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L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante

L’ESCLAVE DU PACHA.

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L’un des jours de la semaine dernière, j’herborisais dans les bois de Luciennes avec un de mes amis, orientaliste distingué, botaniste émérite qui, il y a quelques années, a fait deux mille lieues et couru vingt fois le risque de sa vie pour aller ravir une poignée d’herbes aux flancs du Taurus et aux plaines de l’Asie Mineure. Après nous être promenés dans le bois, en ramassant çà et là quelques gramens, quelques orchis, seulement pour renouveler connaissance avec eux, nous longions le joli village des Gressets et la délicieuse vallée de Beauregard, nous dirigeant vers un déjeuner que nous espérions trouver un peu plus loin, lorsque, sous une allée de hauts peupliers jetés sur la gauche des prairies du Butard, nous aperçûmes, venant à nous, un couple de promeneurs, homme et femme, jeunes tous deux.

Du plus loin que mon compagnon les aperçut, il fit un mouvement de surprise.

— Vous connaissez ces personnes-là ? lui demandai-je.

— Oui.

— De quelle classe, de quel genre et de quelle espèce sont-ils ?

Ici, j’employais les mots simplement dans le sens botanologique.

— Analysez, observez et devinez, me répondit mon illustre voyageur.

J’observai donc, en appliquant à mes deux individus, non le système de Linné, mais le système de Jussieu ; celui des affinités et des analogies. Celui-là me parut plus convenable et plus facile que l’autre.

Le jeune homme, d’une mise fort simple et même négligée, quoique chaussé de ces hauts souliers à talons, véritables quarts de bottes qui ont succédé aux demi-bottes (la botte, chez nous, depuis l’introduction du comfort, va toujours en s’amoindrissant), n’avait même pas de sous-pieds à son pantalon. Une twine gris clair, une chemise de couleur et une casquette à large visière complétaient l’ajustement.

Il portait à la main un de ces paniers de ménage, fermés à leur partie supérieure par deux battants d’osier, dont l’un, à moitié entr’ouvert, laissait passer un goulot de bouteille.

Près de lui cheminait une jeune femme, de taille moyenne et bien prise, mais chez laquelle une indolence de mouvements, une certaine flexibilité de la tige, un certain dandinement des hanches, décelaient une origine méridionale ou un défaut de distinction. Tous deux s’avançaient la tête baissée, se parlant sans se regarder, marchant côte à côte sans se donner le bras ; seulement, de temps en temps, ils s’appuyaient l’un sur l’autre de l’épaule, par un mouvement plein d’affection.

Ce ne fut que lorsque nous nous croisâmes avec eux que je pus voir la figure des deux promeneurs ; jusque-là je n’avais eu à étudier que leur costume et leur tournure.

Le jeune homme rougit en reconnaissant mon compagnon, et nous salua d’un air plein d’humilité ; à peine si j’eus le temps de saisir une seule ligne pathognomonique de son facies. La dame était fort jolie : l’élégance de son cou, la régularité de ses traits lui donnaient un certain air de bonne maison, contredit cependant par ce qu’il y avait de provoquant dans son regard.

Quand ils furent passés et déjà à distance :

— Eh bien ! me dit mon ami, quel jugement porterez-vous sur nos deux individus ?

— Eh bien, lui répondis-je résolûment, le jeune homme est votre confiseur, qui vient d’épouser sa première demoiselle de comptoir.

Et lisant un signe négatif sur la physionomie de mon interlocuteur, j’ajoutai aussitôt :

— Ou un commis marchand en bonne fortune, avec une comtesse sans préjugés.

— Vous n’y êtes pas.

Je demandai un instant de réflexion de plus, et pour perfectionner mon travail d’observateur, je me retournai vers le couple.

Ils avaient gagné, près de l’endroit où nous étions, les bords d’une source, nommée dans le pays la Fontaine-au-Prêtre ; déjà la jeune femme s’était assise sur l’herbe, et, développant une serviette, elle l’étendait près d’elle, tandis que le jeune homme tirait soigneusement de son panier un pâté et diverses autres provisions.

— Certes, m’étais-je déjà dit en moi-même, il y a évidemment, dans la physionomie de cette belle personne, de la grande dame et de la grisette ; mais, en songeant à son allure déhanchée, et surtout en jugeant d’elle d’après son cavalier, alors courbé pour déboucher sa bouteille, et dont le pantalon sans sous-pieds, relevé à mi-jambe, laissait à découvert ses souliers-bottes à grandes oreilles, le type grisette prévalut dans mon esprit.

— La dame, repris-je, mais avec moins d’assurance que la première fois, est figurante dans un de nos théâtres, ou écuyère au Cirque-Olympique.

— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites là.

— Quant à lui, c’est un garçon limonadier.

J’en jugeais ainsi d’après la facilité toute pratique avec laquelle il me paraissait avoir débouché sa bouteille.

— Vous y êtes moins que jamais, me dit non compagnon.

— Au diable ! et parlons d’autre chose.

Une fois au Butard, nous ne pensions plus à nos deux badauds parisiens. Tandis qu’on préparait notre déjeuner, et même en déjeunant, mon ami en revint naturellement à me parler de ses courses dans le Taurus et l’Anti-Taurus, dans les Balkans, dans le Caucase, sur les rives du Phase et de l’Euphrate, puis pour me reposer de toutes ses descriptions botaniques et géologiques, il me raconta, pièce à pièce, sans paraître y attacher la moindre importance, commençant par le dénoûment, finissant par l’exposition, une histoire qui ne laissa pas que de m’intéresser vivement. Cette histoire, accomplie non loin des bords de la mer Noire, entre Erzeroum et Constantinople, durant son séjour dans cette partie de l’Asie Mineure, il en avait recueilli tous les détails de la bouche même de l’un des principaux acteurs.

J’essayerai de la redire après lui, non tout à fait dans le même ordre ou le même désordre quant aux événements, mais du moins en respectant leur exactitude, et en mettant à profit la connaissance acquise par mon voyageur, des hommes et des lieux.

I

Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1841, au pachalik de Sivas, dans de vastes jardins situés près de la rivière Rouge, une jeune fille, vêtue à la turque, le front courbé, se promenait lentement, suivie d’une vieille négresse. De temps en temps, elle tournait brusquement la tête, et quand son regard, à travers les massifs d’érables et de sycomores, avait pu entrevoir l’angle d’un grand bâtiment à grillages dorés, à balcons de bois de cèdre découpés finement, alors, son teint, d’ordinaire d’un blanc mat et diaphane, se colorait tout à coup, son petit pied se crispait contre le sol, sa poitrine se soulevait, et c’est à grand’peine qu’elle retenait le soupir qui voulait s’en échapper.

Toujours silencieuse, préoccupée, elle s’arrêta et, du doigt, désigna un platane à la négresse. Celle-ci entra aussitôt dans un élégant kiosque, placé à quelques pas, et en revint chargée d’une peau de tigre qu’elle étendit au pied de l’arbre.

Après diverses allées et venues de la négresse, de l’arbre au kiosque et du kiosque à l’arbre, la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur la peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait cependant un épais coussin de velours noir, soutenait nonchalamment de sa main gauche une pipe narghilé, à tuyau de cerisier de Perse, et de sa droite, dans un léger portant de filigrane d’or en forme de coquetier, une petite tasse de porcelaine de Chine que la vieille esclave remplissait coup sur coup d’un moka brûlant.

Baïla avait dix-sept ans ; ses cheveux noirs et lustrés s’allongeaient sur ses tempes comme deux ailes de corbeau ; ses sourcils minces et formant l’arc parfait, quoique de même couleur que ses cheveux, étaient cependant, ainsi que ses longs cils et le bord de ses paupières, recouverts d’une préparation d’antimoine appelée sourmah ; une petite raie noire verticale lui descendait même du front pour séparer ses arcades sourcilières. D’autres couleurs avaient encore été employées pour donner plus d’éclat à sa beauté. L’incarnat de ses lèvres avait disparu sous une légère couche d’indigo et, par un effet contraire, sous ses yeux où le fin réseau de ses veines projetait naturellement une légère teinte bleue, la pourpre du henné resplendissait. Le henné, sorte de carmin végétal, fort en usage en Orient, rougissait aussi les ongles de ses mains, de ses pieds et jusqu’à ses talons, qui ressortaient nus et vifs de ses petites galoches béantes, brodées d’or et de perles.

Ainsi tatouée à la mode asiatique, Baïla n’en était pas moins belle. Son costume se composait simplement d’un cafetan de velours, de pantalons de mousseline rayée d’argent et d’une ceinture de cachemire ; mais tous les colifichets du luxe oriental complétaient sa toilette. La double rangée de sequins qui brimbalait sur sa tête, les larges bracelets d’or qui paraient ses bras, qui descendaient sur ses chevilles ; les chaînes, les pierreries qui couvraient ses mains, son corsage, qui vacillaient à l’extrémité de ses longues tresses flottantes et brillaient jusque sur sa pipe même, rehaussaient d’un charme étrange ses jeunes attraits.

Afin de mieux comprendre quel genre d’étonnement admiratif sa vue devait produire en ce moment, aux détails rapides donnés sur sa personne et ses atours, il en faudrait ajouter d’autres sur cette vieille esclave noire qui, par son âge comme par sa couleur, par sa taille courte et ramassée, par son regard terne et glauque, opposait un contraste si frappant avec la fraîche blancheur de Baïla, avec sa taille fine et souple et son regard, encore vif et pénétrant, malgré la pensée soucieuse qui alors le voilait à demi.

Pour faire ressortir, pour éclairer ce tableau, il faudrait suspendre sur la tête de ces deux femmes, si dissemblables, un peu de ce beau ciel bleu de l’Asie, et décrire, comme encadrement, quelques accidents de terrain, quelques singularités de cette végétation toute locale qui les environnait.

A quelques pas en avant du platane contre lequel s’appuyait Baïla, un petit bassin circulaire de marbre cipolin, dont le jet d’eau s’épanouissait en gerbe, faisait régner une douce fraîcheur autour d’elle ; un peu plus loin, sous son regard, deux palmiers se dressant, l’un à droite, l’autre à gauche, et confondant leurs têtes, présentaient deux colonnes surmontées d’une arcade de verdure. C’était comme l’entrée, le portique de ce réduit sacré. Mais devant cette entrée, selon toute apparence, l’ombre même d’un homme ne devait pas se montrer. Baïla appartenait à un maître jaloux ; sa beauté, entretenue avec tant d’art et de coquetterie, devait croître, s’épanouir et s’effeuiller sous les regards d’un seul.

Du pied des palmiers, partait une double haie de hêtres pourpres, de poiriers-saules argentés, de nopals aux formes bizarres, aux fleurs safranées, de symphorines, de lyciets et d’airelles, aux fruits d’albâtre, de corail et de jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de velours violacées, les morelles avec leurs grappes écarlates, jetaient leurs lianes au milieu des mimosas, d’où ressortaient les pompons d’or des cassies, les aiguilles d’ivoire des leucanthes, les longues étamines rouges des julibrizins. Mêlant leurs branches aux branches inférieures du platane sous lequel elle était assise, des figuiers de l’Inde faisaient descendre, comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement bordées de fleurs et de fruits d’une couleur orangée mêlée de cramoisi.

Au dernier plan, derrière le platane, sur un terrain rougeâtre et sablonneux, croissaient en nombre des ficoïdes glaciales, offrant à l’œil abusé comme des plantes saisies par le givre durant un hiver de nos climats septentrionaux, et des soudes couvraient le sol de plaques cristallisées.

Le tableau devait s’animer encore.

