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L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I

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Louis Viardot translation

Don Quichotte se retourna tout empressé, et, voyant que Sancho disait vrai, il sentit une joie extrême, car il s'imagina sur-le- champ que c'étaient deux armées qui venaient se rencontrer et se livrer bataille au milieu de cette plaine étendue. Il avait, en effet, à toute heure et à tout moment, la fantaisie pleine de batailles, d'enchantements, d'aventures, d'amours, de défis, et de toutes les impertinences que débitent les livres de chevalerie errante, et rien de ce qu'il faisait, disait ou pensait, ne manquait de tendre à de semblables rêveries.

Ces tourbillons de poussière qu'il avait vus étaient soulevés par deux grands troupeaux de moutons qui venaient sur le même chemin de deux endroits différents, mais si bien cachés par la poussière, qu'on ne put les distinguer que lorsqu'ils furent arrivés tout près. Don Quichotte affirmait avec tant d'insistance que c'étaient des armées, que Sancho finit par le croire.

«Eh bien! seigneur, lui dit-il, qu'allons-nous faire, nous autres?

— Qu'allons-nous faire? reprit don Quichotte: porter notre aide et notre secours aux faibles et aux abandonnés. Or, il faut que tu saches, Sancho, que cette armée que nous avons en face est conduite et commandée par le grand empereur Alifanfaron, seigneur de la grande île Taprobana[112], et que cette autre armée qui vient par derrière nous est celle de son ennemi le roi des Garamantes[113], Pentapolin au bras retroussé, qu'on appelle ainsi parce qu'il entre toujours dans les batailles avec le bras droit nu jusqu'à l'épaule.

— Et pourquoi, demanda Sancho, ces deux seigneurs-là s'en veulent-ils ainsi?

— Ils s'en veulent, répondit don Quichotte, parce que cet Alifanfaron est un furieux païen qui est tombé amoureux de la fille de Pentapolin, très-belle et très-accorte dame, laquelle est chrétienne, et son père ne la veut pas donner au roi païen, à moins que celui-ci ne renonce d'abord à la loi de son faux prophète Mahomet pour embrasser celle de sa fiancée.

— Par ma barbe! s'écria Sancho, je jure que Pentapolin a bien raison, et que je l'aiderai de bon coeur du mieux que je pourrai.

— Tu ne feras en cela que ce que tu dois, Sancho, reprit don Quichotte; car pour prendre part à de semblables batailles, il n'est pas requis et nécessaire d'être armé chevalier.

— J'entends bien cela, répondit Sancho; mais où mettrons-nous cet âne, pour être sûrs de le retrouver après la fin de la mêlée? car s'y fourrer sur une telle monture, je ne crois pas que cela se soit vu jusqu'à présent.

— C'est vrai, reprit don Quichotte; mais ce que tu peux faire de lui, c'est de le laisser aller à la bonne aventure, qu'il se perde ou se retrouve; car, après la victoire, nous aurons tant et tant de chevaux à choisir, que Rossinante lui-même court grand risque d'être troqué pour un autre. Mais fais silence, regarde, et prête- moi toute ton attention. Je veux te désigner et te dépeindre les principaux chevaliers qui viennent dans les deux armées; et pour que tu les voies et distingues plus facilement, retirons-nous sur cette éminence, d'où l'on doit aisément découvrir l'une et l'autre.»

Ils quittèrent le chemin, et gravirent une petite hauteur, de laquelle on aurait, en effet, parfaitement distingué les deux troupeaux que don Quichotte prenait pour des armées, si les nuages de poussière qui se levaient sous leurs pieds n'en eussent absolument caché la vue. Mais enfin, voyant dans son imagination ce qu'il ne pouvait voir de ses yeux et ce qui n'existait pas, don Quichotte commença d'une voix élevée:

«Ce chevalier que tu vois là-bas, avec des armes dorées, qui porte sur son écu un lion couronné, rendu aux pieds d'une jeune damoiselle, c'est le valeureux Laurcalco, seigneur du Pont- d'Argent. Cet autre, aux armes à fleurs d'or, qui porte sur son écu trois couronnes d'argent en champ d'azur, c'est le redoutable Micocolembo, grand-duc de Quirocie. Cet autre, aux membres gigantesques, qui se trouve à sa main droite, c'est le toujours intrépide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois Arabies; il a pour cuirasse une peau de serpent, et pour écu une porte, qu'on dit être une de celles du temple que renversa Samson de fond en comble, quand, au prix de sa vie, il se vengea des Philistins ses ennemis[114]. Mais tourne maintenant les yeux de ce côté, et tu verras, à la tête de cette autre armée, le toujours vainqueur et jamais vaincu Timonel de Carcaxona, prince de la Nouvelle-Biscaye; il est couvert d'armes écartelées d'azur, de sinople, d'argent et d'or, et porte sur son écu un chat d'or, en champ lionné, avec ces quatre lettres: _Miou, _qui forment le commencement du nom de sa dame, laquelle est, à ce qu'on assure, l'incomparable Mioulina, fille du duc Alfégniquen des Algarves. Cet autre, qui charge et fait plier les reins de cette puissante cavale, dont les armes sont blanches comme la neige et l'écu sans aucune devise, c'est un chevalier novice, Français de nation, qu'on appelle Pierre Papin, seigneur des baronnies d'Utrique. Cet autre, qui de ses larges étriers bat les flancs mouchetés de ce zèbre rapide, et porte des armes parsemées de coupes d'azur, c'est le puissant duc de Nerbie, Espartafilardo du Boccage, dont l'emblème, peint sur son écu, est un champ d'asperges, avec cette devise espagnole: _Rastrea mi suerte__[115]__.»_

Don Quichotte continua de la même manière à nommer une foule de chevaliers qu'il s'imaginait voir dans l'une et l'autre armée, leur donnant à chacun, sans hésiter, les armes, les couleurs et les devises que lui fournissait son intarissable folie; puis, sans s'arrêter un instant, il poursuivit de la sorte:

«Ces escadrons que tu vois en face de nous sont formés d'une infinité de nations diverses. Voici ceux qui boivent les douces eaux du fleuve appelé Xante par les dieux, et par les hommes Scamandre; ici sont les montagnards qui foulent les champs massyliens; là, ceux qui criblent la fine poudre d'or de l'heureuse Arabie; là, ceux qui jouissent des fraîches rives du limpide Thermodon; là, ceux qui épuisent, par mille saignées, le Pactole au sable doré; là, les Numides, de foi douteuse et inconstante; les Perses, fameux par leur adresse à tirer de l'arc; les Parthes et les Mèdes, qui combattent en fuyant; les Arabes, aux tentes nomades; les Scythes, aussi cruels de coeur que blancs de peau; les Éthiopiens, qui s'attachent des anneaux aux lèvres; et enfin cent autres nations dont je vois bien et reconnais les visages, mais dont les noms m'ont échappé. Dans cette autre armée, voici venir ceux qui s'abreuvent au liquide cristal du Bétis, père des oliviers; ceux qui lavent et polissent leurs visages dans les ondes dorées que le Tage roule toujours à pleins bords; ceux qui jouissent des eaux fertilisantes du divin Génil[116]; ceux qui foulent les champs tartésiens[117] aux gras pâturages; ceux qui folâtrent dans les prés élyséens de Xérès; les riches Manchois couronnés de blonds épis; ceux qui se couvrent de fer, antiques restes du sang des Gots[118]; ceux qui se baignent dans la Pisuerga, fameuse par la douceur de ses courants; ceux qui paissent d'innombrables troupeaux dans les vastes pâturages qu'enserre en ses détours le tortueux Guadiana, célèbre par son cours souterrain; ceux qui tremblent de froid sous les vents qui sifflent dans les vallons des Pyrénées, ou sous les flocons de neige qui blanchissent le sommet de l'Apennin; finalement, toutes les nations diverses que l'Europe renferme en son sein populeux.»

Qui pourrait redire toutes les provinces que cita don Quichotte et tous les peuples qu'il nomma, en donnant à chacun d'eux, avec une merveilleuse célérité, ses attributs les plus caractéristiques, tout absorbé qu'il était par le souvenir de ses livres mensongers? Sancho Panza restait, comme on dit, pendu à ses paroles, sans trouver moyen d'en placer une seule; seulement, de temps à autre, il tournait la tête pour voir s'il apercevait les géants et les chevaliers que désignait son maître; et comme il ne pouvait en découvrir aucun:

«Par ma foi! seigneur, s'écria-t-il enfin, je me donne au diable, si homme, géant ou chevalier paraît de tous ceux que vous avez nommés là; du moins, je n'en vois pas la queue d'un, et tout cela doit être des enchantements comme les fantômes d'hier soir.

— Comment peux-tu parler ainsi? répondit don Quichotte; n'entends-tu pas les hennissements des chevaux, le son des trompettes, le bruit des tambours?

— Je n'entends rien autre chose, répliqua Sancho, sinon des bêlements d'agneaux et de brebis.»

Ce qui était parfaitement vrai, car les deux troupeaux s'étaient approchés assez près pour être entendus.

«C'est la peur que tu as, reprit don Quichotte, qui te fait, Sancho, voir et entendre tout de travers; car l'un des effets de cette triste passion est de troubler les sens, et de faire paraître les choses autrement qu'elles ne sont. Mais, si ta frayeur est si grande, retire-toi à l'écart, et laisse-moi seul; seul, je donnerai la victoire au parti où je porterai le secours de mon bras.»

En disant ces mots, il enfonce les éperons à Rossinante, et, la lance en arrêt, descend comme un foudre du haut de la colline. Sancho lui criait de toutes ses forces:

«Arrêtez! seigneur don Quichotte, arrêtez! Je jure Dieu que ce sont des moutons et des brebis que vous allez attaquer. Revenez donc, par la vie du père qui m'a engendré. Quelle folie est-ce là? Mais regardez qu'il n'y a ni géant, ni chevalier, ni chat, ni asperges, ni champ, ni écu d'azur, ni quartier d'écu, ni diable, ni rien. Par les péchés que je dois à Dieu, qu'est-ce que vous allez faire?»

Ces cris n'arrêtaient point don Quichotte, lequel, au contraire, criait encore plus haut:

«Courage! chevaliers qui combattez sous la bannière du valeureux empereur Pentapolin au bras retroussé; courage! suivez-moi tous, et vous verrez avec quelle facilité je tirerai pour lui vengeance de son ennemi, Alifanfaron de Taprobana.»

En disant cela, il se jette à travers l'escadron des brebis, et commence à les larder à coups de lance, avec autant d'ardeur et de rage que s'il eût réellement frappé ses plus mortels ennemis. Les pâtres qui menaient le troupeau lui crièrent d'abord de laisser ces pauvres bêtes; mais, voyant que leurs avis ne servaient de rien, ils délièrent leurs frondes, et se mirent à lui saluer les oreilles avec des cailloux gros comme le poing. Don Quichotte, sans se soucier des pierres qui pleuvaient sur lui, courait çà et là, et disait:

«Où donc es-tu, superbe Alifanfaron? Viens à moi, c'est un seul chevalier qui veut éprouver tes forces corps à corps, et t'ôter la vie en peine de la peine que tu causes au valeureux Garamante Pentapolin.»

En cet instant arrive une amande de rivière qui, lui donnant droit dans le côté, lui ensevelit deux côtes au fond de l'estomac. À ce coup, il se crut mort ou grièvement blessé; et, se rappelant aussitôt son baume, il tire la burette, la porte à ses lèvres, et commence à se verser dans le corps la précieuse liqueur. Mais, avant qu'il eût fini d'avaler ce qui lui en semblait nécessaire, voilà qu'une seconde dragée lui arrive, qui frappe si en plein sur sa main et sur sa burette, qu'elle fait voler celle-ci en éclats, lui écrase deux doigts horriblement, et lui emporte, chemin faisant, trois ou quatre dents de la bouche. Telle fut la roideur du premier coup, et telle celle du second, que force fut au pauvre chevalier de se laisser tomber de son cheval en bas. Les pâtres s'approchèrent de lui, et, croyant qu'ils l'avaient tué, ils se dépêchèrent de rassembler leurs troupeaux, chargèrent sur leurs épaules les brebis mortes, dont le nombre passait six à huit, et, sans autre enquête, s'éloignèrent précipitamment.

