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L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913

LES LIVRES et LES ÉCRIVAINS

Reading edition

LE VILLAGE DE L'ONCLE HANSI

Un dessinateur alsacien, également célèbre mais inégalement goûté en Allemagne et en France, présidait, il y a quinze jours, au grand dîner officiel de littérateurs français. C'était au lendemain des incidents de Saverne. Dans l'hommage rendu par la Société des Gens de lettres à l'«Oncle Hansi», alors précisément qu'on discutait au Reichstag les définitions du mot «wackes», il n'y avait pas une coïncidence voulue. Mais la coïncidence existait tout de même et elle parut à ce point émouvante que, lorsque cet Alsacien, si complètement de sa race, dressa avec quelque gaucherie sa puissante silhouette--la silhouette de l'ami Fritz--pour nous parler de l'Alsace, un frisson passa dans la salle du banquet où s'était fait aussitôt un silence de cathédrale. Hansi, cependant, nous parlait avec la bonhomie de son accent guttural, traînant et appuyé. Il nous disait, en souriant, que nous étions, ce soir-là, présidés par un wackes et même par un «oberwackes» (un survoyou d'Alsace) comme on l'appelait là-bas. Mais l'esprit de Hansi est un de ces vieux vins de France qui réchauffent l'âme en mouillant les yeux. Et quand il parle, quand il écrit ou quand il dessine, le rude et simple et fin bonhomme de Colmar reste le même, doux et redoutable, avec cet humour grave qui vous donne une envie de pleurer...

Le village de l'oncle Hansi se trouve «non loin de la grande route, du côté de Wissembourg ou de Niederbronn». Vous vous arrêtez à quelque petite station fleurie. Devant vous, au bout d'un étroit chemin bordé d'arbres fruitiers, un vieux clocher pointu s'élance au-dessus des blés où perce la dentelle des houblons. Et voici des toits qui fument, une petite place où l'arbre de la liberté verdit encore, une maison d'école avec son nid de cigogne et son beffroi... Voici des fillettes avec leurs petites jupes gaies, rouges ou bleues, des jeunes filles «dont la calme beauté est couronnée d'un large ruban noir». Voici de grands jeunes gens au vêtement sévère relevé par la vive note rouge du gilet, et voici des vieux avec, encore, l'ample redingote et le tricorne. Voici les fiancés qui se promènent, mains unies, les anciens qui causent sur leur porte. L'air est plein de chants d'oiseaux et de chansons d'enfants. Ne vous semble-t-il pas que vivre en ce joli village serait tout le bonheur humain? Oui,... oh! oui... si, tout en haut, au bout de la rue, n'apparaissait la silhouette pesante et casquée du gendarme...

Dans le village de l'oncle Hansi, il y a un beau pré où garçonnets et fillettes jouent à la guerre et régulièrement «mettent en fuite l'ennemi toujours représenté par les dix enfants du gendarme prussien».

Dans le village de l'oncle Hansi, il y a deux maîtres d'école: l'un, le père Vettei est un vieux d'avant la guerre, un vieux en tricorne et en lévite. Tout le monde l'aime, il assiste à tous les baptêmes, à tous les mariages et il continue--en cachette--d'apprendre le français aux petits enfants. L'autre maître, son adjoint, est un jeune instituteur allemand en veston de drap vert, et qui a toujours à la main une baguette impitoyable... Et devant l'école, il y a une place où les petits élèves tirent au sort, avec une plume dans un livre fermé, les petits soldats de papier imprimés à Epinal. Quelle raillerie si, par malheur, on gagne un soldat prussien!...

Dans le village de l'oncle Hansi, il vient des touristes allemands, en petit chapeau à plumes et tout habillés de vert, du vert moutarde au vert épinard, toutes les nuances du vert, sauf le vert espérance. Ils déballent, à l'auberge, des saucisses, des marmelades, et réclament une grande cruche de bière pour monsieur et une petite pour le reste de la famille... Et il y a aussi, parfois, des touristes français, vite entourés, et qui devraient revenir plus souvent.

