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L'homme tout nu

LIVRE PREMIER LA COUR D’AMOUR

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CHAPITRE I POURQUOI LE CHATEAU DE ROMANIN AVAIT UNE TOURELLE NEUVE

Non loin du bourg de Saint-Rémy en Provence, dans un col des montagnes alpines qui bornent l’horizon d’un demi-cercle de crénelures granitiques, au-dessus d’un bois d’oliviers et d’yeuses naines où l’on voyait plus de gazelles que de guivres et d’aurochs, où chantaient autant d’oiseaux que dans la plus grande forêt du monde, s’érigeait une très noble baronnière qu’on appelait le château de Romanin.

Il reste aujourd’hui de l’antique demeure trois pans de murs tombés, sur qui grimpent des lierres et broutent des chèvres maigres ; son nom même est presque oublié ; le bergerot ou le bouvier qui s’est étendu, à l’heure de la méridienne, sur l’un des débris de pierre et regarde le ciel en sifflant quelque ronde provençale, croit peut-être qu’il repose sur une roche roulée de la montagne. Mais, dans le temps où les barons de la chrétienté française et teutonique, de qui saint Bernard avait exaspéré le zèle, naviguèrent vers Constantinople, et où Pierre de Pierrefeu aperçut un jupon rouge qui allait et venait dans la lumière de midi, le château de Romanin dominait seigneurialement la contrée.

Flanquée de deux fortes tours qui braquaient sur la plaine les trous noirs de leurs archières et que coiffaient des chaperons de tuiles, sa façade était haute et large ; un balcon de marbre rosâtre y saillait lourdement entre deux gloriettes ajourées de lys et de trèfles, qui s’effilaient, légères, jusqu’au-dessus du toit ; et, six à droite, six à gauche, des fenêtres étroites, aux carreaux de vélin colorié, luisaient au fond d’embrasures ogivales où l’on voyait, les jours de fêtes, onduler et flamboyer dans le vent, au soleil, les bannières et les blasons des hôtes.

Tournée depuis deux siècles vers le couchant, la façade avait pris une belle couleur de pourpre orangée ; mais une des grosses tourelles, construite il y avait quarante ans à peine, était encore toute blanche ; il vous plaira de savoir pourquoi le château de Romanin montrait une tourelle neuve.

Doulce de Saint-Didier, jadis, aimait Antiphanor, et comme elle était belle et gorgiasse, et jouait de la harpe à quinze cordes aussi bien qu’en joua sainte Corinne, dame de Tanagre, en Béotie, elle n’était point dédaignée de celui qu’elle avait élu.

Par malheur, le mari de Doulce, qui était sire de Romanin, voyait d’un œil fâché les tendresses de sa femme pour le chevalier Antiphanor.

Mieux eût valu sans doute la louanger du choix qu’elle avait fait, et s’en congratuler soi-même, car Antiphanor était de haute race et romançait fort bien en langue provençale. Mais il ne manquait pas alors de ces seigneurs grossiers qui prétendaient se réserver leurs femmes, et, n’étant que maris, exercer sur elles, contre toutes les coutumes, les droits de possession et de jalousie attribués aux seuls amants. Certes on ne faillait pas à les brocarder dans les sirventes et chansons ; les cours d’amour avaient rendu contre eux plus d’un arrêt savamment déduit ; quelques-uns n’en persistaient pas moins dans leurs sentiments incommodes.

Donc Antiphanor et Doulce de Saint-Didier avaient de grandes peines, parce qu’il ne leur était pas loisible de se voir comme ils eussent voulu ni de converser à leur gré ; en trois années, ils n’avaient encore pu se donner l’un à l’autre aucun témoignage certain de leur mutuel amour ; s’ils se rencontraient, c’était devant des yeux jaloux qui les épiaient méchamment ; par la ruse du sire de Romanin, les messages les plus secrets étaient interceptés ; et plus d’une fois Doulce de Saint-Didier se mordit de dépit les belles lèvres amoureuses qu’Antiphanor ne baisait pas.

Elle jura qu’il les baiserait.

Un jour que, navré de désespoir à cause de son amie, il agitait lequel vaudrait mieux de s’aller jeter dans la Durance ou de chanter sa peine en une chanson bien rimée, Doulce lui fit savoir qu’il eût à se rendre le soir du lendemain, au pied de la tour méridionale, là où le mur faisait saillie et à y demeurer coi, quelque chose qu’il advînt, jusqu’au moment où elle parlerait à lui. Comment il reçut le message, c’est ce que l’histoire ne dit pas d’une manière précise ; Jehan de Nostre-Dame suppose que ce fut par le moyen d’un perroquet à qui Doulce, pendant trois mois, avait secrètement enseigné des paroles.

Antiphanor n’eut garde de manquer à l’assignation ; le soir pris, il était au bas de la tourelle, où le mur empêchait qu’aucun ne l’avisât, et s’y tenait immobile, attendant sa joie.

Soudain, il se fit dans le château un grand bruit de pas qui se hâtent et de voix alarmées. Les chambriers d’abord, et les pages, et les valets, et enfin le sire de Romanin lui-même, sortirent en poussant des cris, les bras levés au ciel. Le feu était au château, dans la tourelle méridionale ! Mais Antiphanor se retint de bouger, soumis aux ordres de sa dame.

Pendant que le groupe remuant des fuyards assemblés devant le château s’effrayait des bouffées de flammes qui jaillissaient déjà des fenêtres et que le seigneur s’écriait : « Mille gros tournois d’or à qui s’en ira chercher la comtesse dans sa chambre de la tourelle ! » (mais on se donnait bien garde d’y aller, chacun se souciant peu de se roussir la peau), Antiphanor sentit quelque chose dans l’ombre lui frôler son chaperon ; c’était le bout d’une échelle de satin que Doulce avait faite avec les courtines de son lit.

Il saisit l’échelle, grimpa, inaperçu de tous grâce à l’avancement de la muraille, s’élança d’un bond dans la chambre qu’il avait vue en rêve durant de si longues nuits.

Alors, au milieu de l’incendie qui grandissait, et sans entendre les plaintes du dehors montant jusqu’à eux, ils s’embrassèrent avec une délicieuse fureur.

Que dit le Code d’amour, rapporté de la forêt de Karléon par le chevalier Brito ? « L’amante ne peut se rassasier de l’amant, ni l’amant de l’amante. »

Le tiers d’une heure avait passé, quand Doulce, ensommeillée d’une chère lassitude, essaya de se soulever un peu et murmura tout près de la bouche d’Antiphanor :

— Ne sens-tu pas la chaleur des flammes plus proche ? Il faut que tu partes, hélas !

Il répondit en lui baisant un petit signe qu’elle avait au coin de la lèvre :

— Non. L’échelle pend à la fenêtre. Nous avons le temps. Laisse-moi mettre ma tête sous tes cheveux.

Il se passa un long moment encore. La tenture de la porte, poussée par le vent du feu, s’enfla, se tordit, flamba. Ce fut Antiphanor, cette fois, qui voulut se lever.

— Oh ! tu périrais, dit-il. Viens, suis-moi, fuyons !

Mais elle, qui lui avait mis les bras autour du cou, le serra plus étroitement, et il replaça sa tête sur le sein de son amie.

C’est ainsi qu’ils s’endormirent ; une partie du château brûla, s’écroula ; les cendres de leurs corps unis se mêlèrent.

Voilà pourquoi la tourelle du sud était neuve ; et cette aventure, qui fut divulguée on ne sait comment, ajouta un beau renom au château de Romanin, illustre d’autre part à cause des assises de Gaye-Science qui s’y tenaient chaque année vers les premiers jours des kalendes de mai.

Sans doute, on estimait fort la Cour d’amour de Gascogne ; les plus fameux poètes s’y rendaient en grand nombre, et dans des strophes alternées, alors nommées tensons, exposaient des cas difficiles sur lesquels opinait le Tribunal des Dames.

A Narbonne, la comtesse Ermengarde, jugeant avec équité, imposait des pénitences aux amants infidèles, donnait des récompenses aux couples exemplaires. C’est à Narbonne que Bernard de Ventadour déroba un miroir où s’était regardée Agnès, marquise de Montluçon, et, le contemplant sans cesse, se laissa mourir du regret de l’image disparue ; puis la marquise mourut à son tour, tant elle était chagrine d’avoir perdu un tel ami ; la Cour ordonna qu’ils seraient pleurés trois jours et trois nuits par tous les amants de son ressort.

Azalaïs de Roquemartine, pour qui Folquet de Marseille demeura une semaine sans manger ni boire ; Béatrix, sœur de Boniface, marquis de Montferrat, celle que Rambaud de Vaqueras appelait le « bel cavalier », parce qu’il l’avait surprise un jour se jouant avec une épée de bataille ; Rixende de Puyverd qui, ayant ordonné par jeu à Giraud de Calenson d’aller pour l’amour d’elle dans la lune, ne le revit plus jamais, d’où il fut permis de penser qu’il y était allé en effet ; Isoarde de Roquefeuilh, que Perdigon refusa d’épouser de peur de cesser de l’aimer, et Blanche de Flassens, que Pons de Capdeuil continua d’aimer, bien qu’il l’eût épousée, siégeaient dans le château de Signe, où fut donné, conformément à l’article trentième du Code d’amour, cet arrêt qui acquit force de loi : « Rien ne défend qu’une femme soit aimée de deux hommes, ni qu’un homme soit aimé de deux femmes. »

Mais la Cour la plus considérée était celle que tenait en sa seigneurie de Romanin la comtesse Phanette, de la maison de Gantelmes.

A peine le cry des prochaines assises avait-il été fait par les messagers de la comtesse que de toutes les châtellenies de Provence, où tant de gentilles femmes étaient servies par tant de barons et de clercs diseurs de sirventes et joueurs de guitare, et de Gascogne, où l’on se piquait peu d’être constant, et de Flandre, où l’on était fidèle, et du royaume de France, qui commençait à se plier aux délicates coutumes, se hâtaient d’accourir, sur palefrois ou haquenées, en voitures d’osier traînées par des mules ou en carruques à deux roues, attelées de roussins, tous ceux qui avaient quelques cas à soumettre au Jugement des Dames.

Les joues emperlées de larmes, l’amante trahie venait demander justice des faussetés de son ami ; le chevalier qu’aucune faveur n’avait encore récompensé de ses longs dévouements, espérait que sa maîtresse serait condamnée à lui octroyer quelque pitié ; les troubadours en chemin composaient des poèmes où étaient proposées de subtiles questions, tantôt celle-ci : « L’amour peut-il exister entre personnes mariées ? » tantôt celle-là : « Lequel est le plus digne d’être élu pour servant par une noble personne, du libéral par nature, ou de l’avare qui donne cependant ? » tantôt cette autre : « Ils sont deux loyaux amants, dont l’un jouit de sa dame, et l’autre n’a soulas de la sienne ; or, les deux dames se sont si mal portées que l’une et l’autre se sont abandonnées à autrui ; lequel des deux se doit le plus plaindre, et des dames laquelle a le plus failli ? » tantôt cette autre encore : « Si un chevalier aimait une dame, et qu’elle le priât de souffrir qu’elle pût en aimer un autre l’espace d’un an, et lui jurât que cet an passé, il serait aimé : savoir s’il le souffrirait ? » La Cour de Romanin prononçait en suprême ressort, et nul n’aurait été assez hardi ni assez peu soucieux de sa renommée pour ne point se soumettre aux décisions de ce tribunal.

