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L'Architecture Gothique

TROISIÈME PARTIE L’ARCHITECTURE MILITAIRE

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Fig. 163.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Entrée de l’abbaye. Châtelet.

CHAPITRE PREMIER ENCEINTE DE VILLES.

Au moyen âge, l’architecture militaire n’avait de caractère particulier que dans ses dispositions défensives, car le mode de construction était exactement le même que pour toute autre œuvre architectonique. Les rares ornements d’architecture, comme les voûtes intérieures, les profils des consoles et des corniches qui décoraient les ouvrages militaires étaient évidemment de la même famille que ceux des églises, des bâtiments monastiques ou de tout autre édifice du même temps.

Les architectes latins, romains, gallo-romains ou ceux de l’époque dite romane ou de la période dite gothique construisaient tous les édifices: aussi bien une église qu’une forteresse, une abbaye ou une enceinte fortifiée qui en était souvent le complément nécessaire; un donjon ou un château fort de même qu’un hôtel de ville, un hôpital, une grange rurale ou une simple maison urbaine. L’architecte était alors le constructeur des édifices de toutes destinations et par conséquent de toutes formes et il n’était pas doublé, ainsi que nous le voyons, d’un savant, constructeur spécialiste, chargé de vérifier les calculs! Il n’existait pas encore des architectes et des ingénieurs séparant, divisant, par des fonctions spéciales, les diverses parties de construction d’un monument. Il n’y avait que des constructeurs, des maçons si l’on veut, mais qui étaient des architectes dans l’acception véritable du nom; ils traçaient les épures des ouvrages qu’ils avaient conçus et ils en dirigeaient eux-mêmes l’exécution dans toutes les parties et dans tous les détails, aussi soucieux de la solidité de l’édifice que de sa décoration.

Il est très curieux, sinon fort triste, d’observer que les Français qui ont propagé si généreusement dans toute l’Europe occidentale les principes de l’art au moyen âge sont précisément ceux qui les ont abandonnés les premiers et qui ont laissé s’établir chez eux une division qui n’existe pas dans les autres pays formant aujourd’hui cette même Europe occidentale. En Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Suisse et en Allemagne, les architectes sont en même temps ingénieurs, et pour eux l’art est intimement lié à la science. «Aussi certaines de leurs œuvres doivent-elles à cette alliance un caractère particulier qui doit nous inspirer de très sérieuses réflexions, et il serait possible de tirer de ces études comparatives plus d’un utile enseignement. Nous serions obligés tout d’abord de reconnaître que nous subissons actuellement le mouvement, au lieu de l’imprimer comme autrefois[70].»

L’ingénieur moderne paraît ne s’attacher, quant à présent du moins, qu’à satisfaire les nécessités impérieuses, en considérant comme négligeable tout ce qui n’est pas le produit rigide du calcul intégral. Il a réalisé des progrès réels par l’application mathématique de la science moderne. Il a déjà accompli, il est vrai, de véritables chefs-d’œuvre industriels qui répondent aux besoins du moment, sinon de l’avenir, par des ponts ou des ouvrages métalliques, surprenants autant qu’éphémères, en attendant qu’on revienne aux bons vieux ponts de pierre, moins étonnants, mais d’une durée certaine, comme ceux qui ont été construits par nos pères architectes.

Cependant il ne faut pas que l’auxiliaire d’hier devienne le maître de demain et que l’architecte, abandonnant ses hautes fonctions, si belles et si nobles jadis, devienne un simple ou même habile décorateur, en laissant s’éteindre des traditions éminemment françaises qui ont créé des chefs-d’œuvre français et qui doivent en enfanter encore pour la gloire de notre pays.

Il semble d’ailleurs qu’on s’est mépris sur la signification du mot ingénieur, dont l’origine est engigneur, et qui était au moyen âge tout autre que celle qu’on lui donne aujourd’hui.

De nos jours, l’architecte et l’ingénieur sont des constructeurs, avec cette différence que le premier aime et cultive l’art, et que le second le dédaigne le plus souvent ou plutôt affecte de le dédaigner.

Au moyen âge, leurs fonctions étaient absolument différentes: l’architecte construisait tous les ouvrages, tandis que l’engigneur appliquait toute son ingéniosité à les détruire. L’architecte élevait des remparts formés de murailles cantonnées de tours; l’engigneur les minait, ou les contre-minait suivant qu’il attaquait une place ou la défendait; il était chargé d’inventer ou de diriger les machines de guerre comme les trébuchets, les mangonneaux, les immenses arbalètes, les gigantesques frondes lançant d’énormes projectiles ou des matières incendiaires; il devait élever les tours mobiles en bois qui étaient approchées des murs pour faciliter leur escalade, diriger les mineurs qui devaient ruiner les murs, construire tous les ouvrages de campagne pour faire le siège qui nécessitait, avant l’invention des armes à feu, des opérations compliquées, aussi longues qu’incertaines. En résumé, les fortifications étaient construites

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Fig. 164.—Cité de Carcassonne.—Remparts, face sud-est.

par les architectes et l’engigneur était chargé de les défendre ou de les attaquer. Ce n’est que du temps de Vauban que les ingénieurs militaires furent établis avec des attributions beaucoup plus étendues. Il s’était formé avant ce temps des constructeurs spéciaux, des entrepreneurs, on peut dire, comme ceux qui ont élevé les murailles d’Aigues-Mortes et qui n’avaient pas les mêmes fonctions que celles qui sont exercées par les ingénieurs modernes.

Avant l’époque féodale, les fortifications des camps ne se composaient que de levées de terre, ou de murs de bois et de terre, ou de palissades entourées de fossés, selon les méthodes romaines de castramétation. Les enceintes des villes, fortifiées par les Romains, étaient composées de murailles renforcées de tours rondes ou carrées; les murs étaient formés de deux parements de maçonnerie laissant un vide de plusieurs mètres rempli par la terre enlevée pour creuser les fossés et mêlée de débris de pierre fortement tassés, la partie

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Fig. 165.—Cité de Carcassonne.—Remparts nord-ouest. Tour romano-visigothe (la 1ʳᵉ à gauche).

supérieure pavée, étant le chemin de ronde défendu extérieurement par un mur crénelé suivant le parement extérieur.

La partie de l’enceinte de la cité de Carcassonne, construite par les Visigoths au VIᵉ siècle, a conservé ces dispositions suivant les traditions romaines. «Le sol de la ville est beaucoup plus élevé que celui du dehors et presque au niveau des boulevards. Les courtines[71], fort épaisses, sont composées de deux parements de petit appareil cubique, avec des assises alternées comprenant plusieurs rangées de briques; le milieu est rempli non de terre, mais de blocage maçonné à la chaux[72].» Les tours cantonnant les courtines et s’élevant au-dessus d’elles étaient disposées de manière à pouvoir être isolées des murs par l’enlèvement de ponts mobiles, afin de faire de chaque tour une place d’armes indépendante qui pouvait arrêter l’assaillant.

La figure 165 donne une partie de la face nord-ouest des remparts de la cité de Carcassonne et la première tour ronde; à gauche du dessin est la tour romano-visigothe, accompagnée à droite et à gauche des courtines du même temps.

Suivant les traditions romaines, l’enceinte des villes, formée par les murailles renforcées de tours, était dominée par une construction, château ou donjon, que nous verrons dans le chapitre suivant; le château commandait la place, qui était le plus souvent établie sur les rampes d’une colline bordée par un cours d’eau; le pont communiquant avec l’autre rive était fortifié par un châtelet ou tête de pont qui pouvait défendre le passage.

Les villes avaient souvent deux enceintes séparées par un large fossé, et dès la fin du XIIᵉ siècle les architectes, inspirés par les grands travaux faits par les croisés en Orient, avaient déjà réalisé dans l’architecture militaire les mêmes progrès qui s’étaient manifestés à la même époque dans l’architecture religieuse et monastique.

