IV LES CHEVAUX D’ELBERFELD[24] (continued 2)
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Nous avons vu que le don de manier les grands chiffres est à peu près étranger à l’intelligence proprement dite ; on peut même affirmer que dans certains cas, il en est évidemment et complètement indépendant. Dans ces derniers, le don se manifeste avant toute éducation et dès les premières années de l’enfance. Si nous nous en rapportons au tableau très soigneusement dressé par M. Scripture[28], nous voyons que, chez Ampère, il se révèle à l’âge de 3 ans, chez Colburn à 6, chez Gauss à 3, chez Mangiamele à 10, chez Safford à 6, chez Whateley à 3 ans, etc. Généralement, il ne subsiste que durant quelques années, s’affaiblit rapidement avec l’âge ; et le plus souvent disparaît brusquement au moment où celui qui le possédait commence à fréquenter l’école.
Quand on demande à ces enfants, et même à la plupart des calculateurs prodiges parvenus à l’âge d’homme, de quelle façon ils s’y prennent pour résoudre les problèmes énormes et compliqués qu’on leur propose, ils répondent qu’ils n’en savent rien. Bidder, par exemple, déclare qu’il lui est impossible de dire comment il peut déterminer d’instinct le logarithme d’un nombre composé de 7 ou 8 chiffres. Même constatation chez Safford qui, à 10 ans, faisait de tête, sans jamais se tromper, des multiplications dont le résultat comptait 36 chiffres. La solution se présente et s’impose spontanément ; c’est une vision, une impression, une inspiration, une intuition venue on ne sait d’où, soudaine, indubitable. Le plus souvent, ils n’essaient même pas de calculer. Au contraire de ce qu’on croit généralement, ils n’ont pas de méthode particulière ; ou, si méthode il y a, c’est plutôt une manière pratique de subdiviser l’intuition. On dirait que de l’énoncé même du problème jaillit subitement la solution, pareille à une hallucination véridique. Elle a l’air de surgir, infaillible et toute prête, d’une sorte de réservoir éternel et cosmique où dorment les réponses à toutes les questions. On ne saurait donc contester qu’il y a là un phénomène qui se passe au-dessus ou au-dessous du cerveau, à côté de la conscience et de la raison, en dehors de toutes les méthodes et de toutes les habitudes intellectuelles ; et c’est précisément pour des phénomènes de ce genre que Myers a imaginé le mot « subliminal »[29].
XXXII
Tout ceci ne nous rapproche-t-il pas quelque peu de nos chevaux calculateurs ? Dès qu’il est avéré que la solution d’un problème mathématique ne dépend plus exclusivement du cerveau mais d’une autre faculté, d’une autre puissance spirituelle dont la présence, sous des formes diverses, a été indubitablement constatée en certains animaux, il n’est plus tout à fait téméraire ou extravagant d’insinuer que peut-être, chez le cheval, le même phénomène se reproduit et se déroule dans le même inconnu où se mêlent d’ailleurs, dans une nuit pareille, les mystères des nombres et ceux de l’inconscience. Je sais bien qu’une explication qui se charge à tel point de mystères n’explique presque rien de plus que le silence ; mais enfin c’est du moins un silence traversé de murmures inquiets et de chuchotements attentifs qui valent mieux que la morne ignorance sans espoir à laquelle il faudrait bien se résigner si l’on ne s’évertuait malgré tout, comme c’est le grand devoir de l’homme, à surprendre une étincelle dans les ténèbres.
