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L'homme tout nu

LIVRE DEUXIÈME PIERRE LE VÉRIDIQUE (continued 2)

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— Douce mère de Dieu ! c’est du sang ! s’écria-t-elle.

Mariotte, Pistoletta, Francolin aussi s’éveillèrent, accoururent ; la fille et le bouffon demandant : « Qu’arrive-t-il ? Pourquoi clamez-vous, beau sire ? » et l’ours en des grognements le demandant aussi.

Hughette, maintenant, s’éloignait de l’arbre à reculons, avec l’air d’une folle qui a peur, ne sonnait mot, la bouche ouverte, la main levée vers la cime du peuplier, où un corps se mouvait dans la lueur nocturne !

C’était un pendu balancé par le vent ; à côté de lui, perché sur une branche, un corbeau attendait.

— L’Homme tout nu ! gémit la Mariotte. Aïe ! le pauvre, si joli, qui le brancha de la sorte ?

La damoiselle des Perleries, entendant cela, se laissa choir sur le sol, pâmée, en un soupir d’oiseau.

Cependant, Pistoletta, après un saut en arrière, écarquillait les yeux vers la pointe lumineuse de l’arbre.

— Par le pied-bot du Malin ! c’est Pierre le Véridique, en effet.

— Hi ! hi ! penses-tu qu’il est mort ? demanda Mariotte.

— Il se peut qu’il ait rendu l’âme, car il ne grouille guère ; il se peut qu’il vive encore, étant pendu non par le col, mais par les aisselles au moyen d’une bonne corde nouée en haut de l’arbre.

— Est-il donc des gens assez méchants pour faire du mal à un homme aussi bien fait ! Ah ! Pistoletta, regarde ces gouttes rouges qui pleuvent.

— C’est que la corde tendue par le poids du corps lui déchire la peau. Le signe est bon, les trépassés ne saignent point, et, peut-être, nous le sauverons.

— Sauve-le, mignot de mon cœur !

Pistoletta s’étant mis entre les dents un couteau tiré de sa ceinture, courut au peuplier, les bras ouverts ; Mariotte comprit qu’il voulait grimper à l’arbre, afin de couper la corde. Mais s’il convient à un bouffon, de qui c’est le métier de prêter à rire, d’avoir une bosse sur l’estomac, une telle rondeur, quand elle n’est point médiocre, peut causer de la gêne en plus d’une rencontre. Cette fois, Pistoletta eut bien de quoi se repentir que la nature l’eût fait semblable au poète Œsopus ; vu que, par l’empêchement de sa bosse, il ne put embrasser le tronc.

— Donne-moi le couteau ! dit la Mariotte. Ce que tu ne saurais faire, je le ferai, si Dieu m’aide. Maintes fois, étant garcette, je me hissai à travers les branches pour dénicher des oiseaux qui ne valaient pas celui-ci.

Quoiqu’elle fût bossue elle-même par devant, d’une fort agréable façon, elle ne laissa point d’accoler l’arbre ; d’abord, elle s’éleva sans trop de difficulté, l’écorce entre ses genoux bien serrée ; hélas ! après deux ou trois efforts, elle retomba glissante, et, jugeant qu’elle n’atteindrait jamais la branche d’où pendait l’homme, elle se mit à pleurer, les poings sur les yeux, comme une désespérée.

— Il faudrait une échelle pour monter à l’arbre, dit Pistoletta, ou une hache pour l’abattre.

— Eh ! nous n’avons ici pas plus de hache que d’échelle.

— Vois cette grande bâtisse noire, là-bas, avec des tours carrées. C’est, je pense, l’abbaye de Saint-Gorgon, où séjournent d’honnêtes moines ; ils ne nous refuseront pas de quoi sauver un pécheur qui s’en va mourir sans s’être avec Dieu réconcilié.

— Hâtons-nous donc ! dit-elle.

Ils marchaient déjà vers le cloître, lorsqu’une voix, qui descendait de l’arbre, parla languissamment :

— Bonnes gens qui me voulez secourir, gardez-vous d’implorer les camaldules de Saint-Gorgon, car c’est par eux que je fus condamné, pour n’avoir point menti, à rester branché dans cet arbre jusqu’à ce que mort s’ensuive.

La voix s’éteignit comme celle d’un homme qui retombe en défaillance.

Tandis que Mariotte se remettait à pleurer, Pistoletta, secoué de colère, frappa du pied, non sans quelque juron.

— Quoi ! faudra-t-il laisser périr ce jeune seigneur si fidèle à son serment ?

En effet, tout espoir semblait perdu ; il était bien probable que si l’Homme tout nu disait la vérité désormais, ce serait dans l’autre monde.

Mais Francolin, qui s’était tenu coi jusqu’alors, grogna doucement, comme un ours qui voudrait qu’on fît attention à lui.

— Quoi donc, mon fils ? demanda le bouffon.

L’animal dodelina de la tête, pour répondre « tu vas voir », s’approcha du peuplier, se dressa sur ses pattes de derrière, et, les griffes dans l’écorce, commença de grimper aussi facilement qu’une coccinelle à un fétu. « Va, va, joli damoisel ! je te baiserai le museau si tu débranches l’Homme tout nu, » disait Mariotte, tapant des mains ; et Pistoletta disait : « Ah ! les bonnes noisettes que croquera Francolin s’il tire de péril Pierre le Véridique ! » Mais l’excellent ours n’avait pas besoin de tels encouragements, étant une bête désintéressée, qui faisait le bien pour le seul plaisir de s’y employer. Parvenu à la cime de l’arbre, qui plia sous le poids, il eut tôt achevé, la tête entre les branches, de couper avec ses dents la corde. « Aïe ! le beau seigneur se rompra quelque membre, en tombant de si haut ! » pensait Mariotte, qui eût été fort marrie apparemment si l’Homme tout nu n’avait pas été sauvé tout entier. Francolin réussit avec beaucoup d’adresse à lui épargner ce déplaisir ! A peine le sire de Pierrefeu, toujours pâmé, commençait-il de glisser entre les feuillages, que l’ours, descendu plus vite, le reçut sur son échine, où le dépendu, d’un mouvement d’instinct, se cramponna, des doigts, aux rudes poils ; et, l’animal portant l’homme, ils ne tardèrent pas d’arriver au pied du peuplier qui agitait ses feuilles sous la lune, comme se réjouissant de ne plus être une potence. Une noirceur tacha le ciel, c’était le corbeau, s’envolant.

Si on lui en avait laissé le loisir, Mariotte n’eût pas manqué de se jeter sur le sire de Pierrefeu qui gisait, les yeux clos, et de le bien baiser en signe de satisfaction ; même, qu’il fût tout nu, ne lui aurait pas semblé un empêchement aux caresses ; mais la damoiselle des Perleries, ayant peu à peu repris vie, s’élança avec un cri de joie entre le seigneur et la fille servante ; elle n’aurait pas fait plus adroitement si elle avait eu le dessein de les séparer. Imaginez pourtant qu’elle ne songeait point à cela ! Tout entière, elle était occupée par le contentement de voir détaché de l’arbre celui dont elle faisait la quête. Quand Pistoletta l’eut assurée, ayant tâté le corps, que Pierre le Véridique n’était point dangereusement navré, elle eut, avec de petits sanglots, de petits rires fous qui montraient bien à quel point elle était ravie. Pour ce qui est de Mariotte, ne pouvant embrasser l’homme, elle baisait l’ours, ainsi qu’elle avait promis ; Francolin paraissait prendre beaucoup de plaisir à ces cajoleries, ayant conscience de les avoir bien méritées.

CHAPITRE VIII BONTÉ DES MAUVAIS-GARÇONS

A vrai dire, Pistoletta ne laissait pas d’être assez inquiet encore. Loin de toute habitation, sinon de l’abbaye d’où nul secours n’était à attendre, que faire, dans cette nuit, dans cette solitude, d’un blessé qui ne sortait point de syncope et qui, même reprenant pensée, serait trop faible pour marcher un seul pas ? De le porter, — l’eussent-ils pu, eux fatigués, — jusqu’au château de Romanin, il ne pouvait être question ; vu que les seigneurs et les dames, courroucés contre le Véridique, n’eussent point failli à le maltraiter cruellement. De sorte que le bouffon, pour avisé qu’il fût, ne savait à quel parti se résoudre ; avec de petits coups sur sa bosse comme s’il en eût voulu faire sortir quelque ingénieuse idée :

— Eh ! eh ! nous sommes en une terrible malencontre, disait-il, et je ne sais point qui nous en tirera.

— Par la Mort-Satan, ce sera moi ! clama une voix rauque dans un grincement de ferrailles, tandis que, se dressant du fossé où sommeilla Mariotte, paraissaient cinq hommes casqués de bronze et de qui les cottes de mailles reluisaient sous la lune comme des peaux de couleuvres.

Mais, par-dessus leurs habits de guerre, ils portaient des frocs de moines, que soulevait le vent.

Qui fut bien effrayée ? la damoiselle Hughette des Perleries ; certainement, c’étaient là des turlupins qui les guettaient depuis longtemps peut-être ; elle se souvenait des formes vagues avec une lueur de métal au front, qu’elle avait cru voir naguère à la lisière du bois ; et elle n’aurait pas manqué de s’enfuir, laissant le beau seigneur évanoui, si elle n’avait eu au cœur cette tendresse, victorieuse de la crainte, qui fait qu’une oiselle, voletante sur les branches, n’abandonne point le nid quand l’oiselier approche.

