III LA CONNAISSANCE DE L’AVENIR
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I
Quand j’écrivais, en 1913, les pages qu’on va lire, personne ne prévoyait et n’avait annoncé la guerre en suspens sur le monde. Les deux ou trois prophéties, seules authentiques et acceptables parmi beaucoup d’autres, que j’examine dans un chapitre des Débris de la Guerre, sont vagues, incertaines et presque insignifiantes. Il est vrai que depuis un certain temps, les clairvoyants, plus ou moins professionnels, découvraient, parmi ceux qui les consultaient, une sorte d’épidémie de morts individuelles, dont ils ne pouvaient rendre compte.
Il importe, au début de cette étude, de faire loyalement cette constatation : le plus formidable fléau, qui, de mémoire humaine, ait dévasté la terre, bien qu’effleurant déjà la tête de plusieurs millions d’hommes, n’avait pas été prédit. Ainsi se confirme une fois de plus ce principe, auquel, en attendant mieux, il est prudent de se tenir ; à savoir que la connaissance de l’avenir, dès qu’il ne s’agit pas d’un fait strictement personnel et très prochain, est presque toujours illusoire.
II
La prémonition ou la précognition nous mène en des régions encore plus mystérieuses que celles de la psychométrie, où se dresse à demi, émergeant d’irritantes ténèbres, le plus grave problème qui puisse passionner l’humanité : la connaissance de l’avenir. La plus récente, la meilleure et la plus complète étude qu’on lui ait consacrée, est, je pense, celle que vient de publier, sous le titre : Des phénomènes prémonitoires, M. Ernest Bozzano. Profitant d’excellents travaux antérieurs, notamment de ceux de Mrs. Sidgwick et de Myers[6], et y joignant le résultat de ses recherches personnelles, il réunit un millier de cas de précognition, parmi lesquels il en retient cent soixante, moins par dédain de la plupart des autres que pour ne pas excéder trop manifestement les limites normales d’une monographie.
Il commence par éliminer soigneusement tous les épisodes qui, sous une apparence prémonitoire, peuvent s’expliquer par auto-suggestion (dans le cas, par exemple, où quelqu’un, atteint d’une maladie encore latente, semble prévoir cette maladie et la mort qui en sera la conclusion), par télépathie (lorsqu’un sensitif a la perception anticipée de l’arrivée d’une personne ou d’une lettre), ou enfin par lucidité (lorsqu’on a en songe « la perception de l’endroit où l’on trouvera un objet égaré, ou une plante rare, ou un insecte vainement cherché ; ou encore lorsqu’on a en rêve la vision du lieu inconnu qu’on visitera plus tard »), etc.
Dans tous ces cas, il ne s’agit pas à proprement parler d’avenir pur, mais plutôt d’un présent qui n’est pas encore connu. Ainsi réduit et dépouillé de toute influence, de toute ingérence étrangère, le nombre d’exemples où il y a réellement perception nette et incontestable d’un fragment du futur, demeure, au contraire de ce qu’on croit généralement, assez considérable pour qu’il soit impossible de parler de hasards extraordinaires ou de coïncidences merveilleuses. Il faut qu’il y ait limite à tout, même à la méfiance, à l’incrédulité la plus étendue, sinon toute étude historique et bon nombre d’études scientifiques deviendraient décidément impraticables. Et cette remarque s’applique autant à la nature des faits en question qu’à leur authenticité narrative. On peut contester ou suspecter n’importe quel récit, n’importe quelle preuve écrite ou testimoniale ; mais il faut dès lors renoncer aux certitudes et aux sciences qui ne s’acquièrent point parmi les manipulations du laboratoire ou les opérations mathématiques, c’est-à-dire aux trois quarts des phénomènes humains qui nous intéressent le plus. Notez que les récits recueillis par les enquêtes de la Society for Psychical Research, comme presque tous ceux retenus par M. Bozzano, sont de première main et qu’on a impitoyablement rejeté ceux dont les narrateurs n’avaient pas été les acteurs ou les témoins directs. Au surplus, quelques-uns de ces récits ont nettement le caractère d’observations scientifiques ; quant aux autres, si l’on examine attentivement la situation de ceux qui les ont faits et les circonstances qui les corroborent, on conviendra qu’il est plus juste et plus raisonnable d’y ajouter foi que de considérer, a priori, tout homme à qui arrive un événement extraordinaire, comme un menteur, un halluciné ou un plaisantin.
III
Il ne saurait être question de donner ici, ne fût-ce qu’une brève analyse des faits les plus saillants. Elle exigerait une centaine de pages et changerait la nature de cette étude, qui, pour ne pas déborder son cadre, doit supposer connus la plupart des matériaux qu’elle examine. Je renvoie donc le lecteur, qui voudrait se faire une opinion plus personnelle, aux sources aisément accessibles que j’ai indiquées plus haut. Il suffira, pour donner une idée précise de la gravité du problème à qui n’aurait pas le temps ou l’occasion de recourir aux documents originaux, de résumer en quelques mots quelques-unes de ces aventures d’avant-garde, choisies parmi celles qui paraissent le moins contestables, car il va sans dire que toutes n’ont pas la même valeur, sinon la question serait tranchée. Il en est qui, très frappantes au premier abord et offrant au point de vue de l’authenticité des faits toutes les garanties désirables, n’impliquent cependant pas une connaissance réelle de l’avenir et peuvent s’interpréter d’autre façon. En voici une à titre d’exemple ; elle nous est rapportée par le Dr Teste dans son Manuel pratique du Magnétisme animal.
Le 8 mai, le Dr Teste plonge dans un état somnambulique Mme Hortense M… en présence de son mari. Aussitôt endormie, elle annonce qu’elle est enceinte de quinze jours, qu’elle n’accouchera pas à terme, que le 12 mai, « elle aura peur de quelque chose », et fera une chute qui déterminera une fausse-couche. Elle ajoute que ce 12 mai, à trois heures et demie, après avoir été effrayée, elle aura une faiblesse qui durera huit minutes, et décrit ensuite, heure par heure, le cours de sa maladie qui se terminera par trois jours d’une démence dont elle guérira.
Au réveil, elle a tout oublié ; on lui cache ce qui s’est passé ; et le Dr Teste communique au Dr Amédée Latour les notes qu’il a prises. Le 12 mai, il se rend chez les époux M…, les trouve à table et rendort Mme M… qui répète mot pour mot ce qu’elle a dit quatre jours auparavant. On la réveille. L’heure dangereuse approche. On prend toutes les précautions imaginables, on ferme même les volets. Mme M… qu’inquiètent ces mesures extraordinaires auxquelles elle ne comprend rien, demande ce qu’on lui veut. Trois heures et demie sonnent. Mme M… se lève du divan sur lequel on l’avait fait asseoir et veut gagner la porte. Le docteur et le mari s’y opposent. — « Mais enfin qu’est-ce qui vous prend ? il faut absolument que je sorte. — Non, madame, vous ne sortirez pas, c’est dans l’intérêt de votre santé. — Eh bien, docteur, si c’est dans l’intérêt de ma santé, raison de plus pour me laisser sortir », répond-elle en riant. Le motif est plausible et même irrésistible ; mais le mari, voulant pousser jusqu’au bout la lutte contre le destin, déclare qu’il accompagnera sa femme. Le docteur reste seul, assez inquiet, en dépit de la tournure un peu burlesque que prend l’aventure. Tout à coup, un cri perçant se fait entendre en même temps que le bruit de la chute d’un corps. Il se précipite et trouve Mme M… éperdue, mourante, dans les bras de son mari. Au moment où, quittant une seconde celui-ci, elle avait ouvert la porte de l’endroit prédestiné, un rat, là où depuis vingt ans, paraît-il, on n’en avait pas vu, avait bondi sur elle et lui avait causé une terreur telle qu’elle était tombée à la renverse. Tout le reste de la prophétie, heure par heure, et détail par détail, s’accomplit à la lettre.
IV
Pour préciser nettement l’esprit dans lequel j’entreprends cette étude et écarter d’abord tout soupçon de crédulité aveugle ou systématique, je tiens donc à dire dès le début que je me rends fort bien compte que des cas de ce genre n’emportent nullement conviction. Il est fort possible que tout se soit passé dans l’imagination subconsciente du sujet ; qu’il ait créé lui-même, par auto-suggestion, sa maladie, sa terreur, sa chute, sa fausse-couche et se soit adapté à la plupart des circonstances qu’il avait prédites dans son état second. Seule, l’apparition du rat à l’instant fatidique, supposerait une vision précise et troublante d’un événement futur et inévitable. Malheureusement on ne nous affirme pas que cette apparition ait été constatée par d’autres témoins que la patiente ; de sorte que rien ne prouve qu’elle ne soit pas également imaginaire. Je n’ai donc rapporté cet exemple insuffisant en soi, que parce qu’il représente assez bien l’allure générale et la valeur indécise de beaucoup de faits analogues et permet de marquer une fois pour toutes les objections qu’on peut faire et les précautions qu’il faut prendre avant de s’engager dans ces régions suspectes et ténébreuses.
Voici, maintenant, un fait infiniment plus significatif et moins discutable, rapporté par le Dr Maxwell, le savant et très scrupuleux auteur des Phénomènes psychiques ; il s’agit d’une vision qui lui fut racontée huit jours avant l’événement, et dont il avait fait le récit à diverses personnes avant la réalisation. Un sensitif, comme disent les Anglais, avait donc aperçu dans un globe de cristal la scène suivante : un grand steamer, ayant un pavillon à trois bandes horizontales, noire, blanche et rouge, et portant le nom de Leutschland, naviguait en pleine mer. Le bateau fut soudain entouré de fumée, des marins, des passagers et des gens en uniforme coururent en grand nombre sur le pont et le bateau sombra.
Huit jours plus tard, les journaux annonçaient l’accident du Deutschland, dont la chaudière éclata, obligeant le paquebot à faire relâche.
Le témoignage d’un homme tel que le Dr Maxwell, surtout lorsqu’il s’agit d’un fait pour ainsi dire personnel, a une importance sur laquelle il est inutile d’insister. Nous avons donc ici, plusieurs jours d’avance, la prévision très nette d’un événement qui, du reste, chose étrange mais assez fréquente, n’intéresse en rien le voyant. L’erreur de lecture, Leutschland pour Deutschland, qui eût été très naturelle dans la réalité, ajoute encore je ne sais quel caractère de vraisemblance et d’authenticité au phénomène. Quant à la submersion finale qui ne fut qu’une simple relâche, il y faut voir, comme le font remarquer les Drs J.-W. Pickering et W.-A. Sadgrove, « la dramatisation subconsciente d’une inférence subliminale du percipient » ; ces dramatisations sont d’ailleurs instinctives et presque générales en ce genre de visions.
Si ce cas était unique, il n’y faudrait certes pas attacher une importance décisive ; « mais, fait observer le Dr Maxwell, ce sensitif m’a donné quelques autres exemples curieux : ces cas rapprochés de ceux que j’ai observés par ailleurs ou dont j’ai eu le récit de première main rendent très improbable l’hypothèse d’une coïncidence sans cependant l’exclure d’une manière absolue[7] ».
V
Un autre cas, peut-être plus convaincant, plus rigoureusement établi et qui exclut plus nettement toute explication par l’hypothèse, d’ailleurs fort respectable, des coïncidences, est celui que rapporte M. Th. Flournoy, professeur à la Faculté des sciences de l’Université de Genève, dans son remarquable ouvrage : Esprits et Médiums. M. Flournoy est, comme on sait, l’un des théoriciens les plus savants et les plus sceptiques de la métapsychique. Il pousse même l’amour des explications naturelles et la répugnance à admettre l’intervention de forces supra-humaines, à un point où il est parfois difficile de le suivre. Je résume le plus brièvement possible son récit qu’on trouvera tout au long, aux pages 348 à 362 de l’excellent livre que je viens de mentionner.
