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L'homme tout nu

LIVRE DEUXIÈME PIERRE LE VÉRIDIQUE

Reading edition

CHAPITRE I LE DIABLE S’ENTRETIENT, DE NUIT, AVEC BÉNIGNUS SPAGNUOLO, ABBÉ DE SAINT-GORGON

Toutes lampes éteintes, toutes cloches muettes, le diable, s’étant introduit par des moyens à nul connus dans l’abbaye de Saint-Gorgon, s’assit à croupetons sur l’estomac endormi du vénérable abbé Bénignus Spagnuolo ; quiconque aurait vu cela sous le bleuâtre rayon de lune que dardait l’oculus de la cellule, n’aurait pas manqué d’avoir grand’peur, bien que le diable fût petit ; car, tout velu de poils roux, ou roussis, il était très hideux dans sa mignonne taille, avec sa barbe en pointe, ses longues oreilles aussi aiguës que ses cornes, sa queue recroquevillée comme un sarment et ses ailes de flasque peau, sans plumes, pareilles à celles d’une souris-chauve.

L’abbé, ronflant plus fort sous le poids, se souvint dans son somme d’un joli cochon de lait, tout farci de pistaches et bien rôti au four, qu’il avait mangé la veille, non sans quelque gloutonnerie. D’ordinaire, il se contentait de la couenne qui, bien dorée, croque savoureusement sous les dents, et des quatre pieds qui sont quatre bouchées friandes ; cette fois il avait tout avalé ; et, geignant, non de remords, il se promit d’être plus circonspect à l’avenir.

Mais le diable lui ayant, de ses petites ailes, éventé la tonsure, et de la pointe de sa barbe chatouillé malicieusement le nez, Bénignus Spagnuolo reconnut que la gêne de son estomac provenait, non pas de l’animal immonde qui était dedans, mais d’un qui était dessus. D’ailleurs, il ne s’émut pas outre mesure ; maintes fois il avait eu affaire au Malin, et il s’était toujours tiré de ces rencontres à son honneur et sans méchef, lui donnant, comme on dit, du retour de matines. Une main hors des draps, il allait faire le signe auquel nul mauvais esprit ne résiste, quand le diable, ricanant comme une porte grince :

— Tu perds ta peine, abbé. Aurais-tu un morceau de la véritable croix — qui fut recouvrée par l’impératrice Hélèna — dans le chaton de ta bague abbatiale, que tu ne viendrais point à bout de me faire déguerpir, étant ce soir en état de péché mortel.

Apparemment, la chose était vraie ; puisque le vénérable Bénignus Spagnuolo, poussant un gros soupir, remit sa main sous le linceul.

— Du moins, marmotta-t-il, ôte-moi des narines ta barbe ; elle a une odeur de soufre que je ne puis supporter.

Le diable dit :

— J’y consens.

Il leva le menton en effet. Mais, faisant évoluer sa queue, il en introduisit très adroitement la pointe dans le nez de l’abbé.

Soit que celui-ci eût en effet gagné au change, soit que, crainte de pis, il jugeât bon de se résigner, cette familiarité peu décente ne donna lieu à aucune récrimination de sa part ; il reprit, ayant éternué :

— Que me veux-tu, Satan ?

— Abbé, tu m’interroges !

— Pourquoi ne le ferais-je point, vermisseau ? Tu es le serf, je pense, du plus chétif esclave du Seigneur.

— Dis l’égal du Seigneur même, tondu stupide ! et connais que, Dieu étant la face, Satan est le revers. Que si ton maître se regardait dans un miroir, son image, assombrie, ne serait autre que moi-même, et il n’est, lui, que le reflet lumineux de mon obscurité. Il est écrit : « Toutes choses sont doubles, l’une à l’opposite de l’autre. »

— Hein ? qui a dit cela ?

— Jésus.

— Jésus-le-Christ ? clama l’abbé, se signant cette fois.

— Eh ! non, l’autre, Jésus de Sirach. N’as-tu point lu les Écritures ?

— J’y ai lu qu’un jour, du talon, la femme t’écraserait le chef.

A la vérité, si l’honnête moine espérait, parlant ainsi, clore le bec au Malin, il fut grandement déçu dans ses visées, car le diable éclata d’un tel rire que, sursautant trois fois, il faillit défoncer Bénignus Spagnuolo, lequel sonna comme un tambour.

— Tu me crèves ! grogna l’abbé.

Le diable reprit :

— Dieu créa, mais j’ai créé pareillement. Tout ce qui existe, je l’ai enfanté ; il ne forma que ce qui n’est point. Le tentateur ne parla-t-il pas en ces termes au fils de l’homme : « Je te donnerai toutes les choses du monde, si tu consens à m’adorer ? » Comment les aurait-il pu offrir, si elles n’eussent été à lui et de lui ? Au surplus, recorde-toi, Spagnuolo, Jésus enseignant à ses apôtres : « Toutes plantes ne furent point, par le Père céleste, formées. »

— Jésus de Sirach, objecta le moine.

— Eh ! non, l’autre, Jésus de Nazareth, celui qui, dans le corps de Marie, s’incarna par l’oreille.

— Par l’oreille ?

— Par où donc, tête rase ? l’ouïe était sa voie naturelle puisqu’il était le Verbe.

— Seigneur ! gémit l’abbé.

— De vrai, continua l’autre, tu n’es qu’un piètre clerc, il n’y a aucun plaisir à discuter avec toi. Sache que la conception par l’oreille a été crue par nombre de pères fort orthodoxes en Orient non moins qu’en Occident, et l’on trouvait encore cette doctrine dans les lithurgies des églises de la Perse, quand le grand Thérébinthe, élève de Scythanius, évangélisait dans le pays d’Ahwaz.

Bénignus, sous les cuisses du diable, grouilla furieusement.

— Ah ! ah ! bien, bien, je te connais, cria-t-il, tu es le démon antique de l’hérésie. Abomination et Scandale, tels sont tes noms. Ta bouche est comparable à la vile issue par où les porcs déchargent leurs entrailles, et tes paroles puent comme des excréments. Quoi ! boue en figure de singe, tu osas pénétrer en cette abbaye de Saint-Gorgon où revit la règle pure des Camaldules, par Romuald inventée, et parler à moi, Bénignus Spagnuolo, abbé ?

— Abbé, tu t’emportes, dit l’autre. Un diable, à bien sentir les choses, ne pue guère plus qu’un moine ; pour ce qui est de ma compagnie, elle a paru supportable à des personnes qui te valaient bien. N’est-ce point moi qui, par la bouche du divin Manès, discourus devant les mages de Bhéram, fils d’Hormouz ?

— Un beau discours ! et dont tel fut le prompt succès : Manès écorché vif, et sa peau, bien vidée de chair mais de paille remplie, quatre jours dans le vent balancée à l’une des portes de Djoudischaour ! et ceci advint, par la miséricorde divine, en l’année deux cent soixante-douzième de l’incarnation domininale.

— C’est bien compté, j’en puis porter témoignage, puisque je m’étais fourré dans la paille.

— Ah ! dit l’abbé, que n’y mit-on le feu !

— Je ne faillis point à l’y mettre moi-même, par le moyen du bout de ma queue qui pétille aussitôt que l’on souffle dessus. — Souffle, beau moine, si tu as froid aux narines ! — La peau se chauffa, se détira, craqua, fut à peu près pareille à celle du cochon de lait dont tu soupas hier, et je m’envolai dans la fumée, vers Philipople, en Thrace, où fort commodément je me logeai dans le ventre de saint Pierre.

— Tu mens, fourbe maudit !

— De Basile, s’il te plaît mieux, mais, tant que j’habitai sa personne, ce fut Pierre qu’on le nomma.

— Et pour ce il fut brûlé à Constantinople par le bon empereur Alexis Comnène.

— Oui, mais Niphon, moine comme toi, me recueillit dans sa barbe qu’il avait très belle, et j’y demeurai jusqu’au jour où elle fut rasée par l’ordre de Michel Oxitès, patriarche. Alors, jugeant que ma besogne aux pays Levantins était suffisamment faite, je passai la mer dans la poche d’un Hierosolymite, et, caché entre les pages d’une bible arienne, je débarquai dans la ville de Trosir en Bulgarie, où les gens ne tardèrent pas à me donner les titres les plus considérables ; et il me paraît qu’un diable appelé Luciabel, Czernebog, Satanaki, peut bien traiter de pair à compagnon avec Bénignus Spagnuolo qui, avant d’être abbé de Saint-Gorgon, fut à Rome exorciste, selon les uns, et portier, selon les autres.

Ceci fut très sensible au vénérable camaldule.

— Ne t’enorgueillis pas, vaine fange ! ce sont des peuplades sauvages qui t’adorent de cette sorte, et l’Église ne saurait tenir compte de gens qui ne disent pas en latin les offices.

— Il est vrai, dit le diable, que le Seigneur n’entend pas le slavon. Mais je fus bien accueilli dans le château de Monteforte, où l’on psalmodie les proses latines, et qui s’érige près de Turin, ainsi que tu peux le savoir.

— Héribert, archevêque de Milan, y brûla tes suppôts sur un fort beau bûcher.

— La flamme, abbé, n’a rien qui me répugne. Au surplus, avant qu’on mît le feu aux fagots, j’avais eu soin de me blottir, sous la forme d’une puce, je le confesse, dans la chemise d’une femme qui faisait route vers Orléans en France.

— Hélas ! dit le moine, l’hérésie est la grande voyageuse. Errat Error.

— Je partis puce, j’arrivai lion. Lisay, qui m’avait au ventre, a fort bien rugi plutôt que d’avaler l’hostie.

— Mais la reine Constance dévotement lui creva l’œil de sa canne, comme il sortait excommunié de l’église.

— Bon ! je m’échappai par l’orbite vide et quatre châteaux en Périgord m’offrirent asile : Montfort, Castelnau, Baymiac et Baspromate, qui sont de belles forteresses.

— Pierre à pierre, elles furent démolies ! et désormais tu n’as plus de refuge, puisque te voilà nu et seul, et l’aile au bûcher roussie, dans la cellule de Bénignus Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon, qui te brave.

— Bon père, dit la voix grossissante du réprouvé, tu pourrais compter les brins d’herbe des vingt prairies qui environnent les sept maisons de ton monastère, mais tu ne compteras pas les innombrables hérétiques, en qui mon esprit habite, et qui, cheminant vers toi, te menacent nuitamment.

— Hein ? dit l’abbé.

— Vêtus de noir, et pareils dans l’ombre à des conventicules de fantômes, ils s’assemblent dans les clairières, et ils font de grands feux de joie avec les croix des carrefours. Que les églises sont des tombes, et qu’il est temps d’en sortir, ils le proclament, disant aussi qu’ils sont la résurrection et la liberté. Et, les oyant de loin, tous ceux qui endurent et geignent accourent vers eux en foule, et moi, Luciabel, sur la multitude qui s’enfle toujours, joyeusement je plane, lui faisant de mes ailes noires développées sans bornes un immense ciel qui palpite !

Or, parlant ainsi dans le rayon bleuâtre de la lune, le diable avait cessé d’être petit. Et d’abord il fut sur le corps de l’abbé comme un colosse accroupi, puis il s’érigea, renversant les murailles du déploiement de son envergure. Et toujours il grandissait ; et, les griffes de ses pieds enfoncées dans le ventre du vénérable Bénignus comme des racines de chêne dans la terre, il figura bientôt un gigantesque tronc d’arbre ayant pour dôme deux ailes démesurées, qui, surplombant d’un bout à l’autre de l’horizon, furent assez semblables en effet à un firmament où il n’y aurait pas d’étoiles.

Vaste, autour de l’abbé, s’étendait maintenant la plaine de Provence ; et de toutes parts, des hommes et des femmes, par groupes innombrables, conversaient avec de sinistres gestes.

Ce que voyant :

— Des bûchers ! des bûchers ! vociféra Bénignus.