Comme on le pense bien, on passait en beaux divertissements tout le temps que l’on n’employait à juger ou à être jugé. Les uns, le tiercelet ou le sacre au poing, s’en allaient chasser la gelinotte ou le faisan de Tartarie ; d’autres préféraient rester dans les chambres, dansant la tresque, sautant le branle, à tambourins et à musettes, jouant le jeu du pèlerin à Saint-Coisne, ou celui du Roi qui ne ment, s’occupant aux tables, que ce fussent échecs, dames ou trictrac ; pariant même aux dés en dépit de l’ordonnance qui venait d’être rendue : « Il ne sera point fait de dés dans tout le royaume, mais ceux qui seroient en réputation d’y jouer seront tenus infâmes », et malgré que les dés fussent invention du Mauvais lui-même, qui parla ainsi à un sénateur de Rome : « Tu feras le dé de six côtés carré. Sur l’une de ses faces tu mettras un, en mépris de Dieu ; sur l’autre, deux, en mépris de Jésus et Marie ; sur l’autre, trois, en mépris de la sainte Trinité ; sur l’autre, quatre, en dépit des saints Évangélistes ; sur l’autre, cinq, en dépit des cinq plaies que Dieu eut sur la croix, et sur la sixième, six, en dépit des six jours où Dieu fit toutes choses. » On se réjouissait aussi à entendre réciter les troubadours, à voir les jongleurs danser au son de la cornemuse la danse de l’Épée, ou faire rouler une roue de chariot d’un coude à l’autre coude par derrière leur tête, ou tenir une lance en équilibre, du côté de la pointe, sur le bout de leur nez. Mais ce qui était le plus plaisant, c’était de deviser avec les dames, soit qu’on se penchât vers elles pendant qu’elles brodaient quelque blason sur une étoffe de soie, soit que, leur offrant la main, on les conduisît dans le petit bois d’oliviers et de chênes tout plein de discrets asiles, et où il n’y avait pas d’écho. Enfin, vous ne sauriez imaginer un lieu plus aimable au monde que ce château de Romanin au temps des assises d’amour, et quiconque y était allé ne songeait qu’à y revenir.

CHAPITRE II PLAIDS

Or, le dixième jour des kalendes de mai, la Cour d’amour tint séance, entre sexte et vêpres, dans la chambre d’honneur du château de Romanin.

Sous un plafond peint de vermeil et d’azur, si haut et si splendide qu’on l’aurait pu prendre pour le plancher du paradis vu à l’envers, la salle se prolongeait entre deux rangs d’arceaux. L’or, l’argent, le bronze des panoplies chevaleresques accrochées aux piliers, simulaient des bêtes héraldiques, hérissées et luisantes, qui grimperaient à des murs ; et, voilant les baies des arches, des tapisseries racontaient aux yeux les gestes des barons et des clercs de jadis : ici, dans une chambre verte, ouvrée de laine et de soie, Tristan blessé et n’ayant d’autre habit qu’une chemise tachée de sang par des touffes de chanvre rouge, sautait de sa couchette vers le blanc lit de parade où Isolt, se feignant endormie, dessillait néanmoins un œil rond et clair comme un esterlin d’or ; là, en pelisson d’écarlate, Julius César, empereur d’Ongrie et d’Autriche, et de Constantinople aussi, se glissait par un bâillement de roche dans la spélonque de la fée Morge, pour lui engendrer un fils qui, plus tard, étant nain, fut nommé Obéron ; d’autre part, le preux Godefroy voguait vers la cité de Jérusalem dans une nef vermeille, attachée au cou d’un cygne par une chaîne d’or ; et, plus loin, sur le bord de la mer où se plaisent les sirènes, Virgilius, enchanteur de Rome, coiffé d’une mitre d’évêque, faisait s’élever, en jouant de la vielle, un beau pont couleur d’améthyste pour aller rejoindre la fille du Soudan, laquelle, de l’autre côté des flots, sur le sommet d’une tour, déroulait par-dessus les cent toits roses et bleus de la ville égyptiaque, une banderole où il était écrit en lettre de perles :

D’Élys Hélas ! Le Lys Est las !

Le long de la bordure inférieure des tapisseries, des écureuils se poursuivaient à travers des cerceaux de verdure, et le sol de la salle, en pierre blanche, agrémentée çà et là de rosaces et de fleurons, était tout jonché d’herbes fraîches.

Au fond, sur une haute estrade, et faisant face à la porte d’entrée, une grande chaire à bras, que surmontait un dais de samit pourpre brodé d’or, était le siège de justice, où la comtesse Phanette, le visage grave sous un chaperon d’hermine, et la taille droite dans une robe en drap d’argent, se tenait assise, immobile et les mains aux genoux. Si jeune et souriant parfois en dépit d’elle-même, elle aurait fait songer qui ne l’eût pas connue à quelque novice se jouant, en l’absence de l’abbesse, à présider le chapitre de l’ordre. Mais c’était, en effet, une personne très docte, très expérimentée malgré sa tendre jeunesse et de qui la compétence, touchant les choses de l’amour, ne fut jamais, ni en aucun lieu, contestée.

Trois dames avaient pris place à sa gauche, sur des carreaux de velours, et leurs cottes bouffaient autour d’elles en plis cassés. C’étaient Laurette de Saint-Laurens, qui opinait par signes, parce qu’elle avait fait vœu de ne point parler tant que serait en Palestine Rafaël de Peguilin (elle portait en signe de deuil une robe de brunette comme en ont les paysannes) ; Élys de Mérargues, qui consentit à dormir trois nuits auprès de Raimond de Miravals, après un tournoi où il avait été vainqueur, à la condition qu’il n’ôterait pas son armure (sa grande chevelure blonde s’échappait d’une couronne de pierreries et lui mettait un manteau d’or sur son manteau de brocart bleu) ; Ursine des Ursières, dame de Montpellier, par qui Giraud de Salignac, un collier de lévrier autour du cou, se fit conduire en laisse dans les rues d’Avignon, de l’église de Sainte-Marthe au palais de Viguier (elle portait une robe de Morisque, toute sonnante de monnaies d’or, que son amant lui avait envoyée de Cordoue en Espagne).

Ces trois dames romançaient bien, aimaient fidèlement, et nul n’avait jamais eu à se plaindre de leurs décisions dans les débats d’amour.

A la droite de la comtesse Phanette siégeait, sur une jonchée de verveine, Cécile de Sabran, fille du comte de Forcalquier, coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier, et vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi ; elle avait pour ami Bérenger de Palasol. Un jour qu’il lui présentait la main gauche pour qu’elle s’y appuyât en descendant de haquenée, le cheval tourna la tête, et, d’un seul coup de mâchoire, coupa le poignet du troubadour : il offrit la main droite à sa belle, en s’informant si elle avait fait bonne promenade.

Plus loin, un carreau de velours n’était pas encore occupé ; c’était la place réservée à Clermonde, dame des Iles-d’Or.

Puis s’offrait aux yeux, pâle et triste, en cotte-hardie de lin blanc, que ne décorait aucune broderie, Alaette de Méolhon, les pieds nus à cause d’un vœu qu’elle avait fait. Elle ne voulait point d’ami, et baisait souvent une petite croix épiscopale que lui avait donnée, un jour qu’elle s’était confessée à lui, Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon.

En regard du tribunal, mais à une respectueuse distance, étaient groupées sur des tapis, comme des fleurs par touffes dans un champ, les dames de l’assemblée, et, non loin d’elles, les uns dans la salle même, les autres dans la baie des arceaux, entre les tapisseries écartées, se tenaient debout des troubadours, des chevaliers et des clercs.

Ceux-ci, vêtus de l’aube candide comme s’il eût été l’heure de dire la messe, serpentaient parmi les robes féminines, lents et souples, bénins, ou, plus graves, entouraient Flodoard de Quiquerand qui resplendissait dans sa dalmatique de velours violet. Jamais on ne vit plus magnifique homme d’Église. La riche dame Eudoxe de Roc-Huant — qu’il avait épousée, quoique veuve, par horreur du concubinage auquel s’abandonnaient alors tant de serviteurs de Dieu — ne le quittait pas de l’œil, comme craignant qu’il lui fût dérobé ; mais il ne regardait aucune femme sinon la sienne, bien qu’elle fût peu avenante de visage et fort acariâtre d’humeur ; c’était, en même temps qu’un bel évêque, un très chaste personnage.

Les chevaliers portaient l’armure de parade, à laquelle s’accrochait sur l’épaule quelque manteau de belle étoffe rouge, verte ou bleue, relevé par le bras droit, et retombant en plis jusqu’aux jambards.

Moins guerriers, bien que plus d’un parmi eux fût célèbre pour ses victoires dans les tournois, les troubadours étaient vêtus de velours ou de satin et quand ils se parlaient on voyait remuer les queues de paon ou les ailes de poule faisane qui s’ouvraient sur leurs chaperons. Non loin les jongleurs, reconnaissables à leurs cithares, ou harpes, ou mandores, épiaient les moindres gestes de leurs maîtres, prêts à pincer les cordes, dès que commencerait la récitation des sirventes ou des vers.

Près de la porte d’entrée les maris étaient assemblés, comtes, marquis ou vidames, vieux pour la plupart, renfrognés. On poussait la bienveillance jusqu’à ne pas les exclure de ces cérémonies où nécessairement ils ne pouvaient jouer qu’un assez triste rôle de trouble-fête ; mais il leur était recommandé de rester cois, pareils à de simples spectateurs, et de ne jamais intervenir dans les débats puisque leur état d’époux les rendait impropres à l’amour et par suite à la compréhension des délicates questions de sentiment que l’on daignait traiter en leur présence. Quelques-uns témoignaient, en plissant le front ou en se mordant les lèvres, du déplaisir qu’ils éprouvaient en ces rencontres.

A cheval sur l’une des lourdes panoplies suspendues aux piliers, le bouffon de Romanin, en cotte-hardie collante de drap écarlate, la tête couverte jusqu’aux yeux d’un bonnet à deux pointes, où tintinnabulaient des clochettes, bossu d’ailleurs, riait du côté des maris.

Cependant dans la belle salle, toutes les splendeurs éparses de cette foule en fête se fondaient en un harmonieux remûment de couleurs, où saillait çà et là le ton plus vif d’une ceinture de métal ou d’une aigrette de rubis hérissée parmi les plumes d’un fronteau ; et, sur les onduleux va-et-vient d’étoffes, mille chuchotements formaient un vaste et doux murmure que déchirait par instant un bruit dur d’épée contre la pierre, ou, plus vibrant, le cri d’une corde de viole, rompue.

La comtesse Phanette se souleva sur sa chaise, et s’adressant aux dames qui l’avoisinaient :

— Belles-Cousines, dit-elle, il est singulier que Clermonde des Iles-d’Or ne soit pas encore présente. Quel soin peut la retenir ?

Pendant que les dames devisaient sur ce point entre elles, un troubadour que l’on nommait Bertrand d’Alamanon fit un pas en avant ; il portait sur les yeux un bandeau de soie rose, qui était une ceinture de femme, et un petit page guidait cet aveugle volontaire.

— Quoi ! s’écria-t-il, en levant les bras vers le plafond, tandis que ses jongleurs, croyant qu’il allait réciter, plaquaient vivement un accord, quoi ! ma dame n’est point ici ?

Après avoir baisé sa croix épiscopale, comme elle faisait toujours avant de parler, Alaette de Méolhon intervint :

— La comtesse des Iles-d’Or s’en est allée ce matin dans le bois d’oliviers, aux alentours du château. Peut-être elle s’attarde à écouter les chansons des oiselets ou le gémissement des sources.

— Cela est probable, dit Phanette, et sans doute elle ne tardera pas longtemps. Au surplus, le tribunal est en nombre suffisant pour juger. Qu’on introduise les parties.

Un brouhaha se fit parmi l’assemblée : la porte principale, largement ouverte, livra passage à une damoiselle, qui était toute jeune et toute jolie sous un chapel de fleurs des champs, et à un vieux seigneur habillé d’une cotte de cuir fourrée de poils de lièvre, lequel était bossu, ce qui fit rire aux éclats le bouffon sur sa panoplie.

La comtesse Phanette, d’un geste, leur ordonna d’approcher.

— Qui que vous soyez qui venez à nous pour interroger notre sagesse, jurez-vous d’accepter sans murmure la décision de la Cour, et de l’exécuter sans retard, ni omission, ni subterfuge ?

— Par l’œil de griffon que je garde au chaton de ma bague, je le jure ! dit le seigneur.

— Je le jure par le cheveu d’Innocent que j’ai dans ma gorgerette, dit la damoiselle fort troublée.

— Lequel de vous porte plainte ?

— Moi, dit-il.

— Lui, dit-elle.

— Plaiderez-vous sans aides ou si vous choisirez des avocats ?

Le sire dit :

— J’accuserai moi-même.

— Moi-même je me défendrai, dit la damoiselle.

Alors s’établit un grand silence curieux, et le vieux seigneur commença, la main droite sur la poignée de son épée :

— Celui qui me nomme Apollin de Boisgaillard connaît mon nom en effet, et celui qui dit que j’ai soutenu maint combat contre les chevaliers de Bretagne, les meilleurs chevaliers du monde après ceux de Provence, n’est pas ignorant de mon histoire. J’ai une châtellenie sur le Rhône, trois maisons exemptes de redevance dans la ville de Saint-Rémy, deux fermes dans un vallon des Alpines...