Les conquêtes faites en Orient par les croisés et établissant la possession chrétienne avaient été divisées en fiefs dès le XIIᵉ siècle; elles se couvrirent de châteaux, d’églises et de fondations monastiques, entre autres celles des ordres de Cîteaux et de Prémontré.

D’après G. Rey, on vit alors aux environs de Jérusalem les abbayes ou prieurés du mont Sion, du mont Olivet, de Josaphat, de Saint-Habacuc, de Saint-Samuel, etc.; en Galilée, celles du Mont-Thabor et de Palmarée... L’organisation militaire fut réglée par les assises de la Haute Cour indiquant le nombre des chevaliers dus par chaque fief et celui des sergents que les églises et les bourgeoisies devaient pour la défense du royaume... Ce fut vers le milieu du XIIᵉ siècle que les établissements chrétiens de terre sainte furent les plus prospères... Au milieu des guerres dont la Syrie fut le théâtre à cette époque, les Francs s’étaient approprié l’architecture militaire byzantine représentant les traditions de l’antiquité grecque et romaine... Dans la construction des forteresses qu’ils élevèrent alors en Syrie, les croisés prirent aux Grecs la double enceinte flanquée de tours...; plusieurs de leurs forteresses, notamment celle de Morgat, du Krak des chevaliers et de Tortose, ont été conçues sur des proportions gigantesques; elles appartiennent à deux écoles: la première est l’école franque, qui paraît avoir pour prototypes les châteaux construits en France aux XIᵉ et XIIᵉ siècles... Les tours de l’enceinte sont presque toujours rondes; elles renferment un étage de défenses, et leur couronnement ainsi que celui des courtines sont crénelés suivant le mode français... Il faut signaler d’abord la double enceinte empruntée aux Byzantins où la seconde ligne commande la première et en est assez rapprochée pour permettre à ses défenseurs de prendre part au combat si l’assaillant emporte la première ligne; ensuite l’application des échauguettes en pierre,—qu’on ne voit apparaître en France qu’à la fin du XIIIᵉ siècle,—remplaçant les hourds en bois et efin l’adoption des talus en maçonnerie, qui, triplant à la base l’épaisseur des murailles, déjouait les attaques des mineurs en affermissant l’édifice contre les tremblements de terre si fréquents dans ces contrées...

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Fig. 166.—Forteresse de Kalaat-el-Hosn en Syrie (le Krak des chevaliers), relevé par M. G. Rey.

La seconde école est celle des templiers; le tracé se rapproche des grandes forteresses arabes et le caractère principal, c’est que les tours, peu saillantes, sont invariablement carrées ou barlongues... La forteresse de Kalaat-el-Hosn[73], ou Krak des chevaliers, commandant le défilé par lequel passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et à Tortose, était une position militaire de premier ordre... Elle formait, avec les châteaux d’Akkar, d’Arcos, de la Colée, de Chastel-Blanc, d’Areynieh, de Yammour,

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Fig. 166 bis.—Forteresse de Kallaat-el-Hosn en Syrie, (le Krak des chevaliers).

Restitution graphique par M. G. Rey [74].

Tortose et Markab, ainsi qu’avec les tours et les postes secondaires, une ligne de défense destinée à protéger le comté de Tripoli contre les incursions des musulmans, restés maîtres de la plus grande partie de la Syrie orientale... La forteresse de Kalaat-el-Hosn, ou le Krak des chevaliers élevé par l’ordre des hospitaliers, comprend deux enceintes que sépare un large fossé en partie rempli d’eau. La seconde enceinte forme réduit et domine la première dont elle commande les ouvrages; elle renferme les dépendances du château:

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Fig. 167.—Cité de Carcassonne.—Plan au XIIIᵉ siècle.

grande salle, chapelle, logis, magasins, etc.; un long passage voûté et d’une défense facile est la seule entrée de la place... Au nord et à l’ouest, la première ligne se compose de courtines reliant des tourelles arrondies et couronnées d’une galerie munie d’échauguettes et formant sur la plus grande partie du pourtour un véritable hourdage en pierre.

L’action de l’Orient sur l’Occident est évidente par l’adoption, aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, des dispositions qui avaient été appliquées par les croisés en Syrie et dont se sont inspirés les architectes de Carcassonne et d’Aigues-Mortes.

A Carcassonne, l’influence orientale est visible par

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Fig. 168.—Cité de Carcassonne.—Rempart, angle ouest-sud.

la double enceinte construite à l’exemple des forteresses syriennes.

La cité de Carcassonne est assise sur un plateau dominant la vallée de l’Aude et sur lequel les Romains avaient établi un castellum. Possédée au VIᵉ siècle par les Visigoths, qui en firent une place importante, elle s’agrandit considérablement aux Xᵉ, XIᵉ et XIIᵉ siècles; mais du temps de Siméon de Montfort, en 1209, ou de Raymon de Trancavel en 1240, son enceinte n’était pas aussi considérable qu’elle le devint sous saint Louis. Dès le milieu du XIIIᵉ siècle, ce monarque commença de grands travaux de défense et fit élever l’enceinte extérieure qui existe encore, suivant le plan emprunté à la Cité de Carcassonne par Viollet-le-Duc.

Cette enceinte avait surtout pour but de mettre

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Fig. 169.—Enceinte d’Aigues-Mortes.—Faces est et sud des remparts.

la place à l’abri d’un coup de main, en permettant d’agrandir ou de compléter les défenses du corps même de la place. Les travaux entrepris par saint Louis, et continués par Philippe le Hardi, firent de Carcassonne une forteresse qui était considérée comme imprenable. «Le fait est qu’elle ne fut point attaquée et n’ouvrit ses portes au prince Noir, Édouard, en 1355, que lorsque tout le Languedoc se fut soumis à ce prince[75].»

A Aigues-Mortes, l’influence orientale est tout aussi manifeste qu’à Carcassonne, car le Génois Guillaume Boccanera, qui construisit l’enceinte, connaissait évidemment le système de fortification adopté par les

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Fig. 170.—Enceinte d’Avignon.—Courtines, tours et mâchicoulis.

croisés en Syrie. La particularité des échauguettes, qui n’apparaissent en Languedoc, dans les murailles d’Aigues-Mortes, que sous Philippe le Hardi, prouve cette filiation. On voit déjà dans cette place les effets du mode italien par la forme des tours carrées flanquant l’enceinte. En France, les architectes avaient adopté la tour ronde, parce qu’elle présentait plus de solidité et qu’elle était moins attaquable par la sape des mineurs, la circonférence pouvant être battue par les défenseurs placés sur les courtines adjacentes, tandis que les angles de la tour carrée masquaient le mineur attaquant sa face extérieure.

L’enceinte d’Avignon, élevée au XIVᵉ siècle, paraît avoir été construite selon les méthodes italiennes; elle est flanquée de tours carrées, ouvertes du côté de la ville, munies d’un crénelage fixe porté sur des consoles en pierre ménageant entre elles des mâchicoulis destinés à battre la base des murailles.

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Fig. 170 bis.—Hourds en bois et en pierre.

Au XIIIᵉ siècle, les murailles et les tours étaient munies de hourds, c’est-à-dire d’un échafaud mobile en bois A, établi en temps de guerre sur des poutres, engagées dans les vides ménagés dans la muraille, et placées en saillies pour recevoir une galerie surplombant le parement des murs, afin de pouvoir défendre la base des remparts par des vides ou des trappes: des mâchicoulis ouverts dans le plancher de la galerie. Mais cette galerie étant facilement incendiée par l’assaillant, on construisit au XIVᵉ siècle des mâchicoulis en pierre B, formés par des consoles en pierre supportant le parapet crénelé et laissant entre son parement intérieur et le parement extérieur de la muraille un vide par lequel on pouvait défendre la base du rempart. Cette disposition, dont les tours carrées d’Avignon présentent un des premiers exemples, fut adoptée par les architectes, qui l’appliquèrent dès lors dans la construction des murs d’enceinte des villes.

