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L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913

"L'ILLUSTRATION" A ANDRINOPLE

Reading edition

(SUITE DES CORRESPONDANCES DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)

DEUX VISIONS RÉVÉLATRICES

Andrinople (Odrin), 8 avril.

Encore que, dans la semaine qui s'était écoulée déjà depuis l'assaut héroïque, on eût eu tout le temps d'effacer les traces les plus horribles de la lutte, d'enterrer les pauvres morts, ou presque tous, de remettre, enfin, dans l'effroyable chaos un peu d'ordre, on ne visitait les forts d'Andrinople qu'avec l'autorisation de l'état-major bulgare. Sans compter que j'y reçus l'accueil le plus aimable, je ne regrette pas cette démarche obligée, car elle me conduisit à l'ancien konak, siège, naguère, de l'autorité ottomane. Le général Ivanof a installé là ses services. Et de nulle autre place, dans Andrinople, on ne saurait avoir une vision plus nette, plus saisissante de ce que pouvait être ici le «gâchis turc», qu'en ce... palais où siégeait l'administration, et où, comme un fossile dans le sédiment, elle a laissé sa trace révélatrice.

Le konak est situé sur la Grande-Rue, cahoteuse, abominablement pavée, pareille, enfin, à toutes les rues turques, si ce n'est qu'on y remarque, de chaque côté, les marques d'un sérieux effort vers le progrès: de belles bordures de granit, bien alignées, délimitant l'emplacement de trottoirs qui seront, évidemment, plus doux aux pieds des touristes douillets que les cailloux de la chaussée. Ils sont, quant à présent, inachevés--simples fossés que la moindre ondée doit changer en quelles fondrières!--et l'on se prend à maudire la guerre qui entrava, arrêta net un si bel essor. Calmons-nous: ce n'est point elle la coupable, mais l'invincible incurie orientale. Le projet, l'intention, la velléité de doter de trottoirs la principale avenue d'Andrinople, remonte au moment où le sultan Mahomet V manifesta le désir de visiter l'ancienne capitale de son lointain ancêtre Monrad Ier. On se mit à la tâche avec la plus louable ardeur, mais, quelque hâte relative qu'on y déployât, on dut renoncer à être prêts à temps. Le Commandeur des Croyants arriva avant la fin des travaux. Les bordures seulement étaient posées. Le cortège impérial défila entre ces simulacres, que lui masquaient d'ailleurs la haie des troupes et la foule des curieux. Le lendemain, l'administration retombait dans son indolence. Elle se garda bien de poursuivre l'oeuvre ainsi commencée en un jour de zèle. Et cela est conforme au génie ottoman. Pourquoi, une fois passée l'occasion qu'on avait saisie avec tant d'enthousiasme, eût-on continué un travail utile seulement à la vague tourbe, indifférent à quiconque, à cheval, en carrosse, tient le haut du pavé? Comment eût-on songé à améliorer la voirie, quand le konak, le palais administratif lui-même, demeure, après dix ans, vingt ans--que sais-je--inachevé à l'heure qu'il est?

Il est, ce konak, énorme, massif, non pas beau, certes, ni même élégant, mais imposant, au fond de sa cour immense où manoeuvrerait un régiment. Le seuil franchi, un escalier de belle pierre bleue s'offre aux pas du visiteur. Seulement, il s'arrête au palier de l'entresol. Comme les trottoirs de la Grande-Rue, on n'a pas eu le temps de le finir pour la visite du padischah,--ni depuis. Et il se continue jusqu'au premier par des marches en sapin grossier, rabotées à peine, et l'on s'aperçoit que la rampe n'est faite que de quelques madriers de bois blanc à la hâte assemblés, pas même badigeonnés. Qu'importe, si tout cela, au passage du monarque, était tendu de prestigieux tapis d'Asie? et puisque, au-dessus de la porte immense, auguste, du cabinet du vali, s'épanouissaient, en carton-pâte véhémentement peinturluré et doré, les armes glorieuses du sultan, les étendards vert et rouge où resplendit le croissant immaculé, au milieu de trophées où se mêlent au Coran, aux balances de justice, aux canons modernes--aux canons de Krupp--les haches à deux tranchants des barbares ancêtres descendus de Mongolie?