Il va sans dire que les objections s’élèvent de toutes parts. Parmi les hommes, les calculateurs prodiges sont considérés comme des monstres, des sortes de phénomènes tératologiques extrêmement rares. On en compte au plus une demi-douzaine par siècle, au lieu que parmi les chevaux, la faculté semblerait presque générale ou tout au moins fort commune. En effet, sur les six ou sept étalons que Krall a tenté d’initier aux arcanes de la mathématique, il n’en a trouvé que deux qui lui parurent trop médiocrement doués pour qu’il s’attardât à leur éducation. C’étaient, je crois, deux purs-sang qui lui avaient été donnés par le grand-duc de Mecklembourg et qu’il renvoya à leurs somptueuses écuries. Chez les quatre ou cinq autres, pris au hasard, et tels que les offraient les circonstances, il rencontra des aptitudes inégales, il est vrai, mais qui se développèrent sans difficulté et donnent l’impression qu’elles sont normalement latentes et inactives au fond de toute âme chevaline. Au point de vue mathématique, le subliminal du cheval serait donc supérieur au subliminal humain ? Pourquoi pas ? Tout son subliminal est probablement supérieur, plus étendu, plus jeune, plus vierge, plus vivant, et moins encombré que le nôtre, n’étant pas sans cesse attaqué, tyrannisé, humilié par l’intelligence qui le ronge, l’étouffe, le recouvre et le relègue dans un coin sans air et sans lumière. Le sien est toujours présent, toujours en éveil ; le nôtre n’est jamais là, il dort au fond d’un puits abandonné et il faut des opérations, des réussites, des événements exceptionnels pour le tirer de son sommeil et de son abîme oublié. Tout cela paraît bien extraordinaire ; mais de toute façon nous voici dans l’extraordinaire et cette issue est peut-être la moins aventureuse. Il ne s’agit pas, ne l’oublions point, d’une opération cérébrale, d’un travail intellectuel, mais d’un don divinatoire étroitement apparenté à d’autres dons de même nature et de même origine qui ne sont pas exclusivement propres à l’homme. Aucune observation, aucune expérience ne nous permet jusqu’ici d’établir une différence entre le subliminal humain et celui de la bête. Au contraire, le nombre encore restreint de celles que nous possédons décèle entre les deux de frappantes et constantes analogies. Dans la plupart de ces opérations d’arithmétique, notamment, le subliminal du cheval se comporte exactement comme celui du médium en état de « trance ». Il retourne volontiers le chiffre de la solution ; il répond par exemple 37, au lieu de 73, phénomène médiumnique si connu et si fréquent qu’on l’appelle « l’écriture en miroir ». Il se trompe assez souvent dans les additions, les soustractions les plus élémentaires, beaucoup plus rarement dans les extractions de racines les plus compliquées, ce qui est encore, dans des cas similaires, la xénoglossie, la psychométrie, par exemple, une des bizarreries du médiumnisme humain et s’explique par les mêmes raisons, c’est-à-dire par une intervention inopportune de l’intelligence toujours faillible qui vient altérer en s’y mêlant les certitudes d’un subliminal qui, laissé à lui-même, ne se trompe jamais. Il est en effet assez probable que le cheval, sachant réellement résoudre les petites opérations, ne s’en remet plus uniquement à son intuition, et dès lors tâtonne et patauge. La solution flotte entre l’intelligence et le subliminal, et passant de l’une, qui n’est pas très sûre d’elle, à l’autre qui n’est pas impérieusement sollicitée, se dégage comme elle peut du conflit. Il en est de même pour le médium psychomètre ou spirite qui cherche à tirer parti de ce qu’il sait par les voies ordinaires afin de compléter les visions ou les révélations de sa sensibilité subconsciente. Lui aussi, dans ce cas, commet presque toujours de flagrantes et inexplicables erreurs.
On trouverait encore bien d’autres analogies ; notamment l’inégalité des séances. Rien n’est plus journalier, plus capricieux que les manifestations du médiumnisme humain. Qu’il s’agisse d’écriture automatique, de psychométrie, de matérialisations, etc., on a des séries de soirées qui ne donnent que des résultats dérisoires. Puis, brusquement, pour des raisons encore mal définies : l’état de l’atmosphère, la présence de tels ou tels témoins, que sais-je, les phénomènes les plus irrécusables et les plus déconcertants se manifestent coup sur coup. Il en va exactement de même des chevaux ; leurs fantaisies désordonnées, leurs imprévisibles lubies font le désespoir de l’excellent Krall qui, les jours des grandes épreuves, n’ouvre jamais sans angoisse la porte de l’écurie incertaine. Il suffit que la figure trop barbue ou trop sévère d’un savant ne leur revienne pas, pour qu’ils prennent un diabolique plaisir à répondre à tort et à travers, plusieurs heures, voire plusieurs jours durant, aux questions les plus élémentaires.
