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L'Architecture Gothique

DEUXIÈME PARTIE L’ARCHITECTURE MONASTIQUE

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Fig. 132.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Cloître (XIIIᵉ siècle) (d’après les dessins d’Ed. Corroyer).

CHAPITRE PREMIER ORIGINE.

L’origine de l’architecture monastique ne remonte pas au delà du IVᵉ siècle de l’ère chrétienne. Les ermites et les anachorètes des premiers temps, habitant les cavernes ou les déserts de la Thébaïde, ont pu laisser le souvenir de leurs vertus, mais aucune trace des édifices qu’ils auraient élevés pendant leur vie érémitique; tandis que les premiers chrétiens réunis sous une règle religieuse, changeant cette existence solitaire en une vie cénobitique, ont attesté leur passage en ce monde par des monuments dont il reste des vestiges nombreux, et tout au moins des témoignages historiques.

L’histoire monumentale des églises abbatiales se confond avec celle des cathédrales[52], en ce sens que les évolutions et les transformations architectoniques qui se sont succédé aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles se sont manifestées successivement dans ces grands édifices, qu’elles ont été préparées par les moines architectes et qu’elles ne se sont accomplies que par leur concours direct ou celui des élèves qu’ils avaient formés.

Mais l’étude de l’abbaye proprement dite nous reste à faire au point de vue de l’organisation corporative des moines comme à celui des édifices destinés à les abriter.

L’institution monastique date de l’époque romaine, et les premières abbayes furent établies en France au IVᵉ siècle par Saint-Hilaire de Poitiers et Saint-Martin de Tours. Ces associations, ces corporations religieuses, puissantes par le nombre et plus encore par l’esprit qui les animait, et qui ont rendu d’immenses services à la civilisation au moyen âge, étaient des institutions admirables, à ne considérer même que le côté philosophique de la règle religieuse qui soumettait tout à la domination éclairée de l’intelligence. La règle de saint Benoît est à elle seule un monument considérable qui a pour base la discipline et pour couronnement le travail. Principes excellents toujours, puisqu’ils sont l’expression de la vérité éternelle dont nos économistes modernes, fort bien inspirés en préconisant la fondation de toute espèce de syndicats corporatifs, pourraient, comme au temps de saint Benoît et toutes proportions gardées, tirer en cette fin de siècle les plus utiles et les plus féconds enseignements.

Trois grands foyers intellectuels ont éclairé les premiers siècles du moyen âge: Lérins, l’Irlande et le mont Cassin. Ils ont brillé du plus vif éclat du IVᵉ siècle jusqu’à Charlemagne, en préparant les évolutions successives des connaissances humaines, par le développement cultivé des sciences, des arts, et particulièrement l’art de l’architecture, sous l’action constante des lois de la filiation et celles de la transformation incessante, poursuivant immuablement à travers les siècles leur marche progressive.

Lérins.—Saint Honorat et ses compagnons, abordant dans l’archipel de Lérins, en 375 ou 390, fondèrent sur l’île principale une chapelle entourée de cellules et de bâtiments nécessaires à la vie commune. Les moines composant le monastère naissant étaient des lettrés qui avaient accepté la règle religieuse qui était devenue leur loi; ils instruisaient les néophytes venus du continent, et leur réputation, s’étendant au loin, fit bientôt de Lérins une école théologique, un séminaire, une pépinière, pour ainsi dire, où l’église du moyen âge vint chercher les abbés et les évêques les plus dignes de la gouverner.

L’école de Lérins devint même si savante qu’elle prit parti dans la question du pélagianisme[53] qui animait alors les esprits, et elle paraît s’être maintenue de haute lutte dans la demi-mesure, c’est-à-dire dans le semi-pélagianisme, idées agitatrices qui paraissent avoir été calmées par saint Vincent de Lérins, dont les doctrines étaient beaucoup plus orthodoxes. Il paraît certain d’ailleurs que l’enseignement théologique de Lérins domina, ou tout au moins dirigea l’opinion dans les Gaules jusqu’au VIᵉ siècle.

L’Irlande.—Dès le VIᵉ siècle, l’Irlande était le foyer des sciences et des arts en Occident. Les moines irlandais avaient suivi les traditions importées par les Scandinaves en transformant l’art oriental; par les manuscrits et les miniatures, ils exercèrent une influence considérable sur l’art continental en préparant la Renaissance de Charlemagne, qui a eu elle-même une si grande importance par les manifestations monumentales de l’époque dite romane.

Saint Colomban était un des moines du monastère de Benchor, en Irlande, lorsqu’il passa sur le continent où, vers la fin du VIᵉ siècle, il fonda aux environs de Besançon les abbayes de Luxeuil et de Fontaine, puis en Italie, celle de Bobbio, où il mourut en 615. Son œuvre capitale est la Règle, qu’il donna aux moines irlandais qui l’avaient accompagné et aux religieux qui étaient venus habiter les monastères qu’il avait fondés. Saint Colomban ne se contentait pas de prescrire dans sa Règle l’amour de Dieu et celui du prochain qui en étaient la base; il montre la beauté et l’utilité de ses prescriptions, qu’il appuie sur des passages de la Bible et des principes de morale. L’école du monastère de Luxeuil fut une des plus célèbres au VIIᵉ siècle et devint semblable à celle de Lérins, comme une pépinière de savants docteurs et d’illustres évêques.

Le mont Cassin.—Au VIᵉ siècle, saint Benoît prêcha le christianisme dans le sud de l’Italie, où, malgré les édits impériaux, le paganisme était resté la religion populaire. Il éleva une chapelle dédiée à saint Jean-Baptiste, sur les ruines d’un temple consacré à Apollon, puis il fonda un monastère qui fut le berceau de l’ordre célèbre des bénédictins, auquel il donna sa Règle en 529.

Saint Benoît avait groupé autour de lui des disciples dont le nombre s’accrut rapidement. Il leur avait fait accepter, avec l’esprit d’obéissance et de subordination, c’est-à-dire la discipline, les prescriptions de sa Règle, ayant pour point capital le partage de leur temps entre la prière et le travail. Il en fit l’application au Mont-Cassin dont les bâtiments furent élevés par lui-même et ses compagnons. Les terres stériles furent cultivées et transformées en jardins pour la communauté; des moulins, des fours, des ateliers pour fabriquer toutes les choses nécessaires à l’existence, furent construits dans l’enceinte de l’abbaye, afin que les moines pussent se suffire à eux-mêmes; cependant on avait réservé des bâtiments destinés à offrir l’hospitalité aux pauvres et aux voyageurs, mais disposés de façon à laisser les étrangers en dehors des lieux réguliers destinés exclusivement aux religieux.

Le grand mérite de saint Benoît, indépendamment de sa grande sagesse philosophique, c’est d’avoir compris, le premier peut-être, que le travail, utile et intelligent, est une des conditions, sinon l’unique condition, de la perfection morale que ses disciples devaient s’efforcer d’atteindre et, à ce titre seul, le nom de saint Benoît méritait de passer à la postérité.

«Les apôtres et les premiers évêques furent les guides naturels des constructeurs appelés à édifier les basiliques dans lesquelles se réunirent d’abord les fidèles et, lorsqu’ils portèrent la foi dans les provinces de l’empire, eux seuls pouvaient indiquer ou tracer de leurs propres mains les distributions des édifices nécessaires à l’exercice du nouveau culte... Saint Martin dirigea la construction de l’oratoire d’un des premiers monastères des Gaules à Ligujé, et plus tard celui de Marmoutier, auprès de Tours, sur les bords de la Loire. Saint Germain, sous Childebert, conduisit les travaux de l’abbaye de Saint-Vincent—depuis saint-Germain-des-Prés—à Paris. Bientôt saint Benoît établit dans sa Règle que l’architecture, la peinture, la mosaïque, la sculpture et toutes les branches de l’art seraient étudiées et enseignées dans les monastères; aussi le premier devoir des abbés, des prieurs, des doyens, était-il de tracer le plan des églises et des constructions secondaires des communautés qu’ils étaient appelés à diriger. Il s’ensuivit que, dès les premiers siècles chrétiens jusqu’aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, l’architecture, science réputée sainte et sacrée, n’était pratiquée que par des religieux; aussi les plus anciens plans qui nous restent, ceux de Saint-Gall et de Cantorbery, sont-ils tracés par les religieux Éginhard et Edwin... Pendant les XIᵉ et XIIᵉ siècles, toute la chrétienté se couvrit d’édifices admirables dus à l’art et à l’industrie des moines, qui, préparés par les études et l’expérience que leur léguaient les siècles précédents, durent trouver un nouveau stimulant, pendant ce moment de régénération générale, dans l’élan que les rois leur donnaient pour les immenses ruines du IXᵉ siècle[54].»