«L’art de la fortification, qui avait fait un grand pas au commencement du XIIIᵉ siècle et qui était resté

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Fig. 171.—Remparts de Saint-Malo (XVᵉ siècle).

stationnaire pendant le cours de ce siècle, fit de nouveaux progrès en France pendant les guerres de 1330 à 1440. Quand Charles VII eut ramené l’ordre dans le royaume et repris un nombre considérable de places aux Anglais, il fit réparer ou reconstruire toutes les défenses des villes ou châteaux reconquis, et, dans ces nouvelles défenses, il est facile de reconnaître une méthode, une régularité, qui indiquent un art avancé et basé sur des règles fixes[76].»

L’abbaye du Mont-Saint-Michel résume de la façon la plus intéressante les modifications apportées successivement dans la construction des enceintes fortifiées du XIIIᵉ au XVᵉ siècle.

Des fortifications du XIVᵉ siècle, entourant l’ancienne ville au sommet du rocher, et reliant les remparts aux défenses de la Merveille au nord et à celles des bâtiments abbatiaux au sud, il reste encore quelques vestiges, ainsi que la tour du nord tout entière. Les murailles étaient couronnées de mâchicoulis en pierre, selon le système, nouveau alors, qui consistait à installer toute la défense au sommet des remparts. La porte de l’enceinte était au sud-est, suivant les indications fournies par les miniatures du Livre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne, qui donnent l’emplacement de la première enceinte à la fin du XIVᵉ siècle.

A cette époque, l’abbaye était gouvernée par Pierre Le Roy, qui fut un de ses plus illustres abbés et l’un de ses plus grands constructeurs. Il reconstruisit le sommet de la tour des Corbins (Merveille), restaura et recouvrit les bâtiments abbatiaux, au sud de l’église, commencés par Richard Tustin en 1260, continués par ses successeurs et en partie ruinés par l’incendie de 1374. Il compléta les défenses à l’est, en élevant la tour carrée, appelée Perrine, du nom de son auteur, en O du plan (fig. 151), et dans laquelle il disposa plusieurs chambres pour loger ses soldats. Nous avons vu que les abbés étaient devenus des seigneurs féodaux, et, au Mont-Saint-Michel, l’abbé était en même temps capitaine de la place pour le roi; et il conféra des fiefs à des seigneurs de la province, à la charge par ceux-ci de venir garder le Mont en des conditions déterminées, dont voici un passage traduit du texte latin[77]: «Ceux qui tenaient ces vavassories les tenaient en foi et hommage, et devaient le relief et treize chevaliers, dont chacun était tenu de venir lui-même pour la garde de la porte de l’abbaye, quand il était nécessaire, c’est-à-dire en temps de guerre; chacun devait la garde pour tout le temps du cours et du décours de la mer, c’est-à-dire de la descente et de la montée de la marée, armé chacun de gambeson, chapel de fer, gantelets, bouclier, lance et toutes armes; et ils devaient se présenter aussi en armes le jour de Saint-Michel, en septembre.»

Au nord de Bellechaise, il construisit, dans les premières années du XVᵉ siècle, le châtelet et la courtine crénelée qui le joint à la Merveille (fig. 163, en tête de ce chapitre). Le châtelet fut élevé en avant de la face nord du bâtiment dit Bellechaise, en D (fig. 150), laissant entre celle-ci et la face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la porte Nord, celle de la salle des Gardes, devenue la seconde porte intérieure depuis la construction du châtelet. Celui-ci se compose d’un bâtiment carré, flanqué aux angles de la face nord par deux tourelles encorbellées reposant sur des contreforts, et qui semblent être, par leurs formes générales, deux immenses bombardes dressées sur leurs culasses. Entre les piédestaux de ces tourelles s’ouvre la porte, ou la voûte rampante, couvrant l’escalier montant à la salle des Gardes; cette porte était défendue par une herse manœuvrée de l’intérieur, au premier étage du châtelet, et par trois mâchicoulis disposés au sommet de la courtine, entre les tourelles crénelées. Afin de couvrir le châtelet, Pierre Le Roy éleva la barbacane qui l’enveloppe à l’est et au nord, ainsi que le grand degré au nord. Il modifia en même temps les remparts

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Fig. 172.—Mont-Saint-Michel.—Face sud (état en 1875).

des côtés nord et ouest, en élevant la tour Claudine, joignant l’angle nord-est de la Merveille, en ménageant, dans l’étage inférieur de cette tour, un corps de garde dont la poterne communique avec le grand degré et commandant tous les passages par des dispositions très ingénieuses, qui forment un exemple unique en leur genre[78].

En 1411, l’abbé Robert Jolivet obtint du pape Jean XXIII le gouvernement de l’abbaye; élu par les moines, il fut chargé par le roi de la garde du Mont-Saint-Michel, et cependant il vivait à Paris; mais, en 1416, il regagna son abbaye, menacée par les Anglais,

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Fig. 173.—Mont-Saint-Michel.—Enceinte du XVᵉ siècle.—Restitution graphique d’après les dessins d’Éd. Corroyer.

qui, après la bataille d’Azincourt, en 1415, s’étaient emparés de la basse Normandie. Tandis que les Anglais fortifiaient Tombelaine, Robert Jolivet achevait de bâtir les murs et quelques tours qui cernent la ville, et qui existent encore. Pour subvenir à ces dépenses, l’abbé fut autorisé par le roi à prendre quinze cents livres sur les revenus des aides de la vicomté d’Avranches, et un autre subside sur le maître de la Monnaie de Saint-Lô.

A l’époque où Robert Jolivet éleva la nouvelle enceinte, de 1415 à 1420 environ, la ville s’était agrandie vers le sud, et, indépendamment de la nécessité de la défendre contre les Anglais retranchés à Tombelaine, il était indispensable d’opposer à l’attaque un front de défense beaucoup plus développé que celui du rempart du XIVᵉ siècle. Robert Jolivet vint souder ses nouvelles murailles à l’est sur celles qui devaient être élevées pendant le siècle précédent, et qui descendent des escarpements du rocher, défendues par la tour du Nord, jusque sur la grève. Il flanqua ses murs, d’abord, d’une tour formant un saillant considérable destiné à battre les courtines adjacentes et à défendre le front de l’ouvrage; puis il continua les murs au sud, en les renforçant de cinq autres tours. La dernière, dite tour du Roi, constitue le saillant sud-ouest de la place et défend en même temps la porte de la ville à l’ouest.

Les murailles et leurs bases en glacis sont défendues par des mâchicoulis fixes, en pierre, placés au sommet, et dont les consoles supportent des parapets découverts et crénelés; plusieurs tours étaient couvertes et servaient de place d’armes pour les défenseurs des remparts. A partir de la tour du Roi, les murailles se retournent à angle droit, se relient par des degrés, des chemins de ronde crénelés, commandés par un corps de garde, aux rampes abruptes du rocher inaccessible, dont les crêtes sont pourtant fortifiées et communiquent avec les défenses de l’abbaye au sud.

Dans les premières années du XVᵉ siècle, et surtout vers la fin du même siècle, l’artillerie à feu, qui commençait à être employée avec succès dans les sièges, avait fait de si rapides progrès que les conditions de l’attaque, et par conséquent celles de la défense, furent complètement changées. Les tours devinrent des bastillons, ou bastions, dont la partie supérieure, terrassée, était transformée en batterie, dont les épaulements remplaçaient les crénelages; les mâchicoulis, qui n’étaient plus qu’une décoration traditionnelle, disparurent, et l’art militaire, de progrès en progrès, remplaça l’architecture, dont le concours était désormais inutile.

