APRÈS LE TREMBLEMENT DE TERRE
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Campement dans un train. -- Phot. comm. par M. de Mouy.

Il faudra de longs mois, sans doute, avant que la vie ait repris son cours normal aux champs désolés de la Calabre. Le sol y tremble encore, on y vit toujours dans l'inquiétude, dans les transes, et chaque soleil qui se lève éclaire là-bas des scènes navrantes, des drames quotidiens de misère et de douleur. A-t-on, même, pu évaluer jusqu'à présent, d'une façon précise, les désastres causés par la catastrophe?
Aux pays ravagés par le tremblement de terre, la plupart des maisons, comme on sait, ont été détruites. C'étaient, le plus souvent, en certains endroits dans la campagne, de misérables huttes aux murs de terre, de pisé, aux toits fragiles. Les bâtiments solidement construits, les gares de chemin de fer, par exemple, édifiées en bonnes briques, ont presque partout résisté. Les cabanes des paysans se sont écroulées, dès les premières secousses sismiques, plus facilement que des châteaux de cartes, ensevelissant trop souvent sous leurs décombres ceux qu'elles abritaient.
Mais, même parmi les demeures qui ont échappé à la destruction immédiate, combien sans doute ont dû et doivent encore être abattues, parce qu'elles n'assuraient plus à leurs hôtes un logement assez sûr, et que leurs murailles, ébranlées par les premiers assauts, menaçaient ruine. L'épisode que reproduisent d'une façon si saisissante trois de nos photographies, où l'on voit s'écrouler en trois temps, comme dans un cinématographe, un pan de mur d'une maison de Parghelia, est une scène de tous les jours, à laquelle doivent commencer à s'accoutumer les malheureux sinistrés. Que de pauvres gens qui, au premier examen, s'imaginaient pouvoir réoccuper le soir la maison qu'il leur avait fallu fuir, affolés, dans la nuit du désastre, ont dû renoncer à cet espoir chimérique et se sont trouvés, le lendemain, sans abri, comme les voisins!
Le théâtre de Martirana transformé en hôtellerie commune.--Phot. A. Croce.


Chute d'un pavillon à Parghelia (1re phase). Chute du pavillon (2e phase). Chute du pavillon (3e phase): un nuage de poussière.
Instantanés communiqués par le vicomte Roger de Mouy, consul de France.
L'une des premières préoccupations du roi Victor-Emmanuel, au cours de son voyage à travers la contrée dévastée, avait été d'assurer des asiles momentanés à ces populations sans feu ni lieu et, sur son ordre, dans les bourgades qu'il traversait, des soldats --dont le dévouement dans ces circonstances si pénibles a été héroïque et touchant--s'occupaient à construire des baraquements pour recevoir ces malheureux.
Il en était qui, sous la frayeur encore que leur avaient causée les événements dramatiques dont ils venaient d'être témoins, n'eussent consenti qu'à grand'peine à se réfugier sous un toit. Ils s'établirent comme ils purent, campèrent dans des wagons de chemin de fer, ou s'endormirent en plein champ. A Pizzo, la population s'installait, au lendemain du désastre, sur la plage, au bord des flots.
A Martirana, on transforma en hôtel le théâtre de la petite ville. Des familles y logèrent comme elles purent, au milieu du parterre, sur la scène, dans les couloirs. Les plus favorisés de ces infortunés furent ceux qui purent, arrivés les premiers, retenir quelque loge, bien étroite sans doute, et y improviser leur chambre à coucher.
Et dans quelles conditions inconfortables, dans quel dénûment, pour tout dire, il faut vivre! On a tout perdu. Les ustensiles les plus indispensables sont demeurés ensevelis sous les débris des maisons écroulées.
Tant qu'il fait jour, aidés par la troupe, les pauvres sinistrés vont et viennent sur les ruines de leurs anciennes demeures, essayant de retirer du milieu des décombres les morceaux de leurs lits, quelques pièces de vêtements, souvent dans quel état, grand Dieu! ou quelque pièce de leur mobilier rustique. Et c'est un spectacle étrangement poignant que de voir circuler, entre des murailles branlantes, ces sauveteurs emportant des planches fendues, quelque panneau d'armoire, le tiroir d'un buffet, des chaises bancales, un sac de linge, des vaisselles sorties ébréchées à peine de ce cataclysme, et risquant leur vie pour sauver ces épaves! Une atmosphère pestilentielle plane sur ces maisons éboulées, sur ces murs qui vacillent, sur ces amoncellements de pierres, de poutres, qui recèlent encore des cadavres en décomposition, et que fouillent et déblayent des soldats, défaillant parfois devant les douleurs dont ils sont les témoins. C'est vraiment le pays de l'épouvante et de la désolation.
Comment décrire, encore, ces hôpitaux pleins de gémissements et de râles, regorgeant de blessés, de malades, de patients demi-fous et qui conservent encore dans leurs yeux hagards les visions effroyables qui les frappèrent dans la nuit du désastre? Ce sont des impressions qu'on ne peut supporter qu'à condition d'avoir les nerfs solides, le coeur cuirassé du triple airain du poète! E. M.
APRÈS LE TREMBLEMENT DE TERRE.--Femmes blessées à l'hôpital de Catanzaro. --Phot. A. Croce.