En août 1883, une certaine Mme Buscarlet, qu’il connaît personnellement, revient à Genève, après avoir été, durant trois ans, l’institutrice de deux jeunes filles dans la famille Moratief, à Kasan. Elle reste en correspondance avec cette famille ainsi qu’avec une dame Nitchinof, qui dirige, à Kasan, un institut où les demoiselles Moratief, ses anciennes élèves, sont entrées après son départ.
Dans la nuit du 9 au 10 décembre (style russe) de la même année, Mme Buscarlet a un songe dont elle envoie le matin même le récit à Mme Moratief, par une lettre datée du 10 décembre. Elle y dit textuellement : « Vous et moi étions sur un chemin, dans la campagne, lorsque passa devant nous une voiture d’où sortit une voix qui nous appela. Arrivées près de la voiture, nous vîmes Mlle Olga Popof couchée en travers, vêtue de blanc avec un bonnet garni de rubans jaunes. Elle vous dit : Je vous ai appelée pour vous dire que Mme Nitchinof quitte l’institut le 17. Puis la voiture continua de rouler. »
Une semaine plus tard, et trois jours avant l’arrivée de la lettre à Kasan, l’événement prévu par le songe se réalise tragiquement. Mme Nitchinof succombe le 16 à une maladie infectieuse ; et le 17, son cadavre, par crainte de la contagion, est transporté hors de l’institut.
Il n’est pas inutile d’ajouter que la lettre de Mme Buscarlet, ainsi que les réponses venues de Russie, ont été communiquées au professeur Flournoy et portent les dates des cachets de la poste. De tels rêves prémonitoires sont fréquents ; mais il est assez rare que les circonstances et surtout l’existence d’un écrit antérieur à leur réalisation, leur donnent une authenticité aussi incontestable.
Remarquons en passant le caractère bizarre de cette prémonition, bien conforme du reste aux habitudes de notre hôte inconnu. Il fixe la date avec précision ; mais il ne fait qu’une allusion voilée et énigmatique (la femme couchée en travers de la voiture et vêtue de blanc) à la partie essentielle de la prédiction : la maladie et la mort.
Y a-t-il eu coïncidence, vision de l’avenir pure et simple ou vision de l’avenir suggérée par influence télépathique ? La théorie de la coïncidence peut ici, comme partout, être à la rigueur défendue, mais serait dans ce cas bien extraordinaire. Quant à l’influence télépathique, il faudrait supposer que dès le 9 décembre, huit jours avant sa mort, Mme Nitchinof possédât, dans sa subconscience, le pressentiment de sa fin ; et qu’elle eût, de Kasan à Genève, à travers un millier de lieues, envoyé ce pressentiment à une personne avec laquelle elle n’avait que des relations assez vagues.
C’est fort compliqué mais possible, car la télépathie a souvent des fantaisies plus déconcertantes. Dans ce cas, puisqu’il s’agirait d’une maladie latente ou même d’auto-suggestion, la préexistence de l’avenir, sans être entièrement détruite, serait moins nettement établie.
VI
Passons à d’autres exemples. J’emprunte à l’excellente étude de MM. Pickering et Sadgrove, sur l’Importance des précognitions, parue dans le numéro du 1er février 1908 des Annales des Sciences psychiques, le résumé d’une expérience de Mrs W. Verral, dont le détail se trouve au tome XX des Proceedings. Mrs W. Verral est une automatiste célèbre dont les Correspondances croisées occupent un volume entier des Proceedings. Sa bonne foi, sa sincérité, sa loyauté et sa rigueur scientifiques sont à l’abri de tout soupçon ; et elle compte parmi les personnalités les plus estimées et les plus actives de la Society for Psychical Research.
Donc, le 11 mai 1901, à 11 h. 10 du soir, Mrs W. Verral écrivit automatiquement ce qui suit :
« Do not Hurry. Date this hoc est quod volui tandem δικαιοσύνη Καὶ χαρὰ συμφωνεῖ συνετοὶσιν A.W.V. Καὶ αλλω τινὶ ἴσως. calx pedibus inhaerens difficultatem superavit. magnopere adjuvas persectando semper. Nomen inscribere jam possum sic en tibi[8]. »
Après l’écriture venait un dessin humoristique représentant un oiseau qui marchait.
La même nuit, comme « certains faits de nature douteuse » se produisaient, prétendait-on, dans deux chambres, à Londres, deux expérimentateurs décidèrent de passer la nuit dans ces appartements. Afin de découvrir les traces de tout intrus, ils répandirent sur le parquet de la craie pulvérisée. Mrs Verral ignorait toute l’affaire. Les phénomènes commencèrent à minuit 43 et se terminèrent à 2 h. 9 du matin. Les expérimentateurs observèrent des marques dans la craie pulvérisée. Les ayant examinées, ils constatèrent « qu’il s’agissait d’empreintes de pieds d’oiseaux très nettement tracées : trois dans la pièce de gauche, cinq dans celle de droite ». Les marques étaient identiques, chacune de deux pouces trois quarts de largeur, pouvant être comparées aux empreintes d’un oiseau de la grosseur d’une dinde. Les empreintes n’ont été observées qu’à 2 h. 30 du matin ; les phénomènes inexpliqués avaient commencé à minuit 43 de la même nuit. Les mots concernant « la craie s’attachant aux pieds », suivis du dessin d’un oiseau, se rapportaient à ces faits d’une manière frappante ; mais le point capital, c’est que Mrs Verral écrivit ce que nous avons dit, une heure et trente-trois minutes avant que le fait ne se produisît.
Les personnes qui veillèrent dans les deux chambres furent questionnées par M. Piddington, membre du conseil de la Society for psychical Research, et déclarèrent qu’elles n’avaient aucunement prévu ce qu’elles découvrirent.
Inutile d’ajouter que Mrs Verral n’avait jamais entendu parler des faits qui se passaient dans la maison hantée, de même que les veilleurs ignoraient complètement l’existence de Mrs Verral.
Voici donc une très curieuse prédiction d’un événement d’ailleurs insignifiant, qui doit arriver, dans une maison inconnue de celle qui le prédit, à des gens qu’elle ne connaît pas davantage. Est-ce, comme le veulent les spirites qui triomphent ici, non sans quelque raison, un désincarné qui, intentionnellement, afin de prouver son existence et sa clairvoyance, organise cette mystérieuse petite scène où l’avenir, le présent et le passé se confondent ? — Est-ce la subconscience de Mrs Verral qui erre ainsi, au hasard, dans le futur ? Il est certain que le problème se présente rarement sous un aspect aussi déroutant.
VII
Prenons maintenant un autre rêve prémonitoire, rigoureusement contrôlé par le comité des Proceedings[9]. Dans les premiers jours de septembre, Mrs Annette Jones, femme d’un marchand de tabac de « Old Gravel lane » (East London) qui avait un enfant malade, rêve qu’elle voit passer un char qui s’arrête devant elle et contient trois petits cercueils, dont deux étaient blancs, et le troisième, un peu plus grand, d’un bleu pâle. Le conducteur retire le plus long des cercueils blancs, le dépose aux pieds de la femme et poursuit sa route emportant les deux autres. Mrs Jones raconte son rêve à son mari et à une voisine, en insistant particulièrement sur la circonstance curieuse du cercueil bleu pâle.
Le 10 septembre, une amie des Jones met au monde un enfant qui meurt le 29 du même mois. Le lundi suivant, 2 octobre, le fils des Jones, âgé de seize mois, succombe à son tour. On décide d’enterrer les deux enfants le même jour. Le matin du jour choisi, le prêtre annonce aux Jones qu’un troisième enfant étant mort dans le voisinage, on le porterait à l’église en même temps que les deux autres. Mrs Jones dit à son mari : « Les cercueils de nos enfants sont blancs ; si l’autre est bleu pâle, ce sera l’accomplissement de mon rêve. » — On apporte le troisième cercueil, il est bleu pâle. Il reste à remarquer que les dimensions des cercueils correspondaient exactement aux prémonitions du rêve : le plus petit étant celui de l’enfant mort le premier, le deuxième celui du fils Jones qui avait seize mois, et le plus grand, le bleu, celui d’un enfant âgé de six ans.
Prenons encore, plus ou moins au hasard, un autre exemple dans les inépuisables Proceedings[10]. Le fait est rapporté par le Dr Alfred Cooper et appuyé du témoignage de la duchesse de Hamilton, du duc de Manchester et d’un autre gentilhomme auquel la duchesse avait communiqué le cas avant l’accomplissement de la vision prophétique.
Quinze jours avant la mort du comte de L…, raconte le Dr Cooper, j’étais allé, pour des raisons professionnelles, voir le duc de Hamilton. La consultation achevée, nous revînmes ensemble au salon, où se tenait la duchesse. Le duc me demanda : « Comment se porte le comte ? » — La duchesse intervenant : « Quel comte ? » — Je répondis : « Lord L… » — Alors elle observa : « C’est étrange ! j’ai eu hier soir une vision impressionnante. Je me trouvais au lit depuis peu, et je n’étais pas encore endormie, lorsque je vis se dérouler devant moi une véritable scène de théâtre. Les acteurs en étaient : Lord L…, sur une chaise, inanimé, et un homme à barbe rousse penché sur lui. Lord L… se trouvait à côté d’une baignoire au-dessus de laquelle brûlait distinctement une lampe rouge. »
Je répondis : « Je soigne en ce moment Lord L…, ce n’est pas grave ; il n’en mourra pas ; dans quelques jours il sera rétabli. »
En effet, son état s’améliora durant une semaine, et il était presque guéri. Mais six ou sept jours plus tard, je fus rappelé d’urgence. Une inflammation avait envahi les deux poumons.
J’appelai en consultation Sir William Jenner, mais, au bout de six jours, notre malade mourait. J’avais fait venir pour l’assister deux infirmiers ; l’un de ceux-ci tomba malade. Quand j’aperçus celui qui le remplaçait, je vis que le rêve de la duchesse était exactement réalisé. Il était penché sur le comte, près de la baignoire ; et, chose étrange, sa barbe était rousse et la lampe rouge brûlait au-dessus d’eux. Il est assez rare de voir une salle de bains éclairée par une lampe rouge ; et c’est cette circonstance qui me rappela la vision de la duchesse. Cette vision m’avait été décrite quinze jours avant la mort de Lord L…
VIII
Mais il est impossible de continuer ces narrations encombrantes. On en compte, je l’ai dit, des centaines qui sillonnent en tous sens les champs de l’avenir. Celles que je viens de rapporter donnent une idée suffisante de la couleur dominante et de l’allure générale de ces sortes de récits. Il convient néanmoins d’ajouter que beaucoup d’entre eux ne sont nullement tragiques ; et que la prémonition ouvre, dans le futur, ses mystérieuses et capricieuses perspectives, à l’occasion des événements les plus divers, les plus insignifiants. Elle ne se soucie guère de la valeur humaine des conjonctures, et met la vision d’un numéro de tombola au même plan que la mort la plus dramatique. Les chemins, par lesquels elle arrive jusqu’à nous, sont également imprévus et variés. Souvent, comme dans les exemples cités, c’est par le rêve qu’elle nous atteint. Parfois c’est une hallucination auditive ou visuelle qui nous saisit à l’état de veille ; parfois c’est un pressentiment indéfinissable mais net et irrésistible, une obsession informe mais puissante, une certitude absurde mais péremptoire qui monte du fond de nos ténèbres intérieures où se cache peut-être le dernier mot de toutes les énigmes. On pourrait illustrer de nombreux exemples chacune de ces manifestations. Je n’en mentionnerai que quelques-uns, choisis non point parmi les plus frappants ou les plus séduisants, mais parmi les plus sévèrement contrôlés[11].