Mais Mariotte, voyant ces gens, ne montra que peu de surprise.

— Bon ! dit-elle, c’est, je pense, Ogier-Pompée qui sort de dessous terre ?

— Pour t’accoler, la fille !

— Avec Crokesos, Pincedès, Musehault et Cabot-Chacal aussi ?

— Qui aurait cru qu’elle nous reconnaîtrait ? dit Ogier en un grand rire ; car, enfin, la Mariotte a tant d’amoureux qu’elle en pourrait bien oublier quelques-uns.

— Mais pour quelle cause vous mîtes-vous ces frocs sur le dos ? Êtes-vous donc entrés dans quelque cloître pour y faire pénitence ?

— Non point, répondit Crokesos ; seulement, depuis que le viguier d’Avignon fait vaguer de nuit et de jour, à travers monts et plaines, des hallebardiers et des archers, nous nous vêtissons volontiers en religieux, afin d’imposer le respect à ces incommodes gens d’armes.

— Voilà qui est bien imaginé.

— Pour moi, si j’en rencontre sur mon chemin, dit Crokesos, je ne manque jamais de leur donner ma bénédiction.

— Moi de même, dit Musehault.

— Moi, dit Pincedès, je leur fais baiser au chaton de ma bague la dent de Saint-Gorgon, une sainte relique, que je pris à la mâchoire d’un loup.

— C’est agir comme il faut, s’ils sont plusieurs, approuva Ogier-Pompée. Mais, si vous rencontrez un seul archer, quelle conduite tenez-vous, bons compagnons ?

Crokesos répondit :

— D’un coup de poing je lui romps la tête, avec tant de grâce que jamais je ne l’ouïs se plaindre.

Et Pincedès :

— Je l’étrangle d’une seule main, lui tirant l’oreille de l’autre, en manière de plaisanterie.

Et Musehault :

— Je le saigne d’une entaille au cou, puis, tandis qu’il voit couler son sang, je l’amuse d’un petit air de flûte.

— Vous êtes dignes de m’avoir pour chef ! s’écria glorieusement Ogier-Pompée. Mais toi, Cabot-Chacal, mon fils, en pareil cas, que fais-tu ?

— Je le mange, dit Cabot-Chacal avec un aimable sourire.

Pensez que la demoiselle des Perleries fut épouvantée d’entendre une telle parole. Elle se demandait, non sans frissonner, si ces monstres n’auraient point envie de manger l’Homme tout nu ; d’autant que là, couché sur les herbes, il était si blanc de peau et si délicatement gras.

Cependant, Pistoletta, parlant à Ogier-Pompée :

— Sire, nous perdons temps. Est-il véritable que vous vouliez nous venir en aide ?

— Que ce fût notre intention d’abord, je ne l’oserais dire ; peu de gens ont été autant que vous près d’être volés et mis à mort. Mais parce que, blotti dans le fossé, j’ai reconnu le jeune gentilhomme que votre ours débranchait, disposez de moi pour son service ; si je n’étais au monde, il n’y aurait point de paladin aussi valeureux qu’il est, et il me plaît d’être généreux envers qui m’égale.

— La courtoisie est ton seul défaut ! grogna Cabot-Chacal.

— Elle est ma plus haute gloire ! C’est elle qui me rend digne d’avoir été accolé chevalier, en rêve, par le divin preux Roland.

— Laissons, pour l’instant, ce débat, interrompit le bouffon. Connaissez-vous quelque retraite sûre où transporter le blessé et lui donner des soins ?

— Pour ce qui est des soins, on peut s’en fier à Musehault. Il s’entend en médecine comme les plus savants mires, et, de se promener dans les bois, où il enseigne des airs aux petits oiseaux, il a retenu l’art de connaître les herbes qui guérissent de tout mal. Musehault, mon fils, qu’augures-tu de l’homme ici couché ?

— Par saint Côme et saint Damien, qui sont les patrons de la médecine, il n’a point tant de mal qu’il semble. D’avoir été longtemps pendu, il reste encore étourdi ; dès qu’on lui aura fait boire cinq ou six tasses de bon vin épicé...

— Oh ! la belle ordonnance qui ne déplairait pas à un homme sain.

— Mais, demanda le bouffon, où porterons-nous l’Homme tout nu ?

— Dans l’illustre lieu où je fais mon séjour ! répondit Ogier-Pompée avec un geste seigneurial. Pensez-vous qu’un personnage tel que je suis dorme dans les fossés, sous un plafond d’étoiles ? Il est vrai que mon habitacle n’est point bâti de marbres rares ni de bois précieux ; car c’est, dans un val des Alpines, une souterraine caverne ; mais elle a ceci d’admirable que nul curieux n’en connaît le chemin, et, à bien prendre les choses, c’est un palais, puisque j’y loge.

— A coup sûr, dit Pistoletta. Est-il loin d’ici, ce palais... souterrain ?

— En moins d’une heure nous y serons arrivés.

— Hâtons-nous donc, je vous supplie.

— Oh ! oui, hâtons-nous, s’écria la damoiselle Hughette des Perleries, à qui les Mauvais-Garçons ne déplaisaient point trop depuis qu’ils montraient de bonnes intentions à l’égard de Pierre le Véridique. Et surtout, ne lui faites point de mal, ajouta-t-elle, comme Crokesos et Pincedès soulevaient l’Homme tout nu, de qui la tête lasse où les yeux s’ouvrirent, puis, languissants, se fermèrent, pencha vers l’épaule, en un soupir.

Mais comme on allait se mettre en route :

— J’opine, dit Musehault, non sans la gravité séante à un docte personnage, qu’il serait bon de vêtir ce jeune seigneur, vu que la fraîcheur de la nuit, dans le cas où il se trouve, ne lui est point salutaire. Au surplus, poursuivit-il, gardant son sérieux, une prude personne comme est la Mariotte, n’accepterait pas de voyager avec un damoisel aussi peu habillé.

Celle qui pouffa de rire, ce fut la bonne servante ! Mais qui eût été là eût vu la demoiselle des Perleries rougir étrangement. Quoi ! n’avait-elle point pris garde, jusqu’à ce moment, que le chevalier fût sans habits ? Si fait ; seulement, à cause de son innocence, elle n’y avait trouvé aucun mal ; elle était ingénue à tel point, que sa pudeur, pour être alarmée, avait besoin d’être avertie.

— Ce vous est une belle occasion, s’écria la Mariotte, toujours riant, de restituer à ce noble homme les hardes que vous lui dérobâtes. Rends-lui ses chausses, Musehault !

— Eh ! j’ai eu le chagrin de les perdre au Jeu de Dieu, jouant avec Pincedès.

— Rendez-lui sa cotte, Crokesos !

— Je la donnai à une devineresse d’Égypte pour savoir, en échange, ma bonne aventure, qui fut que je serai pendu : une si facile prophétie ne valait pas un si bel habit.

— Rends-lui ses estiviaux, Pincedès !

— Je les mangeai d’un grand appétit, les ayant mués, le gauche, en un cuissot de chevreuil à la sauce cameline ; le droit, en une gelinotte cuite au four et farcie d’olives.

— Rends-lui son surcot, Ogier !

— Je le bus chez le tavernier de Saint-Rémy en quatre rasades d’un clairet parfumé d’hysope ! Mais, ajouta Ogier-Pompée, qui se piquait de malice, que ne lui rends-tu, toi, la chemise dont nous te fîmes don ?

Mariotte, à ce mot, se montra fort troublée.

— Bon ! qui pourrait dire ce que j’en fis ? Peut-être un épouvantail à chasser les oiseaux du verger. Imaginez-vous que je me soucie d’une chemise de jouvenceau ?

— Oh ! que non, tu n’aurais garde. Mais qu’est-ce donc qui te sort du corsage, avec l’air d’une tête de tourterelle que tu aurais mise dans ta gorge ?

Ce disant, Ogier-Pompée tira l’étoffe pliée dont un bout dépassait, et déploya toute une chemise, bien ornée de fine dentelle, telle qu’ont coutume d’en porter les jeunes seigneurs qui peuvent avoir occasion de se dévêtir dans la chambre des dames ; peut-être c’était cette blancheur dont Mariotte naguère, non sans l’avoir baisée, se fit un oreiller. Pensez que la bonne fille fut grandement penaude d’être ainsi trouvée menteuse ! Quant à la damoiselle Hughette, encore qu’elle ne comprît point ni comment ni pourquoi la chemise de Pierre le Véridique pouvait se trouver dans le corsage de Mariotte, elle en éprouva quelque dépit et se repentit fort d’avoir conduit cette fille servante à la quête du chevalier.

