la main à son seigneur, qui la lui présenta d'un air grave et posé. Quand l'écuyer lui eut baisé la main, don Quichotte lui donna sa bénédiction, et lui dit de le suivre un peu à l'écart, qu'il avait des questions à lui faire et qu'il désirait causer de choses fort importantes. Sancho obéit, et quand ils eurent tous deux pris les devants, don Quichotte lui dit:

«Depuis que tu es de retour, je n'ai eu ni le temps ni l'occasion de t'interroger en détail sur l'ambassade que tu as remplie et sur la réponse que tu m'as apportée. Maintenant que la fortune nous accorde cette occasion et ce loisir, ne me refuse pas la satisfaction que tu peux me donner par de si heureuses nouvelles.

— Votre Grâce peut demander ce qu'il lui plaira, répondit Sancho; tout sortira de ma bouche comme il sera entré par mon oreille. Mais, je vous en supplie, ne soyez pas à l'avenir si vindicatif.

— Pourquoi dis-tu cela, Sancho? répliqua don Quichotte.

— Je dis cela, reprit-il, parce que les coups de bâton de tout à l'heure me viennent bien plutôt de la querelle que le diable alluma l'autre nuit entre nous deux, que de mes propos sur Mme Dulcinée, laquelle j'aime et révère comme une relique, quand même elle ne serait pas bonne à en faire, et seulement parce qu'elle appartient à Votre Grâce.

— Ne reprends pas ce sujet, Sancho, par ta vie, répondit don Quichotte; il me déplaît et me chagrine. Je t'ai pardonné tout à l'heure, et tu sais bien ce qu'on a coutume de dire: à péché nouveau, pénitence nouvelle.»

Tandis qu'ils en étaient là de leur entretien, ils virent venir, le long du chemin qu'ils suivaient, un homme monté sur un âne, lequel, en s'approchant, leur parut être un bohémien. Mais Sancho Panza, qui ne pouvait voir un âne sans que son âme s'y portât tout entière avec ses yeux, n'eut pas plutôt aperçu l'homme, qu'il reconnut Ginès de Passamont, et par le fil du bohémien il tira le peloton de son âne, et c'était bien, en effet, le grison que Passamont avait pour monture. Celui-ci, pour n'être point reconnu, et pour vendre l'âne à son aise, s'était déguisé sous le costume des bohémiens, gens dont le jargon lui était familier, aussi bien que d'autres langues qu'il parlait comme la sienne propre. Sancho le vit et le reconnut; il se mit à lui crier à plein gosier:

«Ah! voleur de Ginésille, laisse mon bien, lâche ma vie, descends de mon lit de repos, rends-moi mon âne, rends-moi ma joie et mon orgueil; fuis, garnement; décampe, larron, et restitue ce qui n'est pas à toi.»

Il ne fallait ni tant de paroles, ni tant d'injures; car, au premier mot, Ginès sauta par terre, et prenant un trot qui ressemblait fort au galop de course, il fut bientôt loin de la compagnie. Sancho courut à son âne, l'embrassa et lui dit:

«Eh bien! comment t'es-tu porté, mon enfant, mon compagnon, cher grison de mes yeux et de mes entrailles?»

Et, tout en disant cela, il le baisait et le caressait comme si c'eût été une personne raisonnable. L'âne se taisait, ne sachant que dire, et se laissait baiser et caresser par Sancho, sans lui répondre une seule parole. Toute la compagnie arriva, et chacun fit compliment à Sancho de ce qu'il avait retrouvé le grison; don Quichotte, entre autres, qui lui dit qu'il n'annulerait pas pour cela la lettre de change des trois ânons: générosité dont Sancho lui témoigna sa gratitude.

Pendant que le chevalier et l'écuyer s'entretenaient à part, le curé avait complimenté Dorothée sur le tact et l'esprit qu'elle avait montrés, aussi bien dans l'invention de son conte que dans sa brièveté, et dans la ressemblance qu'elle avait su lui donner avec les livres de chevalerie. Elle répondit qu'elle s'était fort souvent amusée à en lire, mais que, ne sachant pas aussi bien où étaient les provinces et les ports de mer, elle avait dit à tout hasard qu'elle avait débarqué à Osuna.