Après ces visions révélatrices, je ne pouvais plus guère m'étonner des découvertes qu'allait me révéler, à chaque pas, la visite aux positions conquises par les Bulgares; de l'évidente insuffisance, que j'ai signalée déjà, des ouvrages de défense; du désarroi partout visible dans cette mise en état précipitée de positions pourtant excellentes; de tant de manifestations criantes de l'esprit turc,--je veux dire de l'esprit officiel, car les peuples, quoi qu'on en ait dit, n'ont pas toujours les gouvernements qu'ils méritent. Celui-ci a prouvé son courage, son abnégation, son endurance, de rares et touchantes qualités. Mais des coeurs résolus ne suffisent pas, quand il s'agit de défendre la chère patrie contre un agresseur tout aussi résolu, au surplus, mais solidement armé et préparé de longue date à la lutte. On n'improvise pas une telle résistance. Pauvre Andrinople! Pauvre Turquie! Ah! du moins, méditons gravement, nous autres, en ce moment, la leçon terrible de ces événements!

VISITE AUX PORTS TURCS DU SECTEUR EST

Les formalités administratives remplies, dès que j'ai en poche le bienheureux permis que dix fois, dans la journée, on me demandera d'exhiber, tant les consignes sont rigoureusement exécutées, nous partons, le long de la route de Kirk-Kilissé. Nous allons voir, dans la matinée, les forts les plus rapprochés de la ville, les plus au sud de la ligne défensive de l'est, ceux où il se passa relativement peu de choses, Yldiz ou Vidia, Toprolou ou Nadeuz Kiosk, Kavkas et Stamboul-Tabia.

Faibles forts, il faut le répéter. Un méchant fossé, à demi comblé, les séparait de leurs glacis en pente douce. Leurs murailles vétustés étaient de briques déjà disjointes. Ils n'étaient pas même «armables», si je puis dire, et ne servaient plus que de casernes ou de dépôts de munitions. Leurs défenseurs, avec leur artillerie, étaient installés en dehors, sur des lignes vraiment bien sommairement installées aussi.

Pas d'abri pour les servants, sur la plupart des points. Les trous mêmes où s'entassaient les munitions devaient avoir été improvisés à la diable, couverts de planches fléchissantes, bien rarement de tôles ondulées.

Tout cela est rempli encore de projectiles amoncelés, obus coquettement parés de jaune citrin, shrapnells reconnaissables à leur belle robe rouge. Avec tous ces canons, dont les cols élancés se tendent vers l'horizon, quel butin pour les vainqueurs! Et la seule chose, dans cette défensive, qui donne une impression de perfectionnement, de modernité, c'est le réseau compliqué de fils de fer barbelés qu'on voit se développer en une ligne sinueuse, embrassant les mouvements de terrain, les contours de chaque fort, comme un souple corselet, une cotte de mailles flexible, scintillant au jeune soleil d'avril.

Au loin, dans une fine brume, se silhouette mollement Mal-Tepe, la colline enlevée dans la nuit du 24 au 25 avec les ouvrages dits de Maslak dont on l'avait armée.

LA RÉCOMPENSE D'UN LONG EFFORT. --Les vainqueurs bulgares sous la coupole de la grande mosquée d'Andrinople. Dessin de notre envoyé spécial Georges Scott

Illustration from L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913

La terre, sous nos pas, est jonchée d'étuis de cartouches et de balles rondes de shrapnells,--et, ce qui frappe davantage et surprend, d'une profusion de munitions inutilisées, balles turques mêlées, par endroits, aux balles bulgares. C'est une constatation que je ferai à mainte et mainte reprise au cours de cette impressionnante promenade: il est telle heure de l'action, tel instant décisif, où, la baïonnette intervenant, les balles sont inutiles aux arrivants, qui s'en délestent à la hâte, afin d'être plus agiles à la poursuite, où elles sont plus lourdes encore au fuyard. Voilà pourquoi l'on retrouve pêle-mêle, à poignées, les balles aiguës des fusils turcs, les balles plus grosses, à pointe ronde, des Bulgares.