Cependant, l’étoffe jetée sur le corps du dépendu, on se mit en marche silencieusement, sous les étoiles, vers la caverne d’Ogier-Pompée. Le cortège n’eût pas manqué d’étonner quelqu’un qui aurait passé sur la route. On n’est pas accoutumé de voir une troupe formée d’un ours qui va devant, de cinq moines autour d’un endormi qui semble un cadavre, et d’un petit bossu de rouge et de noir habillé, faisant tinter ses clochettes entre une grosse fille à la noire tignasse et un jeune page de chasse, mince comme une damoiselle. Mais nul, sinon ceux-ci, ne s’avisait de pèleriner à cette heure par ce chemin. Il y avait sur toute la campagne une grande paix qui sommeille. Seulement, dans un buisson, un rossignol se mit à chanter, si joliment qu’on eût dit une cascatelle de perles, s’égrenant dans la pénombre. Une autre voix lui répondit, non de bête ailée, mais d’une flûte où Musehault ramageait pour charmer les ennuis du voyage, et le rossignol, de branche en branche, sautillant et voletant, mariait sa musique à l’autre chanson, croyant suivre une oiselle.

CHAPITRE IX FRANCOLIN N’EST AUTRE QUE LE DIABLE

La damoiselle Hughette, un peu inquiète encore — car il se pouvait que Pierre le Véridique fût plus malade qu’on ne disait — ne laissait pas de se sentir contente. Elle avait retrouvé le disparu qui, par une heureuse aventure, serait bientôt en sûreté. Elle se voyait, — inconnue de tous grâce à son habit de garçon, — donnant des soins au convalescent, le veillant quand il sommeillerait, l’aidant de la main ou de l’épaule offerte quand il ferait ses premiers pas sur les pentes du val sauvage. Qui sait s’il ne se prendrait pas d’amitié pour un compagnon aussi dévoué et aussi assidu ? A cette idée que Pierre le Véridique concevrait de l’amitié pour elle, Hughette se sentait le cœur doucement remué ; et, la regardant de près, vous eussiez vu ses jolis yeux mouillés comme des étoiles dans l’eau.

Quant au sire de Pierrefeu, bien qu’il ne soufflât mot à cause de la faiblesse où il s’abandonnait, il ne laissait pas de songer, la bouche et les yeux clos ; il avait fort bien ouï qu’on le portait dans un lieu où n’auraient garde de le chercher les seigneurs irrités et les barbares moines ; il s’estimait heureux de sauver, à peine endommagée, sa peau, à laquelle il tenait fort comme il est naturel à tout homme.

Les choses allant ainsi, le cortège continuant de marcher vers la proche retraite :

— Par le diable au prône ! gronda Ogier-Pompée.

— Hein ? qu’est-ce ? quoi ? qu’arrive-t-il ? dirent les autres en tumulte.

Et, la flûte de Musehault cessant de rossignoler, le rossignol s’envola.

— Il arrive que vous êtes sourds comme des pots de bronze, si vous n’entendez point des pas derrière ce rideau d’arbres !

Il n’avait point fini de parler qu’un gros de gens d’armes débusqua de la lisière ; comme c’était, — on ne s’y pouvait méprendre, — des archers du viguier d’Avignon, qui rôdaient alors par les routes au déplaisir des larrons et des turlupins, les Mauvais-Garçons se seraient bien passés d’une telle rencontre. « Perdus ! fuyons ! trop tard ! courons sus ! Aïe ! ils sont vingt ! » telles furent les paroles jetées à la fois. Et la damoiselle des Perleries, à genoux devant Pierre le Véridique qu’on avait laissé choir à terre, pleurait à chaudes larmes, ne comprenant rien à cette aventure, sinon que le chevalier ne serait pas mis en sûreté dans la caverne ; cela suffisait bien pour qu’elle fût marrie au delà de ce qu’on peut imaginer.

Cependant le chef des archers, s’approchant :

— Voilà, ce me semble, des gens qui font une étrange besogne ! Je pense qu’il serait à propos de les conduire, non sans les avoir liés de cordes, à la plus prochaine prison.

— Hélas ! gémit Hughette.

Mais Ogier et ses compagnons n’étaient point de ceux qui se laissent prendre aisément ; où ils ne pouvaient user de la force, c’était leur coutume de s’en fier à la ruse. Avant que les archers eussent pu voir clairement à quels personnages ils avaient affaire, les cinq turlupins avaient noué les cordes de leurs frocs, baissé jusqu’aux yeux leurs capuches ; et, parlant le premier :

— Saint Gorgon vous bénisse et vous recommande à Dieu ! dit Ogier-Pompée, d’une voix si pateline et d’un tel accent dévot que vous auriez juré entendre Bénignus Spagnuolo lui-même. Ce nous est une belle chance de vous rencontrer sur ce chemin, car nous avions grand’peur de nous être égarés.

Les archers furent grandement étonnés de voir ces honnêtes religieux, qu’ils avaient pris pour des routiers, détrousseurs de passants.

— Eh ! bons moines, dit le chef, où donc allez-vous, à telle heure de nuit ?

— Vers la chapelle de la bienheureuse Marcellane, sise, comme chacun sait, dans un vallon des Alpines, et où il suffit d’entrer pour être délivré des mauvais esprits qui maléficient les hommes.

— Par la Passion-Jésus ! c’est une singulière façon d’aller en pèlerinage que d’y aller en compagnie d’un ours ! Et, s’il vous plaît, qui est cet homme couché sur la terre ?

— Un bon chrétien, dont Dieu veuille absoudre l’âme ! Pour ce qui est de l’ours, c’est à cause de lui, justement, que nous cheminons vers la bienheureuse Marcellane.

— Vous moquez-vous ? dit l’archer.

— Nous n’aurions garde, nous, pauvres religieux, de bafouer d’honnêtes hommes de guerre, tels que vous paraissez être. Apprenez que cet animal n’est pas un ours, comme il semblerait au premier abord, mais qu’il est le diable lui-même.

— Le diable ! crièrent les archers, non sans quelques pas en arrière.

— Astaroth ou Belial, je ne saurais dire lequel, mais l’un des deux à coup sûr. Si vous voulez bien m’ouïr, je vous dirai toute l’histoire. Le seigneur que vous voyez là, étendu sur le sol, habite non loin de Romanin, dans une antique tour, avec son bouffon, son page de chasse et une fille servante ; car il n’a point grande richesse, s’étant ruiné pour aller en croisade. Hier soir, se sentant près de trépasser, il nous fit appeler, nous pauvres moines, pour l’assister en ses derniers instants, pour présider à ses funérailles. Or, comme je recevais sa confession, la chambre s’emplit d’une odeur de soufre, et je vis sortir d’entre une fumée le Malin lui-même qui avait pris la forme d’un ours !

Les archers se signèrent.

— Il venait nous disputer l’âme du moribond, pensant qu’il nous ferait peur sous cette forme horrible. Il ignorait quelle est la vertu des serviteurs de Dieu. Nous marchâmes sur lui, lui ordonnant de se retirer, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; entre temps, nous l’aspergions d’eau bénite. Hélas ! il résista à tous nos efforts, ne voulut pas lâcher pied. Quoi que l’on fît, il se tenait devant le lit du malade, prêt à happer l’âme, au moment qu’elle sortirait. Alors le malade, craignant pour son salut éternel, eut la pensée qu’il lui serait salutaire d’être transporté, pour y mourir, en la chapelle de sainte Marcellane qui vint de Palestine avec Marthe et Lazare ; certainement le diable n’oserait pas entrer dans un lieu bénit. Nous approuvâmes ce pieux dessein, et, portant le moribond, nous nous mîmes en route. L’ours, il est vrai, nous a suivis, acharné à sa proie, mais il ne manquera pas de retourner en enfer par la terre entr’ouverte, dès qu’il aura vu l’image sainte dont se décore la porte de la chapelle, et l’âme du seigneur ici couché montera droit au ciel.

A regarder les archers, vous auriez été surpris de voir des hommes d’armes montrer une telle épouvante ! Tremblants de la tête, les genoux se heurtant, ils n’osaient regarder du côté de l’ours, et se soutenaient l’un l’autre pour ne point se laisser choir.

Le religieux poursuivit :

— Ce qui serait très bien, beaux sires, ce serait que vous prissiez la peine de nous escorter jusqu’à la chapelle, car en cette ombre il est facile d’errer ; et les chemins ne sont point sûrs à cause des turlupins qui rôdent ou s’embusquent à l’effet de dépouiller les voyageurs.

Que si les archers avaient eu la moindre intention de pèleriner jusqu’à l’autel de Sainte-Marcellane, — de quoi je n’oserais jurer, — ils en eussent été bien dissuadés par le grognement dont Francolin, debout sur ses pattes de derrière, et la langue rouge entre ses belles dents, épouvanta la campagne ! Cette rauque clameur, qui venait à propos — l’ours avait choisi son moment, comme eût fait une personne — témoignait au delà du nécessaire qu’il était bien le diable en effet ; les servants du viguier d’Avignon, sans réclamer d’autre preuve, tournèrent dos avec un bel ensemble, pareils à des gens qui ne tarderont pas à déguerpir. Ceci n’était pas pour déplaire aux Mauvais-Garçons, enorgueillis du succès de leur stratagème, ni à la damoiselle Hughette des Perleries ; elle songeait que la route serait libre et le chevalier hors de péril.

Mais, tout à coup :

— Bonnes gens, on se raille de vous ! cria une voix claire. Cet ours est ours, et non pas diable, et ceux que vous prenez pour des moines sont des routiers voleurs et meurtriers de gens ! Ce m’est une chose cruelle de les trahir, puisqu’ils me vinrent en aide, mais je me nomme Pierre le Véridique par la volonté des dames !