Autres traits communs : la personnalité très marquée des « raps » ou coups médiumniques, et les communications qu’on appelle « communications télépathiques retardées », c’est-à-dire celles où l’on obtient, tout à coup, vers la fin d’une séance, la réponse à une question posée dès le début et à laquelle personne ne pensait plus. L’une même des objections en apparence les plus fortes qu’on ait faites au médiumnisme du cheval vient encore confirmer celui-ci. Si c’est de la subconscience de l’animal que vient la réponse, comment se fait-il, s’est-on demandé, qu’il soit d’abord nécessaire de lui apprendre les éléments du langage, des mathématiques, etc., en s’adressant forcément à sa conscience normale par le moyen de ses sens ; et que Berto, par exemple, soit incapable de résoudre les mêmes problèmes que Muhamed ? M. de Vesme a fort bien réfuté cette objection. « Pour produire, nous dit-il, de l’écriture automatique, il faut qu’un médium ait appris à écrire ; pour que Victorien Sardou ou Mlle Hélène Schmit aient pu produire leurs dessins et peintures médiumniques, il fallait qu’ils eussent appris les rudiments de l’art du dessin et de la peinture ; Tartini n’aurait pas composé en rêve la Sérénade du Diable s’il n’avait pas connu la musique, et ainsi de suite. La cérébration subconsciente, pour merveilleuse qu’elle soit, ne peut se faire que sur des éléments acquis d’une façon quelconque. Jamais celle de l’aveugle-né ne lui fera voir des couleurs. »
Voilà donc, dans ce parallèle qu’on pourrait du reste prolonger, plusieurs traits de ressemblance assez nettement caractérisés. On y saisit au vif les mêmes habitudes, les mêmes contradictions et les mêmes manies ; et c’est bien l’ombre étrange et grandiose de notre hôte inconnu que nous reconnaissons une fois de plus.
XXXIII
Reste la grande objection qu’on peut tirer de la nature même du phénomène, de la distance réellement infranchissable qui sépare toute la vie du cheval de la vie abstraite et impénétrable des nombres. Comment son subliminal peut-il, un seul instant, s’intéresser à des signes qui, pour lui, ne représentent rien, n’ont aucun rapport avec son organisme et n’atteindront jamais son existence ? Mais d’abord, il en va de même de l’enfant ou de l’illettré calculateur. Il ne s’intéresse pas davantage aux chiffres qu’il déchaîne. Il ignore complètement les conséquences des problèmes qu’il résout. Il jongle avec des figures qui, pour lui, n’ont guère plus de sens que pour le cheval. Il est incapable de rendre compte de ce qu’il fait, et sa subconscience agit, elle aussi, dans une sorte de rêve indifférent et lointain. Il est vrai qu’ici l’on peut invoquer l’atavisme et sa mémoire ; mais cette différence suffit-elle à trancher la difficulté et à séparer définitivement les deux phénomènes ? Invoquer l’atavisme, c’est toujours invoquer le subliminal, et il n’est pas du tout certain que celui-ci soit borné par l’intérêt de l’organisme qui l’héberge. Il paraît, au contraire, en maintes circonstances, se répandre et s’étendre bien au delà de cet organisme où il réside, dirait-on, accidentellement et provisoirement. Il tient à montrer, semble-t-il, qu’il est en relation avec tout ce qui existe. Il s’affirme, le plus souvent possible, universel et impersonnel. Il n’a, nous l’avons vu à propos des apparitions et des prémonitions, qu’un très médiocre souci du bonheur et même du salut de celui qui le nourrit et lui donne asile. Il prédit à son hôte d’une vie, des accidents que celui-ci ne peut pas éviter ou qui ne le regardent point. Il lui fait voir d’avance, par exemple, toutes les circonstances de la mort d’un inconnu dont on n’entendra parler qu’après l’événement et lorsque celui-ci sera irrévocable. Il apporte une foule de pressentiments inutilisables, il évoque des hallucinations véridiques parfaitement étrangères et sans emploi. Avec les médiums psychomètres, typtologues ou à matérialisations, il fait de l’art pour l’art, se joue de l’espace et du temps, traverse des obstacles, déplace des objets sans contact, crée de la matière, multiplie les personnalités, voit à travers les corps, met en rapport des pensées et des sensibilités séparées par des mondes, lit dans des âmes et dans des existences que représentent une fleur, un chiffon, ou un bout de papier ; et tout cela pour rien, pour s’amuser, pour étonner, parce qu’il adore le superflu, l’incohérent, l’inattendu, l’invraisemblable, la mystification ; ou plutôt, peut-être, parce qu’il est une force énorme, informe et indisciplinée, qui se débat encore dans les profondeurs et ne monte à la surface que par à-coups brusques et égarés ; parce qu’il est une expansion démesurée d’un esprit qui cherche à se rassembler, à atteindre conscience, à se rendre utile et à se faire entendre. En tout cas, pour l’instant, il paraît bien tel que nous l’avons décrit, et ne ressemblerait pas à lui-même, s’il se comportait d’autre façon en l’occurrence qui nous intrigue.