Les batteries succèdent aux batteries. Ce sont, en majorité, des canons de campagne qui les arment. Pourtant, au sud, à Kavkas-Tabia, une belle série de six pièces de siège, montées sur plates-formes, demeure en place, certaines pièces endommagées trop facilement, derrière leur pauvre rempart de terre. Et des artilleurs bulgares, déjà, s'appliquent à nettoyer, à graisser, à remettre en état ce matériel, invariablement signé du nom fameux de Frédéric Krupp, tandis que, sur les glacis, d'autres soldats, méticuleusement, démontent et rebobinent, tranquillement, comme des filandières le lin sur leurs fuseaux, les ronces artificielles. Rien ne sera perdu de ce qu'on a péniblement conquis.

AVEC LA COMPLICITÉ DE PHOEBÉ

A contempler ce terrain on admire davantage l'audace, la vaillance des Bulgares, et, aussi, l'on s'étonne un peu que l'adversaire ne leur ait pas rendu la victoire plus rude encore.

Au bas des hauteurs que couronne cette ligne de défense, la plaine dévale doucement, nue, sans un arbre, sans un buisson, sans un abri, sur deux kilomètres, peut-être, pour se relever vers la ligne de Mal-Tepe et les faibles crêtes qui la continuent au nord et au sud. Je constaterai un peu plus tard que sur tout le front, jusqu'à Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia, la structure du terrain est la même, la crête nord dominant de plus haut qu'ici, voilà tout, la plaine pareille à celle-ci, aussi molle, aussi nue. Comment une infanterie put-elle, sans être anéantie jusqu'au dernier homme, traverser cet immense espace à découvert, que pouvait battre en tous sens l'artillerie turque? Quelle faiblesse y eut-il, là encore, dans la résistance?

Notez que, sur ce point, sur ces quatre forts du sud-est, dix-huit pièces seulement étaient braquées pour protéger le mouvement des soldats bulgares, dix-huit pièces de campagne que dirigeait le major Nedeltchef, ancien secrétaire du consulat d'Andrinople.

Le guide aimable et cultivé que le sort bienveillant m'a donné, M. Grigor Vassilef--«dans le civil» avocat, journaliste estimé, et conseiller municipal de Sofia--me dit: «Nos artilleurs avaient promis à leurs camarades de la ligne de leur faire, pour s'y tapir pendant leur marche en avant, une échelle de trous.» De fait, la vallée verdoyante est, de place en place, défoncée d'excavations qui indiqueraient des coups bien mal placés, s'ils avaient été tirés contre les positions turques. Pourtant, l'explication ne séduit que par un petit côté élégant, savoureux, un peu romanesque, sans satisfaire pleinement la raison.

Enfin, les faits sont là: les assaillants purent s'approcher assez près des lignes ennemies pour n'avoir plus qu'un pas à faire, qu'un bond sur elles, afin de s'en emparer quand on allait leur en donner le signal, dans la nuit du 25 au 26 mars.

C'était une belle nuit de lune, comme avait été la précédente, celle qui avait favorisé la capture de Maslak. L'état-major avait imaginé, me racontait mon cicérone--qui est poète--d'avoir pour complice ou pour alliée la chaste Déesse elle-même: à l'instant précis où elle déverserait son premier rayon sur la plaine où guettaient, tapis dans les tranchées sommaires, dans les trous d'obus, les soldats de la croix,--tous les canons, qui grondaient presque sans relâche depuis deux jours, tous laisseraient soudain tomber leurs voix rauques. Un silence pacifique descendrait du ciel sur les hommes de bonne volonté... Quelle impression ne dut pas produire, parmi les assiégés énervés par le fracassant vacarme des dernières quarante-huit heures, cette accalmie soudaine?...