Ainsi parlait le sire de Pierrefeu, hors de pamoison enfin, et debout sur la route, dans sa chemise blanche. Hughette et Mariotte s’étaient jetées sur lui, voulant de leurs mains lui clore la bouche. Le mal était fait. Les archers se ruèrent, arrachant les fausses capuches, déchirant les frocs hypocrites. Et le franc parleur, sans prendre haleine :

— Voici Crokesos, appelé Abat-Paroi par les gens de guerre et Pille-Cœurs par les pucelles ; Pincedès, qui joue au jeu de Dieu dans le sang, sur le ventre des cadavres ; Cabot-Chacal, gourmand de viande humaine ; Musehault, qui mit le feu à une bergerie de Bénédictines pour se donner le divertissement de voir les ouailles déguerpir en cornette de nuit, et le double Ogier-Pompée, qui vola dans la ville de Laon le coffre communal tout retentissant de monnaies bourgeoises !

— Liez-les de leurs propres cordes, et chargez-les sur vos épaules pour les porter jusqu’à la prison ! hurlait le chef des archers parlant à ses compagnons ; car, d’avoir été dupé, le mettait en une grande colère. Mais, toi-même, qui es-tu ? demanda-t-il au sire de Pierrefeu.

— Non pas un seigneur prêt à rendre l’âme, mais un homme que les moines de Saint-Gorgon pendirent par les aisselles au plus haut peuplier du chemin.

— C’est donc que tu méritas ce supplice par quelque vol ou quelque meurtre. A la prison, avec les autres !

Et Pierre le Véridique, bien lié de dures cordes, fut hissé sur un dos d’homme d’armes — tel un coffre sur une mule — tandis que la damoiselle Hughette des Perleries pleurait toutes ses larmes sur l’herbe et les fleurs de la route ; celles-ci crurent que c’était déjà la rosée du matin.

CHAPITRE X LA DAME AZALAÏS

Que si la dame Azalaïs, qui était la jeune épouse d’un vavasseur d’Avignon, eût été muée en oiselle par la magie de quelque nécromant, ce n’aurait pu être qu’en une très dodue et très grassouillette caille ; tant elle était, de tout son corps, mignonne et en bon point. Mais un tel change eût été le plus fâcheux du monde : vu que, volatile devenue, elle n’aurait pas été aussi savoureuse ni aussi doucement fondante sous la dent d’un mangeur, que, femme, elle avait de quoi l’être sous les lèvres d’un amant. Aucun spectacle, en vérité, n’eût valu celui de la considérer, ce soir-là, par la fenêtre de sa maison des champs. Ce n’était point qu’elle portât de riches habits, ni qu’elle eût sur la tête un bonnet de samit emperlé ou un chaperon de fleurs ; c’était, au contraire, qu’elle n’avait ni chaperon ni bonnet (mais une coiffe naturelle de jolis cheveux frisottants), ni robe de satin, ou cotte de velours, (mais une chemise dont la toile était si fine qu’on aurait pu voir au travers l’aile diaphane d’une libellule) ; et croyez qu’il y avait, derrière cette transparence, de bien plus belles choses : une gorge pareille à une double pomme de neige, un ventre rondelet, des hanches bien saillantes, et des cuisses un peu trop grasses, ce qui n’est point un mal au dire des gens qui ont eu l’occasion d’en caresser de telles. Ainsi habillée, — je dirais déshabillée, si le mot vous plaît mieux, — la dame Azalaïs était assise, non loin d’un lit aux courtines levées, devant une table où s’éployait, entre des pâtés de venaison, de-ci, et une assiette de merises, de-là, une gelinotte cuite à point et parée de ses plumes. Une bonne odeur montait des victuailles, un autre arome, meilleur, sortait du corps de la dame ; de sorte que, convié à un double festin par le parfum des viandes et le parfum des chairs, quiconque fût venu là n’aurait donné aucune attention à l’air nocturne, tout imbu d’âmes de roses, qui entrait par la fenêtre ouverte, avec un rayon de lune.

Il serait difficile de croire que la dame Azalaïs avait fait d’aussi séduisants apprêts pour complaire à son mari, vavasseur d’Avignon ; d’autant que, vieux et laid, avec une rude barbe grise, il n’avait rien en lui qui pût faire se départir une personne un peu délicate de la répulsion bien légitime qu’inspire le seul nom d’époux. Ce n’était point lui, certes, qui mangerait la gelinotte ni qui baiserait la belle femme ! Par une adroite ruse, elle s’était assurée qu’il ne rentrerait au logis ni cette nuit, ni le jour suivant, lui ayant fait savoir, par une lettre mensongère, qu’un certain neveu, parti dix ans en croisade, et dont il avait longtemps pleuré la perte, avait reparu tout à coup dans la ville d’Avignon. L’honnête vavasseur, plein de joie à cette nouvelle, s’était excusé de quitter sa femme, dont il ne laissait pas, malgré son grand âge, d’être fort amoureux et terriblement jaloux. Maintenant, il cheminait vers la ville. Ce qui arriverait quand il connaîtrait le stratagème dont on le dupa, c’était à quoi ne songeait guère la dame Azalaïs ; être battue, le lendemain, ne l’inquiétait guère, pourvu qu’elle eût été caressée la veille ; toute sa pensée allait vers son ami par amour, auquel elle avait mandé, que tel soir, à telle heure, le couvert serait mis et la chemise ôtée, et qu’il ne tiendrait qu’à lui de ne guère dormir après avoir beaucoup soupé.

A vrai dire, cet amant ne ressemblait pas à ceux qui plaisent d’ordinaire aux gentilles femmes ; il n’était point de noble race, étant le fils d’un meunier. Mais la coutume de porter des sacs de farine lui avait parfaitement renforci les membres ; on n’aurait point trouvé dans tout le pays de Provence un garçon mieux capable que celui-ci de serrer contre soi, à maintes reprises et sans nul ménagement, une dame sans jupons, entre les linceuls du lit. La femme du vavasseur, de sa nature, était peu encline à se laisser ravir par les courtois hommages et les précieuses galantises dont se piquent les nobles hommes et les clercs ; il lui fallait, pour être contente, qu’elle eût lieu de l’être en effet ; si elle en avait su l’histoire, elle aurait fort approuvé cette princesse qui dit un jour, au grand scandale de toutes les dames présentes, qu’un chevalier ne vaut rien s’il ne vaut au moins son cheval.

Cependant, assise devant la petite table, non loin du lit où il n’y avait qu’un coussin de tête, — car il suffit d’un seul oreiller pour deux personnes qui n’ont point l’intention de se tourner le dos, — la dame Azalaïs, de ses ongles menus, battait la nappe, avec un air d’impatience. Il était fort extraordinaire que l’amant espéré ne fût pas encore arrivé ! Qui pouvait le retenir ? S’était-il arrêté à courtiser sous la saulaie quelque fille paysanne, ou bien n’avait-il pas reçu le message ? Elle se sentait fort dépitée ; s’il fût entré à ce moment, elle n’aurait pas manqué de le battre, en se laissant embrasser. Et le temps s’écoulait, un temps qui aurait pu être si bien mis à profit. Quoi ? l’ingrat ne paraîtrait-il pas ? Aurait-elle envoyé pour rien son mari à la rencontre du neveu revenu de Terre-Sainte ? Cela ne servirait à rien qu’elle eût préparé ce bon repas où l’amour aurait pris appétit, qu’elle eût, pour éviter les retards, dénoué d’avance tous les cordons, laissé choir la cote et la robe, qu’elle fût là enfin, si blanche et presque nue, pareille à une fleur sans feuilles ?

Des rages la prenaient, elle avait envie de casser le hanap où il aurait bu, de plumer la gelinotte qu’il aurait mangée ; pour un peu elle eût déchiré des dents et des ongles — oh ! le triste emploi de ces mignonnes mains et de cette amoureuse bouche ! — les draps du lit qui s’ouvraient avec un air de se moquer. Bientôt, elle perdit tout espoir de voir l’attendu. C’en était fait ! elle dormirait seule. Toute seule hélas. A se voir si jolie partout, avec sa gorge pareille à une double pomme de neige, son ventre rondelet, ses hanches bien saillantes, et ses belles cuisses dont jamais personne n’avait eu à se plaindre, pour grasses qu’elles fussent, il lui venait plus de colère encore. Hélas ! hélas ! si charmante et toute seule. S’il n’y avait eu quelque chose de trop inconvenant dans cette pensée, elle aurait peut-être regretté que le vavasseur fût parti pour Avignon, que le mari ne fût point là, à défaut de l’amant. Car, enfin, c’est une chose insupportable d’avoir été si doucement remuée par de si doux désirs, de s’être crue si proche de la plus chère joie, et de n’avoir plus d’espérance que dans la chimère des rêves ! La dame Azalaïs était fort attachée aux réalités. Que faire cependant ? Se coucher, s’endormir. Quel ennui ! et comme elle dormirait mal. Lentement elle s’approcha de la couche, et, tandis qu’elle songeait encore aux baisers dont elle était frustrée, elle souleva l’une de ses jambes, mit un genou sur le bord des draps, en soupirant...