CHAPITRE II CHATEAUX ET DONJONS.

Les premiers châteaux semblent avoir eu pour but, au moyen âge, de s’opposer aux invasions et de servir de refuges aux populations décimées par les incursions des Normands. Ils ne se composaient alors que d’un retranchement plus ou moins étendu. Entouré d’un fossé formé par des terrassements dont l’escarpement était entouré de palissades, il rappelait le camp romain, au milieu duquel, à l’exemple du prætorium, s’élevait la motte, élévation conique formée par la nature

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Fig. 174.—Château d’Angers.

ou par l’amoncellement des terres; la motte était couronnée par un bâtiment construit le plus souvent en bois, qui servait de poste d’observation ou de réduit moins accessible que l’enceinte même du château.

Il est permis de voir, dans ces dispositions rudimentaires, l’origine des châteaux et des donjons féodaux, qui ont eu une importance si considérable pendant le moyen âge, et principalement pendant la période dite gothique.

Ces ouvrages défensifs avaient été créés sur divers points du domaine royal exposés aux incursions dévastatrices des pirates scandinaves, afin d’assurer la sécurité publique; mais les concessions temporaires de l’empereur Charles le Chauve furent considérées comme définitives par ceux à qui il les avait faites. «Aussi, quand le faible empereur proclama, à Quierzy-sur-Oise, en 877, l’hérédité des fiefs, principale garantie de l’indépendance seigneuriale, il ne fit que sanctionner un fait accompli... Lorsque la féodalité se fut bien assise et que les seigneurs songèrent à maintenir leurs usurpations à la fois contre les rois de France, contre l’étranger et leurs propres voisins, ils choisirent à loisir les meilleures positions stratégiques de leurs domaines et s’appliquèrent à les fortifier d’une manière durable. Ils avaient de bonnes redevances et leurs serfs étaient corvéables à merci[79].» Alors s’élevèrent des châteaux de pierre, suivant les dispositions primitives. En 980, Frotaire en construisit cinq autour de Périgueux, sa ville épiscopale.

En 991, Thibault File-Étoupe bâtit sur la colline de Montlhéry, près des résidences royales de Paris et d’Étampes, une forteresse qui fut redoutable aux cinq premiers Capétiens, et qui, plus tard, entre les mains de la royauté, fut un des boulevards de la banlieue parisienne.

Au moyen âge, le château était à la ville fortifiée ce que le donjon était au château féodal, et l’histoire de l’un se lie directement à celle de l’autre.

Dans l’enceinte des villes, le château était le logis du seigneur et de ses soldats; il se rattachait au système défensif de la place, et il avait avec le dehors une ou plusieurs sorties spéciales; il était, en outre, fortifié contre la ville même, en formant une forteresse ayant ses défenses particulières.

Le château de la cité de Carcassonne est un exemple

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Fig. 175.—Château de Carcassonne.—Vue prise de l’angle nord-est (voir le plan fig. 167).

célèbre de ces dispositions défensives et offensives. Élevé dans les premières années du XIIᵉ siècle, il est formé de bâtiments destinés au seigneur et à la garnison, et défendus, à l’est et au nord, du côté de la cité, par des courtines et des tours (fig. 175). A l’angle sud-ouest du château, des donjons et des réduits, indépendants les uns des autres, commandent les cours et les abords. Son front ouest regarde la campagne, et c’est sur ce point que se trouve la porte communiquant avec les dehors, qui était défendue par une série d’ouvrages formidables et des plus ingénieux pour déjouer toute surprise.

Pendant les époques dites romane et gothique, le château était une petite ville ayant son enceinte fortifiée,

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Fig. 176.—Château de Loches.—Donjon.

composée de murailles renforcées par des tours, qui constituaient autant de places d’armes interrompant au besoin la circulation et formant autant de réduits capables d’arrêter l’assaillant.

Le donjon était le château de la petite ville, c’est-à-dire le logis temporaire du seigneur, dont les vassaux habitaient les dépendances intérieures, et les soldats les bâtiments de la porte et les tours de l’enceinte. Le seigneur s’ingéniait à donner à son habitation particulière l’aspect le plus formidable, afin d’inspirer la crainte, précaution de première nécessité en ces temps de luttes incessantes qui faisaient des amis de la veille les ennemis les plus irréconciliables du lendemain. «En temps de paix, le donjon renfermait les trésors, les armes, les archives de la famille; mais le seigneur n’y logeait point; il ne s’y rendait seulement, avec sa femme et ses enfants, qu’en temps de guerre. Comme il ne pouvait y demeurer et s’y défendre seul, il s’entourait alors d’un plus ou moins grand nombre d’hommes d’armes dévoués qui s’y renfermaient avec lui. De là, exerçant une surveillance minutieuse sur la garnison et sur les dehors, car le donjon est toujours placé en face du point attaquable de la forteresse, ses fidèles et lui tenaient en respect les vassaux et leurs hommes entassés dans les logis; à toute heure, pouvant sortir et rentrer par des issues masquées et bien gardées, la garnison ne savait pas quels étaient les moyens de défense, et, naturellement, le seigneur faisait tout pour qu’on les crût formidables[80].»

Les châteaux et les donjons construits en pierre s’élevaient le plus souvent sur les escarpements naturels d’un promontoire dominant deux vallées, et souvent dans le voisinage d’une rivière plutôt que sur les mottes féodales primitives, qui étaient souvent artificielles et dont le sol ne présentait pas la consistance nécessaire pour supporter les masses de maçonnerie des nouveaux ouvrages.

Dès la fin du Xᵉ siècle et dans les premières années du XIᵉ, «Foulques Nerra couvre de châteaux ses terres d’Anjou et toutes les bonnes positions dont il peut s’emparer sur son voisin le comte de Blois et de Tours; celui-ci construit également des forteresses pour résister à l’agresseur et complète le réseau de places fortes qu’avait commencé son père Thibault le Tricheur, un des seigneurs les plus turbulents de son époque[81]».

Le donjon de Langeais, construit sur une colline escarpée dominant la Loire, fut fondé par Foulques Nerra à la fin du Xᵉ siècle; il en reste encore trois faces de murs qui portent la marque des traditions gallo-romaines par le mode de construction des murailles en pierre de petit appareil et les fenêtres, dont les claveaux du cintre sont en pierre et en briques.

Un grand nombre de châteaux et de donjons ont été construits aux XIᵉ et XIIᵉ siècles; on peut citer les châteaux du Plessy-Grimoult, du Pin, celui de la Pommeraye, élevé sur une motte entourée de fossés profonds séparant trois enceintes; de Beaugency-sur-Loire dont le vaste donjon avait quatre étages; de Loches, qui aurait été fondé par Foulques Nerra, mais qui paraît appartenir au XIIᵉ siècle, époque à laquelle l’architecture militaire avait accompli de grands perfectionnements. Le donjon de Loches peut passer pour le plus beau de France; il s’élève encore à plus de 30 mètres; l’enceinte paraît avoir été élevée au XIIIᵉ siècle; les tours présentent en plan un arc brisé afin d’offrir plus de résistance au point qui était attaqué le plus souvent par la sape des mineurs.

Au château de Falaise, élevé, comme celui de Domfront, sur un promontoire escarpé, les remparts sont moins anciens que le donjon, dont les détails architectoniques semblent appartenir au XIIᵉ siècle, observation

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Fig. 177.—Château de Falaise.—Donjon.

qui est appuyée par un passage des chroniques de Robert du Mont, cité par M. de Caumont.—En 1123, Henri Iᵉʳ fit refaire le donjon et les murs d’enceinte du château d’Arques, et il exécuta des travaux semblables à Gisors, à Falaise, à Argentan, à Exmes, à Domfront, à Amboise et à Vernon.