Bientôt le grand soleil d’Orient, penché vers l’horizon, jetant obliquement ses dernières flammes sous le fronton verdoyant des palmiers, fit scintiller la terre comme si elle eût été couverte de diamants ; ses rayons, brisés au milieu des gerbes du bassin, à travers tous ces massifs de fleurs et de feuillages si divers, rejaillirent en arcs-en-ciel, en reflets d’or, de pourpre et de nacre ; ils glissèrent de l’écorce du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens ; ils illuminèrent toute la personne de Baïla, depuis son front couronné de sequins jusqu’à ses babouches pailletées ; ils se mêlèrent même à la fumée de son narghilé, à la vapeur du moka, qui montait comme un parfum du fond d’une cassolette de porcelaine, et, sur la soyeuse peau de tigre qui lui servait de siége, semblèrent rouler de petites vagues étincelantes.

Quand le vent du soir, en se levant, agita doucement les fleurs et la verdure, mélangea toutes ces couleurs chatoyantes, toutes ces zones d’ombre et de lumière, oh ! n’était-il pas à regretter alors qu’un regard humain ne pût contempler la belle odalisque, au milieu de ces magiques lueurs, resplendissante du triple éclat de ses pierreries, de sa jeunesse et de sa beauté ?

Eh bien, ce tableau prestigieux, un homme en devait jouir, et cet homme ce n’était pas le maître !

Mariam, la vieille négresse, venait de s’endormir au pied d’un arbre, tenant encore à la main le petit mortier dans lequel au fur et à mesure des exigences de sa maîtresse, elle broyait le café ; Baïla, à moitié assoupie, tendait machinalement vers elle sa porcelaine de Chine, quand un étranger parut inopinément entre les deux palmiers.

A sa vue, l’odalisque crut d’abord rêver, puis, ensuite, retenue par un sentiment de terreur, peut-être de curiosité, elle resta en place, immobile, sans articuler un mot. Seulement, la tasse qu’elle soulevait lui échappa des mains.

L’étranger, c’était un jeune Français, après avoir fait un mouvement comme pour s’enfuir, s’enhardit, s’approcha d’elle et, la pourpre au visage, la lèvre balbutiante, soit l’effet d’une trop vive émotion, soit excès de prudence à cause de la négresse, il s’enquit simplement auprès de Baïla du chemin qui pouvait le conduire à la ville.

Il s’exprimait fort bien en langue turque. Cependant celle-ci ne put croire avoir bien compris. Quoi ! l’étranger, trompant la surveillance des gardiens, aurait franchi la double enceinte des jardins qui l’enfermaient ! il aurait bravé la mort, et tout cela pour lui demander son chemin !

Revenue au sentiment de sa situation, elle se leva d’un air irrité, tira de sa ceinture un petit poignard garni de diamants, un bijou plutôt qu’une arme offensive ou défensive, et lui fit impérieusement signe de s’éloigner.

Le jeune homme recula devant elle avec un maintien contrit, embarrassé, mais sans cesser d’attacher, d’une manière toute particulière, ses yeux sur la belle esclave. Il semblait ne pouvoir les détacher du tableau qui venait de frapper ses regards ; enfin, encore indécis et balbutiant de confuses paroles, il franchissait le portique des palmiers, quand la négresse s’éveilla tout à coup.

A la vue d’une silhouette d’homme qui s’allongeait dans l’enceinte, elle bondit sur elle-même en poussant un cri d’effroi.

— Qu’avez-vous donc, Mariam ? lui dit Baïla en se plaçant devant la négresse, sans doute par un sentiment de miséricorde envers l’imprudent.

— Mais cette ombre… ne la voyez-vous pas ? C’est celle d’un homme !

— D’un bostangi : quel autre oserait se montrer ici ?

— Mais les bostangis eux-mêmes s’en garderaient ! le maître ne leur a-t-il pas interdit l’entrée de ces jardins lorsque nous y sommes… lorsque vous y êtes ? Un homme est venu, vous dis-je ; j’ai vu l’ombre !

— Eh ! de quelle ombre parlez-vous ? Tenez, regardez.

Et Baïla s’effaça de devant la négresse.

— J’ai vu ! répéta la négresse.

— L’ombre d’un arbre ; oui, c’est possible.

— Les arbres ne courent pas, et celle-là semblait courir.

— Vous avez rêvé, ma bonne Mariam.

Et Baïla lui soutint si bien que personne n’était venu, qu’elle n’avait rien vu, sinon en songe, que Mariam, par soumission, feignit de le croire, et toutes deux se disposèrent à regagner leur logis.

Elles étaient à mi-route, lorsque, au détour d’une allée, la négresse poussa un nouveau cri, et, désignant du doigt un individu qui se sauvait à toutes jambes :

— Ai-je rêvé cette fois ? dit-elle.

Et elle allait appeler à l’aide, au secours, quand l’odalisque, lui mettant la main sur la bouche, lui ordonna de se taire. Mariam était dévouée corps et âme à sa maîtresse, elle obéit.

Rentrée dans son appartement, Baïla réfléchit à son aventure. Les aventures sont rares dans la vie du harem. Celle-là l’intriguait grandement et l’eût même inquiétée si elle n’avait eu d’autres soucis en tête.

Les soucis à leur tour vinrent occuper sa pensée.

En y songeant, elle se dépita, elle s’emporta, elle froissa les riches étoffes qui se trouvaient sous sa main. Elle pleura même, bien plus de colère que de douleur.

Depuis la veille, Baïla doutait de sa beauté ; elle était jalouse ; depuis la veille, Baïla maudissait l’existence à laquelle elle était condamnée, et regrettait les jours de sa première jeunesse.

Pour éloigner de son esprit l’idée incessante qui la tourmentait, elle essaya de remonter dans son passé. Elle y trouva, non des consolations, mais une distraction, du moins.

Le passé d’une jeune fille de dix-sept ans n’est le plus souvent que le paradis de la mémoire, un Éden radieux peuplé des doux souvenirs de la famille, et parfois d’un premier amour. Il n’en était pas ainsi de Baïla. Sa famille lui était restée indifférente, et son premier amour lui avait été imposé.

Née en Mingrélie, d’un père ivrogne et d’une mère avare, ceux-ci, la trouvant jolie de visage et bien proportionnée de corps, l’avaient, presque dès le berceau, destinée aux plaisirs du sultan.

Malgré les défenses de la Russie, aujourd’hui protectrice de cette partie du Caucase, c’est toujours là que vise l’ambition des familles mingréliennes.

L’éducation de la jeune fille avait été en rapport avec l’état qu’on lui réservait. Elle avait appris à danser, à chanter, à s’accompagner du psaltérion ; quant au reste, il n’en avait jamais été question.

Quoique ses parents professassent extérieurement un des cultes chrétiens, on s’était bien gardé de chercher à développer en elle le moindre instinct religieux. A quoi bon ? la morale du Christ ne pouvait lui donner que de fausses idées et devenait tout à fait inutile dans la carrière brillante qu’on prétendait ouvrir devant elle.

Mais si la belle enfant n’éveille autour d’elle que des sentiments de spéculation, si elle n’est aux yeux de ses proches qu’une marchandise précieuse, elle profite du moins, par avance, du bénéfice qu’elle doit rapporter.

Tandis que ses frères s’occupent sans relâche de la culture des vignes, de la récolte des vins et du miel, que sa sœur, belle aussi, mais un peu boiteuse, est condamnée à seconder sa mère dans les soins du ménage, la seule Baïla vit dans une douce indolence. Peut-on laisser en contact avec de sales fourneaux ses mains blanches et délicates, risquer de voir se briser contre de massives poteries ses ongles si bien taillés, ou permettre aux cailloux de la route de déformer ses jolis pieds ? Non, c’eût été risquer de la détériorer et de lui ôter de sa valeur.

Aussi, dans la masure paternelle, où tout le monde se meut et travaille, seule, étendue à l’ombre, n’ayant d’autre occupation que le chant et la danse, elle passe sa vie à voir couler devant elle les flots de l’Inéour, ou à regarder, avec une admiration naïve, croître et se développer sa beauté, la richesse de toute sa famille.

Pour les autres, la table commune se couvre de mets grossiers ; à elle, à elle seule sont réservés les plus délicats produits de la pêche ou de la chasse. Pour elle, ses frères se chargent de recueillir avec soin les bulbes friandes de ces orchidées qui, réduites en farine, composent ce merveilleux salep, à la fois cosmétique intérieur et substance alimentaire, dont les femmes de l’Orient se servent pour aider au développement de leur embonpoint et donner à leur peau une coloration d’un blanc rosé.

Si l’on avait à se mettre en route, Baïla, en chemise de soie, voyageait à dos de mulet, tandis que le reste de la famille, vêtue de grosse toile ou de serge, l’escortait à pied, veillant sur elle avec une constante sollicitude.

Certes, un étranger les rencontrant sur son chemin et témoin de tous ces soins et démonstrations, devait croire que c’était là une fille adorée, protégée contre le destin par les plus tendres affections !

Cependant, si son père s’approchait d’elle, c’était le plus souvent pour lui pincer le nez, qu’elle avait alors un peu trop évasé, et sa mère, comme caresse habituelle, se contentait de lui tirailler les paupières du côté des tempes, afin de donner à ses yeux la forme amande.

Quelquefois le mari, pris soudainement d’enthousiasme, après avoir vu Baïla faire montre de ses grâces en dansant le soir aux étoiles, disait à voix basse à sa femme :

— Par saint Dimétri ! je crois que l’enfant nous rapportera un jour de quoi meubler à tout jamais notre cellier de rack et de tafia !

Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement sa face bourgeonnée.

— Si nous avions le malheur de la perdre avant le temps, répondait sa digne compagne, c’est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu nous volerait !

Et elle essuyait une larme d’attendrissement.

Baïla venait d’avoir treize ans, quand une barque qui suivait le courant de l’Inéour s’arrêta à quelque distance de la chaumière du Mingrélien. Un homme, coiffé d’un turban, en descendit. C’était un pourvoyeur de harems, alors en tournée de ce côté.

— Vendez-vous du miel ? dit-il au maître de la chaumière, qu’il trouva sur le seuil de sa porte.

— J’en recueille du blanc et du rouge.

— En pourrais-je goûter ?

L’honnête Mingrélien lui en apporta un échantillon de chaque couleur.

— J’en voudrais voir d’une autre sorte, dit l’homme au turban, avec un coup d’œil significatif.

— Entrez alors, répondit le père de Baïla.

Et tandis que l’étranger franchissait le seuil de sa maison, courant au logement occupé par sa femme :

— Alerte ! lui dit-il, voici les noces de ta fille qui se préparent ; le marchand s’est présenté ; il est en bas ; habille-la et descends avec elle.

A la vue de Baïla, le marchand ne put retenir une exclamation admirative ; puis, presque aussitôt, par manœuvre commerciale, il hocha la tête, en feignant de l’examiner avec plus d’attention.

Pendant cette inspection, la rougeur couvrait le front de la jeune fille ; le père et la mère, cherchant à lire la pensée secrète du marchand dans ses yeux et sur son visage, gardaient un silence émotionné, priant tout bas leur saint patron pour la réussite de l’affaire.

L’homme au turban, changeant d’allure, et comme s’il n’était venu en effet que pour s’approvisionner de miel, s’empara de l’un des deux échantillons déposés sur une table, et, après l’avoir effleuré du doigt, il le dégusta.

— Ce miel est blanc et d’assez bel aspect, j’en conviens ; mais il manque de saveur. Combien la grande mesure ?

— Douze mille ! se hâta de crier la mère.

— Douze mille paras ?

— Douze mille piastres !

Le marchand haussa les épaules.

— Vous le garderez pour votre usage, bonne femme.

Puis il se leva et se dirigea vers la porte.

La femme fit signe au mari de ne point le retenir.