Il y eut un grand fracas de fenêtre qu’on pousse et de meubles qu’on renverse ! Avant qu’elle eût retourné la tête, — tant l’attaque fut prompte ! — Azalaïs était saisie entre des bras vigoureux, qui n’avaient point de manches ! Un homme, qu’elle n’avait jamais vu, un homme sans aucun vêtement, la couvrait de caresses, et elle ne pouvait s’en plaindre, à cause d’une bouche qui lui fermait la bouche. Qu’elle ait été grandement épouvantée tout d’abord, il n’y a rien de plus certain. Mais cet inconnu lui paraissait si bien fait, avec une peau si douce, il avait une façon de baiser si mignarde dans son emportement, que bientôt, si elle avait pu dégager ses lèvres, c’eût été un soupir, au lieu d’un cri, qu’elle eût poussé. Et comme elle n’avait jamais été fort capable de résistance, il ne se passa qu’un bien court moment avant celui où l’inconnu lui prouva que le fils du meunier n’était pas seul capable de bien serrer contre soi une dame sans jupon, entre les fins linceuls du lit.

Ce fut seulement deux heures plus tard que la dame Azalaïs se trouva assez parfaitement remise de son étonnement et d’autres émotions pour faire remarquer à l’étrange visiteur qu’il avait une façon insolite de s’introduire dans les logis, et pour lui témoigner son déplaisir des libertés qu’il avait prises, lui, pas habillé, avec elle, en chemise. Mais elle n’insista qu’assez peu sur le dernier point, jugeant sans doute qu’il lui serait difficile de faire croire à ce mécontentement, après les tendres aveux de satisfaction, très clairs quoique muets, qu’elle n’avait pu, à diverses reprises, retenir. Donc, elle s’enquit surtout de l’aventure qui l’avait poussé chez elle par la fenêtre, sans habit d’aucune sorte, et de l’état qu’il tenait dans le monde et du nom qu’il portait.

— A Dieu ne plaise, dame, que je vous cèle rien de ce que vous voulez savoir ! répondit-il. Apprenez que cette nuit, après beaucoup de malencontres, qu’il serait trop long de dire, je fus hissé, vêtu de ma seule chemise et bien lié de cordes, sur le dos d’un archer ; et quoique je n’eusse fait autre mal que de dire la vérité aux gens, il était fort question de m’enfermer dans la plus prochaine geôle. Or ce n’est point un sort qui me plaise de gésir comme un mort entre quatre laides murailles, tandis qu’il y a de par le monde tant de belles choses vivantes qu’on peut voir et saisir (en parlant de la sorte, il en voyait de fort belles, qu’il saisissait en effet, sans doute pour prouver son dire) ; je jugeai donc que je n’avais rien de mieux à faire que d’échapper, avec l’aide de Dieu, à ceux qui m’emportaient. J’enflai ma poitrine, j’écartai les bras, les jambes, pour élargir mes liens ; puis, m’allongeant et m’effilant, je glissai d’entre les cordes où s’accrocha ma chemise, tombai sur les talons, trouai d’une rude poussée la troupe des archers ébahis, et me mis à courir d’une telle vitesse que j’aurais dépassé le vol droit d’une hirondelle rasant l’herbe. Les hommes d’armes se lancèrent à ma poursuite. Mais ils ne tardèrent pas à s’arrêter, fort perplexes à cause, je pense, de mes compagnons de route qu’ils avaient saisis en même temps que moi et qui profitaient, pour s’enfuir d’un côté, — je les vis, tournant la tête, — du trouble où j’avais mis les archers en me dérobant de l’autre. Avant que ceux-ci se fussent avisés de se partager en deux troupes poursuivantes, j’étais déjà bien loin, invisible, hors d’atteinte, et si mes amis, comme je l’espère, n’ont pas déguerpi avec moins de hâte, ce dut être un plaisant spectacle que celui des archers se regardant d’un air penaud entre la double fuite de leurs prisonniers disparus. Cependant, nu comme je l’étais, courant sur les cailloux, me déchirant aux branches dont je cherchais l’ombre sur la route trop claire, je n’avais point de quoi me réjouir tout à fait, bien que j’eusse échappé à un grave péril. Qu’adviendrait-il de moi ? qui donnerait asile à un fuyard déchevelé moins vêtu que ne le fut Adam le père chassé du paradis ? Je pense que je m’allais laisser choir, non sans une grande mélancolie, sur le bord de quelque fossé, lorsque je vis, derrière un rideau de lilas fleurissants, luire une fenêtre, doucement, dans la nuit. Je m’approchai, elle n’était point close, et je ne me souvins plus des dangers, de la prison promise, ni de ma lassitude, ni d’aucune autre chose amère, à cause de votre peau blanche et lisse, et de vos seins menus et gras qui sortaient de la chemise, et de votre petit pied, dont j’admirais le dessous rose, tandis que vous mettiez, près de vous coucher, sur le bord des draps, le genou. Si je fus hardi, c’est que vous êtes belle ! Et voilà toute mon aventure. Pour ce qui est de mon nom, sachez que je suis, par la volonté des dames, Pierre le Véridique, et ne me prouvé-je point digne d’une telle appellation puisque je proclame que nulle femme n’est à l’égal de vous plaisante de corps et de visage, que l’on s’imagine, à baiser votre bouche, manger des fraises mûres, qu’il sort de vous une odeur de rose chauffée par un midi d’été, que vos bras ont des caresses d’enlaçantes lianes et que, foi-Dieu ! je bénis les turlupins qui me dépouillèrent, l’autre matin, de mes beaux habits, car c’eût été un temps perdu dont je ne me fusse jamais consolé, que la minute employée à les ôter avant de vous accoler, douce dame !

Que la bonne Azalaïs fût curieuse d’apprendre beaucoup de choses encore sur le compte du jouvenceau auquel elle ne refusait point l’hospitalité, c’est ce qu’il est permis de croire. Mais il ne lui fut pas donné d’exprimer son désir, vu que Pierre de Pierrefeu, de qui le zèle pour les charmes de la dame s’était rallumé à les vanter, lui ferma la bouche de telle façon que, muette de naissance, elle n’eût pas été plus empêchée de tenir le moindre discours.

Et, à bien prendre les choses, le Véridique n’était pas un homme à plaindre. Certes, il lui était advenu mainte cruelle affaire depuis qu’il commença de ne plus mentir aux hommes ni aux femmes ; jeté dans un puits où il faillit se rompre les os, houspillé par les camaldules en courroux, pendu à un arbre où il avait cru rendre l’âme, empoigné par des hommes d’armes, poursuivi comme une bête à travers champs et bois, il avait pu connaître, par sa propre expérience, que de parler selon la vérité n’est point pour s’attirer l’amitié des gens et que franchise et bonne fortune ne voyagent point ensemble. Mais, en ce moment, toutes ces peines, il les oubliait ; de quels soucis, en effet, ne serait-on pas délivré dans un bon lit où une personne bien faite ne se repent point de vous avoir laissé entrer, dans une bonne chambre où un parfum de victuailles voisines, se mêlant à de plus doux arômes, permet d’espérer que l’on aura de quoi se refaire des fatigues probables, et que, même quand elle ne baisera plus, la bouche ne cessera pas d’avoir un agréable emploi ?

De fait, Pierre de Pierrefeu se réjouissait fort de la chance qui lui avait permis de voir, derrière le rideau de lilas fleurissants, la claire fenêtre hospitalière ; et il ne songeait à rien qu’à se pâmer d’aise.

Mais il y eut, de l’autre côté de la porte, tout à coup, un bruit de gens qui s’avancent, et une voix cria, venant du dehors :

— Eh ! femme ! éveille-toi ! C’est moi qui suis de retour. N’entends-tu pas ? Allons, tu fais bien de clore à triple tour les grilles et les portes, car il ne manque pas de Mauvais-Garçons qui rôdent par les chemins. Mais j’arrive, bien fatigué et de méchante humeur. Appelle tes filles servantes pour qu’on me vienne ouvrir, si tu ne veux venir toi-même.

L’Homme tout nu demanda :

— Dame, qui donc parle ainsi ?

— Sainte Vierge ! dit Azalaïs plus tremblante qu’une feuille secouée d’orage ; ne l’entendez-vous pas ? C’est mon mari lui-même ; et je pense que voici mon dernier jour !

Mais Pierre de Pierrefeu, en sautant de la couche :

— Ne pensez point, dame, qu’il vous adviendra malheur à cause de moi. Je puis bien sortir par où je suis entré.

— Gardez-vous-en, pour l’amour-dieu ! La porte du jardin n’est guère éloignée de cette fenêtre ; mon mari ne manquerait de vous apercevoir. Notez qu’il est furieusement jaloux de son naturel, et la vue d’un beau garçon sans habits, s’échappant d’une chambre, aurait de quoi inspirer des soupçons à des gens même peu disposés à en concevoir.

Cependant le vavasseur, secouant les ferrailles et les grilles, ne cessait de dire, d’un ton qui se fâche :

— Eh ! n’es-tu point là, femme, ou bien si tu es morte ? Hâte-toi d’ouvrir, je te prie, si tu ne veux que je ne grimpe aux murs ou rompe la clôture !

— Par le blason de ma race, le cas est grave, dit Pierre le Véridique, et je ne sais comment nous sortirons d’embarras, à moins que vous ne m’autorisiez, dame, à étrangler cet époux importun.