Un jeune paysan des environs de Gand, deux mois avant le tirage au sort pour la conscription militaire, annonce à qui veut l’entendre, qu’il prendra dans l’urne le numéro 90. Arrivé devant le commissaire d’arrondissement (on dirait en France le sous-préfet), qui dirige les opérations, il demande à celui-ci si le 90 n’est pas encore sorti. On lui répond que non : « Eh bien ! c’est moi qui vais le prendre ! » En effet, à la stupéfaction de tous, il retire le 90. Interrogé sur la manière dont lui était venue cette certitude étrange, il déclare que deux mois auparavant, comme il venait de se coucher, il vit apparaître, en un coin de sa chambre, un objet volumineux et indéfinissable au milieu duquel se détachait clairement le chiffre 90 en caractères grands comme la main. Il se mit sur son séant, ferma et rouvrit les yeux pour se convaincre qu’il ne rêvait pas, mais l’apparition persista au même endroit distincte et incontestable. M. Georges Hulin, professeur à l’Université de Gand, et M. Jules van Dooren, commissaire d’arrondissement, qui rapportent le fait, citent trois autres cas analogues, également frappants, dont fut témoin M. van Dooren dans l’exercice de ses fonctions. Je doute d’autant moins de leur déclaration que je les connais personnellement et que je sais que leur attestation, quant à la réalité objective des faits, équivaut pour ainsi dire à une constatation légale. M. Bozzano, dans son étude, mentionne certaines prévisions tout aussi singulières qui se manifestèrent autour des tables de jeu de Monte-Carlo.
Je n’ignore pas, je le répète, qu’au sujet de ces faits et de ceux qui leur ressemblent, on peut une fois de plus invoquer la théorie des coïncidences. On soutiendra qu’il y a probablement mille prédictions de ce genre dont on ne parle pas parce qu’elles ne se réalisèrent jamais. Mais que l’une d’elles s’accomplisse, ce qui, selon le calcul des probabilités, doit fatalement advenir un jour ou l’autre, l’étonnement est général et l’imagination perd toute retenue. Il est vrai ; néanmoins, il conviendrait d’examiner si ces prédictions sont aussi fréquentes qu’on l’affirme ainsi à la légère. Au sujet de celles qui concernent le tirage au sort, par exemple, j’ai eu l’occasion d’interroger plus d’un témoin habituel de ces petits drames du destin ; et tous reconnurent qu’ils sont en somme bien plus rares qu’on ne croirait. Ensuite, n’oublions point qu’il ne saurait être ici question de preuves scientifiques. Nous nous trouvons dans une région inconsistante et nébuleuse, où nous n’oserions plus hasarder un pas si nous ne nous laissions guider par nos impressions plutôt que par des certitudes qu’il n’est pas interdit d’espérer mais qui sont encore hors de vue.
IX
Abrégeons davantage, en renvoyant aux sources ceux qui voudront connaître les détails, sinon nous n’en finirions point ; ou plutôt, au lieu d’abréger, ce qui serait encore trop long, tant la matière abonde, contentons-nous d’énumérer quelques exemples pris au hasard parmi ceux qu’on peut caractériser en une ligne : c’est un cortège funèbre aperçu sur une route plusieurs jours avant qu’il n’y passe réellement ; c’est un jeune ouvrier mécanicien qui, tout au début de novembre, rêve qu’il rentre chez lui vers 5 heures et demie de l’après-midi, et voit la petite fille de sa sœur écrasée par un tramway en traversant la rue devant la porte de la maison. Très troublé, il raconte son rêve, et le 13 du même mois, malgré les précautions prises, à l’heure dite, l’enfant est écrasée par le tramway fatal. C’est le fantôme, l’animal irréel ou le bruit insolite qui, traditionnellement, dans certaines familles, annonce une mort, une catastrophe imminente. C’est la célèbre vision qu’eut, treize jours avant sa fin, le peintre Ségantini et dont il fixa tous les détails qui se réalisèrent dans son dernier tableau : La Mort. C’est le désastre de Messine nettement pressenti, à deux reprises, par une petite fille qui périt sous les ruines de la ville maudite ; c’est un songe qui, trois mois avant l’entrée des Français en Russie, prédit à la comtesse Toutschkoff que son mari tombera à Borodino, village alors si peu connu que les intéressés en cherchent vainement le nom sur les cartes ; etc.[12].
Jusqu’ici, nous n’avons parlé que des manifestations spontanées de l’avenir. On dirait que les événements futurs, accumulés devant nos vies, pèsent d’un poids énorme sur la digue indécise et fallacieuse du présent qui ne peut plus les contenir. Ils suintent au travers, ils cherchent une fissure pour couler jusqu’à nous. Mais à côté de ces prémonitions passives, indépendantes et indociles, qui sont comme des émanations vagabondes et furtives de l’inconnu, il en est d’autres qu’on parvient à solliciter et pour ainsi dire à canaliser, qui obéissent plus ou moins aux ordres qu’on leur donne et répondent parfois aux questions qu’on leur pose. Elles sortent du même réservoir inaccessible, sont non moins mystérieuses, mais paraissent déjà un peu plus humaines que les autres ; et sans nous enivrer d’illusions puériles ou dangereuses, il n’est pas défendu d’espérer qu’en les suivant, en les étudiant attentivement, elles nous ouvriront quelque jour les sentiers dérobés qui joignent ce qui n’est plus à ce qui n’est pas encore. Il est vrai qu’ici où l’on se mêle forcément au monde assez interlope des professionnels du mystère, il faut redoubler de prudence et n’avancer qu’à pas comptés sur un terrain des plus suspects. Mais même en ces régions pleines d’embûches, nous récoltons un certain nombre de faits qu’on ne peut raisonnablement contester. Il suffira de rappeler, par exemple, les prémonitions symboliques de la célèbre « voyante de Prévorst », Mme Hauffe, dont les bulles de savon, les globes de cristal, les miroirs, éveillaient l’esprit prophétique[13] ; la somnambule qui, dix-huit ans avant son accomplissement, prédit, dans un écrit soumis au tribunal, un crime passionnel qui fit grand bruit en 1907[14] ; la bohémienne qui prédit, également par écrit, à Miss Arundel, tous les événements de sa vie, y compris le nom de son futur époux, le célèbre explorateur Burton[15] ; la lettre cachetée envoyée à M. Morin, vice-président de la Société du Mesmérisme, et décrivant les circonstances les plus imprévues d’une mort qui survint un mois après[16] ; le fameux cas dit de « Marmontel », obtenu par les « correspondances croisées » de Mme Verral, où l’on a la vision, deux mois et demi avant leur accomplissement, des gestes les plus insignifiants d’un voyageur dans une chambre d’hôtel ; et combien d’autres…
X
Je ne passerai pas en revue les moyens divers et bien souvent bizarres d’interroger l’avenir qui sont le plus pratiqués aujourd’hui : cartes, chiromancie, vision dans le cristal, marc de café, aiguilles, blanc d’œuf, graphologie, astrologie, etc. Ces moyens valent ce que vaut le médium qui les emploie. Ils n’ont d’autre but que de réveiller la subconscience de ce médium et de mettre celle-ci en rapport avec la subconscience de celui qui l’interroge. Au fond, tous ces procédés simplement empiriques, ne sont que des formes variées de la faculté que nous avons étudiée dans le chapitre consacré à la psychométrie.
Il résulte des expériences de MM. Duchatel et Osty, qu’en psychométrie, la notion du temps, comme le remarque le Dr J. Maxwell, est très floue, c’est-à-dire que le passé, le présent et le futur se confondent presque toujours. La plupart des sujets lucides ou psychomètres, s’ils sont de bonne foi, ne savent pas, « ne sentent pas, comme le dit fort bien M. Duchatel, ce que c’est que l’avenir. Ils ne le distinguent pas des autres temps du verbe ; par conséquent, il leur arrive bien d’être prophètes, mais prophètes sans le savoir. » En un mot, et c’est une indication importante au point de vue de la coexistence probable des trois temps, il semble qu’ils voient ce qui n’est pas encore aussi nettement et sur le même plan que ce qui n’est plus ; mais qu’ils soient incapables de séparer les deux visions et d’y faire le triage de l’avenir qui seul nous intéresse. A plus forte raison leur est-il impossible de préciser des dates. De là la plupart des déceptions dont se plaignent ceux qui les interrogent. Il n’en reste pas moins, lorsqu’on prend la peine de dépouiller leurs témoignages et qu’on a la patience d’attendre la réalisation de certains faits dont l’échéance est parfois lointaine, que l’avenir est assez fréquemment perçu par quelques-uns de ces devins étranges.
Il y a cependant des psychomètres, notamment Mme M…, le sujet favori du Dr Osty, qui ne confondent jamais l’avenir et le passé. Elle situe ses visions dans le temps, d’après la place qu’elles occupent dans l’espace. Ainsi, elle voit l’avenir devant, le passé derrière elle, et le présent à ses côtés. Mais, malgré ces visions nettement échelonnées, il lui est également impossible de préciser les dates ; et ses erreurs, à ce point de vue, sont même si générales que le Dr Osty considère la réalisation d’une prédiction, au moment annoncé, comme une pure coïncidence chronologique.
Remarquons en outre, qu’en psychométrie, ne peuvent être perçus que les événements qui se rapportent directement à l’individu en communication avec le sujet ; car c’est moins le sujet qui voit en nous que nous-mêmes qui lisons en notre subconscience que sa présence éclaire momentanément. Il ne faut donc pas lui demander des prédictions d’ordre général, s’il y aura, par exemple, une guerre au printemps, une épidémie en été ou un tremblement de terre en automne ; dès qu’il s’agit d’événements, si importants soient-ils, où nous ne sommes pas intimement mêlés, il devra nous répondre, ce que font du reste tous les sujets sérieux, qu’il ne voit rien.
L’aire de sa vision ainsi limitée, y découvre-t-il réellement l’avenir ? Après trois années d’expériences nombreuses, serrées et méthodiques, avec une vingtaine de sujets, le Dr Osty l’affirme catégoriquement. « Tous les faits, dit-il, qui ont peuplé ces trois années de mon existence, voulus ou non par moi ou même absolument contraires au sens de mon activité, m’avaient toujours été prédits non pas tous par chacun des sujets lucides, mais tous par l’un ou l’autre d’entre eux. En raison de l’expérimentation de tous moments, trois années complètement employées dans ce but me semblent devoir donner quelque valeur à mon opinion sur les présages. »
C’est incontestable, et l’honnêteté, le scrupule scientifique, les hautes qualités intellectuelles du beau travail du Dr Osty, inspirent la plus entière confiance. Malheureusement, il se contente de citer trop sommairement quelques faits et ne nous donne pas, comme il faudrait, in extenso, le détail de ses expériences, de ses contrôles et de ses preuves. Je sais bien que ce serait une tâche ingrate et fastidieuse qui exigerait un gros volume qu’une foule d’incidents puérils et de redites inévitables rendrait à peu près illisible. Elle prendrait en outre, et presque fatalement, la forme d’une sorte d’autobiographie intime et indiscrète, de confession publique à laquelle il n’est pas facile de se résoudre. Mais il faut en passer par là. Dans une science qui se fonde, il ne suffit pas de montrer le but atteint et d’affirmer sa conviction ; il est avant tout nécessaire de décrire les sentiers de l’itinéraire et par l’accumulation incessante et infinie de faits contrôlés et prouvés, de permettre à chacun de tirer ses propres conclusions. C’est, depuis plus de trente ans, la méthode encombrante et pénible des Proceedings, mais c’est la seule bonne. La discussion n’est possible et féconde qu’à ce prix. En toutes ces matières d’outre-conscience, nous n’en sommes point aux inductions définitives, mais seulement au charroi des matériaux à pied d’œuvre. Encore une fois, je n’ignore pas qu’en l’occurrence, plus que partout ailleurs, j’en ai fait l’expérience, les faits réellement probants sont forcément très rares. Si le sujet, comme Mme M… semble le faire facilement, vous prédit, par exemple, dès le matin l’emploi de votre journée, vous voit dans telle rue, dans telle maison, rencontrant telle ou telle personne, il est impossible de savoir si, d’une part, elle ne lit pas déjà dans vos intentions ou projets encore inconscients ; ou si, d’un autre côté, en exécutant ce qu’elle a prévu, vous ne subissez pas une suggestion contre laquelle vous ne pourrez lutter qu’en faisant violemment le contraire de ce qu’elle exige, ce qui serait de la suggestion à rebours. Ne vaudraient donc que les prédictions de faits improbables, indépendants de l’activité de l’intéressé et bien caractérisés. Comme le dit le Dr Osty, « le présage idéal serait évidemment celui d’un événement si rare, si brusque et inattendu, si transformateur d’existence que l’hypothèse de coïncidence ne puisse décemment être avancée. Mais comme chacun n’est pas, dans le déroulement calme de sa vie, sous la menace d’un événement si parfaitement probant, le sujet lucide ne peut pas toujours révéler à l’individualité qui expérimente, et pour une échéance relativement prochaine, un de ces faits dont la réalisation imposerait une conviction définitive. »
XI
Quoi qu’il en soit, la question des présages psychométriques demande un supplément d’enquête, bien qu’il soit facile de prévoir dès ce jour les résultats de celle-ci. Revenons maintenant à nos prémonitions spontanées, où l’avenir vient nous chercher lui-même et, pour ainsi dire, nous provoquer à domicile.