Les donjons de Sainte-Suzanne, de Nogent-le-Rotrou, ceux de Broue, de l’Islot, de Tonnay-Boutonne, de Pons, de Chamboy, de Montbazon, de Lavardin, de Montrichard, de Huriet dans le Bourbonnais, sont également très intéressants par leur situation, leurs plans et les détails de leur construction. Ces ouvrages,

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Fig. 178.—Château de Lavardin.—Donjon.

et ceux que nous avons étudiés d’abord, présentent cette particularité d’être construits sur un plan carré ou rectangulaire qui paraît avoir été adopté par les architectes.

Dès la fin du XIIᵉ siècle, la forme cylindrique prédomine dans la construction des donjons et des tours; elles résistaient mieux aux efforts destructifs de l’assaillant, leur surface convexe présentant la même résistance, et sa forme permettait, ainsi que nous l’avons vu dans le chapitre précédent, pour les tours, de défendre, par les courtines adjacentes, l’approche de la base de

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Fig. 179.—Donjon d’Aigues-Mortes.—Tour de Constance.

ces tours et de s’opposer plus efficacement aux travaux de sape. D’ailleurs, les progrès réalisés pendant la période de l’architecture dite gothique par l’adoption générale de la voûte sur croisée d’ogives, si simple et d’une construction si facile, avaient évidemment exercé une

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Fig. 180.—Château de Provins.—Donjon.

grande influence sur les dispositions architectoniques des ouvrages militaires. Les lourds planchers en bois des donjons primitifs, si souvent incendiés, furent remplacés par de légères voûtes reliant solidement les murs circulaires, donnant aux différents étages un sol moins tremblant et plus durable que les énormes poutres et solives qui formaient les planchers.

D’ailleurs, les toitures aiguës sur plan circulaire des donjons et des tours résistaient mieux, par leurs formes, aux projectiles ou aux matières incendiaires, qui brisaient les angles de la toiture des donjons carrés et en brûlaient les charpentes.

Cependant, la forme des donjons a beaucoup varié au XIIᵉ siècle; à Houdan, le donjon est une grosse tour cantonnée de quatre tourelles; à Étampes, il est composé de quatre tours réunies formant en plan un trèfle à quatre feuilles; les étages voûtés présentent des dispositions curieuses, entre autres celle d’un puits très profond dont l’orifice se trouvait dans la salle du premier étage. Quelques historiens font remonter cet ouvrage au XIᵉ siècle, mais les détails de l’architecture et des sculptures indiquent qu’il est prudent de ne l’attribuer qu’aux premières années du règne de Philippe-Auguste.

Le donjon de Provins, du XIIᵉ siècle, élevé sur une motte en maçonnerie, présente des dispositions très originales; l’enceinte est circulaire, la base du donjon est carrée, et aux angles s’élèvent quatre tourelles cantonnant les pans de l’octogone partant de ce carré, et se relient à la tour, également octogone, par des arcs-boutants. Le donjon de Gisors a également la forme d’un octogone dont un des pans est tangent à l’enceinte circulaire couronnant la motte féodale; construit au XIIᵉ siècle, le château de Gisors fut considérablement agrandi par l’enceinte que Philippe-Auguste éleva sur un grand espace autour de la motte dont les murs sont renforcés de tours carrées.

Le château Gaillard, élevé à la fin du XIIᵉ siècle sur le promontoire dominant le cours de la Seine aux Andelys, présente des dispositions très spéciales, car le

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Fig. 181.—Château de Chinon.—Face sud.

donjon rond est entouré d’une première enceinte circulaire, ou plutôt de la forme d’un carré dont trois angles auront été arrondis, et qui est elle-même enveloppée d’une autre enceinte elliptique, se rattachant aux défenses du château, composée de demi-tours ou plutôt de segments réunis par une très étroite courtine, ouvrage puissant où l’architecture ne s’est manifestée que par la solidité de ses robustes maçonneries. C’est le donjon dans toute sa rudesse militaire, qui ne comporte aucune espèce d’ornement.

Philippe-Auguste, après avoir fait de Gisors une forteresse aussi puissante que celle du château Gaillard dont il s’empara, fit aussi bâtir le château de Dourdan et, pour sa demeure à Paris, le palais-forteresse du Louvre. Au moment de la mort de son suzerain, Enguerrand III fit commencer à Coucy une forteresse qu’il termina, en moins de dix ans,—1223 à 1230,—qui dépassa par ses proportions grandioses et

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Fig. 182.—Château de Clisson.—Donjon.

ses défenses formidables tout ce qui avait été construit jusqu’à cette époque, manifestation superbe affirmant les prétentions ambitieuses, qu’il exprima, dit-on, pendant la minorité de ce prince et dont la forteresse de Coucy peut être considérée, au point de vue architectonique, comme l’expression la plus caractéristique.

Parmi les châteaux et les donjons les plus importants construits au XIIIᵉ siècle, il faut citer, après ceux que nous avons indiqués: la tour blanche d’Issoudun, la tour de Blandy, le donjon octogone de Châtillon-sur-Loing,

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Fig. 183.—Villeneuve-lez-Avignon.—Château de Saint-André.

Semur, les forteresses royales d’Angers, élevées par saint Louis; de Montargis, Boulogne, Chinon et Saumur; le donjon ou tour Constance à Aigues-Mortes, attribuée à saint Louis, le château de Najac, élevé par son frère, Alphonse de Poitiers; ceux de Bourbon-l’Archambault, de Chalusset, de Clisson, reconstruit ou commencé par Olivier Iᵉʳ, sire de Clisson, après son retour de terre sainte, etc., etc.

L’architecture militaire se développe encore au XIVᵉ siècle par le remaniement d’anciennes forteresses, suivant les progrès réalisés dans l’attaque et, par conséquent, dans la défense des places dont les sièges avaient fait constater les défauts. Il en fut de même pour la construction des tours qui, jusqu’à cette époque, avaient plusieurs étages d’archères ou de meurtrières,

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Fig. 184.—Château de Tarascon.

disposition excellente pour défendre les courtines adjacentes et les abords, mais qui avait pour inconvénient dangereux d’indiquer les parties les plus faibles et les plus faciles à détruire. L’usage des canons eut pour premier effet de faire augmenter l’épaisseur des murs avant de modifier les forteresses, en reportant les défenses au sommet des murs couronnés par des mâchicoulis fixes en pierre. Les principaux châteaux furent construits à Vincennes, près Paris, par Philippe de Valois et Charles V, et à Avignon, par les papes Benoît XII, Clément VI, Innocent VI et Urbain V, les gigantesques bâtiments que nous étudierons dans la quatrième partie. Gaston Phœbus, comte de Foix et de Béarn, construisit des donjons carrés à la Bastide de Béarn, à Montaner, à Mauvezin; à Lourdes et à Foix, un donjon circulaire.

Au nombre des châteaux et donjons achevés ou construits entièrement au XIVᵉ siècle, on peut citer, d’après Anthyme Saint-Paul, ceux de Roquetaillade, de Bourdeilles, de Polignac, de Briquebec, d’Hardelot, de Rambures, de Lavardin, fondé au XIIᵉ siècle, de Montrond, de Turenne, de Billy, Murat et Hérisson, le curieux donjon de Montbard, ceux de Romefort, de Pouzanges, de Noirmoutier, etc., etc.

Dans les dernières années du XIVᵉ siècle et dès les premières du XVᵉ, Louis d’Orléans, fils de Charles V, profita de la démence de son frère Charles VI pour se fortifier dans des places sur lesquelles il pût appuyer ses entreprises ambitieuses. En 1393 et les années suivantes, il acquit plusieurs domaines dans le Valois: Montépilloy, Pierrefonds et la Ferté-Milon qu’il rebâtit complètement; il acheta la seigneurie même de Coucy en 1400, après la mort du dernier descendant mâle d’Enguerrand III.

