IV LES CHEVAUX D’ELBERFELD[24]
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IV LES CHEVAUX D’ELBERFELD[24]
I
Je résumerai d’abord le plus brièvement possible, pour qui les ignorerait encore, les faits qu’il est nécessaire de connaître afin de mieux comprendre la merveilleuse aventure des chevaux d’Elberfeld, en renvoyant pour les détails au remarquable ouvrage de M. Karl Krall : Denkende Tiere, publié à Leipzig en 1912, qui, dans une bibliographie déjà considérable, reste la source première et principale.
Il y a quelque vingt ans, vivait à Berlin un vieux misanthrope nommé Wilhelm von Osten. C’était un petit rentier un peu maniaque que hantait une idée fixe, l’intelligence des animaux. Il entreprit l’éducation d’un premier cheval et n’obtint que des résultats assez indécis. Mais en 1900, il fit l’acquisition d’un étalon russe qui, sous le nom de Hans, auquel on ajouta bientôt l’épithète homérique et méritée de Kluge, devait bouleverser toute notre psychologie animale et soulever des problèmes qui comptent parmi les plus inattendus et les plus passionnants que l’homme ait rencontrés jusqu’à ce jour.
Grâce à von Osten, dont la patience, au contraire de ce qu’on pourrait croire, n’était nullement angélique, mais ressemblait plutôt à une obstination rageuse, les progrès du cheval furent rapides et extraordinaires. « Après l’avoir, comme le résume fort bien le Dr Ed. Claparède, professeur à l’Université de Genève, dans l’excellente monographie qu’il consacre aux chevaux d’Elberfeld, après l’avoir familiarisé avec diverses notions d’emploi courant comme droite, gauche, en haut, en bas, etc., on commença les leçons de calcul par la méthode intuitive. Hans était amené devant une table sur laquelle on plaçait une, puis deux, puis plusieurs petites quilles. Von Osten, agenouillé à côté de Hans, prononçait les nombres correspondants, tout en l’obligeant de frapper de son sabot autant de coups qu’il y avait de quilles. Bientôt les quilles furent remplacées par des chiffres écrits sur une planche noire. Les résultats furent surprenants. Le cheval fut capable non seulement de compter (c’est-à-dire de frapper le nombre de coups qu’on lui demandait), mais encore d’effectuer lui-même de véritables calculs, de résoudre de petits problèmes. »
« Mais Hans ne savait pas seulement calculer, il pouvait lire, il était musicien, distinguait les accords harmonieux des accords dissonnants. Il avait aussi une mémoire extraordinaire : il pouvait indiquer la date de chaque jour de la semaine courante. Bref, il se tirait de toutes les opérations qu’un bon écolier de quatorze ans est capable d’effectuer. »
II
Le bruit de ces curieuses expériences ne tarda pas à se répandre, et les visiteurs affluèrent dans la petite cour où von Osten faisait travailler son insolite élève. Les journaux s’en mêlèrent et de vives polémiques éclatèrent entre ceux qui croyaient à la réalité du phénomène et ceux qui n’y voyaient qu’une impudente supercherie. Une première commission scientifique fut nommée en 1904, composée de professeurs de psychologie, de physiologie, d’un directeur de jardin zoologique, d’un directeur de cirque, de vétérinaires et d’officiers de cavalerie. Elle ne découvrit rien de suspect, mais ne hasarda aucune explication. On nomma une seconde commission qui comptait parmi ses membres M. Oskar Pfungst, élève du laboratoire de psychologie de Berlin. M. Pfungst, à la suite de nombreuses expériences, rédigea un volumineux et écrasant rapport où il soutenait que le cheval n’était doué d’aucune intelligence, ne reconnaissait ni lettre, ni chiffre, ne savait en réalité ni calculer, ni compter, mais obéissait simplement aux signes imperceptibles, infinitésimaux et inconscients qui échappaient à son maître.
Il y eut dans l’opinion publique un brusque et large revirement. On éprouvait une sorte de soulagement un peu lâche à voir subitement expirer un miracle qui menaçait de jeter la perturbation dans le petit troupeau satisfait des vérités acquises. Le pauvre von Osten eut beau protester, on ne l’écouta plus, la cause était jugée. Il ne se releva pas de ce coup officiel, devint la risée de tous ceux qu’il avait d’abord étonnés, et mourut dans l’amertume et dans l’isolement, le 29 juin 1909, à l’âge de soixante et onze ans.
III
Mais il laissait un disciple que n’avait pas ébranlé la défection générale. Un riche industriel d’Elberfeld, M. Krall, s’était, en effet, très vivement intéressé aux travaux de von Osten, et, durant les dernières années du vieillard, avait passionnément suivi, et assez souvent même, dirigé l’éducation de l’étalon prodige. Von Osten lui légua Kluge Hans ; de son côté, Krall avait acheté deux étalons arabes, Muhamed et Zarif, dont les prouesses surpassèrent bientôt celles de l’ancêtre. Tout fut remis en question, les événements prirent une allure énergique et décisive, et les adversaires du miracle, au lieu d’un vieillard fatigué, maniaque, un peu boudeur et désarmé, trouvèrent devant eux un homme jeune, ardent, doué d’un remarquable instinct scientifique, ingénieux, lettré et capable de se défendre.
Sa méthode d’éducation diffère d’ailleurs sensiblement de celle de von Osten. Chose curieuse, au fond de l’âme un peu fruste et assez bizarre du vieil amateur de chevaux, s’était élevé, peu à peu, contre son élève à quatre pattes, une sorte de haine. Il sentait la volonté ombrageuse et fière de l’étalon se dresser contre la sienne, avec une obstination qu’il qualifiait de diabolique. Ils s’affrontaient comme deux ennemis et les leçons prenaient plutôt la forme d’une lutte tragique et sournoise où l’âme de la bête se révoltait contre l’emprise humaine.
Krall, au contraire, adore ses élèves ; et l’affection dont ils se sentent enveloppés les a, pour ainsi dire, humanisés. Ils n’ont plus aucun de ces mouvements de méfiance affolée qui révèlent tout à coup, chez le cheval le plus soumis et le mieux dressé, la terreur atavique de l’homme. Il leur parle longuement, tendrement, comme un père parlerait à ses enfants, et on a l’impression étrange qu’ils écoutent et comprennent tout ce qu’il dit. S’ils paraissent ne pas saisir une explication ou une démonstration, il la recommence, la décompose, la paraphrase dix fois de suite, avec une patience maternelle. Aussi les progrès furent-ils incomparablement plus rapides et plus stupéfiants que ceux du vieil Hans. Moins de deux semaines après la première leçon, Muhamed exécutait correctement de petites additions, de petites soustractions élémentaires. Il avait appris à distinguer les dizaines des unités, frappant celles-ci du pied droit et les premières du pied gauche. Il connaissait la signification des signes + et −. Quatre jours plus tard, il abordait les multiplications et les divisions. Au bout de quelques mois, il savait extraire les racines carrées et cubiques ; et peu après, il apprenait à épeler et à lire en se servant de l’alphabet conventionnel imaginé par Krall.
Cet alphabet paraît, au premier abord, assez compliqué. Il n’est, du reste, qu’un pis aller ; mais comment trouver mieux ? Le malheureux cheval, presque sans voix, n’a qu’une manière de s’exprimer : un sabot maladroit qui ne fut pas créé pour traduire la pensée. Il a donc fallu inventer, comme pour les tables parlantes, un alphabet spécial, où chaque lettre est désignée par un certain nombre de coups frappés du pied droit et du pied gauche. Le voici tel qu’on en remet un exemplaire aux visiteurs d’Elberfeld, afin qu’ils puissent suivre les opérations du cheval.
1 2 3 4 5 6
10 E N R S M C
20 A H L T Ä CH
30 I D G W J SCH
40 O B F K Ö
50 U V Z P Ü
60 EI AU EU X Q
Pour marquer, par exemple, la lettre E, le cheval frappera un coup du pied gauche et un coup du pied droit ; pour la lettre L, trois coups du pied gauche et deux du pied droit, et ainsi de suite. Ils ont cet alphabet si bien gravé dans la mémoire qu’ils ne se trompent pour ainsi dire jamais, et frappent si rapidement de l’un et l’autre sabot, qu’au début on a quelque peine à les suivre.
Muhamed et Zarif, — car les progrès de Zarif étaient à peu près parallèles à ceux de son condisciple, bien qu’il paraisse un peu moins doué au point de vue des mathématiques supérieures, — Muhamed et Zarif reproduisent ainsi les mots qu’on prononce devant eux, épellent le nom des visiteurs, répondent aux questions qu’on leur pose et émettent parfois de petites observations, de petites réflexions personnelles et spontanées, dont nous reparlerons plus loin. Ils ont créé à leur usage une orthographe outrancièrement fantaisiste et phonétique dont ils refusent obstinément de se départir et qui rend souvent assez difficile la lecture de leurs écrits. Jugeant la plupart des voyelles inutiles, ils s’en tiennent presque exclusivement aux consonnes ; c’est ainsi que Zucker, par exemple, devient Zkr, Pferd, Pfrt ou Frt, etc.
Je n’exposerai pas ici par le menu les autres preuves d’intelligence, multiples et variées que prodiguent les hôtes singuliers de l’étrange écurie. Ils ne sont pas seulement des calculateurs de premier ordre, pour lesquels les fractions et les racines les plus rébarbatives n’ont plus guère de secrets. Ils distinguent les sons, les couleurs et les parfums, lisent l’heure au cadran d’une montre, reconnaissent certaines figures géométriques, les images, les photographies, etc.
A la suite de ces expériences de plus en plus décisives et surtout après la publication du grand ouvrage de Krall, Denkende Tiere, très précis, très méthodique, le problème se posait nettement devant l’opinion et, cette fois, n’était plus récusable. Les commissions scientifiques se succédèrent à Elberfeld et les rapports s’accumulèrent. Des savants de tous pays, parmi lesquels le Dr Edinger, l’éminent neurologiste de Francfort, les professeurs D.-H. Kraemer et H.-E. Ziegler, de Stuttgart, le Dr Paul Sarasin, de Bâle, le professeur Ostwald, de Berlin, le professeur A. Beredka, de l’Institut Pasteur, le Dr Ed. Claparède, de l’Université de Genève, le professeur Schœller, le physicien Gehrke, de Berlin, le professeur Goldstein, de Darmstadt, le professeur von Buttel-Reepen, d’Oldenburg, le professeur William Mackensie, de Gênes, le professeur R. Assagioli, de Florence, le Dr Hartkopf, de Cologne, le Dr Freudenberg, de Bruxelles, le Dr Ferrari, de Bologne, etc., etc., car la liste s’allonge chaque jour, vinrent étudier sur place l’inexplicable phénomène que le professeur Claparède proclame « l’événement le plus sensationnel qui soit jamais survenu dans la psychologie ».
A l’exception de deux ou trois incrédules ou misonéistes irréductibles, ou de ceux qui firent à Elberfeld un séjour insuffisant, tous furent unanimes à reconnaître la réalité des faits et la parfaite loyauté des expériences. Le désaccord ne commence que lorsqu’il s’agit de les commenter, de les interpréter et de les expliquer.
IV
Afin de compléter ce court préambule, il convient d’ajouter que, depuis quelque temps, le cas des chevaux d’Elberfeld n’est plus absolument unique. Il existe en effet à Mannheim un chien de race assez imprécise qui accomplit à peu près les mêmes prouesses que ses émules solipèdes. Il est moins avancé qu’eux en arithmétique, mais fait correctement de petites additions, soustractions et multiplications d’un ou deux chiffres. Il lit et écrit en frappant de la patte, selon un alphabet qu’il a, paraît-il, imaginé lui-même, et son orthographe est également simplifiée et phonétisée à l’extrême. Il distingue la couleur des fleurs dans une gerbe, compte le contenu d’un porte-monnaie et sépare les marcks des pfennigs. Il sait chercher et trouver les mots qui définissent l’objet ou l’image qu’on lui présente. On lui montre, par exemple, un bouquet dans un vase en lui demandant ce que c’est : « Un verre avec de petites fleurs », répond-il. Et ses réponses ont souvent une spontanéité, une originalité bien singulières. Au cours d’un exercice de lecture où le mot « herbst », (automne), avait par hasard arrêté l’attention, le professeur William Mackensie lui demande s’il peut lui expliquer ce que c’est que l’automne. C’est, réplique Rolf, « le temps où il y a des pommes ». Dans la même séance, le même professeur, ignorant ce qu’elle représente, lui tend une carte où sont tracés des carrés rouges et bleus. — « Qu’est ceci ? » — « Bleu, rouge, pas mal de dés », répond le chien. Parfois ses réparties ne manquent pas d’humour. — « Que veux-tu que je fasse pour te faire plaisir » ? lui demande un jour une dame de ses amies. — « Wedelen », réplique gravement maître Rolf, c’est-à-dire : « remuer la queue ».