En effet, comme elle l’avait prévu, il s’arrêta avant de toucher au seuil, et se retournant vers le maître de la maison :

— Frère en Dieu, lui dit-il, je me suis reposé chez vous ; en échange de votre hospitalité, je vous dois un bon avis. Vous avez des enfants ?

— J’ai deux filles.

— Eh bien ! veillez sur elles, car les Lesghis sont dernièrement descendus de leurs montagnes et en ont enlevé un grand nombre dans le Guriel et la Géorgie.

— Qu’ils viennent ! répondit le Mingrélien ; j’ai trois fils et quatre fusils.

Le marchand fit encore un mouvement de fausse sortie ; puis, après avoir jeté un regard rapide sur Baïla, il leva sa main droite, en tenant ses cinq doigts écartés.

Baïla, rouge de honte, lui lança un regard de mépris et prit une attitude de reine insultée.

En faveur du regard et de l’attitude, auxquels il trouva sans doute quelque saveur, le marchand leva en plus un doigt de sa main gauche.

Le Mingrélien montra ses dix doigts, ce qui lui valut un coup d’œil courroucé de sa ménagère, qui murmura :

— C’est trop tôt !

— Le miel est cher dans votre canton, dit l’homme au turban ; je prévois qu’il me faudra, contre mon gré, en acheter aux Lesghis. Adieu, et qu’Allah vous assiste !

— On peut ne rien vendre d’un côté et ne rien acheter de l’autre, sans pour cela se tourner le dos si vite, reprit le père. Reposez-vous encore ; la rame a dû vous fatiguer les mains.

— C’est pour cela, sans doute, qu’il a tant de peine à les ouvrir, grommela la ménagère.

— Puisque vous le permettez, dit le marchand, j’attendrai ici que le soleil ait perdu un peu de sa force.

— Ne puis-je vous offrir autre chose que de l’ombre ? Je sais que les fils du prophète évitent de boire et de manger sous le toit d’un chrétien ; mais, à défaut de nourriture, vous y pouvez prendre un plaisir permis. Puisque ma fille se trouve là encore, elle va chanter pour vous distraire.

Baïla chanta en s’accompagnant du psaltérion.

L’homme au turban, assis sur ses talons, les bras croisés sur ses genoux, la tête appuyée sur ses bras, l’écouta avec une profonde et immobile attention, et quand elle eut fini, pour témoigner de sa satisfaction, il se contenta de lever silencieusement un doigt de plus.

Baïla, au son des castagnettes d’ivoire et des grelots d’argent, exécuta alors une danse expressive, voluptueusement mimée, à la manière des bayadères de l’Inde et des almés de l’Orient, mais avec plus de retenue cependant.

Forcé de regarder cette fois, l’homme au turban ne fut plus maître de déguiser l’impression ressentie par lui devant tant de grâce, de souplesse et d’agilité, et, dans un élan irréfléchi d’enthousiasme, il leva deux doigts d’un seul coup.

On était près de s’entendre.

Du reste, dans ce marché mystérieux, ce langage figuré, ces enchères muettes n’avaient d’autres motifs que de mettre les parties contractantes à même de pouvoir, devant les autorités russes, jurer, en cas de besoin, par le Christ ou par Mahomet, qu’il n’avait été question entre elles que d’une vente de miel, de fourrures ou de peaux de castor.

Après qu’on eut encore bataillé quelque temps de part et d’autre, la mère reçut enfin les dix mille piastres dans son tablier, et disparut aussitôt pour aller enfouir son trésor dans quelque cachette, sans s’inquiéter autrement de savoir si elle reverrait sa fille.

Elle partie, le marchand avisa du coin de l’œil la sœur aînée de Baïla, qui avait assisté au débat, tout en pétrissant la pâte dans une huche.

— Et celle-ci, dit-il, ne l’emmènerai-je pas aussi ?

La sœur aînée, flattée dans son amour-propre, fit la révérence.

— Elle boite, dit le père.

— Oh ! oh ! fit l’autre ; n’importe, voyons.

On parlementa de nouveau, et le Mingrélien, profitant de l’absence de sa femme, finit par céder sa seconde fille, moyennant six fusils anglais, une forte provision de poudre et de plomb, de la viande boucanée, et deux tonnes de rack. Tandis qu’il était en train, il eût volontiers vendu sa femme, encore d’assez belle conservation ; mais l’usage, d’accord cette fois avec le nouveau code russe, ne le permettait pas.

Les deux hommes venaient de se toucher dans la main, comme conclusion de ce nouveau marché, quand la mère rentra. Elle poussa d’abord des cris affreux en songeant que tous les soins du ménage allaient désormais retomber sur elle. Le marchand parvint à la calmer avec un collier de pierres fausses et quelques bijoux de cuivre doré.

Le lendemain, les deux sœurs mingréliennes arrivaient dans un petit port de la mer Noire, où elles ne devaient pas tarder à s’embarquer pour Trébizonde.

Un mois après, l’homme au turban, atteint tout à coup du désir de prendre femme pour lui, après en avoir tant fourni aux autres, épousait la sœur aînée, qui l’avait séduit par sa manière de pétrir la pâte.

Tels furent les souvenirs de famille qui s’éveillèrent d’abord dans l’esprit de la jeune odalisque, retirée, seule, boudeuse et jalouse, dans son appartement.

Elle évoqua ensuite les images de cette autre part de sa vie où l’amour devait prendre un rôle. Elle se revit à Trébizonde, dans la maison de son acquéreur, devenu son beau-frère. Là, entourée, ainsi que ses compagnes de captivité, d’égards et de bons soins, sous une surveillance minutieuse, sans être sévère, elle avait passé une année durant laquelle elle avait appris la langue turque et l’art de la toilette, tout en se perfectionnant dans le chant et la danse.

L’année écoulée, le beau-frère de Baïla s’était embarqué avec elle et plusieurs de ses compagnes, pour Constantinople.

Un beau matin, il avait fait vêtir de blanc sa gracieuse cargaison ; les cheveux avaient été lissés et parfumés et, après avoir longé les murs du Vieux-Sérail, traversé quelques rues étroites et tortueuses, marchand et marchandise s’installaient dans une chambre du bazar des esclaves.

Les idées, en Europe, sont généralement fort erronées relativement à la vente des femmes en Orient. Nos connaissances à ce sujet s’appuient essentiellement sur ce que nous en avons vu dans nos théâtres et dans quelques tableaux de genre. Mais les auteurs dramatiques et les peintres, jaloux avant tout d’arriver au pittoresque, se soucient souvent fort peu de l’exactitude.

Ceux-ci, pour ne pas diviser leur tableau en compartiments, à la manière des architectes, nous ont montré une grande salle commune où des hommes et des femmes, tous jeunes, tous beaux, demi-nus, divisés par groupes, passent sous l’inspection des premiers venus. Les promeneurs circulent à travers les galeries ; de gros Turcs, bien écrasés par leur turban, bien emmitouflés dans leur robe de cachemire, dans leur cafetan de soie, dans leurs fourrures, fument tranquillement assis dans leur coin, comme au café : il m’est arrivé même de voir dans une de ces esquisses un peu fantasques un lévrier fluet, au museau pointu, ou un bel épagneul, à la queue ondoyante, figurer là, en accessoire, comme au palais des rois, dans les grandes compositions de Rubens ou de Van-Dyck ; mais en Turquie les chiens n’ont leurs entrées nulle part.

Ceux-là, les auteurs dramatiques, poëtes ou chorégraphes, ont établi hardiment leur marché sur la place publique, devant tout un peuple de choristes, avec des chameaux de carton, pour ajouter à la couleur locale. Il est vrai que, grâce aux convenances de la scène, le costume des belles esclaves à vendre a été renforcé. A l’Opéra les acheteurs de femmes sont forcés de se contenter d’un examen très-superficiel.

Un bazar de ce genre est en réalité beaucoup moins abordable que ces messieurs auraient pu nous le faire croire. Divisé en chambres particulières, les femmes de toute couleur et de tout âge, surtout celles dont la jeunesse et la beauté rehaussent le prix, y sont parquées presque solitairement, sous la garde de leurs vendeurs. Pour pénétrer dans le sanctuaire, il faut d’abord être musulman et offrir des garanties, soit par sa position, soit par sa fortune ; car il n’est pas permis au premier curieux qui se présente de venir voir et marchander.

Baïla et ses compagnes venaient donc, dans une des salles du grand bazar de Constantinople, de prendre place sur une estrade. Chacune d’elles, désireuse d’aller régner sur le cœur de quelque puissant dignitaire de l’empire, essayait de la pose la plus favorable pour faire ressortir ses attraits, se disposait à s’armer de toutes ses grâces naturelles ou acquises, quand un petit vieillard, au turban maigre et délabré, en cafetan sans broderies, sans fourrures, passé de mode comme son maître, s’introduisit presque furtivement dans la chambre.

C’était un Arménien renégat qui avait fait sa fortune en administrant les biens d’un ancien vizir dont il était le trésorier ou khasnadar.

Tant qu’il avait été au service de celui-ci, notre homme s’était bien gardé de laisser entrevoir ses richesses, et la maîtresse femme, épousée par lui avant son apostasie, n’avait jamais souffert qu’il lui donnât une rivale.

Par un double coup du sort, sa femme était morte, en même temps que son vizir, disgracié, partait pour l’exil.

Redevenu libre des deux côtés, l’Arménien ne craignait plus de mettre au jour son or et sa convoitise amoureuse, qu’il avait si bien tenus cachés, l’un et l’autre, pendant trente ans.

Quoiqu’il fût un peu tard, il avait résolu de recommencer sa jeunesse, de vivre pour le plaisir et de s’organiser un harem. Aussi, en ce moment, se frottant les mains, la figure allumée, ses deux petits yeux gris flamboyant comme des escarboucles, il rôdait autour de l’estrade comme un renard à jeun autour d’un poulailler.

A sa vue, les belles jeunes filles avaient frémi. En rêvant d’amour, chacune d’elles sans doute avait vu dans son heureux possesseur un beau jeune homme, au front large, au port majestueux, à la barbe noire et luisante ; et le ci-devant khasnadar du vizir semblait n’avoir même jamais dû posséder aucun de ces heureux dons de nature.

Peu soucieuses d’un tel chaland, au lieu de leur doux sourire, de leurs gracieuses poses méditées, elles prenaient à qui mieux mieux un air refrogné et maussade, quand le petit vieillard s’arrêta devant Baïla, qui aussitôt devint tremblante et se sentit prise d’une violente envie de pleurer.

Néanmoins, elle fut forcée de se lever, de marcher, et malgré toute la mauvaise grâce qu’elle y put mettre, le khasnadar la trouva charmante. Il s’approcha d’elle, il regarda ses pieds, ses mains, il inspecta ses dents, puis ensuite, prenant le marchand à part :

— Ton prix ? lui dit-il.

— Vingt mille piastres !

Le khasnadar fit un bond en arrière ; ses lèvres se crispèrent comme celles d’un babouin qui vient de mordre dans un citron aigre. Il recommença à tourner autour de l’estrade ; il examina, l’un après l’autre, tous ces beaux fruits de la Géorgie et de la Circassie, étalés à ses regards ; puis, de nouveau, il s’arrêta devant Baïla.

Celle-ci, feignant de croire qu’il voulait encore lui visiter la bouche, tira la langue et lui fit la grimace.

Cette démonstration n’attiédit en rien les feux du client. Il se rapprocha du marchand, et quand ils eurent chuchoté quelque temps, assis, les jambes croisées, celui-ci se leva en disant :

— Par l’ange Gabriel ! j’avais bien promis cependant à ma femme, dont c’est la propre sœur, de ne la céder qu’à vingt mille, pour l’honneur de la famille.