— C’est là un moyen extrême auquel il ne conviendra de recourir qu’à défaut de toute autre ressource.

Car la bonne Azalaïs entrevoyait sans trop d’horreur la nécessité de faire périr son mari, sans doute parce qu’il avait la barbe très rude, chose bien incommode au baiser.

— Que faire donc ? demanda Pierre.

— Eh ! le sais-je ?... Attendez, pourtant... oui, l’idée n’est point mauvaise... il me semble que, de cette façon, les choses s’accommoderont à merveille.

— Qu’avez-vous imaginé, je vous prie ?

— Ce que je n’ai point le temps de vous dire ! Entrez dans ce réduit, derrière le lit, et quoi qu’il arrive, n’en sortez pas, que je ne vous appelle.

Ce n’était point l’instant d’exiger de plus longs éclaircissements : Pierre se déroba, comme on le lui avait ordonné, et la dame Azalaïs, après avoir, très vite, remis en honnête apparence les draps et les carreaux du lit, se hâta vers son mari qui maintenant criait dans une grande colère.

Mais il n’eut pas le loisir de l’injurier à son aise ; car à peine l’eut-elle vu — non pas seul, mais accompagné de plusieurs, — qu’elle s’esclaffa de rire (elle était fort rusée), et, tout en riant :

— Hi ! hi ! hi ! Voilà une plaisante aventure ! disait-elle. Comment, c’est vous, c’est vous-même, avec vos compères ? Qui vous eût attendu, à cette heure, justement ! Hi ! hi ! hi ! Je pense vraiment que je m’en vais trépasser à force de rire !

Qu’une telle belle humeur eût de quoi plaire au vavasseur et à ses quatre compères fort peu satisfaits d’avoir si longtemps attendu que l’on vînt ouvrir, je n’oserais le donner pour certain ; mais plus son mari faisait fâcheuse mine, plus s’esclaffait la dame Azalaïs ; le bruit de ses jolis rires était comme celui d’un collier de perles secoué dans un coffret de cristal.

— Te tairas-tu, mauvaise femelle !

Elle n’avait garde, pouffant toujours.

— C’est bien le moment de montrer de la joie, lorsque je suis berné de la plus cruelle façon.

— Hi ! hi ! ah ! ah !

— La lettre que j’ai reçue n’était qu’une gausserie.

— Ah ! ah ! hi ! hi !

— Mes compères que j’ai rencontrés sur la route, revenant d’Avignon, m’ont annoncé qu’on n’y avait aucune nouvelle de mon neveu parti page de guerre en croisade.

— Hi ! hi ! hi ! hi !

— Et si je tenais celui qui me joua ce tour, je ne manquerais pas d’en tirer une terrible vengeance.

— En quoi nous t’aiderions, dit l’un des compères qui, pour être des bourgeois, n’en portaient pas moins, sous leurs cottes, à la ceinture, des dagues et des poignards propres à faire de belles entailles ; car en ce temps on ne voyageait guère sans être armé, par la crainte des turlupins.

Cependant, eux courroucés, elle riante, ils étaient entrés dans la chambre ; à la vue de la table bien servie où la gelinotte éployait ses plumes, le bon vavasseur devint si rose de courroux que vous eussiez pris sa face pour une courge mûre.

— Ah ! carogne, gronda-t-il, tu m’en donnes sûrement ! Ce n’est point pour souper seule que tu préparas ces viandes délicates.

Et il levait sur la dame Azalaïs un poing solide qui ne tarderait pas à retomber, comme un marteau bon à rompre l’enclume ; mais ces paroles et ce geste n’eurent d’autre effet que de redoubler l’hilarité de la sournoise femelle.

Le vavasseur et ses compères étaient étonnés au delà de ce qu’on peut croire.

— Dis pourquoi tu ris, par la mort-Christ, ou je te tue avant le temps d’un Ave Maria !

— Hi ! hi ! hi ! Je veux bien parler... Hi ! hi ! Mais c’est si plaisant, que je ne saurais me retenir de rire... Pendant que vous alliez vers Avignon... Oh ! oh !

— Eh bien ?

— ... Pour y trouver votre neveu... Hi ! hi ! hi !

— Après ?

— Tandis que vous rencontriez vos compères...

— Achèveras-tu, pécore !

— Votre neveu lui-même... Ah ! ah ! ah ! ah !

— Mon neveu ?

— Était ici... hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi !... vous attendant ! et c’est pour lui que je préparai ce bon souper qui vous fâche.

Parlant ainsi, la dame Azalaïs se tenait les côtes, pareille à quelqu’un qui, de trop rire, va rendre l’âme. Quant au vavasseur, son visage s’était épanoui à cause de l’agréable nouvelle.

— Mon neveu est ici ! Je m’en réjouis fort. C’est une belle chance, compères, que vous m’ayez accompagné jusque dans ma maison, car, ou Dieu me damne, vous mangerez et boirez à votre faim et soif pour célébrer avec moi un si heureux retour. Il était tout petit garçonnet encore, mon Lionnel, quand il partit en croisade, et j’aurais plaisir à le revoir, beau jeune homme comme il doit être devenu. Mais çà, femme, où donc est-ce qu’il se cache, et n’a-t-il point hâte de m’embrasser ?

— Ses habits, par la longue route, étaient si déchirés et si couverts de poussière, que je l’ai mis dans ce cabinet, où sont vos meilleurs nippes ; sûrement, s’il ne paraît pas encore, vous ayant entendu, c’est qu’il n’a point achevé de se vêtir.

— Eh ! vêtu ou non, qu’il se montre !

— Venez donc, sire Lionnel, dit Azalaïs en ouvrant la porte du réduit derrière les courtines.

Et Pierre le Véridique n’avait pas encore fait un pas dans la chambre, que le vavasseur lui sauta au cou, le nommant des plus chers noms, jurant qu’il le reconnaissait, qu’il l’eût reconnu entre mille, malgré le long temps et la taille grandie.

L’Homme tout nu était perplexe.

N’ayant point perdu une seule des paroles qu’avait prononcées la dame Azalaïs, il savait de quelle ruse elle s’était avisée pour le tirer d’embarras et se sauver elle-même ; il lui aurait suffi de ne la point contredire pour être fort bien choyé dans le logis du vavasseur...

Il s’écria, en secouant ses cheveux :

— On ne m’appelle pas Lionnel, bon homme, et je ne suis pas votre neveu !

La dame se pâma d’épouvante, ne riant plus.

— Qui es-tu donc, toi que je trouve, tout nu, dans la chambre de ma femme ? hurla le mari.

— Quelqu’un qui passait sur le chemin.

— Pourquoi es-tu entré chez moi ?

— Parce que je vis, par la fenêtre ouverte, que votre femme était jolie !

— Et que fis-tu, scélérat, étant entré ?

— Je la pris dans mes bras et la baisai sur les lèvres !

— Mort nom d’un diable ! et que fis-tu ensuite ?

— Je me couchai dans votre lit qui est fort moelleux...

— Avec elle ?

— Cela s’entend de soi ! et je n’eus point à le regretter, car il n’est sur la terre de personne mieux faite de corps ni plus adroite au déduit !

Pierre le Véridique n’eut pas le temps de dire autre chose. Car le vavasseur et ses quatre compères, les lames hors des ceintures, se ruèrent sur lui, l’enveloppèrent, et avant qu’il eût pu songer à se défendre, il sentit une pointe lui entrer dans l’épaule. Eux s’écartant, il tomba sur les carreaux, dans son sang, blessé, mourant, mort peut-être, — pour avoir dit vérité !

CHAPITRE XI LE RÊVE ET LE RÉVEIL

Vers la lisière du bois, parmi la fraîche matinée, les bouvreuils et les chardonnerets se jouaient avec des cris dans les rayons de soleil, qui, s’accrochant aux troncs des ormes ou s’étalant sur les mousses rases, y mettaient, étroites ici, là plus larges, des flaques de claire émeraude. Mais c’était surtout autour d’un grand rosier sauvage, épanoui en mille roses, que s’acharnaient les jeux et les querelles ; et, frémissant bec à bec parmi les fleurs, s’agriffant aux épines, frôlant leur duvet aux feuilles, chardonnerets et bouvreuils se mêlaient si bien, plumes d’or et ventres rougissants, aux ramilles ensoleillées et aux vermeilles corolles, que ce pouvait être les oiseaux qui fleurissaient les branches et les roses qui voletaient. Puis, d’un élan soudain, comme chassées d’un coup de vent, toutes les ailes s’échappèrent à la fois, s’enfonçant dans une trouée de verdure. Elles avaient eu peur d’un homme étendu sur l’herbe, qui avait remué, en soupirant.

Qui était couché là ? Pierre le Véridique.

Le vavasseur et ses compères, pensant, à le voir tomber, qu’ils l’avaient navré à mort, s’étaient avisés de le porter, assez loin de la maison, pour n’être point accusés de meurtre ; ils le laissèrent sur les herbes de l’orée, non sans l’avoir vêtu de quelques hardes apportées en ce dessein, à cause de cette religion pour les défunts, qui est naturelle même aux plus méchantes gens.