A ces mots, comme si une foule jusqu’alors invisible leur eût soudainement obéi, voici que, surgies du sol, des troupes de gens d’armes et des files de moines s’élancèrent vers les hérétiques attentifs à leurs infernales pratiques, et les saisirent, et, sur des tas d’arbres flambants, qui, par places, illuminèrent la plaine, ils les jetaient, dans un effroyable brouhaha de malédictions et de psaumes. Et des forêts incendiées, craquant aux pentes des monts, s’écroulaient en torrents de feu. Et plus loin, des villes, battues de catapultes et que léchait la furieuse inclinaison des flammes, s’affaissaient sur elles-mêmes, comme des géants de pierre qui brusquement s’assiéraient. Et, de tous côtés, parmi les immenses fumées rougeâtres, où grésillaient des fumerons de chair humaine, cris d’hommes et de femmes et geignements d’enfants faisaient un large bruit menaçant et plaintif que dominaient les victorieuses clameurs des gens d’armes et les chants religieux des moines.

— Ils brûlent ! dit l’abbé. Ils brûlent, ceux qui vinrent de Perse et ceux qui sont venus d’Italie ; les Piffres adorateurs de Satan, et les Patavins qui baisent la fesse du Christ noir, et les Policiens et les Cathares, ils brûlent sur les bûchers vengeurs de l’Église. Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu ! et gloire à Bénignus Spagnuolo qui d’un geste alluma le sacré incendie !

Mais de la haute profondeur des ténèbres, la diabolique voix de Luciabel répondit :

— Regarde, père abbé.

Et l’abbé, regardant encore, vit s’éteindre les feux justiciers sous un quadruple vent qui soufflait des quatre coins du ciel, et, par myriades, des démons qui étaient les âmes des blasphémateurs, se disperser dans la fumée, battant de l’aile, criant de joie, et secouant sur le monde, comme une horrible semence, la noire cendre de l’hérésie !

Vous pensez si le bon Camaldule fut fâché de voir cette damnable engeance se dérober de la sorte. Mais, en ce moment, les cloches de Saint-Gorgon, réveillées, sonnèrent matines dans le jour lunaire, et l’abbé, s’éveillant aussi, ne vit plus ni hérétiques, ni diable. Il était dans son lit, entre les quatre parois de sa cellule bien close ; de quoi, plein d’une satisfaction légitime, il remercia Dieu fort dévotement.

— Cependant, se dit-il, je n’ai point songé que quelque chose sur l’estomac me pesait fort.

Il reconnut, en souriant, que ce qui lui avait ainsi opprimé l’estomac, n’était point, comme il l’avait pensé, le corps vilainement velu du diable, mais bien les rondes formes d’une fille passablement dodue, qui, à ses côtés dormante, s’était mise en travers de lui. Car bien qu’il fût un très saint personnage, et l’un des plus chastes abbés du pays de Provence, Bénignus Spagnuolo avait, comme il est permis, une dame par amour, laquelle, sous la cuculle monacale, le servait, de jour, comme diacre, et la nuit, comme amie, sans cuculle.

Les cloches à grands coups de bruit déchiraient l’air nocturne.

— Donc, tout est bien, dit l’abbé en se levant. Mais cette vision, certes, est un avertissement d’en haut. L’hérésie des Cathares damnés fait en cette région des progrès notables. L’Église est en péril, et, puisque c’est aujourd’hui précisément le jour où les fidèles apportent à l’abbaye la dîme convenue, je ne ferai point mal, je pense, pour ranimer leur zèle, de faire devant tous quelque beau miracle, ainsi que cela m’est arrivé plus d’une fois avec l’aide de Dieu et du grand saint Gorgon.

CHAPITRE II L’HOMME QUI ÉTAIT AU FOND

Or, pendant que le vénérable abbé de Saint-Gorgon, tenté avec la permission du Père et du Fils, prenait les courbes gracieuses d’une dame pour les laides fesses du diable, — il est étrange qu’un beau moine, expert comme celui-là était, n’ait pas su, même en dormant, mieux discerner les choses, — Pierre de Pierrefeu se colérait fort d’être logé en une obscure et humide et puante fosse, d’où, levant la tête, il n’apercevait même plus une rondeur du ciel ; car la nuit s’épaississant avait comme bouché l’ouverture par où on l’avait descendu. En quelle part du monde subterranée était-il gisant ? Ferait-il en ce trou long séjour ? Qui l’en viendrait tirer ? Entre quatre parois de visqueuse pierre, les jambes jusqu’aux genoux dans une liquide fange, ne voyant que les ténèbres, mouillé, souillé, meurtri, et grelotant dans son habit de feuillages, tenez-vous assurés qu’il ne manquait pas, maugréant à voix haute, de maudire Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon, et les seigneurs courroucés, à qui, certes, il devait sa malaventure, et les dames de Romanin, et le serment juré. Pourtant je dis mal : il graciait de son exécration Clermonde des Iles-d’Or, à cause du parfum qu’elle lui avait laissé aux lèvres, et la damoiselle aussi qui l’avait voulu sauver ; pour son serment, il le jugeait bon et valable, étant de ceux qui tiennent leur parole, de quelque façon qu’ils l’aient donnée. D’ailleurs, tandis que le temps passait, il jugeait l’aventure de plus en plus maussade. La compagnie de l’homme qu’il avait rencontré au fond de la fosse, lequel, sans vergogne, s’était soi-même déclaré pareil à un porc, — de fait, dans l’ombre et dans la boue, il en avait très bien l’air, rôdant, fougeant et grognant comme tel, — cette compagnie, dis-je, n’était point faite pour récréer Pierre le Véridique, non plus que celle de divers cancrelats qui lui grimpaient aux membres comme font les matelots aux agrès d’un dromon.

Cependant la bestiale forme, s’étant rapprochée, parla d’une voix moins exempte de douceur que d’abord elle ne l’avait été.

— Ne direz-vous plus rien ? Ah ! qui que vous puissiez être, faites que j’entende une parole d’ami ! Je vaux peu que l’on se soucie de moi, étant devenu, de corps, presque animal, et, j’espère, fou d’esprit. Mais, entre temps, je retrouve la souvenance des jours où il m’était bon de converser sous le beau ciel avec les autres hommes. Vous qui venez de la terre, parlez à celui qui, dans l’enfer, endure et geint. Quelle saison, maintenant, est-il ? car, ici, c’est toujours le noir hiver. Quand vous passiez naguères dans les venelles, vîtes-vous la neige ou la sauvage rose blanchir les églantiers ? Je pense que je mourrais de joie s’il m’était octroyé de voir, dans la plaine, un pommier en fleurs, ou de boire à un petit ruisseau dans l’herbe.

Certes, de telles paroles par un tel être proférées, c’est à quoi Pierre ne s’attendait point.

— Depuis combien de temps, dit-il, êtes-vous donc ici ?

— Hélas ! depuis dix ans, j’imagine.

— Dix ans !

Pierre frémit. Lui aussi vieillirait-il dans cette basse geôle, sans jamais revoir ni les champs, ni les villes où sont tant de plaisantes femmes ? Il demanda :

— Vous ne sortez jamais de ce trou ?

— Jamais.

— Vous y fûtes toujours seul ?

— Toujours.

— Non, vous auriez, de male faim, rendu l’âme.

— Quelquefois, un pain gâté ou quelque autre rebut des cuisines m’est jeté de là-haut par une main qui apparaît, s’ouvre et se retire. Au commencement, je m’efforçais de saisir ma nourriture avant qu’elle se fût souillée dans la vase ; aujourd’hui je ne suis plus si délicat ; je mange volontiers la boue avec le pain.

— Des ongles de vos pieds et des ongles de vos mains, il fallait vous accrocher aux pierres et regagner le jour, ou, tombant, vous rompre le crâne !

— Ils m’ont, à coups de barres, brisé les os des bras comme les os des jambes ! Mes membres, quand je les meus, sont pareils aux fléaux à battre le blé, dont une moitié s’en va de-ci, l’autre de-là ; c’est pourquoi, depuis dix années, j’use à ramper mes moignons.

— Oh ! dit Pierre. Mais quel crime avez-vous commis ?

— Aucun ! Aucun ! j’en jure l’Esprit-Saint !

— Dans quel lieu épouvantable est-ce donc que nous sommes ?

— Dans l’abbaye de Saint-Gorgon, la plus riche, jadis, de la vicomté de Provence ; et certes, elle a dû s’enrichir encore à cause, hélas ! des miracles qui s’y font.

Pierre n’interrogeait plus. Assis sur un avancement de la gluante paroi, il songeait, tête basse, un genou dans ses mains.

L’autre reprit :

— Avez-vous pitié de moi ? Cela me ferait beaucoup de bien que quelqu’un me plaignît. Au surplus, je voudrais aussi qu’on me dît si je parle en effet, si je suis qui je crois être, si la place où je me vois est véritablement celle qu’il me semble. Mon cas est tellement étrange, que maintes fois je doute s’il n’est pas imaginaire. Il se pourrait que j’eusse perdu la raison ! Tout ce que je me recorde et tout ce que j’endure n’est peut-être qu’un songe de mon délire. Ah ! Dieu, quelle joie : en ce moment où, navré de grouiller sur des pierres, je sens l’eau froide et la nuit me geler jusqu’aux moelles, je suis peut-être couché dans mon lit, à côté de ma femme, de ma chère Bertrande, qui s’épouvante de me voir insensé !

— Ta détresse est réelle, dit Pierre.

— Ah ! cruel !

— Je dois dire vrai.

— Ainsi tu m’entends ?

— Oui.

— Touche mon front.

— C’est fait.

— Je suis ici, vraiment ?

— Hélas ! pauvre homme !

— Misère de moi ! misère ! mais du moins je suis fou, n’est-ce pas, et mon aventure n’est point si affreuse que je l’imagine ?

— Il ne me paraît point que tu aies entièrement perdu le sens.

L’autre à ces mots sursauta violemment, et muant sa voix triste et douce en une qui durement sonnait :

— Il ne te paraît point ? Quels signes as-tu que je ne suis pas extravagant ? Est-ce que je discours à la façon d’un homme sensé ? Fou, fou, je veux être fou, et je sais que je le suis, et qui dit non, il ment !

— Je ne puis t’aider à le croire.

— Quoi ! tu déclares que mon infortune n’est point une illusion de ma rêverie ?

— Oui.

— Que je suis dans cette fosse ?

— Oui.

— Ah ! traître !

Pierre de Pierrefeu dut se retenir pour ne point pousser un cri, ayant eu la jambe, par l’homme, comme par un chien, mordue ; et, en effet, il lui avait dit la vérité.

Aisément il aurait pu se venger, mais il avait pris pitié de ce misérable ; il se borna à le repousser du pied.

L’autre cria :

— Je tenterai une épreuve encore !

Un clapotement se fit dans la vase. Pierre comprit que l’homme s’éloignait.

Le bruit cessa, puis recommença, se rapprochant ; l’homme était revenu.

— Touche, dit-il, touche ce que j’ai là, oui, sous mon bras, et dis-moi ce que c’est.

Pierre, de sa main tendue, heurta, parmi des choses molles qui étaient comme de vieux morceaux de linge très usé et mouillé, une saillie résistante, où ses ongles grincèrent, et en même temps il lui parut qu’une espèce de rondeur blanchissait dans l’obscurité.

— Parle, reprit l’homme, dis-moi ce que c’est.

— Je ne sais pas.

— Tâte mieux.

Pierre promena sa paume ouverte sur une courbe dure, qui blanchissait de plus en plus ; et il sentit que son index pénétrait dans une ouverture peu large.

— Eh bien ?

— On croirait d’une boule, d’une boule à jouer au cochonnet-va-devant ; ceci serait le trou où on introduit le doigt.

— Bien dit, très bien dit ! Je possède une boule pour jouer au cochonnet, et nous aurions de quoi nous divertir, si l’espace, ici, ne faisait quelque peu défaut. Oui, vraiment, une boule de chêne ou de buis ! Et tu vois bien que je suis fou de cervelle en effet, puisque depuis dix ans je prends ceci — tu vas te moquer, car ce n’est qu’une boule, — je prends ceci, pour quoi ? pour la tête de mon petit enfant !

Pierre, comme on le pense, ne fut pas peu étonné d’un tel discours ; et l’insensé, car c’en devait être un, continua, riant :

— Ah ! que je l’ai baisée, pleurant dessus, cette boule ! Et ces trous, — il y en a deux pour qu’on puisse jouer plus commodément, — ces trous-là, je m’imaginais que c’étaient les orbites où furent les yeux de mon Jacquinet, ce mignot. Le pauvre ! Je l’aurais juré mort ! Mais point du tout ; c’était mon esprit de travers qui s’était figuré cela. Il vit, le petiot, je lui donnerai la boule pour qu’il s’en divertisse avec le jeune chien dans les allées du verger.