Dès les premiers siècles du christianisme, il s’était formé des associations d’hommes et de femmes dans le but de vivre en commun sous une règle religieuse; mais il paraît certain que le plus grand nombre des monastères durent, sinon leur origine, tout au moins leur célébrité et leurs richesses, à la réputation des reliques qu’ils possédaient. Elles attiraient la foule, et les pèlerinages étaient si fréquents et si nombreux au moyen âge qu’on avait dû créer des hospices—on pourrait dire des asiles de nuit—en différentes villes situées sur les principaux passages de ces pèlerinages. Une confrérie des Pèlerins de Saint-Michel s’était formée, dès les premières années du XIIIᵉ siècle, à Paris, où la confrérie de Saint-Jacques aux Pèlerins avait une chapelle et son hôpital rue Saint-Denis, près la porte de ville.

Du VIIᵉ au IXᵉ siècle, il existait des abbayes importantes dans presque toutes les provinces qui ont constitué la France moderne. Puis, après Charlemagne et sous ses successeurs, de grands monastères se fondèrent dans tous les pays qui formaient son empire. Charlemagne, s’appuyant sur les évêques et surtout sur les moines qui représentaient les progrès du temps, contribua au développement des institutions religieuses, secondant sa politique et augmentant les effets de sa puissance civilisatrice. Mais, après sa mort, l’étude des sciences et des arts déclina si rapidement qu’une réforme s’imposait dès le Xᵉ siècle, réforme qui paraît avoir pris naissance dans l’abbaye bénédictine de Cluny, fortement établie en Bourgogne vers l’année 930.

D’après cette étude rapide de l’organisation monastique, on peut se faire une idée de l’importance qu’avaient prise aux XIᵉ et XIIᵉ siècles les institutions religieuses, dont les immenses services se sont manifestés par l’agriculture remise en honneur, par l’étude des sciences, des arts et principalement de l’architecture; en un mot, par le travail intelligent et utile.

L’architecture monastique a exercé une influence considérable, décisive, sur l’art national par les immenses édifices religieux qu’elle a créés et qui ont précédé la fondation de nos grandes cathédrales.

Jusqu’au milieu du XIIᵉ siècle, les sciences, les lettres, les arts, la richesse et surtout l’intelligence, c’est-à-dire la toute-puissance sur la terre, étaient possédés par les corporations religieuses. Il faut se rappeler—et c’est de simple justice historique—que les abbayes ont illustré et surtout éclairé le moyen âge, et que ces grandes maisons étaient alors de véritables écoles dont la force d’expansion fut énorme. Il faut se souvenir que si les grandes cathédrales des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles ne sont pas l’œuvre des religieux, les architectes laïques qui les ont construites étaient les disciples de ces religieux, moines-architectes, et que c’est dans les écoles des abbayes, si libéralement ouvertes à tous, qu’ils avaient puisé les premières connaissances d’un art qu’ils ont appliqué avec tant d’habileté.

L’enseignement de l’architecture, particulièrement, n’était pas seulement théorique: il était surtout appliqué par les religieux dans les constructions monastiques très considérables dont le point capital était l’église abbatiale, souvent plus vaste et plus ornée que les cathédrales contemporaines.

Suivant les plans généralement adoptés, à côté de l’église, au nord et souvent au midi, s’étendait le cloître, vaste préau orné de plantes, entouré de galeries ouvertes sur ce préau, qui assurait la communication entre les divers services principaux de l’abbaye, dont les plus nécessaires étaient: le réfectoire, le plus souvent établi dans une belle salle voûtée, en rapport direct avec les cuisines; la salle capitulaire, reliée à l’église, le dortoir des moines étant placé à l’étage au-dessus; les celliers et greniers voûtés, au-dessus desquels étaient disposés les logements des hôtes; les magasins se rattachaient aux écuries, aux étables et aux dépendances qui étaient très importantes. Tous ces différents services, nécessaires à la vie du monastère, étaient tenus très sévèrement indépendants les uns des autres, afin de ne pas troubler la vie ordinaire des religieux, tout en prévoyant les moyens de satisfaire largement les besoins et les devoirs de l’hospitalité.

Les abbayes élevées à l’époque dite romane étaient, en leur temps, de véritables modèles architectoniques. Les architectes religieux ou laïques les modifièrent, tout en les maintenant au même degré de perfection; ils suivirent les progrès qui signalèrent le milieu du XIIᵉ siècle, en transformant et en perfectionnant le mode de construction par l’adoption de la méthode angevine pour la construction des voûtes sur croisée d’ogives, caractère très particulier de l’architecture dite gothique.

CHAPITRE II ABBAYE DE CLUNY.—ABBAYES CISTERCIENNES.

Les bénédictins, les cisterciens, les augustins, les prémontrés et particulièrement la congrégation de Cluny ont créé des œuvres remarquables par l’ampleur et la magnificence de leurs constructions, réputées en leur temps comme les plus parfaites en leur genre. L’étude de ces édifices: église, bâtiments d’habitation de l’abbé et des moines, avec toutes les dépendances qui composaient l’abbaye, est des plus instructives; elle fait connaître la science et l’esprit judicieux des moines-architectes s’inspirant du climat, des lieux mêmes, des matériaux du pays, du nombre des religieux, des ressources de l’ordre et de toutes les circonstances, afin d’en tirer le meilleur parti pour l’accomplissement de l’œuvre.

Il est bien certain que les architectes des premières abbayes avaient adopté le mode de construction contemporaine, c’est-à-dire l’architecture latine, romaine ou gallo-romaine. La double porte de l’abbaye de Cluny, dont l’auteur probable est Gauzon, l’ancien abbé de Beaune, qui commença la construction du célèbre monastère, en est une preuve des plus intéressantes. Le caractère architectural se modifia sous l’action successive des diverses influences, les mêmes que celles qui se sont manifestées dans l’architecture religieuse[55] dès le XIᵉ siècle et qui se sont si magnifiquement exprimées dans les édifices élevés depuis ce temps jusqu’au XIIIᵉ siècle, l’apogée de l’architecture dite gothique.

Les abbés des innombrables abbayes de tous ordres étaient trop éclairés pour ne pas profiter des progrès réalisés de leur temps en les appliquant à la construction ou à l’embellissement de leurs monastères.

L’abbaye de Cluny, fondée en 909 par Guillaume, duc d’Aquitaine, et affranchie de toute dépendance par le pape Jean XI, qui confirmait, en 932, la charte de Guillaume, prit un développement aussi rapide que considérable en raison des circonstances politiques et sociales qui avaient marqué son origine. Au commencement du Xᵉ siècle, les invasions normandes et les

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Fig. 133.—Abbaye de Cluny.—Porte d’entrée de l’abbaye.

excès du régime féodal avaient ruiné l’œuvre de Charlemagne, et le monde chrétien d’Occident paraissait être revenu à l’état de barbarie après la destruction par les Sarrasins et les pirates du Nord des villes importantes et de la plupart des monastères; la société civile ainsi que les institutions religieuses étaient tombées dans la plus extrême misère, née de la confusion des pouvoirs et du mépris de toute autorité.