Je le sais, pour l’avoir éprouvé, quand on aborde ces histoires déconcertantes, la première impression est assez fâcheuse. On est fort enclin à sourire, à traiter de contes à dormir debout, d’hallucinations d’hystériques, d’imaginations ingénieuses ou intéressées, la plupart de ces faits qui ébranlent trop profondément l’idée bornée et étriquée que nous avons de notre vie humaine. Sourire, rejeter tout d’avance et passer en détournant la tête, comme on le fit d’ailleurs au temps de Galvani et aux débuts de l’hypnotisme, est beaucoup plus facile et paraît plus sérieux et plus prudent que s’arrêter, admettre et examiner. Pourtant n’oublions pas que c’est à quelques-uns qui ne sourirent pas à la légère que nous devons la plupart des merveilles du haut desquelles nous nous préparons à sourire à notre tour. Au demeurant, j’accorde qu’ainsi présentés, à la hâte, sommairement, sans les détails et les preuves qui les éclairent et les soutiennent, les faits en question ne paraissent pas à leur avantage, et perdent à être isolés et parcimonieusement choisis, tout le poids et l’autorité que leur donne la masse imposante et compacte dont ils sont arbitrairement détachés. Comme je l’ai dit plus haut, on en a réuni près d’un millier qui ne représentent probablement pas la dixième partie de ceux que des recherches plus actives et plus générales pourraient recueillir. Le nombre importe évidemment et marque une énorme pression du mystère ; mais n’y eût-il qu’une demi-douzaine de cas sérieux, — et ceux du Dr Maxwell, du professeur Flournoy, de Miss Verral, de Marmontel, de Jones, de Hamilton et quelques autres le sont indubitablement, — ils suffiraient à indiquer qu’existe et s’agite, encore latente sous l’idée erronée que nous nous faisons du passé et du présent, une vérité nouvelle qui demande à se faire jour.
Les efforts de cette vérité paraissent, est-il besoin de le dire, bien autrement énergiques quand on a réellement et attentivement parcouru ces centaines d’histoires extraordinaires qui, sans en avoir l’air, tordent l’axe même de l’histoire. On perd bientôt toute velléité de doute. On pénètre dans un autre monde et l’on s’y arrête décontenancé. On ne sait plus où l’on se trouve ; l’avant et l’après se mêlent et se confondent. On ne distingue plus la ligne insidieuse, factice mais indispensable qui sépare les années écoulées de celles qui vont naître. On tâte les heures et les jours du passé et du présent pour se rassurer, pour se raccrocher à quelque certitude, pour se convaincre qu’on demeure à sa place, dans une vie où ce qui n’est pas encore semble aussi solide, aussi réel, aussi précis, aussi puissant que ce qui n’est plus. On découvre avec inquiétude que le temps sur quoi nous fondons toute notre existence, n’existe pas lui-même. Il n’est plus le plus rapide de nos dieux que nous ne connaissions que par sa fuite à travers toutes choses ; il ne se déplace pas plus que l’espace dont il n’est sans doute que le reflet incompréhensible. Il règne au centre de tous les événements et tous les événements sont fixés dans son centre, et tout ce qui s’avance et tout ce qui s’en va, traverse de bout en bout notre petite vie sans se déplacer d’une ligne autour de son immobile pivot. Il n’a droit qu’à un seul des mille noms que nous prodiguions à sa puissance que nous croyions diverse et innombrable : hier, naguère, autrefois, jadis, après, avant, demain, bientôt, jamais, plus tard, tombent comme des masques puérils ; tandis qu’aujourd’hui et toujours couvrent entièrement de leurs ombres unies l’image que nous nous faisons enfin de la durée sans subdivisions, sans interruptions, sans repères, sans oscillations, sans mouvements, sans bornes.
XII
Bien des théories furent imaginées qui tentèrent d’expliquer la marche du phénomène étrange ; et bien d’autres sont imaginables.
Nous l’avons vu, l’auto-suggestion et la télépathie expliquent certains cas où il s’agit d’événements déjà réalisés mais encore latents et perçus avant que leur connaissance puisse nous parvenir par les voies normales des sens ou de l’intelligence. Mais même en les étendant à l’extrême, en abusant véritablement de leur élasticité complaisante, on ne réussit à éclairer par elles qu’une portion assez restreinte du grand territoire inconnu. Il faut donc chercher autre chose. L’hypothèse qui s’offre en premier lieu, qui paraît d’abord assez séduisante, est celle du spiritisme qu’on peut du reste élargir jusqu’à ce qu’elle se mêle plus ou moins à l’hypothèse théosophique ou à d’autres suppositions religieuses.
Elle exige la survivance des esprits, l’existence des désincarnés ou d’autres entités supérieures et plus mystérieuses qui nous entourent, s’intéressent à notre sort, dirigent nos pensées et nos actions et, surtout, connaissent l’avenir. Elle est, nous l’avons reconnu à propos des apparitions et des maisons hantées, fort acceptable ; et ceux que leurs préférences y inclinent, peuvent l’adopter sans déshonorer leur raison. Mais il faut avouer qu’elle semble ici moins nécessaire et peut-être encore moins prouvée que là-bas. Elle repose surtout sur une pétition de principe : sans l’intervention des désincarnés, nous disent les spirites, il est impossible d’expliquer la plupart des phénomènes prémonitoires, donc il faut admettre l’existence de ces désincarnés. Accordons-le pour l’instant, car une pétition de principe, qui n’est qu’une fausse manœuvre de notre logique cérébrale et superficielle, ne condamne pas une théorie et n’enlève ou n’ajoute rien à la réalité des choses. Du reste, et nous y insisterons plus loin, que les esprits interviennent ou non, ce n’est pas le principal de la question ; et là ne se trouve point le foyer le plus ardent du mystère. Ce qui doit nous intéresser, c’est bien moins les chemins ou les intermédiaires par où nous parviennent les avertissements prophétiques, que l’existence même de l’avenir à l’état de présent. Il est vrai, pour rendre complète justice aux néo-spirites, qu’au point de vue du problème presque inconcevable de la préexistence du futur, leur position offre certains avantages. Ils peuvent éluder ou tourner quelques-unes de ses conséquences. Les désincarnés, affirment-ils, ne voient pas nécessairement l’avenir en bloc, comme un passé ou un présent total, immobile, immuable ; mais ils connaissent infiniment mieux que nous les innombrables causes qui déterminent tout événement, si bien que se trouvant aux sources lumineuses de ces causes, il ne leur est pas difficile d’en prévoir les effets. Ils sont, par rapport aux faits encore en formation, dans la situation de l’astronome qui prédit à coup sûr, à une seconde près, toutes les phases d’une éclipse, alors que le sauvage n’y voit qu’une catastrophe sans précédent qu’il attribue à la colère de ses petits dieux de bois ou d’argile. Il est en effet possible que cette connaissance d’un plus grand nombre de causes explique certaines prédictions ; mais il en est beaucoup d’autres qui supposent la science de tant de causes, si lointaines et si profondes, que cette science ne se distingue plus guère de celle de l’avenir pur et simple. En tout cas, passé certaines limites, la préexistence des causes ne semble pas plus claire que celle des effets. Néanmoins, il faut le reconnaître, les spirites prennent ici un sérieux avantage.
Ils en croient prendre un autre quand ils disent ou pourraient dire qu’il est encore possible que les désincarnés, sans les avoir clairement aperçus dans l’avenir, nous incitent à réaliser les événements qu’ils prédisent. Nous ayant par exemple annoncé que tel jour, nous irions en tel lieu et y ferions telle chose, ils nous poussent irrésistiblement à nous rendre à l’endroit désigné et à y accomplir l’acte prophétisé. Mais cette théorie, comme celle de l’auto-suggestion et de la télépathie, n’expliquerait que quelques phénomènes et laisserait dans l’ombre tous les cas, infiniment plus nombreux puisqu’ils forment presque tout notre avenir, où intervient le hasard ou un événement qui ne dépend nullement de notre volonté ou de celle de l’esprit ; à moins de supposer à celui-ci une omniscience et une omnipotence qui nous replongent dans les ténèbres originelles du problème.
En outre, dans ces régions assombries de la précognition, il s’agit presque toujours d’aller au-devant d’un malheur ; et bien rarement, pour ne pas dire jamais, de la rencontre d’un plaisir ou d’une joie. Il faudrait donc admettre que les esprits qui m’entraînent à l’endroit fatal et me forcent d’y faire le geste qui aura de funestes conséquences, me sont délibérément hostiles et ne se divertissent qu’au spectacle de ma douleur. Quels seraient ces esprits, de quel monde mauvais surgiraient-ils, et comment expliquer que nos frères et nos amis d’hier, pour avoir franchi les portes augustes et pacificatrices de la mort, soient subitement transformés en démons sournois et malfaisants ? Le grand royaume spirituel où devraient s’apaiser toutes les passions qui naissent de la chair, ne serait donc qu’un morne séjour de haine, de rancune et d’envie ? On dira peut-être que c’est pour nous purifier qu’ils nous conduisent au malheur : mais ceci nous ramène à des théories religieuses que nous n’entendons pas examiner.
XIII
Le seul essai d’explication qui tienne à côté du spiritisme, recourt, une fois de plus, aux mystérieuses forces de notre subconscience. Il faut reconnaître que si l’avenir existe dès aujourd’hui, déjà pareil à ce qu’il sera lorsqu’il deviendra pour nous le présent et le passé, l’intervention des désincarnés ou de tout autre entité spirituelle détachée d’une autre sphère, est assez inutile. On peut imaginer un esprit infini qui contemple indifféremment le passé et le futur dans leur coexistence, et supposer toute une hiérarchie d’intelligences intermédiaires qui prennent à cette contemplation une part plus ou moins étendue et la transmettent à notre subconscience. Mais tout cela n’est au fond qu’hypothèses inconsistantes et rêves ingénieux dans les ténèbres ; en tout cas, c’est adventice, secondaire et provisoire. Tenons-nous aux faits tels que nous les constatons : une faculté inconnue, repliée au fond de notre être et généralement inactive, perçoit, à de rares moments, des événements qui n’ont pas encore eu lieu. Nous n’avons à ce sujet qu’une seule certitude, à savoir que c’est bien en nous que se passe le phénomène ; c’est donc en nous qu’il convient de l’étudier tout d’abord, sans nous embarrasser d’hypothèses qui l’éloignent de son centre et déplacent simplement le mystère. Le miracle incompréhensible, c’est la préexistence de l’avenir ; dès qu’on l’admet, — et il semble bien difficile de le contester, — il n’y a aucune raison d’attribuer à des intermédiaires imaginaires plutôt qu’à nous-mêmes, la faculté de saisir certains fragments de cet avenir. Nous voyons, à propos de la plupart des manifestations médiumniques, que nous possédons en nous toutes les puissances insolites dont les spirites dotent les désincarnés ; pourquoi en irait-il autrement en ce qui concerne les puissances divinatrices ?