Elle dura dix minutes, juste: une embellie entre deux ondées. Puis l'ouragan de mitraille reprit avec une rage accrue. C'était le signal attendu. Des ordres cruels, implacables, vibrèrent dans l'air nocturne aux oreilles de ces hommes, qu'exaspéraient l'énervement d'avoir attendu tout le jour et la rage d'en finir. Sur toute la ligne se préparait l'assaut, tandis que le 10e et le 23e s'élançaient, hurlants, contre Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia,--à la baïonnette.

Il se peut bien qu'il y ait là un peu de légende mêlée à l'histoire--de la légende historique, si l'on veut--car je ne pouvais oublier, dans le moment qu'on me contait cet épisode, les téléphonistes du général Vasof et le circuit de fils d'airain qui courait, d'un poste à l'autre, tout autour du cercle d'investissement de la ville aux abois. Je ne discutai point, pourtant: ce reflet lunaire jeté sur cette sombre action de mort m'apparut comme un hommage rendu à la divine Poésie. La vie, d'ailleurs, n'est que contrastes. Tandis que nous achevions, devant Stamboul-Tabia à moitié effondré sous les coups, où, du sol moiré par places de taches brunes, montait une fade et obsédante odeur, où le pied risquait de heurter encore, sacrilègement, de hideux lambeaux, derrière nous, sur les pentes herbues qui tendaient au-devant d'Andrinople et de sa mosquée révérée comme un tapis de prière, parmi les fondrières creusées par les boulets, un berger menait son troupeau, et les clarines de ses brebis tintaient dans l'air que déchirait huit jours auparavant l'affreux fracas de la mitraille, avec des sons cristallins d'harmonica, bucolique après l'épopée.

VERS LA TROUÉE

Après un déjeuner sommaire, péniblement trouvé, nous repartons, sur la même ligne de forts, mais dans la direction du nord, cette fois, d'Yldiz vers Kourou-Tchesmé. Ah! ici, l'abominable souvenir: dans le fossé, oubliés, deux morts gisent encore, après huit grands jours. L'un n'a plus de tête, et, horreur! spectacle qu'on voudrait n'avoir jamais entrevu, un chien plonge son museau pourpre dans cette gorge décapitée! «Le fils de tant de soins!...» disait sainte Monique.

Pauvres abandonnés! On en retrouve quelques-uns chaque jour, épars en ces vastes champs déserts, tombés là, seuls, on ne sait quand, ni comment. Des corvées de prisonniers turcs, la pelle à l'épaule, sous la conduite de quelques soldats, battent la plaine à leur recherche. Pour chacun de ces isolés, on creuse un trou étroit, peu profond... En voici un qui passe sur une civière, tout roide, oscillant au pas de ses porteurs, les bras repliés sous la tête, à la façon d'un moissonneur qui dort.

LA GUERRE ILLUSTRÉE PAR UN COMBATTANT.--Une lutte de fauves: soldat bulgare, à l'attaque de Baalar-Sarta, étranglant avec les dents un adversaire turc. --Croquis du soldat-instituteur S. Stoianof.

Illustration from L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913

Des canons aussi, comme des hommes, se sont égarés dans ces glèbes, des pièces qu'on emmenait en retraite, qu'on a abandonnées au moment de la panique et laissées là, démontées, souvent, l'affût ici, le caisson plus loin. Et l'on a tout à coup, à les rencontrer ainsi perdues sous le ciel livide, dans cette immensité déserte, l'impression soudaine de la débâcle.

Distribution de pain par les Bulgares aux affamés d'Andrinople. Dessin de GEORGES SCOTT.