A ce moment, la lune creva la nuit, remplissant le fond de la fosse d’une subite blancheur.

Noir, haillonneux, presque à plat ventre, soulevé sur ses moignons, le malheureux dressait une blafarde face, aux poils gris, aux yeux rouges, mais épanouie comme en une joie divine, et il répétait :

— Une boule ! une boule ! regarde encore. Tu dis bien que c’est une boule ? Oh ! que tu es bon ! je t’aime !

Mais Pierre avait frémi.

— Une tête ! cria-t-il. Oui, un crâne d’enfant.

Cette parole dite, il fut triste de l’avoir proférée, car le misérable qui riait sanglota pitoyablement.

— Pourquoi me le dis-tu ? pourquoi ne mens-tu pas ? Ainsi un crâne ? oh ! je ne veux pas le croire ! ah ! trop longtemps je l’ai cru. Il aurait donc péri, en effet ! mais je ne serais donc pas insensé ? mais tout serait donc vrai : non pas seulement la froidure, la faim, la nuit, mes membres rompus, et ce trou fangeux pour éternel habitacle ; mais aussi le cri qu’il poussa, et sa chute, et son pauvre petit corps qui ne fut plus entre mes bras qu’un cadavre ! Et l’autre chose aussi serait véritable, la chose qui, depuis dix années, chaque nuit, à la même heure, fait se hérisser tous les poils de ma chair !

— Quelle chose ? demanda Pierre.

— Oh ! n’entends-tu pas ? C’est l’heure. J’entends, moi. Et je ne suis point fou, puisque ceci, tu l’as dit, barbare ! est la tête de mon Jacquinet. Comme elle crie, Seigneur ! ah ! Seigneur, comme elle crie ! Qu’est-ce donc qu’ils lui font pour qu’elle hurle de la sorte ? C’est comme si elle chantait et sanglotait à la fois. Ma Bertrande, oh ! ils te battent ! toujours, toujours elle crie. Doux Jésus ! mon nom, c’est mon nom qu’elle clame ! Elle m’appelle, et moi, rien, rien, je ne puis rien faire. Aïe, les cris redoublent ! Il me semble que j’ai des loups qui m’aboient dans le cœur. O Bertrande, ma Bertrande !

Pataugeant horriblement dans la rejaillissante boue avec des mouvements noirs de bête estropiée, ainsi geignait l’homme au fond du trou obscur ; et Pierre de Pierrefeu des tempes aux chevilles frémissait. Car au-dessus d’eux et beaucoup plus haut même, lui semblait-il, que l’ouverture de leur geôle, une lamentable clameur, unique, mais aiguë et continue et grandissante, déchirait le silence de la nuit.

CHAPITRE III L’ENFANT DE DIANOM

Comme au signal des cloches claires, un peu du jour froid de l’aube fit se blêmir la profondeur de la fosse ; plus visible, la circulaire paroi larmoyait une sueur visqueuse. Ici et là, de lisses noirceurs reluisaient, assez semblables à des flaques d’ébène liquéfié ; c’étaient les surfaces de trous plus profonds, pleins d’une eau très vieille, qui croupissait. Tel, dans la crépusculaire buée, le lieu se révélait plus sale et plus abject. Une alouette traversa l’étroite rondeur d’azur gris, là-haut, si loin, si vite.

Pierre, grelottant, secouait son vêtement flétri, d’où churent des feuilles cassées.

L’autre, plus calme, car la clameur nocturne avait cessé de déchirer le silence, se souleva pesamment sur ses demi-bras estropiés. Noire forme rampante, qui se haussait, humide, il avait assez l’air, avec ses gestes lourds et maladroits, de ces bêtes marines que les pêcheurs méditerranéens surprennent parfois dans les anses, et qu’ils appellent chiens de mer.

Interrogé par le sire de Pierrefeu, l’homme s’exprima en ces termes :

— L’artisan le plus renommé de la ville d’Avignon, où les gens du métier sont tenus en belle estime, c’était moi ; pour dire le vrai, aucun ne s’entendait mieux à tailler des Jésus, des Vierges et des Saints dans la dureté du chêne, ou de l’olivier, qui est plus dur encore. J’ornai plus d’une église de mainte magnifique figure ; vous eussiez cru que mes images étaient des personnes en effet, tant j’excellais à leur donner les apparences de la vie. Un tel talent n’est point une chose que l’on puisse acquérir ; je le tenais, certes, du ciel, qui me l’avait pour ma part octroyé. Je sculptais aussi des sièges de chœur, où parmi de petits groupes dévots ricanait parfois quelque diable qui dressait, hors d’un bénitier, ses cornes. S’il vous arrive de visiter la chapelle de Sainte-Marcelle, à Saint-Rémy, vous y verrez au dossier de la stalle où s’asseyait jadis le chanoine Mayeul, qui depuis fut abbé, un singe accroupi montrant aux yeux ce que par révérence on ne doit point nommer. Et je me souviens que je me divertis fort à parfaire ce travail. Car j’étais alors de nature plaisante. Mais maintenant il n’est plus temps de rire.

Parce que j’étais un fèvre aussi fameux, je fus plus d’une fois mandé dans les couvents et châteaux de Provence, où j’exerçai, du mieux que je pus, mon talent ; nourri dans la compagnie des clercs qui enseignent les belles doctrines, je me montrais moins ignorant et moins grossier que n’ont accoutumé de l’être les gens de ma condition ; en outre, j’étais d’un visage agréable ; pour ces diverses causes, j’étais fort bien accueilli en tous lieux où j’étais invité d’aller.

Or, une fois que j’avais promis de faire, pour la dame du château de Signe, une chaire où l’on aurait vu une tarasque se tordre sur l’orteil du grand saint Michel archange, j’errais dans une forêt pour y choisir quelque arbre convenable à mon dessein.

Dans cette forêt, je vis une bûcheronne.

Elle me parut si belle, bien que vêtue de loques, que tout d’abord je l’aimai ; et quand, me répondant, elle m’eut parlé avec une voix si douce que jamais je n’en avais ouï de pareille, je compris que je ne pourrais plus aimer qu’elle. Le lendemain, je ne manquais pas de revenir dans la clairière où je l’avais rencontrée ; et, quoique je ne lui eusse donné aucune assignation, elle ne manqua point de s’y trouver ; car, selon que plus tard elle m’en fit l’aveu, elle m’avait, dès la première vue, élu pour ami. Qu’est-il besoin d’en dire davantage ? Chaque jour je revins, chaque jour elle était là. De choisir mon arbre pour y sculpter la tarasque, je n’avais plus aucun souci, mais c’était de parler à Bertrande sous les branches que je faisais mes souveraines délices ; de sa part elle liait peu de fagots, à cause que je lui tenais toujours les mains. Les bourgeoises d’Avignon sont fort gorgiasses et tentent plus d’un chevalier ; les dames ou damoiselles aperçues aux croisées des manoirs, longtemps sourient dans la pensée du voyageur qu’elles n’ont pas même considéré : toutes les beautés que j’avais vues, je les oubliai à la fois, et je jurai que de celle-ci je ne tarderais pas à faire ma femme ; car elle était non moins vertueuse qu’elle était belle, et, qui eût essayé de lui tenir des propos déshonnêtes, il eût été fort bien éconduit. Hélas ! elle était serve du domaine abbatial de Saint-Gorgon en Provence, et moi, pour l’épouser, je dus me rendre serf, moi, le libre artisan de la ville d’Avignon où les jurés et le consul font très bien respecter les droits des Métiers. Ainsi que vous savez : « Qui monte ma poule est mon coq » ; et c’est vraiment une fort dure loi. Mais le chagrin de ne point s’appartenir à soi-même et d’être la chose d’un autre, le regret même de ne plus tailler des figures sacrées ou plaisantes ne m’empêchèrent point de goûter la chère joie d’être possédé par Bertrande, et de l’avoir en ma possession. Bûcheron et bûcheronne, nous allions par les bois, et, parce que nous étions ensemble, nous étions toujours contents. Pour si jolie qu’elle fût, elle n’était pas moins bonne ni moins tendre, et quand nous revenions, après les fatigues de la journée, dans la chaumine où nous dormions tous les deux, je ne pensais pas qu’il fût, de par le monde, des rois ou des seigneurs, ou, si je le pensais, c’était pour me dire que je n’eusse point troqué pour leur sort le mien. Ah ! Bertrande ! Ah ! ma douce Bertrande.

Il faut dire que je n’avais point encore tout à fait cessé de tailler l’olivier ni le chêne, et, de vrai, j’avais fait un beau berceau de bois qui, selon mon espérance, ne devait pas rester longtemps vide.

Dans la petite chambre, si petite qu’il s’y trouvait à peine assez de place pour le coffre, le bahut et le lit, il ne nous déplaisait pas, certes, d’être deux, mais il nous semblait qu’on y serait à trois bien plus heureux encore. Ce berceau, je l’avais si joliment ouvré, et Bertrande l’avait si bien rempli de molles étoffes chaudes, — ainsi fait son lit la calandre, — que ce m’était un grand étonnement de voir si longtemps tarder celui que nous rêvions d’y bercer.

Pendant bien des jours la couchette resta vide. Bertrande se montrait triste, je me sentais languir. Nous ne nous aimions pas moins, mais le désir nous dévorait d’avoir une cause de nous aimer davantage. Quelquefois, tant nous étions fous, il nous semblait, la nuit, que, pareille à un bruit de petite abeille, une légère haleine émanait du berceau. Mais ce n’était là qu’un songe. Bertrande, réveillée, pleura plus d’une fois.

Bons chrétiens tous les deux, nous ne manquions pas de prier pour l’accomplissement de notre cher désir. Dire neuvaines, brûler cierges, aller en pèlerinage, c’est ce que nous fîmes autant que possible nous fut ; tout cela ne servit de rien. Les saintes et la Vierge même se montraient bien peu reconnaissantes envers celui qui tant de fois les avaient sculptées si belles.

Enfin, Bertrande se rendit d’humeur chagrine. Elle parla moins d’abord, bientôt elle ne parla plus. Maintenant, ce n’était pas ensemble que nous allions au bois, mais seule elle s’y rendait, me disant de ne pas la suivre ; parfois la nuit était déjà venue, que Bertrande n’était pas rentrée au logis. Je m’inquiétais, demandant : « Où t’en vas-tu, loin de moi, ainsi ? » Le doigt sur la bouche elle me faisait signe de ne la point interroger, et mes inquiétudes redoublaient, parce qu’elle prolongeait de plus en plus ses absences.

Une fois, le jour allait renaître, Bertrande n’était pas de retour encore. Combien j’étais triste de ne point la voir à mes côtés ! C’était l’hiver, et dans le lit il faisait bien froid ; mais ce n’était pas à cause de l’hiver que j’avais froid de la sorte.

Vers l’heure grise et blanche d’après matines, elle revint, et comme j’allais lui reprocher de m’avoir ainsi laissé solitaire, elle ne me donna point le temps de lui parler le premier, mais, les cheveux défaits, brusque, avec un son de voix qui me parut étrange :

— Homme, dit-elle, est-ce que tu crois qu’ils sont morts, les dieux qui, dans l’ancien temps, ne manquaient pas d’exaucer ceux qui les adoraient fidèlement ?

— Quelles paroles prononces-tu, femme ? répondis-je.

— Ma parole, entends-la ! Ils vivent encore, et ils ne sont pas devenus sourds. Et puisque Jésus ni Notre-Dame ne nous accordèrent ce que si longtemps et si dévotement nous leur demandâmes, j’estime qu’il ne faut plus les prier.

Épouvanté, je considérais Bertrande. Dans ses yeux, qu’elle ne baissa point, il y avait une flamme que je n’y avais pas encore vue, et devinant ce que je me disposais à lui dire :

— Viens avec moi, cria-t-elle. La vieille de Saint-Rémy, celle qui s’entend à cueillir des simples et à jeter des sorts, m’a indiqué la place où les gens de ce pays invoquèrent jadis Dianom la déesse ; et là il y avait autrefois un temple, — c’est ainsi que se nommait l’église, — et là, maintenant, il n’y a plus que quelques pierres. Mais l’esprit de Dianom y revient chaque nuit, exauçant quiconque le prie, et, pour prix du désir accompli, il ne demande rien, non rien, pas même qu’on lui soit reconnaissant ni dévot.

