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L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913

EN CAMPAGNE AVEC L'ARMÉE GRECQUE

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VERS LE FRONT

Parti d'Athènes dans les conditions qu'il nous a dites, partout comblé de prévenances, notre collaborateur, M. Jean Leune, a gagné aussi rapidement que possible Salonique d'abord, puis le front. Naturellement, Mme Jean Leune est, en Macédoine comme en Epire, la fidèle et vaillante compagne de son mari, et, au jour le jour, cette toute jeune et jolie femme, grecque de naissance, mais écrivant un bien joli français, rend compte aux siens de ses exploits dans des lettres d'un tour vif, primesautier, charmant enfin. D'une de ces correspondances, nous extrayons ce récit de l'emploi de son temps à Baltza, seconde étape de leur voyage, tandis que son mari procède aux démarches nécessaires:

Baltza, 3 juillet.

Nous voici à Baltza,--petit village grec, malgré les protestations bulgares qui veulent que toute la Macédoine soit bulgare. Des femmes m'accueillent, veulent m'emmener chez elles, prendre le café et le gliko (café turc) traditionnels. Je m'y rends pendant que Jean va voir les officiers de l'état-major.

J'y suis accueillie sur l'éternelle terrasse à colonnes antiques,--de bois, parce que les gens sont pauvres. Elle donne sur un jardin plein de figuiers et d'oliviers. Des poules, une vache, un métier à tisser: la fortune des pauvres. J'aime ces demeures rustiques. J'y vivrais volontiers, simple parmi les simples.

La jeune fille de la maison est fiancée. Son fiancé est soldat dans l'armée bulgare. On l'a pris de force: «Il refusait d'y aller. Un Grec peut-il tirer sur des Grecs? Il a été battu, blessé, puis 'emporté à moitié mort. Que devient-il?» La petite sanglote.

Hier encore on se battait en arrière du village. «Les Bulgares s'étaient bien fortifiés, dans un bois protégé par des marais. Beaucoup d'enfants (ils appellent ainsi les Grecs) sont morts. Il en est passé, des blessés! Des blessés contents de leurs blessures, madame... J'offre du cognac. Le blessé lève son verre: Ké s'ti Sofia (A Sofia) et Ké s'tin Hoje! (A Constantinople)... Et il rit. D'autres se plaignent d'avoir été blessés trop tôt... Oh! madame, maintenant qu'ils ont la victoire dans les jambes ils ne s'arrêteront plus.»

--Et vous êtes vraiment Grecs?

--Comment?--ils sont étonnés, indignés de ma question--si nous sommes Grecs?... Des nobles, madame, tous les Grecs sont nobles. Avec un passé comme celui que nous avons! Et l'avenir! quand nous aurons repris tout ce que les Turcs et les Bulgares nous ont volé, quand la Grèce sera grande comme une puissance...

Les yeux de la jeune fille se mouillent. Son regard devient fixe. On dirait qu'elle voit la Grèce future. Comment ces gens ont-ils su conserver pour leur patrie un amour si grand?

--Alors vous n'avez pas oublié les Grecs?

--Mais comment les oublier? La patrie est une idée, madame. Oublier l'idée, c'est perdre l'esprit.

Je regarde la jeune fille aux grands yeux noirs. Les traits ne sont pas beaux, mais le coeur et l'esprit les illuminent. L'expression est celle du grand amour, celui qu'on a pour sa patrie, pour sa race.

Après la retraite des Bulgares: un village macédonien. --Phot. J. Leune.

