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L'Illustration, No. 3239, 25 Mars 1905

Mouvement littéraire.

Reading edition

Franz Liszt et la princesse de Sayn-Wittgenstein, par Adelheid von Schorn, traduction L. de Sampigny (Dujarric, 3 fr. 50).Le Musée de la Comédie-Française, par M. Dacier (Librairie de l'art ancien et moderne).--L'Ombrie, par René Schneider (Hachette, 3 fr. 50).--Jehan Fouquet, par Georges Lafenestre (Librairie de l'art ancien et moderne, 10 fr.).--Victor Hugo photographe, par Paul Gruyer (Mendel).

Liszt et la princesse Wittgenstein.

M. von Schorn, artiste et archéologue, fut directeur des beaux-arts à Weimar; il mourut jeune, laissant dans la petite ville, encore pleine du souvenir de Goethe et toute au culte de la beauté, sa femme, fort distinguée, et sa fille Adelheid. Celles-ci virent arriver à Weimar, en 1848, Liszt, que suivit de près son amie, la princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein, Polonaise, mariée à un aide de camp du tsar Nicolas. Séparée de son mari, elle avait rencontré à Kiev le grand musicien et l'avait aimé. En dehors de Weimar, il y avait sur une hauteur, une belle résidence, l'Altenburg, dont la princesse loua le premier étage, Liszt le deuxième. Malgré une certaine hostilité, «le roi du pays des sons», Liszt, tout féru de Wagner, fit représenter le Tannhauser et Lohengrin au théâtre dont on lui avait confié la direction, qu'il abandonna en décembre 1858. En 1860, dans le désir d'épouser Liszt, la princesse s'en fut à Rome, pour demander la nullité de son mariage. Elle l'obtint; mais, au moment où tout était préparé et l'église parée pour la cérémonie nuptiale, le pape, pressé par la famille, redemanda, pour les examiner, les pièces du procès. Ce retard empêcha à tout jamais l'union projetée à laquelle ne tenait peut-être pas beaucoup le plus volage des hommes. Jamais personne ne fut autant entouré, sollicité par les femmes que l'auteur de l'Oratorio de sainte Élisabeth. Peut-être eût-il craint, en épousant, de perdre ses privilèges d'enfant gâté. Cependant, il ne se sépara jamais de la princesse qui continua d'habiter Rome; il passait quelques mois chaque année à Tivoli, quelques autres mois dans sa chère Weimar, ce qui ne l'empêchait pas de circuler encore à travers l'Europe.

Mystique de plus en plus, la princesse, avait tourné vers les idées religieuses son ami et l'avait amené à prendre, en 1864, les ordres mineurs. Ni le titre, ni le costume d'abbé, ne semblent du reste avoir beaucoup changé l'existence de Liszt, car Mme Wittgenstein se plaint constamment de sa mondanité, qui l'empêche de réaliser ses beaux songes musicaux. Pendant qu'elle se lamente et qu'elle écrit des livres de piété: Petits Entretiens pratiques à l'usage des femmes du monde, Liszt s'épuise, par ses voyages, ses dîners, aussi par son abus des liqueurs fortes. Il meurt à l'âge de soixante-quinze ans, dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1886, à Bayreuth, chez Cosima, sa fille, veuve de Wagner. La princesse, un an après, s'éteignit à Rome. Ces lettres de Mme Wittgenstein, de Liszt, de Mme de Schorn, d'Adelheid, que celle-ci relie entre elles par ses souvenirs, nous sont des plus précieuses, non seulement pour l'histoire du maître, mais pour celle de la musique au dix-neuvième siècle.

Le Musée de la Comédie-Française.

Les bustes, peintures, gravures, abondent à la Comédie-Française, mais disséminés un peu partout. Ne faudrait-il pas réunir dans un lieu spécial et coordonner toute cette histoire en image de la Comédie? C'est l'avis de M. Dacier, c'est le désir que M. Claretie exprime vivement en sa préface au volume de M. Dacier.

Dans son livre, éclairé de nombreuses gravures, l'auteur étudie et classe tous les trésors iconographiques de la maison de Molière, ce qui ne suffit pas à sa conscience scrupuleuse; il a porté ses recherches sur les autres collections publiques et particulières et nous montre les enrichissements que pourrait faire la Comédie. Tout est catalogué avec soin et, cependant, avec ses remarques d'art, avec ses reproductions, le livre de M. Dacier a un grand charme.