Rolf, dont la célébrité est assez récente, n’a pas encore été l’objet d’enquêtes minutieuses et de rapports copieux et innombrables comme ses illustres rivaux de la Prusse rhénane. Mais les faits que je viens de citer et qui sont attestés par des hommes tels que le Prof. Mackensie et M. Duchatel, le savant et perspicace vice-président de la « Société Universelle d’Études psychiques »[25], qui se rendirent à Mannheim tout exprès pour les étudier, ne paraissent pas plus contestables que ceux d’Elberfeld, dont ils sont une sorte de réplique ou d’écho. On rencontre assez fréquemment de pareilles coïncidences parmi les phénomènes anormaux. Ils éclatent simultanément sur divers points du globe, se répondent et se multiplient comme s’ils obéissaient à un mot d’ordre. Il est donc probable que nous verrons encore d’autres manifestations du même genre. On dirait qu’une onde nouvelle se propage et qu’après avoir éveillé dans l’homme des forces qu’il ne connaissait pas, elle atteint à présent d’autres êtres qui peuplent avec nous cette terre mystérieuse où ils vivent, souffrent et meurent comme nous, sans comprendre pourquoi.
V
Je n’ai pas été à Mannheim, mais j’ai fait le pèlerinage d’Elberfeld et j’ai séjourné dans cette ville le temps qu’il fallait pour emporter une conviction que partagent tous ceux qui entreprirent le voyage.
Il y a donc quelques mois, M. Krall, à qui j’avais promis l’an dernier de visiter ses chevaux merveilleux, voulut bien renouveler son invitation de façon plus pressante, en ajoutant qu’après le 15 septembre, son écurie serait peut-être dispersée et qu’en tout cas, il lui faudrait, sur l’ordre de son médecin, suspendre indéfiniment des exercices qui le fatiguaient beaucoup.
Je partis aussitôt pour Elberfeld qui est, comme on sait, une importante ville industrielle de la Prusse rhénane, plus originale, plus avenante et plus pittoresque qu’on ne s’y attendrait. J’avais dès longtemps lu à peu près tout ce qui s’était publié sur la question, et j’étais absolument persuadé de la réalité des faits, dont il est d’ailleurs bien difficile de douter après les épreuves et les contrôles réitérés, incessants, rigoureux, souvent hostiles et presque hargneux auxquels les expériences furent soumises. Quant à leur interprétation, j’étais convaincu que la télépathie, c’est-à-dire la transmission de pensée de subconscience à subconscience, demeurait, pour étrange qu’elle fût dans cette région nouvelle, la seule hypothèse acceptable, malgré certaines circonstances qui semblaient nettement l’exclure. A défaut de la télépathie proprement dite, j’inclinais à l’hypothèse médiumnique ou subliminale, très habilement esquissée par M. de Vesme, dans une remarquable conférence faite le 22 décembre 1912, à la Société Universelle d’Études psychiques. Il est vrai que la télépathie, surtout lorsqu’on la pousse à l’extrême, fait avant tout appel aux forces subliminales, de façon que les deux hypothèses se confondent sur plus d’un point et qu’il est souvent malaisé de démêler où finit la première, où commence la seconde. Mais cette discussion sera mieux à sa place un peu plus loin.
VI
Je trouvai M. Krall en son magasin d’orfèvreries, sorte de palais de Golconde, où ruissellent et étincellent les perles et les pierres les plus précieuses de la terre. M. Krall, il est bon de le rappeler afin d’écarter tout soupçon d’intérêt pécuniaire, est un riche industriel dont la famille dirige, de père en fils, depuis trois générations, l’une des plus importantes maisons de bijouterie de l’Allemagne. Ses recherches, loin de lui rapporter le moindre profit, lui coûtent fort cher, absorbent tous ses loisirs et une partie du temps qu’il devrait consacrer à ses affaires et, selon l’usage, lui valent de la part de ses concitoyens et de bon nombre de savants, plus d’ennuis, d’attaques injustes et de sarcasmes que de considération et de reconnaissance. C’est avant tout une œuvre ingrate et désintéressée d’apôtre et de précurseur.
Au demeurant, M. Krall, bien que sa foi soit active, ardente et contagieuse, n’a rien d’un visionnaire et d’un illuminé. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, alerte, vigoureux, enthousiaste, mais pondéré, ouvert à toutes les idées et même à tous les rêves, mais pratique, patient, méthodique et lesté du plus inaltérable bon sens. Il inspire dès l’abord cette bonne confiance sans restrictions, sans arrière-pensée, qui dissipe à l’instant les doutes instinctifs, les inquiétudes obscures et les soupçons voilés qui séparent d’habitude deux êtres qui, pour la première fois, vont se serrer la main ; et l’on salue en lui, du plus profond de soi, l’honnête homme, l’ami sûr auquel on est prêt à se livrer et qu’on regrette de n’avoir pas rencontré plus tôt dans la vie.
Par les rues et les quais animés d’Elberfeld, nous nous rendons ensemble à l’écurie, située à quelques centaines de pas du magasin. Dans la cour ombragée d’un tilleul, les chevaux prennent l’air devant les portes de leurs boxes. Ils sont quatre, à savoir : Muhamed, le plus intelligent, le mieux doué, le grand mathématicien de la troupe ; son ménechme Zarif, un peu moins avancé, plus indocile, plus sournois, mais aussi plus fantasque, plus spontané, et dont les saillies sont parfois déconcertantes ; ensuite Haenschen, un petit poney shetlandais qui n’est guère plus gros qu’un terre-neuve, le gavroche de la bande, trépidant, facétieux, étourdi, coléreux, susceptible, mais qui vous abat instantanément, en grattant rageusement du sabot, les additions et les multiplications les plus difficiles ; et enfin le dernier venu, le replet et placide Berto, un imposant étalon noir, complètement aveugle et privé d’odorat. Il n’est à l’école que depuis quelques mois, et se trouve encore, si l’on peut dire, dans les classes préparatoires ; mais fait déjà, un peu plus pesamment, mais d’une humeur plus égale et plus consciencieuse que ses condisciples, de petites additions, de petites soustractions que plus d’un enfant de son âge ne résoudrait pas mieux.
Dans un coin, Kama, un jeune éléphant, de deux ou trois ans, à peu près de la taille d’un âne qu’on aurait outrageusement ballonné, roule des yeux malicieux et presque polissons à l’abri de larges oreilles en feuille de rhubarbe, et de sa trompe insinuante et fureteuse ramasse soigneusement ce qu’il juge comestible, c’est-à-dire à peu près tout ce qui traîne sur le pavé. On en attendait de grandes choses, mais jusqu’ici il a déçu toutes les espérances ; c’est le cancre de l’institut. Peut-être est-il encore trop jeune, sa petite âme éléphantine ressemble sans doute à celle d’un bébé en nourrice qui, au lieu de s’amuser avec ses pieds et ses mains, joue avec le nez prodigieux qui doit d’abord explorer et interroger l’univers. Il est impossible de fixer son attention ; et quand on installe devant lui son alphabet aux lettres mobiles, au lieu de nommer celles qu’on lui désigne, il s’applique à les détacher de leur tige afin de les avaler subrepticement. Il a découragé son bon maître qui, en attendant que vienne la raison et la sagesse promises par les légendes proboscidiennes, l’abandonne à une ignorance satisfaite qu’agrémente du reste un appétit presque insatiable.
VII
Mais je demande à voir le grand ancêtre, Kluge Hans, Hans-le-Sage. Il vit toujours. Il est vieux, il doit avoir seize ou dix-sept ans ; mais sa vieillesse, hélas, n’est pas exempte des funestes orages que connaissent les hommes au déclin de leur vie ! Hans a mal tourné, paraît-il, et l’on n’en parle plus qu’à mots couverts. Un palefrenier imprudent ou vindicatif, je ne sais plus au juste, ayant introduit une jument dans la cour, Hans le pur, qui, jusqu’alors, avait mené une existence austère et monacale, vouée au célibat, à la science et aux chastes ivresses des nombres, Hans l’irréprochable, perdit incontinent la tête et s’éventra sur le bas-flanc de sa stalle. On dut lui remettre en place les entrailles et lui recoudre l’abdomen. Il est maintenant piteusement au vert dans un pré de la campagne environnante. Tant il est vrai qu’une vie ne peut être jugée qu’à son terme et qu’on n’est sûr de rien tant que l’on n’est pas mort.
VIII
Avant que commence la séance et tandis que le maître fait l’inspection du matin, je m’approche de Muhamed, je lui parle et le flatte de la main en plongeant mes yeux dans les siens afin d’y surprendre une trace de son génie. La jolie bête fine et musclée est calme et confiante comme un chien ; elle se montre extrêmement aimable et accueillante et cherche à me donner de vastes coups de langue et de puissants baisers que j’esquive de mon mieux parce qu’ils sont un peu brusques et trop appuyés. Le limpide regard d’antilope est profond, grave et lointain, mais ne diffère en rien de celui de ses frères qui, depuis des milliers d’années, n’a vu que la brutalité et l’ingratitude de l’homme. Si l’on y pouvait lire quelque chose, ce ne serait pas ce petit effort insuffisant et vain que nous appelons la pensée, mais plutôt je ne sais quelle large inquiétude, quel humide regret des plaines sans limites et coupées de rivières où s’ébattait la race avant la servitude humaine. En tout cas, à le voir ainsi attaché d’un licol au seuil de l’écurie, chassant les mouches et grattant distraitement le pavé, Muhamed n’est qu’un cheval bien élevé qui semble attendre la selle ou le harnais et qui cache son nouveau secret aussi profondément que tous les autres que la nature a enfouis en lui.
IX
Mais on m’appelle pour prendre place dans l’écurie où se donnent les leçons. C’est une petite salle à litière de tourbe, vide, nue et blanchie à la chaux. Des cloisons de bois, à hauteur d’appui, séparent le cheval des assistants. En face de l’écolier à quatre pattes, cloué au mur, un tableau noir et sur le côté un coffre à avoine qui est le siège des spectateurs. Muhamed est introduit. Krall, un peu nerveux, ne dissimule pas son inquiétude. Les chevaux sont journaliers, incertains, capricieux, extrêmement sensibles. Un rien les trouble, les déconcerte, les indispose. Menaces, prières et même l’irrésistible attrait des carottes et du bon pain de seigle sont alors inutiles. Ils refusent obstinément de travailler ou répondent à tort et à travers. Tout dépend d’une lubie, de l’état de l’atmosphère, du repas du matin, de l’impression que leur fait le visiteur. Pourtant, à certains indices imperceptibles, Krall croit reconnaître que la séance ne sera pas mauvaise. Muhamed frémit, souffle puissamment des naseaux, fait entendre de petits gloussements indistincts, excellents présages, paraît-il. Je prends place sur le coffre à avoine. Le maître, la craie à la main, à côté du tableau noir, s’adressant à Muhamed comme à un être humain, me présente dans les formes :
« Muhamed, attention ! Voici ton oncle (il me désigne), qui a fait un long voyage afin de t’honorer de sa visite. Il s’agit de ne point tromper son attente. Il se nomme Maeterlinck. (Krall prononce l’ae à l’allemande, c’est-à-dire comme un a long.) — As-tu compris, « Maeterlinck » ? — Montre-lui maintenant que tu connais tes lettres et que tu sais épeler correctement un nom, comme un enfant intelligent. — Vas-y, nous t’écoutons. »
Muhamed pousse un bref hennissement, et, sur le petit plancher mobile qui se trouve à ses pieds, frappe du sabot droit et puis du sabot gauche le nombre de coups qui, dans l’alphabet conventionnel[26] dont se servent les chevaux, correspond à la lettre M, puis successivement, sans hésitation, sans arrêt, marque les lettres A D R L I N S H, qui représentent l’aspect inattendu que prend mon humble nom dans la phonétique et l’âme chevalines. On lui fait observer qu’il y a une erreur. Il en convient volontiers et remplace l’S et l’H par un G, puis le G par un K. On insiste pour qu’il remplace le D par un T ; mais Muhamed, satisfait de son œuvre, répond « non » de la tête et se refuse à toute correction nouvelle.