L’explication tirée de la subconscience est la plus directe, la plus proche ; au lieu que l’autre est infiniment complexe, détournée et lointaine. En attendant que les désincarnés attestent leur existence d’une façon irréfragable, il n’y a nul avantage à aller chercher, dans leurs tombes, la clef d’une énigme qui paraît bien se trouver au fond de notre vie.
XIV
Il est vrai que cette explication n’explique pas grand’chose ; mais les autres sont tout aussi impuissantes, et prêtent aux mêmes objections. Celles-ci sont diverses et nombreuses, et il est plus facile de les soulever que d’y répondre. Par exemple, on peut se demander pourquoi, la subconscience ou les esprits, puisqu’ils lisent dans l’avenir et savent nous annoncer un malheur imminent, ne nous donnent presque jamais le seul renseignement utile et précis qui nous permettrait de l’éviter ? Quelle est donc la raison puérile ou mystérieuse de ces bizarres réticences ? Dans bien des cas, elles sont presque criminelles ; ainsi dans l’exemple rapporté par le professeur Hyslop[17], on voit la prémonition du plus grand malheur qui puisse atteindre une mère, germer, grandir, se ramifier, se développer comme une plante gourmande et fatale, pour s’arrêter net au dernier avertissement, à l’unique détail, insignifiant en soi, mais indispensable, qui eût sauvé l’enfant. Il s’agit d’une femme qui commence par éprouver l’impression confuse mais puissante qu’une épreuve douloureuse est suspendue sur sa famille. Le mois suivant, cette impression se renouvelle fréquemment, se précise et finit par se concentrer autour de l’enfant de la malheureuse femme. Chaque fois qu’elle fait un projet qui se rapporte à l’avenir de cette enfant, elle entend une voix lui murmurer à l’oreille : « Elle n’en aura pas besoin. » Un mois avant la catastrophe, sans cause apparente, une violente odeur de brûlé envahit la maison. Ensuite, c’est l’obsession du danger des allumettes que la mère recherche dans tous les coins et cache soigneusement. Enfin, une heure avant l’accident, cette obsession devient irrésistible elle veut détruire toutes les allumettes qui se trouvent dans la chambre ; mais elle se dit que son fils aîné, absent en ce moment, en aura besoin à son retour et remet à plus tard l’exécution de son projet. Elle couche l’enfant, et tandis qu’elle arrange le berceau, la voix habituelle et mystérieuse murmure à son oreille : « Retourne le matelas » ; mais comme elle est très pressée, elle dit à l’enfant : « Je retournerai ton matelas quand tu auras dormi. » Elle descend s’occuper de besognes urgentes. Aussitôt, des cris lui parviennent, elle accourt, trouve le berceau et les couvertures en flammes et la fillette si terriblement brûlée qu’elle meurt trois heures après.
XV
Avant d’aller plus loin et de théoriser autour de ce cas, remettons une fois de plus les choses au point. Je sais que l’on peut d’abord et très légitimement nier la valeur d’anecdotes de ce genre. On dira qu’il s’agit d’une névrosée qui a puisé dans son imagination morbide tous les éléments qui dramatisent et auréolent de mystère un douloureux mais banal accident domestique. C’est fort possible et il est parfaitement permis de passer outre. Il n’en est pas moins vrai qu’à négliger ainsi de parti pris tout ce qui n’est pas revêtu de certitudes mathématiques ou judiciaires, on risque de perdre le long de sa route la plupart des occasions ou des indications que nous offre, en ses moments d’inattention ou de bonne volonté, la grande énigme de ce monde. Au commencement d’une enquête, il faut savoir se contenter de peu. Pour que l’aventure en question fût probante, il faudrait des écrits antérieurs, des constatations plus ou moins officielles et nous n’avons que les témoignages du mari, d’une voisine et d’une sœur. C’est insuffisant, j’en conviens, mais avouons en même temps que les circonstances ne sont guère favorables à obtenir les preuves que nous exigeons. Ceux à qui arrivent pareils avertissements y croient ou n’y croient point. S’ils y croient, il est assez naturel qu’ils ne pensent pas d’abord à l’intérêt scientifique de leur angoisse et à en consigner, par écrits authentiques, les prodromes et les évolutions. S’ils n’y croient point, il est non moins naturel qu’ils ne songent pas à parler ou à tenir note d’inanités dont ils ne reconnaîtront la valeur qu’après que l’occasion d’en fournir un témoignage probant ne sera plus à leur portée. N’oublions pas, au surplus, que l’historiette dont il s’agit est prise entre cent autres[18], qui ne sont pas plus décisives, mais qui, reproduisant avec une étrange persistance les mêmes faits et les mêmes tendances, finissent par ébranler les méfiances les plus invétérées.
XVI
Cela dit, pour écarter ou apaiser ceux qui n’entendent marcher que sur les terres fermes de la science, revenons à notre exemple qui est d’autant plus inquiétant qu’on peut le considérer comme une sorte de prototype de ces réticences tragiques et presque infernales que l’on rencontre au fond de la plupart des prémonitions. Il est probable que sous le matelas se trouvait une allumette égarée que l’enfant découvrit et enflamma ; c’est la seule explication possible de l’incendie, car aucun feu n’existait à cet étage de la maison. Si la mère avait retourné le matelas, elle aurait vu l’allumette ; et, d’autre part, elle aurait sûrement retourné le matelas si on lui avait dit qu’une allumette traînait dessous. Pourquoi la voix qui la pousse à faire l’acte nécessaire, n’ajoute-t-elle pas le seul mot capable de déterminer cet acte ? Le problème est du reste aussi troublant et peut-être aussi insoluble, qu’il s’agisse de nos facultés subconscientes, d’esprits ou d’intelligences étrangères. Ceux qui donnent ces avertissements doivent savoir qu’ils seront inutiles puisqu’il est manifeste qu’ils prévoient l’événement tout entier ; mais ils doivent également savoir qu’un dernier mot, qu’ils ne prononcent pas, serait seul efficace à arrêter le malheur déjà accompli dans leur prévision. Ils le savent si bien qu’ils apportent ce mot jusqu’au bord de l’abîme, l’y tiennent suspendu, l’y lancent presque et le ressaisissent brusquement dans l’instant que son poids va faire remonter le bonheur et la vie à la surface du grand gouffre. Quel est donc ce mystère ? Est-ce impuissance ou mauvaise volonté ? S’ils ne peuvent pas, quelle est la force inattendue et souveraine qui se met entre eux et nous ; et s’ils ne veulent point, de quoi, sur qui, se vengent-ils ? Quel est donc le secret de ces jeux inhumains, de ces divertissements insolites et cruels sur les crêtes les plus glissantes et les plus dangereuses du destin ? A quoi bon prévenir si l’on sait que l’avertissement sera vain ? De qui se moque-t-on ? Y a-t-il réellement une fatalité inflexible en vertu de laquelle ce qui doit s’accomplir est accompli de toute éternité ? Mais alors pourquoi ne pas respecter le silence, puisque toute parole est inutile ? Ou bien aperçoivent-ils, malgré tout, une lueur, une fissure dans la muraille inexorable ? Quel espoir y trouvent-ils ? N’ont-ils pas mieux que nous éprouvé qu’en aucun cas notre salut n’a pu passer par cette fissure ? On comprendrait leurs agitations, leurs hésitations, leurs efforts s’ils ne savaient pas ; mais ici il est avéré qu’ils savent tout puisqu’ils prédisent exactement ce qu’ils pourraient empêcher. Si on les presse de questions, ils répondent qu’il n’y a rien à faire, qu’aucune force humaine ne saurait détourner ou fléchir l’événement. Sont-ils fous, désœuvrés, énervés ou complices d’une affreuse plaisanterie ? Est-ce de l’heureuse solution d’une petite énigme ou d’une devinette puérile que dépend notre sort, comme notre salut, dans la plupart des religions qui se disent révélées, dépend d’un coup de dé de l’inintelligence ? Toute la liberté qui nous est accordée se réduit-elle à la lecture d’un rébus plus ou moins ingénieux ? La grande âme de l’univers serait-elle l’âme d’un grand enfant ?
XVII
Mais n’allons pas trop loin, demeurons justes et reconnaissons que leur situation est presque inextricable et que nos reproches s’expliquent aussi mal que leur conduite. En effet, que voulez-vous qu’ils fassent dans le cercle où les emprisonne notre logique ? Ou ils nous prédisent un malheur que leurs prédictions ne peuvent détourner ; et dès lors, à quoi bon le prédire ; ou s’ils nous l’annoncent en nous donnant en même temps le moyen de l’empêcher, ils ne voient pas réellement l’avenir et ne prédisent rien puisque le malheur ne doit pas avoir lieu ; en sorte que, dans l’un comme dans l’autre cas, leur acte paraît absurde.
On le voit, de quelque côté qu’on se tourne, on ne trouve que l’incompréhensible. D’une part, l’avenir préétabli, inconcussible, inaltérable, que nous avons appelé destin, fatalité, que sais-je, qui supprime dans l’homme toute indépendance, tout libre arbitre, et qui est le plus inconcevable, le plus désespérant des mystères ; de l’autre, des intelligences apparemment supérieures à la nôtre puisqu’elles connaissent ce que nous ignorons, qui, sachant que leur intervention est toujours inutile et bien souvent cruelle, viennent néanmoins nous harceler de leurs prédictions sinistres et dérisoires. Faut-il se résigner une fois de plus à vivre les yeux clos et la raison noyée dans l’immense océan de ténèbres et n’y a-t-il aucune issue ?
XVIII
Ne nous attardons pas, pour l’instant, aux ténèbres de la fatalité qui est le mystère par excellence, contre quoi se brisent tous les efforts, toutes les pensées des hommes. Ce qu’il y a de plus clair ici, dans cet incompréhensible, c’est que l’hypothèse spirite, au premier abord la plus séduisante, s’affirme à l’examen la plus malaisément justifiable. Écartons également, une fois de plus, l’hypothèse théosophique ou toute autre qui suppose une intention divine et pourrait, jusqu’à un certain point, expliquer les hésitations et les épreuves des avertissements prophétiques, mais au prix d’autres énigmes mille fois plus inexplicables, que rien ne nous autorise à substituer à l’énigme nue, sans forme et sans limite qu’aperçoivent nos yeux vierges.
Somme toute, ce n’est guère que dans l’hypothèse qui attribue ces prémonitions à notre subconscience qu’on peut trouver, sinon une justification, du moins une sorte d’explication de ces redoutables réticences. Elles sont assez conformes au caractère bizarre, incohérent, fantasque, déconcertant, de l’être inconnu qui ne semble se nourrir, au fond de nous, que d’aliments hétéroclites empruntés à des mondes où notre intelligence n’a pas encore accès. Il vit sous notre raison, dans une sorte de palais invisible et peut-être éternel, comme un hôte de hasard, tombé d’une autre planète, dont les intérêts, les idées, les habitudes, les passions n’ont nul rapport aux nôtres. S’il paraît avoir sur l’au-delà des notions infiniment plus étendues et plus précises que celles que nous possédons, il n’en a que de fort vagues sur les nécessités pratiques de notre existence terrestre. Il nous ignore durant des années, sans doute absorbé par les innombrables relations qu’il entretient avec tous les mystères de l’univers ; et lorsque tout à coup il se souvient de nous, croyant apparemment nous être agréable, il fait un geste énorme, miraculeux, mais maladroit ou superflu, qui bouscule tout ce que nous croyions savoir sans rien nous apprendre. Se joue-t-il de nous, raille-t-il, s’amuse-t-il, est-il facétieux, taquin, narquois ou simplement endormi, ahuri, inconsistant, distrait ? Ou bien désobéit-il, en cachette, aux grandes lois de la fatalité, et ne peut-il, malgré tous ses efforts, tout son amour pour nous, aller jusqu’au bout d’une désobéissance qui briserait les décrets du destin ?