Dans le village de l'oncle Hansi, il y a trois vétérans de l'ancienne armée française. C'est d'abord le cuirassier Schimmel qui a chargé à Morsbronn. «Ce jour-là, défendant sa terre et son foyer, il a dû faire peur à la mort elle-même.» Les deux autres sont l'ex-canonnier à cheval Georges Becker et l'ancien sergent de voltigeurs Martin Spohr. Tous trois vont ensemble à la messe avec leurs longues redingotes, pareilles comme un uniforme, sur lequel est épingle le ruban du souvenir, strié de deuil et d'espérance. «Ils ne parlent guère pour compenser tous les mots inutiles que l'on dit ailleurs.»

Dans le village de l'oncle Hansi, il y a chaque année deux fêtes: l'une, qui ne compte pas, la fête de l'Empire; et l'autre qui est une grande joie, la fête patronale, le «Messti». Ce jour-là, c'est, partout, une active confection de tartes et de gâteaux d'Alsace. Ce jour-là, le gendarme prussien inspecte la baraque aux pains d'épice pour voir si on n'y expose pas de mirlitons tricolores... Ah! il y a une troisième fête que j'oubliais, la fête du 14 juillet. Celle-ci, il est vrai, on la célèbre hors du village, à Nancy. Mais on y pense beaucoup au village et il y a toujours des gens de l'endroit, des heureux, des enviés qui s'en vont assister à la belle revue française de la «division de fer».

Dans le village de l'oncle Hansi, il y a un veilleur de nuit, le père Spinner, un ancien artilleur de la garde qui, aujourd'hui encore, pour faire sa ronde, s'enveloppe dans le vieux manteau d'ordonnance (ces étoffes françaises sont inusables). Il porte une vieille hallebarde, une grosse lanterne et une corne pour sonner les incendies. Autrefois, le père Spinner était un homme très sobre. Mais il a pris une singulière habitude: chaque fois qu'un gros Zeppelin a subi un de ces accidents énormes qui ne coûtent la vie à personne, le veilleur entre à l'auberge et se fait servir un demi-litre de vin. Et c'est ainsi que le père Spinner est devenu ivrogne.

Le village de l'oncle Hansi est un joli village dont les maisons riantes cachent bien des souffrances. Il est l'image de l'Alsace entière et toute l'Alsace, comme un grand coeur, palpite dans les moindres détails de cette admirable page qui clôt l'album:

«... Mon village est endormi; les petits enfants reposent depuis longtemps et rêvent du prochain arbre de Noël, ou de la revue de Nancy. Le clocher tout noir se découpe sur le grand ciel étoile; au loin s'étend le champ de bataille immense et mystérieux et les pierres blanches, sous lesquelles reposent tant de héros, y mettent quelques pâles lueurs. La grande rue est silencieuse; même l'agaçant phonographe du gendarme prussien a cessé de moudre ses airs patriotiques. Un chien aboie. Un autre, plus loin, lui répond. Dans les jardinets qui bordent la route, les lucioles brillent et jouent «à imiter les étoiles». Au loin, un coup sourd éclate dans l'air; c'est le canon de Bitche, où d'incessantes manoeuvres nocturnes tiennent la garnison en éveil... Quelquefois une détonation plus sourde, plus lointaine encore, lui fait écho; elle vient de l'autre côté de la frontière... D'une ruelle débouche une petite lumière vacillante et la voix fêlée du veilleur de nuit égrène lentement son appel. Une seule fenêtre est éclairée: c'est celle du père Vetter. On lui a rapporté de Nancy quelques journaux, de ces journaux interdits en Alsace parce qu'ils feraient aimer la France. Autour de la lampe, quelques paysans sont réunis, et le vieil instituteur traduit, explique. Il parle de l'armée française, des aviateurs, des peuples des Balkans qui ont enfin retrouvé leur patrie. Et, dans la nuit, sa lampe est la seule lumière qui brille dans mon village...»

L'âme d'Erckmann et de Chatrian n'est point morte. Elle vit, ardente, irritée, rajeunie, dans la vérité expressive et très artiste de ces pages d'album et dans la saveur simple de ce texte que fleuronnent symboliquement des petits soldats d'Epinal.

ALBERIC CAHUET.