X
Je vous assure que, bien qu’on s’y attende, le premier choc est assez troublant. Je n’ignore pas qu’à raconter ces choses on passe pour une dupe trop facilement éblouie par les prestiges, sans doute puérils, d’une petite scène ingénieusement machinée. Quelles machinations, quels prestiges ? Est-ce dans la parole qu’ils résident ? — Mais admettre que le cheval comprend et traduit les paroles du maître, c’est précisément accepter la partie la plus extraordinaire du phénomène. S’agirait-il d’attouchements ou de signaux conventionnels ? Si naïf qu’on puisse être, on les saisirait tout de même plus aisément qu’un cheval, fût-il un cheval de génie. Krall ne porte jamais la main sur l’animal ; il s’agite au hasard dans la petite écurie sans apprêts, il se tient le plus souvent derrière la bête qui ne peut pas le voir, ou bien il vient s’asseoir à côté de son hôte sur l’innocent coffre à avoine, occupé, tandis qu’il morigène son élève, à mettre à jour le procès-verbal de la séance. Il se prête d’ailleurs avec la plus sereine complaisance à toutes les contraintes, à toutes les épreuves, à tous les contrôles qu’on lui suggère. Je vous assure que la réalité est beaucoup plus simple et plus claire que les soupçons des sceptiques lointains ; et que la moindre idée de fraude dans l’honnête atmosphère de la vieille écurie n’effleure même pas l’âme la plus ombrageuse.
Mais, dira-t-on, peut-être Krall, qui savait que vous alliez venir à Elberfeld, avait naturellement fait répéter à satiété ce petit exercice d’épellation qui n’est apparemment qu’un brillant exercice de mémoire. Bien qu’elle me semble peu sérieuse, par acquit de conscience, je soumets l’objection à Krall qui me dit aussitôt : « Essayez vous-même, dictez au cheval n’importe quel mot allemand de deux ou trois syllabes, en le scandant énergiquement. Je sors de l’écurie et vous laisse seul avec lui. »
Me voilà tête à tête avec Muhamed. J’avoue que je me sens un peu intimidé. Je me suis trouvé maintes fois plus à l’aise en présence des grands ou des rois de la terre. A qui donc, au juste, ai-je affaire ? Mais je rassemble mon courage et prononce à voix haute le premier mot que le hasard m’envoie, le nom de l’hôtel où je suis descendu : « Weidenhof ». Tout d’abord, Muhamed, que l’absence de son maître désoriente un peu, semble-t-il, n’a pas l’air de m’entendre et ne daigne même pas se douter de ma présence. Mais je répète avec ardeur sur tous les tons : « Weidenhof ! Weidenhof ! » tour à tour insinuant, menaçant, suppliant, impérieux. Enfin mon compagnon mystérieux se décide tout à coup à me prêter l’oreille, et sans désemparer, frappe allègrement les lettres que voici, que j’inscris à mesure sur le tableau noir :
W E I D N H O Z.
C’est un magnifique spécimen de l’orthographe équine ! Triomphant et troublé, je rappelle le bon Krall, qui, accoutumé au prodige, le trouve tout naturel, mais fronce le sourcil : « Qu’est cela, Muhamed, tu as encore fait une faute. Ce n’est pas un Z mais un F qu’il faut mettre à la fin du mot. Veux-tu bien corriger ça tout de suite. »
Et Muhamed docile, reconnaissant son tort, donne les trois coups du sabot droit, suivis des quatre coups du sabot gauche qui représentent l’F le plus irrécusable que l’on puisse exiger.
Remarquez en passant la logique de son écriture phonétique : contrairement à son habitude, il frappe l’E muet après le W, parce qu’il est indispensable ; mais le trouvant inclus dans le D, il le juge superflu et le supprime d’autorité.
On se tâte, on s’interroge, on se demande en présence de quel phénomène humanisé, de quelle force inconnue, de quel être nouveau l’on se trouve. C’était donc tout cela que cachaient dans leurs yeux nos frères silencieux ? On a honte de la longue injustice de l’homme. On cherche autour de soi je ne sais quelles traces éclatantes ou subtiles du mystère. On se sent attaqué dans son for intérieur, dans toutes ses certitudes et ses sécurités. On vient de sentir sur sa face le petit souffle de l’abîme. On ne serait pas plus étonné si l’on entendait tout à coup parler les morts. Mais le plus étonnant c’est qu’on n’est pas longtemps étonné. Nous vivons tous, à notre insu, dans l’attente de l’extraordinaire ; et quand il se présente, il nous émeut bien moins que son attente. On dirait qu’une sorte d’instinct supérieur qui sait tout et connaît les miracles qui pendent sur nos têtes, nous rassure d’avance et nous aide à entrer de plain-pied dans le surnaturel. Il n’est rien à quoi l’on s’accoutume plus promptement qu’au merveilleux ; et ce n’est qu’après, à la réflexion, que notre intelligence qui ne sait presque rien, se rend compte de l’énormité de certains phénomènes.
XI
Mais Muhamed, par des signes d’impatience auxquels on ne peut se tromper, montre qu’il a assez de l’orthographe. Pour le distraire et le récompenser, son bon maître lui propose alors quelques extractions de racines carrées et cubiques. Muhamed paraît ravi ; ce sont ses problèmes favoris, car il s’intéresse moins qu’autrefois aux multiplications et aux divisions les plus difficiles. Elles lui semblent sans doute peu dignes de lui.
Krall écrit donc au tableau noir diverses racines dont je n’ai pas pris note. Du reste, le fait que le cheval les résout facilement n’étant plus contesté, il n’y aurait guère d’intérêt à reproduire ici des problèmes d’aspect assez rébarbatif, dont on peut trouver de nombreuses variantes dans les comptes rendus et les procès-verbaux des séances signés par les Drs Mackensie et Hartkopff, par Overbeck, Claparède et bien d’autres. Ce qui frappe surtout, c’est l’aisance, la promptitude, je dirais presque l’allégresse distraite avec laquelle l’étrange mathématicien donne les solutions. Le dernier chiffre est à peine sorti de la craie, que déjà le sabot droit frappe les unités, immédiatement suivi du sabot gauche qui marque les dizaines. Aucun signe d’attention ou de réflexion, on ne saisit même pas le moment où le cheval regarde le problème ; et la réponse semble jaillir automatiquement d’une intelligence invisible. Selon les séances, les erreurs sont rares ou fréquentes, mais quand on les lui fait remarquer, il les corrige presque toujours. Assez souvent, le nombre est renversé, 47 devient 74, par exemple ; il le retourne d’ailleurs de bonne grâce lorsqu’on le lui demande.
Je suis visiblement abasourdi ; mais peut-être ces problèmes sont-ils préparés d’avance ? Ce serait déjà bien extraordinaire, mais enfin moins étonnant que leur solution effective. Krall ne lit pas ce soupçon dans mes yeux, puisqu’il n’y monte point ; néanmoins, pour écarter jusqu’à son ombre, il me prie d’écrire moi-même, au tableau, une racine quelconque.
Il faut que je confesse ici l’humiliante ignorance qui est la honte de ma vie. Je n’ai pas la moindre idée des mystères que recèlent ces opérations obscures et compliquées. J’ai fait mes humanités comme tout le monde ; mais après avoir franchi les frontières utiles et familières de la division et de la multiplication, il me fut impossible de m’avancer dans les parages désolés et hérissés de chiffres où règnent les racines carrées, cubiques et je ne sais quelles autres puissances monstrueuses, sans forme et sans visage, qui m’inspiraient une incoercible terreur. Toutes les persécutions de mes excellents professeurs se brisèrent une à une contre une force d’inertie inébranlable. Successivement écœurés, ils m’abandonnèrent à ma morne ignorance, me prédisant d’ailleurs le plus sombre avenir et d’inconsolables regrets. Je dois dire que jusqu’à ce jour je n’avais guère éprouvé les effets de ces noires prédictions ; mais voici que sonne l’heure où je vais expier les fautes de mon adolescence. Néanmoins, je garde bon visage et prenant au hasard les premiers chiffres qui me viennent à l’esprit, j’écris bravement sur le tableau une racine énorme et téméraire. Muhamed demeure immobile. Krall l’interpelle vivement en le priant de se hâter. Muhamed lève le sabot droit mais ne le laisse pas retomber. Krall s’impatiente, prodigue les prières, les promesses, les menaces ; le sabot reste suspendu, comme pour attester une bonne volonté irréalisable. Alors mon hôte se retourne, considère le problème et me dit : « La racine est-elle exacte ? » — Exacte, qu’est-ce à dire ? il y a donc des racines qui…? — Mais je n’ose poursuivre, mon ignorance inavouable éclate brusquement à mes yeux. Le bon Krall sourit, et sans entreprendre de compléter une éducation trop arriérée pour que subsiste le moindre espoir, tente péniblement le calcul et déclare que le cheval était dans le vrai en refusant de donner une solution impossible.
XII
On remercie Muhamed en lui octroyant une royale ration de carottes, et l’on introduit un élève dont la science me domine de moins haut : Haenschen, le petit poney vif et prompt comme un gros rat. Il n’a, non plus que moi, dépassé les opérations élémentaires, de sorte que nous nous comprendrons mieux et traiterons d’égal à égal.
Krall me demande deux nombres à multiplier, je donne 63 × 7. Il fait l’opération et inscrit le produit au tableau, suivi du signe de la division, soit 441 ÷ 7. A l’instant Haenschen frappe ou plutôt gratte énergiquement, avec une célérité qu’on a peine à suivre, trois coups du sabot droit et six du sabot gauche, ce qui fait 63, car il ne faut pas oublier qu’en allemand on ne dit pas 63, mais 3 et 60. On le félicite et pour témoigner sa satisfaction, il retourne prestement le chiffre en marquant 36, puis le remet sur pied en regrattant 63. Il s’amuse visiblement et jongle avec les nombres. Et les additions, les soustractions, les multiplications et les divisions se succèdent, sur des chiffres que je fournis moi-même, afin d’écarter toute idée de collusion. Haenschen se trompe rarement, et quand il le fait, on a l’impression très nette que son erreur est volontaire ; c’est une espièglerie d’écolier qui joue un mauvais tour à son professeur. Les solutions tombent dru comme grêle sur le petit tremplin, la réponse exacte est déclanchée par la question comme si l’on appuyait sur le bouton d’une sonnerie. La désinvolture de l’animal est aussi surprenante que sa maîtrise. Mais dans cette désinvolture indocile, dans cette pétulance qui semble inattentive, il y a cependant une idée fixe et permanente ; Haenschen piaffe, rue, gambade, encense, a l’air de ne pouvoir tenir en place, mais ne quitte jamais le tremplin auquel il n’est nullement attaché. S’intéresse-t-il aux problèmes, y prend-il plaisir ? On ne sait, mais il a manifestement l’attitude de quelqu’un qui accomplit un devoir ou un travail qu’on ne discute point, qui est important, nécessaire et inévitable.
Mais voici que la séance se termine brusquement sur une plaisanterie un peu forte de l’élève qui attrape son bon maître par le fond du pantalon et y plante d’irrespectueuses incisives. Il est sévèrement admonesté, privé de carottes et honteusement renvoyé en ses appartements privés.
XIII
Ensuite vient Berto qui ressemble à un gros cheval normand à la robe soyeuse. C’est l’entrée calme, digne et pacifique d’un grand aveugle. Ses larges yeux noirs et brillants sont complètement morts, et tout réflexe y est aboli. Il cherche en tâtonnant du sabot le plancher sur lequel il devra marquer les réponses. Il en est encore aux premiers éléments du calcul ; et les débuts de son éducation furent particulièrement laborieux. C’est par de petits coups frappés sur le flanc qu’on parvint à lui faire comprendre la valeur et la signification des nombres et des signes de l’addition et de la soustraction. Krall lui parle comme un père parlerait au plus jeune de ses fils. Il lui explique affectueusement les humbles opérations que je propose : 2 + 3, 8 − 4, 2 fois 3. — « Attention, ce n’est pas +3, ni −3 ! », etc. Il ne se trompe presque jamais. Quand il n’a pas compris le problème, il attend qu’on le répète ou qu’on l’inscrive du bout du doigt sur son flanc, et son application d’enfant arriéré et déshérité est un spectacle infiniment touchant. Il est bien plus zélé, plus consciencieux que ses condisciples, et l’on sent que dans ses ténèbres, ce travail est, après ses repas, le seul point lumineux et intéressant de son existence. Il est certain qu’il ne rivalisera jamais avec Muhamed, par exemple, le calculateur prodige, l’Inaudi des chevaux ; mais il est la preuve précieuse et vivante que l’hypothèse des signes inconscients et imperceptibles, la seule que les savants allemands aient jusqu’ici sérieusement envisagée, est décidément indéfendable.