Illustration from L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913

--Quand les bandes grecques venaient lutter pour la conservation de notre nation, il fallait les cacher. Quelles ruses alors nous avons employées! Nous les habillions en femmes,--ou encore on les enfouissait dans des matelas! Les Turcs venaient, s'asseyaient sur l'antarte (franc-tireur) et il ne fallait pas que celui-ci se trahît... De temps en temps ces antartes nous apportaient des journaux grecs. Ah! vous ne savez pas ce qu'a été pour, nous, le journal grec! Un baiser de la patrie, à nous, ses enfants qui en pleurions la perte... Avec quels battements de coeur nous avons suivi la réorganisation de l'armée! Enfin la Grèce se fortifiait! Nous pouvions espérer! Et la délivrance est venue. Une seule ombre: que faisaient les Bulgares à Salonique, alors que les Grecs y étaient entrés en vainqueurs? Comme on craint le voleur pour le trésor trop chèrement payé, ainsi nous tremblions à la pensée que les Bulgares pouvaient nous enlever notre liberté. Nous les connaissions par les récits de nos frères de Macédoine. C'était massacre sur massacre des populations grecques, que vite ils remplaçaient par des mendiants bulgares, afin de pouvoir dire à l'Europe: «Regardez comme la Macédoine est bulgare!» Mais les pierres des églises volées aux communautés grecques parlent encore. Lisez les inscriptions, elles sont grecques. Fouillez la terre qui les entoure, on trouve des livres sacrés que les Bulgares ont eu peur de brûler. Et surtout... Ah! madame, si les champs de la Macédoine pouvaient parler!...»

... Cette jeune fille m'a donné un choc. Comme ils en savent plus que nous, ces gens!...

Les Grecs attaquent Kilkiz (qu'on écrit aussi Kilkich), que les Bulgares défendent énergiquement. M. et Mme Jean Leune, toujours curieux de tout voir, et de près, vont jeter, d'une hauteur, un coup d'oeil à la bataille, en attendant qu'ils la suivent le lendemain. Mais ils regagnent, le soir, leurs quartiers à Baltza. Et voici maintenant le récit de notre correspondant:

AUDIENCE ROYALE

Jeudi, 3 juillet.

Nous rentrons à Baltza à la nuit tombante. Nous apercevons, sur la place du village, au milieu de ses officiers d'état-major, le roi Constantin, toujours nerveux, remuant, incapable de rester en place. Il est vêtu d'une tunique et d'une casquette blanches, d'une culotte kaki, les jambes serrées dans des bandes molletières. Les mains dans les poches, il va et vient, interroge l'un, rit et plaisante avec l'autre, très simple, sans garde, tout pareil à l'un de ceux qui l'entourent.

Les premiers secours aux blessés sur le champ de bataille de Kilkiz. Phot. J. Leune.

Illustration from L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913

Un peu plus tard dans la soirée, le roi nous faisait le grand honneur de nous recevoir, dans la salle rustique où deux longues planches non rabotées, posées sur des tréteaux, servent tantôt de table de travail pour lui et son état-major, tantôt de table à manger.

Il portait la même tunique blanche toute simple et une casquette blanche à galon d'or. Il vint vers nous et nous tendit la main.

Il parla... Et voici que, maintenant, j'ai peine à me rappeler ses paroles, tant j'étais sous le charme étrange qui émane de toute sa personne.

Le roi voulut bien d'abord s'inquiéter de savoir si nous avions trouvé à nous loger ici, si nous étions contents... Puis, sans transition, de sa voix aux intonations rapides et mouvementées, il me dit: «Eh bien, vous voyez maintenant quelque chose de plus grand... et de plus dur aussi. Car cette guerre est rude, et c'est pour cela qu'elle m'intéresse... Les Bulgares résistent bien, mais l'enthousiasme de mes troupes est incroyable, indescriptible... Oui, Kilkiz sera dur à prendre, mais nous le prendrons.»

Puis, comme nous parlons de la diplomatie, de son impuissance à éviter la guerre, seul moyen, bien souvent, de régler définitivement les différends entre Etats: «Vous croyez, s'écrie le roi, que j'aime la guerre, moi! Certes, pas du tout... Mais il y a évidemment des cas où elle est parfaitement excusable, nécessaire... Il y a parfois des ballons très gros, qu'il faut un jour crever parce qu'ils deviennent encombrants. Leur enveloppe est souvent dure à percer... mais, dès qu'on y a pu faire un tout petit trou, le ballon se dégonfle tout d'un coup...»