Bien des jours je résistai. Qu’ils fussent devenus des démons, les dieux adorés par les hommes anciens, je ne l’ignorais pas. Dianom, certes, est un des noms de Lucifer. Mais Bertrande, avec de si douces paroles, me répétait si souvent qu’un enfant nous naîtrait si nous faisions des prières à l’esprit païen, et qu’il n’y avait en cela nul danger, ni aucun mal ; et que beaucoup l’avaient fait qui n’avaient point eu à s’en repentir ; et ces choses, elles me les disait si vivement le jour, et la nuit si tendrement, qu’enfin je dus céder, et la suivis une fois dans la forêt, un peu avant que l’aube se levât ; car c’est l’heure convenable pour de telles invocations.

Tous deux furtifs, dans les branches mouillées, nous glissions. Tous deux agenouillés sur une pierre, qui me parut être quelque reste d’autel, nous priâmes très longtemps, tandis que la grande forêt, qui était encore toute pleine de ténèbres, nous environnait tristement ; et il y avait là un hibou qui fixement nous regardait ; et, certes, qui nous eût vus, qui nous eût entendus, n’eût pas été sans éprouver quelque effroi. Bertrande, dans sa jupe, avait emporté deux colombes : je remarquai bientôt que des gouttes rouges pleuraient sur la pierre ; c’était le sang des oiselles sacrifiées.

Beaucoup de jours se passèrent. Un enfant nous naquit, et aucun enfant n’était plus beau que notre Jacquinet !

Ah ! que ce fût l’enfer qui nous l’eût envoyé, je me gardai bien de le croire. Le dorlotant, le baisant, l’adorant, je me disais : « Qu’elle soit bénie, Dianom, et certainement, puisqu’elle est bonne, c’est un signe qu’elle est déesse. » Même, de celle qui m’avait exaucé, je taillai l’imaginaire ressemblance dans du bois de hêtre que je peignis de vingt couleurs. Toujours décorée de guirlandes, l’image était l’honneur de notre logis ; chaque soir, je lui adressais quelque prière ; chaque matin, je la saluais d’une révérence, et elle portait dans ses bras, comme Notre-Dame l’enfant Jésus, un nouveau-né, à qui j’avais donné le visage de notre cher petiot. Aïe ! le pauvre ! Nous avions, par reconnaissance, pris coutume de le nommer l’enfant de Dianom, et c’est à cause de ce nom que, depuis vingt ans, dans ce trou, je baise en pleurant la tête morte de mon beau Jacquinet ! »

CHAPITRE IV CE NE FUT POINT LE DIABLE QUI EMPORTA LE PETIT JACQUINET

Comme l’étrange discoureur achevait non sans larmes ces paroles, il arriva qu’une large figure, entourée d’un capuchon, apparut là-haut, dans l’ouverture bleuissante, comme une espèce de lune qu’on verrait dans un ciel étroit ; et, brutale, une voix dit :

— Reçois ta pâture, chien !

Le chien, — c’était l’homme, — leva le front pendant qu’une chose ronde et qui paraissait noire, en tournant tomba et s’enfonça dans la vase qui rejaillit en un sale éclaboussement.

La voix reprit :

— Mange, et tiens-toi prêt à répondre tout à l’heure comme il convient aux questions qui te seront faites, car le vénérable Bénignus Spagnuolo a décidé que saint Gorgon, aujourd’hui, manifesterait sa puissance.

Puis, la tête, se redressant, disparut. Pierre demanda :

— Qu’entend cet homme par ce dire ?

— Tu le sauras avant qu’il soit longtemps, dit l’autre. Hélas ! les méchants moines ont fait de leur victime un instrument de mensonge et de traîtrise ; et si je ne leur obéissais pas, ils me laisseraient certes mourir de male faim.

Il ramassa avec ses dents, dans la boue, la chose ronde qui était tombée : c’était un pain de seigle noir, non levé, fort dur.

— Partageons, dit Pierre, car je ne vis point de nourriture depuis la soupe que je mangeai dans la cuisine du château de Pierrefeu, en compagnie de Marcabrus et d’Aymeril mes frères.

L’estropié, ayant dévoré sa part avec des airs de porc qui fouge dans une auge, recommença de parler :

— J’achèverai le récit que, seules, jusqu’à cette heure, avaient entendu les parois de ma fosse.

C’était donc mon souci le plus cher de parer l’idole à qui je devais que mon Jacquinet eût ouvert au jour ses petits yeux charmants ; par les champs ou par les bois, je ne me lassais point de cueillir des fleurs ou de choisir des verdures pour en orner l’image inanimée par la grâce de laquelle une âme était venue au monde. Et voici qu’un soir, courbé sous une gerbe fleurie, je m’en retournais vers notre chaumine, me figurant l’accueil joyeux de ma Bertrande et les petits sautillements de mon fils à mes chausses pendu, car il avait grandi, et c’était son jeu préféré de s’accrocher à l’une de mes jambes et de se faire porter ainsi pendant que je marchais du coffre au bahut, ou bien du lit au foyer. Comme quelqu’un sûr de sa joie prochaine, j’ouvris hardiment la porte. Ah ! sire, je poussai un tel cri que les hirondelles nichées sous le chaume de mon toit s’envolèrent de toutes parts, effrayées : et la statue d’un saint sous le portail d’une église est à peine immobile autant que je l’étais au seuil de ma maison.

Pétrifié, je considérai le logis vide et le désordre de la couche, et le coffre renversé, et l’image de Dianom sur le sol éparse en vingt débris.

Bertrande ! Jacquinet !

Le silence me répondit par un sourd écho de ma voix. Alors, je bondis dans la chambre, allant, venant, secouant les linceuls du lit, ouvrant le bahut, fouillant dans le coffre répétant toujours les noms des chers êtres disparus.

Dans un coin gisait la tête de la déesse. Je la saisis, criant :

— Où est mon fils ? Où est ma femme ?

Elle ne me répondit point, ayant aux lèvres le sourire peint que je lui avais fait ; ce sourire avait l’air de me prendre en miséricorde.

Cette nuit ! Plus horribles n’ont pas été les dix ans d’ombre et de solitude que j’ai depuis endurés. Soudainement j’avais compris qu’ils étaient, elle et lui, pour moi, perdus, lui Jacquinet, elle Bertrande. Vous auriez pensé qu’ils allaient revenir ? Je ne le pensai point ; et que je ne les reverrais jamais, voilà ce qui fut plus clair pour moi que le jour sur la montagne, ou la lame du couteau devant les yeux d’un homme qu’on tue.

Quand je sortis, le matin, les mains par mes dents mordues, et pleines de mes poils arrachés, je remarquai que les hirondelles n’étaient pas revenues dans leur nid, sous mon toit.

J’allai, la tête basse, me heurtant aux arbres, buttant aux ornières ; je fermai les yeux dans l’espérance de rencontrer quelque gouffre où je serais tombé.

Un homme qui mendiait sur le chemin, — c’était un très ancien vieillard, les plus vieux de la contrée se souvenaient de l’avoir toujours vu en cheveux blancs, et je le connaissais bien, parce que j’avais coutume de lui faire faire l’aumône par mon petit Jacquinet, — cet homme, d’un geste m’arrêtant, me dit :

— Des choses étranges sont survenues cette nuit. Presque aveugle, je les vis à travers mes paupières closes ! Ils étaient très nombreux, les diables qui saccagèrent ta maison. Celui-ci a emporté la femme, celui-ci a pris l’enfant, et les autres à coups de maillet ont brisé l’image que tu avais faite.

— Où sont-ils allés ? m’écriai-je.

Il répondit :

— Où donc s’en retourneraient les diables si ce n’est en enfer ?

— Mais d’où vinrent-ils ?

— Sache qu’ils sortirent sans doute de la statue de Dianom, car tout l’enfer brûle dans le ventre de chaque idole.

Moi, je me pris à courir. Non point que j’eusse hâte d’arriver ici ou de me trouver là, mais seulement pour n’être plus où j’étais : cependant, je le savais, que partout ailleurs je ne serais pas moins triste ni moins désespéré. Il était jour ; la nuit se fit, le soir revint. Puis ce furent d’autres jours et d’autres nuits encore. Si je dormis, si je mangeai, il ne m’en souvient pas. Peut-être, traversant bourgs et bourgades, étais-je au doigt montré et de cris poursuivi, comme sont les bêtes échappées ; mais il n’y avait rien à quoi je prisse garde ; je ne distinguais point si j’errais par des rues de villes ou par des sentiers de forêts.

Est-ce que le désert n’était point partout où je n’avais plus ni mon fils ni Bertrande ?

Pourtant, je me rappelle que je tombai — le ciel était à ce moment tout noir, — sur une pierre, devant une très haute porte ; il y avait devant moi des noirceurs épaisses ayant des formes de murailles, de maisons, de tours. Je regardais ce groupe d’habitacles, ne comprenant point à quel usage ils pouvaient servir, puisque n’y logeaient point mon enfant ni ma femme. Pourtant, je les considérais toujours, et çà et là des trous obscurs qui étaient des fenêtres, me regardaient, assez pareils à des yeux éteints.

A quoi bon demeurer là ? Avais-je affaire en ce lieu plutôt qu’en tout autre ? Je ne savais, mais je ne bougeais pas, comme si j’eusse été devant l’enfer où les diables, issus de Dianom, avaient emporté Jacquinet et Bertrande.

Sainte Vierge ! comme elle m’avait trompé, la déesse ! Hideux, avec des cornes et des griffes, ils étaient sortis d’elle, les démons ravisseurs. Oh ! oh ! dans le joli petit cou rose de mon enfant, leurs griffes plus dures que des serres d’autour happant une alouette !

Un cri, — vous savez qu’il est terrible ! car naguère vous l’entendîtes, — non pas un cri, mais une grandissante et toujours redoublée clameur, déchira le noir silence ! et j’avais reconnu la voix de ma Bertrande.

D’où venait-elle ? De l’une de ces tours, oui ! de la plus haute, hélas !

Certainement, le crâne d’un homme est plus dur que les pierres d’un mur, car pareil à un taureau qui s’acharne, je frappai du front les murailles, comme espérant qu’un trou se ferait où passerait mon corps ! Je tombai, saignant de la bouche.

Lorsque, d’un sommeil qui était pareil à la mort, je m’éveillai, ce fut dans une vaste cour pavée de dalles, que cernaient de hautes bâtisses, et des moines furieux, en cercle, me montrant du doigt :

— L’adorateur du diable, c’est lui ! Sa maison était le lieu des mauvais esprits, il adorait une image païenne, il a taillé dans le bois une impériale image de l’ennemie de Jésus ! l’image de Dianom !

Un autre qui avait une barbe blanche, ajouta :

— Il conviendrait sans doute de le brûler sur un bûcher, et volontiers moi-même je mettrai le feu aux fagots.

Je clamai :

— Où est ma femme ?

Je sanglotai :

— Où est mon fils ?

Et ces hommes tous à la fois parlant me révélèrent qu’ils avaient, eux, non les diables, enlevé Bertrande et ravi Jacquinet. Oui, j’appris, les écoutant, qu’ils avaient emmené dans leur abbaye la mère et le petit garçon, elle pleurant, lui étonné. Ah ! si j’eusse été là quand eut lieu tout ceci ! Bertrande, ils la traînaient, lui voulant arracher son fils : « Marche, païenne ! Viens au bûcher essayer de l’éternel feu ! » Elle criait, geignait, m’appelait ! Et quand, toujours résistante, ils l’eurent conduite en l’abominable abbaye, ils décidèrent que le fils enfanté par elle serait en les saintes eaux lavé du diabolique baptême, puis, loin d’elle, en ce couvent, nourri et doctriné. Alors furieuse, et mordant de baisers les langes de l’enfant : « Vous ne l’aurez point ! dit-elle. C’est aux arbres, non aux mères, que l’on arrache leur fruit. Moi vive, je vous le dis, vous ne l’aurez point vivant ! » Et parce qu’un terrible esprit de colère habitait la possédée, elle avait, dans son étrange rage, cherché quelque refuge où dérober le fils qu’on lui voulait prendre. Elle avait vu le trou, le trou où nous sommes, et cruellement joyeuse, y avait jeté l’enfant, le cachant, hélas ! dans la mort.