Je n’ai pas encore parlé de Zarif. Il se montre assez mal disposé ce matin et d’ailleurs n’est en arithmétique qu’un Muhamed moins savant et plus capricieux. Il répond à tort et à travers à la plupart des problèmes où lève obstinément le pied sans vouloir l’abaisser, pour bien marquer sa mauvaise volonté, mais résout à l’instant et correctement le dernier, lorsqu’on lui promet une pleine terrinée de carottes et la fin de la séance. Le palefrenier entre pour l’emmener ; à un geste quelconque de celui-ci, l’étalon s’effare, se cabre et s’affole. — « La mauvaise conscience », dit gravement Krall : et le mot, dans cette atmosphère hybride, saturée d’on ne sait quoi qui vient d’un autre monde, prend une signification, une importance singulières.
Mais il est une heure et demie, l’heure sacrée du dîner allemand. Les chevaux sont reconduits devant leurs râteliers et les hommes se séparent en se souhaitant l’inévitable Mahlzeit.
Tout en m’accompagnant le long des quais de la noire et fangeuse Wupper, Krall me dit : « Il est regrettable que vous n’ayez pas vu Zarif dans un de ses meilleurs moments. Il est parfois plus inquiétant que Muhamed, et m’a fait deux ou trois surprises qui semblent incroyables. Un matin, par exemple, j’arrive à l’écurie et me dispose à lui donner sa leçon d’arithmétique. A peine devant le tremplin, il se met à frapper du pied. Je le laisse faire et je suis stupéfait d’entendre une phrase tout entière, une phrase absolument humaine, sortir lettre par lettre du sabot de la bête ! — « Albert a battu Haenschen », me dit-il ce jour-là. Une autre fois, j’écris sous sa dictée : « Haenschen a mordu Kama ». Comme un enfant qui revoit son père, il éprouvait le besoin de me mettre au courant des petits événements de l’écurie, il faisait l’humble et naïve chronique d’une humble vie sans aventures. »
Krall, du reste, vivant dans son miracle, a l’air de trouver cela fort naturel et presque nécessaire. Moi, qui n’y baigne que depuis quelques heures, je l’accepte presque aussi tranquillement que lui. Sans hésiter, je crois ce qu’il m’affirme, tout en me demandant, devant ce phénomène qui, pour la première fois depuis que l’homme existe, nous apporte une phrase qui ne sort pas d’une cervelle humaine, où nous allons, où nous en sommes, et ce qui se prépare…
XIV
Après le dîner, les expériences recommencent, car mon hôte est infatigable. Il demande d’abord à Muhamed, en me désignant, s’il se rappelle le nom de son oncle. Le cheval frappe un H. Krall s’étonne et fait des reproches paternels : — Voyons, sois attentif ! ce n’est pas un H, tu sais bien… Le cheval frappe un E. Krall s’impatiente un peu ; il menace, il supplie, il promet tour à tour des carottes ou les pires châtiments, c’est-à-dire l’arrivée d’Albert, le palefrenier, qui, dans les grandes occasions, ramène les élèves paresseux ou inattentifs au sentiment des convenances ou du devoir, car Krall, quant à lui, de peur de perdre leur amitié ou leur confiance, ne punit jamais ses chevaux. Il continue donc ses objurgations : — Voyons, veux-tu, oui ou non, faire attention et ne pas frapper au hasard ?…
Muhamed, qui suit obstinément son idée, frappe un R.
Alors le loyal visage de Krall s’illumine. — « Il a raison, dit-il. Vous avez entendu : H E R, cela fait Herr, c’est-à-dire Monsieur. Il a voulu vous octroyer le titre auquel a droit tout homme qui porte un chapeau haut de forme ou melon. C’est chose qu’il fait très rarement et je n’y pensais plus. Il m’aura probablement entendu vous appeler Herr Maeterlinck et tenait à être complet. Cette faveur spéciale et cet excès de zèle présagent une séance remarquable. — C’est très bien, Muhamed, mon enfant, c’est très bien, je te demande pardon. Maintenant, embrasse-moi et continue. »
Mais Muhamed, après un rude baiser à son bon maître, semble encore hésiter. Alors Krall, pour le mettre sur la voie, lui fait remarquer que la première lettre de mon nom est la même que la première lettre du sien. Muhamed frappe un K. Il croit évidemment qu’il s’agit du nom de son maître. Enfin Krall trace un grand M sur le tableau noir, après quoi le cheval, comme quelqu’un qui se rappelle tout à coup un mot qu’il ne retrouvait pas, frappe successivement et sans désemparer : M A Z R L K, qui reproduisent, sans voyelles inutiles, la curieuse déformation qu’a, depuis ce matin, subi mon nom dans une mémoire qui n’est pas humaine. On lui fait observer que ce n’est pas correct. Il semble en convenir, tâtonne un peu et écrit : M A R Z L E G K. — Krall répète mon nom et demande quelle est la première lettre à corriger. L’étalon marque un R. — Bien, mais par quelle lettre faut-il remplacer l’R ? — Il frappe un N. — Non, fais donc attention ! — Il frappe un T. — Très bien, mais à quelle place se trouve le T ? — A la troisième répond le cheval ; et les corrections continuent, jusqu’à ce que mon patronymique sorte à peu près indemne de l’étrange aventure.
XV
Et les épellations, les interrogations, les calculs, les problèmes reprennent et se poursuivent, aussi prodigieux, aussi déconcertants, mais déjà décolorés par l’accoutumance, comme tout miracle qui se prolonge. Il importe du reste de remarquer que les faits que je cite ne sont pas à ranger parmi les plus remarquables prouesses de nos chevaux féeriques. C’est en somme une bonne séance ordinaire, une séance bourgeoise et sans coups de génie. Mais ils eurent devant d’autres témoins de plus remarquables exploits qui brisent plus nettement encore la barrière sans doute fallacieuse qui sépare la nature animale de la nature humaine. Un jour, par exemple, Zarif, l’enfant terrible de la troupe, s’arrête brusquement au milieu de son travail. On lui demande pourquoi ? — « Parce que je suis fatigué ». Une autre fois il répond : « Mal à la jambe ». Ils reconnaissent et identifient les images qu’on leur présente, distinguent les couleurs et les odeurs, etc. Je tiens à ne rapporter que ce que j’ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles ; et j’affirme que je le fais avec la même exactitude scrupuleuse que s’il s’agissait d’un procès criminel et que la vie d’un homme dépendît de mon témoignage.
Mais j’étais suffisamment convaincu de la réalité des faits avant d’arriver à Elberfeld, et ce n’est pas pour les contrôler que j’ai entrepris le voyage. J’ai hâte de vérifier si l’hypothèse télépathique, que je crois la seule admissible, résistera aux épreuves auxquelles j’ai l’intention de la soumettre. Je m’en ouvre à Krall qui, d’abord, ne saisit pas parfaitement ce que je lui demande. Comme la plupart de ceux qui ne se sont pas occupés spécialement de ces questions, il s’imagine que la télépathie est, avant tout, une transmission de pensée volontaire et consciente et m’affirme que jamais il ne s’efforce de transmettre la sienne et que même, le plus souvent, les chevaux donnent une réponse absolument contraire à celle qu’il attendait. Je n’en doute nullement ; en effet, la transmission directe et volontaire de la pensée, est, même entre hommes, un phénomène très rare, difficile et précaire ; au lieu que les communications involontaires, imprévues et insoupçonnées de subconscience à subconscience, ne sauraient plus être niées que par ceux qui, de parti pris, ignorent les études et les expériences qui sont à la portée de quiconque veut se donner la peine d’y prendre part. J’étais donc persuadé que les chevaux agissaient exactement comme les tables ou les guéridons « typtologues » qui traduisent simplement, à l’aide de petits coups conventionnels, l’idée subliminale de l’un ou l’autre des assistants. Il est, somme toute, bien moins surprenant de voir s’animer le pied d’un cheval que le pied d’un meuble ; et beaucoup plus naturel que la substance vivante d’un animal plutôt que la matière inerte d’un objet soit sensible et docile à l’influence mystérieuse d’un médium. Je savais fort bien que des expériences avaient été faites afin d’éliminer cette hypothèse ; on préparait, par exemple, un certain nombre de problèmes compliqués, on les mettait sous enveloppes, et, arrivé devant le cheval, on prenait au hasard une de ces enveloppes, on l’ouvrait, on transcrivait l’opération sur le tableau noir, et Muhamed ou Zarif répondait avec la même aisance, la même promptitude que si la solution avait été connue de tous les assistants. Mais était-elle réellement inconnue de leur subconscience ? — Qui pourrait l’affirmer ? — Des épreuves de ce genre exigent d’extraordinaires précautions et un doigté spécial, car l’action de la subconscience est si subtile, a des détours si imprévus, puise au trésor de tant d’acquisitions oubliées et s’exerce à de telles distances qu’on n’est jamais sûr d’y échapper. Ces précautions avaient-elles été prises ? Je n’en étais pas convaincu ; et sans prétendre à trancher la question, je me disais que ma bienheureuse ignorance de la mathématique ne serait peut-être pas inutile à en éclairer quelque partie.
Car cette ignorance, si déplorable à d’autres points de vue, me donnait ici un précieux avantage. Il était en effet fort peu vraisemblable que mon subliminal, qui ne sut jamais ce que c’est qu’une racine cubique ou d’une autre puissance, pût aider le cheval. Je pris donc sur une table une liste qui portait plusieurs centaines de problèmes aussi divers que rébarbatifs, je masquai leurs solutions, priai Krall de sortir, et, demeuré seul en face de Zarif, je recopiai l’un d’eux au tableau noir. Afin de ne pas encombrer ces pages de détails qui se répéteraient, je dirai tout de suite qu’aucune des épreuves anti-télépathiques ne réussit ce jour-là. C’était la fin de la séance et de l’après-midi, les chevaux étaient énervés, excédés, et que Krall fût présent ou absent, que le problème fût élémentaire ou difficile, ils ne donnaient que des réponses dérisoires et volontairement, c’est bien le cas de le dire, « sabotées ». Mais le lendemain matin, à la reprise du travail, en procédant comme je l’ai dit plus haut, Muhamed et Zarif, mieux disposés et sans doute déjà plus familiarisés avec leur nouvel examinateur, fournirent coup sur coup, à peu près autant de réponses justes qu’il y eut de problèmes proposés. On ne pouvait trouver, je dois le déclarer en toute loyauté, aucune différence appréciable entre ces résultats et ceux qu’on obtient en présence de Krall ou d’assistants qui connaissent d’avance, à leur su ou insu, la solution sollicitée.
J’imaginai ensuite une autre épreuve, beaucoup plus simple, mais que sa simplicité même mettait à l’abri de tout soupçon trop compliqué. J’avisai, sur une des tablettes de l’écurie, un paquet de cartons, à peu près du format d’un in-8o, et portant chacun, sur l’une de ses faces, l’un des dix signes de la numération arabe. Je priai une fois de plus l’excellent Krall, dont la complaisance est inépuisable, de me laisser seul avec son élève ; je mêlai mes cartons, et, sans les regarder, j’en alignai trois, sur le tremplin, devant le cheval. Il n’y avait donc en ce moment, sur cette terre, nulle âme humaine qui connût le chiffre qui s’étalait ainsi aux pieds de mon compagnon si plein de mystères que déjà je n’ose plus l’appeler une bête. Sans hésiter et sans se faire prier, celui-ci frappa correctement le nombre que formaient les cartons. Avec Haenschen, Muhamed et Zarif, l’épreuve réussit autant de fois qu’il me plut de la tenter. Muhamed fit même davantage ; chaque chiffre étant d’une couleur différente, je lui demandai, l’ignorant absolument moi-même, quelle était la couleur du premier qui se trouvait à droite. A l’aide de l’alphabet conventionnel, il me répondit qu’il était bleu, ce qui était l’exacte vérité. Il aurait évidemment fallu multiplier, approfondir et compliquer ces expériences, combiner, à l’aide de ces cartons et dans les mêmes conditions, des multiplications, des divisions et des extractions de racines ; le temps me manquait, mais quelques jours après mon départ, l’étude fut reprise et complétée par le Dr H. Hænel. Voici le résumé du procès-verbal de la séance : Se trouvant seul avec Muhamed (Krall était en voyage), le docteur écrit au tableau noir le signe +, puis, de chaque côté de ce signe, pose, sans les regarder, un carton portant un chiffre qu’il ne connaît pas. Il demande ensuite à Muhamed d’additionner les deux nombres. Muhamed, d’abord distrait, donne au hasard quelques coups de sabot. On le rappelle à l’ordre en le priant d’être sérieux et attentif. Il frappe alors bien nettement quinze fois. Le docteur se retourne et constate qu’on lit au tableau : 7 + 8. Viennent d’autres additions de deux ou trois chiffres qui toutes sont exactes. Le docteur remplace ensuite le signe + par le signe × et, toujours sans les regarder, pose deux cartons et demande au cheval, non plus d’additionner, mais de multiplier cette fois les deux nombres. Muhamed frappe 27. C’est juste, le tableau porte en effet : 9 × 3. Il en va de même d’autres multiplications : 9 × 2, 8 × 6. Le docteur tire alors d’une enveloppe un problème dont il ignore la solution : ∜7890481. Muhamed répond : 53. Le docteur regarde au verso du papier ; c’est, une fois de plus, parfaitement exact.