Sancho était resté tout ce temps sur la hauteur, d'où il contemplait les folies que faisait son maître, s'arrachant la barbe à pleines mains et maudissant l'heure où la fortune avait permis qu'il en fît la connaissance. Quand il le vit par terre et les bergers loin, il descendit de la colline, s'approcha de lui, et le trouva dans un piteux état, quoiqu'il n'eût pas perdu le sentiment.

«Eh bien, seigneur don Quichotte, lui dit-il, ne vous disais-je pas bien de revenir, et que vous alliez attaquer, non pas des armées, mais des troupeaux de moutons?

— C'est ainsi, répondit don Quichotte, qu'a fait disparaître et changer les choses ce larron de sage enchanteur, mon ennemi. Car apprends, ô Sancho, qu'il est très-facile à ces gens-là de nous faire apparaître ce qu'ils veulent; et ce malin nécromant qui me persécute, envieux de la gloire qu'il a bien vu que j'allais recueillir dans cette bataille, a changé les escadrons de soldats en troupeaux de brebis. Sinon, Sancho, fais une chose, par ma vie! Pour que tu te détrompes et que tu voies la vérité de ce que je dis, monte sur ton âne, et suis-les, sans faire semblant de rien; dès qu'ils se seront éloignés quelque peu, ils reprendront leur forme naturelle, et, cessant d'être moutons, redeviendront hommes faits et parfaits, tout comme je te les ai dépeints d'abord. Mais non, n'y va pas à présent: j'ai trop besoin de ton secours et de tes services. Approche et regarde combien il me manque de dents; car je crois, en vérité, qu'il ne m'en reste pas une seule dans la bouche.»

Sancho s'approcha de son maître, et si près, qu'il lui mettait presque les yeux dans le gosier. C'était alors que le baume venait d'opérer dans l'estomac de don Quichotte; au moment où Sancho se mettait à regarder l'état de ses mâchoires, l'autre leva le coeur, et, plus violemment que n'aurait fait une arquebuse, lança tout ce qu'il avait dans le corps à la barbe du compatissant écuyer.

«Sainte Vierge! s'écria Sancho, qu'est-ce qui vient de m'arriver là? Sans doute que ce pécheur est blessé à mort, puisqu'il vomit le sang par la bouche.»

Mais dès qu'il eut regardé de plus près, il reconnut, à la couleur, odeur et saveur, que ce n'était pas du sang, mais bien le baume de la burette qu'il lui avait vu boire. Alors il fut pris d'une horrible nausée, que, le coeur aussi lui tournant, il vomit ses tripes au nez de son seigneur, et qu'ils restèrent tous deux galamment accoutrés.

Sancho courut à son âne pour prendre de quoi s'essuyer et panser son maître; mais, ne trouvant plus le bissac, il fut sur le point d'en perdre l'esprit. Il se donna de nouveau mille malédictions, et résolut, dans le fond de son coeur, d'abandonner son maître pour regagner le pays, dût-il perdre ses gages et les espérances du gouvernement de l'île tant promise. Don Quichotte se leva cependant, et, tenant ses mâchoires de la main droite pour empêcher de tomber le reste de ses dents, il prit la bride de Rossinante, lequel n'avait pas bougé des côtés de son maître, tant il était fidèle et loyal serviteur; puis il s'en alla trouver son écuyer qui, la poitrine appuyée sur son âne et la joue sur sa main, se tenait comme un homme accablé de tristesse.

En voyant sa posture et ses marques de profond chagrin, don Quichotte lui dit:

«Apprends, ô Sancho, qu'un homme n'est pas plus qu'un autre, s'il ne fait plus qu'un autre. Tous ces orages dont nous sommes assaillis sont autant de signes que le temps va enfin reprendre sa sérénité, et nos affaires un meilleur cours; car il est impossible que le bien ou le mal soient durables: d'où il suit que le mal ayant beaucoup duré, le bien doit être proche. Ainsi tu ne dois pas t'affliger outre mesure des disgrâces qui m'arrivent, puisque tu n'en prends aucune part.

— Comment non? répondit Sancho; est-ce que par hasard celui qu'on faisait danser hier sur la couverture était un autre que le fils de mon père? Et le bissac qui me manque aujourd'hui, avec tout mon bagage, était-il à d'autres qu'au même?

— Quoi! tu n'as plus le bissac? s'écria douloureusement don Quichotte.

— Non, je ne l'ai plus, répliqua Sancho.

— En ce cas nous n'avons rien à manger aujourd'hui, reprit don Quichotte.

— Ce serait vrai, répondit Sancho, si ces prés manquaient des plantes que Votre Grâce dit connaître si bien, et avec lesquelles ont coutume de suppléer à de telles privations d'aussi malencontreux chevaliers errants que vous l'êtes.

— Avec tout cela, reprit don Quichotte, j'aimerais mieux, à l'heure qu'il est, un quartier de pain bis avec deux têtes de harengs, que toutes les plantes que décrit Dioscorides, fût-il commenté par le docteur Laguna[119]. Mais allons, bon Sancho, monte sur ton âne, et viens-t'en derrière moi; Dieu, qui pourvoit à toutes choses, ne nous manquera pas, surtout travaillant, comme nous le faisons, si fort à son service: car il ne manque ni aux moucherons de l'air, ni aux vermisseaux de la terre, ni aux insectes de l'eau; il est si miséricordieux, qu'il fait luire son soleil sur les bons et les méchants, et tomber sa pluie sur le juste et l'injuste.

— En vérité, répondit Sancho, vous étiez plus fait pour devenir prédicateur que chevalier errant.

— Les chevaliers errants, Sancho, reprit don Quichotte, savaient et doivent savoir de tout; et tel d'entre eux, dans les siècles passés, s'arrêtait à faire un sermon au milieu du grand chemin, comme s'il eût pris ses licences à l'université de Paris. Tant il est vrai que jamais l'épée n'émoussa la plume, ni la plume l'épée.

— À la bonne heure, répondit Sancho, qu'il en soit comme veut Votre Grâce. Allons-nous-en de là, et tâchons de trouver un gîte pour la nuit; mais que Dieu veuille que ce soit en tel lieu qu'il n'y ait ni berne, ni berneur, ni fantômes, ni Mores enchantés: car, si j'en retrouve, j'envoie à tous les diables le manche après la cognée.

— Demandes-en la grâce à Dieu, mon fils, répliqua don Quichotte, et mène-nous où tu voudras; je veux, cette fois-ci, laisser à ton choix le soin de notre logement. Mais, avant tout, donne voir ta main, et tâte avec le doigt pour savoir combien de dents me manquent de ce côté droit de la mâchoire supérieure; car c'est là que je sens le plus de mal.»

Sancho lui mit la main dans la bouche, et tâtant de haut en bas:

«Combien de dents, lui demanda-t-il, aviez-vous l'habitude d'avoir de ce côté?

— Quatre, répondit don Quichotte, sans compter l'oeillère, toutes bien entières et bien saines.

— Faites attention à ce que vous dites, seigneur, reprit Sancho.

— Je dis que j'en avais quatre, si ce n'est même cinq, répondit don Quichotte; car en toute ma vie, on ne m'a pas tiré une dent de la bouche, et je n'en ai perdu ni de carie ni de pituite.

— Eh bien! à ce côté d'en bas, di Sancho, Votre Grâce n'a plus que deux dents et demie, et, à celui d'en haut, ni demie ni entière: tout est ras et plat comme la paume de la main.

— Oh! malheureux que je suis! s'écria don Quichotte aux tristes nouvelles que lui donnait son écuyer; j'aimerais mieux qu'ils m'eussent enlevé un bras, pourvu que ce ne fût pas celui de l'épée: car il faut que tu saches, Sancho, qu'une bouche sans dents est comme un moulin sans meule, et qu'on doit mille fois plus estimer une dent qu'un diamant. Mais enfin, ce sont des disgrâces auxquelles nous sommes sujets, nous tous qui avons fait profession dans l'ordre austère de la chevalerie errante. Allons, monte sur ton âne, ami, et conduis-nous; je te suivrai au train que tu voudras.»

Sancho fit ce qu'ordonnait son maître, et s'achemina du côté où il lui parut plus sûr de trouver un gîte, sans s'écarter toutefois du grand chemin, qui, là, se dirigeait en ligne droite. Comme ils s'en allaient ainsi l'un devant l'autre et pas à pas, parce que la douleur des mâchoires ne laissait à don Quichotte ni repos ni envie de se hâter beaucoup, Sancho, voulant endormir son mal et le divertir en lui contant quelque chose, lui dit ce qu'on verra dans le chapitre suivant.

Chapitre XIX

Des ingénieux propos que Sancho tint à son maître, et de l'aventure arrivée à celui-ci avec un corps mort, ainsi que d'autres événements fameux

«Il me semble, seigneur, que toutes ces mésaventures qui nous sont arrivées depuis quelques jours doivent être la peine du péché que Votre Grâce a commis contre l'ordre de sa chevalerie, en manquant d'accomplir le serment que vous aviez fait de ne pas manger pain sur nappe, ni badiner avec la reine, ni tout ce qui s'ensuit, et que vous aviez juré d'accomplir jusqu'à ce que vous ayez enlevé cet armet de Malandrin, ou comme s'appelle le More, car je ne me souviens pas très-bien de son nom.

— Tu as vraiment raison, Sancho, répondit don Quichotte; mais, à vrai dire, cela m'était tout à fait sorti de la mémoire. Et tu peux bien être assuré de même que c'est pour la faute que tu as commise en manquant de m'en faire ressouvenir à temps, que tu as attrapé l'aventure de la berne. Mais je vais réparer la mienne; car il y a aussi, dans l'ordre de la chevalerie, des compositions sur toutes sortes de péchés.

— Est-ce que, par hasard, j'ai juré quelque chose, moi? reprit Sancho.

— Peu importe que tu n'aies pas juré, répliqua don Quichotte: il suffit que tu ne sois pas très à l'abri du reproche de complicité. Ainsi, pour oui ou pour non, il vaut mieux nous pourvoir de dispenses.

— Ma foi, s'il en est ainsi, reprit Sancho, que Votre Grâce prenne garde à ne pas oublier ce nouveau serment comme l'autre; car les fantômes pourraient bien reprendre l'envie de se divertir encore avec moi, et même avec Votre Grâce, s'ils la voient en rechute.»

Durant ces entretiens et d'autres semblables, la nuit les surprit au milieu du chemin, sans qu'ils sussent comment avoir ni comment découvrir où se mettre à l'abri; et le pis de l'affaire, c'est qu'ils mouraient de faim, car avec le bissac s'était envolée toute la provision.

Pour achever pleinement leur disgrâce, il leur arriva une aventure qui cette fois, et sans artifice, pouvait bien s'appeler ainsi. La nuit était venue, et fort obscure; cependant ils cheminaient toujours, Sancho croyant que, de bon compte, on ne pouvait faire plus d'une à deux lieues sur la grande route sans rencontrer quelque hôtellerie.

Or donc, pendant qu'ils marchaient ainsi par la nuit noire, l'écuyer mourant de faim, et le chevalier avec grand appétit, voilà qu'ils aperçurent venir, sur le chemin qu'ils suivaient, une grande multitude de lumières qui semblaient autant d'étoiles mouvantes. À cette vue, Sancho perdit la carte, et son maître sentit un peu la chair de poule. L'un tira son âne par le licou, l'autre son bidet par la bride, et tous deux se tinrent cois, regardant avec grande attention ce que ce pouvait être. Ils virent que les lumières venaient droit de leur côté, et que plus elles s'approchaient, plus elles semblaient grandes.

Pour le coup, Sancho se mit à trembler de tous ses membres, comme un épileptique, et les cheveux se dressèrent sur la tête de don Quichotte, lequel, s'animant néanmoins un peu:

«Voici sans doute, dit-il, une grande et périlleuse aventure, où il va falloir, Sancho, que je montre toute ma force et tout mon courage.

— Malheureux que je suis! répondit Sancho, si c'est une aventure de fantômes, comme elle m'en a tout l'air, où trouver des côtes pour y suffire?

