II
Reading edition
Le premier article de notre confrère M. Paul Scott Mowrer sur son audacieuse chevauchée à travers l'Albanie, que nous avons publié dans notre numéro du 29 mars, nous conduisait jusqu'à Kyouksi «haut perché», qui lui apparut comme le type même du village albanais, amas d'une vingtaine de maisons, habitées par une population ignorante, orgueilleuse, insoumise à toute autorité. M. Paul Scott Mowrer et son compagnon d'aventures, le professeur Constantin Stéphanof, ne firent dans cette bourgade peu hospitalière qu'une courte halte et repartirent le lendemain de leur arrivée vers Elbassan. Les chemins leur furent à peine plus cléments que ne l'avait été celui d'Okrida à Kyouksi et le temps demeura déplorable. Aussi fut-ce avec une joie véritable qu'ils saluèrent le but vers lequel ils tendaient,--par une belle roule dallée sur les derniers kilomètres. Il s'annonça soudain, après dix heures de marche par la neige et la pluie, sous de réconfortants augures:
ABRITÉE A ELBASSAN
... L'air fie la vallée était tout embaumé. Les eaux torrentielles avaient envahi les champs à notre droite et à notre gauche, et des rivières roulaient à côté de la route, la franchissant, de-ci de-là, et déchaussant ses dalles comme de simples cailloux. Encore qu'il continuât de pleuvoir, il faisait une tiède chaleur de climat semi-tropical. Nous avions dépassé la ligne de faîte des Alpes albanaises et nous trouvions sur le versant adriatique. Le doux feuillage des bosquets d'oliviers se montrait vaguement dans la nuit, et, vers 9 heures et demie, nous atteignîmes une modeste construction d'où surgirent deux soldats, baïonnettes croisées, qui nous intimèrent l'ordre d'arrêter. Nous nous trouvions à l'un des avant-postes de la garnison serbe d'Elbassan. Dix minutes plus tard, nous chevauchions entre des maisons basses, le long des rues étroites de la vieille ville.
Notre premier souci fut de nous enquérir des bagages que nous avions perdus deux jours auparavant. Nous atteignîmes un bâtiment à larges portes que nous reconnûmes pour être une auberge. De chaque côté de l'entrée se trouvait une chambre construite de telle manière que l'on pouvait, l'été, la dégarnir de ses cloisons et l'exposer ainsi à la fraîcheur. Pour le moment, seule la cloison faisant face à la porte était enlevée. Nous pûmes ainsi y jeter un oeil et nous vîmes plusieurs hommes d'aspect quasi sauvage, couverts de pèlerines blanches, assis sur le sol autour d'un brasero et fumant paisiblement. A notre approche, ils sautèrent sur leurs pieds et nous regardèrent d'abord d'un air soupçonneux et malveillant. Après quinze minutes de palabre, de colloques entre eux dans cette désagréable et rude langue albanaise, ils finirent par bien vouloir nous dire qu'il fallait nous renseigner ailleurs, que c'était sans doute dans quelque autre auberge que notre Albanais au bec-de-lièvre s'était arrêté avec nos bêtes de bât. Nous leur demandâmes un guide, et d'abord ils accueillirent cette demande avec la plus parfaite indifférence. Mais la présence du soldat les fit ensuite réfléchir. Nous repartîmes, à travers des rues couvertes d'une voûte épaisse de vigne vierge, conduits par un gamin portant à bout de bras une lampe de table sous un parapluie blanc.
La seconde auberge était la bonne. L'Albanais s'y trouvait avec nos bagages, et nous apprîmes qu'une chambre était à notre disposition.
«Conduisez-nous», fîmes-nous à l'aubergiste, tout en descendant vite de cheval. Mais cet homme ne nous accorda pas la moindre attention. Décidément, les gens n'ont pas grande importance en ce pays. Nous dûmes donc attendre que nos chevaux fussent dessellés, pansés et conduits au râtelier avant de pouvoir de nouveau demander à notre hôte de nous conduire à notre chambre. Il y avait là deux lits fort sales et une table boiteuse. Un petit garçon nous apporta un feu de bois, et nous enlevâmes nos vêtements mouillés. Après un maigre souper nous nous endormîmes très vite, enroulés dans nos couvertures et nos peaux de mouton.
