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L'Illustration, No. 3645, 4 Janvier 1913

LA CAMPAGNE GRECQUE EN ÉPIRE

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A LA CONQUÊTE DE JANINA

Volontaires macédoniens, auxiliaires de l'armée serbe, aux avant-postes.

Illustration from L'Illustration, No. 3645, 4 Janvier 1913

DANS LES NEIGES DE L'ALBANIE.--Un train d'équipages, dans un cantonnement serbe.

Illustration from L'Illustration, No. 3645, 4 Janvier 1913

Les Serbes, pendant la trêve des négociations, demeurent en Albanie, sur ces positions que leur disputent actuellement non plus les Turcs, mais les diplomates. C'est l'hiver! C'est la neige qui, peu à peu, ensevelit les cantonnements et les équipages, cependant que çà et là, vigilantes sentinelles, les auxiliaires macédoniens, qui connaissent si bien toutes les ruses de la guerre de surprises, protègent les postes serbes contre un coup de main toujours possible, malgré l'armistice, des bandes albanaises.

Le théâtre de la guerre qui continue: l'Épire. Faute de documents suffisants, les positions de Schéfik-Bey et d'Imin-Aga n'ont pu être portées sur cette carte.

Illustration from L'Illustration, No. 3645, 4 Janvier 1913

Depuis que Bulgarie, Serbie, Monténégro ont conclu avec la Turquie un armistice et suspendu les hostilités, la Grèce est seule à continuer la guerre. Toute l'attention devrait donc se concentrer sur les opérations que poursuit en Épire l'armée des Hellènes. Mais, nous l'avons indiqué en présentant, il y a quinze jours, à nos lecteurs l'intéressante correspondance de M. Jean Leune, l'état-major, respectueux des volontés du diadoque, a tout fait pour décourager les correspondants de guerre d'accomplir la mission pour laquelle ils étaient partis.

Voilà pourtant que M. Jean Leune a, par son opiniâtreté, son entrain, sa vaillance, triomphé de ces dispositions d'abord peu bienveillantes, et est admis officiellement, enfin, à suivre, toujours accompagné de la courageuse Mme Jean Leune, l'armée d'Épire. Le Pylaros, petit vapeur affrété, emmena, bien pourvus de recommandations, le correspondant de L'Illustration et sa femme vers Preveza, dont, depuis le 21 octobre, les Grecs sont les maîtres.

C'est une prise qui fait honneur, M. Jean Leune y insiste, au général Sapoundsakis, commandant en chef de l'armée d'Epire, qui, chargé seulement, avec 6.000 hommes, au plus, de retenir 15.000, puis 20.000 Turcs et de leur barrer, par une défensive obstinée, la route d'Arta et du territoire grec, n'hésita pas à prendre une offensive audacieuse qui lui réussit admirablement, puisqu'elle lui livra tour à tour les villages de Strivina et de Philippias, puis, après un combat dans les ruines de l'antique Nicopolis, où les Ottomans étaient retranchés, Preveza et Metsovan, au nord-est de Janina.

De Preveza, une automobile destinée au transport des blessés emmenait par une route splendide, qui passe près des vestiges de Nicopolis, et d'où l'on découvre le calme golfe d'Arta, M. et Mme Jean Leune à Philippias, où venait de s'installer le quartier général. Et l'accueil fut charmant... Maintenant, nous allons emprunter à la longue relation de notre excellent correspondant ses passages les plus intéressants. D'abord, la présentation au général:

SYMPATHIES POUR LA FRANCE

Le général Sapoundsakis est un homme grand et fort, superbe dans son uniforme bleu foncé très simple, cheveux blancs, moustache blanche. Un visage ferme et doux à la fois, où brillent des yeux dont le regard doit savoir être, tour à tour, impérieux ou plein d'indulgence et de bonté.

Sa longue capote bleue, ses bottes à l'écuyère dont le devant remonte sur le genou, lui donnent tout à fait l'air d'un maréchal du premier Empire. C'est l'impression qu'il nous produit dès son arrivée, et, comme il parle admirablement le français, l'illusion est complète.

Il nous accueille de la façon la plus aimable, la plus paternelle.

--Soyez les bienvenus, nous dit-il. Votre seule qualité de Français vous donne droit à toute ma sympathie!

Puis il lit un mot que le général Eydoux m'avait chargé de lui remettre.

--Ah! le général Eydoux, «notre général», si vous saviez ce que nous lui devons!... Il a toute mon admiration et toute mon affection... Dites-le-lui bien, et dites-lui toute ma reconnaissance dès que vous lui écrirez, car je n'aurai malheureusement pas le temps de le faire, j'ai tant d'occupations ici...