XVI
Est-ce à dire qu’on élimine ainsi tout risque de télépathie ? Je n’oserais l’affirmer. La puissance, l’étendue de la télépathie est encore, on ne saurait assez le répéter, indéfinie, insaisissable, indépistable, illimitée. Nous venons à peine de la découvrir, nous savons seulement qu’il n’est plus possible de nier son existence ; mais pour tout le reste, nous en sommes à peu près au point où se trouvait Galvani, quand il ranimait ses grenouilles mortes à l’aide de deux petites lames de métal dont les savants du temps faisaient des gorges chaudes, mais qui portaient en germe toutes les merveilles de l’électricité.
Néanmoins, en ce qui concerne la télépathie telle que nous l’entendons et la connaissons aujourd’hui, ma conviction est faite. Je suis persuadé que ce n’est pas de ce côté que nous devons chercher l’explication du phénomène ; ou si nous l’y voulons trouver, cette explication se complique de tant de mystères accessoires, que mieux vaut encore accepter le prodige tel qu’il se présente, dans son obscurité et sa simplicité premières. Quand je transcrivais par exemple un des problèmes rébarbatifs dont je viens de parler, il est bien certain que mon intelligence consciente ne savait par quel bout le prendre. J’ignorais jusqu’à sa signification et si l’exposant 3, 4, 5 exigeait une multiplication, une division ou quelqu’autre opération que je ne tentais même pas d’imaginer ; et si haut que remonte ma mémoire, je ne me rappelle pas qu’à aucun moment de ma vie, j’en aie su davantage. Il faudrait donc admettre que mon subliminal est un mathématicien-né, prompt, infaillible et d’un savoir sans bornes. C’est possible et j’en éprouve quelque fierté. Mais l’hypothèse déplace simplement le miracle en le faisant passer de l’âme du cheval à la mienne, et il ne gagne à ce transfert, d’ailleurs invraisemblable, aucune clarté nouvelle. Est-il nécessaire d’ajouter, qu’à plus forte raison, les expériences du Dr Hænel et maintes autres que je ne puis rapporter ici, faute de place, excluent définitivement l’hypothèse ?
XVII
De quelle façon, ceux qui se sont occupés de ces manifestations insolites, ont-ils essayé de les expliquer ?
Donnons en passant un coup de faux dans les menues broussailles des hypothèses puériles ou saugrenues. Je ne m’arrêterai donc point à la fraude, aux signaux évidents, visuels ou acoustiques, à l’installation électrique qui commanderait les réponses et autres fantaisies trop grossières. Il suffit, pour constater leur inanité sans excuse, de passer quelques minutes dans l’honnête écurie d’Elberfeld.
J’ai, au début de cette étude, parlé de l’attaque de Herr Pfungst. Herr Pfungst, on se le rappelle, prétend établir que toutes les réponses du cheval sont déterminées par des mouvements imperceptibles et probablement inconscients de l’interrogateur. Cette interprétation qui ne tient pas plus que les précédentes devant la simple réalité des faits, ne mériterait pas qu’on la discutât sérieusement, si le rapport du psychologue berlinois n’avait eu, il y a quelques années, un immense retentissement et n’était parvenu à intimider jusqu’à ce jour la majeure partie de la science officielle allemande. Il faut du reste reconnaître que ce rapport est un monument de pédantesque sottise. Il n’en est pas moins vrai que tel quel, il anéantit le pauvre von Osten, qui, n’étant pas un polémiste et ne sachant comment s’y prendre pour proclamer la vérité qui l’étouffait, mourut tristement dans son coin.
Pour en finir avec cette théorie encombrante et puérile, est-il nécessaire de faire remarquer une fois de plus que les expériences, où l’animal ne peut apercevoir l’interrogateur, réussissent aussi régulièrement que les autres ? Krall, si vous le désirez, se tiendra derrière le cheval, parlera du fond de la salle, quittera l’écurie ; et les résultats seront identiques. Ils le sont encore quand les épreuves ont lieu dans l’obscurité ou que la tête de l’animal est strictement encapuchonnée. Ils ne varient pas davantage lorsqu’il s’agit de Berto qui n’y voit point, ou qu’un assistant quelconque, en l’absence de Krall, propose le problème. Soutiendra-t-on que ce profane ou ce nouveau venu connaît d’avance et d’instinct les signes imperceptibles qui dicteront la solution qu’il ignore souvent lui-même ? Mais à quoi bon prolonger ce combat contre un nuage de poussière ? Tout cela ne résiste pas à l’examen, et il faut un véritable effort de conscience pour se résoudre à réfuter sérieusement d’aussi minables objections.
XVIII
Sur le terrain ainsi débarrassé et à l’entrée de cette énigme inattendue, qui vient troubler notre quiétude dans une région que nous croyions définitivement explorée et acquise, il ne reste plus que deux façons, sinon d’expliquer, du moins d’envisager le phénomène : admettre purement et simplement l’intelligence presque humaine du cheval, ou avoir recours à une théorie encore très indécise et très confuse que, faute de mieux, nous appellerons la théorie médiumnique et subliminale et dont nous nous efforcerons tout à l’heure, et sans doute vainement, de dissiper les plus épaisses ténèbres. Mais quelle que soit l’interprétation adoptée, il faut reconnaître qu’elle nous plonge dans un mystère aussi profond, aussi étonnant d’un côté que de l’autre, un mystère qui s’apparente directement aux plus grands qui nous accablent ; et selon qu’on se plaît à habiter un univers où tout est à portée de l’intelligence ou un monde où tout est incompréhensible, il y a lieu de s’y résigner ou de s’en réjouir.
Krall, quant à lui, ne doute pas un instant que ses chevaux ne résolvent eux-mêmes, sans aucune aide, sans aucune influence étrangère, par les seules forces de leur intelligence, les problèmes les plus ardus qu’on leur propose. Il est persuadé qu’ils comprennent ce qu’on leur dit et ce qu’ils disent ; en un mot, que leur cerveau et leur volonté accomplissent exactement toutes les fonctions d’une volonté et d’un cerveau humains. Il est certain que les faits semblent lui donner raison, et que son opinion a le plus grand poids, car après tout, il connaît ses chevaux mieux que personne ; il a vu naître ou plutôt s’éveiller cette intelligence endormie, comme une mère voit naître ou s’éveiller celle de son enfant, il a surpris ses premiers tâtonnements, connu ses premières résistances et ses premiers triomphes, il l’a regardé se former, se dégager, s’élever peu à peu au point qu’elle atteint aujourd’hui ; pour tout dire, il est le père, le principal et le seul témoin perpétuel du miracle.
XIX
Oui, mais ce miracle est tellement imprévu que, dès que nous y prenons pied, une sorte d’égarement instinctif nous saisit qui se refuse à l’évidence et nous force à chercher de tous côtés pour voir s’il n’y a pas une autre issue. Même en présence de ces chevaux extraordinaires, et tandis qu’ils travaillent sous nos yeux, nous ne croyons pas encore sincèrement à ce qui remplit et subjugue nos regards. Nous acceptons les faits, puisqu’il n’y a nul moyen de les éluder ; mais nous ne les acceptons que provisoirement et pour ainsi dire sous bénéfice d’inventaire, remettant à plus tard l’explication de tout repos qui nous rendra nos bonnes certitudes suffisamment bornées. Mais l’explication ne vient pas ; il n’y en a aucune dans les régions habituelles et un peu basses où nous espérions la trouver ; il n’y a faute, faille, ni crevasse dans la haute évidence, et rien ne nous délivre du mystère.
Il faut avouer que ce mystère, surgi d’un point où nous attendions le moins l’inconnu, porte en soi de quoi mettre en fuite toutes nos assurances. Songez donc que depuis que l’homme a paru sur cette terre, il vit parmi des êtres, qu’après une expérience immémoriale, il croyait connaître aussi complètement qu’il connaît un objet façonné de ses mains. Il a choisi parmi ces êtres les plus dociles et ceux qu’il appelait les plus intelligents, en attachant ici au mot intelligence un sens si étroitement limité qu’il est à peu près dérisoire. Il les a observés, interrogés, éprouvés, analysés, disséqués de toutes les manières imaginables : et des existences entières ne furent consacrées qu’à l’étude de leurs mœurs, de leurs facultés, de leur système nerveux, de leur pathologie, de leur psychologie, de leurs instincts. Il en était résulté des certitudes qui, parmi celles qui soutiennent notre petite vie inexpliquée sur une planète inexplicable, paraissent le moins suspectes, le moins sujettes à revision. Il est entendu, par exemple, que le cheval est doué d’une mémoire extraordinaire, qu’il possède le sens de la direction, qu’il comprend quelques signes et même quelques mots et y obéit. Il est également incontestable que les singes anthropoïdes sont capables d’imiter un grand nombre de nos gestes et de nos attitudes ; mais il est également manifeste que leur imitation effarée et fébrile n’en saisit ni le but ni la portée. Quant au chien, celui de tous ces animaux privilégiés qui vit le plus près de nous, qui, depuis des milliers et des milliers d’années est notre commensal, notre collaborateur, notre ami, il est évident qu’on surprend par moments, dans ses yeux profonds et attentifs, d’assez étranges lueurs. Il est certain qu’il erre parfois de façon singulière le long des bornes mystérieuses qui séparent notre intelligence de celle que nous accordons aux autres êtres qui peuplent avec nous cette terre. Mais il est non moins certain qu’il ne les a jamais nettement franchies. Nous savons exactement jusqu’où il peut aller, et nous avons invariablement constaté que nos efforts, notre patience, nos encouragements, nos appels passionnés ne purent jusqu’ici le faire sortir du cercle assez étroit et ténébreusement enchanté où la nature semble l’avoir, une fois pour toutes, emprisonné.
XX
Reste, il est vrai, le monde des insectes où se passent des merveilles. Il y a là des architectes, des géomètres, des mécaniciens, des ingénieurs, des tisserands, des physiciens, des chimistes, des chirurgiens qui devancèrent la plupart des inventions humaines. Je n’ai pas à rappeler ici le génie bâtisseur des guêpes et des abeilles, l’organisation sociale et économique de la ruche et de la fourmilière, les pièges de l’araignée, le nid et l’œuf suspendu de l’Eumène, l’entassement méthodique des proies dans la cellule de l’Odynère, la boule immonde, mais géniale, du Scarabée sacré, les rondelles impeccables du Mégachile, les maçonneries des Chalicodomes, les trois coups de poignard du Sphex dans les trois centres nerveux du grillon, le stylet du Cerceris qui paralyse ses victimes sans les tuer et les conserve indéfiniment à l’état de gibier frais ; et tant d’autres traits, si nombreux, qu’on ne saurait les énumérer sans récapituler toute l’œuvre de J.-H. Fabre et déséquilibrer cette étude. Mais ici règne un tel silence, une telle obscurité, qu’il n’y a rien à espérer. Il n’existe pour ainsi dire aucun repère, aucun moyen de communication entre l’univers des insectes et le nôtre ; et nous sommes peut-être moins éloignés de saisir et de pénétrer ce qui a lieu dans Saturne ou dans Jupiter que ce qui se déroule dans la fourmilière ou la ruche. Nous ignorons absolument la qualité, le nombre, l’étendue et la nature même de leurs sens. Plusieurs des grandes lois sur quoi se fonde notre vie n’existent pas pour eux ; toutes celles qui, par exemple, régissent les liquides, sont complètement bouleversées. Ils ont l’air d’habiter notre planète, mais en réalité se meuvent sur un astre entièrement différent. Ne comprenant rien à leur intelligence percée de trous déconcertants, où la stupidité la plus aveugle vient tout à coup détruire les combinaisons les plus savantes et les plus géniales, nous avons appelé instinct, ce que nous ne comprenions pas, remettant à plus tard l’interprétation de ce mot qui touche aux plus insolubles énigmes de la vie. Il n’y a donc, au point de vue de l’étude des facultés intellectuelles, rien à tirer de ces êtres extraordinaires qui ne sont pas comme les autres animaux nos « frères inférieurs », mais des étrangers, des inconnus tombés on ne sait d’où, des survivants ou des précurseurs d’un autre monde.