«Je m'en suis aperçu, reprit le curé, et c'est pour cela que je me suis empressé de dire ce que j'ai dit, et qui a tout réparé. Mais n'est-ce pas une chose étrange que de voir avec quelle facilité ce malheureux gentilhomme donne tête baissée dans toutes ces inventions et dans tous ces mensonges, seulement parce qu'ils ont l'air et le style des niaiseries de ses livres?

— Oui, certes, ajouta Cardénio, c'est une folie tellement bizarre, tellement inouïe, que je ne sais si, voulant l'inventer et la fabriquer à plaisir, on trouverait un esprit assez ingénieux pour l'imaginer.

— Mais il y a, reprit le curé, une autre chose encore plus étrange: c'est que hors des extravagances que dit ce bon gentilhomme à propos de sa monomanie, on n'a qu'à traiter un autre sujet, il va discourir très-pertinemment, et montrera une intelligence claire et sensée en toutes choses. De sorte que, si l'on ne touche à la corde de la chevalerie errante, il n'y aura personne qui ne le prenne pour un homme de bon sens et de droite raison.»

Chapitre XXXI

De l'exquise conversation qu'eut don Quichotte avec Sancho Panza, son écuyer, ainsi que d'autres aventures

Tandis que ceux-ci s'entretenaient de la sorte, don Quichotte continuait sa conversation avec Sancho.

«Ami Panza, lui dit-il, oublions nos querelles, faisons la paix, et dis-moi maintenant, sans garder ni dépit ni rancune, où, quand et comment tu as trouvé Dulcinée. Que faisait-elle? que lui as-tu dit? que t'a-t-elle répondu? quelle mine a-t-elle faite à la lecture de ma lettre? qui te l'avait transcrite? enfin, tout ce qui te semblera digne, en cette aventure, d'être demandé et d'être su, dis-le-moi sans faire de mensonges, sans rien allonger pour augmenter mon plaisir, mais aussi sans rien accourcir pour me le diminuer.

— Seigneur, s'il faut dire la vérité, personne ne m'a transcrit la lettre, car je n'en ai pas porté du tout.

— C'est comme tu le dis, reprit don Quichotte; car, deux jours après ton départ, j'ai trouvé le livre de poche où je l'avais écrite, ce qui me causa une peine extrême, ne sachant ce que tu allais faire quand tu te verrais sans la lettre; et je croyais toujours que tu reviendrais la chercher dès que tu te serais aperçu qu'elle te manquait.

— C'est bien ce que j'aurais fait, répondit Sancho, si je ne l'avais apprise par coeur quand Votre Grâce m'en fit la lecture, de manière que je la récitai à un sacristain, qui me la transcrivit de mémoire sur le papier, si bien mot pour mot, qu'il me dit qu'en tous les jours de sa vie, et bien qu'il eût vu force billets d'enterrement, il n'avait jamais lu si gentille lettre que celle-là.

— Et la sais-tu encore par coeur, Sancho? demanda don Quichotte.

— Non, seigneur, répondit Sancho; car, dès que je l'eus donnée au sacristain, comme je vis qu'il ne me servait à rien de la retenir, je me mis à l'oublier. Si quelque chose m'en est resté dans la mémoire, c'est le commencement, la _souterraine, _je veux dire la _souveraine dame, _et la fin, _à vous jusqu'à la mort, le chevalier de la Triste-Figure. _Et, entre ces deux choses, j'ai mis plus de trois cents âmes, vies et beaux yeux.

— Tout ceci ne me déplaît pas, reprit don Quichotte; continue ton récit. Quand tu es arrivé près d'elle, que faisait cette reine de beauté? À coup sûr, tu l'auras trouvée enfilant un collier de perles, ou brodant avec un fil d'or quelque devise amoureuse, pour ce chevalier son captif.