Cluny devint rapidement un foyer autour duquel se groupèrent toutes les intelligences qui n’avaient pas été submergées dans le chaos du IXᵉ siècle, et elle fut bientôt une école aussi brillante que celles qui ont illuminé les premiers temps du moyen âge. Grâce à la Règle de saint Benoît dont les bénédictins de Cluny avaient su tirer les plus utiles enseignements, l’abbaye eut un développement considérable, et elle paraît avoir été pendant plus d’un siècle la pépinière fertile qui fournit à l’Europe, pendant les XIᵉ et XIIᵉ siècles, non seulement des professeurs pour les écoles monastiques, mais des savants dans toutes les branches de la science, des lettres, et surtout des architectes qui contribuèrent effectivement à la création de Cluny et de ses filles religieuses, et aussi à la construction des innombrables abbayes fondées par les bénédictins dans toute l’Europe occidentale et en Orient, au berceau même du christianisme.

Pendant toutes ces luttes de l’intelligence contre l’ignorance s’accomplissait une révolution sociale: l’affranchissement des communes, qui eut une portée immense sur les sciences, les arts, la vie matérielle et, en un mot, sur les mœurs du pays.

L’architecture, expression fidèle de tout état social, née aux temps dits païens, s’était christianisée par sa culture dans les abbayes et elle avait pris un essor étonnant que nous avons étudié dans l’architecture religieuse. Mais si l’ascension de l’architecture de ce temps avait été rapide, vertigineuse, sa décadence fut profonde, parce qu’elle était la conséquence d’un affranchissement trop radical des traditions antiques qui avaient établi et affirmé sa supériorité dès les premiers siècles du moyen âge.

L’abbaye de Cluny fut bientôt trop étroite pour le nombre de ses moines. Saint Hugues en entreprit la

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Fig. 134.—Abbaye de Cluny.—Plan.

reconstruction dans les dernières années du XIᵉ siècle, et le moine Gauzon, de Cluny, en commença les travaux en 1089, sur des plans beaucoup plus vastes et de proportions si magnifiques que l’église de la nouvelle abbaye passait pour être la plus grande de tous les monastères de l’Occident.

Le plan (fig. 134) indique les dispositions de l’abbaye à la fin du siècle dernier, alors que les bâtiments réguliers avaient déjà été reconstruits quelque temps auparavant. Cependant l’église existait encore; commencée par le chœur du temps de saint Hugues, elle n’aurait été consacrée qu’en 1131. La chapelle qui la précède à l’ouest ne fut achevée qu’en 1228 par Roland Iᵉʳ, vingtième abbé de Cluny.

En A se trouvait l’entrée de l’abbaye, porte gallo-romaine qui existe encore. En avant de l’église, en B, des marches aboutissaient au parvis orné d’une croix de pierre; puis un large degré conduisait à l’entrée de la chapelle, en C, ouverte entre deux tours carrées; celle du nord, destinée aux archives, et celle du sud, dite de la Justice. L’église antérieure ou chapelle, en D, paraît avoir été destinée aux étrangers et aux pénitents, qui ne pouvaient pénétrer dans les lieux réguliers; c’était la chapelle des étrangers, séparée de l’église abbatiale, de même que les logements des hôtes étaient séparés des bâtiments destinés aux religieux, qui ne devaient avoir aucune relation avec le dehors; en E était la porte de l’église abbatiale, qui ne s’ouvrait que pour les grands personnages admis exceptionnellement dans le sanctuaire de l’abbaye.

A Cluny, de même qu’à Vézelay, une des filles de Cluny, l’église antérieure, c’est-à-dire la chapelle des étrangers que l’on trouve dans toutes les abbayes bénédictines, avait les proportions d’une véritable église

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Fig. 135.—Abbaye de Cluny [56] —Intérieur de la chapelle des étrangers et porte d’entrée de l’église abbatiale.

avec ses collatéraux et ses tours; elle devait communiquer avec les bâtiments destinés aux hôtes et qui se trouvaient au-dessus des magasins de l’abbaye vers l’ouest du cloître, en F du plan. De la chapelle des étrangers, on entrait dans l’église abbatiale par une seule porte, en E, qui rappelait, d’après les descriptions, la disposition et la décoration de la grande porte du Moustier, à Moissac.

Le caractère particulier de l’abbatiale de Cluny, c’est un double transsept, dont on retrouve les dispositions analogues dans les grandes églises abbatiales de l’Angleterre, notamment à Lincoln[57]. D’après une description faite au siècle dernier, l’église de l’abbaye, à Cluny, avait 410 pieds de longueur; bâtie en forme de croix archiépiscopale, elle avait deux croisées: la première, longue de près de 200 pieds, était large de 30; la seconde, longue de 110 pieds, était plus large que la première. La basilique, large de 110 pieds, était partagée en cinq nefs voûtées en plein cintre et supportées par soixante-huit piliers. Plus de trois cents fenêtres cintrées, étroites et très élevées, laissaient pénétrer dans l’église un jour mystérieux propice aux méditations. Le maître-autel était placé un peu au delà de la seconde croisée, en G et en H, l’autel de retro, c’est-à-dire en arrière.—Le chœur, où se trouvaient deux jubés, occupait environ le tiers de la grande nef; il renfermait deux cent vingt-cinq stalles pour les religieux, et fut entouré, au XVᵉ siècle, de tapisseries magnifiques. Un grand nombre d’autels consacrés à différents saints étaient adossés, soit aux jubés, soit aux piliers de la grande nef et de ses collatéraux. D’autres chapelles s’ouvrirent plus tard le long des nefs latérales et sur les côtés est des deux transsepts.

Sur le transsept principal s’élevaient trois clochers couverts en ardoises; celui du milieu, clocher ou tour-lanterne, était désigné: clocher des lampes, parce que l’on disposait aux voûtes de la croisée, de la nef et des transsepts des lampes ou des couronnes de lumières qui brûlaient nuit et jour au-dessus du maître-autel.

Au sud de l’abbaye se trouvait un grand cloître, en F, entouré des bâtiments claustraux, dont il reste quelques vestiges; en K et L sont les bâtiments abbatiaux reconstruits aux XVᵉ et XVIᵉ siècles; en M et N, les édifices construits au siècle dernier sur les bâtiments primitifs. A l’est s’étendaient les jardins avec les grands viviers qui existent encore avec une partie des clôtures, ainsi qu’un bâtiment du XIIIᵉ siècle, dit la boulangerie, en O.

Les abbés successeurs de saint Hugues ne purent maintenir l’abbaye dans l’observance de la règle primitive. Le luxe excessif résultant d’une trop grande prospérité amena un relâchement profond, et dès la fin du XIᵉ siècle la discorde s’était introduite à Cluny.

Pierre le Vénérable, élu abbé en 1112, rétablit l’ordre pour un temps et réunit à Cluny un chapitre général qui comptait deux cents prieurs et plus de douze cents autres religieux. En 1158, lors de la mort de Pierre, l’abbaye comptait encore plus de quatre cents moines, et l’ordre avait fondé des monastères en terre sainte et à Constantinople.

L’abbaye de Cîteaux.—La réforme des ordres bénédictins s’imposait, et saint Robert, abbé de Solesmes, la commença vers 1098. Après avoir quitté son abbaye et s’être réfugié avec vingt et un religieux dans la forêt de Cîteaux, qui lui avait été donnée par don Reynard, vicomte de Beaune, saint Bernard la continua et surtout lui donna l’organisation nécessaire pour régénérer les abbayes bénédictines qui déclinaient de plus en plus et dont les religieux n’avaient plus l’esprit monastique.