XXI
Nous en étions là, doucement endormis sur nos convictions millénaires, lorsqu’un homme entre en scène qui, tout à coup, nous montre que nous nous sommes trompés, que durant de longs siècles nous avons passé à côté d’une vérité que recouvrait à peine un voile très léger. Et le plus étrange, c’est que cette étonnante découverte n’est point du tout la conséquence naturelle d’une invention nouvelle, de procédés ou de méthodes qu’on ne connaissait pas jusqu’à ce jour. Elle ne doit rien aux plus récentes acquisitions de notre science. Elle naît de la plus humble des idées que l’homme le plus primitif aurait pu concevoir dès les premiers jours de la terre. Il s’agit simplement d’avoir un peu plus de patience, de confiance et de respect envers ceux qui partagent notre sort dans un monde dont nous ignorons toutes les intentions. Il s’agit simplement d’avoir un peu moins d’orgueil et de se pencher un peu plus fraternellement sur des existences beaucoup plus fraternelles que nous ne l’avions cru. On connaît la naïveté presque puérile des méthodes de von Osten et de Krall. Ils partent de ce principe que le cheval est un enfant ignorant mais intelligent et le traitent comme tel. Ils parlent, expliquent, démontrent, raisonnent, récompensent ou punissent comme un maître d’école qui s’adresse à des petits garçons de cinq ou six ans. Ils rangent d’abord quelques quilles devant l’étrange élève. Ils les comptent et les font compter en soulevant et en abaissant tour à tour le sabot du cheval. Il acquiert ainsi la première notion des nombres. Ils ajoutent ensuite une ou deux quilles à celles qu’on vient de compter, et disent par exemple : trois quilles plus deux quilles font cinq quilles. De cette façon commence l’explication et la démonstration de l’addition ; puis, par le procédé inverse, celle de la soustraction, à laquelle succèdent celles de la multiplication, de la division et de tout le reste.
Au début, les séances sont extrêmement laborieuses et demandent une patience infatigable, affectueuse, qui est tout le secret du miracle. Mais sitôt franchie la première barrière de ténèbres, les progrès sont d’une rapidité déconcertante.
Tout ceci est incontestable ; et les faits sont là, devant lesquels il faut bien s’incliner. Mais ce qui renverse toutes nos convictions, ou pour mieux dire tous les préjugés que des milliers d’années ont faits aussi inébranlables que des axiomes, ce que nous ne parvenons pas à comprendre, c’est que le cheval comprenne tout à coup ce que nous exigeons de lui, c’est le premier pas, le premier frémissement d’une intelligence inopinée qui se révèle subitement humaine. A quel instant précis la lumière s’est-elle faite et le voile s’est-il déchiré ? Il est impossible de le saisir ; mais il est certain qu’à un moment donné, l’animal, sans qu’aucun signe visible décèle la prodigieuse transformation intérieure, agit et répond comme s’il entendait soudainement le langage de l’homme. Qu’est-ce qui déclanche cette merveille ? On conçoit qu’à la longue, il associe à certains mots certains objets qui l’intéressent ou trois ou quatre faits indéfiniment répétés qui forment l’humble trame de sa petite vie quotidienne. Il n’y a là qu’une sorte de mémoire mécanique qui n’a rien de commun avec l’intelligence la plus élémentaire. Mais voici qu’un beau jour, sans transition sensible, il a l’air de connaître le sens d’une foule de mots qui n’ont pour lui nul intérêt, qui ne lui représentent aucune image, aucun souvenir, qu’il n’eut jamais l’occasion de relier à une sensation agréable ou désagréable. Il manie des chiffres qui, pour l’homme même, ne sont que d’obscures abstractions. Il résout des problèmes qu’il est impossible d’objectiver ou de matérialiser. Il reproduit des lettres qui, de son point de vue, ne correspondent à aucune réalité. Il fixe son attention et fait des observations sur des objets ou des circonstances qui ne le touchent en rien, qui lui demeurent et lui demeureront toujours étrangers et indifférents. En un mot, il sort de l’étroit manège où le faisaient tourner la faim et la peur qui sont, comme on l’a dit, les deux grands moteurs de toute existence qui n’est pas humaine, pour entrer dans le vaste cercle où les sensations se dépouillent jusqu’à ce qu’apparaissent les idées…
XXII
Est-il possible de croire qu’ils fassent réellement ce qu’ils ont l’air de faire ? Le prodige est-il sans précédent ? N’y a-t-il aucune transition entre les étalons d’Elberfeld et ceux que nous avons connus jusqu’à ce jour ? Il n’est pas facile de répondre à ces questions, car c’est d’hier seulement que les facultés intellectuelles de nos frères sans défense ont été soumises à des expériences rigoureusement scientifiques. Nous avons, il est vrai, plus d’un recueil où l’intelligence des animaux est copieusement exaltée, mais on ne saurait faire état de ces anecdotes insuffisamment contrôlées. Pour trouver des traits authentiques et incontestables, il faut avoir recours aux travaux encore rares des savants qui se sont spécialement voués à ces études. M. Hachet-Souplet, par exemple, directeur de l’Institut de psychologie zoologique, cite le cas d’un chien qui a su acquérir l’idée abstraite du poids. On dispose devant lui huit pierres polies à la meule, de même taille et de forme exactement semblable, mais de poids différents. On lui ordonne d’apporter la plus lourde ou la plus légère, il les soupèse et sans se tromper choisit celle qu’on lui a demandée.
Le même auteur nous conte encore l’histoire d’un perroquet auquel il avait appris le mot « armoire » en lui montrant une petite boîte qu’on pouvait accrocher à des points différents de la muraille et dans laquelle on rangeait toujours ostensiblement sa pitance quotidienne. « Je lui enseignai ensuite, dit M. Hachet-Souplet, les noms de beaucoup d’objets en les lui présentant ; parmi eux se trouvait une échelle, et je pus obtenir que l’oiseau articulât le mot « monter », chaque fois qu’il me voyait gravir les échelons. Or, un matin quand on apporta la cage de notre sujet dans le laboratoire, l’armoire se trouva accrochée près du plafond, tandis que la petite échelle était rangée dans un coin parmi les autres objets connus de l’animal. Le problème se posait ainsi : l’oiseau qui, chaque jour, quand j’ouvrais l’armoire, criait : « Moire ! Moire ! Moire ! » de toutes ses forces, voyant que ce meuble se trouvait hors de ma portée et que, par suite, je ne pouvais en tirer sa nourriture, sachant, d’autre part, que je pouvais m’élever au-dessus du sol au moyen de l’échelle, et ayant à son service les mots « monter » et « échelle », les emploierait-il pour me suggérer l’idée d’utiliser l’échelle afin d’atteindre l’armoire ? Le perroquet, très excité, battait des ailes, mordillait les barreaux de sa cage en criant : « Moire ! Moire ! Moire ! » Et, ce jour-là, je n’obtins rien de plus. Le lendemain, l’animal (n’ayant reçu que du millet qu’il aimait peu et non le chènevis enfermé dans l’armoire) était au paroxysme de la colère et, après mille essais pour écarter ses barreaux, son attention finit par être attirée par l’échelle et il prononça : « Chelle, monter, armoire ! »
Il y a là, comme le fait remarquer le narrateur, un effort intellectuel merveilleux ; l’association d’idées est évidente, les causes sont reliées aux effets, et de pareils exemples abrègent sensiblement la distance qui sépare nos chevaux savants de leurs frères sans histoire. Reconnaissons d’ailleurs que cet effort intellectuel, pour peu qu’on observe attentivement les animaux, est beaucoup moins rare qu’on ne croit. Il nous surprend ici parce qu’une disposition spéciale et, somme toute, purement mécanique de l’organe du perroquet lui prête une voix humaine. A tout moment, je constate chez mon chien familier des associations d’idées non moins évidentes et souvent plus complexes. S’il a soif, par exemple, il cherche mes yeux, regarde ensuite le robinet du cabinet de toilette et montre ainsi qu’il coordonne très nettement les notions de soif, d’eau jaillissante et d’intervention humaine. Si je m’habille pour sortir, il suit passionnément tous mes gestes. Tandis que je lace mes brodequins, il me lèche consciencieusement les mains, afin que ma divinité lui soit favorable et surtout pour me féliciter de l’excellente idée que j’ai de prendre l’air. C’est une sorte d’approbation générale et encore confuse. Les brodequins annoncent la promenade, c’est-à-dire l’espace, les routes odorantes, l’herbe touffue et pleine de surprises, les coins embaumés d’ordures, les rencontres amicales ou tragiques, la poursuite d’un gibier du reste chimérique. Mais la belle vision est encore en suspens dans l’inquiétude. Il ignore jusqu’ici s’il m’accompagnera. Maintenant son sort se décide et ses yeux, adorablement angoissés, dévorent mes intentions. Si je boucle mes guêtres de cuir, c’est l’effondrement subit et total de tout ce qui soutient la joie de vivre. Il n’y a plus un seul rayon d’espoir. Elles présagent l’odieuse et solitaire motocyclette qu’il ne peut suivre : et il va tristement s’allonger dans un coin sombre où il reprend les mornes songes de son désœuvrement et de son abandon. Mais si j’enfile les manches de mon grand manteau, on dirait que mes bras qui s’étendent ouvrent les portes du plus éblouissant des paradis. Plus de doute. Cette fois, c’est l’auto, manifeste, indubitable, c’est-à-dire le rayonnant sommet des suprêmes allégresses ! Et des cris délirants, des bonds désordonnés, des embrassades encombrantes et folles acclament un bonheur qui, cependant, n’est encore qu’une idée immatérielle, faite de souvenirs naïfs et d’espérances ingénues.
XXIII
Je ne cite ces traits que parce qu’ils sont fort ordinaires et qu’il n’est personne qui n’ait fait mille observations de ce genre. D’habitude, nous ne remarquons pas que ces humbles manifestations représentent des sentiments, des associations d’idées, des inférences, des déductions, tout un effort intellectuel absolument humain. Il ne leur manque que la parole ; mais la parole n’est qu’un accident mécanique qui nous révèle plus nettement les opérations de la pensée. Nous nous émerveillons que Muhamed ou Zarif reconnaissent l’image d’un cheval, d’un âne, d’un chapeau ou d’un cavalier, ou qu’ils rapportent spontanément à leur maître les petits événements de l’écurie ; mais il est certain que notre chien fait sans cesse, en silence, un travail analogue, et que ses yeux, si nous savions y lire, nous en diraient bien davantage. Le premier miracle d’Elberfeld, c’est qu’on ait pu donner aux étalons le moyen d’exprimer ce qu’ils pensent et éprouvent. Il est considérable ; mais à l’examiner de près, il n’est pas incompréhensible. Il y a une distance énorme entre les chevaux qui parlent et mon chien qui se tait ; mais non point un abîme. Ce que j’en dis ici, n’est pas pour diminuer la portée du prodige, mais pour faire remarquer que l’hypothèse de l’intelligence animale est plus défendable et moins chimérique qu’on n’est d’abord tenté de le penser.