— Tout fantômes qu'ils puissent être, s'écria don Quichotte, je ne permettrai pas qu'ils te touchent seulement au poil du pourpoint. S'ils t'ont fait un mauvais tour l'autre fois, c'est que je n'ai pu sauter les murs de la basse-cour; mais nous sommes maintenant en rase campagne, où je pourrai jouer de l'épée tout à mon aise.

— Mais s'ils vous enchantent et vous engourdissent comme la fois passée, répliqua Sancho, que vous servira-t-il d'avoir ou non la clef des champs?

— En tout cas, reprit don Quichotte, je te supplie, Sancho, de reprendre courage; l'expérience te fera voir quel est le mien.

— Eh bien! oui, j'en aurai, s'il plaît à Dieu,» répondit Sancho.

Et tous deux, se détournant un peu du chemin, se remirent à considérer attentivement ce que pouvaient être ces lumières qui marchaient.

Ils aperçurent bientôt un grand nombre d'hommes enchemisés dans des robes blanches[120], et cette effrayante vision acheva si bien d'abattre le courage de Sancho Panza, qu'il commença à claquer des dents comme dans un accès de fièvre tierce; mais la peur et le claquement augmentèrent encore quand ils virent enfin distinctement ce que c'était. Ils découvrirent au moins une vingtaine de ces gens en chemise, tous à cheval, tenant à la main des torches allumées, derrière lesquels venait une litière tendue en deuil, que suivaient six autres cavaliers habillés de noir jusqu'aux pieds de leurs mules, car on voyait bien, au calme de l'allure de ces bêtes, que ce n'étaient pas des chevaux. Ces fantômes blancs cheminaient en murmurant d'inintelligibles paroles d'une voix basse et plaintive.

Cette étrange apparition, à une telle heure et dans un tel lieu désert, suffisait bien pour faire pénétrer l'effroi jusqu'au coeur de Sancho, et même jusqu'à celui de son maître. Néanmoins, tandis que toute la résolution de Sancho faisait naufrage, le contraire arriva pour don Quichotte, auquel sa folle imagination représenta sur-le-champ que c'était une des aventures de ses livres. Il se figura que la litière était un brancard où l'on portait quelque chevalier mort ou grièvement blessé, dont la vengeance était réservée à lui seul. Sans plus de réflexion, il s'affermit bien sur la selle, met en arrêt sa pique de messier, et, d'une contenance assurée, va se planter au beau milieu du chemin où devaient forcément passer les gens aux blancs manteaux. Dès qu'il les vit s'approcher, il leur cria d'une voix terrible:

«Halte-là, chevaliers! qui que vous soyez, halte-là! Dites-moi qui vous êtes, d'où vous venez, où vous allez, et ce que vous menez sur ce brancard. Selon toutes les apparences, ou vous avez fait, ou l'on vous a fait quelque tort et grief; il convient donc et il est nécessaire que j'en sois instruit, soit pour vous châtier du mal que vous avez fait, soit pour vous venger de celui qu'on vous a fait.

— Nous sommes pressés, et l'hôtellerie est loin, répondit un des hommes en chemise; nous n'avons pas le temps de vous rendre tous les comptes que vous demandez;» et, piquant sa mule, il voulut passer outre.

Mais don Quichotte s'était grandement irrité de cette réponse; saisissant la mule par le mors:

«Halte-là! vous dis-je, et soyez plus poli. Qu'on réponde à ce que j'ai demandé, ou sinon je vous déclare la guerre à tous, et vous livre bataille.»

La mule était ombrageuse: se sentant prise au mors, elle se cabra et se renversa par terre sur son cavalier. Un valet, qui marchait à pied, voyant tomber son maître, se mit à injurier don Quichotte, lequel, déjà enflammé de colère, baisse sa lance sans attendre davantage, et fondant sur un des habillés de noir, l'envoie rouler sur la poussière atteint d'un mauvais coup; puis, se ruant à travers la troupe, c'était merveille de voir avec quelle promptitude il les attaquait et les culbutait l'un après l'autre; l'on eût dit qu'il avait en cet instant poussé des ailes à Rossinante, tant il se montrait fier et léger.

Tous ces manteaux blancs étaient des gens timides et sans armes; dès les premiers coups, ils lâchèrent pied, et se mirent à courir à travers champs avec leurs torches allumées, si bien qu'on les aurait pris pour une des mascarades qui courent les nuits de carnaval. Quant aux manteaux noirs, ils étaient si empêtrés dans leurs longues jupes qu'ils ne pouvaient remuer. Don Quichotte put donc les bâtonner et les chasser tout devant lui, restant à bon marché maître du champ de bataille; car ils imaginaient tous que ce n'était pas un homme, mais bien le diable en personne qui était venu de l'enfer les attendre au passage, pour leur enlever le corps mort qu'ils menaient dans la litière. Sancho, cependant, regardait tout cela, admirant l'intrépidité de son seigneur, et il disait dans sa barbe:

«Sans aucun doute, ce mien maître-là est aussi brave et vaillant qu'il le dit.»

Une torche était restée, brûlant par terre, auprès du premier qu'avait renversé la mule. Don Quichotte, l'apercevant à cette lueur, s'approcha de lui, et, lui posant la pointe de sa lance sur la gorge, il lui cria de se rendre, ou, sinon, qu'il le tuerait.

«Je ne suis que trop rendu, répondit l'homme à terre, puisque je ne puis bouger, et que j'ai, je crois, la jambe cassée. Mais, si vous êtes gentilhomme et chrétien, je supplie Votre Grâce de ne pas me tuer; elle commettrait un sacrilège, car je suis licencié et j'ai reçu les premiers ordres.

— Et qui diable, étant homme d'Église, vous a conduit ici? s'écria don Quichotte.

— Qui, seigneur? répondit l'autre; mon malheur.

— Eh bien! répliqua don Quichotte, un autre plus grand vous menace, si vous ne répondez sur-le-champ à toutes les questions que je vous ai faites.

— Vous allez être aisément satisfait, reprit le licencié; et d'abord Votre Grâce saura que, bien que j'aie dit tout à l'heure que j'avais les licences, je ne suis encore que bachelier. Je m'appelle Alonzo Lopez, et suis natif d'Alcovendas. Je viens de la ville de Baéza, en compagnie d'onze autres prêtres, ceux qui fuyaient avec des torches. Nous allons à Ségovie, accompagnant un corps mort qui est dans cette litière: ce corps mort est celui d'un gentilhomme qui mourut à Baéza, où il a été quelque temps déposé au cimetière; mais, comme je vous ai dit, nous portons ses os à Ségovie, où est la sépulture de sa famille.

— Et qui l'a tué? demanda don Quichotte.

— Dieu, par le moyen d'une fièvre maligne qu'il lui a envoyée, répondit le bachelier.

— En ce cas, reprit don Quichotte, le Seigneur m'a dispensé de la peine que j'aurais prise de venger sa mort, si tout autre l'eût tué. Mais, étant frappé de telle main, je n'ai plus qu'à me taire et à plier les épaules, ce que je ferais s'il m'eût frappé moi- même. Mais je veux apprendre à Votre Révérence que je suis un chevalier de la Manche, appelé don Quichotte, et que ma profession est d'aller par le monde redressant les torts et réparant les injustices.

— Je ne sais trop, répondit le bachelier, comment vous entendez le redressement des torts, car de droit que j'étais, vous m'avez fait tordu, me laissant avec une jambe cassée, qui ne se verra plus droite en tous les jours de sa vie; et l'injustice que vous avez réparée en moi, ç'a été de m'en faire une irréparable, et nulle plus grande mésaventure ne pouvait m'arriver que de vous rencontrer cherchant des aventures.

— Toutes les choses ne se passent point de la même façon, répliqua don Quichotte; le mal est venu, seigneur bachelier Alonzo Lopez, de ce que vous cheminiez la nuit, vêtus de surplis blancs, des torches à la main, marmottant entre vos lèvres et couverts de deuil, tels enfin que vous ressembliez à des fantômes et à des gens de l'autre monde. Aussi je n'ai pu me dispenser de remplir mon devoir en vous attaquant, et je n'aurais pas manqué de le faire, quand bien même vous auriez été réellement, comme je n'ai cessé de le croire, une troupe de démons échappés de l'enfer.

— Puisque ainsi l'a voulu ma mauvaise fortune, reprit le bachelier, je vous supplie, seigneur chevalier errant, qui m'empêcherez pour longtemps d'errer, de m'aider à me dégager de cette mule, sous laquelle ma jambe est prise entre la selle et l'étrier.

— Vous parliez donc pour demain, à ce qu'il paraît? répondit don Quichotte. Et que diable attendiez-vous pour me conter votre souci?»

Il cria aussitôt à Sancho de venir; mais celui-ci n'avait garde de se presser, parce qu'il s'occupait à dévaliser un mulet de bât que ces bons prêtres menaient chargé d'excellentes provisions de bouche. Sancho fit de son manteau une manière de havre-sac, et l'ayant farci de tout ce qu'il put y faire entrer, il en chargea son âne, puis il accourut aux cris de son maître, auquel il prêta la main pour tirer le seigneur bachelier de dessous sa mule. Ils parvinrent à le remettre en selle, lui rendirent sa torche, et don Quichotte lui dit de suivre le chemin qu'avaient pris ses compagnons, en le chargeant de leur demander de sa part pardon de l'offense qu'il n'avait pu s'empêcher de leur faire. Sancho lui dit encore:

«Si par hasard ces messieurs veulent savoir quel est le brave qui les a mis en déroute, vous n'avez qu'à leur dire que c'est le fameux don Quichotte de la Manche, autrement appelé le chevalier de la Triste-Figure.»

Le bachelier s'éloigna sans demander son reste, et don Quichotte alors s'informa de Sancho pour quel motif il l'avait appelé _le chevalier de la Triste-Figure, _plutôt à cette heure qu'à toute autre.

«Je vais vous le dire, répondit Sancho: c'est que je vous ai un moment considéré à la lueur de cette torche que porte ce pauvre boiteux; et véritablement Votre Grâce a bien la plus mauvaise mine que j'aie vue depuis longues années: ce qui doit venir sans doute, ou des fatigues de ce combat, ou de la perte de vos dents.

— Ce n'est pas cela, répondit don Quichotte; mais le sage auquel est confié le soin d'écrire un jour l'histoire de mes prouesses aura trouvé bon que je prenne quelque surnom significatif, comme en prenaient tous les chevaliers du temps passé. L'un s'appelait _le chevalier de l'Ardente-Épée; _l'autre, _de la Licorne; _celui- ci, _des Demoiselles; _celui-là, _du Phénix; _cet autre, _du Griffon; _et cet autre, _de la Mort; _et c'est par ces surnoms et ces insignes qu'ils étaient connus sur toute la surface de la terre. Ainsi donc, dis-je, le sage dont je viens de parler t'aura mis dans la pensée et sur la langue ce nom de _chevalier de la Triste-Figure__[121]__, _que je pense bien porter désormais; et pour que ce nom m'aille mieux encore, je veux faire peindre sur mon écu, dès que j'en trouverai l'occasion, une triste et horrible figure.

— Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, il est bien inutile de dépenser du temps et de l'argent à faire peindre cette figure-là. Votre Grâce n'a qu'à montrer la sienne, et à regarder en face ceux qui la regarderont, et je vous réponds que, sans autre image et sans nul écu, ils vous appelleront tout de suite _le chevalier de la Triste-Figure. _Et croyez bien que je vous dis vrai; car je vous assure, soit dit en badinage, que la faim et le manque de dents vous donnent une si piteuse mine qu'on peut, comme je l'ai dit, très-aisément épargner la peinture.»

Don Quichotte se mit à rire de la saillie de son écuyer, mais pourtant n'en résolut pas moins de prendre ce surnom, en faisant peindre son bouclier comme il l'entendait.