Le lendemain, on nous présentait au commandant Spiliadis, sous-chef d'état-major du général, le même qui, avec 1.800 hommes, enleva gaillardement Preveza. Nous lui demandons de nous raconter le combat de Nicopolis, puis son entrée dans la ville conquise:

--Quand je suis entré dans Preveza, nous dit-il, je me suis dit: Je venge enfin les Grecs, mais je venge aussi les 3.000 soldats français que le fameux Ali pacha fit, en 1812, lâchement massacrer dans les rues de cette ville...

Que de souvenirs français ici! Que de sympathies pour nous, aussi! Ce général, qui se dit le profond admirateur de nos théories militaires et les applique constamment; presque tous les officiers et beaucoup de soldats qui parlent notre langue; les sonneries de clairon ou de trompette qui sont des airs bien connus de nos troupiers; toute l'artillerie de campagne à tir rapide, enfin, qui sort du Creusot... On se sent vraiment dans une atmosphère de sympathie, dans une atmosphère presque française. Et cela suffirait à nous attacher à cette brave armée d'Epire, au milieu de laquelle nous ne nous sentons nullement dépaysés. Il y a plus: un uniforme français apparaît, au milieu des tenues kaki: c'est le capitaine Barès, chef du centre d'aviation de Bue, attaché militaire. Il suit la campagne, qu'il doit étudier au point de vue aviation. Et c'est un homme charmant avec lequel, bien entendu, nous fraternisons tout de suite, sans peine.

VISITES AUX CANONS ET AUX AÉROPLANES

L'après-midi du 9 décembre, nous partons en automobile pour les avant-postes, en même temps que le général.

A Schéfik-Bey, derrière une colline grisâtre, sont installés les quatre seuls canons de 105 que possède l'armée d'Epire,--d'anciens Krupp. On vient de finir de les monter, et le général Sapoundsakis vérifie lui-même les emplacements des pièces... En quelques mots il nous en explique le mécanisme et la manoeuvre. Après quoi, souriant, il nous annonce qu'il nous attache, ma femme et moi, à son état-major, avec lequel, désormais, nous allons vivre. Cela nous reposera des rigueurs de la vie en Macédoine.

Le lendemain matin, 10 décembre, nous allons, en compagnie du capitaine Barès, nous rendre compte de ce qui se passait au camp d'aviation de Nicopolis. Deux aéroplanes, un Maurice-Farman et un Henri-Farman, sont devant leurs hangars démontables en toile bleue. Deux mécaniciens français, Chauveau et Berni, achèvent de monter et de régler les appareils que doivent piloter le lieutenant d'artillerie Cambéros et le lieutenant de cavalerie Notaras.

Les biplans français Maurice-Farman et Henri-Farman de l'armée d'Epire, au camp d'aviation de Nicopolis, près des ruines antiques.

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Et le spectacle est vraiment frappant de ces appareils ultra-modernes posés sur la prairie toute verdoyante, au milieu des ruines antiques.

De tous les environs, la foule est accourue... Des paysans, des femmes, des enfants. On regarde curieusement les grands oiseaux blancs. On se demande comment de pareilles machines peuvent bien voler.

Chauveau a fait des merveilles. Le Maurice-Farman est prêt, l'Henri-Farman sera prêt pour la fin de l'après-midi. On essaie le moteur. Tout va bien.

Gnl. Sapoundsakis. Le général commandant l'armée grecque d'Epire, ses officiers et Mme Lejeune examinant une pièce de 105 en batterie.

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Vers 5 heures, le lieutenant Cambéros s'envole. La foule alors éclate en bravos enthousiastes. Hommes et femmes se signent et marmottent des prières, tout à fait impressionnés par le miracle auquel ils assistent. Tous les visages expriment un étonnement indescriptible. A l'église voisine, les cloches sonnent à toute volée, tandis que des soldats tirent en l'air des salves d'honneur!

Avant le vol, le poète Matsoukas, le fameux «mendiant national» dont les triomphales tournées en Amérique ont valu à la Grèce un contre-torpilleur, une batterie de campagne et trois aéroplanes, était arrivé à Nicopolis.

Il a regardé les appareils, puis, comme des troupes passaient non loin sur la route, il est allé les haranguer, leur tenir des discours d'un patriotisme si vibrant, si sincère, que, même sans les comprendre, on se sent irrésistiblement forcé d'applaudir! Les hommes, enthousiasmés, crient cent fois: «Vive notre Matsoukas!» Et, lorsqu'ils partent, leur pas est plus alerte...