XXXIV
Remarquons enfin, pour clore ce chapitre, qu’il est à peu près certain que la solution donnée par les enfants ou les chevaux calculateurs n’a point du tout un caractère mathématique. Ils ne tiennent nullement compte du problème ou des opérations à entreprendre. Ils trouvent simplement et d’emblée la réponse à une énigme dont la divination est facilitée par la nature même des chiffres qui gardent très mal leurs secrets. Il s’agit, pour qui se trouve dans l’état d’esprit nécessaire, d’une sorte de charade élémentaire qui ne cache son mot qu’à ceux qui parlent une autre langue. Il est évident que tout problème, si complexe qu’il paraisse, porte en son énoncé même, sa solution unique, inaltérable, que voilent à peine les signes indiscrets qui la renferment ou la recouvrent. Elle est là, virtuelle, sous les nombres qui n’ont d’autre but que de la faire vivre, qui s’agite, se démène, et se proclame sans cesse comme une nécessité. Il n’est dès lors pas étonnant que des yeux plus aigus que les nôtres et des oreilles ouvertes à d’autres ondes, la surprennent et l’entendent, sans qu’ils sachent ce qu’elle représente, ce qu’elle présuppose ni de quel prodigieux amas de chiffres et d’opérations elle émerge. C’est le problème même qui parle et le cheval ne fait que répéter le signe qu’il entend chuchoter dans la vie mystérieuse des nombres ou au fond de l’abîme où règnent les vérités. Il n’y comprend rien, il n’a pas besoin de comprendre, il n’est que le médium inconscient qui prête sa voix ou ses membres à l’esprit qui l’anime. Il n’y a là qu’un mot simple et nu, sans signification précise, saisi dans une existence étrangère. Il n’y a là qu’une révélation pour ainsi dire mécanique, une sorte de réflexe spécial qu’on ne peut que constater et qui, pour le reste, est aussi inexplicable que n’importe quel phénomène de la conscience ou de l’instinct. Au fond, lorsqu’on y réfléchit, il est tout aussi étonnant qu’on n’aperçoive pas cette solution, qu’il est surprenant qu’on la découvre. J’accorde d’ailleurs que tout ceci n’est qu’une interprétation hasardeuse qui vaut ce qu’elle vaut, une hypothèse de laboratoire ou d’attente, dont il faut bien se contenter puisque toutes les autres ont été jusqu’ici démenties par les faits.
XXXV
Maintenant, faisons rapidement le compte de ce que nous ont apporté ces expériences d’Elberfeld. Ayant écarté la télépathie, au sens étroit du mot, qui a peut-être part à plus d’un phénomène, mais n’y est pas indispensable puisque nous voyons ces mêmes phénomènes se reproduire alors qu’elle est pratiquement impossible, nous en venons à constater que si l’on nie l’existence ou l’influence du subliminal il est d’autant plus difficile de contester l’existence et l’intervention de l’intelligence, tout au moins jusqu’aux extractions de racines ; après quoi, c’est un brusque précipice qui plonge dans les ténèbres. Mais même en s’arrêtant aux racines, la soudaine découverte d’une force intellectuelle si pareille à la nôtre, là où nous n’avions accoutumé de ne voir qu’une irrémédiable impuissance, est sans doute une des révélations les plus inattendues que nous ayons eues depuis que l’invisible et l’inconnu nous pressent avec une insistance, une impatience qu’ils n’avaient pas manifestées jusqu’à ce jour. Il n’est pas facile de prévoir dès à présent les conséquences et les promesses de cet aspect nouveau que prend soudain la grande énigme de l’intelligence. Mais nous aurons, je pense, à reviser bientôt quelques idées essentielles sur lesquelles nous vivions ; et c’est dans l’histoire de la psychologie, de la morale, des destinées humaines et de bien d’autres choses, d’assez étranges horizons qui se dévoilent.