LE VÉLO TORPILLE

On connaît la théorie de l'entraînement à bicyclette. Elle repose sur ce fait qu'un objet en mouvement un peu rapide (cycliste, voiture automobile, écran, etc.) laisse derrière lui un sillage, une zone où la pression de l'air se trouve légèrement réduite, pendant un instant très court. Si un autre objet, marchant à la même vitesse que le premier, se trouve dans le sillage en question, il n'éprouvera donc qu'une résistance réduite et pourra maintenir sa vitesse au prix d'un travail sensiblement plus faible. Il résulte de là qu'à travail égal un cycliste avec entraîneur marchera beaucoup plus vite qu'un cycliste sans entraîneur; c'est ainsi que le record de l'heure à bicyclette avec entraîneur dépasse actuellement 100 kilomètres tandis qu'il dépasse à peine 43 kilomètres sans entraîneur.

Dans ces conditions, on s'est depuis longtemps demandé si l'on ne pourrait pas augmenter la vitesse du cycliste en munissant sa machine d'un écran ou coupe-vent qui réduirait pour lui la résistance de l'air. Au premier abord, ce procédé rappelle quelque peu celui de Gribouille disposant à l'avant de sa bicyclette un aimant puissant chargé d'attirer cette dernière, mais le procédé est, en réalité, moins absurde qu'il n'en a l'air. Il suffit en effet de construire un écran qui éprouve de la part de l'air une résistance moins grande que le cycliste lui-même. Or, en théorie, rien n'est plus facile et, dès 1892 ou 1893, on vendait chez les fabricants d'accessoires un coupe-vent en mica que l'on fixait au guidon de la bicyclette et qui avait pour mission d'abriter le cycliste.

Ce coupe-vent n'a donné au reste aucun résultat parce que, d'une part, il était insuffisamment rigide, et se déformait en marche et, d'autre part, il donnait naissance à des remous arrière entièrement nuisibles.

Les fabricants de coupe-vent pour bicyclette firent donc rapidement faillite et le coupe-vent individuel fut enterré pour une vingtaine d'années.

La question n'était cependant pas insoluble et un jeune ingénieur à peine sorti du régiment vient de la reprendre avec un succès complet.

Il lui a suffi de remédier aux deux inconvénients signalés en construisant un coupe-vent indéformable derrière lequel un prolongement convenablement tracé empêche la formation de remous nuisibles. En fait, le coupe-vent de jadis est devenu une sorte de gros oeuf allongé dans lequel le cycliste est enfermé et qui marche le gros bout en avant.

Le vélo torpille de M. Bunau-Varilla, vu à l'arrêt (entr'ouvert) et en course.

Illustration from L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913

Une pareille forme étonne au premier abord, et cependant c'est celle que le calcul et l'expérience s'accordent pour proclamer la meilleure.

C'est celle du projectile de moindre résistance de d'Alembert, de Piobert et de Dreyse. C'est celle des poissons et des oiseaux modelés par une longue série de siècles; c'est celle enfin des ailes de nos aéroplanes modernes. En un mot, c'est la forme en toupie avec proue camuse, et poupe effilée.

Illustration from L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913

La difficulté était jadis fort grande de construire avec une légèreté suffisante un capot de ce genre. Mais cette difficulté a disparu pour nos constructeurs d'aéroplanes.

Imaginez, en effet, une carcasse en bois courbé extrêmement rigide dont le profil est celui d'un oeuf à petit bout pointu; l'avant est recouvert de feuilles transparentes de celluloïd et le reste d'une étoffe parfaitement lisse et fortement tendue.

Le tout est fixé à la bicyclette par une armature en tubes d'acier, ne laissant visibles et exposés à la résistance de l'air que les pieds et les tibias du cycliste.

Tel est le vélo torpille Etienne Bunau-Varilla.

Cet appareil, parfaitement conçu au point de vue théorique et dont la forme tient le milieu entre le projectile de Piobert et celui de Dreyse, paraît donner au point de vue pratique des résultats tout à fait remarquables. C'est ainsi que le coureur Berthet a pu abaisser à une minute deux secondes quatre cinquièmes le record de durée du kilomètre qui était jusqu'ici d'une minute dix secondes trois cinquièmes, c'est-à-dire qu'il a pu passer de la vitesse de 50 kil. 992 à l'heure à la vitesse de 57 kil. 325. Il est donc arrivé à ce résultat quelque peu paradoxal au premier abord d'augmenter sa vitesse horaire de près de 5 kil. 1/2 en ajoutant à sa machine une carrosserie dont le poids n'est pas négligeable; ajoutons que du même coup il s'est mis à l'abri de la pluie, du soleil et de la poussière.

SAUVEROCHE.

Notes in this chapter

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