— Je l'ai trouvée, répondit Sancho, qui vannait deux setiers de blé dans sa basse-cour.

— Eh bien! reprit don Quichotte, tu peux compter que, touchés par ses mains, les grains de ce blé se convertissaient en grains de perles. Mais as-tu fait attention si c'était du pur froment, bien lourd et bien brun?

— Ce n'était que du seigle blond, répliqua Sancho.

— Je t'assure pourtant, reprit don Quichotte, qu'après avoir été vanné par ses mains, ce seigle aura fait du pain de fine fleur de froment. Mais passons outre. Quand tu lui as donné ma lettre, l'a- t-elle baisée? l'a-t-elle élevée sur sa tête? a-t-elle fait quelque cérémonie digne d'une telle épître? Qu'a-t-elle fait enfin?

— Au moment où j'allais la lui remettre, répondit Sancho, elle était dans toute la fougue de son opération, et secouant une bonne poignée de blé qui remplissait son van; alors elle me dit:

«Mon garçon, mettez cette lettre sur ce sac; je ne pense pas la lire que je n'aie fini de vanner tout ce qui est là.»

— Ô discrète personne! s'écria don Quichotte, c'était pour la lire à son aise, et en savourer toutes les expressions. Continue, Sancho. Pendant qu'elle achevait sa tâche, quel entretien eûtes- vous ensemble? quelles questions te fit-elle à mon sujet? et que lui répondis-tu? achève, enfin, conte-moi tout, sans me faire tort d'une syllabe.

— Elle ne m'a rien demandé, répliqua Sancho; mais moi, je lui ai dit de quelle manière Votre Grâce était restée à faire pénitence pour son service, que vous étiez nu de la ceinture au cou, perdu au fond des montagnes et des rochers, comme un vrai sauvage, couchant sur la terre, sans manger pain sur table, et sans vous peigner la barbe, mais pleurant, soupirant et maudissant votre fortune.

— En disant que je maudissais ma fortune, tu as mal dit, reprit don Quichotte; car, au contraire, je la bénis et la bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu'elle m'a rendu digne de mériter d'aimer une aussi grande dame que Dulcinée du Toboso.

— Elle est si grande, en effet, répondit Sancho, qu'en bonne conscience elle me passe la tête de trois doigts.

— Mais comment le sais-tu, Sancho! reprit don Quichotte; tu t'es donc mesuré avec elle?

— Je me suis mesuré de cette façon, répondit Sancho, qu'en m'approchant pour l'aider à charger un sac de blé sur un âne, nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre que je pus bien voir qu'elle avait la tête de plus que moi.

— Mais n'est-il pas vrai, ajouta don Quichotte, qu'elle accompagne et pare cette grandeur du corps par un million de grâces de l'esprit? Il est une chose, du moins, que tu ne me nieras pas, Sancho: quand tu t'es approché tout près d'elle, n'as- tu pas senti une odeur exquise, un parfum d'aromates, je ne sais quoi de doux et d'embaumé, une exhalaison délicieuse, comme si tu eusses été dans la boutique d'un élégant parfumeur?

— Tout ce que je puis dire, répondit Sancho, c'est que j'ai senti une petite odeur un peu hommasse, et c'était sans doute parce qu'à force d'exercice elle suait à grosses gouttes.

— Ce n'est pas cela, répliqua don Quichotte: c'est que tu étais enrhumé du cerveau, ou bien tu te sentais toi-même; car je sais, Dieu merci, ce que sent cette rose parmi les épines, ce lis des champs, cet ambre délayé.

— Ça peut bien être, répondit Sancho, car souvent je sens sortir de moi cette même odeur qui me semblait s'échapper de Sa Grâce Mme Dulcinée. Mais il n'y a pas de quoi s'étonner, un diable et un diable se ressemblent.

— Eh bien, continua don Quichotte, maintenant qu'elle a fini de nettoyer son blé et qu'elle l'a envoyé au moulin, que fit-elle quand elle lut ma lettre?