— Et une bosse sur le dos, interrompit le bouffon.

Le sire n’entendit pas et poursuivit :

— Or, sept ans déjà passés, un matin de Pâques-fleuries, rencontrant dans un verger la damoiselle ci-présente, je la priai, après trois révérences, de m’octroyer, par bonne grâce, un baiser. Elle m’objecta qu’étant une enfant encore, elle n’avait point l’âge où on peut donner des baisers, mais elle cueillit une fleur de pommier-verglas et me la jeta, disant que, lorsqu’elle serait fille en âge d’amour, elle ne manquerait point de se soumettre à ma volonté, et que je l’aurais pour amie, si je lui rapportais sa fleur. Je retins ses promesses, et, bien des mois écoulés, m’en retournai vers elle, lui rappelant son dire. Mais elle ne fit nul cas de ma requête, et se déroba en riant. Les choses étant ainsi, je m’en réfère, illustres dames, à vos justices, réclamant que ma partie soit tenue par arrêt de la Cour, de remplir ses engagements et de m’accorder le baiser, qui est le corps du délit.

Plusieurs dames sourirent ; dans le fond de la salle, quelques troubadours témoignèrent qu’ils approuvaient.

Phanette de Romanin leva sa droite mignonne et d’un ton très sévère :

— Tous signes d’approbation ou de mécontentement sont interdits par la coutume, et quiconque contreviendrait à cette loi serait exclu de l’assemblée.

Les sourires s’éteignirent, les voix se turent, la comtesse reprit :

— Il importe, avant toutes choses, de connaître l’âge actuel de la damoiselle.

— Elle a quatorze ans, dit le sire de Boisgaillard.

— Ainsi, elle a l’âge où, selon le Code d’amour, les filles cessent d’être impropres aux doux emplois, et ne saurait arguer désormais de sa trop grande jeunesse pour se soustraire aux obligations contractées. Qu’est-ce donc qu’elle objecte ?

La damoiselle fit un pas en avant, et, toute rougissante, commença :

— J’ai nom Perdigonne de Puysaurin ; c’est mon oncle, ce baron que vous voyez près de la porte, et qui a une grande barbe, parce qu’il est allé en Palestine. Il est vrai que, sept ans passés, le sire de Boisgaillard me sollicita d’un baiser et que je le lui promis pour le temps où je serais femme devenue. Mais je supplie la Cour d’avoir en considération que, paroles d’enfant étant paroles légères, ce serait un grand abus de les tenir pour engagements véritables ; que j’ai depuis acquis un bel ami par amour envers qui je commettrais forfaiture en accordant mes lèvres à un autre, et que le seigneur Apollin, pour bon chevalier qu’il soit, n’en est pas moins d’un âge peu congruant au mien, ayant d’ailleurs derrière la tête une grosseur que certains prennent pour une bosse.

Le bouffon, tout joyeux, fit tinter ses clochettes ; peu s’en fallut que l’assistance ne s’éclatât de rire.

Cependant la comtesse Phanette, s’inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, recevait à voix basse les avis de ses voisines. Le cas ne laissait pas que d’être assez ardu et difficultueux. Les Belles-Cousines chuchotèrent longtemps, puis cessèrent d’opiner. La Cour avait pris une résolution.

La dame de Romanin, debout, prononça :

« La Cour suprême d’amour, siégeant au château de Romanin, en Provence :

« Ouïes les deux parties contendantes ; considérant que le pacte consenti par la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, à fin de laisser prendre un baiser au sire Apollin de Boisgaillard, ne saurait passer pour véritablement sérieux, étant tenu compte du jeune âge et état d’enfance où se trouvait, quand elle s’engagea, ladite damoiselle ; et que, d’ailleurs, elle tire légitimement excuse de la vieillesse dudit seigneur et de la rondeur, appelée bosse, qu’il porte entre les deux épaules ;

« Considérant, d’autre part, que la fidélité aux promesses jurées est la seule garantie dans la pratique d’amour ; qu’il importe conséquemment de ne laisser se reproduire aucun relâchement en ce qui concerne leur exécution pleine et entière ;

« Décide :

« Le sire Apollin de Boisgaillard est autorisé à baiser la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, mais le lieu et la qualité du baiser n’ayant point été spécifiés par la promesse, ledit sire baisera ladite damoiselle sur la manche de la cotte et non ailleurs, du bout des lèvres et non autrement.

« Ainsi jugé en notre château de Romanin, avec l’assentiment de toutes les dames séantes en justice, le dixième jour des kalendes de mai, indiction neuvième. »

Cet arrêt fut accueilli par l’approbation générale ; personne ne s’avisa d’en contester l’équité parfaite, non pas même le vieux sire qui, sur l’heure, baisa la manche de la damoiselle, d’un air assez penaud néanmoins.

Puis, la Cour ayant repris séance, ce fut le tour d’autres procès.

D’abord comparurent deux gentilles femmes du pays de Flandre, l’une accusant l’autre de lui avoir dérobé son ami par sourires attirants, signes de paupières, abandonnement des mains et autres manèges illicites. Le tribunal jugea que la demanderesse, ayant eu à sa disposition pour retenir son bien les moyens mis en œuvre pour le lui ravir, devait s’en prendre à elle seule de la perte qu’elle avait éprouvée.

Une damoiselle porta plainte contre un chevalier du Temple, lequel, s’étant avisé de faire un trou à la porte de la chambre où elle se déshabillait pour se mettre en son lit, venait chaque soir y coller l’œil ; et, ce qui aggravait le cas, le vilain artifice n’avait été surpris qu’après un long succès.

— Sans doute la plaignante, demanda l’une des Belles-Cousines, a coutume de garder pour la nuit sa cotte de dessous, ainsi que font la plupart des chastes personnes ?

Mais la plaignante déclara qu’elle était obligée de la retirer, parce que les plis lui faisaient mal à la peau qu’elle avait fort sensible. Là-dessus, le tribunal, très courroucé contre le sacrilège, arrêta que le chevalier serait exilé pendant quatre années de la société des gentilles femmes, et qu’aucune, avant ce temps évolu, ne pourrait l’agréer pour ami.

Un débat plaisant fut celui d’un beau diacre de la clergie de Saint-Rémy, réclamant contre l’épouse d’un vavasseur de la même ville, qui déniait à son amant toute merci ou allégeance, en considération, disait-elle, des vœux qu’il avait prononcés. La Cour estima que l’état de prêtrise ne devait pas toujours être tenu pour un obstacle aux satisfactions amoureuses, et que, lorsqu’un clerc était capable de servir à la fois sa maîtresse et son Dieu sans faire tort ni à l’une ni à l’autre, il pouvait être, sans nul scandale, admis aux faveurs des dames. Toute l’assemblée remarqua l’empressement que fit voir Alaette de Méolhon à soutenir les intérêts du diacre de Saint-Rémy.

L’œil éteint et le front mélancolique, un sénéchal du comte de Toulouse s’avança et réclama justice contre son amie. Celle-ci, un jour qu’ils se parlaient de fort près dans la chambre parée, ainsi qu’il est de coutume entre personnes éprises, et qu’ils s’entre-baisaient, n’ayant d’autre témoin qu’un lévrier blanc couché en rond sur un carreau, s’était égarée au point de prononcer, au lieu du nom de son amant, celui de son époux, et cela avec un ton de tendresse infinie. A cette plainte le tribunal, en dépit de la gravité qu’il lui seyait de garder, eut peine à contenir son indignation ; il fut déclaré, non sans considérants fort dommageables à l’honneur de la dame, que, sa vie durant, elle ne serait servie d’aucun honnête seigneur, mais serait obligée de se tenir à son mari, puisqu’elle nourrissait pour lui d’aussi condamnables sentiments.

Ces menus procès expédiés, un solennel silence régna dans la salle de justice, car le moment était venu où l’on savait que s’ouvrirait l’un des plus graves débats des présentes assises.

L’affaire devant être plaidée non par les parties elles-mêmes, mais par avocats désignés, deux troubadours suivis de leurs jongleurs s’approchèrent du tribunal.

C’étaient Bérenger de Palasol le Manchot, qui avait pour amie, comme il a été dit, Cécile de Sabran, fille du comte Forcalquier, (nul n’était plus habile que ce poète à soutenir une cause, même mauvaise, en beaux couplets ornés de rimes redoublées), et Raimond de Miravals, le serviteur d’Élys de Mérarges à la chevelure d’or. (Il ne romançait pas avec autant d’artifice que son adversaire, mais il lui avait été départi du ciel une naturelle chaleur par laquelle il savait émouvoir les cœurs et faire triompher ses dires).

L’un et l’autre saluèrent d’abord leurs dames, puis la comtesse Phanette de Romanin, et ce fut Bérenger de Palasol qui parla le premier.

— Qu’il plaise à la très illustre Cour de m’accorder une attention favorable ! Avec l’agrément de l’unique pour qui je vis, je porte ici la plainte d’une illustre châtelaine ; mais avant de traiter le point litigieux en sons et tensons ainsi qu’il est d’usage, j’exposerai les faits avec brièveté.

Il reprit haleine, et, Cécile de Sabran lui ayant souri :

— Donc une dame, dit-il, fut longtemps servie avec force tendresse et grande fidélité par un seigneur de haut rang. En vain voulait-elle demeurer avare des dons suprêmes ; elle en vint à être si touchée du patient amour et du beau dévouement de son serviteur, qu’elle se montra peu farouche. Cependant le chevalier reçut et reçoit encore sans témoigner aucune joie les faveurs auxquelles se résout si péniblement une pudique personne. Ce que voyant, la plaignante requiert que son ami soit tenu de se déclarer content ou qu’il plaise à la Cour de lui imposer quelque pénitence, en châtiment d’une telle ingratitude ! J’ai posé mon dire.

Le tribunal fut surpris, non moins que l’assistance. Que pouvait désirer de plus le chevalier nourri de telles douceurs ? Raimond de Miravals prit la parole à son tour :

— La Cour a entendu la vérité, mais il convient d’ajouter quelques paroles. Que la justice des dames nous soit en aide ! Il est véritable que la haute amie du seigneur qui me commet ici lui a fait miséricorde. Elle l’a admis, à l’insu de tous, dans sa chambre et dans son lit. Mais, par excessive pudicité, c’est de nuit seulement qu’elle lui ouvre sa porte, et toutes lumières éteintes. Or, est-ce joie entière de ne point voir la beauté de ce qu’on possède ? Au nom du chevalier pour qui je me porte, je requiers que sa dame soit tenue de laisser dans la chambre quelque lampe allumée, ou qu’il plaise à la Cour lui imposer une pénitence en reproche d’une si cruelle modestie.

Évidemment le cas était des plus intéressants, mais il présentait de grandes difficultés ; car si, d’une part, la réserve de la dame était fort honorable, le désir du chevalier, d’autre part, pouvait passer pour très légitime. L’assemblée attendait avec impatience les raisons qu’allaient fournir pour et contre Bérenger de Palasol et Raimond de Miravals ; quatre jongleurs, ayant accordé leurs instruments, se disposaient à accompagner les voix de leurs maîtres selon le rythme et le ton, et déjà Bérenger, levant des yeux brillants d’enthousiasme, allait commencer d’improviser, lorsque la comtesse Phanette tendit le bras et dit :

— Certes, depuis que furent instituées les Cours d’amour pour maintenir entre amants l’observance des honnêtes coutumes, jamais plus importante question ne fut portée à tribunal de dames, et celui de Romanin recevra un nouveau lustre s’il vient à bout de la résoudre à la satisfaction de tous. Mais comment y pourrait-il réussir, étant privé de la plus sage des conseillères, de celle qui en tout temps excella précisément à défendre les droits de la modestie, de celle que, sans faire tort à aucune, on peut nommer la plus chaste des gentilles-femmes, je veux dire Clermonde, comtesse des Iles-d’Or ?

Il fallait que la renommée de Clermonde des Iles-d’Or fût bien établie, car personne ne réclama contre une si haute louange ; les dames elles-mêmes, inclinant la tête, y consentirent.