Baïla, à qui l’on remit son voile sur la figure, comprit que le marché était conclu, et, cessant de se contenir, éclata en sanglots.

Aussitôt, la porte de la salle est poussée brusquement. Un homme, à la haute stature, au regard impérieux, entre et va droit vers la désolée ; il relève le voile, ce voile qui peut cacher ses pleurs, mais non amortir ses cris.

— Combien cette esclave ? demande-t-il.

— Elle est à moi, dit le khasnadar.

— Combien ? répète l’autre.

— Mais je suis l’acquéreur, et non le marchand, reprend le petit vieillard en se dressant sur la pointe de ses pieds, pour essayer de se grandir à la taille de son interlocuteur.

Celui-ci le toisa du haut en bas d’un air de mépris.

— Je viens d’en faire l’acquisition au prix de dix-neuf mille piastres.

— Vingt mille ! objecta le vendeur.

— J’en offre vingt-cinq, dit le dernier venu en rejetant aussitôt le voile sur la figure de Baïla.

Le marchand s’inclina ; le khasnadar, pâle de colère, se contint cependant, car il avait déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar, pacha de Sivas.

C’est ainsi que la jeune fille, après avoir été, en premier lieu, vendue par son père, le fut une seconde fois par son beau-frère.

Djezzar-Pacha, qu’un léger démêlé avec le divan avait momentanément appelé dans la capitale de l’empire, emmena sa belle esclave dans sa résidence ordinaire, et tout d’abord elle occupa la première place dans son cœur.

La joie qu’elle ressentit de se voir élevée au-dessus de toutes ses rivales ne tint pas seulement à une pensée d’orgueil : elle croyait aimer Djezzar.

Quoiqu’il ne fût plus de la première jeunesse, et que la sévérité de son aspect inspirât parfois à Baïla un sentiment plutôt de terreur que d’amour, dès le premier regard qu’elle avait jeté sur lui au bazar de Constantinople, la comparaison qu’elle avait eue à faire entre lui et le vieux khasnadar avait été si bien à son avantage qu’elle l’avait trouvé jeune et beau. Depuis, il s’est montré si généreux, si fortement épris, il s’est plié à ses caprices, à ses fantaisies, avec une si tendre indulgence, que, fermant l’oreille aux bruits qui courent autour d’elle, elle le croit bon et patient.

Cependant, si elle est la première dans l’amour du pacha, elle n’est pas la seule ; Djezzar ne se pique pas d’une inaltérable fidélité. Aujourd’hui même, une fille d’Amassia est entrée dans son harem, et les femmes d’Amassia passent pour être les plus belles de toute la Turquie. Qui sait si le sceptre de la beauté ne va pas bientôt changer de mains ! Une autre ne peut-elle inspirer à Djezzar un amour plus violent encore que celui que lui a fait éprouver Baïla ?

Telles étaient les idées qui préoccupaient si tristement la jeune odalisque, lorsque tantôt, se promenant dans les jardins, elle jetait à la dérobée des regards jaloux vers ces bâtiments, à grillages dorés, qui renfermaient sa nouvelle rivale.

Maintenant, son cœur s’est raffermi, son esprit s’éclaire de plus douces lueurs. Le tableau de sa vie entière, qui vient de repasser devant elle, ne lui démontre-t-il pas que sa beauté doit être incomparable, puisque, après avoir apporté l’aisance dans la maison de son père, elle avait été pour son beau-frère l’objet d’une spéculation qui avait dépassé son espérance même ? Au bazar des femmes, deux acheteurs s’étaient seuls présentés, et tous deux, malgré le choix qui leur était offert, s’étaient disputé sa possession.

Mais ce qui, plus que tout le reste, lui paraît devoir prouver sa puissance, c’est l’audace de ce jeune Franc qui, pour la voir, franchit, au risque de sa vie, l’enceinte redoutée du palais de Djezzar ; qui, en la voyant, se trouble d’admiration au point d’en perdre la raison ; qui, après l’avoir vue, veut la revoir encore, et, de nouveau, se place audacieusement sur son passage.

Ah ! comment n’a-t-il pas craint que la mort ne fût le prix de sa témérité ? Il ne l’a pas craint parce qu’il l’aime, et que c’est ainsi qu’aiment les Français. N’a-t-on pas vu le plus célèbre d’entre eux, Napoléon, leur sultan, à la tête d’une armée, conquérir l’Égypte pour y chercher une belle femme dont un rêve envoyé par Dieu lui avait révélé le pays et la beauté[1] ? C’est par un rêve peut-être aussi que le jeune Français a eu la révélation des charmes de Baïla ! Peut-être l’avait-il déjà aperçue lors de son séjour à Trébizonde, ou de son passage à Constantinople ! N’importe ! c’est à lui qu’elle doit de se sentir forte et rassurée aujourd’hui.

Que Djezzar prodigue ses passagères amours d’une nuit à la fille d’Amassia ! demain il reviendra à la Mingrélienne.

Et Baïla s’endormit en songeant au jeune Français.

Éprouvait-elle déjà pour lui un de ces amours inexplicables qui parfois naissent spontanément dans le cœur des recluses ? Nullement : avec son costume étriqué, son menton imberbe, elle l’avait trouvé fort peu séduisant, et ce n’est point par son éloquence qu’il avait pu la charmer ; mais elle croyait lui devoir de la reconnaissance. D’ailleurs, peut-être voulait-elle essayer de se venger de Djezzar, même durant son sommeil.

II

Le lendemain, de grand matin, toujours suivie de Mariam, Baïla parcourait de nouveau les jardins, sous prétexte de faire disparaître les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le vent et la nuit les avaient fait disparaître sur ces sentiers recouverts de sable fin.

Néanmoins, en se rapprochant de la rivière Rouge, elle retrouva la marque d’une botte fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande. Le pied était petit, étroit et la forme en était gracieuse.

Baïla hésita à en effacer l’empreinte.

Pourquoi ?

Décidément l’étranger lui parlait au cœur ?

Non ! caprice de femme, et, parmi les femmes, les odalisques sont peut-être plus énigmatiques encore que les autres.

Après avoir entrepris cette nouvelle excursion à cette fin d’effacer toute trace du passage du Franc, elle se sentait possédée de la tentation de respecter la seule qui fût restée de lui.

Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les bostangis, avec leurs larges sandales à semelles de bois, et que le pied du pacha eût débordée à grande marge, qui, par conséquent, devait révéler la tentative de la veille, elle voulait la conserver… Qui sait ! peut-être son imagination, surexcitée par ses idées de reconnaissance, à la vue de cette forme élégante, imprimée sur le sol, donnait-elle un démenti à ses yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que, dans son premier mouvement de frayeur, elle n’avait pas su reconnaître d’abord ; peut-être, aveuglée par le dépit, Baïla désirait-elle que Djezzar vît cette marque dénonciatrice, pour que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour !

La vieille négresse lui fit observer que, dans le cas où l’inconnu serait assez téméraire pour revenir encore, le pacha, ses soupçons une fois éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce qui ne pourrait que les compromettre toutes deux.

La Mingrélienne céda alors. Mais, par un nouveau caprice de son esprit, elle ne voulut pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette place. Elle se contenta d’apposer à plusieurs reprises son pied délicat et menu sur l’empreinte de celui de l’étranger ; et cette double trace resta longtemps ainsi, protégée qu’elle était contre les regards par le feuillage surabondant et penché d’un azalea pontique.

Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre sur les versants du Caucase, et Baïla, enfant, l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se prit d’affection pour ce petit espace qui lui parlait de sa patrie et de son second et mystérieux amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul regret ; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait d’abord été pour elle qu’une surprise, une apparition, un rêve, et maintenant son cœur blessé demande un aliment à ce double souvenir.

Pendant tout un mois, ses promenades se dirigent de ce côté ; c’est là qu’elle vient rêver de son pays et de l’étranger ; de l’étranger surtout !

L’aime-t-elle enfin cette fois ? Qui pourrait le dire ? Qui oserait donner le nom d’amour à ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau d’une jeune fille de la fermentation des idées, comme les feux follets de celle de la terre ; à ces fantômes d’un instant dont se peuplent les solitudes livrées à la vie contemplative ?

En Europe, les religieuses, quoique vivant sous un régime bien différent, reportent toutes les tendresses passionnées de leur âme vers Dieu ; chacune d’elles cependant trouve encore moyen d’en ménager une portion pour quelque sainte image de son choix, pour quelque relique cachée, qui n’appartient qu’à elle ; elle lui adresse ses prières secrètes, elle la parfume d’un encens qu’elle détourne du grand autel : c’est son culte à part.

En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques, n’ont de culte que l’amour, et dans les élans de cet amour, elles ne doivent aussi se prosterner que devant un seul ; mais là, comme ailleurs, l’idole se cache dans l’ombre du temple ; on a ses fétiches, on a ses rêves, ses amours frauduleuses, ses amours de tête, comme on dit. C’est peut-être un besoin de la nature humaine de donner ainsi un contrepoids à ses penchants les plus décidés pour maintenir l’âme en équilibre ; de protester tout bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer une ombre à la réalité.

Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois l’ombre prend un corps et la réalité se vaporise.

Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à Baïla, et celle-ci, plus sûre désormais de sa puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries, par ses exigences, sa dernière infidélité. On s’émerveillait, dans le harem, de voir le pacha de Sivas, devant qui tout tremblait, plier devant cette jolie esclave si frêle, si blanche, si délicate, qu’il eût pu briser d’un geste ou d’un souffle.

Le bruit en retentit même dans la ville et l’on s’y disait tout bas que si Baïla le voulait, Djezzar se ferait juif.

C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar, c’est-à-dire le Boucher. D’abord icoglan au sérail de Constantinople, quoique élevé par Mahmoud, il n’avait participé en rien aux améliorations civilisatrices que celui-ci avait tenté de faire pénétrer dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait de même trouvé récalcitrant devant toute réforme. Assuré dans le divan d’une protection qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le type pur des anciens pachas, dont ses prédécesseurs et homonymes, Ali de Janina et Djezzar d’Acre, avaient été les parangons.

Il semblait surtout redoubler de barbarie depuis qu’un vent philanthropique, venu d’Europe, essayait de souffler la tolérance sur son pays.

S’adjugeant à lui seul le double métier de juge et de bourreau, grâce à sa justice expéditive, les arrêts émanés de son tribunal étaient aussitôt exécutés que rendus ; quelquefois même, le supplice précédait le jugement.

On citait de lui mille traits qui tendaient à prouver clairement qu’en Turquie, Djezzar était resté de l’ancien régime.

Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant alors s’occuper par lui-même du châtiment du coupable, en ami de la prompte et bonne justice, avait ordonné à un jeune effendi, son secrétaire, de se transporter immédiatement au domicile du prévaricateur, et de lui arracher un œil. Le jeune homme hésitant et s’excusant sur son inexpérience : Approche, lui avait dit Djezzar ; et quand le pauvre effendi s’était approché, le pacha, avec une dextérité merveilleuse, lui plongeant brusquement le doigt dans un des coins de la paupière, lui avait fait saillir le globe de l’œil hors de l’orbite, puis, par un rapide mouvement de torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était trouvée faite.

— Esclave, tu sais comment t’y prendre, maintenant obéis ! lui avait-il dit ensuite.

Et la pauvre victime, à peine pansée et toute saignante, avait été contrainte, sous peine de la vie, d’aller faire subir à l’aga le supplice qu’elle venait de subir elle-même.

Nul n’excellait comme lui à faire sauter une tête d’un revers de yatagan. Il est vrai que nul autant que lui n’en avait la pratique.

On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans ce genre qui lui avait fait le plus grand honneur.

Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un meurtre, lui ayant été amenés, et chacun d’eux rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était trouvé un moment en perplexité. Il était possible qu’un des deux fût innocent. Manquant de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur à attendre pour s’en procurer, il imagina un moyen ingénieux et prompt de s’en remettre au jugement de Dieu.

Sur son ordre, les deux accusés sont attachés dos à dos, par le corps et par les épaules ; il tire son sabre : la tête qui va tomber doit être celle du coupable.

Voyant la mort si prête, les deux misérables luttent entre eux à qui évitera de se trouver sous la main de l’exécuteur ; ils tournent, ils pivotent, chacun essayant de placer son compagnon du côté où le coup doit porter. Djezzar prit quelque temps plaisir à la manœuvre ; puis enfin, après avoir prononcé trois fois le nom d’Allah, il fit décrire un large cercle à sa lame damassée, et les deux têtes volèrent du même coup.

Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put s’empêcher de rire de ce résultat inattendu ; il en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses bruyants éclats de rire se mêlèrent les soupirs rauques et haletants d’un lion enfermé dans une pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du sang.

Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis longtemps, l’usage parmi les pachas de Sivas, comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion dans toutes les occasions solennelles. Galib, prédécesseur de Djezzar et grand partisan de la réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il nourrissait spécialement de janissaires ; le bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait de temps en temps l’appétit du sien par de la chair chrétienne.

Eh bien ! cet homme farouche, qui professait le métier de bourreau, qui ne riait qu’aux têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait de la chair humaine à son lion Haïder, il connaissait l’amour ; non sans doute l’amour galant, musqué, l’amour de boudoir ; mais doué d’un tempérament énergique et voluptueux, il passait au milieu de son harem tout le temps que lui laissaient les affaires, et, en Orient, quelle que soit la complication des événements, l’administration, surtout sous un maître pareil, est réduite à une telle simplicité que les loisirs ne manquent jamais.

Djezzar pouvait dire avec Orosmane :

Je vais donner une heure aux soins de mon empire, Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie de son conseil. Surtout dans son palais d’été de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il passait la plus grande partie de la journée étendu sur des coussins aux pieds de sa belle esclave, fumant les roses de Taif et d’Andrinople, mêlées au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant parfois une feuille de haschich, un grain d’opium ou même d’arsenic, pour s’exalter l’imagination.

Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme ils étaient là tous deux, plongés dans cet assoupissement plein de rêves, causé par les sucs du chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig, l’un s’ouvrant par avance le séjour des houris célestes, l’autre revoyant peut-être son audacieux étranger, il arrivait qu’Haïder, le lion du maître, rentrant ses ongles, venait familièrement s’allonger auprès d’eux.

Baïla s’appuyait alors nonchalamment du coude sur le terrible animal à l’ondoyante crinière, tandis que le pacha laissait tomber nonchalamment sa tête sur les genoux de l’odalisque. Et c’était encore un tableau à contempler que celui de cette gracieuse jeune femme, vêtue de gaze, reposant doucement entre ces deux bêtes féroces.

Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion, comme l’homme, était dompté. Tous deux aujourd’hui obéissaient à sa voix, à son regard.

Dans les premiers temps, malgré la passion violente de Djezzar, Baïla avait pu douter de la durée de sa puissance, surtout en songeant à la favorite qui l’avait précédée.

Cette favorite, après un règne de trois ans, ayant osé insister en sollicitant la grâce d’un bostangi, condamné à la mutilation de la main, pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans les viviers du pacha, celui-ci, dans un mouvement de vivacité, avait coupé le nez de sa belle Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder dans cet état, il avait complété le châtiment du bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé aux bords de la ville, leur avait été donné comme dot.

Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses légumes au marché, sur la place du Méïdan, où elle était connue sous le nom de Bournou-sez (Sans-Nez).

Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des favorites avait cessé d’inquiéter Baïla depuis que le chrétien lui avait révélé à elle-même le secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement, Aysché n’était plus jeune, et tout donnait lieu de penser que sa beauté décroissante avait plus que tout autre motif excité la colère du maître.

Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne sur un corps circassien, une voix de sirène, des pieds de nymphe ; qu’avait-elle à craindre ? Sa volonté était devenue celle du pacha. Tout entier à son amour cimenté par l’habitude, celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques que lorsque la Mingrélienne, par caprice ou par méchante humeur, se mettait en révolte ouverte contre ses désirs. Alors, devant la rebelle, Djezzar ordonnait à un esclave de porter à la beauté qu’il désignait une pièce d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce la visite prochaine du maître, et que, dans notre façon de traduire les mœurs turques, nous avons amoindrie par cette locution, devenue française, de jeter le mouchoir.

Naguère encore, à l’idée de cette infidélité qui allait lui être faite, Baïla se dépitait, boudait dans un coin d’un air revêche ; sa jolie bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait des plaintes et des menaces inintelligibles ; ses beaux yeux noirs, aux longs cils vibrants, se fermaient à moitié, et, la tête basse, les prunelles rejetées à l’angle de la paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave, sur le maître, et même sur la brillante pièce d’étoffe, un regard plein de colère et de jalousie. Là se bornait son audace.

Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger d’elle, se met en velléité d’inconstance, Baïla se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha poursuit sa vengeance jusqu’au bout, il arrive souvent, le lendemain, que pour prix de leur double soumission, l’esclave, sous le premier prétexte venu, reçoit la bastonnade, et la favorite d’un jour, chassée honteusement, trop heureuse de ne pas laisser, comme Aysché, son nez au seuil du palais, est envoyée au bazar pour devenir la propriété du plus offrant et dernier enchérisseur.

Tel avait été dernièrement le sort de la belle fille d’Amassia.

Fière de l’empire exercé par elle sur son maître, Baïla s’enivrait du triomphe de sa vanité. Au milieu de ces fumées, le souvenir de l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement, ne lui arrivait plus qu’à de longs intervalles.

Depuis toute une semaine, elle était restée enfermée, sans descendre dans les jardins, lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques impôts, tout en chassant au faucon, reprenant ses anciennes promenades, elle se trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique.

— Qu’était devenu ce jeune Franc ? Habitait-il encore le pachalik de Sivas ? Nourrissait-il le projet d’une seconde tentative, ainsi qu’avait semblé le prévoir Mariam ? Sans doute il était parti ; il avait rejoint son pays, ce singulier pays de France, où, dit-on, les femmes ont le pas sur les hommes ; elle ne le verrait plus ; tant mieux ! Il était capable de trop oser pour elle comme pour lui.

Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement d’Haïder se fit entendre du dehors ; il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir, chemin faisant, de le lancer sur quelque chacal. Elle se disposait à rentrer dans ses appartements pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar, lorsqu’un coup de feu retentit, et une sourde rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge.

Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre compte du motif de son émotion.

— Avez-vous fait bonne chasse ? dit-elle à Djezzar quand ils se retrouvèrent seuls.

— Pas mauvaise, répondit celui-ci ; mon faucon a pris trois faisans, et moi j’ai tué un chien.

Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux que ce mot pouvait avoir dans la bouche d’un musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali.

Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse, après avoir hésité dans la confidence qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations préparatoires, elle la mit au courant de l’événement du jour.

Comme le pacha revenait vers le palais, et que son escorte de chasse longeait le Kizil-Ermak, vers l’endroit même où il sert de seconde enceinte à la résidence du maître, Haïder, qu’un esclave tenait en laisse, s’était arrêté obstinément devant un buisson, rugissant sourdement, ce qui avait attiré l’attention de Djezzar.

Le buisson battu par les gens de la suite, un homme s’en était échappé, fuyant avec rapidité vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à la nage ; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre rive, le pacha, saisissant un fusil des mains d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait visé le fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main, que, frappé à la tête, le malheureux avait disparu aussitôt, entraîné par le courant. Cet homme était un chrétien, mais un chrétien d’Asie, comme en témoignait suffisamment son bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée clair. D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder eût pu suffire à dénoncer à quel culte il appartenait.

— Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion, dit Mariam en terminant son récit, il est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel motif l’avait conduit à se cacher de ce côté, aux abords mêmes du palais.

— Aux abords des jardins, interrompit alors Baïla, qui avait écouté le récit de sa vieille négresse sans l’interrompre un seul instant, et même sans paraître grandement s’en émouvoir. C’est par les jardins, reprit-elle, qu’il voulait pénétrer, comme il avait fait déjà.

Mariam la regarda avec surprise.

— Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet homme qu’ils ont tué, c’est lui, c’est ce jeune Franc qui sans doute s’était travesti pour ne pas trop attirer l’attention sur lui, par son costume d’Européen.

Mariam garda le silence.

— N’est-ce pas là aussi ta pensée ?

Après quelques paroles à peine articulées :

— Qui peut le savoir ? dit la négresse.

— Toi, reprit Baïla ; je parierais que tu en sais plus que tu ne m’en as raconté.

— J’avoue, ajouta Mariam après une derrière hésitation, qu’un des delhi-bachs, témoin de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif lui avait semblé avoir le visage d’une grande blancheur pour un Asiatique.

— Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment Baïla, tout en caressant l’éventail de plumes qu’elle tenait à la main.

— S’il en est ainsi, reprit la négresse, je plains le sort du pauvre jeune chrétien ; mais du moins nous voilà hors de danger et je pourrai dormir maintenant ; car depuis sa double apparition dans le jardin, je n’ai fermé l’œil qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence de sa part… ou de la vôtre !

— Peureuse !

Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette de nuit.

Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche solitaire ; car Djezzar s’était reposé, seul aussi, de son côté, des fatigues de la chasse ; elle alla réveiller sa négresse et toutes deux descendirent au jardin. Baïla donnait pour prétexte à sa promenade le besoin de respirer l’air frais du matin.

Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis vers le plateau sur lequel elle s’était assise naguère ; elle jeta un coup d’œil autour d’elle, sur les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le petit bassin de marbre cipolin, et son regard s’arrêta quelque temps attentif sur les deux palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous leur verte ogive, quelqu’un devait se montrer encore.

Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa couvrait de son ombre et de ses fleurs la dernière trace de l’étranger ; elle brisa une de ses branches, l’effeuilla, la rompit en deux, mit les fragments en croix, au moyen d’un cordon emprunté à la pelisse qui la couvrait ; puis cette croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà aux trois quarts effacée.

Tout cela fut fait par elle sans affectation de sentiment, d’un air calme et presque dégagé.

A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne, en Abyssinie, où le culte catholique est généralement suivi, se signa, après avoir toutefois jeté un regard d’inspection autour d’elle. Baïla se contenta de pousser un soupir, soupir de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est doucement préoccupé durant quelques instants ; ensuite, elle regagna le pavillon isolé où étaient situés ses appartements, le front incliné et pensif ; mais songeant peut-être à tout autre chose qu’à l’étranger.

Cependant, à partir de ce moment, maussade et fantasque avec Djezzar, elle n’eut plus ni de ces caresses si douces, ni de ces chants mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait le bruit cliquetant des castagnettes, et qui semblaient faire s’ouvrir pour lui les portes du septième ciel. Elle finit par l’irriter si bien par ses redoublements de caprices, de bizarreries et de refus, qu’il la quitta une fois haletant de fureur, et resta trois jours entiers sans vouloir entendre parler d’elle.

Vers le milieu du troisième jour, on vint lui dire que, dans l’appartement de la favorite, on entendait s’élever un bruit terrible, des cris de femme mêlés à des rugissements de lion.

Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller lui-même.

Quand on accourut au secours de la Mingrélienne, on la trouva enfermée seule avec Haïder. Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux, par places, et tout parsemé de débris de baguettes de cerisier.

Ces lambeaux et ces débris indiquaient les endroits où la lutte s’était renouvelée entre l’odalisque et le lion.

Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla lui avait fermé toute retraite, et, sans souci de ce qui pouvait résulter pour elle, armée d’un léger faisceau de narguilés, elle en était venue à le frapper à coups redoublés, renouvelant résolûment chaque baguette qui se brisait sur le corps de son dangereux adversaire.

Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le gourmandait, à se courber sous ce bras qui le frappait, sans songer à se défendre, bondissait d’un bout à l’autre de la chambre, emportant à chaque bond, sous ses ongles crispés, un lambeau du tapis ; mais enfin, à bout de patience et de longanimité, irrité par la douleur, rugissant, pantelant, couché à moitié sur sa croupe et sur son dos, levant une de ses pattes monstrueuses, il détendait sa griffe tranchante et devenait menaçant à son tour, quand tout à coup entrèrent les bostangis et les estafiers du pacha, munis d’épieux.

La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement, non devant les nouveaux venus, mais devant la Mingrélienne, qui le pourchassait encore de son dernier rameau de cerisier.

Le soir de ce même jour où Baïla avait excité contre elle les colères royales de son lion, ce terrible animal, brisé, dégradé par la domesticité, vint, comme le chien le mieux appris, confus et repentant, ramper aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon.

Dès le jour suivant, il en fut de même de Djezzar. La favorite le vit se rapprocher d’elle, humble et les mains pleines de présents.

La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui avait rendu compte, l’avait rempli d’une singulière admiration pour celle-ci.

Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité froide qui pouvait passer pour un reste de rigueur.

C’est que sa double victoire la trouve indifférente. Elle a épuisé toutes les émotions qu’il lui était donné de connaître ; elle a si bien éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille même plus sa vanité ; les esclaves qui l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a plus de joie au commandement. Le pacha est dompté, dompté jusqu’à la faiblesse, jusqu’à la lâcheté ; chacun, même le lion, subit la puissance de la favorite, et d’un accord tellement unanime, que dans ce harem, où tout se prosterne devant elle, où tout court au-devant de sa volonté, de son caprice, il n’est plus qu’un seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre ; c’est l’ennui ! Celui-là menaçait de grandir d’heure en heure, et de se fortifier de la faiblesse des autres.

Le pacha se rendait le jour même à la ville ; Baïla consentit à l’accompagner, et après avoir séjourné peu de temps à Sivas, à peine de retour au palais de Kizil-Ermak, elle se montra toute différente de ce qu’elle était à son départ ; la gaieté, la vivacité lui étaient revenues ; le rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé ses chants les plus doux, comme ses danses les plus gracieuses. Elle fut charmante pour Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit qu’elle s’était spontanément métamorphosée en route.

La belle humeur de la favorite se communiquant au pacha, et, par lui, gagnant de proche en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.

De cette joie générale, Baïla seule avait le secret.

III

Enfermée dans son palanquin, à la suite du maître, comme elle longeait, avec l’escorte, un des faubourgs de Sivas pour retourner vers la rivière Rouge, et qu’elle prenait plaisir à voir les habitants, turcs ou chrétiens, fuir pêle-mêle, en désordre, se cacher ou se prosterner à l’aspect du pacha, elle en avait remarqué un qui, resté debout et immobile, semblait ne participer en rien aux diverses émotions de la foule.

Baïla s’étonne d’abord que les gardes du cortége, les cawas, ne le forcent pas à prendre une posture plus humble ; elle l’examine avec plus d’attention et tressaille. Il porte le costume franc et, autant qu’elle en peut juger à travers son double voile et les mousselines semées d’étoiles d’or du palanquin, ses traits sont ceux de l’inconnu.

Par un mouvement plus rapide que la pensée, voiles, rideaux, tout se soulève en même temps ; c’est lui ! leurs deux regards se rencontrent. L’étranger se trouble, sans doute ébloui de nouveau par l’éclat resplendissant de tant de beauté ; puis, avec une expression pleine d’amour, il lève ses yeux au ciel, place une main sur son cœur : bientôt, dans cette main, il agite, en manière de signal, un petit objet brillant, doré, sur lequel le soleil jette un éclair, mais que Baïla ne peut reconnaître, car déjà ses rideaux sont retombés.

Cette scène imprudente, audacieuse, passée au milieu de la foule, n’eut cependant pas de témoin ; tous les spectateurs étaient en fuite ou le front contre terre.

Durant le reste de la route, Baïla crut avoir rêvé. Quoi ! cet étranger, il n’était pas mort ! il n’avait pas été dénoncé par Haïder et tué par Djezzar ! Elle a donc été injuste et cruelle envers ceux-ci ? Elle leur devait une réparation. Peut-être le Franc avait-il été seulement blessé ? D’une blessure bien légère alors, puisqu’elle ne l’a pas empêché de se trouver sur son passage tout à l’heure. Pourquoi légère ? n’était-il pas capable, pour la voir, d’endurer la douleur, lui qui ne craignait pas de tout braver pour arriver jusqu’à elle ? Mais quel objet a-t-il donc fait briller à ses yeux, la main sur son cœur et le regard au ciel ? Sans doute un présent qu’il voulait lui faire, qu’il espérait pouvoir jeter dans son palanquin comme souvenir. Elle avait trop tôt laissé retomber ses mousselines étoilées d’or. Ou plutôt n’est-ce pas quelque bijou à elle, quelque joyau détaché de sa parure et trouvé par lui au pied du platane ou dans les allées du jardin ? Oui, et il le conserve comme une relique précieuse, comme un amulette préservateur, qu’il garde sur son cœur, car c’est de là qu’il l’a tiré, c’est là qu’elle l’a vu le replacer après son transport d’amour.

Elle se demande ensuite ce que peut être parmi les Francs ce jeune homme resté debout, dans une attitude si fière, sur le passage du pacha, et que cependant les cawas ont semblé respecter. Oh ! bien des secrets lui restent encore à pénétrer. N’importe ! quels que soient le rang, le pouvoir de ce mystérieux inconnu, elle est pour lui l’objet d’un amour frénétique, elle n’en peut douter ; sa vanité s’en glorifie, et, faisant, pour la seconde fois, entrer dans ses rêves un souvenir de l’Égypte et de Napoléon, elle en vient à se dire que si jamais son inconnu commandait une armée dans le pays de France, les Français pourraient bien, un beau jour, envahir le pachalik de Sivas.

Jusqu’alors, pour se soustraire aux influences narcotiques de la vie monotone du harem, Baïla avait eu recours à ses fantaisies de toute espèce, à ses caprices mille fois renaissants, à ses luttes, à ses bouderies, à ses révoltes, à ses tyrannies contre son maître, contre son lion, contre ses esclaves ; maintenant, son caractère semble se modifier : elle a repris près de Djezzar son humeur égale et indolente des premiers temps ; elle tourmente moins sa bonne Mariam et ses autres femmes de service ; son goût pour la parure semble même s’être amoindri : au lieu de quatre toilettes par jour, elle n’en fait plus que trois ; elle est devenue grave, elle réfléchit, elle pense ; elle pense au giaour ; elle réfléchit au singulier enchaînement de circonstances qui, depuis quelques mois, malgré elle, par fatalité, est venu mêler ce jeune homme à toutes ses préoccupations, à tous les événements de sa vie de recluse.

Sans recourir au moyen dangereux d’une feuille de haschich glissée dans son narguilé, ou d’un grain d’arsenic fondu dans une dose de thériaque, maintenant son imagination sait créer pour elle un monde charmant et nouveau. Elle poursuit follement ses rêves vaniteux de la conquête du Sivas. Elle se voit transportée dans une autre contrée du globe, à Paris, où chacun librement peut venir admirer sa beauté, naguère la propriété d’un seul. Recevoir les hommages de tous, faire battre mille cœurs à la fois, tout en réservant le sien à l’objet aimé, ah ! n’est-ce pas pour une femme la gloire et le bonheur sur la terre ?

Mais ce rêve ne pouvait-il donc se réaliser sans l’intervention d’une armée ?

Cette réalisation de sa chimère, Baïla l’attendit quelque temps, puis quand elle cessa d’y croire, l’ennui, le terrible ennui revint la saisir. Une sorte de langueur maladive l’accabla. Elle chercha une cause à sa souffrance, et cette cause, elle ne voulut la voir que dans les murs du harem, qui pesaient sur elle et l’étouffaient.

Le sultan Mahmoud, dans les derniers temps de sa vie, avait permis à ses femmes de franchir les portes du sérail, bien escortées et surveillées toutefois ; depuis lui, de jeunes dignitaires de la Sublime Porte, partisans déclarés du nouvel ordre de choses, avaient à leur tour essayé de cet usage. Baïla le savait, elle résolut de conquérir pour elle cette douce liberté.

Au premier mot qu’elle en dit au pacha, celui-ci, la regardant avec des yeux fauves et flamboyants, jura par Mahomet et les quatre califes, c’était son serment redoutable, que si toute autre de ses femmes lui eût fait une demande semblable, sa tête aurait déjà sauté sous un coup de yatagan.

Baïla se garda d’en parler de nouveau ; mais le refus du maître donna au désir dont elle était possédée une intensité dévorante. Elle aussi jura, non par les quatre califes, mais par son vouloir de femme, d’arriver à son but, quelque chemin qu’il lui fallût prendre, quelque péril qu’il lui fallût braver.

L’idée seule de cette nouvelle lutte qui s’engageait suffit pour la guérir à moitié de sa langueur.

Quel était-il, ce but ? Elle eut d’abord à s’examiner en elle-même pour bien le définir.

Du haut des terrasses du palais d’hiver, elle avait déjà parcouru des yeux une partie des monuments de la ville ; elle avait visité la citadelle, le caravansérai, la mosquée, à la suite du pacha. Ce n’était donc point là ce qui lui faisait aspirer après ce fantôme de liberté.

Restaient les bazars ; mais ce qu’ils contenaient de précieux ou de curieux en brocart, velours, pierreries, or ciselé, le maître ne s’empressait-il pas de le faire apporter au harem pour qu’elle eût à voir et même à choisir ? De ce côté encore la privation se faisait peu sentir pour elle.

Les bateleurs, les jongleurs, les musiciens de la Perse et du Kurdistan, tout nain difforme, tout objet curieux qui traversait le pachalik, sur un mot d’elle avait son entrée au palais.

Elle arriva à cette conclusion logique, c’est que si elle avait désiré pouvoir visiter et parcourir Sivas, c’était dans l’espoir d’y retrouver son inconnu, de surprendre enfin la clef des mystères qui l’environnaient ; et cet inconnu était certainement la seule des curiosités de la ville que Djezzar refuserait de faire venir à son palais pour le divertissement de sa favorite.

Mais une autre ne pouvait-elle aller à la découverte pour Baïla ? Elle songea aussitôt à Mariam.

Celle-ci, chargée en partie des achats et des approvisionnements du harem ; dispensée, par son emploi, par son âge, par sa couleur, par sa laideur naturelle, du cérémonial ordinaire, parcourait librement les rues et les marchés. Baïla connaissait son dévouement à sa personne, et, refusât-elle de la servir dans ses recherches, elle savait que la vieille négresse ne la trahirait pas. Elle lui en parla donc.

Prise d’un tremblement subit,

— Par le saint Christ ! s’écria l’Abyssine, ah ! ne répétez pas cette parole, chère maîtresse ; résistez à la tentation, étouffez-la dans votre cœur ; c’est une inspiration du mauvais esprit !… ou un effet de la Providence, peut-être, une volonté d’en haut ! ajouta-t-elle en murmurant à voix basse, et comme s’apostrophant elle-même.

— Tu n’as rien à craindre, Mariam ; de quel crime seras-tu coupable pour avoir essayé de prendre quelques renseignements sur cet étranger ? Ne sait-on pas que les vieilles femmes sont curieuses ?