IMPRESSIONS DE COMBAT

Le jeudi 12 décembre, nous retournons à l'endroit que nous avions visité le lundi en compagnie du général. Depuis le matin on se bat sur toute la ligne.

Le poète Matsoukas. Le poète hellène Matsoukas haranguant les soldats.

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Sur la droite, du côté de Pesta, la canonnade est terrible. La fusillade crépite. On a l'impression très nette qu'une grosse partie se joue là-bas. On n'en peut malheureusement rien voir, parce que de hautes montagnes nous masquent complètement la vue de ce côté.

Sur la gauche, la 2e division, très visible encore pour nous dans la vallée du Louros, va opérer un mouvement débordant sur la droite de l'ennemi, en se faufilant par les ravins, à l'abri des vues et du tir.

A midi et demi, une heure, la canonnade cesse du côté de Pesta... A 2 heures, quelques obus turcs éclatent très nettement à gauche sur une crête dans la direction de la 2e division que les Turcs doivent avoir aperçue.

Les grosses pièces de 105 en batterie ici tirent de temps à autre, dès qu'au loin apparaissent des convois ou des troupes sur la vieille route de Janina.

Les Turcs ne répondent pas, n'ayant pas de pièces de gros calibre à opposer à celles-ci. Mais ils ont sur la gauche une batterie de campagne très gênante pour la 2e division et qu'il faudrait bien réduire au silence. On tire de son côté, mais malheureusement des collines empêchent de voir les éclatements.

A 3 heures, un paysan vient indiquer l'emplacement précis des Turcs. Les 105 aussitôt corrigent leur tir. Les résultats doivent être bons, puisque les Turcs se taisent. Ce paysan a fait trois heures de marche à travers les lignes turques pour venir donner ce renseignement.

Le lendemain, nouvelle visite à Schéfik-Bey, d'où nous poussons jusqu'à Imin-Aga, que les Turcs avaient évacué la veille. Et là, nous apprenons que les Grecs ont pris huit canons, huit beaux canons de Krupp, à tir rapide, dont deux sont intacts, avec leurs culasses.

Le 15 décembre est un dimanche. On nous a conseillé de rester «chez nous», aucune opération sérieuse ne devant, vraisemblablement, être engagée ce jour-là. La 2º division avait à prononcer son mouvement en avant sur la gauche de Pisani, tandis qu'à droite, des evsones devaient gagner les flancs des positions turques. Les Grecs avaient encore de l'artillerie à placer... C'étaient au contraire d'excellentes raisons pour qu'une bataille sérieuse s'engageât, les Turcs ayant tout intérêt à empêcher les Grecs de prendre contre eux tous les atouts en mains... Donc, de bonne heure, une auto de l'état-major nous emmenait vers l'avant, au delà de Hani-Imin-Aga.

En arrivant à Schéfik-Bey, nous avons entendu sur notre gauche une fusillade très nourrie. C'est la 2º division qui a pris le contact avec les troupes ennemies envoyées à sa rencontre. Puis, sur la droite, sur les hauteurs, encore de la fusillade. Tout là-haut, ce sont les evsones qui sont aussi accrochés à l'ennemi.

Le canon tonne des deux côtés. Les forts de Saint-Nicolas et de Pisani aident l'infanterie turque à résister au mouvement en avant des Grecs.

Dans le ravin, que deux hautes collines protègent des vues et des feux de Pisani, trois pièces de 105 sont déjà en batterie. C'est cette nuit qu'on les a montées et placées. Les projecteurs turcs ayant tenté de gêner les mouvements de l'ennemi, l'une des grosses pièces, aussitôt en batterie, leur envoya quelques obus très bien placés qui les annihilèrent pour le restant de la nuit.

A midi, les 105 mêlent leur très grosse voix à l'effroyable concert auquel nous assistons. A 1 heure, après qu'une pièce a tiré, du haut de la colline où se trouvent le capitaine et les officiers qui règlent le tir, des bravos et des «zitos» éclatent, transmis par les hommes de liaison. Un enthousiasme fou s'empare de tous, artilleurs ou spectateurs, car le dernier obus grec vient de tomber juste sur un des ouvrages de Pisani, y causant de terribles ravages.

Le commandant Spiliadis, qui nous parlait, se détourne alors, et deux grosses larmes coulent lentement le long de ses joues...

Nous souhaitons de voir de plus près les effets du tir des 105. Le commandant Spiliadis nous donne un laissez-passer, et nous voilà partis, ma femme et moi, à l'assaut de la haute colline rocheuse, du sommet de laquelle nous avons hier reconnu les positions ennemies.