«En allant fréquemment dans le monde, les moines en prenaient la dissipation, et quand ils rentraient dans leurs cloîtres, ils y retrouvaient la foule des curieux, des hôtes et des pèlerins qu’eux-mêmes attiraient. Bâtis jusqu’au XIᵉ siècle dans les villes, ou devenus, à la suite des invasions sarrasine ou normande, des centres de population, les monastères ne pouvaient rester l’asile du recueillement que pour un certain nombre de religieux occupés de travaux intellectuels. Les moines étaient en outre propriétaires féodaux, ayant des juridictions à côté de celles des évêques, et Saint-Germain-des-Prés, Saint-Denis, Saint-Martin, Vendôme, Moissac ne relevaient que du pape; de là des soucis temporels, des discussions et jusqu’à des luttes à main armée... La cupidité et la vanité, sinon des religieux, tout au moins de leurs abbés, s’étendaient jusqu’au culte lui-même et aux édifices qui lui étaient consacrés[58].»

Saint Bernard, s’adressant aux moines de son temps, les réprimande sur leur relâchement, en blâmant les dimensions exagérées des églises abbatiales, la richesse de leur ornementation et le luxe dont s’entouraient les abbés. O vanité des vanités! s’écrie-t-il, sottise autant que vanité! L’église brille dans ses murailles et elle est nue dans ses pauvres! Elle couvre d’or ses pierres et laisse ses fils sans vêtements. Les curieux ont de quoi se distraire et les malheureux ne trouvent pas de quoi vivre. Et ce fut pour supprimer ces abus que l’ordre de Cîteaux fut fondé par saint Robert et saint Bernard, et aussi pour mettre fin aux conflits de juridiction ecclésiastique en plaçant les nouvelles abbayes sous la dépendance des évêques. Elles devaient être bâties dans les solitudes «et nourrir leurs habitants par des travaux agricoles. On ne devait point chercher à les fonder sur de saints tombeaux, de peur d’y attirer la foule des pèlerins et avec eux la dissipation. Les constructions devaient être solides et autant que possible en bonne pierre de taille, mais sans aucune superfétation; pas même d’autre clocher qu’un petit campanile, parfois en pierre et presque toujours en charpente[59].»

L’ordre de Cîteaux fut constitué en 1119, et saint Robert imposa à ses moines la règle de saint Benoît dans toute sa sévérité et, pour marquer par des signes extérieurs sa séparation avec les fils de saint Benoît, qu’il trouvait dégénérés, il donna à ses religieux cisterciens la robe brune afin de les distinguer des bénédictins qui étaient vêtus de noir. Après avoir déterminé les obligations religieuses de ses moines, il indique, par des constructions minutieuses, la disposition des bâtiments. La principale condition était que l’emplacement des monastères devait être choisi assez étendu et de telle façon que les religieux pussent trouver dans l’enceinte de l’abbaye même tout le nécessaire, afin d’éviter toute cause de dissipation par les communications avec l’extérieur. Le monastère, établi autant que possible sur un cours d’eau, devait contenir, indépendamment des bâtiments claustraux, de l’église et du logement de l’abbé, qui était en dehors de l’enceinte régulière, un moulin, un four, des ateliers pour les divers métiers fabriquant les choses indispensables à la vie, ainsi que des jardins pour l’utilité et l’agrément des moines.

L’abbaye de Clairvaux était en son temps l’expression des réformes dont saint Bernard, précédé de saint Robert, a été l’apôtre. Les dispositions générales et les détails des différents services étaient à peu près identiques à ceux de Cîteaux, de même que celle-ci procédait de Cluny, mais en tenant compte de la sévérité apportée dans l’observance de la règle bénédictine proscrivant tout ce qui n’était pas absolument nécessaire à la vie matérielle et plus sévèrement appliquée, surtout en ce qui concerne la claustration complète des religieux, dans le but d’augmenter leur perfection morale.

Ce résultat est certainement intéressant au point de vue de la restauration religieuse; cependant, il faut peut-être regretter que le grand mouvement d’art, l’élan intellectuel donné par les grands seigneurs bénédictins de Cluny, n’ait pas été suivi dans le même esprit par les réformateurs rigoristes de Cîteaux qui ont ramené l’art par excellence, c’est-à-dire l’architecture, à un rationalisme réfrigérant, qu’ils ont appliqué sévèrement dans les monastères réformés.

Les travaux des cisterciens n’en sont pas moins des sujets d’études utiles.

Il ne reste de ces monuments, Cîteaux et Clairvaux, que de rares vestiges noyés dans les bâtiments modernes, reconstruits pour la plupart au siècle dernier, vestiges lapidaires moins nombreux que les documents historiques et archéologiques qui ont guidé Viollet-le-Duc par l’étude qu’il a faite dans son dictionnaire—t. Iᵉʳ, p. 263 à 271—des célèbres abbayes cisterciennes, dont il montre une reconstitution graphique qu’il n’est pas possible de présenter plus clairement.

CHAPITRE III ABBAYES ET CHARTREUSES.

Au XIᵉ siècle, il existait dans toute l’Europe occidentale un grand nombre de monastères créés par les moines de divers ordres, et qui étaient nés des grandes écoles monastiques de Lérins, d’Irlande et du Mont-Cassin. Parmi les abbayes célèbres de cette époque, on peut remarquer, «après Vézelay et Fécamp, anciens couvents de femmes transformés en abbayes d’hommes; Saint-Nicaise, à Reims; Nogent-sous-Coucy, en Picardie; Anchin et Annouain, en Artois; Saint-Étienne de Caen, Saint-Pierre-sur-Dives, le Bec, Conches, Cerisy-la-Forêt[60] et Lessay en Normandie; la Trinité de Vendôme; Beaulieu, près de Loches; Montierneuf à Poitiers[61], etc., etc.»

Les abbayes de Fulde (Hesse) et de Corvey (Westphalie), celle-ci fondée par des moines bénédictins venus de l’abbaye de Corbie, en Picardie, étaient devenues en leur temps les principaux foyers de lumière en Allemagne.

En Angleterre, l’abbaye de Saint-Alban (Hertfordshire) fut élevée en 1077 par un disciple de Lanfranc, l’illustre abbé de la célèbre abbaye du Bec en Normandie. Plus tard, un grand nombre de monastères se fondèrent sous la règle de divers ordres et particulièrement celui des bénédictins: à Croyland, à Malmesbury, à Saint-Edmund, à Péterborough, à Salisbury, à Wimborm, à Wearmouth, à Westminster, etc., sans parler des autres abbayes ou prieurés qui existaient en Irlande dès le VIᵉ siècle.

L’abbaye mère de Clairvaux donna naissance à quatre filles: Clairvaux, Pontigny, Morimond et la Ferté.

Clairvaux prit une extension considérable dès les premières années du XIIᵉ siècle, par la réputation de son abbé, saint Bernard, la personnification la plus brillante du moine au XIIᵉ siècle. Son influence fut immense, non seulement comme moine réformateur ou abbé fondateur de l’ordre cistercien, mais encore comme homme politique servi par des circonstances les plus heureuses, pour sa gloire tout au moins.

Saint Bernard prit part aux grandes querelles théologiques du XIIᵉ siècle en assistant au concile de Sens, en 1140, et en réduisant au silence Abailard, le célèbre défenseur du libre arbitre, et les autres philosophes qui apparurent, à cette époque lointaine, comme les précurseurs de la Réformation

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Fig. 136.—Abbaye de Saint-Étienne à Caen.—Façade.

du XVIᵉ siècle. Il eut un rôle prépondérant un peu plus tard en prêchant la seconde et malheureuse croisade, sous Louis le Jeune, et en 1147, quelques années avant sa mort, 1153, il se trouva mêlé à la question des Manichéens, en combattant cette hérésie qui agitait alors les esprits et préparait la séparation qui

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Fig. 137.—Abbaye de Saint-Alban (Angleterre).

amena plus tard la terrible guerre dite des Albigeois, et qui ensanglanta le midi de la France dans les premières années du XIIIᵉ siècle.

La gloire monastique de saint Bernard s’établit non seulement à Clairvaux par la règle sévère et réformatrice qu’il imposa aux moines transfuges de Solesmes ou de Cluny, mais encore par le succès des colonies cisterciennes qu’il fonda, au nombre de soixante-douze d’après ses historiens, en Italie, en Espagne, en Suède et en Danemark.