L'Ombrie. Avant de pénétrer dans l'Ombrie. M. René Schneider s'est arrêté quelque peu à Cortone et y a goûté la plus délicieuse légende, celle de Marguerite, pécheresse et repentante, patronne de la ville. Il y a vivement admiré la Vierge entourée d'anges de Fra Angelico, et la Pâque de Luca Signorelli, moins tendre, plus âpre que le peintre angélique. Dans ce pays, les souvenirs profanes se mêlent aux souvenirs religieux. Le lac de Trasimène est à la fois célèbre par la victoire d'Annibal sur les Romains et par la prédication de François d'Assise aux poissons qui le suivent et jouent devant lui. Mais l'Ombrie va commencer de se dérouler. Voici Pérouse avec sa Pinacothèque, son Pérugia, son Agostino; Assise, blanche comme une ville d'Orient, Assise, à la divine histoire, avec son doux Christ, avec sa sainte Claire et avec son Giotto qui illustre la légende franciscaine. Plus loin Montefalco, encore plein de François d'Assise, et dont l'enlumineur Benozzo Gozzoli a couvert de chefs-d'oeuvre l'église San Francesco, aujourd'hui convertie en musée; puis Spolète, qu'illustrèrent au quinzième siècle Filippo Luppi et la belle Lucrèce Borgia, régente de cette ville. M. Schneider a passé en revue les monuments de l'Ombrie, mais c'est dans le paysage de cette contrée douce et tendre, dont la sensibilité cependant se relève de vigueur, que se complaît M. Schneider, qui est avant tout un poète. Personne comme lui n'a connu et reproduit cette nature délicate et sainte de l'Ombrie.

Jehan Fouquet.

Depuis l'exposition des Primitifs, le nom de Jehan Fouquet est presque devenu populaire. Dans une belle étude, M. Georges Lafenestre nous a raconté la vie et l'oeuvre de l'illustre Tourangeau qui nous apparaît comme un trait d'union entre le pur moyen âge et la renaissance. Nous savons peu de chose de ses gestes. Né à Tours vers 1430, il fit le classique voyage d'Italie (1443-1447), pendant lequel il représenta le pape régnant Eugène IV.

De retour dans sa ville natale, peintre de Charles VII et de Louis XI, il s'installa rue des Pucelles, aujourd'hui rue des Fouquets. Un acte nous montre sa femme veuve en 1481. Rien n'égalait à cette époque la magnificence religieuse de la ville de Tours, avec sa basilique de Saint-Martin et la chapelle royale. Sur les bords de la Loire clémente l'existence était délicieuse, on y voyait une société cosmopolite et brillante. Tout cela influa sur Jehan Fouquet. Il se laissa pénétrer par la douce vie de sa terre natale. Son réalisme est délicat; s'il n'a pas les élans passionnés des grands mystiques, il a le tact et une grâce qui n'exclut pas l'énergie. Ses portraits d'Eugène IV, de Charles VII, de Jouvenel des Ursins, sont d'une vie intense.

Quelle expression dans son portrait de lui-même sur émail; dans son légat du pape! S'il ne lui manque rien pour être un grand portraitiste, il fut le miniaturiste par excellence, comme en témoignent le Livre d'heures d'Étienne Chevalier, dont il nous reste quarante-deux feuillets, les miniatures des antiquités judaïques, une partie de l'illustration des Chroniques de France et le frontispice d'une traduction de Boccace.

M. Lafenestre, en des pages fort littéraires et même un peu émues, a célébré comme il convient l'élégance saine et vive, le sentiment de l'exactitude de Jehan Fouquet.

Victor Hugo photographe.

La photographie est-elle un art? Oui, répond M. Paul Gruyer, et il en donne pour preuve le volume qu'il publie. À Jersey, jusqu'en 1855, Charles Hugo d'abord, et Auguste Vacquerie ensuite s'exercèrent à représenter le grand homme dans toutes ses attitudes. Victor Hugo collabora, en réalité, avec ses deux fils --Vacquerie était pour lui un fils--en prenant ses poses, en choisissant les effets d'ombre et de lumière. C'est en cela qu'il fut photographe, sans jamais toucher l'instrument et c'est sur les résultats de cette collaboration que M. Paul Gruyer appuie sa thèse: la photographie est un art. Que de belles images, en effet. M. Gruyer a tirées de l'album de M. Auguste Vacquerie qui lui a été livré! En 1842, le grand poète n'avait pas la figure adoucie par la vaste barbe et par la vieillesse; le visage rasé, anguleux, la taille fière, il en imposait même à son entourage immédiat. L'une des reproductions nous le montre droit, sur un rocher, défiant le destin et jusqu'aux vagues de l'Océan; dans un autre portrait, il nous apparaît la tête appuyée sur sa main, méditant profondément et presque douloureusement.

Rien d'utile comme cet album pour la psychologie de l'exilé de Jersey. La famille de Victor Hugo, Paul Meurice et quelques proscrits ont été extraits du trésor Vacquerie, ainsi que quelques paysages.

Hector Berlioz.

Hector Berlioz a eu déjà, en M, Tiersot, un premier historien (Hachette), et j'ai dû, il y a plus d'un an, m'occuper de l'auteur de la Damnation de Faust. Dans un volume, où les documents abondent et les lettres inédites, M. J.-G. Prodhomme nous a retracé la vie amoureuse et agitée de Berlioz (1803-1869), ses déceptions à Paris, ses triomphes en Allemagne, en Hongrie, en Russie, en Angleterre. À un catalogue complet des oeuvres musicales de Berlioz, M. Prodhomme en joint un autre des oeuvres littéraires.

Mélanges sur l'art français.

M. Henry Lapauze, dont les études d'art sont si goûtées et l'esprit si alerte et si fin, a réuni sous ce titre un certain nombre de pages un peu dispersées et dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs. E. Ledrain.

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