Là, c’était là, dans ce creux, dans cette ombre, entre ces pierres, qu’il était tombé, Jacquinet !

Je dis aux moines :

— Les possédés c’est vous ! c’est un démon, votre Dieu !

Et me ruant à travers la troupe des monacales robes, je sondai de l’œil, penché jusqu’à mi-corps, le puits où mon fils avait disparu. Ah ! ces pierres, comme elles avaient dû lui faire du mal.

— Je veux le joindre !

— Que cela soit ! me fut-il répondu dans des rires.

Je sentis qu’on me soulevait par les jambes. Je fus un lâche, car j’opposai résistance. Qu’est-ce donc qui nous défend de mourir ? Quel dieu est-ce que l’instinct ? Au sol de la cour je me cramponnais des ongles, je me retenais au bord de la citerne, et, quel que fût leur nombre, ils ne pouvaient pas m’enlever. C’est alors que plus d’une fois, sur mes bras, sur mes jambes, tombèrent des coups aussi durs que ceux d’une barre de fer. Les membres rompus, je défaillis. Ma tête en avant pesait, et lourdement, dans la nuit, je tombai : toute ma face entra dans de la boue, qui me remplit la bouche, les oreilles, les yeux.

Je voulus me redresser. Mes membres ne me portaient plus. Mais ne croyez point qu’à mes os rompus, en ce moment, je prisse garde. Une autre douleur, mille fois plus horrible que cette corporelle torture, me poignait l’âme. J’avais, dans le fond de la fosse, trouvé le cher petit corps de l’enfant, et le baisant, et ne pouvant pas, de mes bras qui n’obéissaient plus à mon vouloir, le soulever ni l’embrasser, je le lavais avec ma langue de toute cette fange dont il était sali.

Ainsi la nuit commença, la nuit qui ne devait plus finir ; et voici tant d’années que, solitairement, dans l’ombre et dans le froid, je presse sur ma chair encore vive le squelette hélas ! de mon doux Jacquinet ! »

Pierre écoutait, percevant au travers les ténèbres du récit l’horrible jour de la vérité. Il plaça sa main sur la tête de l’homme, et le considéra, plein de miséricorde ; un silence se fit, qui dura très longtemps.

Tout à coup, la face qui déjà s’était montrée dans l’étroite rondeur de l’ouverture apparut de nouveau :

— Es-tu prêt ?

— Je le suis.

— Quoi, dit Pierre, tu leur obéiras ?

— Ah ! dit l’autre, j’aurai faim, ce soir...

CHAPITRE V LES RESSOURCES DE FRANCOLIN

Ce matin-là, dans une chambre du château de Romanin, où le vélin des fenêtres se diamantait de rosée et se rosait d’aurore, il y avait une toute jeune damoiselle qui se désolait cruellement. On la nommait Hughette des Perleries ; sa mère, après son père, étant morte, elle séjournait dans le domaine de la comtesse Phanette, sa marraine et cousine. Qui aurait vu ses yeux pleins de larmes, pareils à de petits bleuets après la pluie, n’aurait pas failli à s’en attendrir au point de pleurer avec elle ; car au dire même de ceux qui assistèrent à maints carnages d’hommes et à maints sacs de villes, rien n’est capable d’émouvoir la pitié autant qu’une enfant qui s’afflige, sinon une fleur brisée. Le poète Ausonius en donne pour raison qu’il est plus amer de trouver de la tristesse où la joie serait naturelle et séante.

Mais, d’être triste, ne la rendait point maussade à voir ; s’il vous eût été permis de la considérer, dès l’aube, tout à votre aise, vous vous seriez plaint, le soir, qu’un long jour fût si bref.

A travers la crépine aux fils plus légers que ceux des aragnes, ses cheveux en boucles mêlées, d’or un peu rose et un peu vert, — comme sont les cheveux des très jeunes fillettes, — avaient l’air de beaucoup de soleil qu’on aurait pris par touffe dans un filet de soie, et leurs pointes égales, appliquées au front, imitaient un étroit cercle de vermeil sous la transparence du mollequin de dentelle qui s’échancrait à l’entre-sourcils pour laisser nu le nez mince et mignon, s’allongeait jusqu’au bas des joues, frôlait le cou d’une caresse ailée et, le long du dos, glissait légèrement. Derrière le voile emperlé de larmes, les yeux bleuissaient doucement, profondément, entre les paupières aux longs cils, d’où le regard coulait comme un rayon pensif de l’âme. Une bouche poupine, riante de franche vie, ne pouvait s’empêcher de railler ces languissantes prunelles, bien qu’elle fît effort pour se conformer, d’un désolé sourire, à leur mélancolie ; ainsi une rose aurait honte de ne pas être fanée sous un ciel automnal ; mais les papillons subtils, qui savent où se poser, ne s’y méprendraient point ; et, de même, les lèvres d’Hughette, pour chagrines qu’elles se montrassent, n’auraient point rebuté le baiser d’un ami. A dire le vrai, s’il ne les eût pas frôlées, c’eût été par crainte d’en violenter l’innocence ; comme je vis un jour, dans un pourpris, une abeille qui butinait çà et là les fleurs, mais non pas une, la plus jolie de toutes, qui venait d’éclore ; et, moi lui demandant pourquoi elle s’écartait de celle-ci : « Ne comprends-tu point, me répondit-elle, que j’aurais peur de lui prendre sa vie dans ses premiers parfums ? » Des épaules de la damoiselle, grêles et grasses à la fois sous l’étoffe plissée, de ses bras menus qui s’effilaient dans les longues manches, de ses mains potelées et fluettes pourtant, de tout son corps délicat, peureux, qui avait un air de fuite dans la tunique de samit pâle serrée à la taille d’un bourrelet d’argent, il venait, non pas un ordre, car elle était trop timide et trop douce, mais une prière de ne se point approcher ; de la grâce qu’elle avait, elle faisait, sans y donner garde, une défense à l’innocence qu’elle était ; pour être infiniment désirable, elle était moins désirée ; elle avait trop de candeur pour qu’on osât imaginer de la lui prendre. Quel païen damné s’aviserait de convoiter Madame Marie ayant son Jésus dans les bras ? Hughette des Perleries, c’était, elle seule, et la vierge et l’enfant. Au lieu de vivre damoiselle en un château, si elle eût fleuri pâquerette aux prés ou violette au bois, même les chaudes gouttes d’orage, rien qu’à la toucher, si chaste et si fraîche, seraient devenues aigail.

Cependant, pour quelle cause se désolait-elle, la jolie ? parce qu’on lui avait refusé un annelet de perles, à trois rangs, dont elle voulait faire une ceinture à la mignonne sainte qui, au-dessus du lit, trempe ses pieds d’ivoire dans une coquille rose, ou parce que sa colombe familière fut déplumée sous la serre et le bec de quelque émerillon sauvage encore ayant rompu sa filière ? Eh ! non ; mais parce qu’on avait emporté avec beaucoup de menaces et de gestes furieux ce jeune chevalier, Pierre le Véridique, qui parla si fièrement devant les Dames. « Ah ! disait-elle, où peut-il être maintenant ? Qui sait s’ils ne l’ont point mis dans une noire geôle, pleine de crapauds et de rats, ou navré à mort, les méchants ? » En même temps elle se faisait des reproches : elle avait eu tort de lui ouvrir la porte derrière la chaire de justice, de le mener le long de l’escalier tournant vers la cachette où on l’avait enveloppé par surprise et trahison ; en bas, dans la vaste salle, voyant le péril en face, il en eût triomphé, brave comme elle l’imaginait. De sorte qu’il était tourmenté, blessé, mort peut-être, à cause d’elle ; elle pleurait plus amèrement quand lui venait cette pensée. Un autre souci l’occupait, presque aussi cruel : dans l’ombre, en montant les marches, elle avait dit au chevalier, par jeu ou par instinctive pudeur, qu’elle était une très hideuse personne, dont nul homme ne voudrait s’avouer serviteur ; à présent, si, vivant encore, il songeait à elle, il devait se la figurer telle qu’elle s’était mentie ; et, encore que l’on soit peu coquette, ce n’est pas un médiocre ennui que d’être laide à faire peur, avec une taie sur l’œil et une vieille dent seule et jaune en la bouche, dans le souvenir d’un jeune seigneur qui a les yeux bien clairs et de si fraîches dents. Pour ces raisons, et pour une autre que, naïve comme elle était, elle ne découvrait pas en elle-même, la damoiselle Hughette des Perleries se sentait plus désespérée que personne qui vécût ; elle n’aurait pas manqué, ayant l’audace des enfants, de faire la quête, sans savoir quel chemin suivre, du chevalier disparu, — ardente à lui porter secours, et à le détromper du mensonge dont elle avait un cuisant remords, — si la comtesse Phanette, grandement irritée que sa filleule eût voulu sauver Pierre le Véridique, ne l’avait enfermée à double tour dans cette chambre haute.

Comme elle ne savait à quel parti se résoudre, il arriva une chose bien faite pour inspirer quelque surprise.

Sous une noire poussée, le vélin d’un des carreaux de la fenêtre éclata dans un déchirement, et le chef d’un ours apparut, terrible, avec des yeux de sang, les dents nues sous la babine troussée, et la langue pendante.

Mais la dolente personne ne se montra point étonnée de cette tête énorme, dodelinante dans l’élargissement du carreau crevé ; s’étant levée avec un rire d’amitié où s’oubliaient ses langueurs, elle la prit toute poilue entre ses mains fluettes, la chatouilla des doigts ; vous eussiez juré de petites souris roses furetant dans des broussailles.

— Eh ! te voilà, mignon ! dit-elle ; es-tu donc léger comme les oiseaux qui volent ? ou si, pour monter jusqu’à ma fenêtre, tu t’es accroché, des ongles aux ressauts de la pierre et aux branches du rosier grimpant ?

Elle avait à peine fini de dire, que toute la croisée se rompit en éclats sous un plus rude effort de la bête ; et dans la chambre roulèrent, après une culbute où l’on vit du noir et du rouge, deux formes enlacées, mêlées, n’en faisant qu’une qui était un grand ours brun des Alpines, et un petit homme, bossu, en cotte-hardie de drap écarlate.

Le nain fut tôt debout.

— Par la nicquenoque de saint Guodegrin ! j’ai failli me rompre les os, dit-il en rajustant son bonnet à deux pointes où tintinnabulaient des clochettes ; c’eût été grand dommage si, dans la chute, ma bosse qui est fort belle m’était rentrée entre les épaules. Mais quoi ! les portes du château étant closes à cause de l’heure matinale, les moyens n’abondaient pas de venir jusqu’à vous, damoiselle ; il est fort heureux que Francolin, qui grimpe comme un roitelet, m’ait permis de me cramponner aux poils de son échine, tandis qu’il se hissait le long des murailles feuillues. Ah ! le joli garçon ! Tiens pour certain, mignot, que j’irai te cueillir en récompense des mûres des bois, dont tu te montres si friand, et des avelines vertes ; mais j’en briserai les coques pour que tu ne risques point de t’ébrécher les dents.