«Sais-tu bien, Sancho, lui dit-il ensuite, que me voilà excommunié pour avoir violemment porté les mains sur une chose sainte, suivant le texte: _Si quis, suadente diabolo__[122]__, _etc.? Et cependant, à vrai dire, je n'ai pas porté les mains, mais cette pique; et d'ailleurs je ne pensais guère offenser des prêtres et des choses de l'Église, que je respecte et que j'adore comme fidèle chrétien catholique que je suis, mais au contraire des fantômes et des spectres de l'autre monde. Et quand il en serait ainsi, je n'ai pas oublié ce qui arriva au Cid Ruy-Diaz quand il brisa la chaise de l'ambassadeur d'un certain roi devant Sa Sainteté le pape, qui l'excommunia pour ce fait; ce qui n'empêcha pas que le bon Rodrigo de Vivar n'eût agi ce jour-là en loyal et vaillant chevalier.[123]«

Le bachelier s'étant éloigné sur ces entrefaites, don Quichotte avait envie de voir si le corps qui venait dans la litière était de chair ou d'os; mais Sancho ne voulut jamais y consentir.

«Seigneur, lui dit-il, Votre Grâce a mis fin à cette aventure à moins de frais que toutes celles que j'ai vues jusqu'à présent. Il ne faut pas tenter le diable. Ces gens, quoique vaincus et mis en déroute, pourraient bien cependant s'apercevoir qu'une seule personne les a battus; la honte et le dépit pourraient bien les ramener sur nous prendre leur revanche, et ils nous donneraient du fil à retordre. Croyez-moi, l'âne est pourvu, la montagne est près, la faim nous talonne: il n'y a rien de mieux à faire que de nous en aller bravement les pieds l'un devant l'autre; et, comme on dit, que le mort aille à la sépulture et le vivant à la pâture.»

Là-dessus, prenant son âne par le licou, il pria son maître de le suivre, lequel obéit, voyant que Sancho avait la raison de son côté.

Après avoir cheminé quelque temps entre deux coteaux, ils arrivèrent dans un large et frais vallon, où ils mirent pied à terre. Sancho soulagea bien vite son âne; puis, maître et valet, étendus sur l'herbe verte, ayant toute la sauce de leur appétit, déjeunèrent, dînèrent, goûtèrent et soupèrent tout à la fois, pêchant dans plus d'un panier de viandes froides que messieurs les prêtres du défunt, gens qui rarement oublient les soins d'ici-bas, avaient eu l'attention de charger sur les épaules du mulet. Mais il leur arriva une autre disgrâce, que Sancho trouva la pire de toutes: c'est qu'ils n'avaient pas de vin à boire, pas même une goutte d'eau pour se rafraîchir la bouche. La soif à son tour les tourmentait, et Sancho, voyant que le pré sur lequel ils étaient assis avait beaucoup d'herbe fraîche et menue, dit à son maître ce qui se dira dans le chapitre suivant.

Chapitre XX

De l'aventure inouïe que mit à fin le valeureux don Quichotte, avec moins de péril que n'en courut en nulle autre nul fameux chevalier

«Il est impossible, mon seigneur, que ce gazon vert ne rende pas témoignage qu'ici près coule quelque fontaine ou ruisseau qui le mouille et le rafraîchit. Nous ferons donc bien d'avancer un peu, car nous trouverons sans doute de quoi calmer cette terrible soif qui nous obsède, et dont le tourment est pire encore que celui de la faim.»

Don Quichotte approuva cet avis: il prit Rossinante par la bride, et Sancho son âne par le licou, après lui avoir mis sur le dos les débris du souper; puis ils commencèrent à cheminer en remontant la prairie à tâtons, car l'obscurité de la nuit ne laissait pas apercevoir le moindre objet. Ils n'eurent pas fait deux cents pas que leurs oreilles furent frappées par un grand bruit d'eau, comme serait celui d'une cascade qui tomberait du haut d'un rocher. Ils sentirent à ce bruit une joie infinie, et s'étant arrêtés pour écouter attentivement d'où il partait, ils entendirent tout à coup un autre vacarme qui calma tout à la fois leur joie et leur soif, surtout pour Sancho, naturellement poltron. Ils entendirent de grands coups sourds, frappés en cadence, et accompagnés d'un certain cliquetis de fer et de chaînes, qui, joint au bruit du torrent, aurait jeté l'effroi dans tout autre coeur que celui de don Quichotte. La nuit, comme je viens de le dire, était très- obscure, et le hasard les avait amenés sous un bouquet de grands arbres, dont les feuilles, agitées par la brise, faisaient un autre bruit à la fois doux et effrayant; si bien que la solitude, le site, l'obscurité, le bruit de l'eau et le murmure des feuilles, tout répandait l'horreur et l'épouvante. Ce fut pis encore quand ils virent que les coups ne cessaient de frapper, ni le vent de souffler, et que le jour tardait à poindre pour leur apprendre du moins où ils se trouvaient.

Mais don Quichotte, soutenu par son coeur intrépide, sauta sur Rossinante, embrassa son écu, et, croisant sa lance:

«Ami Sancho, s'écria-t-il, apprends que je suis né, par la volonté du ciel, dans notre âge de fer, pour y ressusciter l'âge d'or. C'est à moi que sont réservés les périls redoutables, les prouesses éclatantes et les vaillants exploits. C'est moi, dis-je encore une fois, qui dois ressusciter les vingt-cinq de la Table- Ronde, les douze de France et les neuf de la Renommée; qui dois mettre en oubli les Platir, les Phébus, les Bélianis, les Tablant, Olivant et Tirant, et la foule innombrable des fameux chevaliers errants des siècles passés, faisant en ce siècle où je me trouve de si grands et de si merveilleux faits d'armes, qu'ils obscurcissent les plus brillants dont les autres aient à se vanter. Remarque bien, écuyer loyal et fidèle, les ténèbres de cette nuit et son profond silence, le bruit sourd et confus de ces arbres, l'effroyable tapage de cette eau que nous étions venus chercher, et qui semble se précipiter du haut des montagnes de la Lune[124]; enfin le vacarme incessant de ces coups redoublés qui nous déchirent les oreilles; toutes choses qui, non-seulement ensemble, mais chacune en particulier, sont capables de jeter la surprise, la peur et l'effroi dans l'âme même du dieu Mars, à plus forte raison de celui qui n'est pas fait à de tels événements. Eh bien! toutes ces choses que je viens de te peindre sont autant d'aiguillons qui réveillent mon courage, et déjà le coeur me bondit dans la poitrine du désir que j'éprouve d'affronter cette aventure, toute périlleuse qu'elle s'annonce. Ainsi donc, Sancho, serre un peu les sangles de Rossinante, et reste à la garde de Dieu. Tu m'attendras ici l'espace de trois jours, au bout desquels, si je ne reviens pas, tu pourras t'en retourner à notre village, et de là, pour faire une bonne oeuvre et me rendre service, tu iras au Toboso, où tu diras à Dulcinée, mon incomparable dame, que son captif chevalier est mort pour accomplir des choses mémorables qui le rendissent digne de se nommer ainsi.»

Lorsque Sancho entendit son maître parler de la sorte, il se prit à pleurer avec le plus profond attendrissement.

«Seigneur, lui dit-il, je ne sais pourquoi Votre Grâce veut absolument s'engager dans une si périlleuse aventure. Il est nuit à cette heure, personne ne nous voit; nous pouvons bien changer de route et échapper au danger, dussions-nous ne pas boire de trois jours; et puisqu'il n'y a personne pour nous voir, il n'y en aura pas davantage pour nous traiter de poltrons. Et d'ailleurs, j'ai souvent entendu prêcher au curé de notre endroit, ce curé que Votre Grâce connaît bien, que quiconque cherche le péril y succombe. Ainsi donc il ne serait pas bien de tenter Dieu, en se jetant dans une si effroyable affaire qu'on ne pût s'en tirer que par miracle. C'est bien assez de ceux qu'a faits le ciel en votre faveur, lorsqu'il vous a préservé d'être berné comme moi, et qu'il vous a donné pleine victoire sans qu'il vous en coûtât la moindre égratignure, sur tous ces ennemis qui accompagnaient le corps du défunt. Mais si tout cela ne peut toucher ni attendrir ce coeur de rocher, qu'il s'attendrisse du moins en pensant qu'à peine Votre Grâce aura fait un pas pour s'éloigner d'ici, je rendrai de frayeur mon âme à qui voudra la prendre. J'ai quitté mon pays, j'ai laissé ma femme et mes enfants pour suivre et servir Votre Grâce, croyant valoir plutôt plus que moins. Mais, comme on dit, l'envie d'y trop mettre rompt le sac: elle a détruit mes espérances; car, au moment où je comptais le plus attraper enfin cette île malencontreuse que Votre Grâce m'a tant de fois promise, voilà qu'en échange et en payement de mes services, vous voulez maintenant me laisser tout seul dans un lieu si éloigné du commerce des hommes. Ah! par un seul Dieu, mon seigneur, n'ayez pas à mon égard tant de cruauté. Et si Votre Grâce ne veut pas absolument renoncer à courir cette aventure, attendez au moins jusqu'au matin; car, à ce que m'apprend la science que j'ai apprise quand j'étais berger, il ne doit pas y avoir trois heures d'ici à l'aube du jour: en effet, la bouche de la petite Ourse est par-dessus la tête de la Croix, tandis que minuit se marque à la ligne du bras gauche[125].

— Mais, Sancho, répondit don Quichotte, comment peux-tu voir cette ligne, ni où sont la bouche et la tête, puisque la nuit est si obscure qu'on ne distingue pas une seule étoile?

— C'est bien vrai, répliqua Sancho; mais la peur a de bons yeux, et puisqu'elle voit, à ce qu'on dit, sous la terre, elle peut bien voir en haut dans le ciel; d'ailleurs il est aisé de conjecturer qu'il n'y a pas loin d'ici au jour.

— Qu'il vienne tôt ou qu'il vienne tard, reprit don Quichotte, il ne sera pas dit, à cette heure ni dans aucun temps, que des larmes ou des prières m'aient empêché de faire ce que je dois en qualité de chevalier. Je te prie donc, Sancho, de te taire. Dieu, qui m'a mis dans le coeur l'envie d'affronter cette aventure inouïe et formidable, aura soin de veiller à mon salut et de consoler ton affliction. Ce que tu as à faire, c'est de bien serrer les sangles de Rossinante, et de te tenir ici; je te promets d'être bientôt de retour, mort ou vif.»

Sancho, voyant l'inébranlable résolution de son maître et le peu d'influence qu'avaient sur lui ses conseils, ses prières et ses larmes, résolut de recourir à son adresse, et de lui faire, s'il était possible, attendre le jour bon gré mal gré. Pour cela, tandis qu'il serrait les sangles du cheval, sans faire semblant de rien et sans être aperçu, il attacha avec le licou de l'âne les deux pieds de Rossinante, de façon que, lorsque don Quichotte voulut partir, il n'en put venir à bout, car le cheval ne pouvait bouger, si ce n'est par sauts et par bonds. Voyant le succès de sa ruse, Sancho Panza lui dit aussitôt:

«Eh bien! seigneur, vous le voyez: le ciel, touché de mes pleurs et de mes supplications, ordonne que Rossinante ne puisse bouger de là, et si vous vous opiniâtrez, si vous tourmentez cette pauvre bête, ce sera vouloir fâcher la fortune, et donner, comme on dit, du poing contre l'aiguillon.»

Cependant don Quichotte se désespérait; mais, plus il frappait son cheval de l'éperon, moins il le faisait avancer. Enfin, sans se douter de la ligature, il trouva bon de se calmer et d'attendre, ou que le jour vînt, ou que Rossinante remuât. Toutefois, attribuant son refus de marcher à toute autre cause que l'industrie de Sancho:

«Puisqu'il en est ainsi, lui dit-il, et que Rossinante ne veut pas avancer, il faut bien me résigner à attendre que l'aube nous rie, quoique j'aie à pleurer tout le temps qu'elle va tarder à poindre.

— Il n'y a pas de quoi pleurer, répondit Sancho; j'amuserai Votre Grâce en lui contant des contes jusqu'au jour; à moins pourtant que vous n'aimiez mieux descendre de cheval, et dormir un peu sur le gazon, à la mode des chevaliers errants, pour vous trouver demain mieux reposé, et plus en état d'entreprendre cette furieuse aventure qui vous attend.