— Oh ! les jeunes ne le sont pas moins, reprit Mariam en jetant sur elle un regard de reproche, et leur curiosité entraîne à plus de périls. Notre sainte mère Ève était jeune quand…

— Ainsi, tu refuses de me servir ?

— Pour cette fois… ne l’exigez pas, n’insistez pas ; je puis faiblir ; j’ai déjà eu tant à lutter d’un autre côté !

— Comment ?

— Ce jeune Franc !… il est né pour votre perte et pour la mienne… Mais non… Si vous saviez !…

— Tu le connais donc ? tu l’as donc revu ?

— Ai-je parlé de cela ? Par l’ange noir ! il n’en est rien, j’espère.

— A l’instant même tu viens de te trahir ; tu l’as vu !

— Ah ! chère maîtresse, ne me perdez pas ! s’écria la vieille esclave toute palpitante d’effroi. Oui, je l’ai vu… pour mon malheur !

— Eh bien ! qui est-il ? Qui le retient à Sivas ? Que veut-il ? Qu’espère-t-il ? Quels sont ses projets ?

— Est-ce à moi de vous les faire connaître ? Au nom du Dieu des chrétiens, qui a été le vôtre et qui est encore le mien, cessez de m’interroger. Si notre maître venait seulement à découvrir que ce jeune homme a pénétré ici, dans les jardins, que je le savais, que je me suis tue, ah ! il me ferait hacher menu et jeter aux poissons du grand bassin !

— Mais il ne le saura point ! Tu n’as rien à craindre, te dis-je ; ne suis-je pas là pour te protéger ?

— Mais vous, qui vous protégera ?

— Que t’importe ? Ainsi, cet étranger, tu le connais ? Et tu ne m’avais rien dit ! Tu l’as donc rencontré ?

— Sans doute ; il l’a bien fallu, quoiqu’il eût préféré encore se rencontrer avec… une autre.

— Cette autre, qui donc est-elle ?

— Vous !

— Moi ! s’écria Baïla, dont le pourpre colora subitement le visage, comme si elle ne s’attendait point à cette réponse, qu’elle avait sciemment provoquée afin d’entraîner forcément Mariam dans la voie des confidences. Et que peut-il me vouloir ?

— Oh ! ce qu’il veut, répondit la vieille négresse, de nouveau en proie à son émotion première, ce qu’il veut !… Dieu me garde d’en parler ! Seul il pourrait vous le dire ; mais ce serait la mort pour nous trois, peut-être !

Baïla garda un instant le silence.

— Il a donc espéré me revoir encore ? demanda-t-elle ensuite.

— Si on doit l’en croire, il donnerait mille fois sa vie pour la réalisation de cette espérance… et de l’autre !

— De quelle autre s’agit-il donc ?

— C’est son secret, ce n’est pas le mien… J’en ai trop dit déjà !

Elles furent interrompues. Mariam se retira à la hâte, et bientôt Baïla resta seule avec ce serpent de la curiosité qui lui rongeait le cœur.

Peu de temps après, durant la nuit, tandis que le pacha était dans la ville de Tocate, où les soins de son administration devaient le retenir plusieurs jours, un homme fut amené furtivement dans les jardins de la rivière Rouge. Un bostangi avait trouvé moyen de l’y introduire dans une caisse de fleurs.

Ce bostangi, gagné par de riches présents, le conduisit, par des routes alors désertes, jusqu’au pavillon occupé par la favorite.

Baïla était au bain lorsque sa négresse abyssine parut et lui fit un signe.

A ce signe, la belle odalisque, prétextant d’un besoin de repos, congédia ses femmes de service, après avoir toutefois fait natter ses cheveux et s’être soigneusement fait parfumer le corps par elles.

Ses esclaves éloignées, aidée de Mariam, elle se rhabilla, mais tellement à la hâte que sa ceinture de cachemire, négligemment nouée, retenait à peine sa robe à moitié entr’ouverte ; et son long voile, répandu autour d’elle, cachait seul les trésors de ses épaules et de sa poitrine.

En se rendant vers la salle où l’attendait le visiteur mystérieux, elle s’arrêta. La respiration lui manquait ; un tremblement nerveux agitait ses membres délicats et courait en frissons sur sa peau, moite encore d’eau de rose et d’essence de santal. Portant la main à son cœur, comme pour en contenir les battements précipités,

— J’ai peur ! murmura-t-elle.

— Que craignez-vous maintenant ? dit en la soutenant sous les bras Mariam, dont le courage, comme par un jeu de bascule, semblait s’être affermi, exalté, tandis que défaillait celui de sa maîtresse : le pacha est loin ; tout dort autour de nous ; ce Franc que vous avez désiré recevoir et que vous allez entendre, il a franchi, sans éveiller les soupçons, les portes du palais. Il vous attend. Il n’a pas tremblé pour venir, lui ; les moments sont précieux ; il les compte avec impatience ; allons le rejoindre.

— J’ai peur ! répéta Baïla résistant à l’impulsion que voulait lui donner la vieille esclave.

Et tout en frissonnant, le corps courbé, allangui, le sourire aux lèvres, les yeux à demi fermés, elle semblait savourer avec délice l’effroi ressenti par elle ; comme ces malades, saturés de breuvages fades et sucrés, se plaisent momentanément aux âpres amertumes de l’absinthe.

C’était une émotion, enfin, et pour la recluse du harem, toute émotion devenait précieuse.

Non sans avoir promené un dernier regard sur l’habile et voluptueux désordre de sa toilette, elle souleva enfin la portière de ce salon où l’attendait l’inconnu.

A la faible lumière que projetaient deux bougies de senteur, placées sur un guéridon, elle vit l’étranger debout, une main au coude, l’autre au front, dans une posture méditative.

Au frôlement de sa robe, au léger bruissement de ses pas, il releva la tête, croisa ses mains avec une sorte de transport extatique, et ses yeux, levés vers le plafond doré, resplendirent si vifs, qu’il sembla à la Mingrélienne que la lumière en était doublée autour d’elle.

Quand Mariam a disparu pour mieux veiller sur eux, quand Baïla se trouve seule, seule avec son inconnu, avec l’amant de ses rêves, tout à coup rejetant son voile en arrière, elle se montre à lui dans tout l’éclat de sa beauté géorgienne.

Un instant, elle jouit de son trouble, de sa surprise ; puis, allant s’asseoir à l’angle d’un sofa, elle l’invite, par un signe, à venir prendre place à son côté.

Mais l’étranger est resté immobile ; son seul mouvement a été de se couvrir les yeux, comme si ce qu’il venait d’entrevoir l’eût soudainement ébloui.

Après avoir doucement savouré, dans son orgueil, l’effet stupéfiant produit par sa beauté, Baïla réitère son geste.

Cette fois, le Français, avec un reste d’embarras et d’hésitation cependant, se dirige vers le sofa, et, se courbant presque jusqu’à terre devant elle, les yeux baissés, il saisit l’extrémité du long voile de l’odalisque, et l’en recouvre tout entière, en détournant la tête.

Ce mouvement n’avait pas laissé que de surprendre étrangement Baïla ; mais peut-être, se disait-elle, sont-ce là les préliminaires de l’amour chez les Francs.

— Écoutez-moi, lui dit alors le jeune homme d’une voix émue, en prenant place à son côté ; écoutez-moi avec attention, madame ; le moment présent peut devenir, pour vous comme pour moi, le commencement d’une ère nouvelle de gloire et de salut.

Elle ne le comprenait point ; elle se rapprocha de lui.

— Vous êtes née chrétienne, madame, continua-t-il ; la Mingrélie est votre patrie.

Baïla crut un instant qu’il venait lui-même de l’ancienne Colchide, qu’il y avait vu sa famille ; et dans le vol rapide de ses pensées, elle fit remonter l’amour du jeune homme, non plus seulement à une époque récente, mais à ce temps où elle n’était encore que la propriété de son père. Les souvenirs du pays natal lui revenant plus doux, en s’unissant à l’idée d’un amour d’enfance, de nouveau elle se rapprocha de lui et le regarda curieusement, espérant retrouver sur sa figure des traits anciennement gravés dans sa mémoire.

— Êtes-vous donc un ami de mes frères ? lui demanda-t-elle.

Dans ce moment d’expansion, la Mingrélienne effleura de sa main celle de l’étranger. Celui-ci tressaillit, se releva aussitôt en faisant le signe de la croix, et d’une voix pleine d’onction et de solennité :

— Oui, madame, je suis l’ami de vos frères, de vos frères les chrétiens, aujourd’hui foulés aux pieds d’un despote cruel, mais qui par vous peut s’adoucir. Le terrible Dâher, maître d’une partie de la Syrie et de la Palestine, après avoir pris pour ministre un chrétien, Ibrahim-Sabbar, devint le protecteur des disciples de Jésus-Christ. N’exercez-vous pas sur votre maître un pouvoir plus grand que celui qu’Ibrahim avait sur le sien, vous, madame, à qui, dit-on, les lions mêmes ne résistent pas ? Dieu s’est servi d’Esther pour toucher le cœur d’Assuérus ; il vous a, comme elle, marquée de son sceau pour concourir à la délivrance de son peuple. La foi me l’a révélé. Grâce à vous, le pacha de Sivas, Ali-ben-Ali, le boucher, le bourreau, ne tournera plus sa rage que contre les ennemis de l’Église ; la clarté divine, descendue de la croix du Calvaire, a su parfois pénétrer jusque dans les cœurs les plus endurcis…

— Misérable ! s’écria Baïla, revenue enfin de la stupeur qu’elle avait éprouvée en entendant ce discours inattendu ; qu’es-tu venu faire ici ?

— Vous apprendre à pleurer sur votre vie passée, vous aider à vous laver de vos souillures, vous sauver, et sauver avec vous et par vous nos frères les chrétiens du Sivas !

— Va-t’en, apôtre du démon ; retire-toi, insolent ! répète la belle odalisque en s’enveloppant alors d’elle-même dans ses voiles, en se cachant de son mieux aux regards du profane ; va-t’en, et sois maudit !

— Non, vous ne me chasserez pas ainsi, disait le jeune enthousiaste ; vous m’entendrez ! Dieu, qui m’a inspiré l’idée de la sainte mission que j’accomplis en ce moment, va changer votre cœur ; il le peut, il le fera !

— Ton Dieu n’est pas le mien, impie ! va-t’en.

— Ah ! ne blasphémez pas contre le Dieu de vos pères, ne mentez pas ainsi aux saintes croyances qui, peut-être, même à votre insu, sont restées dans votre cœur. N’est-ce pas vous qui, dans un coin retiré de vos jardins, avez dressé la plus humble des croix, sans doute pour y venir prier en secret ?

Ce mot, ce souvenir du rameau d’azaléa qui faisait passer soudainement dans la mémoire de la jeune odalisque toutes les chimères de son amour fantastique, toutes les espérances, toutes les illusions qui s’étaient groupées pour elle autour d’une seule idée ; le dépit de voir ainsi s’effacer tous ses rêves ; l’effrayante pensée du péril qu’elle a recherché, qu’elle a bravé, qui la menace encore en ce moment même, et le tout pour arriver à une pareille déception, pour trouver un apôtre dans l’amant qu’elle attendait, troublèrent à ce point ses esprits que sa voix, s’élevant par degrés, sembla devoir aller jusqu’au delà de son pavillon éveiller les esclaves qui dormaient.

Pour essayer de la calmer, le geste suppliant, l’étranger fit un pas vers elle :

— N’approche pas ! lui cria l’odalisque.