De son temps, le pauvre ermitage de la Vallée d’absinthe, à laquelle il avait donné lui-même, en 1114, le

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Fig. 138.—Abbaye de Montmajour (Provence).—Cloître.

nom de Claire-Vallée—Clairvaux,—était devenu une vaste résidence féodale assez riche, par ses fermes et ses dépendances agricoles, pour nourrir plus de sept cents religieux. Le monastère était entouré de murailles qui avaient plus d’une demi-lieue de tour et la maison

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Fig. 139.—Église d’Elne (Roussillon).—Cloître.

abbatiale était devenue une demeure seigneuriale. Comme maison mère et chef d’ordre, l’abbaye de Clairvaux commandait à cent soixante monastères en France et à l’étranger. Cinquante ans après la mort de saint Bernard, l’ordre avait pris une importance colossale. Au XIIIᵉ siècle et plus tard, les moines cisterciens ou bernardins élevèrent des abbayes immenses décorées avec une somptuosité royale; elles comprenaient des églises aussi vastes que les plus grandes cathédrales contemporaines, des bâtiments abbatiaux ornés de peintures dont l’oratoire était, à Chââlis par exemple, une sainte-chapelle aussi riche que celle du roi saint Louis à Paris, et dont les caves mêmes excitaient l’admiration

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Fig. 140.—Abbaye de Fontfroide (Languedoc).—Cloître.

par les énormes tonneaux sculptés qu’elles contenaient.

De sorte que, par un singulier retour des choses d’ici-bas, les pauvres moines qui s’étaient réfugiés dans les forêts sauvages après avoir quitté Solesmes ou Cluny, par horreur pour la somptuosité de ses bâtiments, fondèrent des établissements nouveaux sous la rigidité de règles austères qui devinrent, à leur tour, plus grands, plus riches, plus somptueux que ceux dont ils avaient condamné la magnificence; avec cette différence que la ruine de l’institut cistercien, causée par l’excès de ses richesses, fut si complète qu’il ne reste plus de leurs innombrables monastères, détruits ou dénaturés par les révolutions sociales, que quelques vestiges archéologiques et des souvenirs historiques.

L’influence de l’institut cistercien se manifesta en divers pays d’Europe: en Espagne, dans le grand monastère d’Alcobaco, en Estramadure, qui aurait été bâti par des moines architectes envoyés par saint Bernard; en Sicile, où l’abbaye de Montreale est célèbre par la richesse de ses détails architectoniques; en Allemagne, par la fondation des abbayes d’Altenberg en Westphalie et de Maulbronn dans le Wurtemberg. En 1133, Everard, comte de Berg, appela les religieux de Cîteaux et, en 1145, ils fondèrent sur les bords de la Dheen une abbaye magnifique qui fut habitée par des religieux cisterciens jusqu’à la Révolution, époque à laquelle elle subit le sort des maisons religieuses.

L’abbaye cistercienne de Maulbronn est la mieux conservée de celles qui sont dues à l’influence de saint Bernard pendant les XIIᵉ et XIIIᵉ siècles. L’église abbatiale, le cloître, le réfectoire, la salle du chapitre, les celliers, les magasins, les granges et le logis de l’abbé, séparé des bâtiments claustraux auxquels ils étaient reliés par une galerie, existent encore dans leur état primitif. L’abbaye de Maulbronn marque mieux encore que celle d’Altenberg le caractère de simplicité conforme aux instructions données par saint Bernard ou sous son influence par les règles bénédictines réformées à Cîteaux dans les premières années du XIIᵉ siècle.

Dans les provinces qui formèrent la France moderne, les colonies cisterciennes s’étaient propagées rapidement dès le XIIᵉ siècle.

Il existait dans l’Ile-de-France des abbayes importantes et célèbres dont il reste encore des ruines qui

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Fig. 141.—Abbaye cistercienne de Maulbronn (Wurtemberg).—Plan.

donnent l’idée de leur splendeur monumentale, comme celles d’Ourscamps, près de Noyon; de Chââlis, près de Senlis; de Longpont et de Vaux-de-Cernay, près de Paris. En Provence, les monastères et les prieurés du XIIᵉ siècle sont nombreux, comme ceux de Sénanque, de Silvacane, du Thoronet et de Montmajour, près d’Arles, à l’extrémité de la vallée des Baux. Parmi les abbayes fondées au XIIIᵉ siècle, on peut signaler celle de Royaumont, dans l’Ile-de-France; Vaucelles, près de Cambrai; Preuilly-en-Brie; la Trappe, dans le Perche; Breuil-Benoît, Mortemer et Bonport, en Normandie; Boschaud, en Périgord; l’Escale-Dieu, en Bigorre; les Feuillants, Nizors et Bonnefont, en Comminges; Grandselve et Baulbonne, près de Toulouse; Floran, Valmagne et Fontfroide, en Languedoc; Fontenay, en Bourgogne, etc.

Vers la fin du XIᵉ siècle et dans les premières années du XIIᵉ, des congrégations s’étaient formées dans le même esprit que Cîteaux; «au premier rang se place l’ordre des prémontrés, ainsi nommés de l’abbaye mère fondée en 1119 par saint Norbert à Prémontré, près de Coucy[62]». Ils fondèrent les monastères de Saint-Martin à Laon et d’autres en Champagne, en Artois, en Bretagne et en Normandie.

Dans les premières années du XIIᵉ siècle, Robert d’Arbrissel fonda plusieurs monastères doubles d’hommes et de femmes à l’exemple de ceux qui avaient été créés en Espagne au IXᵉ siècle; celui de Fontevrault n’eut pas plus de succès que les autres au point de vue monastique, mais il en est résulté de superbes édifices, et l’abbaye même contribua par ses constructions grandioses au progrès de l’architecture qui se développa en Anjou dès le commencement du XIIᵉ siècle, et se manifesta à Angers principalement par des œuvres architectoniques dont nous avons signalé l’importance capitale dans la première partie de ce volume.

Les églises épiscopales possédaient également des

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Fig. 142.—Abbaye de Fontevrault.—Cuisines.

bâtiments claustraux, les chanoines des cathédrales vivant en commun selon des usages anciens qui se perpétuèrent jusqu’au XVᵉ siècle. Les cathédrales d’Aix, d’Arles, de Cavaillon, en Provence; d’Elne, en Roussillon; du Puy, en Velay; de Saint-Bertrand, en Comminges,

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Fig. 143.—Cathédrale du Puy-en-Velay.—Cloître.

ont conservé leurs cloîtres construits au XIIᵉ siècle.

L’abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne, fondée au XIᵉ siècle, était devenue une des écoles monastiques qui exerça une grande influence par les talents d’un moine-architecte et sculpteur, Guinamaud, qui établit la réputation d’art de la Chaise-Dieu où, dès la fin du XIIᵉ siècle, se formaient les artistes les plus experts en sculpture, en peinture et en orfèvrerie.

Les bâtiments de la Chaise-Dieu ont été reconstruits aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles.

L’ordre des frères prêcheurs, fondé par saint Dominique dans les premières années du XIIIᵉ siècle, a créé

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Fig. 144.—Abbaye de la Chaise-Dieu (Auvergne).—Cloître.

plus de chefs-d’œuvre intellectuels que de monuments d’architecture, et la renommée des dominicains s’est établie beaucoup plus sur leurs prédications et leurs écrits que par le nombre et la magnificence de leurs monastères.

Vers le même temps saint François d’Assise institua l’ordre des frères mineurs, prêchant la pauvreté absolue—ce qui ne les empêcha pas de devenir autant et même plus riches que leurs devanciers.—Ces deux ordres, prêcheurs et mendiants, qui semblaient être une protestation contre le pouvoir, extraordinairement puissant alors, des ordres bénédictins, furent fortement soutenus par saint Louis, qui protégea également d’autres ordres, les augustins et les carmes, pour réagir contre l’indépendance des clunisiens et des cisterciens.