— Qu'appelles-tu descendre, qu'appelles-tu dormir? s'écria don Quichotte. Suis-je par hasard de ces chevaliers musqués qui prennent du repos dans les périls? Dors, toi qui es né pour dormir, et fais tout ce que tu voudras; mais je ferai, moi, ce qui convient le plus à mes desseins.

— Que votre Grâce ne se fâche pas, mon cher seigneur, répondit Sancho; j'ai dit cela pour rire.»

Et, s'approchant de lui, il mit une main sur l'arçon de devant, passa l'autre sur l'arçon de derrière, de sorte qu'il se tint embrassé à la cuisse gauche de son maître, sans oser s'en éloigner d'une seule ligne, tant sa frayeur était grande au bruit des coups qui continuaient à frapper alternativement.

Don Quichotte dit alors à Sancho de lui conter un conte, comme il le lui avait promis.

«Je le ferais de bon coeur, répondit l'écuyer, si la peur me laissait la parole; et cependant je vais m'efforcer de vous dire une histoire telle, que, si je parviens à la conter et si je n'en oublie rien, ce sera la meilleure de toutes les histoires. Que Votre Grâce soit donc attentive, je vais commencer.

«Il y avait un jour ce qu'il y avait… que le bien qui vient soit pour tout le monde, et le mal pour celui qui l'est allé chercher[126]… Et je vous prie de remarquer, mon seigneur, le commencement que les anciens donnaient à leurs contes de la veillée; ce n'était pas le premier venu, mais bien une sentence de Caton, l'encenseur romain, qui dit: «Et le mal pour celui qui l'est allé chercher.» Laquelle sentence vient ici comme une bague au doigt, pour que Votre Grâce reste tranquille, et pour qu'elle n'aille chercher le mal d'aucun côté; mais bien plutôt pour que nous prenions un autre chemin, puisque personne ne nous force à continuer celui où nous assaillent tant de frayeurs.

— Continue ton conte, Sancho, dit don Quichotte; et du chemin que nous devons prendre, laisse-m'en le souci.

— Je dis donc, continua Sancho, que, dans un endroit de l'Estrémadure, il y avait un pâtre chevrier, c'est-à-dire qui gardait les chèvres, lequel pâtre ou chevrier, comme dit mon histoire, s'appelait Lope Ruiz, et ce Lope Ruiz était amoureux d'une bergère qui s'appelait Torralva, laquelle bergère appelée Torralva était fille d'un riche propriétaire de troupeaux, et ce riche propriétaire de troupeaux…

— Mais si c'est ainsi que tu contes ton histoire, Sancho, interrompit don Quichotte, répétant deux fois ce que tu as à dire, tu ne finiras pas en deux jours. Conte-la tout uniment, de suite, et comme un homme d'intelligence; sinon, tais-toi, et n'en dis pas davantage.

— De la manière que je la conte, répondit Sancho, se content dans mon pays toutes les histoires de veillées; je ne sais pas la conter autrement, et il n'est pas juste que Votre Grâce exige que je fasse des modes nouvelles.

— Conte donc comme tu voudras, s'écria don Quichotte, et, puisque le sort m'a réduit à t'écouter, continue.

— Vous saurez donc, seigneur de mon âme, poursuivit Sancho, que, comme j'ai déjà dit, ce berger était amoureux de Torralva la bergère, laquelle était une fille joufflue et rebondie, assez farouche et même un peu hommasse, car elle avait quelques poils de moustache, si bien que je crois la voir d'ici.

— Tu l'as donc connue quelque part? demanda don Quichotte.

— Non, je ne l'ai pas connue, reprit Sancho; mais celui qui m'a conté l'histoire m'a dit qu'elle était si véritable et si certaine, que, quand je la raconterais à un autre, je pourrais bien jurer et affirmer que j'avais vu tout ce qui s'y passe. Or donc, les jours allant et venant, comme on dit, le diable qui ne s'endort pas et qui se fourre partout pour tout embrouiller, fit si bien, que l'amour qu'avait le berger pour la bergère se changea en haine et en mauvais vouloir; et la cause en fut, selon les mauvaises langues, une certaine quantité de petites jalousies qu'elle lui donna les unes sur les autres, et telles, ma foi, qu'elles passaient la plaisanterie. Depuis ce temps, la haine du berger devint si forte, que, pour ne plus voir la bergère, il résolut de quitter son pays, et d'aller jusqu'où ses yeux ne pussent jamais la revoir. La Torralva, tout aussitôt qu'elle se vit dédaignée de Lope, l'aima bien plus fort que lui ne l'avait jamais aimée.

— C'est la condition naturelle des femmes, interrompit don Quichotte, de dédaigner qui les aime, et d'aimer qui les dédaigne. Continue, Sancho.

— Il arriva donc, reprit Sancho, que le berger mit en oeuvre son projet, et, poussant ses chèvres devant lui, il s'achemina dans les champs de l'Estrémadure, pour passer au royaume de Portugal. La Torralva, qui eut vent de sa fuite, se mit aussitôt à ses trousses; elle le suivait de loin, à pied, ses souliers dans une main, un bourdon dans l'autre, et portant à son cou un petit bissac qui contenait, à ce qu'on prétend, un morceau de miroir, la moitié d'un peigne, et je ne sais quelle petite boîte de fard à farder pour le visage. Mais, qu'elle portât ces choses ou d'autres, ce que je n'ai pas envie de vérifier à présent, toujours est-il que le berger arriva avec son troupeau pour passer le Guadiana, dans le temps où les eaux avaient tellement crû, que la rivière sortait presque de son lit; et du côté où il arriva, il n'y avait ni barque, ni bateau, ni batelier, pour le passer lui et ses chèvres, ce qui le fit bien enrager, parce qu'il voyait déjà la Torralva sur ses talons, et qu'elle allait lui faire passer un mauvais quart d'heure avec ses pleurs et ses criailleries. Mais il regarda tant de côté et d'autre, qu'à la fin il aperçut un pêcheur qui avait auprès de lui un petit bateau, mais si petit qu'il ne pouvait y tenir qu'une chèvre et une personne. Et pourtant il l'appela, et fit marché pour qu'il le passât à l'autre bord, lui et trois cents chèvres qu'il conduisait. Le pêcheur se met dans la barque, vient prendre une chèvre et la passe; puis revient et en passe une autre, puis revient encore et en passe encore une autre… Ah çà! que Votre Grâce fasse bien attention de compter les chèvres que passe le pêcheur; car si vous en échappez une seule, le conte finira sans qu'on puisse en dire un mot de plus. Je continue donc, et je dis que la rive de l'autre côté était escarpée, argileuse et glissante, de sorte que le pêcheur tardait beaucoup pour aller et venir. Il revint pourtant chercher une autre chèvre, puis une autre, puis une autre encore.

— Eh, pardieu! suppose qu'il les a toutes passées! s'écria don Quichotte, et ne te mets pas à aller et venir de cette manière, car tu ne finirais pas de les passer en un an.

— Combien y en a-t-il de passées jusqu'à cette heure? demanda Sancho.

— Et qui diable le sait? répondit don Quichotte.

— Je vous le disais bien, pourtant, d'en tenir bon compte, reprit Sancho. Eh bien! voilà que l'histoire est finie, et qu'il n'y a plus moyen de la continuer.

— Comment cela peut-il être? s'écria don Quichotte; est-il donc si essentiel à ton histoire de savoir par le menu le nombre de chèvres qui ont passé, que, si l'on se trompe d'une seule, tu ne puisses en dire un mot de plus?

— Non, seigneur, en aucune façon, répondit Sancho; car, au moment où je demandais à Votre Grâce combien de chèvres avaient passé, et que vous m'avez répondu que vous n'en saviez rien, tout aussitôt ce qui me restait à dire s'en est allé de ma mémoire, et c'était, par ma foi, le meilleur et le plus divertissant.

— De façon, reprit don Quichotte, que l'histoire est finie?

— Comme la vie de ma mère, répondit Sancho.

— Je t'assure, en vérité, répliqua don Quichotte, que tu viens de conter là l'un des plus merveilleux contes, histoires ou historiettes, qu'on puisse inventer dans ce monde[127], et qu'une telle manière de le conter et de le finir ne s'est vue et ne se verra jamais. Je ne devais pas, au surplus, attendre autre chose de ta haute raison. Mais pourquoi m'étonner? Peut-être que ces coups, dont le bruit ne cesse pas, t'ont quelque peu troublé la cervelle?

— Tout est possible, répondit Sancho; mais, à propos de mon histoire, je sais qu'il n'y a plus rien à dire, et qu'elle finit juste où commence l'erreur du compte des chèvres qui passent.

— À la bonne heure, répondit don Quichotte, qu'elle finisse où tu voudras. Mais voyons si maintenant Rossinante peut remuer.»

En disant cela, il se remit à lui donner de l'éperon, et le cheval se remit à faire un saut de mouton, sans bouger de place, tant il était bien attaché.

En ce moment il arriva, soit à cause de la fraîcheur du matin qui commençait à se faire sentir, soit parce que Sancho avait mangé la veille au soir quelque chose de laxatif, soit enfin, ce qui est le plus probable, que la nature opérât en lui, il arriva qu'il se sentit envie de déposer une charge dont personne ne pouvait le soulager. Mais telle était la peur qui s'était emparée de son âme, qu'il n'osait pas s'éloigner de son maître de l'épaisseur d'un ongle. D'une autre part, essayer de remettre ce qu'il avait à faire était impossible. Dans cette perplexité, il imagina de lâcher la main droite avec laquelle il se tenait accroché à l'arçon de derrière; puis, sans faire ni bruit ni mouvement, il détacha l'aiguillette qui soutenait ses chausses, lesquelles lui tombèrent aussitôt sur les talons, et lui restèrent aux pieds comme des entraves; ensuite il releva doucement le pan de sa chemise, et mit à l'air les deux moitiés d'un postérieur qui n'était pas de mince encolure. Cela fait, et lorsqu'il croyait avoir achevé le plus difficile pour sortir de cette horrible angoisse, un autre embarras lui survint, plus cruel encore; il lui sembla qu'il ne pouvait commencer sa besogne sans laisser échapper quelque bruit, et le voilà, serrant les dents et pliant les épaules, qui retient son souffle de toute la force de ses poumons. Mais en dépit de tant de précautions, il fut si peu chanceux, qu'à la fin il fit un léger bruit, fort différent de celui qui causait sa frayeur. Don Quichotte l'entendit.

«Quel est ce bruit? demanda-t-il aussitôt.

— Je ne sais, seigneur, répondit l'autre; mais ce doit être quelque chose de nouveau, car les aventures et mésaventures ne commencent jamais pour un peu.»

Puis il se remit à tenter la fortune, et cette fois avec tant de succès, que, sans plus de scandale ni d'alarme, il se trouva délivré du fardeau qui l'avait si fort mis à la gêne.

Mais, comme don Quichotte avait le sens de l'odorat tout aussi fin que celui de l'ouïe, et comme Sancho était si près et si bien cousu à ses côtés que les vapeurs lui montaient à la tête presque en ligne droite, il ne put éviter que quelques-unes n'arrivassent jusqu'à ses narines. Dès qu'il les eut senties, il appela ses doigts au secours de son nez, qu'il serra étroitement entre le pouce et l'index.

«Il me semble, Sancho, dit-il alors d'un ton nasillard, que tu as grand'peur en ce moment.

— C'est vrai, répondit Sancho; mais à quoi Votre Grâce s'aperçoit-elle que ma peur est plus grande à présent que tout à l'heure?

— C'est qu'à présent tu sens plus fort que tout à l'heure, reprit don Quichotte, et ce n'est pas l'ambre, en vérité.

— C'est encore possible, répliqua Sancho; mais la faute n'en est pas à moi: elle est à Votre Grâce, qui m'amène à ces heures indues dans ces parages abandonnés.

— Retire-toi deux ou trois pas, mon ami, reprit don Quichotte sans lâcher les doigts qui lui tenaient le nez; et désormais prends un peu plus garde à ta personne et à ce que tu dois à la mienne; c'est sans doute de la grande liberté que je te laisse prendre avec moi qu'est née cette irrévérence.

— Je gagerais, répliqua Sancho, que Votre Grâce s'imagine que j'ai fait de ma personne quelque chose que je ne devais point faire.