Nulle, en effet, n’était plus belle, et nulle n’était aussi vertueuse. Née dans ces îles d’Hyères où mûrissent des fruits d’or, il était étrange — ainsi disait Bertrand d’Alamanon — qu’elle n’eût pas fondu au soleil, car elle semblait de neige à cause de sa blancheur et à cause de sa froideur. Toute jeune damoiselle, elle n’avait montré curiosité ni des tournois qui se font dans les villes ni des chasses que l’on mène par les forêts ; même elle était si pieuse qu’elle s’éloignait rarement de la chapelle, aimait à lire les livres de dévotion, conversait plus volontiers avec les clercs qu’avec les chevaliers ; et peu s’en était fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Clarisse. Pour ce qui est du mariage, on avait essayé en vain de lui en parler ; elle y répugnait comme il est dit que l’hermine a peur de souiller ses petites pattes blanches. Sa pudeur avait des effrois tout à fait inattendus, que l’on ne remarque pas chez les dames les plus chastes. Elle ne pouvait considérer, sur quelque branche ou dans une cage, deux oiseaux se becquetant, sans qu’une rougeur lui vînt aux joues. Ce lui était un chagrin quand sa cotte frôlait l’habit d’un homme. On ne voyait pas de serviteurs dans ses chambres, mais des filles servantes, qui ne parlaient, en lui peignant les cheveux, que des belles aventures, non des saints, mais des saintes. Elle avait pour haquenée une jument de trois ans, n’eût jamais consenti à chevaucher un cheval. Elle ne voulait pas de miroirs dans la chambre où elle se dévêtissait, et, si elle assistait parfois aux plaids d’amour, c’était pour y garantir par sa présence la pudeur des dames, trop souvent offensée par d’imprudentes paroles ; que si un propos trop vif, pendant les débats, échappait à une personne, elle se retirait dans l’oratoire où elle passait le reste du jour en prières. Ainsi faite, et malgré sa beauté, qui était la merveille de Provence, peu d’hommes l’avaient servie. On avait tant de respect que l’on n’osait pas concevoir de l’amour ; on était persuadé que tout aveu lui serait un outrage ; et lorsque, plus tard, Bertrand d’Alamanon lui eut confessé qu’il l’aimait, elle exigea qu’en sa présence il portât désormais un bandeau sur les yeux, car les regards d’un homme épris d’elle lui auraient été une insupportable gêne.

On résolut donc de l’envoyer quérir en quelque lieu qu’elle pût être et deux pages allaient sortir à cet effet, lorsque, la grande porte s’étant ouverte, parut enfin Clermonde des Iles-d’Or.

La dame de Romanin se leva.

— Ah ! Cousine, dit-elle, venez prendre place ici.

Mais Clermonde, la joue vermeille sous l’or épars de ses cheveux, et la poitrine mouvante comme celle d’une femme à qui un grand malheur vient de survenir :

— Ce n’est point comme conseillère que j’accours près de vous. Dames, je porte plainte !

Il y eut alors un grand étonnement. Quoi ! La dame des Iles-d’Or portait plainte ? Il s’était rencontré un homme assez téméraire pour offenser l’immaculée beauté vers qui les plus hardis chevaliers n’osaient tourner la vue ? Mais, peut-être par suite de la sensibilité de sa modestie, avait-elle considéré comme une injure quelque marque permise d’admiration ou de respect ardent ? Plusieurs se disposaient à sourire du récit qu’elle allait faire.

— Belle-Cousine, reprit la comtesse Phanette avec un accent de doute, qui donc s’avisa de vous déplaire et que vous est-il arrivé ?

Mais la dame Clermonde des Iles-d’Or, moins rouge à peine que le velours écarlate de son chaperon :

— J’ai été embrassée dans le bois par un homme tout nu !

CHAPITRE III POUR UN JUPON ON PEUT PERDRE SES CHAUSSES

Mariotte, dès le jour nouveau, ayant quitté l’auberge où elle était servante, mais servante servie à cause de l’amour que lui portait Auberons l’aubergiste, s’en vint seule et chantant : « Deluriau, delurièle », ramasser des branches à la lisière du bois.

Pour ne pas être aussi mignonne que les damoiselles du château, elle avenait fort, Mariotte, avec ses cheveux courts et drus, frisés sur son front en de petits serpents noirs qui se donnaient l’air de lui manger les yeux. La bonne santé et l’habitude de se pencher vers le feu des cuisines avaient rubéfié ses joues, qui eussent été bonnes à mordre comme des viandes fraîches cuites à point. Le devant de sa chemise ressemblait au sac d’un frondeur, enflé de pierres rondes, et son jupon faisait le gros dos comme un chat quand elle se baissait pour prendre quelque ramille. Passant le temps dans les offices à préparer les assaisonnements, ou dans le cellier à surveiller les gens qui mettent les tonnes en perce, ou dans les bois à lier des fagots, elle fleurait à la fois la cannelle, la lie et la verveine.

Elle allait, venait, « deluriau », s’arrêtait, courait, « delurièle », dans une buée ensoleillée, parmi des fuites d’oiseaux, « deluriau » et des tournoiements d’insectes ; sa jupe de brunette cramoisie avait l’air du centre incessamment déplacé de toute cette vie et de toute cette chaleur.

Se démenant de la sorte, elle aperçut Auberons qui, de loin, la guettait. Le tavernier de Saint-Rémy était un maître fort jaloux ; de fait, il n’avait point tort de former quelque soupçon, au dire des Turlupins, Routiers ou Tard-venus, qui, fréquemment, après quelque bel exploit de grand chemin, se réjouissaient dans son auberge.

— Eh ! eh ! Mariotte, dit-il en s’approchant d’un pas sournois et précautionneux comme celui d’un chien qui flaire une bartavelle, eh ! eh ! Mariotte, que tu t’es levée tôt !

Il cachait mal derrière son dos une très belle fourche en bois de cornouiller ; ce que voyant, Mariotte eut dans les reins un petit frisson commémoratif peut-être, mais elle se donna bien garde de laisser voir qu’elle avait peur.

— Bon ! doux ami, dit-elle, il n’y avait plus de sarment dans le bûcher.

— Ne serait-ce pas plutôt qu’il y a dans le bois quelque jeune garçon qui t’espère ?

— Il fera une mauvaise journée, celui qui a de mauvaises pensées en s’éveillant.

— J’ai bien vu qu’hier soir, avant le coucher, le chef de ces maudits que j’héberge pour la perdition de mon âme (mais on n’aurait guère de chalands si on ne vendait à boire qu’à d’honnêtes gens !) j’ai bien vu, dis-je, que le chef te parlait à l’oreille.

— C’est donc qu’il avait quelque confidence à me faire.

— Tu te railles de moi, à ce qu’il me semble ?

— Point du tout, et si je te fâche par mes dires, je ne sonnerai mot.

— Ainsi, tu attends un amoureux, fausse fille ?

— Trairi, deluriau, deluriau, delurièle...

— Hein ! que réponds-tu là ?

— Trairi, deluriau, leure, leure, leure...

— Prends garde ! le nez me chatouille, ce m’est signe de colère.

— Trairi, leure, leure...

— Gare la fourche, dis-je.

— Trairi, delurièle...

— Je te romprai quelque membre !

— Trairi, deluriau... oh ! oh ! oh !

Son refrain, que lui avait enseigné, non sans récompense, un jongleur venu du pays d’Arras, elle l’acheva dans des cris, car la branche de cornouiller lui caressait bellement l’échine.

— Tiens, laide femelle ! Voici longtemps que la fourche ne t’avait servie. Nous avons plus d’un compte à régler. Tiens ! un coup sur la nuque, pour le baiser que te mit dans le cou le chambrier de Romanin.

— Aïe ! aïe ! aïe ! ma peau saigne.

— Un autre sur l’échine ! pour être restée trop longtemps, après vêpres, chez l’ermite de la Marcellane.

— Doux Jésus ! mes os craquent.

— Et celui-ci dans les jambes ! pour te garer d’aller au rendez-vous des galants.

— Notre-Dame ! serai-je estropiée ?

— Et celui-là sur le bras ! pour que tu geignes quand te pinceront les garçons à qui tu sers à boire.

— Hélas ! mon doux ami, comment ferai-je pour vous accoler, si vous me rompez les bras ?

Mais ni plaintes ni supplications subtiles n’apaisaient Auberons, qui la rossait de plus belle, et bientôt le dos nu de la pauvre, tout rouge et traversé de longues raies noires, fut comme une tranche de porcelle qu’on aurait mise à rôtir sur le gril. Finalement, il l’eût assommée si, tout à coup, une main robuste fondant comme un tiercelet n’eût saisi le manche de la fourche, pendant qu’un coup de pied, bien appliqué dans les reins, envoyait le brutal aubergiste (il fut en l’air comme une grenouille qui saute !) tomber à deux toises de là, le nez contre un beau tronc de chêne.

Or, c’était Pierre de Pierrefeu, invité de loin par la jupe de Mariotte, qui survenait ainsi : il resplendissait dans son beau costume ; son cheval, attaché à une branche d’olivier, broutait le thym et les mousses en secouant sa crinière au soleil.

Qu’Auberons ait éprouvé un vif mécontentement de cette intervention, cela est fort certain, — d’autant plus que l’écorce du chêne lui avait très bien écorché le menton et les narines. Il fit mine de se rebecquer ; mais le chevalier, d’un geste si fier, lui ordonna de montrer les talons, que le vilain se le tint pour dit et s’achemina vers Saint-Rémy, non sans blasphémer à part soi, et le col enfoncé entre les épaules, comme quelqu’un qui craint pour son dos.

Mariotte, contemplant Pierre de Pierrefeu, songeait au beau sire saint Georges dont il y avait dans l’église de Saint-Rémy une figure en cèdre peinturé. Baissant les paupières, elle voyait à travers les cils. Toute défaite et allumée par la lutte, soufflant du mal qu’elle avait eu et du plaisir qu’elle avait, il montait d’elle une chaleur qui sentait bon.

— Dites, bergère, ce brutal est-il votre ami ?

Pierre parla ainsi, très souriant de la bouche et de l’œil, non sans retirer son chaperon, car jamais il ne fut de ceux qui craignaient d’humilier la chevalerie par trop de courtoisie à l’égard des vilaines.

Mariotte essayait de rattacher sa chemise, et n’ayant pas d’épingle, s’aidait d’une épine de houx.

— Il n’est point mon ami, dit-elle, car il est mon maître ; pour moi, je ne suis pas bergère, mais servante chez Auberons, le tavernier de Saint-Rémy.

— Qui que tu sois, je t’aime.

— Pour Dieu, sire, ne vous faites pas un jeu de me railler ; de vrai, un seigneur qui a un si bel habit et un si beau cheval ne voudrait pas aimer une telle pauvre fille.

— N’est-ce point signe qu’on aime les gens, si on les embrasse de bon cœur ?

— Il est certain qu’on n’embrasse pas qui l’on hait, répondit-elle en renonçant à enfoncer l’épine dans la serge.

— Vois donc si je t’aime ! dit-il.

Pierre de Pierrefeu, d’un geste violent, accola la belle fille et la baisa dans les cheveux.

— Que béni soit Dieu ! murmurait Mariotte, tandis qu’il la menait sous le bois, car jamais je ne reçus baiser de chevalier.

Eh ! sans doute le sire de Pierrefeu eût préféré commencer sa carrière par de plus hautes amours ; entre une femme ou fille de baron et une servante d’hôtellerie, il n’aurait pas hésité, si la dame, des deux, eût été la plus belle. Mais quoi ! Alexander de Macédoine conquit-il d’abord Babylone ? Il faut enlever les faubourgs avant d’assaillir la ville et d’escalader le donjon ; les paysannes sont comme les faubourgs des gentilles personnes. Puis, Mariotte était fort plaisante de corsage ; pour ce qui était de ses lèvres, une petite odeur d’ail n’y gâtait qu’à demi le parfum des jeunes roses.

Au-dessus d’eux les vastes branches se voûtaient, lentement remuées ; l’épaisseur des verdures, bien close au soleil et au vent, les isolait même de la solitude ; et nul bruit, sinon d’oiseaux, moins bavards déjà, car dans les hautes feuillées la chaleur croissante ensommeillait les pinsons..... quand se fit tout à coup, nombreux et grossissant, un tumulte de passage à travers les buissons et de pas lourds cassant les bruyères.

Pierre se retourna.

— Holà ! qu’est-ce ? cria-t-il.