XXXVI
Voilà pour l’intelligence. D’autre part, ce qu’on lui conteste, on est contraint de l’accorder au subliminal ; et la révélation est encore plus déconcertante. Il faudrait donc admettre qu’il y a dans le cheval, — et dès lors fort probablement dans tout ce qui vit sur cette terre, — une puissance psychique analogue à celle qui se cache sous le voile de notre raison et qui, à mesure que nous apprenons à la connaître, étonne, déborde et domine davantage celle-ci. Cette puissance psychique où nous serons sans doute forcé de reconnaître un jour le génie même de l’univers, paraît, nous l’avons maintes fois constaté, tout savoir, tout prévoir, tout pouvoir. Elle a, lorsqu’il lui plaît de communiquer avec nous ou qu’il nous est donné de pénétrer en elle, réponse à toutes les questions et peut-être remède à tous les maux. Nous n’allons pas, une fois de plus, recenser ses vertus. Il suffira de nous rappeler avec quelle aisance elle se joue de l’espace, du temps et de tous les obstacles qui emprisonnent notre pauvre science et notre pauvre entendement humains. Nous l’avions crue, comme tout ce qui nous semble supérieur et merveilleux, le propre intangible, inaliénable et incommunicable de l’homme, à meilleur droit encore que son intelligence. Or, voici qu’un hasard, étrangement tardif, il est vrai, nous apprend que sur un point précis, le plus bizarre, le moins prévu de tous, le cheval et le chien puisent plus aisément peut-être et plus directement que nous à ses immenses réservoirs. Par la plus inexplicable des anomalies, du reste assez conforme au caractère fantasque du subliminal, ils n’y paraissent avoir accès qu’à l’endroit le plus éloigné, le plus inconnu de leurs habitudes, car il n’est rien au monde dont les bêtes se soucient moins que des chiffres. Mais n’est-ce peut-être pas pour la raison que nous ne voyons point ce qui se passe ailleurs ? Il se trouve que le mystère infini des nombres peut parfois s’exprimer à l’aide de quelques mouvements fort simples et naturels à la plupart des animaux ; mais il n’est pas dit que si nous pouvions amener le cheval ou le chien à rattacher à ces mêmes mouvements l’expression d’autres mystères, ils n’y puiseraient pas avec une égale facilité. On a réussi à leur donner une idée plus ou moins nette de la valeur de quelques chiffres et peut-être de la marche et de la nature de certaines opérations élémentaires ; et cela paraît avoir suffi à leur ouvrir les plus secrètes régions de la mathématique où toutes les questions sont répondues d’avance. Il n’est pas absolument chimérique de supposer que si nous pouvions leur inculquer par exemple une notion analogue de l’avenir en même temps que la manière de nous traduire ce qu’ils y aperçoivent, ils n’auraient pas également accès à d’étranges visions d’un autre ordre, dont nous écartent jalousement les gardiens trop vigilants de notre intelligence. Il y a là des expériences à tenter qui seront sans doute font ardues ; car l’avenir ne se voit et surtout ne s’interprète et ne se traduit pas aussi facilement qu’un chiffre. Il est du reste possible, quand on saura s’y prendre, qu’on obtienne la plupart des phénomènes médiumniques humains : raps, déplacements d’objets, matérialisations même, et Dieu sait quelles autres surprises que nous tient en réserve cet étonnant subliminal dont les fantaisies ne paraissent pas avoir de bornes. En tout cas, si nous admettons la divination des nombres, comme nous y sommes presque forcés, il est à peu près certain que d’autres divinations doivent suivre celle-ci. Une brèche inattendue est faite à l’enceinte où s’accumulent les grands secrets qui, à mesure que se développaient notre science et notre civilisation, semblaient nous devenir plus étrangers et plus inaccessibles. La brèche est étroite, il est vrai ; mais c’est la première qu’on ait pratiquée à la partie du mur jusqu’ici sans fissure qui n’est pas tournée vers les hommes. Qu’en sortira-t-il ? Nul ne saurait prévoir ce qu’on peut espérer.