En tout cas, à voir l’ensemble de ses manifestations, on en pourrait conclure qu’il répugne assez visiblement à se rendre utile. Il exécute volontiers les plus prodigieux tours de passe-passe, pourvu qu’on n’en puisse tirer aucun profit. Il soulève une table, déplace les objets les plus lourds, apporte des fleurs et des chevelures, fait vibrer des cordes, anime et traverse la matière, engendre des fantômes, subjugue le temps et l’espace, crée de la lumière, mais à condition, semble-t-il, que tout cela ne rime à rien et demeure dans le domaine des récréations surnaturellement vaines et puériles. Ce n’est guère que dans le cas de la baguette divinatoire qu’il nous prête une aide assez régulière ; c’est une sorte de jeu, sans grande importance, où il paraît se plaire. Parfois, s’il faut tout dire, il consent à guérir certains maux, assainit un ulcère, ferme une plaie, cicatrise un poumon, assouplit ou redresse des bras et des jambes, soude même des os, mais toujours comme par hasard, sans raison, sans méthode et sans but, d’une façon décevante, illogique, saugrenue. On dirait d’un enfant gâté aux mains de qui on a laissé les plus formidables secrets de la terre et des cieux ; il ne se doute point de leur puissance, il les tripote au petit bonheur et les transforme en jouets futiles et inoffensifs. Il sait peut-être tout, mais ignore à quoi peut servir ce qu’il sait. Il a les bras chargés de trésors qu’il distribue à contre-temps, à contre-sens, donnant à manger à ceux qui ont soif, à boire à ceux qui ont faim, comblant ceux qui refusent, dépouillant ceux qui implorent, poursuivant ceux qui le fuient et fuyant ceux qui le poursuivent. Enfin, même dans ses meilleurs moments, il agit comme si le sort de l’être au fond duquel il réside ne le concernait guère, comme s’il n’avait à ses malheurs qu’une part insignifiante, étant assuré, dirait-on, d’une existence indépendante et éternelle.
Il n’est donc pas étonnant, lorsqu’on connaît ses mœurs, que ses communications au sujet de l’avenir soient aussi fantasques que les autres manifestations de sa science ou ce son pouvoir. Ajoutons, pour être tout à fait équitable envers lui, qu’il se heurte, dans ces avertissements que nous voudrions efficaces, aux mêmes difficultés que les désincarnés ou autres intelligences étrangères qui prédisent inutilement l’événement qu’ils ne peuvent empêcher ou anéantissent l’événement par le fait même qu’ils le prédisent.
XIX
Maintenant, pour vider la question, est-il seul responsable ? Est-ce lui qui s’explique mal ou nous qui ne l’entendons point ? Il y a, quand on y regarde de près, sous ces manifestations hétéroclites et confuses, malgré des efforts qu’on sent énormes et persévérants, une sorte d’impuissance à s’exprimer et à agir qui doit attirer notre attention. Notre vie individuelle et consciente est-elle séparée par des mondes impénétrables de notre vie subconsciente et probablement universelle ? Notre hôte inconnu parle-t-il une langue inconnue et les mots qu’il nous dit, et que nous croyons comprendre, trahissent-ils sa pensée ? Toutes les routes directes sont-elles impitoyablement barrées et ne lui reste-t-il que d’étroits sentiers sans issue où se perd le meilleur de ce qu’il avait à nous révéler ? Est-ce pour cette raison qu’il cherche ces bizarres et puérils détours de l’écriture automatique, de la correspondance croisée, de la prémonition symbolique et tant d’autres ? Pourtant, dans le cas typique que nous avons cité, il semble parler bien facilement et bien clairement quand il dit à la mère : « Retourne le matelas. » S’il peut prononcer cette phrase, pourquoi lui est-il difficile ou impossible d’ajouter : « Tu y trouveras les allumettes qui doivent mettre le feu aux rideaux ? » Qui donc lui défend de le faire et lui ferme la bouche au moment décisif ? On retombe dans l’éternelle question : s’il ne peut achever la seconde phrase parce qu’il anéantirait dans son germe l’événement même qu’il prédit, pourquoi prononce-t-il la première ?
XX
Mais il est bon de chercher malgré tout une explication à l’inexplicable ; c’est en l’attaquant de toutes parts, à tout hasard, qu’on finira peut-être par l’élucider. On peut donc encore se dire que notre subconscient, quand il nous avertit qu’un malheur va fondre sur nous, voyant tout l’avenir, sait nécessairement que ce malheur est déjà accompli. Comme en lui se mêlent nos deux vies, il s’inquiète, il s’agite autour de notre ignorance trop rassurée. Il cherche à nous prévenir, par énervement, par pitié, afin d’atténuer la cruauté trop soudaine du coup. Il dit toutes les paroles qui peuvent préparer sa venue, le préciser, l’identifier ; mais il lui est impossible de prononcer celles qui pourraient l’empêcher d’arriver, attendu qu’il est arrivé, qu’il est déjà présent et peut-être passé, flagrant, ineffaçable, sur un autre plan que celui où nous vivons et que seul nous pouvons apercevoir. Il se trouve, en un mot, dans la situation de celui qui, parmi des gens paisibles, heureux et trop confiants, connaît seul une mauvaise nouvelle. Il ne peut ni ne veut l’annoncer, ni la cacher entièrement. Il hésite, il s’attarde, il fait des allusions plus ou moins transparentes, mais ne dit pas non plus le dernier mot qui déchaînerait pour ainsi dire la catastrophe dans le cœur de ceux qui l’entourent, car pour ceux-ci qui l’ignorent, cette catastrophe est encore comme si elle n’était pas. Notre subconscient agirait donc envers l’avenir comme nous agissons envers le passé, les deux temps étant pour lui identiques au point qu’il les confond souvent, ainsi qu’on le peut voir notamment dans le célèbre cas « Marmontel » où il se trompe manifestement et rapporte comme accompli un incident qui ne doit avoir lieu que deux mois et demi plus tard. Il nous est naturellement impossible, du point où nous sommes, de comprendre cet emmêlement ou cette coexistence du passé, du présent et du futur ; mais ce n’est pas une raison pour la nier ; loin de là, c’est probablement ce que l’homme comprend le moins qui s’approche le plus de la vérité.
XXI
Enfin, pour compliquer la question, on peut très justement objecter que si, en général, les prémonitions sont inutiles et retiennent, systématiquement, semble-t-il, les seules paroles indispensables et péremptoires, il en est néanmoins quelques-unes qui sauvent apparemment ceux qui leur obéissent. Elles sont, il est vrai, plus rares que les premières, mais enfin on en compte un certain nombre d’une authenticité satisfaisante. Reste à savoir jusqu’à quel point elles impliquent la connaissance de l’avenir.
Voici, par exemple, un voyageur qui, arrivé le soir dans une petite ville inconnue et se dirigeant le long de quais mal éclairés vers un hôtel dont il connaît approximativement la situation, éprouve, à un moment donné, l’irrésistible besoin de rebrousser chemin, résiste d’abord à l’impulsion qu’il juge absurde, finit par y céder ; et constate le lendemain que, s’il avait fait quelques pas de plus, il serait inévitablement tombé dans un fleuve, où, ne sachant pas nager, seul et sans secours, au fond de la nuit noire, il se serait non moins inévitablement noyé[19].
Mais s’agit-il ici de la prévision d’un événement ? — Non, puisque nul événement ne doit s’accomplir. Il y a simplement perception anormale de la proximité d’une eau inconnue, partant d’un danger imminent, sensibilité subliminale inexpliquée mais assez fréquente. En un mot, le problème de l’avenir ne se pose pas dans ce cas, ni dans tous ceux, fort nombreux, qui lui ressemblent.
En voici un autre qui appartient évidemment à la même famille, bien qu’au premier abord il semble supposer la préexistence d’un événement fatal et une vision de l’avenir qui correspondrait exactement à une vision du passé. Un voyageur descend un fleuve en canot, il va couper une boucle en rasant un promontoire, lorsqu’une sorte de voix blanche qu’il a déjà entendue en deux ou trois circonstances graves de sa vie, lui ordonne de traverser immédiatement le courant pour gagner au plus vite l’autre rive. Il est obligé de coucher en joue ses rameurs récalcitrants et de les menacer de mort, tant l’ordre paraît absurde. A peine sont-ils au milieu du fleuve que le promontoire s’effondre à la place même où ils devaient passer[20].
La perception du danger imminent est ici, j’en conviens, plus anormale encore que dans l’exemple précédent, mais elle est du même ordre. C’est un phénomène d’hypersensibilité subliminale plus d’une fois constatée, une sorte de prémonition induite par des perceptions subconscientes, qu’on a baptisé du nom barbare de « cryptoesthésie ». Mais l’intervalle entre le moment où le péril est signalé et celui où il se réalise est trop court pour que les questions qui se rapportent à la connaissance ou à la préexistence de l’avenir puissent naître en l’occurrence.
Il en est à peu près de même de l’aventure d’un dentiste américain, très soigneusement contrôlée par le Dr Hodgson. Ce dentiste surveillait une petite chaudière où fondait de la gutta-percha. Il entend tout à coup une voix impérieuse lui crier par deux fois : « Cours à la fenêtre, vite ! vite ! » Il y court, se penche, regarde dans la rue, et au même moment, la chaudière fait explosion, détruisant une grande partie du laboratoire[21].
Ici encore, ce sont vraisemblablement certains indices insaisissables à nos sens ordinaires qui donnent l’éveil à la prudence subconsciente. Il est même possible qu’existe entre les choses et nous une sorte de sympathie ou de communion subliminale qui nous fasse ressentir les épreuves et les émotions de la matière arrivée aux limites de sa résistance ; à moins, ce qui est plus probable, qu’il n’y ait qu’une simple coïncidence entre l’idée fortuite d’une explosion possible et la réalisation de celle-ci.
Un dernier cas, un peu plus compliqué, est celui du sculpteur Jean Dupré qui, accompagné de sa femme, longe, dans une voiture qu’il conduit lui-même, un précipice à pic. Tout à coup, ils entendent tous deux une voix qui semble venir de la montagne et leur crie : « Arrêtez ! » Ils se retournent, ne découvrent personne et poursuivent leur route. Mais les cris redoublent, sans que rien révèle une présence humaine dans la solitude absolue. Enfin le sculpteur descend et constate que l’esse étant tombée, la roue gauche qui rasait l’abîme était sur le point de quitter l’essieu, ce qui devait presque infailliblement verser la voiture dans le gouffre.
Est-il nécessaire, même ici, d’abandonner la théorie des perceptions subconscientes ? Savons-nous, et l’auteur du récit, dont la bonne foi n’est pas en cause, pourrait-il nous dire si telles circonstances inaperçues, grincements de la roue, flottement du véhicule, ne lui ont pas donné l’éveil ? On sait du reste avec quelle facilité se dramatisent involontairement, sur le champ et surtout par la suite, les anecdotes de ce genre.
XXII
Ces exemples qui n’épuisent pas la série, suffiront, je pense, à caractériser cette variété de prémonitions. Le problème est plus simple que lorsqu’il s’agit d’avertissements inutiles, à moins qu’on n’y mêle les désincarnés, les intelligences inconnues ou la connaissance réelle de l’avenir ; car alors les mêmes difficultés resurgissent et l’avis, qui cette fois paraît efficace, est au fond tout aussi vain. En effet, l’entité mystérieuse qui sait que le voyageur ira jusqu’au bord de l’eau, que la roue sera sur le point de quitter l’essieu, que la chaudière éclatera, que le promontoire s’effondrera à telle seconde précise, doit savoir en même temps que le voyageur ne fera point le dernier pas mortel, que la voiture ne versera pas, que la chaudière ne blessera personne, que le canot s’éloignera du promontoire. Il est inadmissible que voyant ceci, elle ne voie pas cela, puisque tout se passe sur le même point, dans le même moment. Peut-on dire que, si elle n’avait pas averti, le petit mouvement sauveur n’eût pas été exécuté ? Comment imaginer cet avenir qui, simultanément, a des parties immuables et d’autres qui ne le sont point ? S’il est prévu que le promontoire s’effondrera et que le voyageur échappera grâce à l’avis surnaturel, il est nécessairement prévu que cet avis sera donné ; et dès lors à quoi rime cette vaine comédie ? Je n’en vois pas d’explication raisonnable dans l’hypothèse spirite ou spiritualiste qui suppose la connaissance entière de l’avenir, tout au moins sur un point et un moment déterminés. Il en est une au contraire fort acceptable si l’on s’en tient à la subconscience. Celle-ci, en effet, sans voir, dans la plupart des cas, nettement et totalement l’avenir immédiat, peut néanmoins avoir, grâce à des indices qui échappent à notre clairvoyance extérieure, l’intuition d’un péril imminent. Elle peut aussi posséder une vision partielle, intermittente, papillotante pour ainsi dire de l’événement futur, et, dans le doute, donner à tout hasard un avertissement affolé qui, d’ailleurs, ne changera rien à ce qui est déjà.