A Paris, saint Louis donna aux frères prêcheurs l’emplacement de l’église Saint-Jacques, rue Saint-Jacques,—d’où le nom de Jacobins donné aux religieux de l’ordre de saint Dominique,—sur lequel fut élevé en 1221 le couvent des Jacobins, dont l’église présente cette particularité, comme à Agen et à Toulouse, d’être divisée en deux nefs, selon le plan adopté par les frères prêcheurs.

A partir du milieu du XIIIᵉ siècle, les dispositions des abbayes s’éloignent des usages bénédictins et tendent de plus en plus à se modeler sur les habitudes séculières, la vie des abbés étant peu différente alors de celle des laïques et, comme conséquence, l’architecture monastique perdit successivement ses particularités caractéristiques.

L’ordre des chartreux, fondé par saint Bruno vers la fin du XIᵉ siècle, était soumis à une règle si rigoureuse,—qui paraît avoir été non moins rigoureusement suivie, tout au moins jusqu’au XVᵉ siècle,—que cette cause suffirait à expliquer qu’il ne soit resté aucun vestige des monuments élevés par eux à l’exemple des ordres religieux créés à la même époque. Les chartreux paraissent avoir observé plus longtemps leurs vœux de pauvreté et d’humilité qui les obligeaient à vivre comme des anachorètes, bien qu’ils habitassent sous le même toit; car, loin de vivre en commun, c’est-à-dire en cénobites, selon la règle bénédictine, cistercienne ou toute autre, ils s’imposaient le système cellulaire dans toute sa rigueur, et le silence absolu observé strictement était encore une aggravation de ce système d’isolement qui leur faisait dédaigner tout ce qui était de nature à adoucir et, par conséquent, à modifier leurs obligations religieuses.

Cependant les chartreux paraissent s’être départis de cette extrême rigueur, sinon dans leur règle, tout au moins dans les bâtiments de leurs monastères. Ils sacrifièrent à l’architecture vers le XVᵉ siècle par la construction de chartreuses qui sont loin des somptuosités cisterciennes, mais qui présentent cependant un intérêt architectonique par leurs dispositions spéciales.

Les bâtiments ordinaires comprenaient la porterie, dont la porte unique donnait accès dans la cour du monastère, dans laquelle se trouvait l’église, le logis du prieur, la maison des hôtes ou des pèlerins, la buanderie, le four, les étables, les magasins, le colombier. L’église communiquait avec un cloître intérieur desservant la salle du chapitre et le réfectoire qui ne s’ouvrait aux moines qu’à certaines fêtes de l’année. Le caractère très particulier des monastères réguliers de saint Bruno, c’est le grand cloître, le véritable cloître des chartreux. Il est généralement de forme rectangulaire, bordé vers l’intérieur d’une galerie sur laquelle s’ouvrent les cellules des religieux, formant chacune une petite habitation avec un jardin particulier. Outre la porte, chaque cellule est munie d’un guichet sur lequel les frères convers déposent de l’extérieur le maigre repas destiné au chartreux qui ne doit avoir aucun rapport avec ses semblables.

On sait que la règle de saint Bruno exige que les

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Fig. 145.—Chartreuse de Villefranche de Rouergue.—Plan.

chartreux vivent en anachorètes; ils doivent travailler, manger, dormir isolément; le silence leur est imposé et lorsque les religieux se rencontrent, ils doivent se saluer sans parler; ils ne se réunissent qu’à l’église pour les offices déterminés par la règle et ils ne prennent leurs rares repas en commun qu’à certains jours de l’année.

Cette règle d’une sévérité si absolue explique l’austérité de l’architecture qui ne s’est manifestée, ainsi que nous l’avons dit, qu’au XVᵉ siècle et seulement

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Fig. 146.—Chartreuse de Villefranche de Rouergue.—Vue cavalière.

dans quelques parties du monastère comme l’église et les galeries du cloître intérieur, contrastant avec la sévérité obligatoire du grand cloître des religieux.

L’ancienne chartreuse de Villefranche de Rouergue, élevée ou reconstruite aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, conserve encore quelques constructions remarquables; le plan et la vue cavalière (fig. 145 et 146), tirés de l’Encyclopédie de l’architecture et de la construction, donnent une idée exacte du monastère dont il reste plusieurs cellules des religieux, ainsi que le réfectoire et quelques vestiges des constructions primitives.

Malgré la sévérité de la règle de saint Bruno, quelques monastères de son ordre sont restés célèbres, notamment celui que les chartreux appelés par saint Louis établirent dans le fameux château Vauvert, hors des murs de Paris, près de la route d’Issy, château qui passait pour être hanté par le diable et dont les Parisiens n’approchaient qu’avec terreur. D’où est venue l’expression populaire: aller au diable Vauvert, ou, plus tard, aller au diable au vert. Cependant les chartreux fondèrent leur monastère, qui fut enrichi d’une magnifique église construite par Pierre de Montereau et dont saint Louis vint poser la première pierre en 1260. La chartreuse de Vauvert prit un grand développement et devint une des plus importantes. C’est dans le petit cloître qu’au commencement du XVIIᵉ siècle le peintre Eustache Le Sueur retraça, dans des fresques célèbres, la vie de saint Bruno.

En Italie, les chartreuses les plus connues sont celles de Florence, créée vers le milieu du XIVᵉ siècle et attribuée à Orcagna pour une partie; de Pavie, fondée à la fin du XIVᵉ siècle par Jean-Galeas Visconti.

En France, indépendamment de la chartreuse de Vauvert qui eut une fortune très particulière par suite des protections royales, les chartreuses les plus intéressantes sont celles de Clermont en Auvergne, de Villefranche de Rouergue (fig. 145 et 146), de Villeneuve-lez-Avignon et de Montrieux dans le Var. La

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Fig. 147.—Grande-Chartreuse.—Galerie du grand cloître.

chartreuse de Dijon est une des plus anciennes, non seulement par les bâtiments fondés par les architectes du duc de Bourgogne, mais surtout par les sculptures, célèbres à juste titre, du tombeau de Philippe le Hardi et de sa femme Marguerite de Flandre, ainsi que celles du puits de Moïse dues aux sculpteurs bourguignons, les frères Claux Suter, qui vivaient à la fin du XIVᵉ siècle

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Fig. 148.—Grande-Chartreuse.—Vue générale.

et qui eurent une influence notable sur le relèvement des arts à la même époque[63].

Enfin la chartreuse la plus imposante, sinon la plus intéressante par la beauté de ses bâtiments, tout au moins la plus célèbre, est celle qui fut établie dans les montagnes près de Grenoble et qui est universellement connue sous le nom de Grande-Chartreuse.

Le monastère primitif aurait été fondé par saint Bruno, et il ne comprenait à l’origine qu’une modeste chapelle et quelques cellules isolées, qui occupaient, dit-on, la partie du désert où se sont élevées les chapelles de Saint-Bruno et de Sainte-Marie. Les bâtiments actuels ont été reconstruits aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles selon les usages du temps, dont les galeries du grand cloître donnent une idée exacte. L’église actuelle, très simple, n’a conservé de la décoration du XVIᵉ siècle que les stalles du chœur. Le grand cloître est formé de galeries sur lesquelles s’ouvrent les soixante cellules des chartreux et qui sont aménagées selon la règle de saint Bruno en ce qui concerne les bâtiments du monastère dont nous avons indiqué les principales dispositions.

CHAPITRE IV ABBAYES FORTIFIÉES.

Au XIIᵉ siècle, les monastères avaient entouré de murs de clôture les différents bâtiments claustraux et leurs dépendances, avec les ateliers et même les fermes de l’exploitation agricole, l’abbaye devant trouver dans son enceinte toutes les choses nécessaires à la vie, afin d’éviter aux moines tout rapport avec le dehors.