— Laisse, laisse, ami Sancho, s'écria don Quichotte: ce sont matières qu'il vaut mieux ne pas agiter.»

Ce fut en ces entretiens et d'autres semblables que le maître et le valet passèrent le reste de la nuit. Dès que Sancho vit que l'aube allait poindre, il détacha tout doucement les liens de Rossinante et releva ses chausses. Se voyant libre, Rossinante se sentit, à ce qu'il parut, un peu de coeur au ventre. Quoiqu'il ne fût nullement fougueux de sa nature, il se mit à piétiner du devant, car, quant à faire des courbettes, je lui en demande bien pardon, mais il n'en était pas capable. Don Quichotte, voyant qu'enfin Rossinante remuait, en tira bon augure, et vit là le signal d'entreprendre cette aventure redoutable.

Pendant ce temps, le jour achevait de venir, et les objets se montraient distinctement. Don Quichotte vit qu'il était sous un groupe de hauts châtaigniers, arbres qui donnent une ombre très- épaisse; mais, quant au bruit des coups, qui ne cessaient pas un instant, il ne put en découvrir la cause. Ainsi donc, sans attendre davantage, il fit sentir l'éperon à Rossinante, et, prenant encore une fois congé de son écuyer, il lui ordonna de l'attendre en cet endroit trois jours au plus, comme il lui avait dit précédemment, au bout desquels, si Sancho ne le voyait pas revenir, il pourrait tenir pour certain qu'il avait plu à Dieu de lui faire laisser la vie dans cette périlleuse aventure. Il lui rappela ensuite l'ambassade qu'il devait présenter de sa part à sa dame Dulcinée; enfin il ajouta que Sancho ne prît aucun souci du payement de ses gages, parce que lui don Quichotte, avant de quitter le pays, avait laissé son testament, où se trouvait l'ordre de lui payer gages et gratifications au prorata du temps qu'il l'avait servi.

«Mais, continua-t-il, s'il plaît à Dieu de me tirer de ce péril sain et sauf et sans encombre, tu peux regarder comme bien plus que certaine la possession de l'île que je t'ai promise.»

Quand Sancho entendit les touchants propos de son bon seigneur, il se remit à pleurer, et résolut de ne plus le quitter jusqu'à l'entière et complète solution de l'affaire. De ces pleurs et de cette honorable détermination, l'auteur de notre histoire tire la conséquence que Sancho Panza devait être bien né, et tout au moins vieux chrétien[128]. Son affliction attendrit quelque peu son maître, mais pas assez pour qu'il montrât la moindre faiblesse. Au contraire, dissimulant du mieux qu'il put, il s'achemina sans retard du côté d'où semblait venir le bruit continuel de l'eau et des coups frappés.

Sancho le suivit à pied, selon sa coutume, menant par le licou son âne, éternel compagnon de sa bonne et de sa mauvaise fortune. Quand ils eurent marché quelque temps sous le feuillage de ces sombres châtaigniers, ils arrivèrent dans une petite prairie, au pied de quelques roches élevées, d'où tombait avec grand bruit une belle chute d'eau. Au bas de ces roches étaient quelques mauvaises baraques, plus semblables à des ruines qu'à des maisons, du milieu desquelles ils s'aperçurent que partait le bruit de ces coups redoublés qui continuaient toujours. Rossinante s'effraya du bruit que faisaient les coups et la chute de l'eau. Mais don Quichotte, après l'avoir calmé de la voix et de la main, s'approcha peu à peu des masures, se recommandant du profond de son coeur à sa dame, qu'il suppliait de lui accorder faveur en cette formidable entreprise, et, chemin faisant, invoquant aussi l'aide de Dieu. Pour Sancho, qui ne s'éloignait pas des côtés de son maître, il étendait tant qu'il pouvait le cou et la vue par-dessous le ventre de Rossinante, pour voir s'il apercevrait ce qui le tenait depuis si longtemps en doute et en émoi. Ils avaient fait encore une centaine de pas dans cette posture, lorsqu'enfin, au détour d'un rocher, se découvrit manifestement à leurs yeux la cause de cet infernal tapage qui, pendant la nuit tout entière, leur avait causé de si mortelles alarmes. Et c'était tout bonnement, si cette découverte, ô lecteur, ne te donne ni regret ni dépit, six marteaux de moulin à foulon, qui, de leurs coups alternatifs, faisaient tout ce vacarme.

À cette vue, don Quichotte devint muet; il pâlit et défaillit du haut en bas. Sancho le regarda, et vit qu'il avait la tête baissée sur sa poitrine, comme un homme confus et consterné. Don Quichotte aussi regarda Sancho: il le vit les deux joues enflées, et la bouche tellement pleine d'envie de rire qu'il semblait vouloir en étouffer; et toute sa mélancolie ne pouvant tenir contre la comique grimace de Sancho, il se laissa lui-même aller à sourire. Dès que Sancho vit que son maître commençait, il lâcha la bonde, et s'en donna de si bon coeur, qu'il fut obligé de se serrer les rognons avec les poings pour ne pas crever de rire. Quatre fois il se calma, et quatre fois il se reprit avec la même impétuosité que la première. Don Quichotte s'en donnait au diable, surtout quand il l'entendit s'écrier, par manière de figue, et contrefaisant sa voix et ses gestes:

«Apprends, ami Sancho, que je suis né, par la volonté du ciel, dans notre âge de fer pour y ressusciter l'âge d'or: c'est à moi que sont réservés les périls redoutables, les prouesses éclatantes et les vaillants exploits;» continuant de répéter ainsi les propos que lui avait tenus son maître lorsqu'il entendit pour la première fois le bruit des coups de marteau. Voyant donc que Sancho se moquait de lui décidément, don Quichotte fut saisi d'une telle colère, qu'il leva le manche de sa pique, et lui en assena deux coups si violents, que, s'ils eussent frappé sur la tête aussi bien que sur les épaules, son maître était quitte de lui payer ses gages, à moins que ce ne fût à ses héritiers. Quand Sancho vit que ses plaisanteries étaient payées de cette monnaie, craignant que son maître ne doublât la récompense, il prit une contenance humble et un ton contrit:

«Que Votre Grâce s'apaise! lui dit-il; ne voyez-vous pas que je plaisante?

— Et c'est justement parce que vous plaisantez que je ne plaisante pas, répondit don Quichotte. Venez ici, monsieur le rieur, et répondez. Vous semble-t-il, par hasard, que si ces marteaux à foulon eussent été aussi bien une périlleuse aventure, je n'avais pas montré assez de courage pour l'entreprendre et la mettre à fin? et suis-je obligé, par hasard, chevalier que je suis, à distinguer les sons, et à reconnaître si le bruit que j'entends vient de marteaux à foulon ou d'autre chose? et ne pourrait-il pas arriver, comme c'est la vérité toute pure, que je n'en aie jamais entendu de ma vie, comme vous les avez vus et entendus, vous, rustre et vilain que vous êtes, né et élevé dans leur voisinage? Sinon, faites voir un peu que ces six marteaux se changent en six géants, et jetez les-moi à la barbe l'un après l'autre, ou tous ensemble; et si je ne les mets pas tous les six les quatre fers en l'air, alors je vous permets de vous moquer de moi tout à votre aise.

— En voilà bien assez, mon cher seigneur, répliqua Sancho; je confesse que j'ai trop lâché la bride à ma bonne humeur. Mais, dites-moi, maintenant que nous sommes quittes et que la paix est faite (que Dieu vous tire de toutes les aventures aussi sain et aussi sauf que de celle-ci!), dites-moi, n'y a-t-il pas de quoi rire, et aussi de quoi conter, dans cette grande frayeur que nous avons eue? dans la mienne, je veux dire, car je sais bien que Votre Grâce n'a jamais connu le nom même de la peur.

— Je ne nie pas, répondit don Quichotte, que dans ce qui nous est arrivé, il n'y ait réellement matière à rire; mais je ne pense pas qu'il y ait matière à conter, car tous les gens qui vous écoutent n'ont pas assez de sens et d'esprit pour mettre les choses à leur vrai point.

— Tout au moins, reprit Sancho, vous avez su mettre à son vrai point le manche de la lance; car, en me visant sur la tête, vous m'avez donné sur les épaules, grâce à Dieu et au soin que j'ai pris de gauchir à droite. Mais passe: tout s'en va, comme on dit, dans la lessive, et j'ai souvent ouï dire encore: Celui-là t'aime bien qui te fait pleurer; et d'autant plus que les grands seigneurs, après une mauvaise parole dite à leurs valets, ont coutume de leur donner une nippe. Je ne sais trop ce qu'ils leur donnent quand ils leur ont donné des coups de bâton; mais j'imagine que les chevaliers errants donnent après le bâton des îles ou des royaumes en terre ferme.

— La chance pourrait tourner de telle sorte, répondit don Quichotte, que tout ce que tu dis vînt à se vérifier. Et d'abord, pardonne le passé: tu es raisonnable, et tu sais que les premiers mouvements ne sont pas dans la main de l'homme. Mais je veux aussi que tu sois désormais informé d'une chose, afin que tu te contiennes et t'abstiennes de trop parler avec moi: c'est que, dans tous les livres de chevalerie que j'ai lus, et le nombre en est infini, jamais je n'ai vu qu'aucun écuyer bavardât avec son seigneur aussi hardiment que tu bavardes avec le tien. Et, à vrai dire, nous avons aussi grand tort l'un que l'autre: toi, parce que tu ne me respectes pas assez; moi, parce que je ne me fais pas assez respecter. Voilà Gandalin, l'écuyer d'Amadis, qui devint comte de l'Île-Ferme; eh bien! on dit de lui que jamais il ne parlait à son seigneur, sinon le bonnet à la main, la tête penchée et le corps incliné, _more turquesco. _Mais que dirons-nous de Gasabal, l'écuyer de don Galaor, lequel fut si discret, que, pour nous instruire de son merveilleux talent à garder le silence, son nom n'est cité qu'une fois dans tout le cours de cette grande et véridique histoire? De tout ce que je viens de dire tu dois inférer, Sancho, qu'il est nécessaire de faire la différence du maître au valet, du seigneur au vassal, du chevalier à l'écuyer. Ainsi donc désormais nous devrons nous traiter avec plus de respect, sans prendre trop de corde et nous permettre trop de badinage. Car enfin, de quelque manière que je vienne à me fâcher contre vous, ce sera toujours tant pis pour la cruche[129]. Les récompenses et les bienfaits que je vous ai promis viendront à leur temps, et s'ils ne viennent pas, du moins, comme je vous l'ai dit, votre salaire ne se perdra point.

— Tout ce que dit Votre Grâce est parfaitement bien, répondit Sancho; mais je voudrais savoir, si le temps des récompenses ne devait jamais venir, et qu'il fallût s'en tenir aux gages, combien gagnait dans ce temps-là un écuyer de chevalier errant, et s'il faisait marché au mois ou à la journée, comme les goujats des maçons.

— À ce que je crois, répliqua don Quichotte, les écuyers de ce temps-là n'étaient pas à gages, mais à merci; et si je t'ai assigné des gages dans le testament clos que j'ai laissé chez moi, c'est en vue de ce qui pourrait arriver. Car, en vérité, je ne sais pas encore comment prendra la chevalerie dans les siècles calamiteux où nous sommes, et je ne voudrais pas que, pour si peu de chose, mon âme fût en peine dans l'autre monde. Il faut en effet que tu saches, ami Sancho, qu'en celui-ci, il n'est pas d'état plus scabreux et plus périlleux que celui des coureurs d'aventures.

— Je le crois bien, reprit Sancho, puisque le seul bruit des marteaux à foulon a pu troubler et désarçonner le coeur d'un errant aussi valeureux que Votre Grâce. Au reste, vous pouvez être bien certain que désormais je ne desserrerai plus les dents pour badiner sur vos affaires, mais seulement pour vous honorer comme mon maître et seigneur naturel.

— En ce cas, répliqua don Quichotte, tu vivras, comme on dit, sur la face de la terre; car, après les parents, ce sont les maîtres qu'on doit respecter le plus, et comme s'ils avaient les mêmes droits et la même qualité.»