Illustration from L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913

C'est toujours le même site, la même colline inclinée vers une vallée presque insensible, tant la pente en est lente, qui se relève à l'horizon en une autre ondulation aussi douce; ce sont toujours, le long de cette crête, les mêmes tranchées, hérissées de canons silencieux, les mêmes glacis, avec leurs haies de ronces d'acier, et, dans la terre inculte, les mêmes entonnoirs, pareils à la trappe d'un fourmilion géant, ouverts par la plongée d'un obus. Mais à mesure qu'on approche du point infernal où convergeaient les pièces les plus furieuses, de ce «saillant nord-est» où céda la défense, ces fondrières deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, se touchent, se confondent. A distance, on dirait de champs labourés tant le sol est en tous sens sillonné, retourné, creusé, bossué de mottes.

L'ILE D'ÉPOUVANTE Le déchet de la garnison prisonnière: les malades et les épuisés que l'état-major bulgare, ne pouvant ni les évacuer, ni les soigner, ni les nourrir, a parqués dans un îlot de la Toundja où ils meurent au pied des arbres dont ils ont dévoré l'écorce. Dessin de Georges Scott, d'après ses croquis. --Voir l'article aux pages suivantes.

Illustration from L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913

Le camp des agonisants dans un îlot de la Toundja, au nord d'Andrinople. --Photographies Georges Scott.

Illustration from L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913

Voici Aïdjiolou,--et la trouée, le passage de dix à quinze mètres ouvert à la cisaille et à la baïonnette à travers les fils de fer, par lequel s'engouffra l'irrésistible trombe. Un dessin que nous reproduisons, un croquis émouvant par son accent de véracité, car son auteur, qui fut parmi les combattants de cette nuit, n'a fait qu'interpréter, non sans adresse, en tout cas avec une évidente sincérité, ce qu'il a vu, retrace un épisode semblable de l'assaut et fait mieux comprendre et admirer davantage le stoïcisme de ces volontaires qui se dévouèrent pour assurer aux armes bulgares le triomphe avec la possession d'Odrin: il n'est aucun peuple dont l'histoire enregistre un plus noble sacrifice.

A partir de ce point, il faut renoncer à décrire la sinistre besogne, le labourage satanique du canon. La terre éventrée, hachée, mouchetée par la poudre d'étranges marbrures, est calcinée comme si le feu du ciel lui-même l'avait pénétrée. On voudrait s'arrêter longuement--et il faut courir--se recueillir, imaginer le cataclysme qui a laissé de son passage de telles traces. On évoque les catastrophes vengeresses de l'Écriture, laissant à jamais infertile le sol sur lequel s'était appesantie la colère divine, et ces emplacements de cités rasées que de haineux vainqueurs ensemençaient de sel. Ce promontoire qu'a foudroyé la guerre est sans doute, à l'heure où nous le visitons, avec les souvenirs tout frais qui le hantent, le lieu le plus tragique du monde. Il portait naguère, blotti entre ses trois forts, dans un pli de terrain, un calme village, Arnaut-keui, asile pacifique de laboureurs et de pâtres. Pauvre village! Qui dira, dans ce crépuscule défaillant, la désolation de ses ruines lamentables, chétifs amas de pierres pulvérisées marquant l'emplacement des foyers anéantis, pans informes érigeant sur un ciel d'or terni et de pourpre funèbre leurs silhouettes déchiquetées, où l'oeil hésite à reconnaître les vestiges d'une oeuvre humaine, d'anciens murs?...

Pourtant, des bergers, un troupeau, là aussi, dans ce décor d'indicible détresse, évoquent des rêves d'églogue. Où peuvent-ils donc bien, la nuit venue, trouver refuge?

l'île d'épouvante

J'ai croisé, un matin, en courant aux enquêtes, un bien pitoyable troupeau, --car comment donner un autre nom à cette foule hâve, chancelante, aux yeux vagues et vides de pensée? C'étaient des prisonniers turcs, une centaine ou deux de ceux, parmi les défenseurs d'Andrinople, qui n'avaient échappé à la rage dévastatrice des balles ou des obus que pour connaître la captivité, cruelle à telles âmes bien trempées plus que la mort.