LE MOUVEMENT NATIONALISTE ALBANAIS
Elbassan, qui est la Mecque du nationalisme albanais, regorge de Serbes. Leur main s'abat lourdement sur quiconque leur paraît prendre un intérêt trop vif aux choses de la politique. Et le fait est qu'aucun des hommes un peu instruits, qui sont à l'heure présente les leaders de la cause albanaise, n'osa, par peur des espions, me parler d'un sujet qui lui tient tant au coeur. Les Serbes considèrent comme criminel tout acte visant à l'indépendance de l'Albanie et le répriment avec la dernière vigueur.
Or les nouveaux occupants sont, quoi qu'il leur plaise de dire, fort enclins aux excès de zèle. Au cours de notre enquête nous avons appris qu'à peine arrivés à Elbassan, ils en avaient expulsé le seul résidant étranger qui y fût: le missionnaire américain Ericson.
Cet homme de caractère doux était venu en Albanie voici quelques années. Il tenta d'abord de fonder une école à Darma. Mais les habitants--musulmans pour le plus grand nombre--se montrèrent si fanatiques qu'il préféra chercher ailleurs un champ à son activité.
A Elbassan, il fut secondé par un Albanais nommé Tsilka, qui était protestant et brave homme. Ils fondèrent une mission et une école, et gagnèrent, par leurs bons procédés, l'affection de la population.
M. Ericson était à Genève quand les Serbes s'approchèrent d'Elbassan. M. Tsilka, qui était l'un des chefs du mouvement national, convoqua chez lui quelques-uns des notables et leur fit comprendre qu'il fallait laisser les Serbes entrer paisiblement dans la ville, comme en un pays neutre et que la guerre ne met pas en cause. Un gouvernement provisoire fut vite formé, avec Tsilka à la tête.
Les Serbes furent donc bien accueillis, mais, hélas! ils touchaient au terme d'une très périlleuse expédition dans la montagne et--ce qui n'avait pas été la moindre de leurs difficultés--ils s'y étaient trouvés en guérilla continuelle avec les Albanais montagnards. Aussi ne crurent-ils pas beaucoup à cette histoire de neutralité albanaise. Ils commencèrent par désarmer la population et par disperser le gouvernement provisoire. Tsilka fut d'abord détenu pendant trois jours comme guide et interprète, puis ils l'enfermèrent dans une chambre confortable du quartier général où, depuis, il ne lui a pas été permis de voir âme qui vive, fût-ce sa femme et ses enfants.
Cependant qu'on mettait Tsilka sous bonne garde, le missionnaire Ericson regagnait l'Albanie en toute hâte pour sauver son épouse et sa nombreuse progéniture.
Mais les Serbes l'arrêtèrent à Durazzo, avec défense de s'avancer dans l'intérieur. Dans son désarroi, le pauvre homme télégraphia au consul américain à Genève, qui se mit en rapport avec son collègue de Belgrade, si bien qu'Ericson put retourner à Elbassan. Mais à peine s'y trouva-t-il, qu'on lui donnait vingt-quatre heures pour rassembler sa famille et ses biens et quitter le pays. M. Ericson jugea préférable de se conformer du mieux qu'il put à la volonté des envahisseurs. Il chargea femme et enfants sur des bêtes de somme et entreprit ainsi cette pénible chevauchée qui mène en trois jours d'Elbassan à la côte. Son fils, âgé de quinze ans et malade depuis longtemps, vint à mourir. Et cette mort, survenant en un moment aussi critique, attrista davantage encore leur départ précipité. De Durazzo, ils gagnèrent Trieste.