Mais, à la fin du XIIᵉ siècle, les grandes abbayes se transforment en demeures féodales; elles s’entourent alors de murailles fortifiées s’étendant même autour de la ville qui s’était formée sous leur protection et qui avait suivi leur fortune. C’est ce qui se passa à Cluny, et la ville, fortifiée par les moines, dut leur payer des dîmes.

Sous Philippe-Auguste et saint Louis, les abbés n’étaient plus seulement les chefs des établissements monastiques, ils étaient devenus des seigneurs féodaux,

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Fig. 149.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.

Vue d’ensemble prise de la côte sur les enrochements de Couesnon, en 1878, avant la construction de la digue.

les vassaux du pouvoir royal, et cette situation les mettait dans l’obligation de fournir au suzerain des hommes d’armes en temps de guerre ou de tenir garnison[64].

L’abbaye de Tournus fut entourée, comme Cluny, de murailles continuant les remparts de la ville.

L’abbaye de Saint-Allyre, en Auvergne, près de Clermont, était défendue par des murailles et des tours qui

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Fig. 150.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.

Plan au niveau de la salle des Gardes, de l’aumônerie et du cellier.

LÉGENDE EXPLICATIVE

A, tour Claudine, remparts.—B, barbacane, entrée de l’abbaye.—B´, ruine du grand degré.—C, châtelet.—D, salle des Gardes, dit Bellechaise.—E, tour Perrine.—F, procure et bailliverie de l’abbaye.—G, logis abbatial.—G´, logements de l’abbaye.—G´´, chapelle Sainte-Catherine.—H, cour de l’église, grand escalier.—I, cour de la Merveille.—J, K, aumônerie, cellier (Merveille).—L, anciens bâtiments abbatiaux.—M, galerie ou crypte de l’Aquilon.—N, hôtellerie (Robert de Thorigni).—O, passages communiquant de l’abbaye à l’hôtellerie.—P, P´, prison et cachot.—R, S, ancien et nouveau poulain.—T, murs de soutènement modernes.—U, jardin, terrasses et chemins de ronde.—V, masse du rocher.

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Fig. 151.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.

Plan, au niveau de l’église basse, du réfectoire et de la salle du Chapitre, dite des Chevaliers.

LÉGENDE EXPLICATIVE

A, église basse.—B, B´, chapelles sous les transsepts.—C, substruction de la nef romane.—C et C´ et C´´, charnier ou cimetière des moines et soubassements de la plate-forme du sud.—D, ancienne citerne.—E, anciens bâtiments claustraux, réfectoire.—F, ancien cloître ou promenoir.—G, passage communiquant avec l’hôtellerie.—H, I, hôtellerie et dépendances (Robert de Thorigni).—J, chapelle de l’hôtellerie (saint Étienne).—K, K´, L, M, réfectoire, tour des Corbins, salle du chapitre ou des chevaliers, chapelle des étrangers (Merveille).—N, salle des officiers ou du gouvernement militaire.—O, tour Perrine.—P, crénelage du châtelet.—Q, cour de la Merveille.—R, S, escalier et terrasse de l’abside.—T, cour de l’église.—U, pont fortifié entre l’église basse et l’abbatiale.—V, X, logis abbatial et logements des hôtes.—Y, Y´, citernes XVᵉ et XVIᵉ siècles.—Z, masse du rocher.

paraissent avoir complété au XIIIᵉ siècle l’abbaye fondée au IXᵉ siècle en la fortifiant selon les usages du temps.

Bien d’autres monastères présentent des dispositions défensives plus ou moins importantes; mais la plus célèbre, parmi tant d’abbayes élevées par les bénédictins, est certainement celle du Mont-Saint-Michel, qui présente, par des monuments d’une hardiesse et d’une grandeur incomparables, les plus beaux exemples de l’architecture monastique et militaire depuis le XIᵉ siècle jusqu’à la fin du XVᵉ.

L’abbaye du Mont-Saint-Michel, fondée en 708, suivant les traditions, par saint Aubert, et restaurée à la fin du Xᵉ siècle par Richard sans Peur, troisième duc de Normandie, avec l’aide des bénédictins du Mont-Cassin qu’il installa au Mont en 966, prit au XIᵉ siècle un grand développement et, vers la fin du XIIᵉ siècle, elle était dans un grand état de prospérité. Toutefois les bâtiments du monastère n’avaient pas l’importance qu’ils ont eue dès le siècle suivant[65]. Au XIIᵉ siècle, ils

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Fig. 152.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.

Plan, au niveau de l’église haute, du cloître et du dortoir.

LÉGENDE EXPLICATIVE

A, A´, A´´, église, chœur et transsepts.—B, B´, B´´, les trois premières travées de la nef, détruites en 1776.—C, C´, C´´, tours et porche (Robert de Thorigni).—D, tombeau de Robert de Thorigni.—E, ancien parvis.—F, ancien chapitre.—G, G´, anciens bâtiments claustraux, dortoir.—H, plate-forme, entrée sud de l’église.—I, ruine de l’hôtellerie (Robert de Thorigni).—J, infirmeries (XIIᵉ siècle).—K, dortoirs du XIIIᵉ siècle (Merveille).—K´, tour des Corbins (XIIIᵉ siècle) (Merveille).—L, L´, cloître et chartrier (XIIIᵉ siècle) (Merveille).—M, vestiaire (XIIIᵉ siècle) (Merveille).—N, logis abbatial.—O, logements des hôtes.—P, cour de la Merveille.—P´, terrasse de l’abside.—Q, cour de l’église et grand degré.

se composaient de l’église, élevée de 1020 à 1135[66], et des Lieux réguliers, avec les habitations des serviteurs et des hôtes, s’étendant au nord de la nef de l’église—en G, G´ et F du plan, figure 152.—Restaurés ou reconstruits en grande partie par l’abbé Roger II, au commencement du XIIᵉ siècle, ils furent augmentés à l’ouest et au sud-ouest par Robert de Thorigni, de 1154 à 1186.

Le monastère n’était pas fortifié alors.

Placé au sommet d’un rocher dont les escarpements inaccessibles au nord et à l’ouest forment les remparts naturels les plus sûrs, sa position constituait en ce temps son unique défense. Sa situation au milieu des grèves, presque toujours dangereuses à traverser—ce qui l’avait fait désigner au moyen âge: le Mont-Saint-Michel au péril de la mer,—rendait impossible toute tentative d’investissement et le mettait même à l’abri d’un coup de main. Des clôtures en pierres ou des palissades en bois l’entouraient sur les points où les pentes du rocher, moins rudes, permettaient un abord relativement facile à l’est, au point où se trouvait l’entrée et au-devant de laquelle des habitations étaient venues se grouper. Formée au Xᵉ siècle de quelques familles décimées par les Normands qui dépeuplèrent l’Avranchin après la mort de Charlemagne, la ville ne se composait au XIIIᵉ siècle que de quelques maisons établies sur le point le plus élevé du rocher à l’est, afin d’être à l’abri des fluctuations de la mer.

En 1203, l’abbaye fut en grande partie détruite, sauf l’église, pendant les guerres entre Philippe-Auguste, roi de France, et Jean sans Terre, roi d’Angleterre.

Les faits historiques prouvent que l’abbaye et la

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Fig. 153.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Coupe transversale, du nord au sud[67].

ville n’avaient pas d’ouvrages défensifs proprement dits au XIIᵉ siècle ni dans les premières années du XIIIᵉ.

A partir de cette époque, les abbayes, particulièrement celles de l’ordre de saint Benoît, deviennent de véritables forteresses capables de soutenir un siège. Les abbés, seigneurs féodaux, fortifièrent leurs monastères pour les mettre à l’abri des désastres qui avaient signalé le commencement du XIIIᵉ siècle, et le Mont-Saint-Michel est un des plus curieux exemples de cette transformation.

Les premiers constructeurs de l’abbaye semblent n’avoir pas voulu diminuer la hauteur de la montagne et, afin de ne rien enlever à la majesté du superbe piédestal de l’église, ils formèrent un vaste plateau dont le centre affleure la crête du rocher et dont les côtés reposent sur des murs et des piles reliés par des voûtes et

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Fig. 154.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Coupe longitudinale, de l’ouest à l’est.

forment un soubassement d’une solidité parfaite couronné par l’église.