XXIII
Somme toute, constatons une fois de plus que les prémonitions utiles anéantissent forcément l’événement dans son germe et se détruisent par conséquent elles-mêmes, en sorte que tout contrôle est impossible. Elles n’auraient d’existence que si elles prophétisaient un événement d’ordre général auquel le sujet n’échapperait que grâce à l’avertissement. Si elles avaient dit à quelqu’un qui aurait eu l’intention d’aller à Messine deux ou trois semaines avant la catastrophe : « N’y allez pas, car cette ville sera détruite avant la fin du mois », nous posséderions un exemple excellent.
Mais il est remarquable que les prémonitions authentiques de ce genre sont très rares et toujours assez imprécises quant à l’événement d’ordre général. Dans l’excellent recueil de M. Bozzano, qui est une sorte de Somme des phénomènes prémonitoires, les seuls cas assez nets sont le CLVe et le CLVIIIe tirés l’un et l’autre du Journal of the S. P. R. Dans le premier[22], une mère fait rappeler par une domestique sa fillette déjà sortie de la maison et qui comptait aller s’asseoir sur des rochers que surplombait une voie ferrée. Au départ de la petite fille, la mère avait entendu à plusieurs reprises, une voix intérieure qui disait : « Envoie vers elle immédiatement, ou il lui arrivera quelque chose d’épouvantable. » Or, peu après, un train déraillait et la locomotive venait se briser sur les rochers, exactement à l’endroit où l’enfant avait coutume de s’asseoir.
Dans l’autre cas[23], sur lequel le professeur W.-F. Barrett fit une enquête spéciale, le capitaine Mac Gowan, se trouvant à Brooklyn avec ses deux fils encore jeunes, avait promis à ceux-ci de les conduire au théâtre. Il va la veille choisir ses places et acheter les billets ; mais le matin du jour fixé, il entend une voix intérieure lui répéter impérieusement : « Ne va pas au théâtre, reconduis tes fils au collège. » Il hésite, abandonne et reprend son projet, puis enfin, sur les instances de la voix qui ne cesse de l’obséder, y renonce définitivement, au grand chagrin des deux jeunes gens. La même nuit, le théâtre brûlait et trois cents personnes périssaient dans les flammes.
On pourrait y joindre la prévision de la bataille de Borodino, rapportée dans le journal du Quaker Étienne de Grellet, à laquelle, d’ailleurs, j’ai déjà fait allusion ; et dont voici le récit plus détaillé :
Environ trois mois avant l’entrée des Français en Russie, la femme du général Toutschkoff rêva qu’étant à l’hôtel, dans une ville inconnue, son père était entré, tenant son fils unique par la main et lui disant tristement : « Ton bonheur est fini, ton mari est tombé. Il est tombé à Borodino. »
Le rêve revint trois fois. Elle éprouva une telle angoisse qu’elle réveilla son mari et lui demanda : « Où est Borodino ? » Ils cherchèrent le nom sur la carte et ne le trouvèrent point.
Avant l’arrivée des Français à Moscou, le comte Toutschkoff fut mis à la tête de la réserve. Un matin, le père de la comtesse, tenant son fils par la main, entra dans la chambre de l’hôtel qu’elle habitait. Il était triste comme elle l’avait vu dans son rêve, et lui dit : « Il est tombé, il est tombé à Borodino. »
Elle se vit dans la même chambre, entouré des mêmes objets que dans son rêve ; et son mari venait en effet de périr dans la bataille livrée près de la rivière de Borodino qui donne son nom à un petit village.
XXIV
Il y a là, évidemment, un exemple très rare, peut-être unique, de prédiction à longue échéance d’un grand événement historique que nul ne pouvait prévoir. Il remue plus profondément qu’aucun autre les énormes problèmes de la fatalité, du libre arbitre, de la responsabilité. Mais est-il assez rigoureusement établi pour qu’on en puisse faire état ? C’est ce que je ne saurais dire. En tout cas, il n’a pas passé par les cribles de la S. P. R. Ensuite, au point de vue spécial qui nous occupe pour l’instant, on ne peut affirmer que cette prémonition eût eu quelque chance d’être utile et d’empêcher le général de se rendre à Borodino. Il est fort probable qu’il ignorait où il allait, où il était ; et du reste, pris dans l’engrenage de la guerre, il ne lui appartenait point d’en dégager sa destinée. La prémonition n’avait donc pu se faire que parce qu’il était certain qu’elle ne serait pas obéie.
Quant aux deux cas précédents, les CLVe et CLVIIIe, remarquons ici encore les étranges réticences habituelles et combien il est difficile d’expliquer ces prémonitions si on ne les attribue pas à notre subconscience. L’événement principal, inéluctable, n’y est pas précisé ; mais une conséquence accessoire semble détournée, comme pour faire croire à je ne sais quel libre arbitre. Pourtant, l’entité mystérieuse qui prévoyait la catastrophe devait prévoir aussi que rien n’arriverait à celui qu’elle prévenait ; et, dès lors, nous retombons dans l’inutile comédie dont nous parlions plus haut. Au lieu que dans l’hypothèse de la subconscience, celle-ci peut, comme dans le cas du voyageur, du promontoire, de la chaudière et de la voiture, avoir cette fois, non plus par des inférences ou des indices qui échappent à notre clairvoyance, mais par d’autres voies inconnues, le pressentiment vague d’un péril imminent, ou, comme je l’ai déjà dit, une vision partielle, intermittente et indéterminée de l’événement futur, et, dans le doute, jeter son cri d’alarme.
Après quoi, reconnaissons qu’il est presque interdit à la raison humaine de s’égarer en ces parages ; et que le rôle de prophète, après celui de commentateur de prophéties, est un des plus difficiles, des plus ingrats qu’on puisse tenir sur la scène de ce monde.
XXV
Je ne sais s’il est bien nécessaire, pour clore ces chapitres, d’aborder, après tant d’autres, le problème de la préexistence de l’avenir qui englobe ceux de la fatalité, du libre arbitre, du temps et de l’espace, c’est-à-dire tous les points qui touchent aux sources essentielles du grand mystère de l’univers. Les théologiens et les métaphysiciens les ont attaqués de toutes parts sans nous donner le moindre espoir de les résoudre. Parmi ceux que nous pose la vie, il n’en est pas auxquels notre cerveau paraisse plus exactement, plus rigoureusement fermé, et ils demeurent sinon aussi inimaginables, du moins aussi peu compréhensibles que le jour qu’on les aperçut pour la première fois. Qu’est-ce qui correspond, en dehors de nous, à ce que nous appelons le temps et l’espace ? Nous n’en savons rien ; et Kant qui parle au nom des « Aprioristes » qui tiennent que l’idée du temps nous est innée, ne nous apprend pas grand’chose lorsqu’il nous dit que le temps, comme l’espace, est une forme a priori de notre sensibilité, c’est-à-dire une intuition devançant l’expérience ; de même que Guyau, parmi les « Empiristes » qui estiment que cette idée ne s’acquiert que par l’expérience, ne nous éclaire pas davantage en déclarant que ce même temps est la formule abstraite des changements de l’univers. Que l’espace, comme le veut Leibnitz, soit un ordre de coexistences et le temps un ordre de successions, que ce soit par l’espace que nous arrivions à nous représenter le temps ou que le temps soit une forme nécessaire de toute représentation, que celui-ci soit le père de celui-là ou inversement, une chose est certaine, c’est que tous les efforts des aprioristes kantiens ou néo-kantiens, des empiristes purs et des empiristes idéalistes, aboutissent aux mêmes ténèbres ; c’est que tous les philosophes qui s’en sont occupés, parmi lesquels on peut citer pêle-mêle les plus grands noms de la pensée d’hier et d’aujourd’hui : Spencer, Helmholtz, Renouvier, James Sully, Stumpf, William James, Ward, Stuart Mill, Ribot, Fouillée, Guyau, Bain, Lechalas, Balmès, Dunan et combien d’autres, n’ont pu domestiquer la double et formidable énigme, et que leurs théories les plus contradictoires sont également défendables et luttent vainement dans l’obscurité contre des ombres qui n’appartiennent pas à notre monde.
XXVI
Afin d’entrevoir, tel qu’il se présente à chacun de nous, cet étrange problème de la préexistence de l’avenir, essayons plus humblement de le transposer en images tangibles, de le mettre, pour ainsi dire, en scène. J’écris ces lignes assis sur une pierre, à l’ombre de grands hêtres qui dominent un petit bourg de Normandie. C’est un de ces beaux jours d’été où la douceur de vivre devient presque visible dans la coupe d’azur que forme l’horizon. Au loin s’étale l’immense et fertile vallée de la Seine, aux pâturages verts peuplés d’arbres tranquilles entre lesquels coule le fleuve comme un long chemin d’allégresse qui mène aux bleuâtres collines de l’estuaire. A mes pieds, sous de jeunes tilleuls, s’arrondit la place du village. Une procession sort de l’église, et parmi des prières et des chants monotones, on promène la statue de la Vierge autour du sanctuaire. Je saisis tous les détails de la cérémonie : le vieux curé finaud qui porte sans conviction un reliquaire minuscule, quatre chantres qui, de leur bouche ouverte jusqu’aux cheveux, répandent distraitement un latin qu’ils ne comprennent point, deux enfants de chœur facétieux, aux robes élimées, une vingtaine de petites, de jeunes et de vieilles filles, vêtues de blanc, empesées, ballonnées, boucanées, que suivent six ou sept notables aux redingotes déjetées. Le cortège disparaît derrière les arbres, reparaît au détour du chemin et rentre prestement dans l’église. Cinq heures sonnent au clocher, comme pour congédier la scène et marquer dans l’histoire infinie des événements, dont nul ne gardera le souvenir, la fin d’un spectacle qui, jusqu’à la mort de la terre et des mondes qui l’entourent, ne sera plus jamais pareil à ce qu’il fut durant les quelques minutes qu’il amusa mes yeux.
En effet, on aura beau recommencer la procession l’année prochaine et les années suivantes, jamais plus elle ne sera la même ; non seulement plusieurs de ses acteurs auront probablement disparu, mais tous ceux qui reprendront leur place dans ses rangs auront subi les mille petits changements visibles ou invisibles qu’opère dans la vie le passage des jours et des semaines. En un mot, ce moment insignifiant est unique, irrécouvrable, inimitable, comme tous les moments de l’existence de toutes choses ; et ce petit tableau, durant quelques secondes en suspens sur la durée sans bornes, est tombé dans l’éternité où désormais il se maintiendra tout entier jusqu’à la fin des temps, si bien que si quelqu’un pouvait un jour ressaisir dans le passé, parmi ce qu’on a appelé « les clichés astraux », l’image de ce qu’il fut, il l’y retrouverait intact, inaltéré, indélébile, irrécusable.