Mais, défunt, il n’avait garde de l’être. Sa blessure à l’épaule n’était guère dangereuse ; jeune et sain comme il était, il avait assez de sang dans les veines pour en pouvoir perdre un peu sans un trop grand dommage. La pâmoison où, par la douleur du coup, il s’abandonna d’abord, se continua, sur le gazon doux, dans l’air frais, en un somme réparateur des forces. Il dormait là, délicieusement ; c’étaient des soupirs d’aise, qui, parfois, lui entr’ouvraient les lèvres.

Même il eut un très aimable songe.

Il se croyait étendu, par une fraîche matinée, sous l’ombre fleurie d’un rosier sauvage, épanoui en mille roses ; et, de fait, où il rêvait être, il s’y trouvait ; les choses d’alentour entrant dans ses yeux dessillés à demi, comme il arrive parfois à ces moments où le somme va bientôt s’éveiller. Puis, il vit venir à lui des personnes qu’il reconnaissait bien : un petit bossu, de rouge et de noir habillé, coiffé d’un bonnet où tintinnabulaient des clochettes, une belle fille paysanne à la chemise bien remplie, un page très fluet, avec des boucles d’or, si menu et si joli qu’on l’eût pris pour une damoiselle ; ils avaient en leur compagnie le bon ours qui grimpa au peuplier, sous la lune, et coupa, de ses dents, la corde. Et ces gens témoignèrent une extrême joie de le retrouver, comme s’ils en eussent tout à fait perdu l’espérance. Le bossu, en dansant sur la mousse, faisait sonner ses sonnettes ; la paysanne s’esclaffait de contentement, montrant toutes ses dents blanches dans sa grande bouche rouge ; l’ours, dodelinant de la tête et clignant des yeux, avait bien l’air d’un ours aussi satisfait que possible. Et le damoiseau, aux jolies boucles dorées, ne se montrait pas moins ravi que les autres ! Ce n’était point qu’il sautât, comme le bossu, qu’il pouffât de rire, comme la fille, ni qu’il clignât de l’œil, comme l’animal ; mais, à genoux sur la mousse, sans geste, sans bruit, il regardait le dormeur d’un regard si attendri et si charmé, que Pierre le Véridique s’en sentait le cœur plus ému qu’on ne saurait le dire. Et, en même temps, un soupçon lui venait. Maintenant qu’il voyait, dans la clarté du songe, cet enfant hier aperçu dans la pénombre lunaire, il ne pouvait plus croire que ce fût un jeune garçon en effet. Non, elles n’étaient pas d’un homme, cette chevelure si fine, cette peau si blanche et si rosée, cette bouche pareille à une églantine mi-close ; il n’y avait qu’une jeune fille pour avoir dans le maintien tant de grâce et de tendre retenue ; et le drap, sur le devant de l’habit, s’enflait beaucoup plus agréablement qu’il n’était vraisemblable. Oh ! sûrement, c’était une femme qui était là, plus jolie que les plus jolies, c’était une femme qui le regardait en ce muet ravissement ! Il n’en douta plus lorsque, le bossu et la fille s’étant écartés un instant, il sentit au-dessus de ses yeux mi-clos la caresse d’un lent baiser. Ce fut comme si une rose lui était tombée, de la branche, sur le front.

Il tressaillit et se dressa, dans une ardente liesse ! car, ce qu’il avait vu en rêve, il le voyait toujours, bien éveillé ; et, tombant à genoux :

— O damoiselle ! dit-il, vous qui ne sauriez dérober sous ce déguisement les charmes dont vous para la nature ; vous qui, pleine de miséricorde pour un malheureux haï de tous, l’avez sauvé de la mort, l’avez suivi par les chemins, et, quand il se fut enfui, l’avez cherché sans souci de votre salut ; sachez, ô damoiselle, que je vous aime plus que jamais on n’aima, et que je garderai cet amour jusqu’à ce que j’en meure !

Car Pierre le Véridique n’était pas homme à perdre son temps en de telles occasions ; il pensait que, si, voyant une rose, on ne la cueille point sans retard, il se peut qu’un autre s’en saisisse ou que le vent l’effeuille tandis qu’on tourne la tête.

Cependant, Hughette des Perleries — cette églantine blanche — était devenue plus vermeille que les coquelicots de juillet ; et, tremblante, voulant fuir, essayant de répondre : « Mais non, sire, je suis un jeune page de chasse du domaine de Romanin... » elle mettait devant ses yeux ses doigts de petite fille pour ne point voir celui qui lui tenait de tels discours. Mais, en même temps, une douceur inconnue lui glissait dans le cœur, dans le sang, dans tout l’être, c’était comme s’il avait fait du soleil au-dedans d’elle. Jusqu’à cette heure, elle ne s’était pas confessé à elle-même qu’elle eût élu pour l’aimer d’amour le jeune chevalier persécuté par la rancune de tant de gens ; elle ne croyait pas mentir en disant qu’elle en avait entrepris la conquête à cause d’une grande miséricorde éveillée par d’imméritées infortunes ; pour ce qui était du baiser tombé tout à l’heure de ses lèvres comme une rose d’une branche, sa volonté n’y fut, à vrai dire, pour rien ; ce devait être qu’elle s’était trop penchée, sans le faire exprès. Mais, à présent, parce qu’il lui disait : « Je vous aime », elle comprenait, effrayée et ravie, qu’elle aimait comme lui ; cette parole lui expliquait non seulement ce qu’il ressentait, mais ce qu’elle éprouvait elle-même ; c’est ainsi qu’un brin de paille allumé met le feu dans toute une grange que l’on croyait bien gardée de l’incendie.

Et, Pierre ne cessant de tenir les plus chaleureux propos, la damoiselle Hughette se sentit enfin si émue qu’elle s’avoua fille, en un soupir ; même ce soupir avouait qu’elle était fille amoureuse, de sorte que le sire de Pierrefeu, plein d’une triomphante joie, la serra contre sa poitrine et la baisa dans les cheveux, pour ne point l’effaroucher, timide comme elle était. Le bon ours les considérait avec attendrissement.

De fait, il avait raison de les considérer de la sorte et de les écouter, car même en ces jours de la saison nouvelle où fleurissent toutes les roses et gazouillent tous les oiseaux, il n’est point de plus doux spectacle que celui de deux amoureux, ni de plus aimable musique que celle de leurs voix. Maintenant, Hughette des Perleries ne songeait plus à cacher les tendres mouvements de son cœur ; tout ce qu’elle ignorait naguère, mais qui lui fut révélé par la parole initiatrice de Pierre le Véridique, elle l’avouait ingénument, sans rougeur ; oui, dès le moment où le jeune gentilhomme, vêtu de verdure et de papillons, était entré dans la salle où siégeait le tribunal des dames, elle avait cessé de s’appartenir pour être tout entière à lui ; c’était par tendresse, non par miséricorde, qu’elle avait, derrière la chaire de justice, ouvert la porte au sire de Pierrefeu, qu’elle l’avait guidé dans l’ombre, — se feignant laide, par une pudeur de violette qui aurait peur d’être cueillie, — qu’elle avait pleuré le voyant saisi, emporté, qu’elle en avait entrepris la quête sous cet habit de garçon, et que, hier soir enfin, — ayant réussi, avec le bouffon, la Mariotte et l’ours, à s’évader d’entre les archers déconfits, — elle s’était remise, bien lasse, en chemin, jurant de ne dormir ni de s’asseoir, qu’elle ne l’eût, vivant ou mort, retrouvé. Elle disait ces choses d’une bouche si parfumée et d’une voix si mignarde, que vous eussiez cru d’un gazouillis de petit oiseau dans le cœur d’une rose ; et jamais Pierre n’avait éprouvé d’aussi parfaites délices. Vraiment, il n’avait plus du tout le dessein, — en dépit du défi crié au vent dans le carrefour de la Marcellane, — de solliciter d’amour les belles dames de la vicomté ; il était persuadé qu’aucune ne lui paraîtrait jolie à l’égal de celle-ci, délicate et menue ; il sentait qu’il en était pour toujours le fervent ami, et cette pensée lui vint qu’il serait doux de vivre avec elle, sans la jamais quitter, dans l’habitacle familial des sires de Pierrefeu. Certes, le château ne laissait pas d’être en fort mauvais état, et, de victuailles dans les buffets, de linge dans les armoires, d’argent dans les coffres, il n’y en avait point du tout ; au surplus, les murs des salles, où venait battre le soir l’aile flasque des chauves-souris, menaçaient de choir quand le vent soufflait un peu fort. N’importe ! puisqu’il n’avait point d’autre asile, il se contenterait de celui-là, sûr d’y être de tous les mortels le plus heureux, si elle l’y voulait accompagner ; et il songeait à la chapelle, un peu moins délabrée que le demeurant de l’édifice, et où quelque honnête religieux consacrerait leur union. Ah ! qu’ils seraient heureux une fois époux ! Pauvres, oui, obligés peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes des bois et des plaines, de travailler comme les vilains en leur maigre champ, — lui, non pas elle, car elle gâterait aux armes et aux durs outils la délicatesse de ses petites mains, — ils n’auraient jamais de tristesse, tant ils auraient d’amour. Vous pensez bien que la damoiselle Hughette des Perleries n’était pas pour contredire Pierre le Véridique sur ces divers points ; elle était certaine que le château lui paraîtrait le plus beau du monde ; elle approuvait surtout, — en sa tendre vertu, — l’idée de la chapelle et du religieux qui célébrerait leurs noces. Et il ne fallait pas croire qu’elle laisserait son mari garder pour lui seul toute la fatigue ; elle aurait sa part dans la peine comme elle aurait sa part dans la joie. « Eh ! que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme vous voilà ? — Tandis que vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, à votre retour, que le printemps, passant sur la route, nous a demandé l’hospitalité avec toutes ses couleurs et toutes ses odeurs ! » C’est ainsi qu’ils formaient de souriants projets ; et à présent, Pierre de Pierrefeu, sûr de son bonheur, remerciait le bon destin qui lui avait envoyé tant de calamités auxquelles il devrait tant de joies.