— La lettre, répondit Sancho, elle ne l'a pas lue, parce qu'elle a dit, dit-elle, qu'elle ne savait ni lire ni écrire; mais, au contraire, elle la déchira et la mit en petits morceaux, disant qu'elle ne voulait pas que personne pût la lire, afin qu'on ne sût pas ses secrets dans le pays, et que c'était bien assez de ce que je lui avais dit verbalement touchant l'amour que Votre Grâce a pour elle, et la pénitence exorbitante que vous faites à son intention. Et finalement, elle me dit de dire à Votre Grâce qu'elle lui baise les mains, et qu'elle a plus envie de vous voir que de vous écrire; et qu'ainsi elle vous supplie et vous ordonne qu'au reçu de la présente vous quittiez ces broussailles, et que vous cessiez de faire des sottises, et que vous preniez sur-le- champ le chemin du Toboso, si quelque affaire plus importante ne vous en empêche, car elle meurt d'envie de vous voir. Elle a ri de bon coeur quand je lui ai conté comme quoi Votre Grâce s'appelait _le chevalier de la Triste-Figure. _Je lui ai demandé si elle avait reçu la visite du Biscayen de l'autre fois; elle m'a dit que oui et que c'était un fort galant homme. Je lui ai fait aussi la même question à propos des galériens, mais elle m'a dit qu'aucun d'eux n'avait encore paru.

— Tout va bien jusqu'ici, continua don Quichotte; mais dis-moi, quand tu pris congé d'elle, de quel bijou te fit-elle présent pour les nouvelles que tu lui portais de son chevalier? car c'est une ancienne et inviolable coutume parmi les errants et leurs dames de donner aux écuyers, damoiselles ou nains, qui portent des nouvelles aux chevaliers de leurs dames et aux dames de leurs chevaliers, quelque riche bijou en étrennes, pour récompense du message.

— Cela peut bien être, répondit Sancho, et je tiens, quant à moi, la coutume pour bonne; mais sans doute elle ne se pratiquait que dans les temps passés, et l'usage doit être aujourd'hui de donner tout bonnement un morceau de pain et de fromage, car c'est cela que m'a donné Mme Dulcinée, par-dessus le mur de la basse-cour, quand j'ai pris congé d'elle, à telles enseignes que c'était du fromage de brebis.

— Elle est libérale au plus haut degré, dit don Quichotte, et, si tu n'as pas reçu d'elle quelque joyau d'or, c'est qu'elle n'en avait point là sous la main pour t'en faire cadeau. Mais ce qui est différé n'est pas perdu; je la verrai et tout s'arrangera. Sais-tu de quoi je suis émerveillé, Sancho? c'est qu'il me semble que tu as fait par les airs ton voyage d'allée et de venue, car tu n'as mis guère plus de trois jours pour aller et venir de ces montagnes au Toboso, et, d'ici là, il y a trente bonnes lieues au moins. Cela me fait penser que ce sage magicien qui prend soin de mes affaires, et qui est mon ami, car il faut bien qu'à toute force j'en aie un, sous peine de ne point être un bon et vrai chevalier errant, ce magicien, dis-je, a dû t'aider à cheminer sans que tu t'en aperçusses. En effet, il y a de ces sages qui vous prennent un chevalier errant au chaud du lit, et, sans savoir comment la chose s'est faite, celui-ci s'éveille le lendemain à mille lieues de l'endroit où il s'était couché. S'il n'en était pas ainsi, jamais les chevaliers errants ne pourraient se secourir les uns les autres dans leurs périls, comme ils se secourent à tout propos. Il arrivera que l'un d'eux est à combattre dans les montagnes de l'Arménie contre quelque vampire ou quelque andriaque, ou bien contre un autre chevalier, et que dans la bataille il court danger de mort, et voilà que tout à coup, quand il y pense le moins, arrive sur un nuage ou sur un char de feu quelque autre chevalier de ses amis, qui se trouvait peu d'heures auparavant en Angleterre; celui-ci prend sa défense, lui sauve la vie, et, à la nuit venue, se retrouve en son logis, assis à table et soupant tout à son aise; et pourtant, d'un endroit à l'autre, il y a bien deux ou trois mille lieues. Tout cela se fait par la science et l'adresse de ces sages enchanteurs, qui veillent sur ces valeureux chevaliers. Aussi, ami Sancho, ne fais-je aucune difficulté de croire que tu sois réellement allé et venu d'ici au Toboso; ainsi que je te le disais, quelque sage de mes amis t'aura porté à vol d'oiseau sans que tu t'en sois aperçu.