Et, donnant tout à coup à la conversation un tour différent:

--Ah! si vous voulez des nouvelles, dit le roi, en voilà: la 7e division sur notre droite a pris Nigrita qu'elle a trouvé en flammes. Tous les habitants en ont été affreusement massacrés. Ce n'est, par toute la plaine, que cadavres mutilés de femmes, d'enfants et de vieillards. Voilà comment agissent les Bulgares vaincus. Ils sont pires que les Turcs. Enfin, nous leur avons pris beaucoup de canons et fait beaucoup de prisonniers...

L'audience se terminait sur ces paroles. Sa Majesté nous tendait de nouveau la main et s'en allait retrouver ses officiers qui l'attendaient penchés sur la carte.

LA PRISE DE KILKIZ

Vendredi, 4 juillet.

La canonnade, vers Kilkiz, s'est fait entendre une bonne partie de la nuit.

Ce matin elle n'a point cessé. Donc la ville n'est pas encore tombée. Et aujourd'hui nous voulons voir la bataille de près.

A 7 heures, nous montons à cheval et nous partons avec deux soldats qu'on nous a donnés et un guide, pour Yeni-Machala, où doit se trouver la 2e division et l'état-major du général Kalaris.

Au loin on aperçoit Kilkiz, au pied de la colline que couronne un monastère de Saint-Georges pareil à une acropole. Les éclatements de shrapnells sont plus nombreux à l'est de la ville qu'ailleurs. Ce doit être de ce côté que va se décider le sort du combat.

Comme nous atteignons un sommet de colline, nous apercevons, cette fois, et très distinctement, l'attaque d'infanterie qui se dessine merveilleusement au sud de la ville. Le terrain gris jaunâtre monte en pente douce vers les positions bulgares. Sur la partie de ces pentes la plus raide et la plus rapprochée de nous, un fourmillement humain: les réserves. En avant, vers les positions ennemies, deux lignes sombres d'infanterie, avançant par bonds. La première ligne comporte deux fractions; la deuxième, en arrière et à gauche, en comporte quatre. Plus à gauche encore, c'est-à-dire à l'ouest, derrière une crête, des pièces de canon, deux batteries environ.

Des shrapnells éclatent encore. Des hommes tombent. Mais les camarades continuent d'avancer bravement. Sur notre droite, à l'est, la canonnade se fait, à un moment donné, plus acharnée que jamais. Il n'y a pas de doute, c'est de ce côté, ce matin, que se produit l'attaque décisive.

Nous arrivons encore à temps. D'une nouvelle crête que nous venons de gagner, nous distinguons maintenant, et très nettement, une partie des positions des Bulgares, avec leurs tranchées et leurs redoutes. Mais leur artillerie, bien défilée, est invisible. Sur les tranchées les shrapnells et les obus font rage.

Enfin, une ligne d'infanterie de la 2e division s'avance à l'assaut, d'un élan furieux que rien ne saurait arrêter. Elle progresse régulièrement, merveilleusement, sans une hésitation, sans une défaillance. Et pourtant ses pertes sont énormes. On voit officiers et soldats tomber à chaque instant, demeurer en arrière... La troupe magnifique fond, littéralement. Mais elle gagne toujours; elle escalade ce terrain effrayant, en glacis. Elle ne peut pas tirer: son feu serait inutile contre cet ennemi invisible, tapi dans ses tranchées. Qu'importe! Baïonnette au canon elle va. Mais de leur côté les Bulgares ne fuient pas encore. Ils résistent désespérément...

Enfin la ligne grecque est sur les tranchées. Un effroyable corps à corps s'engage, à l'arme blanche. On s'entr'égorge. Des hommes tombent des deux côtés... Puis le combat farouche s'arrête; les Bulgares, épuisés, finissent par lâcher pied; ils se retirent en courant, poursuivis l'épée dans les reins. Ils s'en vont vers le nord, disparaissent au loin... Plus rien... Kilkiz est maintenant aux mains des Grecs.

Nous gagnons alors Yeni-Machala, péniblement, après beaucoup de détours, car notre guide ne sait pas la route.