Des soldats bulgares, fusil à la bretelle, les encadraient, les conduisaient, sans rudesse, réglant leur marche sur celle de ces épaves, avec une sorte de fraternelle commisération, car ils allaient, ils se traînaient plutôt avec une lenteur telle, un si visible effort, qu'on eût dit que chaque pas qu'ils faisaient allait être le dernier de leur vie. Mais, en l'absence même de ces gardiens armés, on les eût reconnus pour des vaincus, pour des captifs, à leurs tarbouchs de feutre kaki, de la couleur de leurs uniformes,--car l'Ottoman a fait à la tactique moderne ce sacrifice sans prix de renoncer, en temps de guerre, au fez rouge légendaire, qui était pour lui comme le signe même, le symbole de sa nationalité et de sa religion. Et, détail plus frappant encore que la couleur de ces coiffures, certaines arborent, à la place de l'écusson ou de la cocarde, sommairement dessinées ou enjolivées d'ornements, comme celles des portes chrétiennes de la ville, des croix: dans le désastre, ceux d'entre ces hommes qui ne sont pas musulmans ont songé à se mettre, en face des coreligionnaires vainqueurs, sous la protection du Christ. Qui donc nierait, après cela, le côté religieux de cette guerre?

Le pont du chemin de fer sur l'Arda, que Choukri pacha fit sauter avant de rendre la ville.--Phot. G. Woltz.

Illustration from L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913

Au reste, que les attende un paradis ou l'autre, celui de notre Dieu ou celui du Prophète, ceux d'entre eux qui l'ont mérité ne sauraient tarder guère à recevoir la récompense de leurs vertus. Combien de ces moribonds essoufflés, aux minces lèvres violettes, aux nez déjà pinces par l'agonie, combien de ces ombres vacillantes qui se traînaient, hagardes, au grand soleil, allaient voir luire l'aube du lendemain? Ah! que ne les laissait-on finir en paix dans quelque coin, sans leur imposer encore ce douloureux calvaire sur les cailloux aigus, les routes poussiéreuses, sans les jeter en proie à d'indiscrètes pitiés!

L'après-midi seulement, je connus qu'on les voulait sauver d'une fin plus hideuse encore. Je sus de quel enfer ils s'évadaient en se traînant, et je sentis avec quelle joie farouche ils avaient dû surgir, dans un suprême effort, de la couche où ils gisaient désespérés, grabat, paille à demi pourrie ou terre nue.

Il est, au nord de la ville, au milieu de la Toundja qu'enjambe un vieux pont de terre grise, une île souriante au renouveau, dès qu'y bourgeonnent les saules glauques et les trembles d'argent. A travers les branchages reverdissants, les jeunes feuilles qui se défripent au soleil, on aperçoit, vision enchanteresse qui vous hante délicieusement à tous les points de l'horizon, autour d'Andrinople, Sultan Sélim et ses quatre minarets jaillissants. Sur l'île même, quelques monuments vétustés, une tour branlante, une mosquée déserte qui évoquent, dans ce site aimable en soi, le ressouvenir de ces jardins savamment apprêtés chers aux contemporains de Jean-Jacques, avec leurs fabriques, leurs temples, leurs ruines. Mais cette langue de terre, au milieu des eaux vives, est pour l'heure un domaine dantesque, un séjour d'horreur et d'épouvante.

On y a parqué, au lendemain de la reddition, bon nombre des prisonniers qu'on venait de faire, tous ceux qu'on jugea trop débiles pour les évacuer, les disperser en Bulgarie. On avait eu bien soin, d'avance, de s'enquérir de leur état sanitaire, puisqu'on les hospitalisait à l'endroit le plus dangereux pour la ville, à l'amont de toute agglomération. Et leurs chefs, l'un après l'autre interrogés, avaient hautement attesté qu'aucune trace d'épidémie n'avait été constatée parmi ces troupes. Hélas!...