XXVII
Nous concevons assez facilement qu’on puisse ainsi rejoindre et revoir le cliché d’un événement qui n’est plus ; et la clairvoyance rétrospective nous paraît merveilleuse mais non point impossible. Elle étonne mais ne renverse pas notre raison. Mais qu’il s’agisse de récupérer la même image dans l’avenir, notre fantaisie la plus téméraire lâche pied dès les premiers pas. Comment admettre qu’existe quelque part la représentation ou la reproduction de ce qui n’a pas encore existé ? Pourtant, certains faits que nous venons d’étudier semblent prouver, d’une façon presque satisfaisante, que de telles représentations non seulement sont possibles mais qu’on peut les atteindre plus fréquemment, pour ne pas dire plus aisément, que celles du passé. Or, dès que cette représentation préexiste, comme il est nécessaire de l’admettre dans un certain nombre de prémonitions, l’énigme est la même que cette préexistence soit de quelques heures, de quelques années ou de plusieurs siècles. Il est donc possible, — car il faut en ces choses aller droit aux extrêmes ou n’y pas toucher, — il est donc possible qu’un clairvoyant plus puissant que les nôtres, dieu, demi-dieu, démon, intelligence inconnue, universelle ou vagabonde, ait vu cette procession il y a cent mille ans, alors que rien n’était de ce qui la compose et l’entoure ; et que la terre même qui la porte n’avait pas encore émergé des profondeurs de l’océan. Et d’autres clairvoyants, aussi puissants que le premier, qui, de siècle en siècle, auraient regardé le même point et le même moment, y auraient toujours aperçu, à travers les vicissitudes et les bouleversements des mers, des rivages, des forêts, la même procession autour de la même petite église qui sommeillait encore dans le limon marin, et formée des mêmes personnages issus d’une race dont il n’y avait peut-être pas encore de représentants sur la terre.
XXVIII
Évidemment, il nous est difficile de comprendre que l’avenir puisse ainsi précéder le néant, que le présent soit en même temps le futur et le passé ou que ce qui n’est pas encore soit déjà en même temps qu’il n’est plus. Mais, d’autre part, il nous est tout aussi malaisé de concevoir que l’avenir ne préexiste pas, qu’il n’y ait rien avant le présent et que tout ne soit que présent ou passé. Il est fort probable que, pour une intelligence plus universelle que la nôtre, tout n’est qu’un éternel présent, un immense punctum stans, comme disent les métaphysiciens, où tous les événements sont sur un même plan ; mais il est non moins probable que quant à nous, tant que nous serons hommes, pour comprendre quelque chose à cet éternel présent, nous serons toujours obligés de le subdiviser en trois parties. Pris ainsi entre deux mystères qui déroutent également notre intelligence, que nous niions ou que nous admettions la préexistence de l’avenir, c’est au fond une querelle de mots : dans le premier cas, nous appelons présent par rapport à une intelligence idéale ce qui, pour nous, est avenir ; dans le second, nous appelons avenir ce qui, par rapport à l’intelligence idéale, est le présent. Mais en dernière analyse, dans l’un et l’autre cas, il est incontestable que, tout au moins par rapport à nous, l’avenir préexiste, puisque cette préexistence est le seul nom dont nous puissions désigner et la seule forme sous laquelle nous puissions concevoir ce que nous n’apercevons pas encore dans le présent.
XXIX
On a essayé d’éclairer cette énigme en la transportant dans l’espace. Elle y perd, il est vrai, la plupart de ses ténèbres, mais c’est apparemment qu’en changeant de milieu elle a complètement changé de nature et n’offre plus aucun rapport avec ce qu’elle était quand elle se trouvait dans le temps. On nous dit, par exemple, que d’innombrables villes répandues sur la surface de la terre sont pour nous comme si elles n’étaient pas, tant que nous ne les avons pas aperçues, et ne commencent d’exister qu’au moment que nous les parcourons. Il est vrai ; mais l’espace, en dehors de toutes spéculations métaphysiques, a pour nous des réalités que ne possède pas le temps. L’espace, bien que très mystérieux et incompréhensible dès qu’on dépasse certaines bornes, n’est cependant pas comme le temps incompréhensible et illusoire en toutes ses parties. Il est certain que nous concevons parfaitement que ces villes que nous n’avons jamais vues, que sans doute nous ne verrons jamais, existent indubitablement, au lieu que nous nous représentons bien plus difficilement que la catastrophe qui, dans cinquante ans, doit anéantir l’une d’elles existe déjà aussi réellement que la ville elle-même. Il nous est loisible d’imaginer un point d’où, avec des yeux plus perçants que les nôtres, nous embrasserions d’un seul regard toutes les cités de notre globe et même celles d’autres mondes ; tandis qu’il nous est beaucoup moins aisé de supposer un point des siècles d’où nous découvririons simultanément le passé, le présent et l’avenir, parce que le passé, le présent et l’avenir sont trois états de la durée qui ne peuvent trouver place en même temps dans notre intelligence et s’y entre-dévorent inévitablement. Comment nous représenter, par exemple, un point de l’éternité où notre petite procession soit déjà, pendant qu’elle n’est pas encore et bien qu’elle ne soit plus ? Ajoutez-y l’idée qu’il est nécessaire et inévitable, depuis les millénaires sans commencements, qu’à tel moment, en tel lieu, la petite procession sortira de telle façon de la petite église, et qu’aucune volonté connue ou imaginable n’y pourra rien changer, pas plus dans l’avenir que dans le passé ; et l’on commence à comprendre qu’il n’y a nul espoir de comprendre.
XXX
On trouve parmi les faits recueillis par M. Bozzano une prémonition singulière où les inconnus de l’espace et du temps se mêlent d’une façon très curieuse. Au mois d’août de l’année 1910, le chevalier Giovanni de Figueroa, l’un des maîtres d’armes les plus réputés de Palerme, voit en songe un endroit champêtre, le long d’une route blanche de poussière, par laquelle il pénètre dans un vaste champ cultivé. Au milieu de ce champ s’élève une construction rustique avec rez-de-chaussée pour magasins et étables, à droite une cabane de branchages et un char sur lequel on a déposé des harnais.
Un paysan, vêtu d’un pantalon sombre et coiffé d’un feutre noir, s’avance à sa rencontre, l’invite à le suivre, le conduit derrière la maison et par une porte étroite et basse ils entrent dans une petite étable où s’amorce un court escalier de pierre qui tourne intérieurement au-dessus de la porte d’entrée. Un mulet attaché à une mangeoire mobile, de sa croupe, obstrue le passage ; le chevalier est obligé de le déplacer et gravit l’escalier au bout duquel il se trouve dans une sorte de grenier dont le plafond est tapissé de grappes de pastèques, de tomates, d’oignons et de maïs.
Dans cette chambre sont réunies deux femmes et une petite fille ; de la porte qui donne dans la pièce contiguë, il aperçoit un lit, extrêmement haut, comme il n’en a jamais vu.
Là s’arrête ce rêve qui lui semble si étrange qu’il en parle à plusieurs de ses amis dont il cite les noms et qui sont prêts à confirmer son témoignage.
Le 12 octobre de la même année, afin d’assister un de ses concitoyens dans un duel, accompagné de ses témoins, il se rend en automobile à Marano, où il n’était jamais allé et dont il ignorait même l’existence. A peine enfoncés dans la campagne, la route blanche et poussiéreuse l’impressionne singulièrement. L’automobile s’arrête aux limites d’un champ qu’il reconnaît. On descend et il fait remarquer à l’un des témoins : « Ce n’est pas la première fois que je viens ici. Au bout du sentier il doit y avoir une maison, et à droite une cabane et un char contenant des harnais. » En effet, tout s’y trouve comme il l’a dit. Un instant après, au moment précis prévu par le songe, arrive le paysan au pantalon sombre et au feutre noir qui l’invite à le suivre. Mais au lieu de marcher derrière lui, le chevalier le précède, car il connaît déjà les lieux. Il retrouve l’étable, et exactement à la place qu’il occupait plus de deux mois auparavant, près de sa mangeoire mobile, le mulet qui, de la croupe, barre l’escalier. Le maître d’armes escalade les marches, revoit le grenier au plafond tapissé de pastèques, de tomates et d’oignons, et dans un angle, à droite, les trois femmes muettes, identiques à celles du rêve, tandis que dans la pièce contiguë, il reconnaît le lit dont la hauteur extraordinaire l’avait si vivement frappé.
On dirait vraiment que les faits, la réalité d’outre-terre, la vérité éternelle, que sais-je, ont voulu nous montrer ici que le temps et l’espace sont la même illusion, la même convention, et n’existent pas en dehors de notre petite intelligence diurne ; que « partout » et « toujours » sont exactement synonymes et règnent seuls dès qu’on franchit les étroites bornes de l’obscure conscience dans laquelle nous vivons. Il est fort admissible que le chevalier de Figueroa ait pu avoir par clairvoyance la vision exacte et détaillée de lieux qu’il ne devait visiter que plus tard ; c’est un phénomène assez fréquent, presque classique, qui, ayant pour objet les réalités de l’espace, ne nous étonne pas outre mesure et, en tout cas, ne nous arrache pas au monde que perçoivent nos sens. Le champ, la maison, la cabane, le grenier ne bougeant pas, il n’est pas miraculeux qu’on les retrouve à la même place. Mais soudain, voilà qu’abandonnant ce domaine de tout repos, le phénomène se transporte dans le temps ; et, parmi des lieux inconnus, fait passer et se rencontrer, à la seconde fatidique, tous les acteurs mobiles de ce petit drame en deux actes, dont le premier s’était déroulé déjà, deux mois et demi auparavant, dans les abîmes d’on ne sait quelle autre vie, où il semblait attendre, immobile et irrévocable, sa réalisation terrestre. Ici toute explication ne ferait que condenser ses mesquines ténèbres sur une mer de ténèbres. Notons en passant, une fois de plus, les bizarreries de ces prémonitions. Elles accumulent les détails les plus précis, les plus circonstanciés, tant que la scène demeure insignifiante ; mais s’arrêtent brusquement devant le seul moment pathétique et intéressant du drame qu’elles préparent : le duel, ses péripéties, son issue. Nous retrouvons bien là les habitudes incohérentes, impuissantes, ironiques ou facétieuses de notre hôte inconnu.
XXXI
Mais ne prolongeons pas davantage ces spéculations assez vaines sur l’espace et le temps. C’est jouer avec des mots qui représentent fort mal des idées que nous ne nous représentons pas du tout. En résumé, s’il nous est difficile de concevoir que l’avenir préexiste, peut-être nous est-il encore plus difficile de comprendre qu’il ne préexiste point ; outre qu’un certain nombre de faits tend à prouver qu’il est aussi réel, aussi définitif, qu’il a dans le temps ou l’éternité, autant de fixité, autant de relief que le passé. Or, dès qu’il préexiste, il n’est pas étonnant que nous le puissions connaître ; il est même surprenant, étant donné qu’il pend sur nous de toutes parts, que nous ne le découvrions pas plus souvent et plus facilement. Reste à savoir ce que deviendrait notre vie si tout y était prévu, si nous la voyions se dérouler d’avance et tout entière avec ses événements qui devraient être inévitables, puisque s’il nous était possible de les éviter, ils n’existeraient pas et nous ne pourrions les apercevoir. Supposez qu’au lieu d’être anormale, incertaine, obscure, discutable et très rare, la prédiction devienne pour ainsi dire scientifique, habituelle, claire et infaillible ; au bout de peu de temps, n’ayant plus rien à prédire, elle périrait faute d’aliments. S’il m’était par exemple annoncé que je doive périr au cours d’un voyage en Italie, je renoncerais naturellement à ce voyage ; dès lors on n’aurait pu me le prédire et bientôt toute vie ne serait plus qu’inaction, désistement et abstention, une sorte de vaste plaine désertique où s’amoncelleraient les germes d’événements morts-nés et d’où émergeraient peut-être deux ou trois aventures à peu près heureuses et les petits incidents insignifiants qu’on n’aurait pas pris la peine d’éviter. Mais ce sont là des questions d’ailleurs inextricables sur lesquelles nous n’insisterons pas davantage.