En même temps, le bouffon de Romanin caressait, derrière l’oreille, le pelage de l’ours familier, qui témoignait sa satisfaction par un va-et-vient ronronnant de sa tête baissée et par des clignements d’yeux. Car Francolin était la meilleure bête qu’on puisse trouver. Pris tout jeune aux dardières, il ne gardait point rancune aux gens de l’avoir lié de cordes ni de lui avoir traversé, d’une bisaiguë, la chair ; il s’accoutuma très vite à vivre parmi les hommes sans leur nuire, rôdant autour des cuisines, dont l’odeur lui semblait agréable, consentant à faire des cabrioles ou d’autres tours en échange de quelque bon morceau ; il avait même des câlineries remarquables pour les dames et les chambrières du château, se frottait contre elles, volontiers, relevait quelquefois, par jeu, du bout de son museau, le bas de leurs jupels où il trouvait peut-être une odeur agréable aussi. Mais c’était surtout à l’égard du bouffon qu’il se montrait de douce humeur, ne le quittant guère, l’écoutant avec un air de comprendre, — et de fait, il le comprenait sans doute, — répondant en des grognements tendres. Une seule chose mettait Francolin en colère : il ne pouvait souffrir que, même en riant, quelqu’un l’appelât « Vilaine bête ! » Probablement il se croyait joli. Si, par malheur, une personne discourtoise lui jetait ces paroles, il ne se connaissait plus, sautelait de rage, se dressait sur ses pattes de derrière, ouvrait ses bras et sa gueule fort bien endentée, dans une intention inquiétante d’étouffement et de morsure ! Mais, lui connaissant cette susceptibilité qui n’avait rien que d’assez naturel, on se gardait bien de lui reprocher sa laideur, le cajolant au contraire de toutes sortes de jolis mots, comme : « Viens ici, mon petit œil ! ouvrez votre bec, roitelet ! » ou encore : « Ah ! qu’il est bien fait, et n’est-ce pas qu’une fille aurait plaisir à danser la gaillarde avec un si gracieux damoiseau ? » Au moyen de ces concessions, on obtenait de lui tout ce qu’on voulait. Dans les allées du verger, les garçonnets et les garcettes se promenèrent plus d’une fois, sur le dos du bon ours, qui se retournait à demi pour lécher leurs pieds nus.

Cependant, la damoiselle des Perleries, interrogeant le bossu :

— Qu’avais-tu donc, Pistoletta, de si pressé à me faire connaître ?

— Qui vous dirait, répondit-il, des nouvelles de Pierre le Véridique, ne l’écouteriez-vous pas avec plaisir ?

— Ah ! si tu en sais, parle vite !

Et elle tendait les mains, suppliante, ainsi qu’une dévote vers une image de saint, mais les baissant, non les haussant, tant Pistoletta était petit de taille.

Il ne put s’empêcher de sourire à cause de cette ferveur ; ce dont la damoiselle se montra un peu décontenancée ; car elle sentait bien, pour ingénue qu’elle fût, qu’il y avait quelque immodestie à montrer tant de zèle à l’endroit d’un jeune homme de belle mine, une seule fois aperçu.

— Eh ! dit le bouffon, vous n’avez pas sujet de rougir, damoiselle ; il n’y a point de mal à éprouver de la charité pour un personnage comme est celui-là. Pour ce qui est de moi, il a conquis mon amitié par son attitude altière et par son franc parler ; et je pense que je l’aime déjà à l’égal de Francolin.

L’animal ne montra point de jalousie en entendant cela, et s’il grogna, ce fut très doucement, comme un ours qui approuve.

— Eh bien ! dis tes nouvelles, reprit la damoiselle.

— J’en voudrais avoir de meilleures. Telles que je les ai, je les donne. Un peu avant le jour, comme nous sortions, Francolin et moi, pour aller vers la ruchée où nous faisons de coutume notre premier repas, — car Francolin n’est pas moins gourmand de miel que friand de mûres ! — je vis venir une fille, éperdue et toute déchevelée comme une à qui est arrivé un grand malheur. « Bon ! n’est-ce pas Mariotte ? » pensai-je.

— Mariotte ?

— La servante du tavernier de Saint-Rémy. Une fort grasse fille dont ce serait médire de prétendre qu’elle ne fait point tout ce qui convient pour achalander l’auberge de son maître ; quand elle se trouve devant la porte, la chemise bien pleine et clignant de l’œil aux garçons qui passent, on s’accorde à trouver qu’il n’y a pas de plus belle enseigne. Donc, je reconnus Mariotte, et, m’approchant, lui demandai pourquoi elle avait l’air si tourmenté. « C’est, me répondit-elle, pour l’amour d’un homme tout nu ! »

— Tout nu ! répéta en rougissant Hughette des Perleries.

— Qu’elle entendît Pierre le Véridique, je n’en doutai pas. Sans perdre de temps, je la priai de me conter son histoire, et elle n’y faillit point, étant fort parleuse de son naturel. Mais pour ce qui est de tout vous répéter, je n’oserais : la Mariotte, à cause qu’elle a coutume de rire, non moins la nuit que le jour, avec de Mauvais-Garçons peu réservés dans leur langage, tient maintes fois des propos dont s’offenserait une prude damoiselle. Sachez seulement qu’hier elle s’échappa de l’auberge où le tavernier de Saint-Rémy la tenait enfermée par male jalousie, et, sur le bruit qu’on faisait d’un homme sans chemise surpris dans la forêt, s’en vint à Romanin où on l’avait, disait-on, conduit.

— Eh ! quel besoin avait-elle de le voir ?

— Dites : « De le revoir. »

— Elle le connaissait donc ? Par quelle aventure, je te prie ?

— C’est ce qu’il sied de taire pour les raisons que j’ai dites.

— Poursuivez, reprit la damoiselle, non sans un peu d’impatience.

Toute bonne qu’elle fût, elle n’aimait point du tout cette Mariotte, qui avait connu Pierre le Véridique d’une façon qui ne se pouvait dire.

— Vous pensez bien, continua le bossu, qu’on ne permit pas à une telle pauvre fille d’entrer dans le château. Force lui fut d’attendre sur la route, espérant de voir l’Homme tout nu, au moment qu’il sortirait. Ce fut une très longue attente, jusqu’aux premières étoiles ; mais elle était résolue à ne point bouger, qu’elle ne l’eût retrouvé.

— Voilà une étrange obstination !

— Apparemment il lui avait laissé un bon souvenir.

— Achevez, dit Hughette en frappant du pied comme une petite fille en colère.

— Tout à coup, il se fit un grand bruit sous le porche du château, et des hommes se ruèrent au dehors, qui portaient un autre homme sans vêtements et se débattant avec des cris.

— Ah ! les cruels !

— Elle vit tout de suite que c’était celui qu’elle espérait.

— Cela n’est pas possible ! Comment l’eût-elle pu reconnaître, puisqu’il avait, je m’en souviens, la tête dans un sac ?

— C’est qu’elle n’avait pas gardé mémoire, je présume, du visage seulement ; on ne saurait la blâmer si, en certaine rencontre, elle baissa les yeux, par modestie, ou pour quelque autre raison.

— Votre Mariotte ne m’agrée en aucune manière ! Mais que fit-elle, ayant reconnu le jeune seigneur si méchamment traité ?

— Elle tomba, demandant grâce pour lui, aux pieds des tourmenteurs. Comme vous pensez, ils ne tinrent nul compte de telles prières ; et ceux-ci disant : « Il faut le mettre à mort ! » ceux-là : « Noyons-le dans le ru ; » un troisième opinant : « Que ne le jette-t-on dans le premier puits trouvé ? puisqu’il dit vérité, ce serait bien sa place, » ils le mirent, lié de cordes, en une carruque qui se trouvait là par fortune.

— Et l’idée ne vint point à cette folle fille de suivre la voiture ?

— L’idée lui en vint. Tant que purent courir ses jambes, et qu’un souffle lui resta, elle ne perdit point les traces des ravisseurs, si rapide que fût l’allure des chevaux de la carruque. Mais, enfin, lasse, près d’expirer, elle se laissa choir sur la route, où elle fut longtemps comme morte. Ressuscitée avec l’aube, elle s’en retourna vers Romanin, afin d’implorer secours, — non pour elle, la pauvre ! — et me conta son histoire en pleurant ; ne sachant rien, sinon que l’Homme tout nu est en très grand péril et qu’on l’a emporté sur la route de Saint-Gorgon.

— Ce sera donc moi qui le retrouverai, s’écria Hughette des Perleries, moi qui le sauverai ! Puisque je n’ignore plus le chemin qu’on lui fit prendre, je marcherai jusqu’à ce que je sois arrivée en sa présence ; plus d’une damoiselle commença et acheva la quête d’un chevalier qui n’était point digne d’un tel soin autant qu’est celui-là. Ce n’est point, ajouta-t-elle, une pâle rougeur à la joue, que je me sente quelque tendresse pour Pierre le Véridique...

— Oh ! que non ! dit Pistoletta, pendant que l’ours, dodelinant de la tête et retroussant la babine, avait comme un air de rire.

— Mais je porte un cœur enclin à la justice ; je ne saurais endurer la pensée qu’on a causé dommage à un loyal seigneur pour la seule faute, qui n’est pas une faute en effet, d’avoir obéi à son serment.

— A la bonne heure ! Quant à ce qui est de se mettre en quête, je n’y contredis point ; et, si vous l’avez pour agréable, nous vous accompagnerons, Francolin et moi ; il y a longtemps que nous avons formé le dessein de voir du pays. Pour les trop connaître, les gens de ce domaine ne me donnent plus à rire ; je suis curieux de renouveler ma gaieté à d’autres sots et à d’autres sottises. Hâtons-nous donc de déloger, avant que soient éveillés les seigneurs et les dames, qui ne verraient point d’un bon œil notre fuite. Mais, ajouta le bouffon d’un air qui cachait mal quelque malice, vous semble-t-il séant de courir les aventures en cette robe de samit broché, qui vous ferait tôt connaître pour une fille de haut rang ?

— Ah ! dit Hughette en un soupir, il me faudrait un habit de servant d’armes ou un habit de page, qui serait mieux. Que faire, n’en ayant point ?

— Ce qu’on n’a pas, répliqua le bossu, on le demande à Francolin.

Et, se tournant vers l’ours :

— N’entends-tu pas, mignot ? ne saurais-tu trouver quelque costume de jeune garçon pour la damoiselle Hughette ?

Assurément une telle demande eût été pour surprendre et pour inquiéter bien des gens. Le bon animal ne s’en montra aucunement troublé ; il alla vers la fenêtre, appuya ses pattes de devant sur l’appui de la croisée, baissa sa tête en dehors, tira d’entre les branches du rosier une corbeille d’osier vert, d’où tomba, quand l’ours se fut retourné, un costume de cuir et de drap, fort galant, avec des estiviaux et un frontal orné d’une aile de faisan.

— J’aurais gagé, dit le bossu en éclatant de rire, que Francolin nous mettrait hors d’embarras. Eh ! eh ! c’est, me paraît-il, un habit de page de chasse, dont la damoiselle pourra fort bien s’accommoder.

— Ah ! Pistoletta, dit Hughette, je te dois un merci. Mais qui t’avait fait penser à cela ?

— J’étais sûr, répliqua-t-il en riant toujours, qu’ayant le cœur enclin à la justice, vous ne laisseriez point sans secours un loyal seigneur à qui l’on veut causer dommage. Cependant, vêtez-vous vite ; il me semble que j’entends déjà dans les chambres voisines des pas de dames éveillées.

En emportant les hardes, Hughette des Perleries avait disparu dans une cellule ouverte à côté du grand lit ; elle ne tarda pas à revenir, serrée dans la cotte de drap fin, où s’effilait sa sveltesse, coiffée du frontal où tremblait une aile rouge et dorée ; quiconque l’eût vue, si gracieuse en cet habit, aurait de grand cœur regretté qu’un tel joli garçon ne fût pas une fille. A vrai dire, elle se sentait confuse, le plus qu’il est possible, serrant les genoux, n’osant poser le pied, les mains çà et là avec un air de chercher la jupe. Le cœur lui revenait à la pensée de la belle entreprise où l’engageait son amour de la justice.

— A cette heure, dit le bouffon, ne perdons plus le temps.

Mais, s’approchant de la porte, il vit qu’elle était close.

— Hélas ! dit la damoiselle, j’avais oublié que ma marraine hier soir m’enferma dans cette chambre, à double tour.

— Hum ! ceci n’est point pour avancer les choses. Car vous faire sortir par où nous sommes entrés, il n’y faut point songer.

— Quoi ! ne pourrai-je donc point m’échapper ? dit Hughette presque pleurante.

— Ne vous désolez point, damoiselle ; rien n’est désespéré, puisque Francolin est là.

Puis, s’adressant à l’ours :

— N’entends-tu point, mon mignot ? ne saurait-on, sans clé, ouvrir cette fâcheuse porte ?

La bête s’approcha, leva le museau, regarda la grosse serrure, la prit entre ses mâchoires, délicatement, et la retira de la boiserie craquante, avec l’air distrait dont il eût arraché de la branche une noisette du buisson.