Ces hommes allaient connaître des privations, des souffrances pires que celles auxquelles ils avaient été soumis pendant le siège. Alors, on les avait seulement rationnés. L'autorité militaire bulgare, dont la sollicitude, tout naturellement, devait aller à ses propres soldats, ne pouvait guère songer qu'à les empêcher de mourir tout à fait d'inanition.

L'arrivée dans la ville des Bulgares et des Serbes, si peu longtemps qu'y soient demeurés ces derniers, c'était 60.000 à 70.000 bouches de plus à nourrir, avec les survenants qui se précipitaient, dès qu'il fut possible, à la suite de ces vainqueurs. Or, en faisant sauter, à l'heure des résolutions désespérées, le pont du chemin de fer, sur l'Arda, Choukri pacha avait rendu impossible le ravitaillement de cette cité tout à coup surpeuplée au delà de toutes limites.

Ce fut dans la ville même, où chaque matin nous pouvions voir une multitude exténuée de femmes et d'enfants se traîner, suppliante, au konak, afin de mendier du pain, ce fut parmi les prisonniers une disette, une détresse pire qu'aux jours du siège.

Les miséreux qui se pressaient devant l'état-major étaient surtout, m'a-t-on dit, des mouhadjine, des paysans des villages d'alentour, ceux-là mêmes qui, aux temps calmes, approvisionnaient la ville, venaient, courbés sous le poids des fruits ou les mains chargées de fleurs, lui apporter les prémices de leurs jardins et de leurs champs, et qui, à mesure que se resserrait la ceinture des assiégeants, fuyant leurs maisons, fuyant l'ennemi, s'étaient réfugiés sous la protection de la place. Ils avaient été durement repoussés. Choukri pacha avait assez déjà de ses troupes à nourrir. Il leur refusa tout secours, il voulut les ignorer. Comment subsistèrent-ils,--quelques-uns au moins? C'est un profond mystère. Ceux qui restent ont part désormais aux distributions de vivres qu'on peut faire, et où ces pitoyables affamés retrouvent un reste de force pour se ruer vers les pains noirs entrevus, se bousculer, se battre,--puisque c'est la vie!

LA MALADIE ACHÈVE L'OEUVRE DE LA FAMINE

Ceux qui languissent dans l'île de la Toundja n'ont plus même cette énergie: des signes funèbres déjà les marquent.

Ils ont eu froid, ils ont eu faim, eux aussi: les troncs des arbres, dépouillés, pelés jusqu'à la hauteur où peut atteindre un homme monté sur l'épaule secourable d'un frère de misère, l'attestent: ils ont arraché ces écorces pour manger, en brûlant une partie pour faire cuire le reste. Que des humains puissent, pendant huit jours seulement, supporter une telle misère, et survivre, cela émerveille et stupéfie.

Tous ces êtres, épuisés déjà par les fatigues de la lutte, bientôt tombés au dernier degré de la misère physiologique, quelle proie désignée pour les fléaux qui suivent presque inévitablement la guerre, dysenterie, typhus, choléra!

L'îlot de la Toundja n'est qu'un cimetière où défaillent, au bord des fosses qui les recueilleront, les plus lents à finir. En vain, j'en ai peur, on a voulu procéder à un tri vague, isoler, d'après d'incertaines apparences, ceux qui semblaient résister le mieux. Sur ce sol pourri, souillé d'ignobles déjections, nulle vie n'est plus possible, nulle vie animale.