Coucy, Pierrefonds, la Ferté-Milon sont trop connus par des ouvrages spéciaux, surtout ceux de Viollet-le-Duc, pour que nous ayons à les reproduire; mais nous les avons cités parce que ces colossales forteresses, ces immenses donjons sont l’expression suprême de la puissance féodale, qui s’est manifestée par de superbes bâtiments,

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Fig. 185.—Château de Vitré.

aussi admirables par leurs proportions grandioses que par les détails raffinés de leur construction.

Il se construisit encore quelques châteaux en Albigeois, en Auvergne, en Limousin, en Guyenne, en Vendée, en Provence, notamment à Tarascon; les donjons de Trèves en Anjou.

Au XVᵉ siècle, la Bretagne se couvrit de châteaux importants, comme ceux de Combourg, de Fougères, de Montauban, de Saint-Malo, de Vitré, d’Elven, de Sucinio, de Dinan, de Tonquédec, etc.

Vers la fin du XVᵉ siècle, on construisit un grand nombre de châteaux remarquables par leurs dispositions et la richesse de leurs décorations; mais si ces beaux ouvrages sont dignes de l’attention des artistes, ils échappent à nos recherches, qui avaient pour but d’étudier par les monuments les principaux caractères de l’architecture militaire à l’époque dite gothique.

CHAPITRE III PORTES ET PONTS.

D’après les études qui précèdent sur les enceintes de villes, les châteaux, les donjons, on peut, sans remonter aux époques romaines et en se bornant à circonscrire les recherches historiques à la période de l’architecture dite gothique, se faire une idée de l’importance que les architectes attachaient à la construction des portes qui défendaient l’enceinte et à celle des ponts qui précédaient l’entrée ou les abords.

Portes.—A l’exemple des forteresses élevées en Syrie par les Francs après les premières croisades et qui paraissent avoir exercé une grande influence dès leur origine, les architectes du temps de Philippe-Auguste et de saint Louis avaient réduit autant que possible le nombre des entrées dans les forteresses ou les enceintes fortifiées; leur construction était sévèrement calculée, afin de déjouer toute tentative d’envahissement par un coup de force; aussi, la plupart du temps, les places de guerre étaient enlevées par surprise, ruse ou trahison plutôt que par un siège en règle.

Les portes construites dans les enceintes du XIIᵉ siècle, et principalement dans celles du XIIIᵉ, sont les ouvrages de la place les plus fortement défendus; elles étaient précédées d’un pont traversant les fossés pour donner accès à la porte et dont le passage pouvait être interrompu immédiatement en avant de la porte même par l’enlèvement d’un pont mobile. Le passage de la porte, fort étroit, s’ouvrait entre deux tours saillantes, percées d’archères, réunies par une courtine, l’ensemble étant un châtelet qu’il fallait traverser pour pénétrer dans l’intérieur de la forteresse. Ce passage était défendu par une ou deux herses entre lesquelles de larges ouvertures, vastes mâchicoulis, permettaient d’assommer l’assaillant pendant le temps qu’il essayait de forcer les herses composées d’une forte charpente bardée de fer, dont les tiges verticales reliant les traverses étaient armées de pointes à la partie basse.

La porte du château, à Carcassonne, construite vers 1120 et qui existe encore, donne un exemple de cette disposition.

On peut même étudier sur cet ouvrage les précautions minutieuses prises par les architectes pour éviter les surprises qui réussissaient parfois, surtout si elles étaient facilitées par les défenseurs mêmes.

Les architectes accumulaient les obstacles dans les passages par des herses dont les treuils étaient placés à des étages différents, afin d’éviter toute entente entre les soldats, mercenaires pour la plupart, qui étaient au plus offrant. A la porte du château de Carcassonne, la première herse en entrant était levée ou baissée par des chaînes, munies de contrepoids, s’enroulant sur un

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Fig. 186.—Cité de Carcassonne.—Porte du château.

treuil qui était placé au deuxième étage du châtelet, tandis que la seconde herse était manœuvrée, par le même procédé, du premier étage dans un local n’ayant aucune espèce de communication avec celui du haut, auquel on n’accédait d’ailleurs que par un escalier en bois placé à l’intérieur dans la cour du château.

Au XIIIᵉ siècle, les constructeurs augmentèrent encore les précautions contre les surprises par des ouvrages extérieurs; la porte de Laon, à Coucy, si bien décrite par Viollet-le-Duc, en est une preuve célèbre. Ces ouvrages,

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Fig. 187.—Cité de Carcassonne.—Porte des Lices, dite porte de l’Aude.

désignés sous le nom de barbacanes, étaient destinés à défendre au dehors l’approche de la porte.

A Carcassonne, la cité entourée de murailles avait été enveloppée dans une seconde enceinte élevée par saint Louis et n’ayant qu’une entrée donnant accès dans les lices (fig. 187), c’est-à-dire dans l’espace compris entre les murailles de la ville et celles de la seconde enceinte; puis il construisit une énorme tour, appelée la Barbacane, à l’ouest du château auquel elle était reliée par des murailles crénelées et des murs intérieurs placés en échelons (plan fig. 167), ouvrage destiné à faciliter les

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Fig. 188.—Cité de Carcassonne.—Porte Narbonaise.

sorties de la garnison et à couvrir les communications par le pont qu’il jeta sur l’Aude. Cette tour était plutôt un ouvrage avancé qu’une barbacane comme celle qui fut élevée par Philippe le Hardi, vers la fin du XIIIᵉ siècle, en avant de la porte Narbonaise, à l’est de la cité.

La porte Narbonaise présente une disposition analogue à celle du château, mais elle indique les perfectionnements qui s’étaient réalisés depuis un siècle dans la construction des places de guerre. Les tours de la porte sont munies d’un éperon, qui avait été inventé pour éviter les attaques des mineurs et empêcher l’action des béliers en exposant les assaillants aux traits lancés des courtines adjacentes. La porte s’ouvrait de plain-pied sur les lices, et, en avant, la barbacane, en demi-cercle, crénelée, reliée aux parapets également crénelés des lices, en défendait l’approche; on n’accédait

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Fig. 189.—Enceinte d’Aigues-Mortes.—Porte de la Gardette. Pont-levis (à droite du dessin, la tour Constance, bâtie par saint Louis).

à la barbacane que par un étroit passage précédé d’un pont facile à défendre par le redan adjacent à la poterne de la barbacane.

Le passage de la porte était défendu par deux herses semblables à celles de la porte du château, puis par des vantaux derrière la première herse, qui était précédée d’un large mâchicoulis protégeant la première herse vers l’entrée.

Le mode de construction des portes d’enceintes fortifiées suivit les progrès réalisés par les architectes militaires, progrès que nous avons étudiés dans le chapitre premier de cette troisième partie, au point de vue de la défense des places qui, pendant le XIVᵉ siècle, paraît avoir été supérieure à l’attaque. Les méthodes de construction se perfectionnèrent alors dans les détails, jusqu’au moment où l’artillerie à feu changea les conditions de l’attaque et, par conséquent, celles de la défense des forteresses.

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Fig. 190.—Enceinte de Dinan. Porte du Jerzual.

Les portes des enceintes fortifiées se modifièrent au XIVᵉ siècle, non seulement dans la forme des tours défendues au sommet par des hourds fixes—en pierre remplaçant désormais les hourds mobiles en bois—ou des passages munis de herses, de vantaux et de mâchicoulis, mais encore par l’invention des ponts-levis. On sait que le pont-levis consiste en un tablier, en charpente, suspendu à l’aide de chaînes à des poutres en bascule; abaissé en dehors pour franchir le fossé, ce tablier, se relevant par l’abaissement à l’intérieur des poutres-leviers pivotant sur un axe, venait s’appliquer sur la face extérieure de la courtine, formant ainsi un premier vantail qu’il fallait enfoncer ou abattre en coupant les chaînes de suspension.