— Çà, dit le bossu en pouffant de plus belle, Francolin n’est-il pas aussi bon serrurier qu’il s’est montré habile tailleur ?

La porte poussée, ils suivirent le long couloir où les tapisseries content aux yeux les aventures du chevalier Perséus, par qui fut sauvée d’une tarasque à la gueule enflammée, la princesse Andromède, fille du roi des îles d’Avallon ; descendirent l’escalier, qui geignait sous les pas de l’ours, sans rencontrer personne ; traversèrent la salle des gardes, où les pertuisaniers de fer et d’acier, pareils à des armures couchées, s’étiraient avec des bâillements ; se firent par le portier à demi-sommeillant encore ouvrir la demi-porte du grand porche et baisser le petit pont ; se trouvèrent enfin dans la campagne toute frôlée de brumes qui peu à peu se rosent et s’ensoleillent.

— Où donc t’en vas-tu, Pistoletta, avec ton ours et ce jeune page de chasse ?

— Ah ! ah ! tu es toujours là, Mariotte ? Nous allons faire la quête de l’Homme tout nu, qui doit avoir bien froid par ce brouillard matinal.

Mariotte joignit les mains.

— Laisse-moi te suivre, je t’en prie !

— Cette licence, ce n’est point à moi qu’il la faut demander ; mon jeune compagnon est le chef de l’entreprise.

— Sire ! s’écria Mariotte, parlant au page de chasse, ne me défendez pas de partir avec vous !

Hughette des Perleries, ainsi qu’on l’a pu voir, n’était point sans éprouver quelque instinctive défiance à l’égard de cette fille servante, qui avait reconnu le chevalier bien qu’il eût la tête dans un sac. Mais, la voyant si triste, avec des yeux tout rouges d’avoir pleuré, la damoiselle, attendrie et fâchée à la fois d’une douleur qui leur était commune :

— Venez donc, dit-elle, puisque tel est votre plaisir.

C’est ainsi qu’un peu après l’aube levée, sous les brumes éparses où cliquetaient les cris des alouettes invisibles, le jeune sire Hughes des Perleries, en habit de cuir et de drap, suivi de Mariotte en jupon rouge, commença, en compagnie du bouffon Pistoletta et de Francolin le bon ours, la quête de Pierre de Pierrefeu, appelé par les uns Pierre le Véridique et par d’autres l’Homme tout nu.

CHAPITRE VI LE PUITS QUI PARLE

Toutes cloches battantes, sous le ciel pareil à un dais de fête, entre les murs tendus de clair soleil, ce fut un édifiant spectacle, dans la cour abbatiale de Saint-Gorgon, quand le vénérable Bénignus Spagnuolo s’avança vers le Puits du Miracle, accoudé à l’épaule de son moinillon favori et suivi de cent camaldules qui processionnaient par rang de quatre, les mains en croix sur le froc, et dodelinant du chef sous le tremblement de leurs capuches pointues.

Voyant ces beaux religieux, en qui habitait l’Esprit Saint, — et, de vrai, il n’aurait pu trouver un plus digne logement, — les bourgeois, les gens de métier, les colons, hommes, femmes, enfants, venus en foule des villes et des campagnes, churent sur les genoux, si vite et d’un si parfait ensemble, que volontiers vous auriez pensé qu’une invisible faux leur avait, d’un seul coup, fauché toutes les jambes ; et marchant à petits sauts, tels que des piètres sur leurs moignons, ils se hâtaient vers les saints personnages, disant des patenôtres, se frappant la poitrine en manière de pénitence, baisant ou touchant au passage le bas de quelque froc. Ceux qui ne pouvaient saisir l’étoffe se devaient satisfaire d’en humer l’odeur, plus salutaire à l’âme que délectable au nez ; mais il en devait être ainsi, puisqu’elle était de moine et non de rose.

L’abbé s’arrêta, — avec les cent camaldules, — quand il fut arrivé non loin du Puits ; et, le capuchon tombé, il aurait tout à fait ressemblé, avec sa belle barbe, au Dieu le Père qu’on voit aux vitraux des chapelles, s’il n’avait montré une trogne étrangement grumelée et rubéfiée, peu séante à un ecclésiastique ; les fidèles agenouillés pensèrent que, pour la rougir à ce point, il avait dû dire beaucoup de messes, sans rien laisser au fond du calice ; en quoi ils ne se trompaient point, car aucun religieux ne mettait plus de conscience que lui dans l’accomplissement des devoirs sacrés ; il se fût fait scrupule de ne pas boire jusqu’à la dernière goutte le vin du sacrifice, surtout quand c’était du saint-pourçain ou du clairet d’Auxerre.

Se piétant, il leva les bras, et seul debout parmi toute la multitude :

— Mes frères, il est bien vrai, dit-il, que le Malin a toujours rôdé autour des âmes, leur tenant de faux discours pour les séduire et les abuser. Mais en aucun temps il ne s’est fait voir aussi rusé ni aussi acharné contre le salut des hommes que dans les jours où nous vivons ; de sorte que les meilleurs ont peine à lui résister, et s’abandonnent à de mauvaises pensées ou à de mauvaises actions, dont se réjouit l’enfer. Cela est si véritable que tel d’entre vous qui doit à l’Abbaye, en échange de nos prières, le douzième pain de chaque fournée, six setiers de son seigle, cent soixante et un setiers de son avoine, huit chapons de sa basse-cour, et dix-sept colombes de son colombier, ne nous donne qu’en rechignant quatre ou cinq pigeons maigres, deux ou trois gelines pas plus grasses qu’un os rongé, une poignée d’avoine ou de seigle, et la moitié d’un pain sur cent ! Si les choses vont longtemps de cette façon, les religieux, qui sont les vrais exemplaires de toute vertu et de toute piété, iront mendier sur les routes comme les sabouleux et les cagoux, et crieront de male faim ainsi que les bêtes des forêts. Ce qui sera une grande honte pour la chrétienté ! Et tout le mal vient du démon de l’hérésie qui infeste déplorablement les âmes.

Les vassaux du domaine abbatial courbaient le front sous ces justes remontrances ; plus d’un qui, au lieu de huit chapons, n’avait apporté, en effet, que deux ou trois poules sans chair, se sentait une chaleur lui venir aux jambes, comme si le feu de l’enfer, sortant du sol, avait commencé de le brûler, par le bas.

— Mais, dans sa miséricorde, continua le vénérable abbé, le Seigneur a permis que vous fussiez avertis de vos fautes, avant qu’elles soient irrémissibles. A certains jours bénits, une voix qui est du ciel, bien qu’elle s’élève des entrailles de la terre, recommande aux hommes l’obéissance aux lois de l’Église et leur enjoint tout particulièrement de payer, sans fraude ni retard, à l’abbaye de Saint-Gorgon, les redevances qui lui sont dues.

Bénignus Spagnuolo avait fait un pas vers le Puits du Miracle, et, sous la religion du prochain prodige, les assistants courbaient la tête et le dos, un peu dans l’attitude de gens qui vont recevoir des coups de bâton.

— Parle, ô voix divine ! s’écria l’abbé, secoué d’une fureur sacrée. Conseille ces pitoyables pécheurs ! Parle ! au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je l’ordonne. Que dis-tu du train du monde et du misérable état où, par le relâchement de la foi, languissent les serviteurs de Dieu ?

Alors, une voix qui montait des profondeurs :

— Je dis que vous êtes, toi l’abbé, et vous les moines, des traîtres, des menteurs et de lâches assassins !

Et ces paroles sonnaient terriblement, sortant du puits comme d’un énorme porte-voix.

Vous pensez que de pareils dires, si différents de ceux qui étaient attendus, ne furent pas sans épouvanter étrangement les dévotieuses personnes qui se trouvaient là. Comme un jeune bois taillis sous un coup de rafale, toutes les têtes, bouches bées, se renversèrent dans un pêle-mêle de bras levés ; les camaldules eux-mêmes, opinant que le diable fût dans le puits, n’hésitèrent pas à prendre la fuite ; mais le pied de ceux-ci s’embarrassant dans le froc de ceux-là, — tant leur hâte fut grande, — ils tombèrent les uns sur les autres, les nez s’écrasant aux râbles ; il y eut par terre un tas bien grouillant de moines. Pour ce qui est du vénérable Bénignus Spagnuolo, il ne put garder, quoique resté debout, la contenance qui sied à un homme d’Église en face des plus grands périls ; on l’eût dit pris de fièvre, tant il tremblait de ses membres ; il montrait une face blême comme un qui est trépassé depuis deux jours ; même sa trogne eût pâli, si une telle chose eût été possible. De vrai, se souvenant de la vision qu’il avait eue, il se persuadait que ceci était un nouveau tour de Luciabel ; sans doute tous les démons de l’enfer allaient sortir du puits, comme du goulot d’une bouteille sort la mousse d’un vin.

Or, la voix ne cessait de parler, grandissante et furieuse :

— Oui, je vous le dis, des menteurs et des assassins. Qu’avez-vous fait de la mère ? Elle hurle comme une louve à l’attache dans le silence des nuits ; et votre sommeil sans remords est si lourd, ô viles bêtes repues, que même ce cri ne vous éveille pas. Qu’avez-vous fait du père ? depuis dix ans il rampe dans la fange, plus bas que les racines des arbres, n’ayant pour compagnon qu’un petit crâne sans peau et qu’un squelette mordu des rats. Vous, cependant, gras et pleins d’aise, vermeils, vous vous réjouissez, semblables à des turlupins jouant aux dés et se saoulant sur des cadavres ou sur le corps des blessés qui geignent. Mais voici que votre forfait sera dévoilé, comme apparaît la lèpre d’un ladre à qui l’on déchire sa robe, puisque moi qui, par, serment, ne peux mentir, je parle du fond du puits et dis la vérité !

Entendant cela, les vassaux du domaine abbatial croyaient que la voûte du firmament allait s’écrouler sur leurs têtes ou sous leurs genoux s’entr’ouvrir la terre ; car il n’était pas possible que saint Gorgon endurât de tels outrages à ses dignes serviteurs, sans manifester sa colère par quelque catastrophe. En pareil cas, il eût fallu ne point savoir son « pater » pour ne point le dire en se signant vingt fois plutôt qu’une. Mais, au contraire, Bénignus Spagnuolo, étant un homme de sens, peu à peu reprenait courage ; « cette voix, pensait-il, est d’un homme, non d’un diable » ; quelque facétieux hérétique avait dû se cacher dans le puits pour nuire aux bons camaldules ; ce qu’il y avait à faire de plus opportun, c’était de jeter sur le parleur toutes les dalles de la margelle ; vu que les plus résolus bavards, quand ils ont la tête et les reins rompus, cessent tôt de discourir.

— Mes frères ! cria l’abbé du ton dont un chef militaire harangue son armée, que ce soit Satan ou quelqu’un de ses suppôts qui nous diffame, vous ne laisserez point sans châtiment une si grande offense. Sus au puits ! descellez les pierres ! comblez le trou d’où sort la voix maudite !

Cet ordre à peine donné, tous se ruèrent en tumulte, les religieux, les bourgeois, les gens de métier, les colons — car la peur aisément se mue en rage — et certainement, pour prix de ses franches paroles, le diseur de vérité allait être rompu, écrasé, aplati, ainsi qu’une belette sous les pavés d’un piège.

Mais, soudain, comme ils secouaient déjà les pierres, un homme saignant des bras, des mains, des jambes, — pour s’être hissé le long des murailles, — surgit hors du puits dans une grande clameur, et, debout, les pieds sur la margelle, nu, déchevelé, superbe, Pierre le Véridique regardait la foule d’un tel air qu’elle recula comme devant l’apparition d’un archange.