PARMI LES MOURANTS ET LES MORTS

Par le chemin qui vient de Sarikeuy, de longues files de blessés montent lentement vers l'ambulance de la 2e division. Il y a déjà là un millier de blessés. Et presque tous sont grièvement atteints d'horribles entailles faites par l'arme blanche ou de blessures non moins graves produites par les balles, car les balles bulgares, d'un modèle plus ancien que les balles grecques, sont beaucoup plus dangereuses: elles déchirent horriblement les tissus et font éclater les os.

Médecins et infirmiers vont et viennent parmi toutes ces souffrances. Avec infiniment de soins ils pansent les plaies d'où le sang coule encore à flots, rougissant l'uniforme déchiré des blessés, les brancards. Du sang partout. A terre, de tous côtés, des linges sanglants, de l'ouate rouge. Ici c'est un malheureux dont on a dû déchirer le pantalon jusqu'à la ceinture, parce qu'il a une plaie à la cuisse. Un autre soutient lui-même sa jambe: il est blessé au mollet. Pas une plainte. Au contraire, il est de ces hommes qui chantent, tant est grand l'enthousiasme qui les a poussés contre l'ennemi héréditaire de leur race!

La bataille d'hier et d'aujourd'hui fut extrêmement meurtrière. La 2e division seule compte plus de 1.200 blessés et 500 tués; 28 officiers, dont 3 colonels, sont hors de combat, car, comme toujours, selon les belles traditions de l'armée grecque, les officiers marchaient en tête de leurs hommes.

Parmi ces morts, il en est qui furent cruellement victimes de la barbarie bulgare. Des officiers, comme le sous-lieutenant Marcandonakis, des soldats, blessés au cours d'une attaque suivie d'un léger mouvement de recul, ont été retrouvés, moins d'une heure après, lorsque les troupes eurent de nouveau repris l'offensive, lâchement égorgés.

Maintenant nous descendons vers Sarikeuy. En chemin encore, des blessés, toujours souriants. «Tu souffres, mon enfant?»--«Bah! Pour la patrie!» Mais le plus inattendu, peut-être, dans ce spectacle, c'est de voir que les brancardiers qui emportent ces héroïques blessés sont... des paysans turcs.

C'est la grande réconciliation. Ces Turcs se sont offerts d'eux-mêmes pour cet office, tellement ils sont contents de voir les Grecs venir prendre la place des Bulgares qui avaient mis tout le pays à feu et à sang... Les soldats, de leur côté, sont ravis. Ils fraternisent gaiement avec les paysans et partagent avec eux tout ce qu'ils ont...

Nous passons le fleuve Galikos, presque à sec. Nous joignons sur sa rive droite l'état-major du général Kalaris qui nous accueille bien. Nous pourrons rester auprès de lui ce soir.

Mais, pour finir notre journée, nous voulons voir Kilkiz de près, et nous voici à notre tour escaladant les pentes en glacis, maintenant calmes, que dut franchir l'infanterie grecque sous les feux combinés de l'infanterie et de l'artillerie bulgares.

Nous atteignons les premières tranchées ennemies. Elles sont admirablement placées pour donner le champ de tir le plus parfait qui se puisse imaginer. Et elles sont aussi admirablement construites, selon toutes les règles de l'art militaire. La façon dont on leur a fait épouser le terrain est très intéressante. Elles se flanquent les unes les autres. Elles forment de véritables redoutes.

En avant de ces tranchées, le terrain est jonché de morts. Où que l'on regarde, on en voit étendus dans l'herbe sèche, tombés en des poses diverses, parce que, surpris par la mort dans leur course infernale. C'est effroyable. Cette hécatombe était fatale, en raison de la configuration du terrain en glacis sur plusieurs centaines de mètres en avant des tranchées.

Sur le remblai même des tranchées ou à leur intérieur, des cadavres encore, cadavres de soldats grecs et de soldats bulgares, tombés les uns sur les autres, la plupart horriblement percés de coups de baïonnette... Ici c'est un capitaine dont une lame bulgare, entrée sous le menton, a percé la tête de part en part... Là ce sont des soldats dont la poitrine fut rageusement percée quatre, cinq et dix fois.