Encore que les charges n'aient pas été très clairement établies, Ericson et Tsilka sont accusés tous deux d'avoir été des espions à la solde de l'Autriche. Pour ce qui regarde Tsilka, cette incrimination pourrait, à la rigueur, avoir quelque apparence de raison. Il serait, en effet, extrêmement difficile d'être l'une des têtes du mouvement national albanais et de n'avoir pas été plus ou moins en contact avec les agents de la double monarchie. Ceux-ci ont depuis longtemps travaillé l'Albanie par dons et promesses et se sont efforcés d'y éveiller des sympathies autrichiennes. Mais quant à M. Ericson, je pense que son expulsion ne se justifie en rien. Les seuls rapports qu'il semble avoir eus avec l'Autriche les voici: il pria, un jour, le consul autrichien à Durazzo de surveiller l'envoi par caravane d'une ample provision de lait condensé. Car, les Albanais, tout pasteurs qu'ils sont, n'ont jamais eu l'idée de faire commerce du laitage. Quand la caravane atteignit Elbassan, nombre de boîtes étaient défoncées. M. Ericson se plaignit auprès du consul autrichien et la plainte donna lieu à quelque correspondance. Mais il serait assez malaisé de surprendre dans cet échange de lettres la preuve de la complicité de M. Ericson dans les menées politiques autrichiennes.
L'origine de l'affaire semble être ailleurs, je dois le dire à mon vif regret. La religion, dans les Balkans, a invariablement un double aspect: côté spirituel,--côté politique. Pour ce qui est du côté spirituel, j'aime à croire que les chefs de toutes les sectes et croyances aspirent sincèrement au salut des âmes; mais, pour le côté politique, ils ne sont sûrement que des hommes, et, comme tels, souvent ils se montrent bassement jaloux les uns des autres.
Ainsi de nombreux Albanais, désintéressés de la question, puisque mahométans, nous ont assuré que l'évêque grec orthodoxe de Durazzo a longtemps attisé les haines contre Ericson et Tsilka. Il aurait mieux aimé, en effet, que le christianisme, au cas où il eût dû se répandre en Albanie, se propageât à l'ombre de sa bannière. Or, l'orthodoxie grecque est religion d'État, en Serbie, et le gouvernement de Belgrade est si attaché à cette foi qu'il interdit formellement, dans les limites du royaume, l'établissement de toute mission ou l'exercice de tout prosélytisme en faveur d'une autre croyance. Aussi, à peine l'évêque de Durazzo eut-il appris que les Serbes avaient atteint Elbassan, qu'il fit ses paquets et partit pour cette ville. Le lendemain de son arrivée l'on mettait Tsilka en prison.
Nous tenons la plupart de ces renseignements d'un riche gentleman albanais, qui fut un compagnon de Tsilka dans le mouvement national, mais qui dîne aujourd'hui chez le commandant serbe et de qui l'envahisseur lui-même réclame des conseils. Il s'appelle A. Irfan Nuuman bey. J'ai lu son nom sur une carte de visite pittoresque, toute rehaussée de branches vertes et de guirlandes.
La carte de visite d'un riche albanais.

Quand nous nous promenions avec lui à travers les rues sinueuses de la ville, sous les réseaux des vignes vierges qui tordent leurs rameaux d'un toit à l'autre,--le peuple s'arrêtait à notre passage, touchait fez ou bonnet et s'inclinait avec respect, tant Irfan bey est un grand personnage.
Nous avons apprécié l'hospitalité de cet homme digne et calme, nous avons été surpris par son intelligence; néanmoins devons-nous reconnaître qu'il n'est guère de taille à gouverner un pays barbare et indiscipliné.
l'Albanie est-elle mure pour l'autonomie?
De fait, il a été décidé qu'après la guerre, l'Albanie serait autonome. Mais avec sa population d'hommes de clans illettrés, impatients de toute autorité et n'ayant aucun respect pour la vie humaine, avec à peine, dans toute son étendue, une douzaine d'hommes capables de s'égaler aux deux personnalités déjà si modestes d'un Tsilka et d'un Irfan,--n'est-il pas extrêmement douteux qu'un tel pays puisse jamais se policer lui-même?
La mosquée d'Elbassan.

Les lois une fois faites, où sont ceux qui les mettront en vigueur? Où, celui qui recueillera les impôts dans ces nids de montagne, par exemple, dont les habitants n'ont jamais entendu parler d'une semblable chose: verser de l'argent à on ne sait qui pour on ne sait quoi?