— Bêtes brutes ! cria-t-il parlant au peuple, êtes-vous donc des chiens que des renards instruisirent à mordre, et, pour défendre ceux qui vous abusent, navrerez-vous celui qui ne saurait tromper ? Ce que sont ces hommes, je vous l’ai dit, et vous le redirai. C’est de votre misère qu’ils sont riches, de votre faiblesse qu’ils sont forts, et votre maigreur les engraisse. Pour qui moissonnez-vous, paysans ? Pour qui commercez-vous, bourgeois ? Pour qui travaillez-vous, artisans ? Pour eux, non pour vous. Que possédez-vous qui ne leur appartienne ? Votre pain, ils le volent ; votre argent, ils le mendient ; vos filles et vos femmes, ils les caressent ; vous baisez sur vos grabats le rebut de leurs cellules ! Et vous suez d’ahan, ne mangeant guère, ne buvant guère, afin qu’ils se prélassent dans leur fainéantise, repus comme des porcs sacrés à qui l’on porte des offrandes ! Pour ce qui est de leurs oraisons, croyez que si Dieu les entend, il les méprise, ces menteuses aux mains salies de lucre, aux bouches graisseuses de victuailles ; et mieux vaudrait pour vous d’être recommandés à la divine justice par des hyènes qui l’imploreraient en joignant leurs griffes, avec des gueules puantes encore de viandes mâchées !

Que si quelque chose pouvait ajouter à la colère de Bénignus Spagnuolo, c’était bien cet impudent discours.

— Point de quartier ! hurla-t-il, la sainte abbaye ne saurait être lavée de ce sacrilège que par tout le sang du réprouvé !

Il n’avait point fini, que l’Homme tout nu, malgré une belle résistance, était saisi, foulé aux pieds, déchiré par cent ongles, mordu par cent bouches, pareil à une calandre déplumée sur qui s’acharnerait un peuple de vautours ; et il songeait, en proie à cette foule, que les gens sont peu reconnaissants envers ceux qui ne les trompent point.

Mais, parmi tout le tumulte :

— Arrêtez, dit une voix douce, et gardez-vous bien de lui faire du mal.

Celui qui avait parlé ainsi, c’était un joli moinillon, la face fraîche comme une rose sous la cuculle de lin ; comme nul n’ignorait à quel point, pour sa gentillesse et sa douce façon, il était chéri de l’abbé, les plus enragés tourmenteurs interrompirent leur besogne, demandant : « Quoi ? » de l’œil et du geste, ne sachant ce qu’ils devaient faire.

— Achevez ! s’écria Bénignus Spagnuolo, de qui la fureur ne s’était point calmée.

Mais le petit moine l’ayant mené à l’écart :

— Bon père, lui dit-il, il me plaît que ce fou soit épargné.

— Eh ! pourquoi, je te prie ? interrogea l’abbé, s’adoucissant un peu. N’as-tu pas entendu ?...

— J’entendis, certes, mais entendre n’empêche pas de voir.

— Eh bien ! tu vis un homme tout nu !

— Justement ! dit le moinillon en éclatant de rire, et vous conviendrez, je pense, qu’on ne saurait rien admirer de mieux fait que ce jouvenceau l’est en tout point. Ce n’est pas un moine, non, fût-il abbé, qui aurait la peau si blanche.

— Que peut faire cela ?

— Ah ! cela fait beaucoup. Enfin, tenez pour sûr que, si on le maltraite, je vous en garderai une longue rancune ; même il se pourrait bien que j’allasse faire séjour au couvent des bénédictins d’Avignon, dont le prieur, bien souvent, me pria d’une visite.

Il faut croire qu’une telle menace avait de quoi troubler grandement le vénérable Bénignus Spagnuolo, car, baissant la tête et d’un air gracieux :

— Non, non, n’y va pas ! dit-il, je ferai à ton gré, bien qu’il m’en coûte fort.

Puis se tournant vers la foule, il déclara qu’il avait réfléchi ; qu’une inspiration de l’Esprit Saint était descendue en lui ; que Dieu ne voulait pas la mort du pire pécheur, que le mieux était de laisser aller ce malheureux ; abandonnant au ciel, qui nous juge tous, le soin de châtier tant d’arrogance. En un clin d’œil, Pierre de Pierrefeu fut debout. De vrai, il éprouva une grande satisfaction d’échapper à un tel péril, et, craignant que la clémence de l’abbé ne se ravisât, il se disposait à déguerpir au plus vite, lorsque l’idée lui vint — ce fut une fâcheuse idée — de remercier le joli moine auquel il devait son salut.

— Beau fils, dit-il...

Il n’acheva point sa phrase, écarquillant les yeux, gonflant les narines à la façon d’un gourmand qui hume une caille grasse, cuite à point sur un plat. Comme quelqu’un au nez subtil dirait même dans l’ombre : « Il y a une rose ici », l’Homme tout nu n’avait point failli à flairer une femme sous la cuculle du moinillon.

— Beau fils ? reprit-il, non pas, mais, plutôt, belle...

Il s’interrompit encore, songeant que c’en était fait de lui s’il irritait de nouveau l’abbé de Saint-Gorgon par une imprudente franchise. Mais il se souvint du serment juré devant les dames !

— Oui, belle fille, plutôt, acheva-t-il dans un éclat de rire, et je ne voudrais pas d’autre enfant de chœur pour dire la messe d’amour !

L’abbé devint si rouge qu’on eût pu croire que toute sa trogne lui avait coulé sur la face ! A la vérité le cas était grave ; la présence dénoncée, en l’abbaye de Saint-Gorgon, d’une fille bien dodue de la gorge et des reins, avait de quoi nuire à la belle renommée des camaldules et de leur digne prieur ; déjà des curieux s’approchaient, observant le joli moinillon, qui, fort troublé, tirait sur ses yeux sa capuche et rentrait sous le froc ses pieds nus, trop petits.

— Mes frères ! s’écria Bénignus Spagnuolo parlant à son troupeau de moines, point de grâce pour le blasphémateur qui s’obstine en ses mensonges ! Emportez-le dans la salle du chapitre afin qu’il soit jugé et condamné selon l’énormité de ses crimes !

Plus promptement qu’on ne saurait dire, Pierre le Véridique, à travers la foule, fut enlevé vers le cloître par les obéissants camaldules ; et, derrière eux, les portes furent fermées. Or, ne pensez-vous pas que l’abbé fit preuve en cette occasion d’une très grande sagesse ? Il arrive souvent que les coupables, dans l’intention de se justifier, ou par inspiration diabolique, disent des paroles qui ne sauraient être entendues de tous sans scandale ; au surplus, le vénérable Bénignus Spagnuolo, exerçant dans son domaine droit de haute et basse justice, n’avait que faire d’être aidé par des vilains pour venger l’honneur de la communauté ; il se trouvait dans l’abbaye une chambre de torture qui laissait peu de chose à désirer ; et, pour ce qui était des bourreaux, on n’en chômerait point.

CHAPITRE VII CE QUI TOMBE DE L’ARBRE

Comme l’ombre montait, noircissant les plaines, grimpant aux arbres, se hissant, là-bas, vers les monts dont les cimes luisaient encore blanches de neige sur une bande d’azur, ceux qui faisaient la quête du chevalier disparu, arrivèrent en un carrefour d’où partaient quatre routes. Ils étaient grandement las des jambes, et, dans leurs cœurs, fort découragés, pour avoir pèleriné depuis le matin, sans prendre aucun repos et sans que nul bon présage réconfortât leur faiblissant espoir. Seul, Francolin, qui, au temps de sa libre jeunesse, avait fait de bien autres courses sur les pentes roides des vals et les pierrailles des torrents à sec, ne laissait pas d’être dispos encore, marchant devant les autres en une régulière ondulation de sa fourrure qui lui glissait, eût-on dit, sur les os, posant au sol, sans hâte ni retard, la lourdeur douce de ses plantes. Mais Pistoletta soufflait d’ahan à chaque pas qu’il faisait ; il ne savait qui pesait le plus, de la bosse qu’il portait par derrière ou de la bosse qu’il portait par devant, les jugeant toutes deux singulièrement incommodes. Mariotte se sentait les membres rompus comme si, quatre heures durant, le tavernier de Saint-Rémy l’eût servie de la fourche en bois de cornouiller ; pour ce qui était de la damoiselle Hughette des Perleries, cheminant en son habit d’homme, toute fluette, par petits sauts, vous eussiez cru voir un roseau déraciné, cassé en deux, que le vent pousse et qui va choir.

Dans le carrefour, ils s’arrêtèrent, ignorant quel chemin suivre ; même connaissant la bonne voie, ils n’auraient pu s’y engager, étant tous, hormis l’ours, à bout de forces.

— Hélas ! dit Hughette, je ne saurais me soutenir davantage ; si je ne m’assieds, je mourrai de lassitude.

— Ouf ! geignit Pistoletta en tombant sur le bon Francolin qui complaisamment s’était couché et dont le pelage fut une très molle couche où son maître, à peine étendu, ronfla.

Mariotte, comme une qui n’est point habituée aux lits de plume, s’accommoda vite d’une fosse pleine d’herbes et de pierres ; seulement, elle tira de son corsage quelque chose de blanc, qui avait l’air d’un linge plié, et s’en fit sous la joue un carreau qu’elle baisa deux ou trois fois avant de clore l’œil. Cette blancheur, qu’était-ce, et quel plaisir pouvait trouver Mariotte à la caresser de ses lèvres ?

Mais la damoiselle des Perleries, assise au pied d’un peuplier très haut qui s’érigeait dans l’ombre, ne s’abandonnait pas à sommeiller, à cause du chevalier vers qui ne cessait d’aller sa pensée, à cause aussi de la peur qu’elle avait. Pour une personne qui jamais ne sortit, sinon bien accompagnée, de l’habitacle familial, et qui ne se coucha jamais sans avoir regardé sous son lit, c’était une chose terrible de se trouver seule de la sorte, — eh ! oui, seule, les dormeurs sont absents, — dans ce lieu vaste couvert de ténèbres. Une bâtisse noire, non loin d’elle, à sa gauche, n’était pas pour la rassurer, avec ses tours et ses murs où ne luisait aucune fenêtre et qui semblaient de la nuit plus épaisse ; il sortait de cet amas de pierres, elle ne savait quelle épouvante, qui menaçait ; si les mauvais enchanteurs dont parlent les Chansons existaient en effet, c’était dans de telles demeures, méchantes comme eux, qu’ils devaient faire leur séjour. De l’autre côté, des bouquets d’arbres, çà et là, s’isolaient dans la plaine, remuant sous le vent des murmures que déchirait le cri de quelque orfraie ; certes des bêtes cruelles, lynx, loups, des léopards aussi, rôdaient à travers les basses branches, rampaient vers les lisières ; des yeux horribles, en un grincement de dents affamées, allaient s’allumer peut-être hors de ces ombres, là-bas ! Tout à coup Hughette faillit pâmer dans un frisson : elle avait vu, sous un rayon de lune, des formes, non d’animaux, mais d’hommes, débusquer du plus proche hallier, avec une lueur dure au front, et y rentrer vite, comme se cachant. Elle voulut appeler, réveiller ses compagnons ; elle n’avait pas de voix, n’ayant pas de souffle. Puis, elle se sentit moins troublée. Elle ne voyait plus rien. Elle s’imagina qu’elle avait pris pour des gens des troncs d’arbres, courbés par la brise et mouvant, comme des bras, leurs branches. Elle ne songea plus qu’à ce beau seigneur en péril, dont elle faisait la quête. Ah ! qu’était-il advenu de lui ? le rejoindrait-elle avant qu’on l’eût mis à mal ? Sans doute, jeune comme elle était, elle avait bien peu de force, et si elle avait voulu s’opposer à la violence des tourmenteurs, c’eût été le combat d’une alouette contre une bande de gerfauts : n’importe, pour défendre Pierre le Véridique, elle se connaissait capable des plus hasardeuses bravoures ; et, s’imaginant qu’il était là devant elle, en proie à de méchants ennemis, elle tendait ses frêles petits bras, qu’elle jugeait terribles...

Elle eut peine à retenir un cri ! Sur sa main tendue elle avait senti comme une large goutte, de haut tombée, et qui s’aplatit. Repliant par instinct le bras et baissant la tête vers la place mouillée, elle vit sur sa peau une obscure rondeur qui fluait en un filet mince. Une autre goutte lui tomba sur les cheveux, près de l’oreille, où elle coula ; une autre, épaisse et tiède, sur les lèvres ! et les gouttes ne cessèrent plus de choir, pareilles à une étrange pluie, en claquant sur le sol. La damoiselle des Perleries, effarée, se serrait contre l’arbre, ne sachant quelles étaient sur elle, autour d’elle, ces mystérieuses larmes ; mais, sous un rayon de lune glissé d’entre les nuages :

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