Cinq hommes s’avançaient, portant sur des casaques de cuir, qui leur laissaient les jambes nues, la cotte de maille luisante comme une peau de couleuvre, tenant fière dans leur droite la courte et large épée brabançonne ; ils avaient pour coiffure des casques de bronze, à large nasal, selon la mode des routiers, qui coutumiers de mauvaises besognes, se souciaient peu d’être connus.

Auberons, rampant à l’aile gauche de la petite armée, se frottait silencieusement les mains ; Mariotte, effrayée, rajusta sa gorgerette, pour tout de bon cette fois.

— Parlerez-vous ? dit Pierre, et saurai-je ce qu’on me veut ?

L’un des Mauvais-Garçons, soulevant son armet bronzé, montra des joues de cuir brun, couturé de balafres, et des yeux jaunes où la bile flambait sous des sourcils en broussailles.

— Vous montrez de la curiosité, beau sire ? Qu’il vous soit donné satisfaction. Ce manant est un maître de taverne, à qui chacun de mes compagnons doit quatre deniers d’argent pour maintes buires vidées ; moi, je lui en dois neuf, parce que, étant le chef, il m’a fallu donner l’exemple d’une plus seigneuriale beuverie ! Or, Auberons nous a dit : « Grâce vous sera faite d’un denier par coup de plat de lame fortement appliqué sur les épaules d’un beau seigneur qui, à cette heure, se divertit dans le bois avec la cotte de Mariotte. » Le compte est fait. Ce sont vingt-cinq coups qu’il vous plaira de recevoir, vingt-cinq, tout juste, à moins que, par prévoyante économie, nous ne jugions à propos de faire quelque avance à notre hôte sur le souper de ce soir.

— Hélas, soupira Mariotte, ils vont me le gâter.

Mais Pierre de Pierrefeu, d’un revers de main, avait fait voler le casque du routier, et le lourd pot de bronze tomba sur le nez d’Auberons, qui, ce jour-là, décidément, était un nez malencontreux.

— Par la Mort-Satan ! gronda le Mauvais-Garçon, ramassé sur lui pour bondir, pendant que ses compagnons se mouvaient en avant avec un bruit de ferrailles.

Cependant il s’apaisa et, non sans un bel air de courtoisie :

— Fils, ne nous hâtons point. Nous aurions regret d’avoir mis à mal un chevalier qui montre du courage, si d’abord nous ne lui avions bien clairement fait voir que le mieux est pour lui de se laisser battre sans résistance.

— Tu es trop doux, dit l’un des reîtres.

— J’ai étudié pour être clerc, dit le chef.

Il reprit, après avoir ramassé son casque :

— Seigneur, vous pensez peut-être avoir affaire à de ces Turlupins qu’intimide une semblance de bravoure, et qui, sur les grandes routes, ne volent que ce qu’on leur laisse prendre ? Il s’en rencontre de tels, je le confesse ; ces poltrons déshonorent les libres-compagnies. Mais tenez-vous pour assuré que nous sommes tout autres ; si la valeur devait s’exiler d’entre les hommes, ce serait en notre société qu’elle boirait son dernier lot de saint-pourçain.

Pierre haussa les épaules. Le routier feignit de ne point remarquer ce signe de moquerie, et, désignant l’un après l’autre chacun de ses suivants, il continua de parler avec une élégance qui témoignait en effet de quelque clergie :

— Celui-ci, c’est Crokesos ! que les gens de guerre nomment Abat-Paroi et les pucelles Pille-Cœurs. Son poing fermé vaut une catapulte ; sa main ouverte est agréable aux plus délicates femelles. Il est fort et gracieux comme un chêne qui porterait des roses. Votre tour s’écroulera, s’il la pousse du coude ; et vous seriez son fils, si votre mère l’avait pu connaître.

Pierre mit la main sur la garde de son épée, prêt à toute aventure.

— Considérez celui-là ! il a nom Pincedès. Ce qu’il aime c’est la bataille, mais il préfère le jeu. Sa joie est parfaite quand il peut ramasser son gain dans le sang. Une fois, le genou sur la gorge d’un vaincu : « As-tu de l’argent ? » dit-il. « — Trois esterlins, » dit l’autre. Pincedès proposa de les jouer, ils jouèrent, il gagna, et tua l’homme en empochant l’argent.

Pierre fit remuer son épée dans le fourreau, pour être sûr qu’elle ne manquerait pas de sortir lorsqu’il en serait besoin.

— Le troisième, qui n’est pas le moindre, c’est Cabot-Chacal, mon neveu. (Viens, fils ! je baise en toi l’honneur de ma famille !) S’il se bat dans une ravine, il la mue en un torrent rouge qu’un géant ne passerait pas à gué. Ne présagez-vous rien de cette babine qui se retrousse ? Dans une ville assiégée, où le froment manquait aussi bien que le seigle, il prit le goût de la viande humaine, et quelquefois, s’il a jeûné par dévotion ou pour tout autre motif, il lui arrive de goûter, la bataille finie, aux cadavres qu’il a faits.

Pierre jugea bon de tirer tout à fait son épée.

— Gardez-vous de dédaigner cet autre, bien qu’un bout de chalumeau sorte de sa jacque de maille ! Il est vrai qu’il souffle, pour se récréer l’oreille, dans des roseaux percés de trous et qu’il se montre musicien aussi bien qu’homme de guerre ; mais, par ses sons, il nous incite aux exploits, et aucun ne s’avise de montrer les reins quand la flûte de Musehault chante d’aller en avant. D’ailleurs, il abonde en inventions réjouissantes ; c’est lui qui, par une belle nuitée de juin, imagina de mettre le feu à une bergerie de bénédictines, pour nous donner le divertissement de voir les ouailles déguerpir en chemise.

Pierre dégraffa son surcot de peur d’être gêné dans l’action.

— Quant à ce qui est de moi, je ne me louangerai guère. Qui donc, seul, et de nuit, s’introduisit dans la ville de Laon, et en rapporta sur ses épaules le coffre communal tout retentissant de belles monnaies bourgeoises ? c’est Ogier-le-bien-avisé. Et qui donc, s’escrimant seul contre deux forts gendarmes, en happa l’un par le poignet et du fer de celui-ci perça le cœur de l’autre ? c’est Pompée-le-robuste. Or, ces deux reîtres ne font qu’un, car j’ai pour noms : Ogier-Pompée.

Pierre s’arc-bouta sur ses genoux pour s’élancer.

— Par ainsi, maître, offrez votre dos sans rébellion aux coups qui lui sont promis, car si, de votre fait, nous nous courroucions, il se pourrait qu’avant peu d’instants vous fussiez renversé par Crokesos, saigné par Pincedès, achevé par Pompée et mangé par Cabot, cependant que le flageolet de Musehault sonnerait vos funérailles !

Il n’avait point tout dit que Pierre s’était rué, et virant sur les talons au milieu des routiers soudain rangés en cercle, il fit, le glaive tendu, retentir de cinq soufflets d’acier les cinq casques des Turlupins.

Eux, alors, le ceignirent de toutes parts, et tombé sous l’effort, il eut deux genoux sur le ventre et un quadruple éclair de lames au-dessus de ses yeux.

Mais il ne les baissa point ; ce que voyant, Ogier-Pompée sourit avec un air de bienveillante estime.

— Pour Dieu, faites-lui merci, suppliait Mariotte.

— Vingt-cinq coups ! Vingt-cinq ! disait Auberons ravi.

Mais Ogier s’écria :

— Pas un pour lui et cent pour toi, si tu sonnes un mot de plus.

Il continua, pensif :

— Une nuit que je n’étais pas ivre, j’ai songé que le preux Roland m’accolait chevalier. A ce rêve, sans doute, je dois les magnanimités courtoises qui rehaussent ma valeur guerrière. Quoi qu’il en puisse être, il ne sera fait aucun mal à ce jeune seigneur, car il m’a touché l’âme par sa belle intrépidité.

Les Mauvais-Garçons grognèrent comme des porcs que l’on repousse de l’auge.

Ogier reprit :

— Mais, par l’agonie-Jésus ! si je ne veux point qu’on le navre ou le tue, j’entends bien qu’on le pille. Fouille donc, Musehault !

Le joueur de chalumeau délicatement fouilla, puis triste, avec la voix d’une flûte qui parlerait :

— Nulle monnaie ! soupira-t-il.

— Eh bien, dit Ogier, sus au cheval de l’homme !

D’un bond, Cabot-Chacal fut en selle.

— Hélas ! mon destrier ! pensait Pierre, mon beau destrier, qui me devait conduire aux aventures !

Ogier reprit, tâtant le vêtement du vaincu :

— A moi le surcot ! à Crokesos la cotte ! Musehault aura les chausses, et Pincedès les estiviaux.

Les quatre Mauvais-Garçons déshabillèrent le sire de Pierrefeu, prestes comme un autour qui plume une alouette.

— Hélas ! mon habit ! pensait Pierre, mon bel habit qui devait me faire aimer des dames !

Il n’avait plus qu’une chemise, laquelle était en fine toile de Flandre.

— Voilà, dit Crokesos, une parure dont j’aimerais à m’embellir pour les nuitées amoureuses.

Mais Ogier vit Mariotte qui pleurait, le front contre un arbre, et comme il était, de son naturel, plaisant :

— Fille, dit-il, nous te causâmes dommage en troublant tes ébats. Reçois en don cette chemise...

Crokesos acheva :

— Puisque tu n’en eus point la doublure.

La chemise ôtée, ils la jetèrent à Mariotte, qui, pleurante, la reçut ; et larmoyant de plus belle, elle s’en essuyait les yeux, tandis qu’Auberons l’emmenait.

Elle partie, eux s’esquivèrent.

Pierre de Pierrefeu, nu comme Adam le père, resta seul sur la lisière du bois, regardant fuir au loin son cheval chevauché par une vile armure, et ses habits épars sur d’indignes échines, et toutes ses belles espérances !

CHAPITRE IV AVENTURES DANS LA FORÊT

Nu, pas même de barbe, et les cheveux très courts, tout nu, gelé d’être sans habits et brûlé d’être au soleil, inquiet d’un passant qui pouvait survenir, honteux de sa peau considérée par toute la solitude, Pierre de Pierrefeu était beau comme Narcissus, dieu des païens, et penaud comme un chien tondu.

Subitement, la tête basse et les bras en avant, avec l’air d’un fiévreux qui endosse une robe fourrée, il se jeta dans la forêt. Par instinctive vergogne il cherchait l’ombre des verdures pour en vêtir sa chair, dût-il l’y déchirer ; chaussé de bruyères, ceint de liserons, chaperonné de feuilles, il se sentirait moins dépouillé. Mais la curieuse lumière le poursuivait à travers la voûte empoussiérée du bois, comme une armée aérienne lançant mille flèches d’or, et nul fourré ne lui offrit un gîte épineux entre les oliviers espacés. Indécis, effaré, frémissant au tact de son corps, parmi les troncs dont il enviait l’écorce, sous les oiseaux qui avaient des plumes, eux, il allait, venait, rôdait, assez semblable à quelque jeune bête sans poils tournant dans une vaste cage qui aurait pour barreaux des fûts d’arbres.

Il fit halte, s’interrogeant.

Gagnerait-il le bourg voisin de qui les tuiles, ici et là, rougeoyaient dans les écartements des ramures ? eh ! les enfants l’auraient hué, comme on fait un chien attelé à quelque marmite, et nul vilain ne l’eût reçu, car il est malaisé de persuader qu’on a de l’argent lorsqu’on n’a pas même de poches. Que si la nuit eût été prochaine, il aurait trouvé du réconfort à songer que, bientôt, parmi l’obscurité de la plaine, il regagnerait le paternel habitacle. Hélas ! il était sexte à peine et les journées dans le mois de mai sont peu courtes. Irait-il vers le château, qui érigeait ses deux tours dans une embrasure crénelée des Alpines ? il se figurait la fuite des chambrières effarouchées, les yeux écarquillés du veilleur allongeant le cou par un créneau de la tour de guette, et bandant, à tout hasard, son arc.

Il tressauta comme si la flèche l’eût atteint ; c’était une guêpe, qui, bourdonnante, lui avait piqué la cuisse.