Chapitre XXI

_Qui traite de la haute aventure et de la riche conquête de l'armet de Mambrin__[130]__ ainsi que d'autres choses arrivées à notre invincible chevalier_

En ce moment, il commença de tomber un peu de pluie, et Sancho aurait bien voulu se mettre à l'abri en entrant dans les moulins à foulon. Mais don Quichotte les avait pris en telle aversion pour le mauvais tour qu'ils venaient de lui jouer, qu'il ne voulut en aucune façon consentir à y mettre le pied. Il tourna bride brusquement à main droite, et tous deux arrivèrent à un chemin pareil à celui qu'ils avaient suivi la veille.

À peu de distance, don Quichotte découvrit de loin un homme à cheval, portant sur sa tête quelque chose qui luisait et brillait comme si c'eût été de l'or. À peine l'avait-il aperçu qu'il se tourna vers Sancho, et lui dit:

«Il me semble, Sancho, qu'il n'y a point de proverbe qui n'ait un sens véritable; car que sont-ils, sinon des sentences tirées de l'expérience même, qui est la commune mère de toutes les sciences? Cela est vrai spécialement du proverbe qui dit: Quand une porte se ferme, une autre s'ouvre. En effet, si la fortune hier soir nous a fermé la porte de l'aventure que nous cherchions, en nous abusant sur le bruit des marteaux à foulon, voilà maintenant qu'elle nous ouvre à deux battants la porte d'une autre aventure meilleure et plus certaine; et cette fois, si je ne réussis pas à en trouver l'entrée, ce sera ma faute, sans que je puisse m'excuser sur mon ignorance des moulins à foulon, ni sur l'obscurité de la nuit. Je dis tout cela, parce que, si je ne me trompe, voilà quelqu'un qui vient de notre côté portant coiffé sur sa tête cet armet de Mambrin à propos duquel j'ai fait le serment que tu n'as pas oublié.

— Pour Dieu! seigneur, répondit Sancho, prenez bien garde à ce que vous dites, et plus encore à ce que vous faites; je ne voudrais pas que ce fussent d'autres marteaux à foulon qui achevassent de nous fouler et de nous marteler le bon sens.

— Que le diable soit de l'homme! s'écria don Quichotte. Qu'a de commun l'armet avec les marteaux?

— Je n'en sais rien, répondit Sancho; mais, par ma foi, si je pouvais parler comme j'en avais l'habitude, je vous donnerais de telles raisons, que Votre Grâce verrait bien qu'elle se trompe en ce qu'elle dit.

— Comment puis-je me tromper en ce que je dis, traître méticuleux? reprit don Quichotte. Dis-moi, ne vois-tu pas ce chevalier qui vient à nous, monté sur un cheval gris pommelé, et qui porte sur la tête un armet d'or?

— Ce que j'avise et ce que je vois, répondit Sancho, ce n'est rien autre qu'un homme monté sur un âne gris comme le mien, et portant sur la tête quelque chose qui reluit.

— Eh bien! ce quelque chose, c'est l'armet de Mambrin, reprit don Quichotte. Range-toi de côté, et laisse-moi seul avec lui. Tu vas voir comment, sans dire un mot, pour ménager le temps, j'achève cette aventure, et m'empare de cet armet que j'ai tant souhaité.

— De me ranger à l'écart, c'est mon affaire, répondit Sancho; mais Dieu veuille, dis-je encore, que ce soit de la fougère et non des foulons.

— Je vous ai déjà dit, frère, s'écria don Quichotte, que vous cessiez de me rebattre les oreilles de ces foulons; car je jure de par tous les…, vous m'entendez bien, que je vous foulerai l'âme au fond du corps.»

Sancho se tut aussitôt, craignant que son maître n'accomplît son serment, car il l'avait assaisonné à se déchirer la bouche.

Or, voici ce qu'étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier que voyait don Quichotte. Il y avait dans ces environs deux villages voisins: l'un si petit qu'il n'avait ni pharmacie ni barbier; et l'autre plus grand, ayant l'une et l'autre. Le barbier du grand village desservait le petit, dans lequel un malade avait besoin d'une saignée, et un autre habitant de se faire la barbe. Le barbier s'y rendait pour ces deux offices, portant un plat à barbe en cuivre rouge; le sort ayant voulu que la pluie le prît en chemin, pour ne pas tacher son chapeau qui était neuf sans doute, il mit par-dessus son plat à barbe, lequel, étant bien écuré, reluisait d'une demi-lieue. Il montait un âne gris, comme avait dit Sancho; et voilà pourquoi don Quichotte crut voir un cheval pommelé, un chevalier et un armet d'or: car toutes les choses qui frappaient sa vue, il les arrangeait aisément à son délire chevaleresque et à ses mal-errantes pensées.

Dès qu'il vit que le pauvre chevalier s'approchait, sans entrer en pourparlers, il fondit sur lui, la lance basse, de tout le galop de Rossinante, bien résolu à le traverser d'outre en outre; mais, au moment de l'atteindre, et sans ralentir l'impétuosité de sa course, il lui cria:

«Défends-toi, chétive créature, ou livre-moi de bonne grâce ce qui m'est dû si justement.»

Le barbier, qui, sans y penser ni le prévoir, vit tout à coup fondre sur lui ce fantôme, ne trouva d'autre moyen de se garer du coup de lance que de se laisser choir en bas de son âne; puis, dès qu'il eut touché la terre, il se releva plus agile qu'un daim, et se mit à courir si légèrement à travers la plaine, que le vent même n'eût pu l'attraper. Il laissa son bassin par terre, et c'est tout ce que demandait don Quichotte, lequel s'écria que le païen n'était pas bête, et qu'il avait imité le castor, qui, se voyant pressé par les chasseurs, coupe de ses propres dents ce que son instinct naturel lui apprend être l'objet de leurs poursuites.

Il ordonna ensuite à Sancho de ramasser l'armet, et celui-ci, le pesant dans la main:

«Pardieu! dit-il, ce plat à barbe est bon, et vaut une piastre comme un maravédi.»

Puis il le donna à son maître, qui le mit aussitôt sur sa tête, le tournant et le retournant de tous côtés pour en trouver l'enchâssure; et comme il ne pouvait en venir à bout:

«Il faut, s'écria-t-il, que ce païen, à la mesure duquel on a forgé pour la première fois cette fameuse salade, ait eu la tête bien grosse; et le pis, c'est qu'il en manque la moitié.»

Quand Sancho entendit appeler salade un plat à barbe, il ne put retenir un grand éclat de rire; mais la colère de son maître lui revenant en mémoire, il fit halte à mi-chemin.

«De quoi ris-tu, Sancho? lui demanda don Quichotte.

— Je ris, répondit-il, en considérant quelle grosse tête devait avoir le païen, premier maître de cet armet, qui ressemble à un bassin de barbier comme une mouche à l'autre.

— Sais-tu ce que j'imagine, Sancho? reprit don Quichotte: que cette pièce fameuse, cet armet enchanté, a dû, par quelque étrange accident, tomber aux mains de quelqu'un qui ne sut ni connaître ni estimer sa valeur, et que ce nouveau maître, sans savoir ce qu'il faisait, et le voyant de l'or le plus pur, s'imagina d'en fondre la moitié pour en faire argent; de sorte que l'autre moitié est restée sous cette forme, qui ne ressemble pas mal, comme tu dis, à un plat de barbier. Mais qu'il en soit ce qu'il en est; pour moi qui le connais, sa métamorphose m'importe peu; je le remettrai en état au premier village où je rencontrerai un forgeron, et de telle façon qu'il n'ait rien à envier au casque même que fourbit le dieu des fournaises pour le dieu des batailles. En attendant, je le porterai comme je pourrai, car mieux vaut quelque chose que rien du tout, et d'ailleurs il sera bien suffisant pour me défendre d'un coup de pierre.

— Oui, répondit Sancho, pourvu qu'on ne les lance pas avec une fronde, comme dans la bataille des deux armées, quand on vous rabota si bien les mâchoires, et qu'on mit en morceaux la burette où vous portiez ce bienheureux breuvage qui m'a fait vomir la fressure.

— Je n'ai pas grand regret de l'avoir perdu, reprit don Quichotte; car tu sais bien, Sancho, que j'en ai la recette dans la mémoire.

— Moi aussi, je la sais par coeur, répondit Sancho; mais si je le fais ou si je le goûte une autre fois en ma vie, que ma dernière heure soit venue. Et d'ailleurs, je ne pense pas me mettre davantage en occasion d'en avoir besoin; au contraire, je pense me garer, avec toute la force de mes cinq sens, d'être blessé et de blesser personne. Quant à être une autre fois berné, je n'en dis rien: ce sont de ces malheurs qu'on ne peut guère prévenir; et quand ils arrivent, il n'y a rien de mieux à faire que de plier les épaules, de retenir son souffle, de fermer les yeux, et de se laisser aller où le sort et la couverture vous envoient.

— Tu es un mauvais chrétien, Sancho, dit don Quichotte lorsqu'il entendit ces dernières paroles; car jamais tu n'oublies l'injure qu'on t'a faite. Apprends donc qu'il est d'un coeur noble et généreux de ne faire aucun cas de tels enfantillages. Dis-moi, de quel pied boites-tu? Quelle côte enfoncée, ou quelle tête rompue as-tu tirée de la bagarre, pour ne pouvoir oublier cette plaisanterie? Car enfin, en examinant la chose, il est clair que ce ne fut qu'une plaisanterie et un passe-temps. Si je ne l'entendais pas ainsi, je serais déjà retourné là-bas, et j'aurais fait pour te venger plus de ravage que n'en firent les Grecs pour venger l'enlèvement d'Hélène; laquelle, si elle fût venue dans cette époque, ou ma Dulcinée dans la sienne, pourrait bien être sûre de n'avoir pas une si grande réputation de beauté.»

En disant cela, il poussa un profond soupir, qu'il envoya jusqu'aux nuages.

«Eh bien! reprit Sancho, que ce soit donc pour rire, puisqu'il n'y a pas moyen de les en faire pleurer; mais je sais bien, quant à moi, ce qu'il y avait pour rire et pour pleurer, et ça ne s'en ira pas plus de ma mémoire que de la peau de mes épaules. Mais laissons cela de côté, et dites-moi, s'il vous plaît, seigneur, ce que nous ferons de ce cheval gris pommelé, qui semble un âne gris, et qu'a laissé à l'abandon ce Martin que Votre Grâce a si joliment flanqué par terre. Au train dont il a pendu ses jambes à son cou, pour prendre la poudre d'escampette, il n'a pas la mine de revenir jamais le chercher; et, par ma barbe, le grison n'a pas l'air mauvais.

— Je n'ai jamais coutume, répondit don Quichotte, de dépouiller ceux que j'ai vaincus; et ce n'est pas non plus l'usage de la chevalerie de leur enlever les chevaux et de les laisser à pied, à moins pourtant que le vainqueur n'ait perdu le sien dans la bataille; car alors il lui est permis de prendre celui du vaincu, comme gagné de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse ce cheval, ou âne, ou ce que tu voudras qu'il soit, car dès que son maître nous verra loin d'ici, il viendra le reprendre.

— Dieu sait pourtant si je voudrais l'emmener, répliqua Sancho, ou tout au moins le troquer contre le mien, qui ne me semble pas si bon. Et véritablement les lois de votre chevalerie sont bien étroites, puisqu'elles ne s'étendent pas seulement à laisser troquer un âne contre un autre. Mais je voudrais savoir si je pourrais tout au moins troquer les harnais.

— C'est un cas dont je ne suis pas très-sûr, répondit don Quichotte; de façon que, dans le doute, et jusqu'à une plus ample information, je permets que tu les échanges, si tu en as un extrême besoin.

— Si extrême, répliqua Sancho, que si ces harnais étaient pour ma propre personne, je n'en aurais pas un besoin plus grand.»

Aussitôt, profitant de la licence, il fit _mutatio capparum, _comme disent les étudiants, et para si galamment son âne, qu'il lui en parut avantagé du quart et du tiers.