Il est facile de comprendre que ce nouveau mode de pont était d’un usage plus utile et plus sûr que l’ancien pont dont nous avons parlé à propos de la porte du château de Carcassonne; ce pont mobile en avant de la porte devait être enlevé pièce à pièce par une manœuvre assez longue et, par conséquent, qui ne pouvait s’effectuer sur-le-champ en cas d’alerte.

Une des premières applications de ce système semble avoir été faite à Aigues-Mortes. Les portes à l’est, à l’ouest et au sud sont construites selon l’usage adopté au XIIIᵉ siècle, principalement à Carcassonne; mais la porte du nord, dite de la Gardette, construite ou modifiée au XIVᵉ siècle, montre les rainures des bras d’un pont-levis et la porte en arc brisé est encadrée d’une feuillure carrée destinée à recevoir le tablier relevé.

L’usage des ponts-levis en avant des portes se généralisa au XIVᵉ siècle et donna naissance à des combinaisons très ingénieuses. La porte du Jerzual, à Dinan, qui paraît remonter à la fin du XIVᵉ siècle, nous en donne un exemple des plus curieux. Elle n’est pas ouverte entre deux tours selon l’usage ordinaire; elle a été pratiquée dans une des tours mêmes de l’enceinte fortifiée; le tablier était attaché à deux leviers dont on voit les rainures extérieures, qui devaient former une sorte de vantail dont les bras-leviers étaient le prolongement; celui-ci, manœuvré de l’intérieur de la tour, se levant à l’aide d’une chaîne passant dans l’ouverture carrée de la voûte, en pivotant horizontalement sur les consoles

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Fig. 191.—Château de Vitré.—Porte du Châtelet.

externes, abaissait le tablier extérieur. En cas d’alerte, il suffisait de lâcher la chaîne intérieure pour que le vantail des bras, en s’abaissant, relevât le tablier du pont qui venait s’appliquer sur lui entre les consoles, et formait ainsi un double vantail difficile à enfoncer.

Au XVᵉ siècle, l’usage des ponts-levis était adopté partout, et il s’ensuivit un perfectionnement intéressant: c’est la création, dans la courtine entre les tours, d’une poterne, à côté de la porte principale; chacune de ces

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Fig. 192.—Enceinte de Guérande.—Porte Saint-Michel.

ouvertures était munie de son pont-levis: à deux bras pour la porte principale destinée aux cavaliers et aux voitures, et à un seul bras pour la passerelle à l’usage des gens de pied, et dont le tablier était soutenu par une fourche au sommet de laquelle s’attachait la chaîne de suspension.

Le château de Vitré, construit ou complété dans les dernières années du XIVᵉ siècle ou le commencement du XVᵉ, nous en donne la preuve dans la porte de son châtelet.

La porte Saint-Michel, à Guérande, construite comme les murailles de la ville, en 1431, par Jean V, duc de Bretagne, indique par la rainure latérale la disposition et la forme de la suspension du tablier de la poterne.

Les tabliers des ponts-levis relevés fermaient les ouvertures de la porte et de la poterne, en laissant béant le fossé creusé profond, ou rempli d’eau, qui séparait la porte de la voie d’accès.

L’abbaye du Mont-Saint-Michel, que nous avons étudiée dans les chapitres précédents, nous donne encore de curieux renseignements sur l’architecture militaire en ce qui concerne les portes. Suivant l’usage du temps, l’abbé Pierre Le Roy construisit en avant de la porte de l’abbaye une bastille ou châtelet (fig. 163) commandant le passage par une herse et un large mâchicoulis; puis il enveloppa ce châtelet d’une barbacane où aboutissaient, au sud et au nord, les degrés conduisant à l’abbaye; le grand degré du côté nord est particulièrement intéressant par les arrangements très ingénieux des portes donnant aussi dans la barbacane entourant le châtelet. Elles étaient fermées par un vantail occupant toute la largeur des ouvertures; il se mouvait horizontalement et se manœuvrait par un système particulier qui s’explique par la situation exceptionnelle du Mont-Saint-Michel dont les bâtiments, ainsi que les ouvrages militaires, se superposent et ne se relient que par une série de degrés et de rampes de toute espèce. Les vantaux des portes pivotaient sur leurs axes horizontaux; reposant sur les pieds-droits saillants dans l’ébrasement des portes, ils s’ouvraient parallèlement à la pente de l’emmarchement et, à la moindre alerte, ils se baissaient rapidement, entraînés par leur propre poids; ils étaient maintenus fermés par des verrous fixés latéralement et dont on voit encore les gâches scellées dans les pieds-droits des portes[82].

La porte de l’enceinte fortifiée, construite de 1415 à 1420, s’ouvre dans la courtine ouest de la place flanquée par la tour du Roi. Précédées d’un fossé que l’on franchissait sur les ponts-levis baissés, formant une première fermeture lorsqu’ils étaient relevés, la porte principale et la poterne latérale donnent accès dans la ville. Au-dessus des portes était le logis du gardien de la porte; au-dessous, le passage principal et celui de la poterne communiquent de plain-pied avec un premier corps de garde ménagé dans l’étage inférieur de la tour du Roi. Le grand passage était fermé, outre le pont-levis relevé, par deux vantaux et par une herse en fer, qui existe encore, engagée dans ses rainures latérales. La grande baie est surmontée d’un tympan sur lequel étaient sculptées les armoiries réunies du roi, de l’abbaye et de la ville.

Les ouvrages destinés à défendre une rivière dans la traversée d’une ville fortifiée ou l’entrée d’un port se rattachent directement à l’architecture militaire des portes. A Troyes, les arches percées dans les murs de la ville étaient défendues par des grilles ou des herses en fer. A Paris, le passage de la Seine était fermé par des chaînes fixées dans les murailles de l’enceinte bordant les rives et s’appuyait dans la largeur du fleuve

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Fig. 193.—Enceinte du Mont-Saint-Michel.—Porte du Roi.

sur des pieux ou des bateaux ancrés solidement. A Angers, les murailles de la ville aboutissaient à deux tours dites la Haute-Chaîne et la Basse-Chaîne, qui étaient destinées à recevoir les treuils manœuvrant les chaînes qu’on tendait la nuit pour barrer la Maine qui traverse la ville.

Les ports de mer étaient défendus par des tours élevées à l’entrée des passes, qui pouvaient être barrées

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Fig. 194.—Entrée du port de la Rochelle.—Tour de la Chaîne et tour Saint-Nicolas (avant la restauration).

par des chaînes se manœuvrant de l’intérieur des tours. Le port de la Rochelle présente un exemple de cette disposition. D’après des archéologues dignes de foi, la tour dite de la Chaîne (à gauche du dessin) serait plus ancienne que celle de Saint-Nicolas (à droite du dessin), qui aurait été élevée au XVIᵉ siècle sur la tour contemporaine de celle qui existe encore de l’autre côté du chenal. Les pilotis sur lesquels elles sont bâties paraissent s’être affaissés, ce qui a causé le déversement sensible de la tour Saint-Nicolas. Ces deux tours ne semblent pas avoir été reliées par un grand arc, comme le suppose un projet moderne de haute fantaisie; cet arc inutile aurait été couronné de défenses, non moins inutiles, car il est facile de comprendre qu’une simple chaîne, tendue entre les deux tours pendant la haute mer—le port étant inaccessible à la basse mer,—était bien suffisante pour arrêter les navires de ce temps, dans leurs tentatives de forcer l’entrée du port.