Oh! l'enfer! Une rumeur faite de plaintes, de hoquets, de râles, vous vrille sans relâche les oreilles et vous hérisse la chair. Des hommes de corvée, des prisonniers aussi, passent, portant des civières, vont et viennent des coins perdus où ils découvrent quelque cadavre, aux tombes larges et profondes où s'entassent déjà des corps, les uns décharnés, leurs chairs blêmes tendues sur les os, comme momifiés, d'autres tout noirs, gonflés de virus: on en ramasse plus d'un cent par jour.

Partout on agonise, en plein air, sous ce beau soleil printanier, au pied des arbres qui revivent, sur la grève humide, au bord des eaux courantes qui vont charrier plus loin la contagion, partout, et dans les plus ignobles postures, pauvres bêtes indifférentes à tout respect humain, évacuant par tous les orifices la pestilence du mal. Pourtant, d'aucuns, parmi ces malheureux, ont la pudeur de ne pas vouloir mourir au grand jour, et, rampant, s'aidant des mains, des pieds, vont vers un trou d'ombre, au pied de la tour qui s'effrite, et se plongent d'avance dans les ténèbres, pour y expirer en paix: chaque matin, ce cloaque est rempli de cadavres convulsés.

Ah! si la mort est le roi des Épouvantements, que dire de cette mort-là!...

L'autorité a ménagé certaines places à ceux qui ne sont pas encore ou qui ne semblent pas contaminés, à ceux qui ont encore quelque défense. Et là, accroupis en rond autour de fumants brasiers, impuissants à les réchauffer, serrés les uns contre les autres, comme on voit faire aux moutons devant la tempête ou sous l'ondée, ils attendent l'attouchement de l'ange exterminateur, jetant autour d'eux des regards de bêtes traquées.

A quel mal succombent ces tristes débris? Au choléra, beaucoup. Les signes n'en sont pas douteux. On l'a d'abord avoué. Puis on a parlé d'épuisement, d'inanition: l'un d'ailleurs n'exclut pas l'autre, et ceci ne facilite que trop la tâche de cela.

Alors, on tendrait à charger Choukri pacha de ces diverses misères, de ces déchirantes agonies, de toutes ces morts. En détruisant le pont de l'Arda, il savait, il avait dû prévoir les conséquences de cet acte farouche,--et inutile. L'ordre donné par lui d'allumer la mine, c'était l'arrêt irréparable prononcé contre des milliers et des milliers de ses compagnons d'armes, de ses frères. On lui reproche aussi des chevaux inutilement tués, à la fin de la lutte, des magasins brûlés, qui contenaient de quoi nourrir pendant des mois encore cette population qui succombe.

Peut-être. Mais dans Andrinople prise, dans Andrinople libre, on ne saurait obtenir un bain, et il faut se résigner à la saleté, presque aussi dangereuse, en certains cas, que la famine; et l'on n'ose pas, quelque soif ardente qu'on endure, approcher ses lèvres desséchées du verre d'eau limpide qui vous tente. Car, avant que le général ottoman eût fait sauter le pont, les généraux bulgares avaient coupé les aqueducs.

Ce qui était pour ceux-ci un devoir serait-il donc un crime pour l'autre? Admirable matière à casuistique. La vérité est que la guerre est une effroyable chose, et dans ses suites souvent plus que dans sa période héroïque.

L'autre soir, tandis que nous méditions sur la place ravagée où fut Arnaut-keui, nous voyions rôder, quêtant parmi les fondrières et les décombres une incertaine proie, des chats perdus, sans feu ni lieu, souples et défiants génies de ces lieux mélancoliques, apeurés encore d'avoir senti se hérisser leurs poils sous le souffle de l'ouragan de flamme. Et nous songions: «Voilà des bêtes qui doivent concevoir de l'homme une étrange idée.» Puis par une association naturelle d'idées, nous nous remémorions le couplet célèbre de La Bruyère: «Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine...» Gustave Babin.

Le fort d'Hadirlik ou Ildroum, à l'ouest d'Andrinople, où Choukri pacha a été fait prisonnier par les Serbes.--Phot. S. Tchernof.

Illustration from L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913
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