KILKIZ EN FLAMMES

Nous avançons vers la ville, maintenant en flammes. L'une après l'autre, les maisons en bois vermoulu, desséché encore par la chaleur de ces derniers jours, prennent feu. Tout d'abord, on voit une petite fumée bleuâtre courir sur le toit de tuiles. Cela dure quelques instants, puis, brusquement, un craquement sinistre, le toit s'affaisse, une épaisse fumée brune jaillit, pailletée de débris de toutes sortes. Une gerbe d'étincelles, de grandes flammes. Le toit s'est effondré... Plus loin, c'est un pan de mur qui s'écroule sur la rue. Et le feu se communique de maison en maison. Telle qui ne brûle pas encore va s'enflammer toute, dans quelques instants, au contact de sa voisine à moitié consumée.

De tous côtés, des détonations. Des débris sifflent à nos oreilles. Ce sont des munitions ou des bombes qui éclatent, car Kilkiz était un nid à comitadjis, c'est-à-dire un arsenal toujours bien garni.

Les Bulgares diront: «Ce sont les Grecs qui ont incendié la ville.»--Voici ce qu'impartialement je dois dire, moi qui ai vu les choses de près.

Hier soir même, des environs de Baltza, nous avons vu à la jumelle des obus tomber sur la ville, et déjà quelques fumées d'incendie s'élever, vers le soir. Ce matin, dès 7 h. 1/2 (les choses ont pu commencer plus tôt, mais je ne veux dire que ce que j'ai vu), à mesure que de nouveaux obus tombaient sur la ville, d'autres incendies se produisaient. Vers 9 h. 1/2, les fumées se firent plus nombreuses et plus épaisses. Les soldats bulgares avaient déjà évacué la ville, qu'avait également quittée toute la population bulgare, ou peu s'en faut. Des paysans turcs restèrent les seuls maîtres de Kilkiz jusqu'à son occupation par les troupes grecques, vers 11 heures. Je tiens donc à certifier, en tant que témoin, que le feu avait déjà commencé en ville et avec une grande intensité, une heure et demie au moins avant l'entrée d'un seul soldat grec, et que, durant que nous étions dans la ville, l'après-midi, nous n'avons pas vu un seul soldat mettre le feu à une maison.

A Sarikeuy, que nous regagnons le soir, nous trouvons la 2e division et son état-major, dont nous serons les hôtes pour cette nuit. Demain, nous rejoindrons l'état-major général du roi.

SOLDAT BULGARE ET SOLDAT GREC

Samedi, 5 juillet.

La 2e division a reçu l'ordre de partir pour Kiourkout. Nous quittons Sarikeuy en même temps qu'elle et nous nous dirigeons tout de suite vers Kilkiz.

Nous traversons de nouveau le champ de bataille, cette fois en son centre. Les cadavres sont innombrables ici comme sur les autres points.

Nous passons rapidement les ruines fumantes de la ville et nous nous dirigeons vers Sarigol, station de Kilkiz sur la ligne ferrée de Salonique à Constantinople.

De ce côté, la lutte a été très chaude aussi. Lutte d'infanterie extrêmement intéressante. En effet, sur plusieurs kilomètres, on peut «lire» positivement sur le terrain toutes les phases du combat et de la retraite des Bulgares. Ceux-ci ont combattu et se sont retirés selon toutes les règles de l'art. En avant, vers le village, c'est d'abord une ligne continue de trous de tirailleurs, formant une longue tranchée pour tireurs couchés. Puis, à 25 mètres en arrière, une ligne de trous de tirailleurs d'une longueur de section. A la même hauteur, mais plus loin encore, une ligne pour une section. Et ainsi de suite les unes derrière les autres, à 25, 30 ou 50 mètres, suivant la configuration du terrain, les lignes se succèdent. Ces trous de tirailleurs sont bien faits. On voit que le soldat bulgare est habitué à remuer la terre.