La coupe (fig. 153) faite sur le transsept de l’église donne une idée exacte des constructions des XIᵉ et XIIᵉ siècles, ainsi que des bâtiments, la Merveille au nord et le logis abbatial au sud, qui se sont groupés successivement autour d’elles, à différentes époques.

La coupe longitudinale (fig. 154) fait voir la crypte ou l’église basse, qui n’a pas été creusée dans le roc, comme on l’a dit, mais qui a été ménagée et bâtie au XVᵉ siècle sur les ruines de l’église romane, dans l’espace

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Fig. 155.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Galerie dite de l’Aquilon.

existant entre la déclivité de la montagne et le plateau

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Fig. 156.—Abbaye du Mont-Saint-Michel, face nord.—Vue d’ensemble prise de la mer.

artificiel construit par les architectes primitifs. Cette coupe indique les substructions de l’église romane, agrandies au XIIIᵉ siècle par Robert de Thorigni, et qui ont, principalement du côté de l’ouest, des proportions gigantesques.

La figure 155 nous montre la galerie dite de l’Aquilon, une des salles superposées formant, au nord de l’église, une partie des bâtiments claustraux construits au XIIᵉ siècle par l’abbé Roger II, le onzième abbé du Mont (1106-1122).

Après l’incendie de 1203, lorsque l’abbaye fut devenue vassale du domaine royal, son abbé, Jourdain, et ses successeurs la reconstruisirent presque entièrement, sauf l’église.

En raison de la situation et ne pouvant suivre à la lettre les usages adoptés par les bénédictins pour la construction des bâtiments reliés de plain-pied à l’église abbatiale, ils établirent les Lieux réguliers, en les superposant, dans les magnifiques bâtiments qu’ils élevèrent au nord de l’église et qui, dès leur origine, furent appelés la Merveille.

Cette immense construction peut passer à juste titre pour le plus bel exemple de l’architecture religieuse et militaire au plus beau temps du moyen âge.

La Merveille se compose de trois étages, dont deux sont voûtés. L’étage inférieur comprend l’aumônerie et le cellier; l’étage intermédiaire le réfectoire et la salle des chevaliers; et l’étage supérieur le dortoir et le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments juxtaposés et réunis, orientés de l’est à l’ouest et contenant en hauteur: celui de l’est, l’aumônerie,

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Fig. 157.—Abbaye du Mont-Saint-Michel. L’aumônerie.—Vue perspective prise de l’est à l’ouest (au fond le cellier).

le réfectoire et le dortoir; celui de l’ouest, le cellier, la salle des chevaliers et le cloître[68].

Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés d’un jet hardi, sur un plan savamment, puissamment conçu sous l’inspiration de l’abbé

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Fig. 158.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Noms des architectes ou sculpteurs du cloître.

Jourdain et que ses successeurs suivirent rigoureusement jusqu’à la fin.

Commencés en 1203, ils furent achevés en 1228 par le cloître, dont les architectes ou les sculpteurs sont connus par leurs noms gravés dans le tympan d’une des arcatures, dans la galerie sud du cloître.

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Fig. 159.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Cellier.—Vue perspective prise de l’ouest à l’est (au fond l’aumônerie).

Il faut rendre hommage à cette œuvre grandiose et l’admirer en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu faire pour la réaliser aussi rapidement, c’est-à-dire en

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Fig. 160.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Réfectoire.

vingt-cinq ans, au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer ou par une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières de la côte, d’où les moines tiraient le granit nécessaire

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Fig. 161.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Salle du chapitre dite des chevaliers.

à leurs travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste, était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les mettre en œuvre, après les avoir montés au pied de la Merveille dont la base est à plus de cinquante mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit, pour être convaincu, d’étudier par les plans, les coupes et les façades, leurs dispositions générales, surtout l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par une tourelle octogone; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie, dessert la salle des chevaliers à l’ouest et aboutit au dortoir, à l’est, puis au crénelage au-dessus au nord.

Les façades est et nord de la Merveille sont d’une mâle beauté, en raison de leur extrême simplicité; elles présentent l’image de la force et de la grandeur. Leur aspect, particulièrement du côté de la pleine mer, au nord, est des plus imposants. Ces immenses murailles, construites en granit, ainsi que tous les bâtiments de l’abbaye,—à l’exception de la galerie intérieure du cloître,—sont percées de fenêtres de formes diverses selon les salles qu’elles éclairent; celles du dortoir sont remarquables. Elles sont longues et étroites, affectant la forme de meurtrières ébrasées largement à l’extérieur; leurs couronnements semblent être, par leur forme particulière, en nids d’abeilles, une réminiscence de l’art arabe entrevu par les croisés français pendant leurs expéditions en Palestine. Les façades sont renforcées extérieurement au droit des poussées des voûtes intérieures par de puissants contreforts qui ajoutent encore à l’effet général par la vigueur de leurs reliefs.

Indépendamment de ses formidables façades qui

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Fig. 162.—Mont-Saint-Michel en Cornouailles (Angleterre).

peuvent être considérées comme de véritables fortifications, la Merveille était défendue au nord par une muraille crénelée, flanquée d’une tour qui servait de place d’armes aux chemins de ronde se reliant aux soubassements des ouvrages de l’ouest.

Au milieu, à la hauteur de l’angle nord-ouest de la Merveille, un petit châtelet, aujourd’hui détruit, défendait le passage du Degré, fort roide, fermé de murs crénelés, descendant à la fontaine Saint-Aubert[69].

Les divers bâtiments de l’abbaye furent élevés successivement au XIVᵉ siècle par la construction, après la Merveille, du logis abbatial avec ses dépendances au sud et de divers ouvrages complétant, à cette époque, les défenses de l’abbaye, qui furent reliées au XIVᵉ siècle, puis au XVᵉ siècle, aux murailles de la ville même, ainsi que nous le verrons dans la troisième partie: l’Architecture militaire.

Notes in this chapter

Note 1 · Voir Iʳᵉ partie, l’Architecture religieuse.Note 2 · Pélagianisme.—Doctrine du moine Pélage, qui vivait au Vᵉ siècle, enseignant que le péché d’Adam n’a point été imputé à sa race et que la grâNote 3 · Albert Lenoir, l’Architecture monastique.—Collection des documents inédits sur l’histoire de France.—Paris, 1856.Note 4 · Voir la Iʳᵉ partie, l’Architecture religieuse.Note 5 · D’après Viollet-le-Duc, Dictionnaire, t. VII, p. 268.Note 6 · Voir l’Architecture religieuse, 1ʳᵉ partie, chap. VIII.Note 7 · Anthyme Saint-Paul, Histoire monumentale de la France.Note 8 · Anthyme Saint-Paul, Histoire monumentale de la France.Note 9 · L’Architecture romane, par Éd. Corroyer, chap. III, 2ᵉ partie.—A. Picard & Kaan, éditeurs.Note 10 · Anthyme Saint-Paul, Histoire monumentale de la France.Note 11 · Anthyme Saint-Paul, Histoire monumentale de la France.Note 12 · Voir Iʳᵉ partie, la Sculpture.Note 13 · Voir l’Architecture militaire.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.Note 14 · Description de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, par Éd. Corroyer.—Paris, 1877.—Ouvrage couronné par l’Institut en 1879, Concours des antiquitéNote 15 · L’Architecture romane, par Éd. Corroyer.—A. Picard & Kaan, éditeurs.Note 16 · Description de l’abbaye du Mont-Saint-Michel et de ses abords, par Éd. Corroyer.—Paris, 1877.Note 17 · Description de l’abbaye du Mont-Saint-Michel et de ses abords, par Éd. Corroyer.—Paris, 1877.Note 18 · Voir IIIᵉ partie, l’Architecture militaire.
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