— Aïe ! gémit-il dans une grimace.

C’était que la damoiselle Hughette, en se penchant vers lui, lui avait frôlé l’épaule à la place de la blessure.

— Eh ! qu’avez-vous ? dit-elle.

— Presque rien.

— Mais encore ?

— Une blessure, fort légère, qu’on me fit, me cause quelque douleur, si l’on y touche.

— Une blessure ? Quoi ! vous êtes blessé, plus gravement que vous ne dites, peut-être ? Et vous n’en sonniez mot ?

— A peine si le poignard m’entra dans la chair ; ce fut, je vous le dis, comme la piqûre d’une épingle un peu grosse.

— A la bonne heure. Mais il faut me conter le péril où vous fûtes et les gens qui vous attaquèrent et tout ce qui vous arriva depuis que vous échappâtes à ces méchants archers.

Pierre le Véridique était devenu très pâle.

Non, cette fois, il ne parlerait pas ! Non, il ne dirait pas la vérité ! A cette innocente mignonne, qui l’aimait d’un si pur et d’un si grand amour, il ne révélerait pas la dame Azalaïs aperçue en chemise par la fenêtre ouverte, ni la chambre hospitalière, ni le bon lit du vavasseur. Déjà, pour de franches paroles, il avait souffert de bien grands dommages ; il ne voulait plus s’exposer à de telles malencontres ; et, parce que les dames du château de Romanin étaient d’extravagantes personnes, il n’était pas obligé d’être, lui, le plus infortuné et le plus navré des hommes.

Il se préparait donc, interrogé par Hughette, à inventer quelque histoire ; un des archers, dirait-il, l’avait atteint, le poursuivant, d’une flèche décochée... Pierre le Véridique allait mentir !

— Eh bien ! sire, demanda-t-elle, ne me conterez-vous point comment vous fûtes blessé ?

— Damoiselle ! cria-t-il, — car le serment que fit un noble homme l’oblige et le mène et ne le lâche point ! — Damoiselle ! je couchai avec la dame Azalaïs, qui est la femme d’un vavasseur d’Avignon, et c’est le mari qui me blessa, aidé de ses compères, afin de venger son honneur !

Vous n’auriez pas manqué d’être ému si vous aviez entendu le cri que poussa la damoiselle Hughette des Perleries, et elle était, regardant Pierre, plus pâle que les pâles lys. Puis, tout à coup, elle s’enfuit à travers les branches, appelant : « Pistoletta ! Mariotte ! » et disant à Pierre de Pierrefeu qui la suivait avec des prières : « Non, sire, non, laissez-moi ! et sachez que jamais vous ne me reverrez, car une fille telle que je suis ne saurait aimer un homme qui fit les choses que vous dites. Mais il vous est tout loisible de retourner vers la dame Azalaïs, de qui la compagnie vous sera bien plus plaisante que ne saurait être la mienne. »

Puis, le bouffon et la fille servante étant accourus aux cris :

— Pistoletta ! dit-elle, emmène-moi ! Si je suis trop faible et si la distance est trop grande, emporte-moi jusqu’au château que j’eus bien tort de quitter pour l’amour d’un déshonnête gentilhomme. Je me jetterai aux pieds de la dame de Romanin ; elle me pardonnera la faute que je commis ; ou, si elle est impitoyable, je me réfugierai dans quelque monastère ; tous les asiles me seront bons, pourvu que je sois à jamais délivrée d’une présence qui m’est odieuse autant qu’elle me fut chère !

Et, suivie de Pistoletta, elle se mit en chemin d’une allure si décidée, après un si méprisant adieu lancé à Pierre le Véridique, que celui-ci comprit qu’il ne gagnerait rien à la vouloir retenir par des larmes ou de repentantes supplications. Accoté à un arbre, la tête basse, les bras ballants, il la regardait s’éloigner, hagard, avec cette désolation épouvantée d’un marin qui, pour diriger sa nef, n’ayant au ciel qu’une étoile, la verrait peu à peu s’obscurcir, s’éteindre, disparaître.

— Ah ! beau sire, dit la Mariotte qui, peut-être se souvenant des caresses interrompues, n’était point fâchée de demeurer seule dans un bois avec le jeune seigneur pareil à l’archange de la chapelle ; ah ! beau sire, vous voilà mélancolique autant qu’on le peut être, à cause du départ de ce jeune garçon. Ne daignerez-vous pas vous apercevoir que la Mariotte ne s’en est point allée ? Vous aviez naguère plus d’empressement à considérer les personnes et plus d’amoureuse courtoisie.

En même temps, renflant le buste, elle lui mettait sous les yeux, sous les lèvres, ses fermes seins remuants, pareils à de beaux fruits qui veulent bien qu’on les cueille.

Mais Pierre le Véridique ne songeait qu’à la damoiselle enfuie, et il s’écria, parlant avec franchise :

— Tu me sembles laide à présent, autant que le paraîtrait une ortie à qui viendrait d’admirer une rose ! Et je ne puis comprendre comment j’eus la basse envie, l’autre matin, de t’accoler, paysanne, dans la forêt de Romanin.

Pour accommodante que fût la Mariotte, ceci lui déplut grandement.

— Par le Nom-ma-Patronne ! je ne suis point telle que vous dites ! et c’est me traiter d’une cruelle façon. Vous voyant poursuivi ou abandonné de tous, j’avais formé le dessein de vous consoler en vos infortunes ; vous auriez eu en moi, errant par les routes, une bonne servante, le jour, meilleure encore, la nuit. Mais, puisque vous récompensez mon zèle par de si durs propos, je me garderai bien de vous offrir aide ni secours ; je m’en retourne à Saint-Rémy où beaucoup de forts garçons ne me trouvent point laide !

Ce disant, elle tourna le dos, se mit furieusement en chemin.

Alors, Pierre le Véridique pleura ; oui, prenant sa tête entre ses mains, il pleura avec des sanglots qui lui secouaient la poitrine.

Ce n’était pas une bien grande affaire, le départ de cette fille servante ; mais, pour un qui est délaissé, c’est toujours un deuil qu’un délaissement de plus ; et il pleurait, très douloureusement. Certes, pour ne point manquer à la parole jurée, il avait subi sans se plaindre plus d’une fâcheuse aventure ; mais, les derniers coups dont le sort le navrait, étaient si cruels qu’il y succombait. Quoi ! personne ne s’intéressait à lui désormais ? Quoi ! — surtout — elle le fuyait avec horreur, la damoiselle Hughette des Perleries, cette mignonne et pure fille à qui tout son cœur, sans retour, s’était donné ? Il vivrait seul, sans compagnon et sans amie ?

Seul ? non.

Pierre le Véridique entendit près de lui un souffle comme d’une gueule de four qui fume, et il sentit quelque chose de doux et de lourd qui lui caressait la jambe.

C’était l’ours, tête dodelinante.

Meilleur que les gens, l’animal n’était pas parti, ayant pris sans doute en amitié, — car on s’attache par les services que l’on rend, — celui qu’il avait décroché de l’arbre. Levant la tête, où les yeux s’apitoyaient, il avait l’air de vouloir dire, en son mouvement câlin : « Si tous vous quittent, je ne vous abandonne point. Ne vous désolez pas de la sorte. Quand on a perdu l’amitié de tous les hommes et de toutes les femmes, c’est quelque chose que la tendresse d’une bête. »

Certainement, c’était quelque chose. Le sire de Pierrefeu se sentit ému plus qu’on ne saurait dire par la compassion du bon ours. Il ne connaîtrait point tout à fait l’horreur de la solitude ; il lui restait un ami ; et, se penchant, il attirait vers son cœur la tête de Francolin. Pour un peu il eût embrassé cet ours plus humain que les hommes.

Il aurait bien voulu lui dire d’obligeantes paroles, comme : « Oh ! le joli mignot ! comme il est doux ! comme il est gracieux à voir ! » Mais, le regardant de près, il s’écria, contraint par son serment :

— Oh ! la vilaine bête !

Or, c’était là, on s’en souvient, une injure que ne supportait jamais l’honnête animal. Grondant avec fureur, il se dressa sur ses pattes de derrière, et il s’avançait, terrible, la gueule ouverte. Le sire de Pierrefeu comprit le péril ; il allait être étouffé, déchiré, dévoré par l’énorme bête courroucée ; il n’eut que le temps de faire un bond en arrière, et il se mit à fuir à travers les fourrés, les clairières, sautant les rocs, sautant les fossés, poursuivi par l’ours auquel il avait dit la vérité !

FIN DU LIVRE DEUXIÈME

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