Nous n'étions pas là depuis une minute, qu'une pièce grecque tire. Un coup de tonnerre, grossi par l'écho. Puis le ronflement sourd de l'obus qui se visse dans l'atmosphère.

Le ronflement s'enfle, s'enfle, puis décroît, mais d'une façon toute particulière qui donne l'impression très nette de la montée puis de la descente de l'obus en sa trajectoire. Et alors, sur l'ouvrage qui couronne le sommet le plus haut des collines de Pisani, une longue colonne de fumée noire monte, verticale et brusque. L'obus grec a bien travaillé. C'est une poudrière, ou un dépôt de munitions, qui vient de sauter. Aussi les « zitos » se font-ils très nourris, derrière nous.

A gauche et à droite, crépitements de fusillade, halètements rythmés de mitrailleuses se mêlent au bruit des canons qui tirent et des obus qui éclatent. Malheureusement, de là où nous sommes nous ne pouvons voir que Pisani, et rien de la bataille d'infanterie. Si bien qu'au bout de quelque temps d'une observation prodigieusement intéressante, nous nous décidons à redescendre.

Par moments, le duel s'interrompt. Les Turcs s'appliquent à rectifier leur tir. Puis, quand ils croient y avoir réussi, des coups de tonnerre de nouveau résonnent, enflés démesurément par l'écho. Mais les obus turcs toujours tombent à côté du but, certains à droite des pièces grecques, d'autres, plus nombreux, en arrière de notre batterie, si admirablement dissimulée que l'ennemi ne parviendra pas à la repérer exactement. Les soldats grecs le sentent, pleins de confiance, et quand un obus passe, ils lèvent la tête, lui sourient et le saluent de la main en criant quelque chose comme: «Bon voyage!»

Sur la route de Janina: l'état-major observe les résultats du tir dans la direction de Pisani.

Illustration from L'Illustration, No. 3645, 4 Janvier 1913

Même, non loin de l'endroit où tombent et éclatent les projectiles, il y a une compagnie d'infanterie. La plupart des hommes sont assis ou allongés à terre; d'autres vont et viennent, se promènent en mangeant ou causant entre eux. Et ceux-là aussi plaisantent, très calmes.

Tandis que ce combat d'artillerie se déroulait ainsi sur notre gauche, tout au haut des collines assez élevées, on pouvait voir les Grecs progresser. Ils débouchaient de derrière un haut sommet pointu, puis descendaient les pentes de la montagne par longues files, au pas ou en courant. Et tout autour d'eux, en avant, en arrière, à droite et à gauche, des nuages blancs, bleutés ou noirs accusaient d'innombrables éclatements d'obus.

C'est une véritable pluie de mitraille que Pisani fit ainsi pleuvoir durant tout l'après-midi sur les evsones, sans pouvoir une seule minute arrêter leur diabolique marche en avant. On les voyait très bien à l'oeil nu, marcher et courir comme des fourmis sur les rochers ou les terres rousses. Les Turcs étaient trop nerveux, cela se sentait très bien, et leur tir s'en ressentait: leurs obus, qui tombaient de tous les côtés comme au hasard, firent parmi les assaillants infiniment peu de ravages...

Au retour, nous apprîmes que l'armée grecque avait, autour de Pisani, gagné du terrain d'une façon étonnante. Elle avait eu beaucoup de pertes, mais rien n'avait pu ralentir son élan admirable. Si la marche en avant continue ainsi, nous serons bientôt à Janina.

Aux dernières nouvelles, le capitaine qui commandait la batterie de 105 avait demandé et obtenu pour le soir des lanternes en quantité. Il avait éteint la nuit précédente tous les projecteurs turcs de Pisani. Il avait juré d'en réduire au silence aussi toutes les batteries...

Et de toute la nuit les assiégés ne durent guère dormir!... Jean Leune.

(Agrandissement) LA DANSE DES SYLPHES ET DES ELFES (par les jeunes élèves de Loïe Fuller) AUTOUR DE FAUST ENDORMI-- ---Méphistophélès: «Petits Sylphes, et vous, Elfes légers, accourez auprès de ce malheureux et soyez-lui bienfaisants! Voltigez autour de son front pour en écarter les tempêtes. Ecartez de lui les flèches brûlantes du remords...» Voir l'article, page 16. Dessin de Léon Fauret, d'après le IXe tableau (décor de M. Deshayes) de l'adaptation de Faust, représentée à l'Odéon.

Illustration from L'Illustration, No. 3645, 4 Janvier 1913

Comparaison des effectifs de paix de la France et de l'Allemagne en 1911 et en 1915.

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