Il se reprit à errer. La guêpe le harcelait ainsi qu’un taon fait un bœuf. Les houx le mordaient aux mollets, aux chevilles les ronces ; à peine avait-il posé l’orteil sur le sol que, vite, il rebondissait, à la façon de quelqu’un qui marcherait sur la plaque d’un four ; et parfois, pour qu’une de ses jambes au moins fût épargnée, il courait à cloche-pied comme un jeune garçon qui se joue. Mais la gêne d’être nu dans la clarté, les souffles et les rires d’oiseaux, lui causaient plus de souci que les piqûres des épines ou les soufflets des branches ; il se fût enfoui dans le pire des trous broussailleux, afin de se voiler, et, de ses bras tendus, il semblait qu’il voulût saisir le vent qui passe, pour s’en faire un vêtement.

Toujours allant, il vit de loin, entre des roches, une ouverture de grotte, bien ressemblante à quelque géante bouche dentée de pierres aiguës ; elle baillait, fort noire, dans une barbe ébouriffée de mousses et de lierres. C’était un asile enfin. Là, d’ombres habillé, il attendrait la nuit.

Il s’élança. Un ahan de plus, il échappait à la curiosité du jour et des choses. Qu’est-ce donc qui, soudain, lui rebroussa l’allure ? Deux formes, non de bêtes sauvages, se mouvaient dans la profondeur obscure, l’une de l’autre si proches, avec un bruit d’étoffes réjouies d’être froissées ; et de la sombre bouche de l’antre s’envolaient des paroles douces, ailées de jolis rires. Vous auriez pensé qu’un nid gazouillait dans une gueule de dragon. Or les paroles étaient telles :

— L’autre ? non, non, il n’est que trop hardi déjà d’en tenir un, cessez.

— Dites la cause, Élys.

— La cause ? mon vouloir.

— C’est donc qu’Élys ne m’aime qu’à moitié.

— A moitié, c’est trop dire.

— Mais ce n’est pas assez faire.

— Ah ! cessez, dis-je. N’obéirez-vous point ?

— Qui se plaindrait, obéie ?

— Recordez-vous quelle dame je suis.

— Comment m’en bien souvenir, si je ne le sais qu’à demi ?

— Songez, Raymond de Miravals, qu’après la joute où vous vainquîtes, mes couleurs au bras, il ne vous fut octroyé de dormir dans mon lit qu’à la condition de ne pas tirer votre cuirasse.

— Eh ! je gardai la cuirasse, mais j’ôtai les jambards, je pense !

Là-dessus, la dame rit et chuchota encore, peu longtemps, car un baiser donné à propos rend muettes les plus parleuses lèvres.

Pierre grinça des dents. D’autres aimaient ! Ah ! s’il avait eu un habit ! Il n’aurait pas failli à entrer dans la grotte, clamant : « Venez au soleil, dame ! et quel que soit ce sire, comptez que je vaux plus. » Et de fait, il l’eût prouvé, après peu de retard.

Tournant dos, il chercha des solitudes moins agréablement hantées. Là-bas, la profondeur épaissie de la forêt lui offrirait sans doute un refuge. Il courut, baissant le cou pour se garer des ramilles qui lui auraient piqué les yeux, écartant les basses branches avec ses bras déchirés. Un long bruit doux au loin ruisselait. Il devina le glissement d’une eau lente sur du sable. Il s’approchait d’une source, d’une rivière peut-être. Dans les roseaux, il pourrait se cacher, à la façon de ces demi-dieux à cornes, tant célébrés par Théocritus, fableur syracusain ; et n’y eût-il là ni vimes ni joncs aquatiques, il aurait du moins l’air, surpris dans l’onde, non d’un stupide fuyard nu, mais d’un baigneur qui lave dans le flot la poussière et le soleil des routes.

Il courut plus vite, déjà nageant parmi les vertes vagues du feuillage ; la rumeur s’enflait, plus vaste sans devenir moins douce. Un air mouillé le vêtissait de fraîcheur, il aspirait comme une fumée d’eau ; et bientôt, rapide, entre le treillis de quelques ornes grêles, reluit une coulante surface, qui disparut un instant derrière un rideau d’yeuses, puis, entre deux rives d’où les saules laissaient pendre leurs chevelures comme des dames endormies au bord de l’oreiller, s’étala enfin, longue, étroite et tout bleuie par le reflet du ciel.

Mais comme il dévalait, Pierre, brusquement, s’arrêta.

Par delà l’un des saules, et dépassant la rondeur des branches retombantes, s’érigeait une sorte de bonnet pointu, en ostérin violet, tout œillé de pierreries, et qui certes était (« Notre Dame ! » dit Pierre en se signant) une belle mitre d’évêque.

Cette nouvelle rencontre ne déplut pas au sire de Pierrefeu ; un saint homme comme le devait être cet évêque qui, sans doute revenant de quelque pèlerinage, s’était laissé choir au bord de la fraîche rivière, n’aurait point de railleries pour le piteux état d’un voyageur dépouillé par de mauvais chrétiens, mais l’aiderait au contraire à se tirer de souci.

Pierre avança d’un pas sur le sol amolli par l’eau voisine ; il se disposait à se faire bien venir par le moyen de quelque pieux salut, lorsqu’une voix si douce, en dépit d’un ton de colère, qu’elle ne pouvait être celle d’un homme, fût-il un serviteur de Dieu, prononça vivement ces mots :

— Ce sont malencontres, dis-je, dont il faut savoir se garer.

— Alaette, répondit l’évêque, il y a au château de Romanin autant d’hôtes au moins que de lits, et, si je n’avais partagé la couche de ma femme, il m’aurait fallu dormir parmi la paille des étables, ce qui eût été peu congruant à mon caractère.

— Parlez plus vrai, dit la douce voix, moins douce, il vous a plu, si vieille et maigre qu’elle soit, d’embrasser de nuit votre épouse.

— C’eût donc été pour mater la chair ! dit l’évêque ; de vrai, il se lit dans les légendes que plus d’un saint, par pénitence, mettait auprès de soi un squelette. Une maigre épouse convient à un personnage d’église aimé d’une dame un peu grasse ; et compte me sera tenu d’avoir expié près d’Eudoxe mon doux péché près d’Alaette.

— Vous me voulez distraire par ces dires complimenteurs, mais je ne m’en satisfais point, et, s’il vous plaît, dès cette nuitée, vous vous mettrez en quête d’un autre lit.

— Ah ! j’en sais un qui me serait le plus plaisant de tous, par vos chers pieds nus, je le jure ! Mais quoi, la dame de Roc-Huant se montre fort jalouse ; il nous en cuirait de la mécontenter outre mesure. Au surplus, ce couvert de saules n’est-il point aussi discret que les plus céleuses courtines ? Cette couche de vertes herbes ne vaut-elle pas les plus doux lits du monde ? et, pensez-y, ce n’est pas pour proférer de telles paroles amères que ces lèvres si mielleuses vous furent, par la grâce du ciel, données.

— Ah ! Flodoard, dit Alaette, quand vous viendrez aux portes du paradis, il faudra bien, en dépit de vos péchés, qu’elles vous soient ouvertes, tant vous avez d’adroites paroles et de séduisantes façons.

Pierre n’en eût point écouté davantage, à cause du grand respect qu’il portait aux personnes d’église. D’ailleurs, un bruit qu’il fit en se retenant, près de choir, au tronc du saule, lui donna à craindre d’être surpris, et, d’abord avec précaution, puis très vite, il s’éloigna parmi le froissement des feuilles et les envolements d’oiseaux effrayés.

Qui avait jamais ouï parler d’une forêt pareille, où les grottes recélaient, au lieu de bêtes farouches, des couples trop attendris, où des évêques mitrés, en place d’oiseaux, faisaient leur nid dans les saules du rivage ? Certes, il se déroberait à ces visions amoureuses qui lui étaient si cruelles. Sa nudité, sa solitude hélas ! il fallait qu’enfin il trouvât où les cacher ; et fort à propos, au milieu d’une clairière, lui apparut un vieux chêne que le tonnerre avait écimé et qui portait, creux jusqu’au sol sans doute, une large plaie noire à son flanc béante.

Il redoubla de hâte, bondissant par-dessus les bruyères, s’aidant des branches pour sauter les buissons, atteignit le chêne, l’embrassa, s’y meurtrissant, parvint à grimper, se fourra par les pieds dans le trou, s’y enfonça, vira sur lui-même, malgré les esquilles du tronc, et, vêtu d’écorce jusqu’au cou, laissa pendre sa tête au dehors, essoufflé.

Alors, les yeux tristes, il songea aux belles aventures d’amour que ses rêves lui avaient promises. Comme elles se fussent diverties de lui, les dames de la Vicomté, si, le voyant dans son tronc d’arbre, elles avaient su quel beau défi leur avait jeté, le matin, sur son beau cheval, dans son bel habit, entre les trois chemins de la Marcellane, le jeune sire de Pierrefeu ! Combien elle nous déçoit l’espérance, hélas ! et qu’adviendrait-il de lui maintenant ?

Tout à coup il ferma les yeux ; non, non, il ne voulait plus voir les délices des autres ! Une dame avec son ami était entrée dans la clairière.

Coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier, vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi, Cécile de Sabran (car il est vrai que ce fut elle), ne marchait point, mais se laissait porter par un varlet qui était de grande taille, et avait fort belle apparence, bien qu’il ne fût point chevalier.

Or ils vinrent s’asseoir dans l’herbe, au pied du chêne !

Certainement, si Pierre de Pierrefeu, au lieu d’avoir été doctriné par des chapelains ivrognes dans le château paternel, eût reçu les leçons de quelque érudit abbé passé maître en clergie, il n’eût point manqué de comparer son cas à celui du baron Tantalus, lequel, pour divers méfaits relatés dans les antiques histoires, fut condamné à voir couler, mourant de soif, une belle onde où il ne pouvait mettre les lèvres, et à voir mûrir, mourant de faim, de doux fruits auxquels il ne pouvait mettre la dent.

Jeune comme elle était, bien blanche du visage, et du sein aussi, car le pelisson de satin rose était déjà moins serré qu’il n’était quand elle vint, les deux bras hors des étoffes, et ses cheveux, issus en flots du chaperon, éparpillant des odeurs de pommade et d’autres odeurs meilleures, Cécile se mouvait tendrement parmi les caresses de son ami, soupirait d’aise et murmurait : « Ah ! ce n’est point un chevalier manchot qui m’accolerait d’aussi agréable façon ! » Ce que voyant et entendant, Pierre de Pierrefeu, la tête hors de l’arbre, les narines écarquillées, et les yeux grands ouverts en dépit de son vouloir, aspirait de tous ses sens cette jeunesse et cette beauté si proches ; et il sentait son corps nu piqué comme de mille épingles, ne sachant si c’était par le fait des fourmis qui lui grimpaient le long des membres, ou de son sang qui lui fourmillait dans les veines.

Eux se baisant, lui n’y tint plus.

— Mort de mon cœur ! s’écria-t-il.

Ils l’entendirent et, désembrassés, disparurent.

Alors, Pierre, sailli du chêne, se dressa dans la clairière avec des gestes éperdus. Fou, il l’était, certes, devenu. Il serrait dans la brise des formes imaginaires, voyait des yeux absents, baisait des bouches vaines. Il ne lui était plus importun d’être nu ; il s’étalait au ciel, s’offrait aux curiosités de la lumière qui soulevait les feuilles pareilles à des paupières vertes, et l’enveloppement du vent lui était une caresse. Il se plongea dans les frondaisons, bégayant des appels ; tel Pan le dieu, en quête d’une nymphe habitante des bois. Les piqûres des herbes rases étaient des chatouillements qui ne lui navraient plus les plantes. Qu’un rameau lui entourât le buste, il lui semblait qu’elle vivait, cette ceinture. Il enlaçait des arbres, leur disant : c’est toi, dame ? Effarouchée, une biche s’échappa dans le fourré, il bondit vers elle, l’espérant femme. Par instants il rampait, longuement frôlé aux bruyères, et les écartait comme on fait d’un doux linceul de lit pour y chercher une amie. Enfin il ne lui suffit plus d’imiter les bêtes qui rôdent allumées par les chaudes saisons ; un oiseau s’étant envolé, vers son nid peut-être, il le suivit dans les branchages. Ici, se balançant sur un rameau d’olivier, là, faisant ployer de son poids la cime d’un haut chêne, d’arbre en arbre il allait, rompant les ramilles, trouant les feuillées, mêlé à toute la forêt, toujours suivant, comme sûr de l’atteindre, quelque femme au loin vue de ses yeux brûlants, sentie de ses chaudes narines, presque touchée de ses bras fous.