A mon avis, une expérience prolongée de discipline et d'instruction doit précéder, en Albanie, l'établissement de la pleine indépendance. Vouloir donner à ce peuple, dès à présent, toutes ses franchises ne peut que conduire, tôt ou tard, à l'occupation du pays par l'une ou l'autre des grandes puissances. L'Autriche et l'Italie le savent bien. Aussi devine-t-on sans peine pourquoi, toutes deux, convoitant comme elles font, la côte orientale de l'Adriatique, ont tenu si ferme à la conférence de Londres pour l'autonomie albanaise.
Enfants tziganes à Elbassan.

Par ailleurs, les questions politiques se fabriquent de toute pièce dans les capitales de l'Europe. Les Albanais eux-mêmes n'en connaissent que peu de chose et s'en préoccupent moins encore. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on les laisse tranquilles comme les Turcs les laissèrent tranquilles, au milieu de leur solitude, de leurs montagnes, de leurs querelles de clan à clan.
Il est toujours stupéfiant de constater combien l'état réel des populations albanaises est peu connu dans le reste de l'Europe, voire par les hommes les plus cultivés.
Exception faite de quelques hardis trafiquants et d'un petit nombre de voyageurs aventureux qui jouissaient d'une importance politique suffisante pour obtenir du gouvernement ottoman une forte escorte de cavalerie turque, s'est-il trouvé un seul explorateur qui ait visité cet anarchique pays de montagnards? A Elbassan, nous fûmes partout dévisagés avec la curiosité la plus vive. Des bandes d'enfants nous suivaient par les rues. Ils ne mendiaient pas, ils nous examinaient à cause de notre bizarrerie. Parfois nous faisions halte devant une boutique ouverte en plein vent. Le boutiquier indifférent se tenait accroupi près de son pauvre feu de braises, derrière les piles de tabac, les caisses d'oranges, les brochettes de figues et le pavoisement des clairs mouchoirs d'indiennes. Il n'était pas levé encore, que déjà les badauds resserraient leur cercle autour de nous et poussaient tout près des nôtres leur visage aux yeux si bleus, tout au plaisir de voir comment de pareils êtres allaient s'y prendre pour conclure un marché.
Il arriva au moins une demi-douzaine de fois que, comme nous passions avec notre escorte d'enfants, quelque grand diable s'en vint à nous et nous interrogea à brûle-pourpoint: «Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Que faites-vous ici? Où allez-vous?»
A en croire ce que l'on vous raconte chez les Serbes et chez ceux-là qui ont fait avec les Serbes un pacte d'amitié, la contrée autour d'Elbassan aurait été, avant leur arrivée, infestée de bandits. Du haut de leurs collines, ils fondaient sur le voyageur sans armes ou sur la caravane sans escorte qui cheminaient à travers la vallée. Le peuple avait pour eux une sorte de vénération. Les jours de marché, ils pouvaient impunément fanfaronner en pleine ville. Bien mieux, c'étaient les autorités qui tremblaient. Quant à eux, leur personne, couverte de crimes, avait quelque chose de l'éclat héroïque des preux du moyen âge. Ce qui leur manquait, c'était cet élément chevaleresque qui arrondissait aux angles la brutalité des aventuriers des anciens temps.
Maintenant, tout cela est passé. Le premier soin des Serbes, en occupant la contrée, fut d'établir l'identité de tous ce maraudeurs et de détacher des troupes pour les capturer. A Kavaya, près de Durazzo, on en exécuta plus de deux cents en quinze jours. Les patrouilles ont reçu ordre de fusiller tout Albanais suspect. C'est la loi martiale dans toute sa rigueur. Aussi, encore que la population paisible se réjouisse incontestablement d'être débarrassée des bandits, n'en est-elle pas moins convaincue qu'elle n'a fait simplement qu'échanger un mal contre un pire. Paul Scott Mowrer.
--A suivre.--
Le dirigeable rigide français Spiess (110m de longueur) sortant pour la première fois de son hangar à Saint-Cyr. Devant le dirigeable on aperçoit un biplan Zodiac.