— C'est bien possible, répondit Sancho, car Rossinante allait, par ma foi, d'un tel train qu'on aurait dit un âne de bohémien avec du vif-argent dans les oreilles[180].

— Que dis-tu? du vif-argent! s'écria don Quichotte; c'était bien une légion de diables, gens qui cheminent et font cheminer les autres, sans jamais se lasser, autant qu'ils en ont fantaisie. Mais, laissant cela de côté, dis-moi, qu'est-ce qu'il te semble que je doive faire maintenant touchant l'ordre que m'envoie ma dame d'aller lui rendre visite? Je vois bien que je suis dans l'obligation d'obéir à son commandement; mais alors je me vois aussi dans l'impossibilité d'accomplir le don que j'ai octroyé à la princesse qui nous accompagne, et les lois de la chevalerie m'obligent à satisfaire plutôt à ma parole qu'à mon plaisir. D'une part, me presse et me sollicite le désir de revoir ma dame; d'une autre part, m'excitent et m'appellent la foi promise et la gloire dont cette entreprise doit me combler. Mais voici ce que je pense faire: je vais cheminer en toute hâte et me rendre bien vite où se trouve ce géant; en arrivant, je lui couperai la tête, et je rétablirai paisiblement la princesse dans ses États; cela fait, je pars et viens revoir cet astre, dont la lumière illumine mes sens. Alors je lui donnerai de telles excuses que, loin de s'irriter, elle s'applaudira de mon retard, voyant qu'il tourne au profit de sa gloire et de sa renommée, car toute celle que j'ai acquise, que j'acquiers et que j'acquerrai par les armes dans le cours de cette vie, vient de la faveur qu'elle m'accorde et de ce que je lui appartiens.

— Sainte Vierge! s'écria Sancho, que Votre Grâce est faible de cervelle! Mais dites-moi, seigneur, est-ce que vous pensez faire tout ce chemin-là pour prendre l'air? est-ce que vous laisserez passer et perdre l'occasion d'un si haut mariage, où la dot est un royaume qui a plus de vingt mille lieues de tour, à ce que je me suis laissé dire, qui regorge de toutes les choses nécessaires au soutien de la vie humaine, et qui est enfin plus grand que le Portugal et la Castille ensemble? Ah! taisez-vous, pour l'amour de Dieu, et rougissez de ce que vous avez dit, et suivez mon conseil, et pardonnez-moi, et mariez-vous dans le premier village où nous trouverons un curé; et sinon, voici notre licencié qui en fera l'office à merveille; et prenez garde que je suis d'âge à donner des avis, et que celui que je vous donne vous va comme un gant, car mieux vaut le passereau dans la main que la grue qui vole au loin, et quand on te donne l'anneau, tends le doigt.

— Prends garde toi-même, Sancho, répondit don Quichotte: si tu me donnes le conseil de me marier, pour que je sois roi dès que j'aurai tué le géant, et que j'aie alors toutes mes aises pour te faire des grâces et te donner ce que je t'ai promis, je t'avertis que, sans me marier, je puis très-facilement accomplir ton souhait. Avant de commencer la bataille, je ferai la clause et condition que, si j'en sors vainqueur, on devra, que je me marie ou non, me donner une partie du royaume, pour que je puisse la donner à qui me conviendra; et quand on me l'aura donnée, à qui veux-tu que je la donne, si ce n'est à toi?

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