Or, seule, au bord d’un ruisselet, en cotte de samit pâle, la plume de son chaperon frôlée par le passage de l’eau claire, une dame, sur des carreaux qu’elle avait placés là, gisait, ensommeillée, une joue dans ses cheveux.

Et celle qui dormait ainsi sous l’approche furieuse de Pierre de Pierrefeu, c’était la plus belle et la plus chaste femme du pays de Provence, la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or !

Quand il se rua sur elle, tout nu, dans un effondrement de ramures, peut-être elle rêvait qu’un séraphin du ciel osait à peine, à genoux, lui offrir un lys de neige, ou qu’elle chassait à jamais de sa présence le troubadour Bertrand d’Alamanon à cause qu’il avait, étant près d’elle, soulevé d’un seul doigt, et si peu, le bandeau dont il lui était enjoint de garder ses yeux voilés.

CHAPITRE V PIERRE DE PIERREFEU PLAIDE SA CAUSE DEVANT LES DAMES

Vous pensez l’étonnement et le courroux de tous aussitôt que Clermonde, dame des Iles-d’Or, eut narré par le détail devant le tribunal quel affront elle avait subi dans la forêt de Romanin.

Déjà Bertrand d’Alamanon dégainait son branc d’acier parmi les remuements de robes effarouchées et les entre-heurts de mandores et d’armures, quand Phanette, imposant silence au tumulte, ordonna d’une voix ferme :

— En quelque lieu qu’il se trouve, soit le traître appréhendé et par devant nous conduit, pour être jugé selon la loi d’Amour.

— J’en suis bien d’accord, dit Clermonde.

Ces mots ouïs, les bruits se turent ; seule, Alaette de Méolhon, voilée de ses cheveux et ramenant sous sa cotte ses pieds sans estiviaux :

— Comparaîtra-t-il tout nu ? demanda-t-elle.

Mais sa parole ne fut pas entendue à cause du trouble de chacun ; quatre chanceliers, suivis de quatre pages, quittèrent la salle de justice, afin de rencontrer le coupable et de l’amener céans, ou docile ou rebelle.

Eux partis, la dame de Romanin, soucieuse de donner une belle solennité aux débats qui s’ouvriraient tout à l’heure, désigna de la main trois pucelles de l’assemblée, par qui l’image en bois taillé du jeune dieu d’Amour fut retirée d’un bahut vermeil au dedans comme le pourrait être un autel et, sur un pinacle d’ors fins et de pierreries, dressée au milieu de la salle.

Hors d’un manteau d’azur, tout fleurissant de fleurs d’avril, sous un nimbe formé par des entrelacs de soucis et d’églantines, la claire face de l’enfançon divin, ouvrant des yeux d’agate glauque, riait avec des lèvres en bois vermillonné.

Les dames, alors, et les chevaliers, et les fableurs, et les clercs, ôtant chaperons et fronteaux, se rangèrent en cercle autour de la jolie image, et, par dévote révérence, s’inclinèrent ne sonnant mot. Mais Phanette leva les bras avec un peu de l’air des Pythonisses Dodoniennes, et, deux jongleurs s’étant approchés, elle commençait de réciter la louange du Dieu, — car mieux qu’aucune de ce temps elle sut composer et dire sirventes, vers, couplets, sons, chansons et tensons, — lorsque le fou de Romanin, qui s’était accroché aux ferrures de la fenêtre, et avait, pour mieux voir au dehors, crevé de l’ongle le vélin d’un carreau :

— Voici l’homme ! cria-t-il.

Il y eut un grand refoulement peureux, vers le fond de la salle, de dames tournoyantes et rassemblées comme des feuilles dans un cercle de vent ; plus d’une même se cacha de la main les yeux, non, à vrai dire, sans écarter quelque peu les doigts.

— Fait-il résistance ? demanda Phanette de Romanin.

— Il marche le premier, fièrement ; vous jugeriez qu’il conduit qui l’amène.

— Est-il vêtu ? dit Alaette de Méolhon, qui suivait sa pensée.

Le bouffon, cette fois, n’eut point le loisir de répondre ; les deux battants de la porte plutôt enfoncée qu’ouverte, sonnèrent contre les parois de marbre, et Pierre de Pierrefeu entra, hautain, violent, sauvage, non point nu, mais du col aux chevilles, comme un dieu sylvain, enveloppé de branches feuillues, de liserons et de lierres ; et vous eussiez cru qu’avec lui dans la salle affluaient l’air libre du ciel et toute la franche forêt.

Il s’arrêta, extasié de tant de femmes. Son premier désir, certes, fut de les embrasser toutes. Mais il se contint, les regardant avec des yeux qui baisaient comme des lèvres, et salua l’assistance, car il était, de nature sinon par doctrine, courtois.

Or, parmi les longs murmures des dames tout bas chuchotantes avec de légers rires, et des hommes à qui déjà, parce qu’il était beau et jeune, cet inconnu déplaisait fort, la Cour avait repris séance, et Phanette, mignonne et grave, interrogea :

— Êtes-vous celui qui, vaguant nu par la forêt, prit un baiser, elle endormie, à la comtesse Clermonde des Iles-d’Or, ici présente, qui accuse ?

— Un baiser ?

Pierre sourit.

Mais, ayant rencontré de l’œil la rougissante Clermonde :

— En effet, rien qu’un baiser, dit-il.

— Nommez vos noms.

— Pierre.

— Tous vos noms.

— Pierre. Le héron navré cache sa tête dans la vase ; un noble homme, mal en point, dérobe aux moqueries l’honneur de sa maison.

— Donc, vous êtes de gentille race ?

— Qui en doute, qu’il l’ose dire !

— Savez-vous quelles nous sommes ?

— Les plus plaisantes femmes que, même en songe, aucun ait jamais vues.

— J’entends si vous savez à quelle fin nous voici rassemblées en ce lieu ?

— Ceux qui parlent du château de Romanin ne manquent pas d’en faire cent contes extravagants, mais je me donnai toujours garde d’y croire.

— Qu’est-ce donc qu’on rapporte ?

— Que les dames en ce château séantes y tiennent Cour plénière pour juger les procès d’amour.

— Ce disant, ils ne mentent point.

— Quoi ? vous rendez des sentences ?

— Équitablement, certes.

— Il y a des lois d’amour, en effet ?

— Le chevalier Brito en sut conquérir le Code, dans la forêt de Brocéliande, au temps d’Artus le roi.

Pierre, éclatant de rire, fut comme un jeune arbre secoué où battent de l’aile des oiseaux joyeux ; cette insolente gaieté, comme on pense, parut à tous fort messéante.

— Pardonnez, dames, dit-il, je suis très rude et malhabile à feindre, car, nourri dans les bois, la compagnie des sangliers et des louves ne m’a point initié aux hypocrites courtoisies.

Phanette de Romanin reprit :

— Accepterez-vous, néanmoins, notre arrêt ?

— Pourquoi non ? répliqua Pierre que divertissait l’aventure.

— Il faut, sire, que vous en fassiez un grand serment.

— Le plus grand qu’il vous plaira.

— Jurez donc par le Dieu de qui l’image est devant vous.

Pierre considéra curieusement l’enfançon taillé dans le bois, qui portait un manteau d’azur et un nimbe de fleurs en tresses.

— Par cette poupée ? dit-il.

A ce coup, le tribunal et l’assemblée se levèrent, bouleversés d’un tel blasphème.

— Une poupée ! le Dieu d’Amour !

Cent voix criaient, confuses.

— Le dieu d’amour ! répéta Pierre. C’est homme et non pas enfant que je l’eusse imaginé. Au surplus, s’il vous faut un serment, agréez celui-ci qui en vaut un autre : par le nom de ma race, par le nom que je cèle, je jure de me soumettre, dames, à votre justice.

On reprit place, Phanette dit :

— Vous tiendrez le serment juré ?

— Un homme n’eût pas dit impunément ceci !

— Bien, vous parlez du moins d’une haute façon. Or çà, — puisque vous connaissez de quoi l’on vous accuse, — défendez-vous, beau sire.

En dépit de ses façons irrévérencieuses, Pierre, par sa belle mine, avait de quoi ne point répugner aux dames ; plus d’une se disposait à l’entendre avec une bienveillance qu’aurait dû exclure la gravité de la faute, lorsqu’un troubadour, l’air morose, s’avança.

C’était Giraud de Salignac, maigre et sec, brun de peau, borgne d’ailleurs, mais il excellait, de son bon œil, à déchiffrer les écritures des parchemins antiques. Comme il avait dans son château une très belle librairie, il n’ignorait de rien ; les plus habiles trouvaient plaisir et profit à l’entendre deviser sur quelque matière que ce pût être.

— Il est d’usage, dit-il gravement, que nul inconnu ne soit admis à plaider devant la Cour d’amour, s’il ne fait montre d’abord de quelque clergie en répondant avec justesse à diverses questions posées par un homme bien doctriné ; car d’illustres personnes ne doivent point prêter l’oreille à un discoureur qui ne serait pas capable d’agrémenter ses dires par des comparaisons exactes et belles, ou par de doctes souvenirs de lectures.

La dame de Romanin, d’un léger signe, approuva ; et déjà le sire de Salignac, l’ongle de son index à la pointe de son nez, questionnait Pierre de Pierrefeu maugréant à part soi de tant de cérémonies :

— Le noble homme auquel je parle pourrait-il me dire, à quelques toises près, la distance qui divise le ciel de notre terrestre habitacle ?

— Bon ! comment le saurai-je ? je ne fus jamais au paradis.

Giraud de Salignac sourit avec un grand air de pitié.

— Apprenez que cette distance est telle : Un homme ne cessant d’aller le plus droit qu’il pourrait, et cheminant chaque jour vingt-cinq milles, mettrait bien à aller sept mille cent sept ans et demi. Si donc le premier homme que Dieu créa eût toujours marché, il s’en faudrait encore d’un million huit cent quatre-vingt-deux mille trois cent quarante jours qu’il ne fût arrivé, puisque je parle en l’année onze cent cinquante-deuxième de l’Incarnation Dominicale.

Pareille science émerveilla l’Assemblée, mais le sire de Pierrefeu jugeait plus plaisant d’être interrogé par les dames.

Le savant troubadour reprit :

— Je poserai une autre question, moins ardue, touchant les animaux terrestres.

— Hâtez-vous donc, dit Pierre.

— Ainsi ferai-je, certes ! et sans m’informer de la taupe, laquelle n’y voit goutte, car elle a les yeux sous le cuir, ni de l’aspic qui garde l’arbre d’où le baume dégoutte ; ni de la licorne qui s’endort au doux flair d’une pucelle ; ni du cygne qui chante si bien, que si l’on harpe devant lui, il s’accorde à la harpe ainsi que le tambour à la flûte ; ni même de la calandre qui, si elle regarde un malade au visage, annonce qu’il guérira, mais annonce qu’il mourra si elle s’en détourne et ne veut le regarder ; je me contenterai de demander au noble homme que voilà, quelle bête il a coutume d’offrir à une dame lorsqu’il veut la convaincre d’écouter un aveu et de confesser à son tour quelque tendresse ?

— Eh ! ne saurait-on l’en persuader sans lui donner aucun animal ?

— C’est fuir, non répondre ; la bête qu’il convient d’offrir dans le cas supposé, c’est la belette, par d’autres nommée mostoile.

— Eh ! pourquoi ?

— Parce que la belette conçoit par l’oreille et enfante par la bouche.

Une si belle explication fournie, Giraud de Salignac ajouta, parlant au tribunal :

— Cet homme n’est point digne de discourir en votre présence.

Alors, Pierre, sentant se mouvoir sa bile :

— Morbleu ! que veut dire cela ? et digne ou non de plaider, qu’importe ? Rôdant parmi les branches et tout chauffé par le printemps, je vis une femme endormie et la baisai aux lèvres. Bien sot qui ne l’eût fait, et, par la mort de mon cœur, plus sot encore qui en aurait repentir !

Ainsi parla le sire de Pierrefeu ; un tel franc langage n’était point ce qu’il eût fallu pour gagner la faveur de la Cour.