XXXVII
Ce qui étonne le plus, c’est que cette révélation soit si tardive. Comment expliquer que jusqu’à ce jour l’homme ait vécu avec ses animaux familiers sans se douter qu’ils recélassent des facultés médiumniques ou subliminales aussi extraordinaires que celles qu’il sentait confusément s’agiter en lui-même ? Mais ne s’en est-il pas douté ? Il faudrait étudier à ce point de vue les mystérieuses pratiques de l’Inde ancienne et de l’Égypte, les nombreuses et tenaces légendes où les bêtes parlent, guident leur maître, prédisent l’avenir ; et plus près de nous, dans l’histoire proprement dite, toute cette science des augures et des aruspices qui tiraient leurs présages du vol des oiseaux, de l’examen des entrailles, de l’appétit ou de l’attitude des animaux sacrés ou fatidiques, parmi lesquels on comptait souvent les chevaux[30]. On retrouve là un de ces innombrables exemples d’un savoir perdu ou anticipé qui nous font douter si l’humanité a pressenti ou oublié tout ce que nous croyons découvrir. Souvenons-nous qu’il y a presque toujours au fond des croyances, des superstitions et des légendes les plus bizarres et les plus folles, une certaine vérité déformée, méconnue ou obscurément entrevue. Toute cette science nouvelle de la métapsychique ou de la recherche de notre subconscience et des forces inconnues, qui commence à peine à débrouiller ses premières ténèbres, trouve ainsi des repères et des traces défigurés mais reconnaissables dans les vieilles religions, les traditions les plus inexplicables et l’histoire la plus reculée. Du reste, il n’est pas nécessaire pour qu’un fait devienne vraisemblable qu’il ait eu des précédents indubitablement constatés. S’il est à peu près certain qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ni sous l’éternité qui précède les soleils, il est fort possible que les mêmes forces n’agissent pas toujours avec la même énergie. Comme je le faisais remarquer, il y a plus de vingt ans, dans Le Trésor des Humbles, sachant à peine alors ce que je sais un peu moins mal aujourd’hui : « On dirait que nous approchons d’une période spirituelle (j’aurais dû dire psychique). Il y a dans l’histoire un certain nombre de périodes analogues où l’âme, obéissant à des lois inconnues, remonte, pour ainsi parler, à la surface de l’humanité et manifeste plus irrésistiblement son existence et sa puissance. Il semble qu’en ce moment, l’homme, — et ce qui vit avec lui sur cette terre, ajouterais-je à présent, — ait été sur le point de soulever un peu le lourd fardeau de la matière. » On croirait en effet qu’un frisson, qu’on n’avait pas encore ressenti, se propage sous tout ce qui respire ; qu’une activité, une inquiétude nouvelle travaille l’atmosphère spirituelle où baigne notre globe et gagne jusqu’aux bêtes. On dirait qu’à côté des sources réservées et parcimonieuses qui n’alimentaient que notre intelligence, d’autres ondes se répandent et s’élèvent au même niveau dans toutes les existences. Une sorte de mot d’ordre circule de proche en proche, et les mêmes phénomènes éclatent aux quatre coins du monde pour appeler notre attention, comme si le génie obstinément muet qui se cachait dans le silence industrieux de l’univers, depuis celui des pierres, des fleurs et des insectes jusqu’au grand silence des astres, voulait enfin nous dire quelque secret pour se faire mieux connaître ou se mieux connaître lui-même. Il est possible que ce ne soit qu’une illusion. Peut-être sommes-nous simplement plus attentifs et mieux informés qu’autrefois. Nous apprenons dans l’instant même ce qui se passe sur tous les points de notre terre et nous avons acquis l’habitude d’observer et d’interroger plus minutieusement ce qui s’y passe. Mais l’illusion aurait ici la même force, la même valeur et la même signification que la réalité et nous imposerait les mêmes espérances et les mêmes devoirs.