XXIV
Mais le second et le plus grand miracle, c’est qu’on ait su tirer les chevaux de leur sommeil immémorial, fixer et diriger leur attention et les intéresser à des choses qui leur sont plus étrangères et plus indifférentes que ne le sont pour nous les variations de température de Sirius ou d’Aldébaran. Il semble bien, quand on revise ses préjugés, qu’il n’y ait pas, chez l’animal, impossibilité organique et insurmontable à faire ce que fait le cerveau de l’homme, absence totale et irrémédiable de facultés intellectuelles, mais plutôt léthargie, engourdissement profond de celles-ci. Il vit dans une sorte d’hébétude tranquille, de sommeil nébuleux. Comme le fait très justement remarquer le Dr Ochorowicz « son état de veille se rapproche beaucoup du somnambulisme de l’homme ». N’ayant aucune notion de l’espace et du temps, il vit dans une sorte de songe perpétuel. Il fait strictement ce qui est indispensable à maintenir son existence ; et tout le reste passe sur lui sans l’effleurer et ne pénètre point dans son rêve hermétiquement clos. Il faut des circonstances exceptionnelles, un besoin, un désir, une passion, une secousse extraordinaires pour produire ce que M. Hachet-Souplet appelle « l’éclair psychique », qui désankylose et galvanise subitement son cerveau et le met, durant une minute, dans l’état de veille où travaille normalement le cerveau humain. Et cela n’est pas surprenant. Ce réveil ne lui est pas nécessaire pour subsister et nous savons que la nature ne fait jamais de grands efforts superflus. « L’intelligence, dit fort bien le professeur Claparède, n’apparaît que comme un pis-aller, un instrument qui trahit l’inadaptation de l’organisme, au milieu environnant, une technique révélant un état d’impuissance. » Il est probable que notre cerveau connut d’abord la même léthargie, dont beaucoup d’hommes, d’ailleurs, ne sont pas encore sortis ; et il est encore plus probable que, par rapport à d’autres modes d’existence, à d’autres phénomènes psychiques, sur un autre plan et dans une autre sphère, le sommeil opaque où nous nous mouvons est pareil à celui où se traînent les animaux. Il est traversé, lui aussi, et de plus en plus fréquemment, d’éclairs psychiques d’un autre ordre et d’une autre portée. A voir, d’un côté, l’agitation intellectuelle qui semble se propager parmi nos frères inférieurs, et, de l’autre, les manifestations de plus en plus répétées de notre subconscience, on pourrait même se demander s’il n’y a pas là, sur deux plans différents, une tension, une pression parallèle, un nouveau désir, une nouvelle tentative de la mystérieuse force spirituelle qui anime l’univers et qui paraît chercher sans cesse d’autres issues, d’autres fils conducteurs. Quoi qu’il en soit, l’éclair passé, nous agissons à peu près comme les animaux, nous rentrons promptement dans notre sommeil insoucieux qui suffit lui aussi, à nos chétives habitudes. Nous n’en demandons pas davantage, nous ne poursuivons pas la trace lumineuse qui nous appelle vers un monde inconnu, nous reprenons la ronde dans notre cercle obscur, pareils à des somnambules satisfaits, cependant que le sistre d’Isis, comme dans les antiques mystères, s’agite sans répit pour réveiller ses fidèles.
XXV
Je le répète, le grand miracle d’Elberfeld est d’avoir su prolonger et reproduire à volonté ces « éclairs psychiques » désintéressés. Les chevaux, par rapport aux autres animaux, s’y trouvent dans l’état où serait l’homme dont le subliminal aurait pris le dessus. Cet homme vivrait plus haut, dans une atmosphère presque immatérielle, dont les phénomènes de la métapsychique, étincelles tombées d’une région que nous atteindrons peut-être quelque jour, nous donnent parfois une notion précaire et fugitive. L’intelligence qui est notre léthargie et qui nous tient captifs au fond d’un petit creux de l’espace et du temps, y serait remplacée par l’intuition ou plutôt par une sorte de science immanente qui, sans effort, nous ferait prendre part à tout ce que sait un univers qui, peut-être, sait tout. Malheureusement, nous n’avons pas, ou du moins nous ne connaissons pas, comme les chevaux, un être supérieur qui s’intéresse à nous et nous aide à secouer notre engourdissement. Il nous faut devenir notre propre dieu, nous tirer au-dessus de nous-mêmes et nous y maintenir par nos seules forces. Il est à peu près certain que le cheval, sans le secours de l’homme, ne serait jamais sorti de sa sphère nébuleuse ; mais il n’est pas interdit d’espérer que l’homme, sans autre assistance que sa haute et bonne volonté, ne parvienne à rompre le sommeil qui le borne et l’aveugle.
XXVI
Pour en revenir à nos chevaux et au point principal qui est « l’éclair psychique » désintéressé, il est donc acquis qu’ils connaissent la valeur des chiffres, qu’ils distinguent et identifient les odeurs, les couleurs, les formes, les objets et même les représentations de ces objets. Ils comprennent aussi un grand nombre de mots, et parmi ceux-ci, il en est dont la signification ne leur fut jamais enseignée mais qu’ils saisissent au vol en les entendant prononcer autour d’eux. Ils ont appris, à l’aide d’un alphabet très compliqué, à reproduire ces mots, grâce auxquels ils parviennent à exprimer des impressions, des sensations, des désirs, des associations d’idées, des observations et jusqu’à des réflexions spontanées. On a contesté qu’il y eût en tout ceci de véritables actes d’intelligence. Il est en effet souvent fort difficile de déterminer avec exactitude où commence l’intelligence et où finissent la mémoire, l’instinct, l’esprit d’imitation, l’obéissance ou l’impulsion mécanique, les effets du dressage et les coïncidences heureuses.
Il y a cependant des cas où l’hésitation ne paraît guère permise. Je ne citerai que ceux-ci : un jour Krall et son collaborateur, le Dr Schœller, s’avisent d’apprendre à Muhamed à s’exprimer par la parole. Le cheval, docile et plein d’entrain, fait des efforts touchants et infructueux pour essayer de reproduire un son humain. Tout à coup il s’arrête, et, dans son étrange orthographe phonétique, déclare en frappant du pied sur le tremplin : « Ig hb kein gud sdim. » « Je n’ai pas une bonne voix. »
Comme on avait remarqué qu’il n’ouvrait pas la bouche, on s’efforce de lui faire comprendre par l’exemple d’un chien, par des images, etc., que, pour pouvoir parler, il est nécessaire de desserrer les mâchoires. On lui demande ensuite : « Que faut-il faire pour parler ? » — Il répond en frappant du pied : « Ouvrir la bouche. » — « Pourquoi ne l’ouvres-tu pas ? » — « Weil kan nigd. » « Parce que je ne peux pas. »
Quelques jours après, on demande à Zarif de quelle façon il parle avec Muhamed : « Mit munt. » « Avec la bouche. » — « Pourquoi ne me dis-tu pas cela avec la bouche ? » — « Weil ig kein stime hbe. » « Parce que je n’ai pas de voix. » Cette réponse, comme le fait remarquer Krall, ne permet-elle pas de supposer qu’il a, pour s’entretenir avec son compagnon d’écurie, d’autres moyens que la parole ?
Au cours d’une autre séance, on présente à Muhamed le portrait d’une jeune fille qu’il ne connaît pas. — « Qu’est cela ? » lui dit-on. — « Metgen », « une jeune fille ». On écrit au tableau : « Pourquoi est-ce une jeune fille ? » — « Weil lang hr hd. » « Parce qu’elle a de longs cheveux. » — « Et qu’est-ce qu’elle n’a pas ? » — « Moustache. » On lui montre ensuite l’image d’un homme sans moustache. — « Qu’est ceci ? » — « Man », « un homme ». — « Pourquoi est-ce un homme ? » — « Weil kurz hr hd. » « Parce qu’il a les cheveux courts. »
Je pourrais, en puisant aux volumineux procès-verbaux d’Elberfeld, qui ont, pour le dire en passant, la valeur probante de documents photographiques, multiplier indéfiniment ces exemples. Tout ceci, il faut en convenir, est inattendu, déconcertant, n’avait jamais été entrevu ni soupçonné et peut être considéré comme l’un des plus étranges prodiges, l’une des plus stupéfiantes révélations qui aient eu lieu depuis que l’homme habite cette terre d’énigmes. Néanmoins, en y réfléchissant, en comparant, en approfondissant, en envisageant certains repères, certains points de départ oubliés ou négligés, en tenant compte des mille gradations insensibles qui vont du plus au moins, du plus haut au plus bas, il est encore possible d’expliquer, d’admettre, de comprendre. Nous pouvons, à la rigueur, nous imaginer que notre chien fait, lui aussi, à part soi et dans son tragique silence, des remarques, des réflexions analogues. Encore une fois, le pont miraculeux qui rapproche ici la bête de l’homme, c’est bien plus l’expression de la pensée que la pensée même. On peut aller plus loin, accorder que certains calculs élémentaires, les petites additions, les petites soustractions d’un ou deux chiffres, sont, après tout, concevables, et, pour ma part, je suis porté à croire que le cheval les exécute réellement. Mais où nous perdons pied, où nous entrons dans le royaume de la pure féerie, c’est lorsqu’il s’agit des grandes opérations mathématiques, notamment de l’extraction des racines. On sait, par exemple, que l’extraction de la racine quatrième d’un nombre de six chiffres exige dix-huit multiplications, dix soustractions et trois divisions et que le cheval fait ces trente et une opérations en cinq ou six secondes, c’est-à-dire durant le bref et négligent coup d’œil qu’il jette au tableau où l’on achève d’inscrire le problème, comme si la solution de celui-ci était pour lui intuitive et instantanée.
Cependant, si l’on admet l’hypothèse de l’intelligence, il faut également admettre que le cheval sait ce qu’il fait, puisque ce n’est qu’après lui avoir appris ce que c’est qu’un nombre élevé au carré, ce que c’est que la racine carrée, etc., qu’il paraît comprendre, et, en tout cas, qu’il effectue correctement et graduellement les opérations de plus en plus compliquées qu’on lui demande. Il n’est pas possible de reproduire ici les détails de cet enseignement qui fut prodigieusement rapide. On les trouvera aux pages 117 et suivantes du livre de Krall : Denkende Tiere. Krall commence par expliquer à Muhamed que 22 est égal à 2 × 2 = 4, que 23 est égal à 2 × 2 × 2 = 8, que 2 est la racine carrée de 4, etc. Bref, les explications et les démonstrations sont absolument semblables à celles qu’on donnerait à un enfant extrêmement intelligent, avec cette différence que le cheval est beaucoup plus attentif que l’enfant, et que, grâce à sa mémoire extraordinaire, il n’oublie plus jamais ce qu’il paraît avoir compris. Ajoutons, pour mettre le comble au caractère féerique et invraisemblable du phénomène, que, d’après l’affirmation de Krall, le cheval n’aurait été éduqué que jusqu’à l’extraction de la racine carrée du nombre 144 et aurait spontanément inventé la façon d’extraire toutes les autres.
XXVII
Faut-il, à propos de ces opérations insolites, répéter une fois de plus que ceux qui parlent de signaux acoustiques ou optiques, de télégraphie avec ou sans fils, d’expédients, de trucs ou de supercheries, parlent de ce qu’ils ignorent et de ce qu’ils n’ont pas vu ? Il n’y a qu’une réponse à faire à celui qui, de bonne foi se refuse à croire : Allez à Elberfeld, — le problème est assez important et assez gros de conséquences, pour qu’on affronte le voyage, — puis, les portes fermées, tête à tête avec le cheval, dans la solitude et le silence absolus de l’écurie, proposez à Muhamed six extractions de racines qui, pareilles à celles que j’ai mentionnées, exigent trente et une opérations et dont vous ignorez vous-même la solution afin d’écarter toute transmission de pensée inconsciente ; et s’il vous donne alors coup sur coup, cinq ou six solutions justes, comme il l’a fait pour moi et pour tant d’autres, vous ne sortirez pas convaincu que le cheval sait, par son intelligence, extraire ces racines, parce que cette conviction bouleverserait trop profondément la plupart des certitudes sur lesquelles se fonde votre vie ; mais, en tout cas, vous serez persuadé que vous vous êtes trouvé durant quelques minutes en présence d’une des plus grandes, des plus étranges énigmes qui puissent ébranler l’âme humaine ; et il est toujours bon et salutaire d’aller au-devant d’émotions de cet ordre.