Avec un air très grave, qui ne présageait rien de bon, les conseillères, l’une après l’autre, parlèrent bas à la comtesse Phanette, puis celle-ci, ayant longtemps médité, prononça enfin au milieu d’un silence plein d’attente, le plus terrible arrêt qui jamais ait été rendu par tribunal de dames :

« Ouïe la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or, laquelle nous présenta sa légitime plainte d’avoir été, pendant son sommeil, aux lèvres baisée par un homme dépourvu de tout vêtement, et cela en dépit de la renommée de vertu et chasteté qu’elle s’est acquise en tous lieux au moyen d’une vie pieuse et notoirement exempte de toute faiblesse amoureuse ;

« Ouï dans sa défense un homme nommé Pierre, reconnu coupable dudit attentat, et qui, loin d’en montrer repentance, s’en est hautement vanté devant tous, après avoir à plusieurs reprises, tant par son attitude farouche que par la sauvage liberté de ses dires, montré peu de respect pour la Cour et pour le Dieu d’amour lui-même ;

« Considérant que l’attentat commis est de ceux que l’on ne saurait punir trop sévèrement ; que, s’il n’a pas été prévu par les lois révélées, l’esprit même de ces lois en est gravement outragé, car le double consentement est la base même de l’amour ; qu’il tire une particulière gravité du défaut de costume avoué par le coupable, et de la juste estime où est tenue la victime ; vu d’ailleurs les arrêts rendus en des cas approchants par la comtesse Ermengarde, dame de Narbonne, avec l’assentiment unanime des dames, et par la Cour d’amour qui siège dans la châtellenie de Signe ;

« Considérant, d’autre part, que le coupable pourrait invoquer en sa faveur les livres du savant homme Andréas, chapelain royal, lequel ne blâme pas celui qui se divertit le matin avec une personne couchée dans l’herbe ; qu’il pourrait arguer en outre de l’article cinquième du Code d’amour, où il est dit : « Non est sapidum quod amans ab invito subit amante, » pour prétendre qu’ayant eu moindre plaisir, il mérite moindre peine ; qu’en conséquence il y a lieu de lui imposer une pénitence sévère, mais qui, par son espèce, le soit un peu moins pour lui que pour tout autre elle serait ;

« Décide :

« L’homme appelé Pierre, sera désormais tenu (puisqu’en effet il se targue de répugner à tout déguisement de pensée), de dire vérité, interrogé ou non, en tous lieux, en tous temps, à tous et à toutes, à rois et à vilains, à clercs ou à laïques, à pauvres ou à riches, contre ses intérêts et contre ceux des siens, au péril même de sa vie ; et ce, jusques au jour, où par bienveillante miséricorde, la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or, jugera que justice aura été suffisamment faite ;

« Décide en outre :

« Pour qu’en tous pays et par toutes personnes, il puisse être désigné et connu comme un témoignage vivant de notre justice, le dit Pierre aura nom désormais : Pierre le Véridique. »

Or pendant qu’au milieu des signes qui approuvent, et des « oui, oui » et des « fort bien », la comtesse Phanette, pour mieux débiter la sentence, enflait sa voix mignonne, Pierre de Pierrefeu d’abord avait souri, non sans l’air de quelqu’un qui se moque, et puis levé l’épaule, comme impatient d’un si subtil partage ; mais lorsqu’il eut compris enfin quelle chose on exigeait de lui, alors, il se dressa joyeusement, secoua d’un mouvement fier ses cheveux et, levant deux bras semblables à des branches que la brise rebrousse :

— Par le Nom-Dieu, clama-t-il, je dis : oui ! Parler vrai, cela m’agrée. A l’âme franche sied la franche parole. Fausses amours, fausses vertus, faux rires, fausses larmes, mensonges d’honneur et traîtrises de femmes, gardez-vous désormais de Pierre de Pierrefeu, appelé le Véridique !

Familièrement accoudé sur la tête du Dieu d’amour, il se cambra, l’œil plein de beaux défis.

— Je parle à vous, dames, chevaliers, clercs, à vous de même, fableurs aux ingénieuses lèvres ! Que besognez-vous en ce lieu ? Cette salle est une geôle, où, l’air manquant, les cœurs étouffent. Sus aux fenêtres ! Humez le ciel ! Deux à deux, dès le matin, s’aiment les calandres chanteuses qui volèrent dans la lumière, et nul oiseau ne leur dit : « C’est voler trop haut, petiotes ! » Au renouveau brament les cerfs sans que d’autres cerfs les reprennent ou les louent d’avoir mal ou bien bramé. Librement il quête la louve, le loup qui s’allume et, sans aboi, rampe, saute et la happe. Un ingénu vouloir de tendresse fait l’une à l’autre sourire les fleurs voisines et l’une pour l’autre dès la vesprée se dessiller les vermeilles étoiles. Créatures des bois et des eaux et des cieux, c’est sans règles que vous conjuguez vos mutuelles appétences et, par toute la féconde nature, il n’y a point, dans les choses de l’amour, d’autre loi que l’amour même. Mais vous, dames, et vous, sires, vous avez imaginé des façons trop délicates de compliquer les simples emplois pour lesquels furent engendrés tous les êtres et voici que, voulant aimer mieux, vous n’aimez point du tout en effet ; ainsi des alchimistes, dans leur creuset où ne demeurera qu’un peu de cendre, usent le bel or naturel. Ah ! fous de cervelle et de cœur ! étudiez le code conquêté par le chevalier Brito dans la royale forêt de Brocéliande, connaissez des cas d’amour, rendez de subtiles sentences, édictez de quelle façon les gentilles personnes doivent saluer leurs serviteurs pour ne leur donner ni trop ni trop peu d’espoir, décidez après combien de services un chevalier doit être admis dans le lit de sa dame, lui nu près d’elle nue, mais après serment qu’il ne la touchera point, ou avec licence de l’accoler, mais lui vêtu, près d’elle vêtue. Enfin soyez savants et courtois et diserts, n’importe ! celui qui a plus d’amour et plus de joie que vous, même quand vous devisez sous les courtines parfumées de vos lits de parade, c’est le chaud vigneron, embrassant à pleins bras et baisant à pleine bouche, sur la terre, sous le ciel, la vendangeuse rude, de tout ignorante, qui fleure la chair saine et le raisin mouillé !

Achevant ainsi, il secoua tout son habit de verdure dans un éparpillement de feuilles et de rosée ; et deux papillons bleus, qui, sur son épaule, étaient restés endormis dans le cœur d’un liseron, alors éveillés, s’envolèrent, puis, s’étant poursuivis, se joignirent, les ailes de l’un sous les ailes de l’autre étendues.

CHAPITRE VI TOUTES VÉRITÉS NE SONT POINT BONNES A DIRE

Or, le discours de Pierre avait fort choqué l’assistance ; parmi le grossissant murmure, une dame, — ce fut par malencontre Cécile de Sabran, — dit tout haut d’un air de mépris :

— Les amours de qui n’est point chevalier sont bestiales amours et une gentille personne n’en saurait supporter la pensée.

— Eh ! Dame ! répartit Pierre, un varlet qui a ses deux bras vous plaît mieux pour jouer dans l’herbe qu’un chevalier manchot !

Du col aux tempes, la dame devint toute rouge, et sa claire face, qui était comme un lys, fut comme une pivoine.

— Par la Passion-Jésus ! gronda Bérenger de Palasol, une main, non la droite, sur la garde de son épée.

Mais Pierre :

— Je dis la vérité, étant à cela, par mon serment, contraint.

— Non pas la vérité ! prit un autre. Toutes les nobles femmes séantes en ce château de Romanin valent qu’on les vénère, étant belles et de chaste vie. Nulle n’octroie, même à son ami, que les caresses permises par la coutume d’amour ; et moi-même, Raymond de Miravals, quand je me couchai, par étrange faveur, auprès de la belle Élys de Mérargues, je dus, qui donc l’ignore ? conserver de nuit mon armure.

— Oui, toute, sauf les jambards ! dit Pierre.

Qui eut vu à ce moment la piteuse attitude de la belle Élys de Mérargues, aurait bien deviné que les paroles du sire de Pierrefeu n’avaient pas été pour lui plaire.

Mais Raymond de Miravals :

— Scélérat ! cria-t-il.

Et il tira sa lame.

— Mes fils, prêcha d’une voix douce Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon (il ne tarda pas à se repentir d’avoir voulu chrétiennement s’entremettre), mêlerez-vous de sanglantes querelles à des jeux de courtoisie ?

— Évêque, répliqua Pierre, la place d’un homme d’église n’est point au milieu de ceux qui vont combattre, non plus que sous les saules de la rivière, en compagnie d’une galante.

A ces mots qui poussa un cri ? ce fut le bel évêque, car la dame de Roc-Huant, sa femme, lui avait très bien pincé le bras.

Alors se fit un grand tumulte courroucé de clercs bavards montrant le poing, de chevaliers qui font sonner dans les fourreaux les glaives, de troubadours brandissant des mandores, de dames éparses dans un brouhaha soyeux d’étoffes en tous sens remuées. Et Pierre de Pierrefeu commençait de voir que la vérité n’est pas toujours plaisante aux hommes.

Superbe d’ailleurs, surpris, non fâché de l’aventure, près de la chaire de justice où siégea naguère la dame de Romanin, il se tenait debout, le pli de la raillerie aux lèvres et l’éclair du rire aux yeux.

Tout à coup :

— Sus à l’homme ! ordonna Raymond de Miravals.

Et dix, suivis de vingt, bondirent. Mais pendant qu’ils enjambaient les degrés du tribunal le sire de Pierrefeu se déroba entre le haut siège et le mur.

Ils tournèrent autour de la chaire.

— Tue ! Tue ! criait Raymond.

— Tue ! Tue ! répétaient les autres.

Et de fait, une seule chose les empêcha de le tuer : c’est qu’il avait disparu, comme un flocon fondrait dans l’eau.

CHAPITRE VII CHAQUE CHOSE EN SON LIEU

Brusquement, une basse porte, faite d’une seule lame de cèdre, s’était ouverte dans la paroi du fond, derrière le siège de justice, et Pierre avait disparu comme à travers la muraille.

L’huis refermé, il se trouva dans l’ombre, plus étonné de cette aventure nouvelle qu’inquiet d’entendre encore, si proche de soi, le tumulte courroucé de ses poursuivants. Une toute petite main lui effleura le bras, légère comme un oiseau qui voletterait sur une branche, et quelqu’un, dans un doux parler, lui chuchota près de l’oreille :

— Sire, venez avec moi, nul ne s’avisera de vous quérir dans la cachette que je sais.

Or, le son de ce parler était si pur, si clair, qu’il donnait l’idée, dans l’obscurité, d’une lueur qu’on ne verrait pas.

Si Pierre lui fut obéissant, c’est ce qu’il n’est guère besoin de dire. Soumis à la main, charmé de la voix, sans nul souci d’autre chose, il monta les marches roides d’un escalier très étroit qui tournait, tournait.

— Dame, qui êtes-vous ? dit-il.

— Damoiselle, non pas dame.

— Ne saurai-je point votre nom ?

— Que vous servirait de l’apprendre ? Passant derrière la porte, j’entendis votre franc discours, et touchée d’estime pour vous, j’ai voulu vous tirer du péril où il vous a mis. Vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage.

— Ah ! du moins, vous n’êtes pas une vilaine, car votre habit, que j’ai touché par mégarde, est d’un très fin satin.

— Sire ! il n’était pas nécessaire de me suivre de si près.

— Ah ! que vous êtes jeune !

— Où le connaissez-vous ?

— Les fleurs nouvelles ont un parfum qu’on ne trouve pas aux autres.

— Relevez la tête, sire ! le plafond n’est plus si bas.

— Où est-ce donc que vous me conduisez ?

— Où vous êtes arrivé. Asseyez-vous sur ce coffre. Bien. Et demeurez en paix jusqu’à l’heure où je pourrai vous faire sortir du château.

— Quoi ! je resterai dans l’ombre ?

— Oui.

— Et vous ne vous laisserez point voir ?

— Non.

— Pour quelle cause, dites ?

— Parce que je suis laide, hélas !

Pierre lâcha la petite main qu’on ne lui avait pas retirée. Tout vaillant qu’il se targuât d’être et qu’il fut en effet, la laideur d’une femme lui était une ennemie qu’il n’osa jamais affronter. Mais il crut entendre un joli rire qui se moque.

— Ah ! dit-il, tâtant le vide pour ressaisir la main, vous vous êtes raillée de moi.

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