Cela fait, ils déjeunèrent avec les restes des dépouilles prises sur le mulet des bons pères, et burent de l'eau du ruisseau des moulins à foulon, mais sans tourner la tête pour les regarder, tant ils les avaient pris en aversion pour la peur qu'ils en avaient eue. Enfin, la colère étant passée avec l'appétit, et même la mauvaise humeur, ils montèrent à cheval, et, sans prendre aucun chemin déterminé, pour se mieux mettre à l'unisson des chevaliers errants, ils commencèrent à marcher par où les menait la volonté de Rossinante; car celle du maître se laissait entraîner, et même celle de l'âne, qui le suivait toujours en bon camarade quelque part que l'autre voulût le conduire. De cette manière, ils revinrent sur le grand chemin, qu'ils suivirent à l'aventure, et sans aucun parti pris.

Tandis qu'ils cheminaient ainsi tout droit devant eux, Sancho dit à son maître:

«Seigneur, Votre Grâce veut-elle me donner permission de deviser un peu avec elle? Depuis que vous m'avez imposé ce rude commandement du silence, plus de quatre bonnes choses m'ont pourri dans l'estomac, et j'en ai maintenant une sur le bout de la langue, une seule, que je ne voudrais pas voir perdre ainsi.

— Dis-la, répondit don Quichotte; et sois bref dans tes propos; aucun n'est agréable s'il est long.

— Je dis donc, seigneur, reprit Sancho, que, depuis quelques jours, j'ai considéré combien peu l'on gagne et l'on amasse à chercher ces aventures que Votre Grâce cherche par ces déserts et ces croisières de grands chemins, où, quels que soient les dangers qu'on affronte et les victoires qu'on remporte, comme il n'y a personne pour les voir et les savoir, vos exploits restent enfouis dans un oubli perpétuel, au grand détriment des bonnes intentions de Votre Grâce et de leur propre mérite. Il me semble donc qu'il vaudrait mieux, sauf le meilleur avis de Votre Grâce, que nous allassions servir un empereur, ou quelque autre grand prince, qui eût quelque guerre à soutenir, au service duquel Votre Grâce pût montrer la valeur de son bras, ses grandes forces et son intelligence plus grande encore. Cela vu du seigneur que nous servirons, force sera qu'il nous récompense, chacun selon ses mérites. Et là se trouveront aussi des clercs pour coucher par écrit les prouesses de Votre Grâce, et pour en garder mémoire. Des miennes je ne dis rien, parce qu'elles ne doivent pas sortir des limites de la gloire écuyère; et pourtant j'ose dire que, s'il était d'usage dans la chevalerie d'écrire les prouesses des écuyers, je crois bien que les miennes ne resteraient pas entre les lignes.

— Tu n'as pas mal parlé, Sancho, répondit don Quichotte; mais avant que d'en arriver là, il faut d'abord aller par le monde, comme en épreuves, cherchant les aventures, afin de gagner par ces hauts faits nom et renom, tellement que, dès qu'il se présente à la cour d'un grand monarque, le chevalier soit déjà connu par ses oeuvres, et qu'à peine il ait franchi les portes de la ville, tous les petits garçons le suivent et l'entourent, criant après lui:

«Voici le chevalier du Soleil[131], ou bien du Serpent[132], ou de quelque autre marque distinctive sous laquelle il sera connu pour avoir fait de grandes prouesses; voici, diront-ils, celui qui a vaincu en combat singulier l'effroyable géant Brocabruno de la grande force, celui qui a désenchanté le grand Mameluk de Perse d'un long enchantement où il était retenu depuis bientôt neuf cents années.»

Ainsi, de proche en proche, ils iront publiant ses hauts faits; et bientôt, au tapage que feront les enfants et le peuple tout entier, le roi de ce royaume se mettra aux balcons de son royal palais; et, dès qu'il aura vu le chevalier, qu'il reconnaîtra par la couleur des armes et la devise de l'écu, il devra forcément s'écrier:

«Or sus, que tous les chevaliers qui se trouvent à ma cour sortent pour recevoir la fleur de la chevalerie qui s'avance!»

À cet ordre, ils sortiront tous, et lui-même descendra jusqu'à la moitié de l'escalier, puis il embrassera étroitement son hôte, et lui donnera le baiser de paix au milieu du visage[133]; aussitôt il le conduira par la main dans l'appartement de la reine, où le chevalier la trouvera avec l'infante sa fille, qui ne peut manquer d'être une des plus belles et des plus parfaites jeunes personnes qu'à grand'peine on pourrait trouver sur une bonne partie de la face de la terre. Après cela, il arrivera tout aussitôt que l'infante jettera les yeux sur le chevalier, et le chevalier sur l'infante, et chacun d'eux paraîtra à l'autre plutôt une chose divine qu'humaine; et, sans savoir pourquoi ni comment, ils resteront enlacés et pris dans les lacs inextricables de l'amour, et le coeur percé d'affliction de ne savoir comment se parler pour se découvrir leurs sentiments, leurs désirs et leurs peines. De là, sans doute, on conduira le chevalier dans quelque salle du palais richement meublée, où, après lui avoir ôté ses armes, on lui présentera une riche tunique d'écarlate pour se vêtir; et s'il avait bonne mine sous ses armes, il l'aura meilleure encore sous un habit de cour. La nuit venue, il soupera avec le roi, la reine et l'infante, et n'ôtera pas les yeux de celle-ci, la regardant en cachette des assistants, ce qu'elle fera de même et avec autant de sagacité; car c'est, comme je l'ai dit, une très-discrète personne. Le repas desservi, on verra tout à coup entrer par la porte de la salle un petit vilain nain, et, derrière lui, une belle dame entre deux géants, laquelle vient proposer une certaine aventure préparée par un ancien sage, et telle que celui qui en viendra à bout sera tenu pour le meilleur chevalier du monde[134]. Aussitôt le roi ordonnera que tous les chevaliers de sa cour en fassent l'épreuve; mais personne ne pourra la mettre à fin, si ce n'est le chevalier étranger, au grand accroissement de sa gloire, et au grand contentement de l'infante, qui se tiendra satisfaite et même récompensée d'avoir placé en si haut lieu les pensées de son âme. Le bon de l'affaire, c'est que ce roi, ou prince, ou ce qu'il est enfin, soutient une guerre acharnée contre un autre prince aussi puissant que lui, et le chevalier, son hôte, après avoir passé quelques jours dans son palais, lui demandera permission d'aller le servir dans cette guerre. Le roi la lui donnera de très-bonne grâce, et le chevalier lui baisera courtoisement les mains pour la faveur qui lui est octroyée. Et cette nuit même, il ira prendre congé de l'infante sa maîtresse, à travers le grillage d'un jardin sur lequel donne sa chambre à coucher. Il l'a déjà entretenue plusieurs fois en cet endroit, par l'entremise d'une demoiselle, leur confidente, à qui l'infante confie tous ses secrets[135]. Il soupire, elle s'évanouit; la damoiselle apporte de l'eau, et s'afflige de voir venir le jour, ne voulant pas, pour l'honneur de sa maîtresse, qu'ils soient découverts. Finalement, l'infante reprend connaissance, et tend à travers la grille ses blanches mains au chevalier, qui les couvre de mille baisers et les baigne de ses larmes; ils se concertent sur la manière de se faire savoir leurs bonnes ou mauvaises fortunes, et la princesse le supplie d'être absent le moins longtemps possible; il lui en fait la promesse avec mille serments, et, après lui avoir encore une fois baisé les mains, il s'arrache d'auprès d'elle avec de si amers regrets, qu'il est près de laisser là sa vie; il regagne son appartement, se jette sur son lit, mais ne peut dormir du chagrin que lui cause son départ; il se lève de grand matin, va prendre congé du roi, de la reine et de l'infante; mais les deux premiers, en recevant ces adieux, lui disent que l'infante est indisposée et ne peut recevoir de visite. Le chevalier pense alors que c'est de la peine de son éloignement; son coeur est navré, et peu s'en faut qu'il ne laisse éclater ouvertement son affliction. La confidente est témoin de la scène, elle remarque tout, et va le conter à sa maîtresse, qui l'écoute en pleurant, et lui dit qu'un des plus grands chagrins qu'elle éprouve, c'est de ne savoir qui est son chevalier, s'il est ou non de sang royal. La damoiselle affirme que tant de grâce, de courtoisie, de vaillance ne peuvent se trouver ailleurs que dans une personne royale et de qualité. La princesse affligée accepte cette consolation; elle essaye de cacher sa tristesse pour ne pas donner une mauvaise opinion d'elle à ses parents, et au bout de deux jours elle reparaît en public. Cependant le chevalier est parti; il prend part à la guerre, combat et défait l'ennemi du roi, emporte plusieurs villes, gagne plusieurs victoires. Il revient à la cour, voit sa maîtresse à leur rendez-vous d'habitude, et convient avec elle qu'il la demandera pour femme à son père, en récompense de ses services; le roi ne le veut pas accepter pour gendre, ne sachant qui il est; et pourtant, soit par enlèvement, soit d'autre manière, l'infante devient l'épouse du chevalier, et son père finit par tenir cette union à grand honneur, parce qu'on vient à découvrir que ce chevalier est fils d'un vaillant roi de je ne sais quel royaume, car il ne doit pas se trouver sur la carte. Le père meurt, l'infante hérite, et voilà le chevalier roi[136]. C'est alors le moment de faire largesse à son écuyer et à tous ceux qui l'ont aidé à s'élever si haut. Il marie son écuyer avec une damoiselle de l'infante, qui sera sans doute la confidente de ses amours, laquelle est fille d'un duc de première qualité.

— C'est cela! s'écria Sancho; voilà ce que je demande, et vogue la galère! Oui, je m'en tiens à cela, et tout va nous arriver au pied de la lettre, pourvu que Votre Grâce s'appelle le chevalier de la Triste-Figure.

— N'en doute pas, Sancho, répondit don Quichotte, car c'est par les mêmes degrés et de la même manière que je viens de te conter que montaient et que montent encore les chevaliers errants jusqu'au rang de rois ou d'empereurs[137]. Il ne manque plus maintenant que d'examiner quel roi des chrétiens ou des païens a sur les bras une bonne guerre et une belle fille. Mais nous avons le temps de penser à cela; car, ainsi, que je te l'ai dit, il faut d'abord acquérir ailleurs de la renommée avant de se présenter à la cour. Pourtant, il y a bien encore une chose qui me manque: en supposant que nous trouvions un roi avec une guerre et une fille, et que j'aie gagné une incroyable renommée dans l'univers entier je ne sais pas trop comment il pourrait se faire que je me trouvasse issu de roi, ou pour le moins cousin issu de germain d'un empereur. Car enfin, avant d'en être bien assuré, le roi ne voudra pas me donner sa fille pour femme, quelque prix que méritent mes éclatants exploits; et voilà que, par ce manque de parenté royale, je vais perdre ce que mon bras a bien mérité. Il est vrai que je suis fils d'hidalgo, de souche connue, ayant possession et propriété, et bon pour exiger cinq cents sous de réparation[138]. Il pourrait même se faire que le sage qui écrira mon histoire débrouillât et arrangeât si bien ma généalogie, que je me trouvasse arrière-petit-fils de roi, à la cinquième ou sixième génération. Car il est bon, Sancho, que je t'apprenne une chose: il y a deux espèces de descendances et de noblesses. Les uns tirent leur origine de princes et de monarques; mais le temps, peu à peu, les a fait déchoir, et ils finissent en pointe comme les pyramides; les autres ont pris naissance en basse extraction, et vont montant de degré en degré jusqu'à devenir de grands seigneurs. De manière qu'entre eux il y a cette différence, que les uns ont été ce qu'ils ne sont plus, et que les autres sont ce qu'ils n'avaient pas été; et, comme je pourrais être de ceux-là, quand il serait bien avéré que mon origine est grande et glorieuse, il faudrait à toute force que cela satisfît le roi mon futur beau-père: sinon l'infante m'aimerait si éperdument, qu'en dépit de son père, et sût-il à n'en pouvoir douter que je suis fils d'un porteur d'eau, elle me prendrait encore pour son époux et seigneur. Sinon, enfin, ce serait le cas de l'enlever et de l'emmener où bon me semblerait, jusqu'à ce que le temps ou la mort eût apaisé le courroux de ses parents.

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