XXVIII
A vrai dire, l’hypothèse de l’intelligence serait tellement inouïe qu’elle est à peu près insoutenable. Il faut, en tout cas, en sacrifier la plus grande partie et appeler à l’aide d’autres idées, invoquer par exemple la nature extrêmement mystérieuse et au fond incomprise et incompréhensible des nombres. Il est à peu près certain que la mathématique est située hors de l’intelligence. Elle est ensemble mécanique et abstraite, plus spirituelle que matérielle et plus matérielle que spirituelle, visible par ses ombres seules et pourtant la plus inébranlable des réalités qui gouvernent les mondes. Elle s’affirme en somme une puissance très étrangère et comme la souveraine d’un autre élément que celui qui nourrit notre cerveau. Elle nous subjugue et nous écrase de très haut ou de très bas, en tout cas de très loin, sans nous dire pourquoi, secrète, indifférente, impérieuse, implacable. On dirait que les chiffres mettent ceux qui les manient dans un état particulier. Ils entourent leurs victimes d’un cercle fatidique. Celles-ci ne s’appartiennent plus, elles aliènent toute liberté, elles sont littéralement « possédées » par les puissances qu’elles évoquent. Elles sont entraînées, elles ne savent jusqu’où, dans un infini qui n’a plus ni formes, ni bornes, soumis à des lois qui n’ont plus rien d’humain, où chacun de ces petits signes vivaces et tyranniques, qui s’agitent et dansent par milliers sous la plume, représente des vérités sans nom, mais éternelles, invincibles, inévitables. Nous croyons les diriger et ils nous asservissent. Nous nous époumonons à les suivre dans leurs espaces inhabitables. En y touchant, nous déchaînons une force que nous ne pouvons plus contenir. Ils font de nous tout ce qu’ils veulent, et toujours finissent par nous précipiter, aveuglés et transis, dans de l’illimité sans images ou contre une barrière de glace où se brisent toutes nos pensées, toutes nos volontés.
On peut donc, faute de mieux, expliquer le mystère d’Elberfeld par le mystère non moins obscur qui enveloppe les nombres. C’est, en somme, changer de place dans les ténèbres ; mais enfin, c’est souvent à force de changer de place dans la nuit qu’on finit par découvrir la petite lueur qui indique un sentier praticable. Quoi qu’il en soit, et pour rejoindre des idées plus précises, on cite plus d’un exemple qui prouve que le don de manier les grands chiffres est à peu près indépendant de l’intelligence proprement dite. L’un des plus curieux est celui d’un jeune pâtre italien, Vito Mangiamele, présenté en 1837 à l’Académie des Sciences de Paris, et qui, âgé de dix ans, et dépourvu de l’instruction la plus élémentaire, savait extraire en une demi-minute la racine cubique d’un nombre de sept chiffres. Un autre, plus frappant encore, également mentionné par le Dr Claparède dans son étude sur les chevaux savants, est celui d’un aveugle-né interné à l’asile d’aliénés d’Armentières. Cet aveugle, nommé Fleury, dégénéré et à peu près idiot, calcule, en une minute quinze secondes, le nombre de secondes qu’il y a en 39 ans, 3 mois et 12 heures, sans oublier les années bissextiles. On lui explique ce que c’est que la racine carrée, sans lui indiquer la méthode d’extraction classique, et, bientôt, presque aussi rapidement qu’Inaudi, il extrait sans erreur les racines carrées de nombres de quatre chiffres en donnant le reste. On sait d’autre part qu’un mathématicien de génie comme Henri Poincaré s’avouait incapable de faire une addition sans faute.
XXIX
De l’atmosphère peut-être enchantée qui règne autour des nombres, nous passerons plus facilement aux brumes encore plus magiques de la dernière hypothèse, la seule, qui, pour l’instant nous reste : l’hypothèse médiumnique qui n’est pas, rappelons-le, l’hypothèse télépathique proprement dite que des expériences décisives nous ont fait écarter. Ayons le courage de nous y hasarder. Quand on ne peut plus interpréter un phénomène par le connu, il faut bien tenter de le faire par de l’inconnu. Nous entrons donc dans une province nouvelle d’un grand royaume inexploré, où nous ne trouverons plus aucun guide.
Les phénomènes médiumniques, les manifestations de la subconscience ou du subliminal, d’homme à homme, nous avons eu plus d’une fois l’occasion de nous en assurer, sont capricieuses, indisciplinées, évasives, incertaines, mais plus fréquentes qu’on ne croyait, et, pour qui les examine sérieusement et loyalement, souvent incontestables. A-t-on constaté de l’homme à l’animal des manifestations analogues ? L’étude déjà fort difficile quand il s’agit de l’homme, l’est encore bien davantage lorsqu’on interroge des témoins condamnés au silence. Il y a cependant quelques animaux que l’on tient pour « psychiques », c’est-à-dire sensibles à certaines influences subliminales. On range d’habitude, dans cette catégorie assez mal définie, le chat, le chien et le cheval. On pourrait peut-être ajouter à ces bêtes superstitieuses, certains oiseaux plus ou moins fatidiques et même quelques insectes, notamment les abeilles. D’autres animaux, l’éléphant, par exemple, et le singe, paraissent réfractaires au mystère. Quoi qu’il en soit, M. Ernest Bozzano, dans une excellente étude sur les Perceptions psychiques des animaux[27], a réuni, en 1905, soixante-neuf cas de télépathie, de pressentiments, d’hallucinations visuelles ou auditives, dont les personnages principaux sont des chats, des chiens et des chevaux. Il s’y trouve même des chiens revenants ou fantômes qui, après leur mort, viennent hanter les demeures où ils furent heureux. La plupart de ces cas sont empruntés aux Proceedings de la S. P. R. ; c’est dire qu’ils sont presque tous très sévèrement contrôlés. Il est impossible, à moins de couvrir ces pages d’anecdotes souvent frappantes et touchantes, mais un peu encombrantes, d’en donner ici ne fût-ce qu’une brève énumération. Il suffira de noter que parfois le chien se met à hurler à la mort, à la minute exacte où son maître succombe, par exemple sur un champ de bataille situé à des centaines de kilomètres de l’endroit où se trouve l’animal. Plus fréquemment, le chat, le chien et le cheval manifestent nettement qu’ils perçoivent, souvent avant les hommes, les apparitions télépathiques, les phantasmes des vivants ou des morts. Les chevaux notamment paraissent très sensibles aux lieux qui passent pour hantés ou phantasmogènes. Somme toute, il résulte de ces observations qu’on ne saurait guère contester que ces animaux communiquent autant que nous, et peut-être de la même façon, avec le mystère qui nous entoure. Il y a des moments où, comme l’homme, ils voient l’invisible et perçoivent des événements, des influences, des émotions qui se trouvent hors de la portée de leurs sens normaux. Il est donc permis de croire qu’il y a dans leur système nerveux, dans une partie reculée et secrète de leur être, les mêmes éléments psychiques qui les relie à un inconnu qui leur inspire autant de terreur qu’à nous-mêmes. Et, soit dit en passant, cette terreur est assez singulière, car, après tout, qu’ont-ils à craindre d’un fantôme ou d’une apparition, eux qui, nous en sommes convaincus, n’ont pas de vie d’outre-tombe et devraient par conséquent demeurer parfaitement indifférents aux manifestations d’un monde où ils ne pénétreront point ?
On dira peut-être qu’il n’est pas certain que ces apparitions soient objectives, qu’elles répondent à une réalité extérieure ; mais qu’il est fort possible qu’elles naissent uniquement dans le cerveau de l’homme ou de l’animal. Ce n’est pas le moment de discuter ce point très obscur qui remet en question tout le surnaturel et tous les problèmes de l’au-delà. Il importe seulement de constater que tantôt c’est l’homme qui transmet à l’animal sa terreur, sa perception ou son idée de l’invisible ; et tantôt l’animal qui transmet les siennes à l’homme. Il y a donc là des intercommunications qui émanent d’une source commune plus profonde que toutes celles que nous connaissons, et qui, pour en sortir ou pour y revenir, passent par d’autres chemins que ceux de nos sens habituels. Or, tout cela appartient à cette sensibilité inexpliquée, à ce trésor secret, à cette puissance psychique encore indéterminée qu’en attendant mieux on appelle le subconscient ou le subliminal. Au surplus, il n’est pas surprenant que chez les animaux ces facultés subliminales, non seulement existent, mais qu’elles soient peut-être plus aiguës et plus actives que chez nous, puisque c’est notre vie consciente et anormalement individualisée qui les atrophie en les reléguant à une oisiveté où elles ont de plus en plus rarement l’occasion de s’exercer ; au lieu qu’en nos frères moins dégagés de l’univers, la conscience, si l’on peut appeler de ce nom une très précaire et très confuse notion du moi, se réduit à quelques actes élémentaires. Ils sont bien moins que nous séparés de la vie ambiante et totale et possèdent encore un certain nombre de ces sens plus étendus et indéterminés dont l’envahissement d’une faculté spéciale et intolérante, l’intelligence, nous a peu à peu dépouillés. Parmi ces sens, que jusqu’ici nous appelons instincts, faute d’un mot plus propre et plus décisif, qui devient nécessaire, est-il besoin de citer ceux de l’orientation, de la migration, de la prévision du temps, des tremblements de terre, des avalanches et tant d’autres que, sans doute, nous ne soupçonnons même pas ? Tout cela n’appartient-il pas à un subliminal qui ne diffère du nôtre que par sa plus grande richesse ?
XXX
Je sais bien que cette explication par le subliminal n’expliquera pas grand’chose et ne fera tout au plus qu’éclairer de l’incompréhensible à l’aide de l’inconnu. Mais expliquer un phénomène, comme le dit fort justement le Dr J. de Modzelwski, « c’est émettre une hypothèse qui nous est plus familière et plus compréhensible que le phénomène en question ». C’est en réalité ce que nous faisons constamment et presque exclusivement en physique, en chimie, en biologie et dans toutes les sciences sans exception. Expliquer un phénomène, ce n’est pas nécessairement le rendre clair et limpide comme deux et deux font quatre ; encore que le fait que deux et deux fassent quatre ne soit pas, si l’on va au fond des choses, aussi clair et limpide qu’il en a l’air. Ce que dans ce cas-ci, comme dans la plupart des autres, on appelle abusivement expliquer, c’est simplement confronter le mystère inattendu que nous offrent ces chevaux à quelques phénomènes d’ailleurs inconnus, mais plus anciennement et plus fréquemment constatés. Et ce même mystère, expliqué de la sorte, servira quelque jour à en expliquer d’autres. C’est ainsi que procède la science. Il ne faut pas l’en blâmer ; elle fait ce qu’elle peut, et il ne semble pas qu’il y ait d’autres voies.
XXXI
Si nous consentons à cette explication par le subliminal, qui est une sorte de participation mystérieuse à tout ce qui se passe en ce monde et dans les autres, bien des obstacles tombent et nous entrons dans une région nouvelle où nous nous rapprochons étrangement des animaux et devenons réellement leurs frères par les liens les plus profonds et peut-être les seuls essentiels de la vie. Ils prennent part, dès lors, aux grandes énigmes humaines, aux faits et gestes extraordinaires de notre hôte inconnu, et si, depuis que nous observons plus attentivement celui-ci, rien ne nous étonne de ce qu’il réalise en nous, rien non plus ne devrait nous étonner de ce qu’il réalise en eux. Nous nous trouvons avec eux sur le même plan, dans on ne sait quel élément encore indéterminé, où ce n’est plus l’intelligence qui règne seule, mais une autre puissance spirituelle qui ne tient plus compte du cerveau, qui passe par d’autres chemins, et qui serait plutôt la substance psychique même de l’univers, non plus canalisée, isolée et spécialisée par l’homme, mais éparse, multiforme, et peut-être, si nous pouvions la dépister, égale en tout ce qui existe.
La plupart des phénomènes médiumniques que nous constatons d’homme à homme, il n’y a dès lors plus de raison pour que les chevaux n’y participent point ; et leur mystère se confond avec ceux de la métapsychique humaine. Si leur subliminal s’apparente au nôtre, noms pouvons d’abord étendre à l’extrême l’hypothèse télépathique qui n’a, pour ainsi dire, pas de limites, car en fait de télépathie, comme l’a dit Myers, tout ce qu’il est permis d’affirmer, « c’est que la vie a le pouvoir de se manifester à la vie ». On peut donc se demander si le problème que je propose au cheval, sans en connaître les données, n’est pas communiqué à mon subliminal qui l’ignore, par celui du cheval qui l’a lu. Il est à peu près établi que ceci est possible entre subliminaux humains. Est-ce moi qui voit la solution et la transmet au cheval qui ne fait que me la rendre ? Mais s’il s’agit d’un problème que je suis moi-même incapable de résoudre ? D’où vient alors la solution ? Je ne sais si l’expérience a été tentée, dans les mêmes conditions, avec un médium humain. Du reste, si elle réussissait, elle se confondrait plus ou moins avec le phénomène également subliminal des calculateurs prodiges, auquel, dans l’atmosphère un peu surhumaine où nous nous trouvons, on est presque forcément amené à assimiler l’énigme des chevaux mathématiciens. C’est, de toutes les interprétations, celle qui, pour l’instant, me paraît la moins excentrique et la plus naturelle.