Devant les lignes, l'incendie a noirci la terre. Ce sont les Bulgares qui, au fur et à mesure de leur retraite, mettaient le feu devant la ligne qu'ils abandonnaient. Le vent, en effet, chassait la fumée vers les Grecs qu'elle aveuglait, tandis que les cendres chaudes rendaient leur marche très difficile, précaution savante mais vaine, puisqu'elle n'a pu empêcher les vainqueurs d'avancer.

De tout ce que nous venons de voir, il y a des conclusions à tirer:

D'abord, en ce qui concerne le soldat grec en particulier. Il vient cette année de s'affirmer un soldat incomparable parce qu'en premier lieu d'une résistance à toute épreuve, tant au froid qu'à la chaleur. Nous l'avons vu rester, en Epire, des mois entiers dans la neige et l'immobilité d'un siège, par des froids de 15° et 20° au-dessous de zéro. Il ne s'est jamais plaint, et les maladies l'ont très peu visité. Jamais ce froid ne l'a empêché de combattre ni de donner tous les efforts que ses chefs lui demandaient.

Maintenant, c'est le contraire. La chaleur est torride. Nous avons, au milieu de la journée, de 30° à 35° à l'ombre, ce qui fait des 45° et 50° au soleil. Par ces températures effrayantes, il marche, il se bat, il poursuit... Ses chefs eux-mêmes sont étonnés.

Le secret de cette résistance?--Sa sobriété extrême.

Le soldat grec ne boit jamais que de l'eau. Il éprouve un irrésistible dégoût physique pour l'alcool. Cette sobriété fait qu'il est aussi sain d'esprit que de corps. Son moral est donc parfait, son enthousiasme indescriptible.

C'est pour toutes ces raisons que la marche en avant d'une armée composée de tels soldats, au surplus d'une rare intelligence et d'une grande souplesse d'esprit, est si foudroyante et tellement irrésistible.

Une constatation d'ordre plus général est encore à faire:

Nous avons vu que les Bulgares se sont partout désespérément accrochés au terrain et l'ont même fait avec beaucoup d'art. Pourtant, les Grecs ont enlevé toutes leurs positions d'assaut, sans, de leur côté, faire le moindre travail de sape, sachant seulement utiliser le terrain. L'élan a donc triomphé du retranchement. Et il en sera toujours ainsi lorsque l'assaillant sera intelligent et souple. C'est seulement s'il est lourd et de mouvements massifs et lents, qu'il se laissera fatiguer par cette suite ininterrompue de petites résistances inattendues, qui finiront très vite par briser son élan et le mettront à la merci du défenseur passant alors résolument à l'offensive.

LA PRISE DE DOÏRAN

Dimanche, 6 juillet.

Doïran est pris. L'extrême gauche de l'armée grecque est donc victorieuse comme l'aile droite et comme le centre. Dix canons de 87mm ont été enlevés, des munitions en quantité et tous les vivres amassés à la gare et dans la ville de Doïran, soit 400.000 oques de farine (l'oque fait environ 1.200 gr.), 200.000 de fourrages, 100.000 de galettes, 50.000 de riz, 20.000 de haricots, 20.000 de sucre.

Les hommes, ici, trouvent cela tout naturel. Comme nous nous étonnons que l'annonce de cette nouvelle victoire semble n'impressionner nullement quelques evsones: «Eh quoi? nous répondent-ils. Pourquoi ferait-on la guerre, alors, si ce n'était pour prendre des canons, du matériel et toutes sortes d'autres choses à son adversaire?»

Si la victoire semble aux soldats grecs une chose toute naturelle, il faut cependant bien remarquer qu'elle n'était pas si facile à obtenir, et qu'elle constitue pour l'armée grecque un triomphe sans précédent encore pour elle, triomphe dont la préparation scientifique place son roi-généralissime et son état-major sur la même ligne que les tout meilleurs généraux d'Europe, et dont la réalisation pratique met l'officier et le soldat grec au niveau des officiers et soldats des meilleures armées modernes. Jean Leune.

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