Ponts.—Ainsi que tous les autres édifices construits par les architectes, les ponts remontent aux Romains,

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Fig. 195.—Pont d’Avignon.—Ruines du pont de Saint-Bénézet.

qui décoraient ces ouvrages d’arcs de triomphe, comme celui de Saint-Chamas en Provence, connu sous le nom de pont Flavien, et qui paraît remonter aux premiers siècles de l’ère chrétienne.

Plus tard, ces arcs de triomphe se changèrent en ouvrages militaires; ils devinrent des têtes de pont, des bastilles ou des châtelets crénelés, non plus pour orner le pont ou glorifier son fondateur, mais pour défendre le passage de la rivière qu’il franchissait et protéger l’enceinte fortifiée à laquelle il s’attachait.

Parmi les ponts construits au moyen âge par les architectes, le plus ancien paraît être celui de Saint-Bénézet: pont d’Avignon. Commencé vers 1180 et terminé dix ans après, ce pont est un ouvrage des plus remarquables, aussi bien par les difficultés de sa construction que par ses détails architectoniques. Il traverse, ou plutôt il traversait le Rhône,—le bras vers le rocher des Doms étant le plus étroit, mais le plus profond,—dont les crues sont aussi rapides que dangereuses, sur dix-neuf arches, franchissant le fleuve de la rive avignonnaise au pied des Doms pour aboutir, après une légère inflexion au sud, à la tour de Villeneuve, sur la rive droite.

Le châtelet de la rive gauche, dont il reste encore des vestiges, aurait été construit par les papes au XIVᵉ siècle pour assurer le péage de compte à demi avec le roi de France.

Le pont d’Avignon paraît avoir été l’une des premières œuvres de la confrérie des hospitaliers-pontifes, instituée au XIIᵉ siècle pour construire les ponts, secourir les voyageurs, et dont le supérieur était saint Bénézet, à l’époque de la construction du pont sur le Rhône. Cette confrérie comptait dans ses rangs d’habiles architectes, car la construction du pont d’Avignon est remarquable. Les arches, de forme elliptique, sont composées de quatre arcs-doubleaux extradossés, indépendants et simplement juxtaposés, afin d’assurer l’élasticité et, par conséquent, la solidité des arcs; ils ne sont rendus solidaires que par la maçonnerie de remplissage des reins, rappelant le parti architectonique de l’aqueduc, dit le pont du Gard; sa largeur est de cinq mètres. Les arcs reposent sur des piles munies, en amont et en aval, d’un éperon très aigu pour résister au courant ordinaire et à la débâcle des glaces en hiver.

Au-dessus de chaque pile, une arcade en plein cintre, traversant les reins des arches, est destinée au passage de l’eau pendant les grandes crues qui couvrent complètement les piles.

Le pont ne compte plus aujourd’hui que quatre

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Fig. 196.—Pont de Montauban.—Pont dit des Consuls.

arches et, sur la pile la plus rapprochée de la rive gauche du fleuve, s’élève la chapelle dédiée à saint Nicolas qui existe encore aujourd’hui. On y accède par un escalier formé de marches encorbellées descendant au niveau du sol de la chapelle, et par un palier porté sur une trompe bandée de la pile au flanc de l’arche.

Le vieux pont de Carcassonne paraît être contemporain de celui d’Avignon, mais ses arches sont en plein cintre dont les claveaux sont reliés à l’intrados, et ses piles, munies d’éperons aigus, s’élèvent jusqu’au tablier, où elles forment des garages nécessaires en raison du peu de largeur de l’ouvrage.

Parmi les ponts construits au XIIIᵉ siècle, on peut citer celui de Béziers dont les arches en plein cintre et en arc brisé ressemblent à celles de Carcassonne comme construction; mais les piles ne s’élèvent que de quelques assises au-dessus des sommiers des arcs et leurs reins sont percés d’arcades pour faciliter le passage de l’eau pendant les crues.

Le pont qui franchit le Rhône à Saint-Savournin-du-Port,

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Fig. 197.—Pont de Cahors.—Pont dit de Valentré.

dit le pont Saint-Esprit, construit par un abbé clunisien vers 1265, ressemble au pont d’Avignon par la disposition des piles surmontées d’arcades d’écoulement, mais dont les arches sont en plein cintre; son tablier, large de cinq mètres, était fermé par des portes établies pour le péage et celle du côté de la petite ville se relia à la tête du pont qui fit corps plus tard avec la forteresse commandant en amont le cours du Rhône.

La question du péage était importante en ce temps et elle donna lieu à plus d’une querelle; les tours et les châtelets qui s’élevaient sur les ponts étaient des locaux destinés à la perception des droits de passage aussi bien que des ouvrages militaires.

Le pont, dit des Consuls, à Montauban, commencé vers la fin du XIIIᵉ siècle, ne fut terminé qu’au commencement du siècle suivant, grâce aux secours apportés par Philippe le Bel, mais à la condition d’établir sur ce pont trois tours dont il se réservait la propriété et la garde afin de percevoir le péage à son profit.

Le pont de Montauban, construit tout entier en briques, se compose de sept arches en arc brisé reposant sur des piles munies d’éperons et surmontées d’une arcade également en arc brisé, aussi élevées que les arches afin de faciliter le passage des eaux pendant les crues fréquentes du Tarn.

Un des plus beaux ponts construits au XIVᵉ siècle est celui de Cahors, qui est resté intéressant malgré les restaurations qu’il a subies, principalement dans ces dernières années.

Commencé en 1308 par Raymond Panchelli (Raymond II), évêque de Cahors de 1300 à 1312, le pont, dit de Valentré, n’aurait été terminé qu’en 1355. Il se compose de six arches en arc brisé se rapprochant du plein cintre; les piles, s’élevant jusqu’au parapet où leur couronnement forme un abri, sont triangulaires en amont et carrées en aval du pont. Le passage était commandé aux extrémités par des ouvrages crénelés formant châtelet ou tête de pont sur chaque rive et, au milieu, par une tour élevée, munie de portes qui pouvaient intercepter la circulation ou retenir l’assaillant en cas de surprise d’un des deux châtelets.

Le pont d’Orthez présente une grande analogie avec celui de Cahors; il doit remonter au même temps et il devait être défendu, indépendamment de la tour du milieu, par des têtes de pont dont une au moins a été détruite pour établir la voie ferrée de Bayonne à Pau.

Les ponts avaient, au moyen âge, une grande importance comme voie publique ou comme ouvrage militaire et sur certains points, notamment au confluent

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Fig. 198.—Pont d’Orthez.

de deux rivières, les ponts étaient reliés fortement à des ouvrages défensifs considérables, comme à Sens, à Montereau, etc.

A Paris, à Orléans, à Rouen, à Nantes et dans un grand nombre de villes traversées par des fleuves ou des rivières, les ponts étaient des ouvrages militaires importants pour la défense et des plus intéressants au point de vue de l’architecture.

Enfin le Mont-Saint-Michel nous montre un pont fortifié construit au XVᵉ siècle. Bien qu’il ne franchisse pas une rivière, ce pont est cependant un ouvrage

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Fig. 199.—Abbaye du Mont-Saint-Michel. Pont fortifié communiquant de l’église basse à l’abbatiale.

remarquable. Il témoigne du talent et de l’adresse des architectes de ce temps, construisant, avec la même science et le même art, le chœur de l’église abbatiale dont les proportions gigantesques, aussi bien que la perfection d’exécution, sont à juste titre dignes d’admiration, le pont défendant par ses mâchicoulis les passages intérieurs de l’abbaye et reliant par un tablier crénelé l’église basse aux bâtiments abbatiaux, et nous donnant par l’ensemble de ces ouvrages magnifiques de véritables chefs-d’œuvre de l’architecture religieuse, monastique et militaire.

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