Et se levant, frémissante, elle appela Mariam. Elle se disposait à sortir en faisant retentir encore ses imprécations, quand la portière, brusquement soulevée, le pacha parut tout à coup entouré de soldats et portant à sa ceinture un arsenal complet d’armes de toutes sortes.

Soit que la colère de la Mingrélienne fût arrivée à son paroxysme, soit que le sentiment de la conservation s’éveillât impérieux en elle et la rendît impitoyable :

— Tuez-le ! tuez-le !

Et du doigt, elle désignait le malheureux Français aux vengeances du pacha.

Le jeune homme arrêta un instant sur Baïla un regard triste et miséricordieux qui la fit tressaillir, puis il tendit la tête.

Un soldat leva son sabre ; Djezzar détourna le coup.

— Non, dit-il ; il ne faut pas qu’il meure si vite.

Et, promenant tour à tour sa prunelle investigatrice sur les deux soupçonnés, il murmura d’une voix cadencée cette phrase affreusement poétique :

— Son sang ne doit pas jaillir tout à coup, comme l’eau de la fontaine, mais couler lentement, comme celle de la source qui tombe goutte à goutte du rocher.

En Orient, la poésie se retrouve partout.

Ensuite, il dit quelques mots à l’oreille d’un esclave maugrebin placé près de lui, puis on emmena le chrétien.

IV

Resté seul avec Baïla, Djezzar laissa d’abord rugir toutes ses passions jalouses ; mais avec lui, la favorite n’avait à redouter qu’une explication commençant par un coup de poignard.

Dès qu’elle le vit débuter simplement par des menaces et des emportements, elle cessa de craindre pour sa vie.

Prenant une attitude de surprise, une physionomie révoltée, tout en tâchant pourtant de se maintenir aussi jolie que possible, elle essaya de tirer parti de tous ses avantages, et de faire valoir avec le Turc cette toilette pleine d’abandon, coquettement disposée pour le chrétien.

Djezzar, qui, ce jour même, était revenu de Tocate à Sivas, avait été instruit dans cette dernière ville des projets du Français pour pénétrer dans l’intérieur du harem ; mais il manquait de preuves sur la complicité de sa belle esclave. Baïla s’en aperçut. Ces preuves, celui qui aurait pu les donner, il expirait sans doute en ce moment. N’avait-elle pas d’ailleurs à se prévaloir de ses imprécations contre le giaour et de son mouvement de terreur et de fuite, dont le pacha lui-même avait été témoin ?

Aussi celui-ci sembla-t-il bientôt se laisser convaincre, et, les rôles intervertis, ce fut le maître qui, humble et suppliant, implorait tout bas son pardon.

A l’innocence de la Mingrélienne il préparait cependant de terribles épreuves !

Déjà, s’irritant d’avoir été soupçonnée, Baïla élevait de plus en plus la voix.

— Écoute ! dit le pacha, lui imposant silence du geste et semblant lui-même prêter l’oreille à un certain mouvement qui se manifestait du dehors.

Elle écouta et n’entendit rien, qu’un bruit sourd, confus, monotone et régulier, comme celui des vanneurs ou des batteurs en grange.

— Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle.

— Rien… rien encore, répondit-il.

Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps attentifs ; le même bruit se répéta, mais sans s’accroître.

Djezzar se dépita, et cédant à son impatience, il frappa dans ses mains.

— Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés ? demanda-t-il à l’esclave maugrebin qui se présenta.

— Ils le sont, fils d’Ali ; mais en vain, contre ce chrétien, nous avons employé les cordelettes armées de plomb et les lanières de cuir d’hippopotame ; en vain nous avons humecté, saupoudré ses plaies béantes de piment et de jus de limon ; il n’a pas poussé un cri, pas un soupir.

— Que fait-il donc ? hurla le pacha.

— Il prie, répondit l’esclave.

— N’a-t-il rien révélé ?

— Rien, fils d’Ali.

— Si mes châtiments n’ont pu lui délier la langue, ma clémence en viendra à bout peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre. Qu’on me l’amène, et qu’Haïder vienne avec lui. Par Allah ! je saurai le faire parler, moi !

Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar redevint près de Baïla l’homme du harem, l’efféminé, le voluptueux Djezzar ; il lui fit reprendre place au sofa, et lui-même, étendu à ses pieds, fumant le narguilé, préoccupé, en apparence seulement, de voir la fumée de sa pipe persane s’échapper d’un côté en flocons nuageux, remonter de l’autre en s’épurant dans un flacon de cristal plein d’eau parfumée, il attendit, dans une posture indolente, l’arrivée de son captif.

Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre. Né à Paris, dans une bonne famille de la vieille bourgeoisie, d’un caractère enclin à la rêverie, à l’exaltation, il n’avait pu, orphelin dès le berceau, donner à sa sensibilité un cours naturel. Malgré son éducation tout universitaire, la pensée religieuse avait germé et s’était développée en lui. A défaut de ces tendres affections qu’il ignorait, les saintes et ardentes croyances avaient comblé les vides de son âme.

Il occupait un petit emploi au ministère des affaires étrangères, lorsque, un jour, à la suite d’un sermon de l’abbé Lacordaire, la résolution lui était venue de se faire prêtre.

Le seul parent qui lui restât, son oncle, récemment nommé au consulat d’une des villes importantes de l’Asie Mineure, ne trouva rien alors de plus à propos que de l’emmener avec lui, en qualité d’élève consul. Il espérait le distraire de ses pieuses abstractions, le faire renoncer à ses projets, et même le conquérir au doute, à la vue de toutes ces sectes de chrétiens schismatiques qui peuplent l’Orient.

L’oncle était philosophe.

Mais dans le cœur du néophyte la foi se ranima plus vive, au contraire, en approchant de ces lieux saints où les vérités évangéliques avaient étendu leurs premiers rameaux et porté leurs fruits les plus savoureux. Pour lui, les sommets du Taurus s’illuminaient des clartés du Thabor et du Sinaï. Plus que jamais affermi dans sa vocation première, sous son costume de diplomate, il vêtit le cilice et se promit, puisque l’occasion s’offrait à lui, d’accomplir, en dépit de son parent et dans le secret de sa pensée chrétienne, un noviciat signalé par des travaux apostoliques.

Après s’être perfectionné par la pratique dans la langue turque et l’arabe vulgaire, Ferdinand Lasserre se mit à visiter à Sivas et dans les environs les sectateurs des différentes églises dissidentes : arméniens, grecs, maronites, nestoriens, eutychéens et même les catholiques latins, séparés de Rome seulement par le mariage de leurs prêtres. Il allait vers eux pour opérer des conversions ; il en revenait plus effrayé encore de leur misère que de leur ignorance, et, véritable apôtre, il y retournait moins pour les prêcher que pour les secourir.

Monté sur un léger batelet qu’il avait appris à manœuvrer à la manière orientale, avec la rame au gouvernail, il suivait un jour le cours de la rivière Rouge, et rêvant le désert, un ermitage dans quelque thébaïde, il se créait dans l’avenir un bonheur ascétique trempé d’eau claire, lorsque la rame se rompit entre ses mains. Sa barque, en échouant, le jeta sur un petit pan de terrain, en delta, placé comme une île entre le Kizil-Ermak et un fossé régulièrement creusé.

Ferdinand n’était pas nageur habile ; mais, malgré la gravité ordinaire de ses pensées, il était bon sauteur ; il mesura tour à tour de l’œil la rivière et le fossé, et, la question décidée en faveur de ce dernier, il le franchit d’un bond. Le fossé derrière lui, il aperçut un petit mur que lui avait masqué un épais buisson de nopals et d’abricotiers sauvages. Rebondir de l’autre côté pour regagner son delta, c’était risquer de se rompre le cou, car cette fois l’espace lui manquait pour prendre un élan, et, dût-il réussir, il se retrouvait encore devant la rivière infranchissable.

Dans cette position, fort embarrassé de son rôle, et ne se doutant guère qu’il avoisinait de si près les jardins d’été du pacha, il aperçut une porte basse, cintrée, pratiquée dans le petit mur ; il la poussa machinalement, et, à sa grande joie, elle s’ouvrit devant lui.

Il existe autour de Sivas, et surtout sur les bords de la rivière, des enclos où des cultivateurs, chrétiens pour la plupart, font venir, à grand renfort d’eau, les légumes qui servent aux approvisionnements des marchés de la ville, et ces poncires énormes, ces pastèques savoureuses, ces dattes et ces pistaches, dignes de rivaliser avec celles d’Alep et de Damas. Ferdinand crut être arrivé devant une de ces exploitations appartenant à des chrétiens. La négligence apportée dans la fermeture des portes l’affermit dans son idée ; il entra.

Alors, pour la première fois, il se trouva face à face avec Baïla, nonchalamment assise sous le platane.

Plus surpris que charmé à la vue de la gracieuse odalisque bariolée de rouge et de noir, effrayé de la rencontre, il ne sut que balbutier quelques paroles en rapport avec le désir véhément qu’il avait d’échapper sain et sauf à cette périlleuse bonne fortune qu’il n’était pas venu chercher. Égaré ensuite dans les dédales du jardin, il se retrouva devant Baïla et sa négresse ; enfin, regagnant non sans peine la petite porte encore ouverte, il s’épouvantait de nouveau de ce double obstacle du fossé et de la rivière qui s’opposait à sa fuite, quand au milieu des vapeurs du soir il vit un homme s’avancer mystérieusement vers le delta, en traversant le Kizil-Ermak à un endroit guéable, que Ferdinand ne soupçonnait pas.

Cet homme, bostangi chez le pacha, volait les fruits de son maître pour aller les vendre à la ville. C’est lui qui avait laissé tout contre la petite porte cintrée, laquelle ne servait d’ordinaire qu’à l’entretien des fossés. Après avoir, ce jour-là, à son insu, indiqué à Ferdinand le moyen de sortir d’embarras, c’est lui encore, c’est ce voleur de fruits qui, plus tard, enfermé par Baïla entre la crainte d’une dénonciation et l’espoir d’une récompense, devait introduire le Français dans les jardins et jusque dans le pavillon de la favorite.

Parvenu au delta, le bostangi tira de dessous un amas de ronces pendantes une longue planche dont il se servit pour franchir le fossé ; il la déposa ensuite derrière le massif de nopals et d’abricotiers sauvages, où justement Ferdinand se tenait caché.

Dans ce concours de circonstances inespérées qui venaient coopérer à sa délivrance, celui-ci vit un miracle du ciel. Cette planche devenait une arche de salut pour lui ; il s’en servit à son tour, et grâce au gué de la rivière, que le bostangi venait de lui révéler, après s’être égaré quelque temps dans des sentiers inconnus, après avoir lutté de nouveau contre le Kizil-Ermak, qui, comme un serpent à la poursuite de sa proie, se retrouvait partout sur sa route et semblait vouloir l’envelopper de ses détours et de ses replis, il échappa enfin à tous les dangers de sa malencontreuse promenade.

Rentré à Sivas, dans la maison du consulat, il eut à se féliciter doublement d’y être arrivé sain et sauf, quand il apprit que ces jardins où il s’était si follement aventuré n’étaient rien moins que ceux de Djezzar-Pacha.

Mais cette femme qu’il y avait vue, qui pouvait-elle être ?

Quand il songeait à sa rencontre avec l’odalisque, il croyait maintenant avoir rêvé, ou qu’une vision l’avait abusé.

Elle réapparaissait à son esprit sous une forme multiple. Il la revoyait semblable à une bacchante, sa coupe à la main, indolemment accroupie sur sa peau de tigre ; puis, comme une péri, comme une ondine, se montrant à lui à travers les reflets dorés du soleil et les arcs-en-ciel du petit bassin de marbre ; puis enfin, dans sa troisième transformation, debout, sévère, irritée, lui ordonnant la fuite, et le menaçant du poignard.

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